Flaubert

1869

Correspondance

1830–1844 §

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER AMI,

[Rouen, 31 décembre 1830.]

Tu as raison de dire que le jour de l'an est bête. mon ami on vient de renvoyer le brave des braves la Fayette aux cheveux blancs la liberté des 2 mondes. ami je t'en veirait de mes discours politique et constitutionnel libéraux. tu as raison de dire que tu me feras plaisirs en venant à Rouen sa m'en fera beaucoup. je te souhaite une bonne année de 1831, embrasse de tout ton coeur ta bonne famille pour moi. Le camarade que tu mas envoyer a l'air d'un bon garçon quoique je ne l'ai vu qu'une fois. je t'en verrait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j'écrirait des comédie et toi tu écriras tes rèves et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises je les écrirait. Je nécris pas bien parceque J'ai une casse à recevoir de Nogent. Adieu répond moi le plutôt possible.

Adieu ; bonne santé ton ami pour la vie,

Réponse le plutôt possible je t'en prie.

À ERNEST CHEVALIER. §

Le 4 février 1830

MON CHER AMI,

Je te réponds poste pour poste. Je t'avais dit que je ferais des pièces mais non je ferai des Romans que j'ai dans la tête qui sont la belle Andalouse, le bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le curieux impertinent, le mari prudent. J'ai rangé le billard et les coulices. Il y a dans mes proverbes dramatiques plusieur pièce que nous pouvon joué. Ton bon papa est toujours de même. Vois-tu que j'avais raison de dire que la belle explication de la fameuse constipation et l'éloge de Corneille tourneraient à la postérité c'est-à-dire au postérieur. Je n'oublie pas non plus l'intrépide Mayeux. Tache de me répondre aussi exactement que moi. Cela ne t'est guère possible car tu est maintenant pape religieux diable savant auteur et toute la clique les trois patriarches Abraham Isaac et Jacob. Plutôt un jacobin que Jacob. Bonjour, bon an... , va-ten à Rouen.

Ton intrépide […] ami jusqu'à la mort. Réponse.

À ERNEST CHEVALIER. §

[11 février 1831.]

CHER ERNEST,

Je te prie de me répondre et me dire si tu veux nous associer pour écrire des histoire, je t'en prie dit-moi le, parceque ci tu veux bien nous associer je t'enveirai des cathiérs que j'ai commencé a écrire et je te prirait de me les renvoyer, si tu veux écrire quelques chose dedans tu me fras beaucoup de plaisirs.

Amand s'ennuie de ce que tu ne lui répond pas. Je te pris en toute grace de me donner des nouvelle de ta bonne tante et insi que ta respectueuse famille, répond moi le plus tôt possible.

Je ne t'en écris pas plus long j'ai du devoir qui me presse. je finis de t'écrire en t'en brassant.

Ton fidèle ami.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, ce 15 Janvier année 1832 de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

MON CHER AMI,

Ton bon papa va un peu mieux, le remède que papa lui a donné l'a soulagé et nous espérons que bientôt il sera guéri. Je prends des notes sur Don Quichotte et M. Mignot dit qu'il sont très bien. On a fait imprimer mon éloge de Corneille, je crois que c'est Amédée et je t'en envois une exemplaire. Le billard est resté isolée, je ne joue plus la comédie car tu n'y est pas. Le dimanche que tu est parti m'a semblez dix fois plus long que les autres. J'ai oublier à te dire que je m'en vais commencé une pièce, qui aura pour titre l'Amant avare, ce sera un amant avare, mais il ne veut pas faire de cadeaux à sa maîtresse et son ami l'attrape. Fait bien des compliments de ma part à ta famille, je te dirai la fin de ma pièce à une autre lettre que le t'écrirai. Engage tes parens à venir avec toi au Carnaval, travaille à ta géographie. Je commencerai aussi une histoire de Henri 4 de Louis 13 et de Louis 14 il faut que je travaille. Répond-moi, n'oublie pas Mahieu n'y l'avard trompé. Adieu mon meilleur ami jusqu'à la mort nom de Dieu.

Bonsoir. Ton vieux ami.

Réponse.

À ERNEST CHEVALIER. §

MON INTRÉPIDE

[31 mars 1832]

Tu sais que je t'avais dit dans une de mes lettres que nous n’avions plus de spectacle, mais depuis quelques jours nous avons remonté sur le billard, j'ai près de 30 pièces et il y en a beaucoup que nous jouons nous deux Caroline. Mais si tu voulais venir à Paques tu serais un bon enfant et rester au moins huit jours. Tu vas me dire et mon catéchisme. Mais tu partirais le Dimanche après vêpres à six heures tu serais à Rouen à onze, et tu nous quitterait avec grand regret le samedi dans l'après-midi. Ton bon papa va mieux. J'ai fait un morceau de vers intitulée une mère qui est aussi bien que la mort de Louis 16. J'ai fait aussi plusieurs pièces et entre autres une qui est l'Antiquaire ignorant qui se moque des antiquaires peut habiles et une autre qui est les apprêts pour recevoir le roi, qui est farce.

Si tu savais il y a un élève au père Langlois qui est Alexis qu'on appelle Jésus, il a manqué l'autre jour de tomber dans les lieux. Au moment où il mettait sa façade sur la lunette les planches ont craqué et s'il ne s'était pas retenu il serait tombé dans les excrémens du père Langlois. Adieu.

Réponse vite par la prochaine occation.

Rouen, ce 31 mars 1832.

À ERNEST CHEVALIER. §

[3 avril 1832 ?]

Victoire, Victoire,

Victoire, Victoire, Victoire, tu viendras un de ces jours, mon ami, le théâtre, les afiches, tout est prêt. Quand tu viendras Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman, 2 domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir joué, nous donnerons 4 pièces que tu ne connais pas mais tu les auras bientôt apprises. Les billets de 1er, 2me 3me sont fais il y aura des fauteuils il y a aussi des tois des décorations. La toile est arrangée, peut-être il y aura-t-il 10 à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur, il y aura un factionnaire à la porte qui sera le petit Lerond et sa soeur sera figurante. Je ne sais si tu as vu Poursognac, nous le- donneront avec une pièce de Berquin une de Scribe et un proverbe dramatique de Carmontelle il est inutile que je te dise leurs titres tu ne les connais je croit pas. si tu savais quand on m'a appris que tu ne venais pas j'ai. été d'une colère effroyable. si par hazar tu venais pas j’irais plutot a patte comme les chiens du roi Louis Fils-Lippe (tiré de la Caricature journal) à Andelys te chercher et je croit que tu en ferais autant, car une amour pour ainsi dire fraternel nous unit. oui moi qui a du sentiment oui je ferais mille lieues s'il il le fallait pour aller rejoindre le meilleur de mes amis, car rien est si doux que l'amitié oh douce amitié combien a-t-on vu de fait par ce sentiment, sans la liaison comment viverions-nous. On voit ce sentiment jusque dans les animaux les plus petits, sans l'amitié comment les faibles viveraient-ils comment la femme et les enfants subsisteraient-ils ?

Permets, mon cher ami, ces douces réflexions mais, je te jure qu'elle ne sont point apprêtés n'y que j’aie essayé de faire de la rhétorique mais je te parle avec la vérité du vrai ami. Le Choléra Morbus n'est presque pas [à l'Hôtel-]Dieu. Ton bon papa va de même. Viens à Rouen ; adieu.

À ERNEST CHEVALIER. §

Nogent, le 23 août 1832.

MON CHER ERNEST,

A peine ai-je ouvert ta lettre que je prends la plume et t'écris. Nous allons partir tout à l'heure pour l'antique Normandie, mais tu dois te douter que nous resterons quelque temps à Paris, pour nous divertir ; nous irons au spectacle et j’espère à la Porte-Saint-Martin. Je ne puis te dire quel jour nous irons aux Andelys. Nous avons été l'autre jour à Courtavant où il y a une ferme de papa. Nous avons pêché et comme tu sais qu'on ne peut pas pêcher (du poisson) sans eau, donc, il y avait de l'eau et une petite barque ; je me suis bien amusé et si tu y avais été, tu aurais éprouvé la même joie que moi. Un apprenti orfèvre de mon oncle m'a fait mon cachet et un autre sur lequel il y a :

GUSTAVE FLAUBERT

ERNEST CHEVALIER

individus qui jamais ne se sépareront. J'ai été l'autre jour au spectacle de Nogent, les deux premières pièces, quoiqu'assez bonnes, ont été mal jouées. Mais la troisième qui était «Simple Histoire» a été bien jouée. C'est une pièce assez bonne ; mon père et ma mère et moi présentons nos respects à tes bons parents. Je ne puis te dire le jour où j'aurai le bonheur de te voir parce que papa, comme tu sais, ne sait jamais ce qu'il fera le lendemain.

Adieu, cher ami, le tien jusqu'à la mort.

À ERNEST CHEVALIER. §

[1833 (août ou septembre).]

MON CHER ERNEST,

Je puis bien t'assurer que c'est avec un vif regret que je ne puis aller chez toi. Depuis à peine trois semaines que je t'ai vu je commence à m'ennuyer de ne point te voir. Je te prie de me dire quand tu pourras venir à Rouen, je désire bien embrasser le meilleur de mes amis.

Nous avons visité le château de Fontainebleau, nous avons vu et la cour où se firent les adieux célèbres et la table où le Grand Homme signa l'acte d'abdication.

Nous avons été lundi dernier à la Porte-Saint-Martin où l'on jouait La Chambre ardente, drame en cinq actes dans lequel meurent sept personnes, c'est un beau drame que je te raconterai lorsque tu viendras à l'Hôpital. Notre théâtre est toujours en bon ordre, moi et Caroline (ou Caroline et moi pour plus de politesse) jouons les pièces, c'est-à-dire faisons des répétitions. J'ai été PARAIN, mais si tu veux que je te donne des bonbons, il faut que tu viennes m'embrasser, autrement je dirai comme le proverbe Sans argent, pas de Suisse, mais quant à moi, c'est plutôt «Sans embrassement de mon cher Ernest, pas de bonbons».

Mon cher ami, il faut te dire que la Providence a bien voulu que nous soyons tous en bonne santé car à Chatillon-la-Borde (petit village où les chevaux de poste que nous avions relayèrent) nous avons été emportés et voici comment : à peine le postillon était-il monté sur son cheval que l'homme qui retenait les autres pour ne point qu'ils s'en allassent lâcha les brides et le cheval du milieu et celui de côté partirent au grand galop (ce postillon n'ayant point en mains leurs brides). Heureusement que le postillon lança son cheval au grand galop et rattrapa les brides des deux autres chevaux, c'est ainsi que finit l'aventure grotesque et romantique. Nous avons été dimanche à Versailles où nous vîmes le château royal bâti par Louis XIV, mardi nous allâmes au Jardin des- Plantes où. je rencontrai Morin, mon ancien maître de latin ; avec son aimable épouse qui était occupée à regarder les bêtes féroces. A Nangis nous vîmes l'ancien château de cette petite ville, c'est le château qui appartenait au Marquis de Nangis dont il est parlé dans Marion Delorme.

Dans La Chambre ardente j'ai vu jouer la fameuse Mlle Georges ; elle a rempli parfaitement son rôle. Tu me demandes dans ta dernière lettre si j’ai bien déclamé Credo. Je te répondrai qu'on ne m'a point dit de le dire, qu'on nous a dit de dire un Ave et un Pater, tout bas, qu'au reste j'ai assez mal baptisé ma pauvre filleule.

Adieu, mon cher ami, viens, je te prie, voir ton meilleur ami.

Le tien jusqu'à la mort.

Présente mes respects à toute ta bonne famille. Je te prie de me répondre le plus tôt possible.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, ce 11 septembre 1833.

CHER ERNEST,

Je ne profite point de la même occasion que toi pour t'écrire parce que le domestique de ton oncle devait partir aujourd'hui. Ce n'est point là la cause, car en une journée j'aurais eu le temps de t'écrire une lettre, mais c'est qu'il a dit à Pierre qu'il fallait que la réponse fût portée chez l'abbé Motte avant sept heures du matin, et comme je ne suis point matinal je n'aurais pu te faire une réponse honnête avant sept heures du matin.

Voici deux lettres que je t'écris et pour ces deux lettres tu ne m'as fait qu'une réponse, et encore elle n'est point grande. Tu voudras bien dire à tes bons parents qu'il est presque certain que nous n'aurons point le plaisir de les aller voir, parce que maman a reçu des nouvelles de Pont-l'Évêque qui ne sont point rassurantes. Tu peux être bien sûr que s'il ne tenait qu'à moi il y aurait déjà longtemps que je serais au sein de ta famille et dans les bras de mon cher Ernest.

Tu m'engages à faire des répétitions, mais je ne puis beaucoup travailler aux pièces toi n'y étant pas, c'est égal, nous vivons, c'est le principal.

Je tâcherai de faire de mon mieux que le théâtre soit soigné. Un des fils de Monsieur Viard m'a donné une fort bonne idée pour les portes de côté, c'est d'y mettre des baguettes et la manière dont elles doivent être mises aura un résultat excellent. Tâche, cher Ernest, de venir me voir. Quant à moi le sort en est jeté, je ne puis venir t'embrasser. L'homme propose et Dieu dispose (comme dit M. Delamier à la fin de la dernière scène de la pièce intitulée «le Romantisme empêche tout»).

Louis-Philippe est maintenant avec sa famille dans la ville qui vit naître Corneille. Que les hommes sont bêtes, que le peuple est borné ! Courir pour un roi, voter 30 mille francs pour les fêtes, faire venir pour 2, 500 fr. des musiciens de Paris, se donner du mal pour qui ? pour un roi ! Faire queue à la porte du spectacle depuis trois heures jusqu'à huit heures et demie, pour qui ? pour un roi ! Ah !!! que le monde est bête. Moi je n'ai rien vu, ni revue, ni arrivée du roi, ni les princesses, ni les princes. Seulement j'ai sorti hier soir pour voir les illuminations, encore parce que l'on m'a vexé. Adieu, mon cher Ernest ; tâche de venir puisque moi je ne le puis. Adieu.

Embrasse pour moi tout ton monde. Réponds-moi et écris-moi une lettre au moins aussi longue que la mienne. Adieu, mon cher ami, le tien jusqu'à la mort.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, ce mardi 26 [août] 1834.

Reviens, reviens, vie de ma vie, âme de mon âme.

Tu me la rendras, la vie, si tu viens me voir, car je voudrais encore composer avec l'ami Ernest. Je voudrais le voir à mes côtés, l'entendre, lui parler ; la vacance serait du double meilleure. Et ne crois pas que j'exagère, non du tout je ne dis que la stricte vérité. Et je suis dégoûté de la vie si tu ne viens pas.

Maintenant te faut-il parler de mon voyage ? Eh bien j'ai vu en passant le célèbre château de Robert le Diable restant là sur le haut de la montagne, immobile, muet et détruit, semblant par lui-même présenter une énigme à tous ceux qui regardent son front ridé par les siècles (c'est vraiment bien digne d'être le sujet des méditations de Dubreuil).

Nous avons été à Trouville. J'y ai ramassé beaucoup de coquillages, j'en garde un bon nombre pour l'ami des amis. En les prenant sur la plage que venait à chaque instant mouiller chaque vague, je pensais à toi et me disais : si Ernest était là comme il s'amuserait.

Comme c'est beau, la mer, quand une belle tempête la fait mugir à mes oreilles ou bien quand des nuages brumeux englobent son horizon, quand elle vient se briser sur les rochers, oh ami, c'est un bien beau spectacle.

Nous avons pris quelques bains de mer pendant trois jours. Se baignait alors une dame, oh, une jolie dame, candide quoique mariée, pure quoiqu'à vingt-deux ans. Oh, qu'elle était belle avec ses jolis yeux bleus ! La veille nous la voyons rire sur le rivage à la lecture que lui faisait son mari, et le lendemain comme nous étions tous revenus à Pont-l'Évêque, nous avons appris... Ô douleur ! Ô malédiction..! qu'elle était noyée, oui noyée, cher Ernest, en moins d'un quart d'heure, la vague l'avait emportée... Ne sachant point nager elle disparut sous les eaux et son mari resté sur le rivage à la voir baigner la vit disparaître... C'était mourir. Ce qu'il y a de plus singulier c'est qu'elle se baignait avec deux autres jeunes gens qui revinrent à terre, mais elle... y revint, mais avec un filet... elle était morte ! ! Juge du désespoir de son époux. Maintenant faites des projets de plaisir, qui en peut mesurer les conséquences ! témoin cette pauvre dame qui courait à la mer pour s'y amuser et y trouva la tombe. Si c'eût été une dame de notre société, qu'aurions-nous fait ?

Je te prie au nom de tout ce que tu as de plus sacré de venir me voir ou bien de m'écrire bien souvent et des lettres bien longues. Fais bien des compliments à toute ta bonne famille de la part de la mienne et de moi aussi. Adieu, cher ami, le tien jusqu'à la mort.

De retour de mon voyage je vais me mettre à caleuser un peu moins. Je suis arrivé hier soir. Réponds-moi le plus tôt possible.

À ERNEST CHEVALIER. §

[29 août 1834.]

CHER AMI,

À peine ai-je reçu ta lettre que je m'empresse d'y répondre avec grand plaisir. Quant à moi je travaille, cher Ernest, tous les jours. J'avance dans mon roman d'Isabeau de Bavière dont j'ai fait le double depuis que je suis revenu de mon voyage de Pont-l'Évêque.

Tu connaissais l'histoire de la religieuse qui s'était en allée de l'Hôpital. Eh bien, l'Indiscret l’a mis dans son journal ; mais jamais article ne fut plus bête ni plus pitoyable. D'abord c'est fort mal écrit, sans verve ni esprit, puis les trois quarts ce n'est que mensonge.

Car je n'ai vu qu'orgueil, que misère et que peine
Sur ce miroir divin qu’on nomme face humaine.

C'est ainsi que parle notre ami Victor Hugo.

Tu crois que je m'ennuie de ton absence, oui tu ne te trompes point et si je n'avais dans la tête et au bout de ma plume une reine de France au quinzième siècle, je serais totalement dégoûté de la vie et il y aurait longtemps qu'une balle m'aurait délivré de cette plaisanterie bouffonne qu'on appelle la vie. Tu m'engages, toi le seul de mes amis, à venir te voir. S'il ne tenait qu'à moi !

Compliments à ta bonne famille, ton ami jusqu'à la mort.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, ce 28 septembre 1834.

CHER ENFANT DE LITTÉRATURE,

Je vais répondre à ta lettre et, comme disent certains farceurs, je mets la main à la plume pour vous écrire.

Quand viendras-tu ? Quand viendras-tu ? Voilà toujours ton éternelle question. Eh, bon Diable ! c'est tout naturel, c'est quelquefois la mienne aussi.

Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho Pança, eh bien, c'est que je me trouve dans une toute autre position ; tu sais quel cul de plomb fait mon père, oui vraiment, car tous les jours je lui disais : Quand irons-nous aux Andelys, quand irons-nous aux Andelys ? C'était toujours pour le samedi prochain, mais oui je t'en fous du samedi ou du dimanche. Voilà la rentrée qui r'arrive [...] et nous n'avons pu voir ta bonne famille. Je suis dans un assez bon moment de travail, j'ai quelques sujets pas trop bêtes et j'espère en tirer bon parti ; mais, cher enfant camarade, c'est que voici la rentrée qui r'arrive avec son air emmerdé et guindé [...]. Enfin, merde de chien pour elle. Je te prie de ne pas tant paresser et de m'écrire le plus tôt possible en me donnant l'adresse du brave Amand, j'écrirai aussi à notre ancien compagnon littéraire Edmond, il ne m'a pas répondu. Adieu, compliments à ta famille. Adieu, mon très cher ami, le tien jusqu'à la mort.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER ERNEST,

[Rouen], 18 juin 1835.

Pardon du retard, pardon, pardon, oui tu me l'accordes, j'en suis sûr.

Eh bien maintenant je vais te dire le pourquoi de cette longueur, une longueur de huit jours. Huit jours, c'est un siècle pour des amis et c'est un point dans l'espace.

THÉÂTRES

Tu sais [que] j'ai en tête Frédégonde et Brunehaut, que je m’en occupe (mentalement) depuis environ trois mois, mais surtout depuis 15 jours. Je ne rêve que cela, j'en ai fait une douzaine de lignes, oui ce sera un drame, et autrement fabriqué que les autres. Bref tu verras, c'est la meilleure critique.

Victor Hugo fait un nouveau drame.

Jeanne de Flandre de V. Herbin est décidément bien, je l'ai acheté et lu.

Gustave Drouineau est décidément mort, c'est un fleuron de gloire littéraire enlevé à notre couronne de rédaction.

Ambigu-Comique : bientôt Ango de Dieppe, brillante représentation, décors nouveaux, éclairage au gaz.

Opéra : La Saint-Barthélemy de Meyerbeer.

Vaudeville : Mathilde ou la Jalousie.

Une nouvelle comédie aux Français.

Pour Rouen, Madame Ponchard, première chanteuse, est engagée, ainsi que Tilly pour l'Opéra-Comique.

Oui, j'ai bien regretté ton absence à notre charmant petit voyage à Caudebec. Le père Langlois et le petit Alexandre Bourlet y étaient, le premier comme à son habitude était facétieux, le second luxurieux (car il regardait même à l'église les filles de campagne), le scélérat ! ! Je t'ai regretté dans bien des endroits, bien des moments, bien des pensées. Nous avons ri comme... comme... comme des scélérats.

J'ai acheté Antony et les Vieux Péchés et Jeanne de Flandre, tu m'en diras des nouvelles quand tu les auras lus. Adieu, porte-toi bien, embrasse père, mère, tante et oncle.

Réponds-moi, je me mets à l'ouvrage.

Ton vieux intime.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, Collège Royal, le 2 juillet 1835, 9 h. 30

CHER ERNEST,

J'ai pensé depuis que tu es parti à une chose, et cette chose c'est un moyen pour obtenir une réponse de notre individu. Je vais lui écrire tantôt à la maison et le prier d'envoyer sa lettre aux Andelys, chez toi, tu la liras et me la renverras dans une de tes lettres.

Non, je remettrai [à] un peu plus tard cette correspondance, de peur que tu n'y trouves quelqu' obstacle.

Le petit Meulan est entré mardi matin au collège, sa mère est partie cette nuit à quatre heures.

Entr'autres agréables nouvelles, je crois que tu apprendras avec plaisir que l'ami Delhomme a l'oeil droit poché, mais d'une drôle de manière, si drôle et si brutale qu'il en a toute cette partie du visage gonflée. Voici l'histoire : hier à 10 heures, Fossé arrive dans la troisième pour parler à Fessard. Dispute des deux côtés, bataille, retraite de Delhomme qui a été obligé d'aller à l'infirmerie ; on lui a posé 10 sangsues sur le quinquet fracassé. Ah ! le pauvre Livarot, la bonne sacrée farce ! Voilà de quoi rire pendant 2 ou 3 jours pour le moins. J'écrirai à l'ami Edmond et sois tranquille, je l'arrangerai de telle sorte qu'il sera bien obligé de me répondre ou de m'en dire le pourquoi. Quant au vieux Amand, je lui écrirai aussi et je l'appellerai si bien «Cosmoplane», je le haricoterai tellement qu'il sera bien obligé de m'émaner une réponse. J'oubliai de t'apprendre une nouvelle nouvelle, c'est que mon incognito poétique et productif est «Gustave Koclott». Voilà, j'espère, de quoi dérouter le plus habile malin de notre bonne ville de Rouen. Je travaille ferme, je marche au progrès, à nos ancêtres, à la gloire ; à nous l'avenir !

En attendant tout à toi.

GUSTAVE ANTUOSKOTHI [sic], KOCLOTT.

Note : attendons que ma belle signature sèche.

Voilà du romantique un peu chouette ! Poste pour poste réponse.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER AMI,

Rouen, ce 12 juillet 1835.

Je mets la main à la plume (comme dit l'épicier) pour répondre ponctuellement à ta lettre (comme dit encore l'épicier).

Pour les compositions je ne m'y tue pas, et puisque tu me parles du collège je te dirai que j'ai eu une dispute avec Gerbal, mon honorable pion, et que je lui ai dit que s'il continuait à m'ennuyer, j'allais lui foutre une volée et lui ensanglanter les mâchoires, expression littéraire.

Je crois que j'irai t'embrasser aux journées de Juillet, ma prochaine lettre te donnera une réponse définitive.

Tu me parles de Cotin de Laval, c'est un jeune homme qui l'année dernière était en philosophie au collège. Il a fait un roman historique intitulé Marie de Médicis, que Gourgaud m'a vanté. C'est une de nos célébrités littéraires vivantes, de concert avec Z***

et Corneille qui est mort depuis tantôt deux cents ans.

L'Histoire des ducs de Bourgogne par Barante est un chef-d'oeuvre d'histoire et de littérature ; le travail que tu fais est louable.

V. Hugo fait un nouveau drame. A. Dumas idem, intitulé Don Juan ; Véron a quitté la direction de l'Opéra, Duponchel lui a succédé. À la Porte-Saint-Martin, la Berline de l'Emigré ; aux Français encore un Don Juan de M. Vanderbuck. Décidément Gustave Drouineau n'est pas mort.

Adieu, réponds-moi. Mille amitiés aux deux familles. Tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER ENFANT,

Rouen, 23 juillet 1835.

J'ai attendu jusques au dernier moment, espérant que les malades de papa le laisseraient un peu en repos, mais c'est en vain. 'Ànankè. Nous ne pourrons t'aller embrasser qu'aux vacances qui approchent à grands pas, avec les pas du temps, avec ses pas gigantesques d'infernal géant.

J'ai fini ma Frédégonde, je suis encore indécis si je dois la faire imprimer, quoique Panard doive me la porter samedi soir à Elbeuf. J'ai acheté et lu Catherine Howard, drame historique de l'ami A. Dumas. J'ai aussi acheté les Enfants d'Édouard de C. Delavigne, mais je n'en ai lu que le quart.

THÉÂTRE :

C[omédie] Fran[çaise] : M. Vanderbuck a fait un drame intitulé Jacques Il (ordinaire).

Victor Hugo fait un nouveau drame ; – Ango de Dieppe a paru. – Nous avons dans notre ville un violoniste Norvégien dans le genre de Paganini (au dire du père Fournier) nommé OldBuck.

On répète en ce moment-ci sur notre gentil théâtre de Rouen Angelo et le Cheval de Bronze, encore des perles aux pourceaux. On dit que Mme Berthot va revenir ici comme première chanteuse. Lis toujours, je t'y engage.

'Ànankè, ne voilà-t-il [pas le] papier qui me manque, je ne puis plus causer avec toi. Pourtant, je veux te dire encore un mot, c'est adieu, à toi et à ta famille jusqu'aux vacances.

L'INTIME G. F.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, ce vendredi 14 août 1835.

CHER ERNEST,

C'est avec bien du plaisir que je puis te dire maintenant d'une manière bien certaine que nous irons te voir sous peu, paroles de papa. Alors tu nous devras revanche et j'espère aussi que tu suivras la bonne habitude de venir passer une huitaine de jours avec nous. Il y a près de quinze jours que j'ai fini ma Frédégonde, j'en ai même recopié un acte et demi. J'ai un autre drame dans la tête. Gourgaud me donne des narrations à composer.

J'ai lu depuis que tu ne m'as vu Catherine Howard et la Tour de Nesle. J'ai lu aussi les oeuvres de Beaumarchais, c'est là qu'il faut trouver des idées neuves. Maintenant je suis occupé au théâtre du vieux Shakespeare, je suis en train de lire Othello, et puis je vais emporter pour mon voyage l'Histoire d'Écosse en trois volumes par W. Scott, puis je lirai Voltaire. Je travaille comme un démon, me levant à trois heures et demie du matin.

Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétablie et la liberté de la presse abolie ! Oui, cette loi passera, car les représentants du peuple ne sont autres qu'un tas immonde de vendus. Leur vue c'est l'intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur est un orgueil stupide, leur âme un tas de boue ; mais un jour, jour qui arrivera avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution ; gare aux têtes, gare aux ruisseaux de sang. Maintenant on retire à l'homme de lettres sa conscience, sa conscience d'artiste. Oui, notre siècle est fécond en sanglantes péripéties. Adieu, au revoir, et occupons-nous toujours de l'Art qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là, suspendu dans l'enthousiasme, avec son diadème de Dieu.

Mille amitiés.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER ERNEST,

Paris, ce 24 août 1835.

Voilà au moins une bonne nouvelle à t'annoncer : nous arriverons jeudi soir chez tes bons parents, nous ne pouvons te dire l'heure précise, seulement nous partirons jeudi matin vers 6 ou 7 heures. Oui morbleu, nous arrivons jeudi soir chez vous et avec toute la famille, et Achille encore, Achille encore, oui, lui en personne, oui, Achille, oui, tu as bien lu, tu ne t'es pas trompé, mais je vais te dire toute l'histoire. Tu sais que nous devions le laisser à Paris ; ce matin, en allant faire une visite à un médecin de Paris (M. Jules Cloquet) papa qui savait qu'il allait faire un voyage en Écosse lui proposa en riant de prendre Achille pour compagnon. L'autre le prit au mot et voilà mes gens qui vont s'embarquer au Havre le 3 ou le 4, pour courir l'étendue des trois royaumes. Achille revient avec nous à Rouen et nous allons avec lui mettre le complément à notre voyage en vous allant embrasser ; nous aurons mangé notre pain blanc en dernier lieu.

J'étais à Nogent quand les accusés d'avril sont passés : oui, j’ai vu Caussidière avec ses formes athlétites [sic], l'homme à la figure mâle et terrible ; j'ai vu Lagrange. Lagrange, c'est l’oeil de César, le nez de François 1er, la coiffure du Christ, la barbe de Shakespeare, le gilet à la Républicaine ; Lagrange est un de ces hommes à la haute pensée, Lagrange c'est le fils du siècle comme Napoléon et V. Hugo. C'est l'homme de la poésie, de la réaction, l’homme du siècle, c'est-à-dire l'objet de la haine, de la malédiction et de l'envie. Il est proscrit dans ce monde, il sera Dieu dans l'autre.

À toi de coeur.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER AMI,

[Rouen, 31 décembre 1830.]

Tu as raison de dire que le jour de l'an est bête. mon ami on vient de renvoyer le brave des braves la Fayette aux cheveux blancs la liberté des 2 mondes. ami je t'en veirait de mes discours politique et constitutionnel libéraux. tu as raison de dire que tu me feras plaisirs en venant à Rouen sa m'en fera beaucoup. je te souhaite une bonne année de 1831, embrasse de tout ton coeur ta bonne famille pour moi. Le camarade que tu mas envoyer a l'air d'un bon garçon quoique je ne l'ai vu qu'une fois. je t'en verrait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j'écrirait des comédie et toi tu écriras tes rèves et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises je les écrirait. Je nécris pas bien parceque J'ai une casse à recevoir de Nogent. Adieu répond moi le plutôt possible.

Adieu ; bonne santé ton ami pour la vie,

Réponse le plutôt possible je t'en prie.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 24 mars 1837.]

CHER AMI,

Je ne connais guère de gars qui ait un Byron, Il est vrai que je pourrais prendre celui d'Alfred. mais par malheur il n'y est point et sa bibliothèque est fermée. Elle était encore ouverte hier, mais tu penses bien que son père, qui est parti aujourd'hui pour Fécamp, a serré cette clef ainsi que celle des autres compartiments de son logis ; ainsi, Amen.

J'ai été hier chez Degouve-Denuncques, mon «Commis” sera inséré jeudi prochain et mercredi je corrigerai avec lui les épreuves.

Le père Langlois et Orlowski ont dîné hier à la maison et ils ont passablement bu, mâqué, blagué. Achille, moi et Bizet sommes invités pour dimanche à aller riboter, fumer et entendre de la musique chez Orlowski. Tous les réfugiés Polonais y seront. Ils sont 30. C'est une fête nationale, tous les dimanches de Pâques il en est ainsi chez l'un d'eux. On mange des saucisses, des boudins, des oeufs durs, de la cochonnaille et il n'est permis d'en sortir que saouls et après avoir vomi 5 ou 6 fois.

J'ai une nouvelle agréable à t'apprendre, je puis t'en garantir l'authenticité, elle vient du sieur Ducoudray, pion de Mr Mainot, et élève en médecine. Il porte un chapeau, une redingote et une chemise. Il m'a donc dit ce matin à l'amphithéâtre que... que... eh bien, que le censeur des études M. C***

qui [a] une chemise sale, des bas sales, une âme sale, et qui enfin est un salop, il m'a dit bref qu'il avait été surpris dans un bordel et qu'il allait être traduit devant le Conseil Académique ; voilà qui est [une bonne] blague. Voilà qui me réjouit, me récrée, me délecte, me fait du bien à la poitrine, au ventre, au coeur, aux entrailles, aux viscères, au diaphragme, etc. Quand je pense à la mine du censeur surpris sur le fait et limant, je me récrie, je ris, je bois, je chante, Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! et je fais entendre le rire du «Garçon», je tape sur la table, je m'arrache les cheveux, je me roule par terre, voilà qui est bon. Ah ! Ah ! voilà qui est une blague [...], adieu, car je suis fou de cette nouvelle.

Réponds-moi et à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

Samedi soir 24 [juin] 1837.

(Saint Jean, jour le plus long de l'année, et dans lequel il arrive par hasard que ce farceur de soleil, parmi toutes ses bêtises, endosse l'habit du dimanche, se rougit comme une carotte, fait suer les épiciers, les chiens de chasse, les gardes nationaux, et sèche les étrons déposés au coin des bornes. )

J'espère que maintenant ta fureur de places s'est passée et ta lettre de vendredi m'a rassuré, car il me semblait voir bientôt entrer dans ma chambre un régiment de bulletins et de places retenues, tous et toutes sautant, dansant, tourbillonnant en nues épaisses autour de mon chevet, sur mes tables et dans mes rideaux. Nous avons eu 5 jours de vacances pendant lesquelles j'ai fait le métier que je fais depuis bientôt 16 ans, j’ai vécu, c'est-à-dire je me suis ennuyé, exceptons pourtant les jours que j'ai passés avec Alfred Le Poittevin qui sont : 1° le dimanche où nous avons été à Radepont ; 2° mardi dont j'ai bu et mangé la soirée à table chez lui. Quant aux autres jours, ç'a été comme les autres, l'eau a passé de même dans la rivière, mon chien a mangé sa soupe comme de coutume, les hommes ont couru, bu, mangé, dormi, et la civilisation, cet avorton ridé des efforts de l'homme, a marché, trottiné sur ses trottoirs, du port elle a regardé les bateaux à vapeur, le pont suspendu, les murailles bien blanches, les bordeaux protégés par la police, et chemin faisant, ivre et gaie, elle a déposé au coin des murs, avec les écailles d'huîtres et les tronçons de choux, quelques-unes de ses croyances, quelque lambeau bien fané de poésie ; et puis, tournant ses regards de la cathédrale et crachant sur ses contours gracieux, la pauvre petite fille déjà folle et glacée a pris la nature, l'a égratignée de ses ongles et s'est mise à rire et à crier tout haut, mais bien haut, avec une voix aigre et perçante : «J'avance !» – Pardon de t'avoir insultée, ô pardon, car tu es une bonne grosse fille qui marches tête baissée à travers le sang et les cadavres, qui ris quand tu écrases, qui livres tes grosses et sales mamelles à tous tes enfants, et qui as encore la gorge toute cuivrée et toute rougie des baisers que tu leur vends à prix d'or. Oh ! cette bonne civilisation, cette bonne pâte de garce qui a inventé les chemins de fer, les prisons, les clysopompes, les tartes à la crème, la royauté et la guillotine ! – Tu me vois en bonne veine de délire et d'exaltation. Eh ! bon Dieu ! pourquoi, quand la plume court sur le papier, l'arrêter dans sa course, la faire passer subitement de la chaleur de la passion au froid de l'écritoire et lui faire gagner une fluxion de poitrine à cause de la sueur qu'elle a gagnée, cette pauvre plume.

Maintenant que je n'écris plus, que je me suis fait historien (soi-disant), que je lis des livres, que j'affecte des formes sérieuses et qu'au milieu de tout cela j'ai assez de sang-froid et de gravité pour me regarder dans une glace sans rire, je suis trop heureux lorsque je puis, sous le prétexte d'une lettre, me donner carrière, abréger l'heure du travail et ajourner mes notes, voire même celles de M. Michelet ; car la plus belle femme n'est guère belle sur la table d'un amphithéâtre avec les boyaux sur le nez, une jambe écorchée, et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied. Ô non ! c'est une triste chose que la critique, que l'étude, que de descendre au fond de la science pour n'y trouver que la vanité, d'analyser le coeur humain pour y trouver égoïsme, et de comprendre le monde que pour n'y voir que malheur. Ô que j’aime bien mieux la poésie pure, les cris de l’âme, les élans soudains et puis les profonds soupirs, les voix de l'âme, les pensées du cœur. Il y a des jours où je donnerais toute la science des bavards passés, présents, futurs, toute la sotte érudition des éplucheurs, équarrisseurs, philosophes, romanciers, chimistes, épiciers, académiciens, pour deux vers de Lamartine ou de Victor Hugo. ; me voilà devenu bien anti-prose, anti-raison, anti-vérité, car qu'est-ce que le beau sinon l'impossible, la poésie si ce n'est la barbarie, le coeur de l'homme, et où retrouver ce coeur quand il est sans cesse partagé chez la plupart entre deux vastes pensées qui remplissent souvent la vie d'un homme : faire sa fortune et vivre pour soi, c'est-à-dire rétrécir son coeur entre sa boutique et sa digestion [...]

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen], vendredi 22 septembre [1837].

Je désirerais bien savoir, maître sot, pourquoi depuis si longtemps on n'a pas eu de vos nouvelles ? si c'est une farce, mâtin, elle n'est guère bonne et moi, en revanche, je vais te donner des miennes. Or donc, il est huit heures [du] matin et il y a deux heures que je suis débarqué de Paris. J'ai d'abord été à Trouville, puis de là à Nogent, et de Nogent me voici t’écrivant sur mon tapis vert. Tu me feras penser la première fois à te donner une relation très détaillée de mon voyage au Paraclet, ancienne demeure de la grosse Héloïse et de maître Abailard, espèce de bourru et d'imbécile qui n'a gagné à tous ses amours que d'avoir un testicule de moins. Or notre cher philosophe du XIIe siècle n'était plus c... . Aie soin de me faire souvenir de ma promesse ; il ne nous reste plus que peu de jours pour arriver au capout des vacances. Je vais les employer à travailler vigoureusement, pour en finir avec deux choses dont l'une m'embête et la deuxième m'amuse, c'est mon esquisse très longue sur la Lutte du sacerdoce et de l'empire. M. Chéruel en partant m'avait dit : avec le plan que vous avez formé il vous faudra au moins deux mois, et je n'ai presque rien fait. En 8 jours cependant la besogne sera bâclée.

Adieu, vieux, tout à toi et à ceux qui t'entourent.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, jeudi 13 septembre 1838.

Tes réflexions sur V. Hugo sont aussi vraies qu'elles sont peu tiennes. C'est maintenant une opinion généralement reçue dans la critique moderne que cette antithèse du corps et de l'âme qu'expose si savamment dans toutes ses oeuvres le grand auteur de Notre-Dame. On a bien attaqué cet homme parce qu'il est grand et qu'il a fait des envieux. On fut étonné d'abord et l'on rougit ensuite de trouver devant soi un génie de la taille de ceux qu'on admire depuis des siècles ; car l'orgueil humain n'aime pas à respecter les lauriers verts encore. V. Hugo n'est-il pas aussi grand homme que Racine, Calderon, Lope de Vega et tant d'autres admirés depuis longtemps ?

Je lis toujours Rabelais et j'y ai adjoint Montaigne. Je me propose même de faire plus tard sur ces deux hommes une étude spéciale de philosophie et de littérature. C'est, selon moi, un point d'où est parti la littérature et l'esprit français.

Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense position que celle d'un homme ainsi placé devant le monde !

Non, le spectacle de la mer n'est pas fait pour égayer et inspirer des pointes, quoique j'y aie considérablement fumé et pantagruéliquement mangé de la matelote, barbue, laitue, saucissons, oignons, durillons, raves, betteraves, moutons, cochons, gigots, aloyaux.

J'en suis venu maintenant à. regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Que me fait à moi le monde ? Je m'en importunerai peu, je me laisserai aller au courant du coeur et de l'imagination, et si l'on crie trop fort je me retournerai peut-être comme Phocion, pour dire : quel est ce bruit de corneilles !

Tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, jeudi 11 octobre 1838.

Non, mon cher Ernest, je ne t'ai point oublié et c'est dans l'incertitude de savoir où toi-même tu étais que je me suis abstenu de t'écrire ; en effet, en allant il y a environ une dizaine de jours avec mon père au Vaudreuil, nous nous sommes arrêtes aux Authieux, où le fils Dureau m'a dit qu'il t'avait vu à Elbeuf, et je ne savais pas si tu y étais encore ou bien si tu étais parti dans quelqu'autre contrée porter tes pas et la douce amie qui ne doit jamais te quitter.

Puisque tu seras assez bon garçon pour venir me voir, tâche de venir vers la Toussaint, nous serons plus ensemble et je n'aurai pas le collège pour m'embêter ; il est vrai que je suis maintenant externe libre, ce qui est on ne peut mieux, en attendant que je sois tout à fait parti de cette sacrée nom de Dieu de pétaudière de merde de collège ; mais dès maintenant adieu pour toujours aux pions et aux arrêts, je ferai du «Mont Doré» tout à mon aise, fumant le matin mon brûle-gueule sur les boulevards et le soir mon cigare sur la place Saint-Ouen, et piété à attendre l'heure de la classe au café National. Je n'en travaillerai pas moins bien, même plus, mais je serai moins tiraillé, moins embêté.

J'ai vu, ce matin, le jeune Paul Malheux à qui j'ai demandé toutes les traductions qu'il possédait pour la classe de rhétorique et ses copies de mathématiques.

Je n'ai rien écrit de neuf depuis que tu m'as vu ; j'ai médité, j'ai fait des plans, mais tout cela si vaguement et avec des formes si peu arrêtées que ce n'est pas la peine de t'en parler.

T'ai-je annoncé le mariage, consommé maintenant, de Chéruel avec Madame B***

? J'espère que cette dernière ne s'est pas fait attendre longtemps [...] Chéruel n'a pas voulu que la femme de son ami mourût [...] solitaire [...] Ô que Molière a eu raison de comparer la femme à un potage, mon cher Ernest. Bien des gens désirent en manger, ils s'y brûlent la gueule, et d'autres viennent après.

J'ai assez caleusé ces vacances et j'ai peu lu d'histoire, pour mieux dire pas du tout ; j'avais même emprunté «à l'homme aux études» le théâtre suédois et italien moderne, dont je n'ai pas ouvert une page. J'ai lu dernièrement l'Uscoque de G. Sand ; tâche de te procurer ce roman et tu verras que cet Uscoque est un homme qui mérite ton estime. Je suis à moitié des Confessions de J. -J. Rousseau ; c'est admirable. Voilà la vraie école de style.

J'apprends l’anglais, j'y travaille, et dans trois ou quatre mois on m'assure que je pourrai lire Shakespeare et au bout d'un an Byron, qui est tout ce qu'il [y] a de plus difficile en anglais.

Adieu, tout à toi et à ta famille. Réponds-moi, pense à moi.

J'ai vu hier Orlowski festoyant chez lui avec des Polonais et des acteurs, et ensuite sur le port Jules Delamarre fumant son cigare en gants blancs ! toujours la barbe et le rire à la coupe de là-bas – toujours ! – hein !

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, dimanche [28 octobre 1838].

Me voilà enfin remis sur pattes et à table, à cette table que j'avais été forcé de quitter pendant quelque temps, et vers laquelle je reviens plus affamé et plus amoureux que jamais. Demain j'irai au collège en fumant «la vieille» comme à mon ordinaire ; tu sais que je n'ai rien perdu – que le temps – chose précieuse quand il aurait dû être passé en ribotes, puisque tu avais eu la bonté de te déranger pour nous dire adieu. Enfin tant pis, ce sera pour une autre fois et je te jure que je me vengerai de la raillerie du ciel qui m'avait rendu si c…

Orlowski est venu tout à l'heure me voir ; il est toujours aussi facétieux. Pour Me Le Poittevin, il me dédaigne, il ne vient plus me voir que tous les deux jours, tellement il est empêtré dans ses projets d'ameublement, et tu sais qu'il ne faut rien pour lui donner un embarras du diable.

J'ai presque fini les Confessions de Rousseau et je t'engage fort à lire cette oeuvre admirable, c'est là la vraie école de style.

À peine sorti du lit, j'ai repris la lecture de ce bon Rabelais que j'avais un peu négligé depuis quelque temps, mais j'ai continué avec un nouveau plaisir et je touche à la fin. Je te recommande le chapitre où il est question de Me Gaster. Mon Rabelais est tout bourré de notes et commentaires philosophiques, philologiques, bachiques, etc...

Écris-moi dans ta prochaine lettre quelque bonne blague, car pour moi j'ai l'esprit à sec. Adieu, je vais déjeuner puis fumer une pipe. Tout à toi. Embrasse toute ta famille [...]

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 19 novembre 1838.]

Chaque jour je remets au lendemain à t'écrire, mais enfin ce matin je te réponds ; je suis en effet fort occupé maintenant, non point parce que le père Magnier me donne beaucoup de devoirs, mais les études historiques et beaucoup de lectures commencées me prennent un temps infini. Dans quelques jours, je serai plus à l'aise et je te répondrai plus amplement.

Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que tu penses, ce que tu fais ; tu me donneras un tableau complet de ton être physique et moral. Je t'engage toujours à fréquenter Alfred ; les relations que tu auras avec lui te seront agréables et utiles, c'est le meilleur rhum que je connaisse après celui de la Jamaïque.

Fume toujours [...] festoie avec les amis et vive la bouteille et les commères.

Tout à toi.

 

Je vais faire ma copie pour le père Magnier, puis je vais m'abouler deux ou trois tasses de thé par le bec.

As-tu parfois vu Narcisse à Paris ? sais-tu ce qu'il devient ? Je crois que Condor est toujours en bonne santé.

J'ai vu récemment Duguernay.

À ERNEST CHEVALIER. §

Rouen, 11 h. du matin, 30 novembre 1838.

Tu vois que je te réponds assez promptement et c'est encore plus un plaisir que je me fais, qu'un devoir que je rends à ta bonne amitié. Ta lettre, comme toutes celles des gens qu'on aime, m'a fait bien du plaisir. Depuis longtemps je pensais à toi et je me figurais ta mine se promenant dans Paris le cigare au bec, etc. ; j'ai donc aimé avoir des détails sur ta vie matérielle, Je t'assure qu'ils n'ont pas été trop nombreux pour moi.

Tu fais bien de fréquenter Alfred ; plus tu iras avec cet homme et plus tu découvriras en lui de trésors. C'est une mine inépuisable de bons sentiments, de choses généreuses, et de grandeur. Au reste il te reporte bien (amitié que tu as pour lui. Que ne suis-je avec vous, mes chers amis ! Quelle belle trinité nous ferions ! Comme j'aspire au moment où j'irai vous rejoindre ! Nous passerons de bons moments, ainsi tous trois à philosopher et à pantagruéliser.

Tu me dis que tu t'es arrêté à la croyance définitive d'une force créatrice (Dieu, fatalité, etc. ) et que ce point posé te fera passer des moments bien agréables ; je ne conçois pas, à te dire vrai, l'agréable. Quand tu auras vu le poignard qui doit te percer le coeur, la corde qui doit t’étrangler, quand tu es malade et qu'on dit le nom de ta maladie, je ne conçois pas ce que cela peut avoir de consolant. Tâche d'arriver à la croyance du plan de l'univers, de la moralité, des devoirs de homme, de la vie future et du chou colossal ; tache de croire à l'intégrité des ministres, à la chasteté des putains, à la bonté de l'homme, au bonheur de la vie, à la véracité de tous les mensonges possibles. Alors tu seras heureux, et tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile ; mais en attendant reste homme d'esprit, sceptique et buveur.

Tu as lu Rousseau, dis-tu ? Quel homme ! Je te recommande spécialement ses Confessions. C'est là dedans que son âme s'est montrée à nu. Pauvre Rousseau, qu'on a tant calomnié, parce que ton cœur était plus élevé que celui des autres, il est de tes pages où je me suis senti fondre en délices et en amoureuses rêveries !

Continue ton genre de vie, mon cher Ernest, il ne saurait être meilleur. Et moi, que fais-je ? Je suis toujours le même, plus bouffon que gai, plus enflé que grand. Je fais des discours pour le père Magnier, des études historiques pour Chéruel, et je fume des pipes pour mon intérêt particulier. Jamais je n'avais joui d'autant de bonheur matériel que cette année : je n'ai plus aucune tracasserie de collège, je suis tranquille et calme.

Pour écrire, je n'écris pas ou presque point, je me contente de bâtir des plans, de créer des scènes, de rêver à des situations décousues, imaginaires, dans lesquelles je me porte et plonge. Drôle de monde que ma tête !

J'ai lu Ruy Blas ; en somme, c'est une belle oeuvre, à part quelques taches et le 4e acte qui, quoique comique et drôle, n'est pas d'un haut et vrai comique ; non que je veuille attaquer l'élément grotesque dans le drame. Il y a deux ou trois scènes et le dernier acte de sublimes ; as-tu vu Frédérick dans cette pièce ? Qu'en dis-tu ?

Dis à Alfred de se dépêcher à m'écrire et que je lui répondrai aussitôt !

Adieu, mon cher Ernest, porte-toi bien. Donne des poignées de main pour moi à Pagnerre et à Alfred...

Je me dispute depuis 3 ou 4 jours, sous le père Magnier, avec un élève de chez Eudes. J'ai eu surtout deux disputes où j'ai été magnifique. Tous les élèves de mon banc étaient émus du boucan que je faisais. J'ai commencé par dire que je me distinguais par ma haine des prêtres et, à chaque classe, c'est une nouvelle répétition. J'invente sur le compte de l'abbé Eudes et de Julien les plus grosses et absurdes cochonneries ; le pauvre dévot en a la gueule bouleversée ; l'autre jour il en suait.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen], mercredi, 26 décembre 1838.

Je t'ai dit, je crois, que j'étais fort occupé et tu m'as fait là-dessus des demandes auxquelles je serais bien embarrassé de répondre. Ce qu'il [y] a de sûr, maintenant, et aujourd'hui principalement, c'est que je m'emmerde dans la perfection. Depuis 7 à 8 jours, je n'ai le cœur de travailler à quoi que ce soit. Tu sais que l'homme a ainsi parfois des moments étranges de lassitude. La vie est si pesante que ceux-mêmes pour qui le fardeau doit être le moins lourd en sont souvent accablés ! Il y a bientôt une semaine que j'ai laissé de côté les études historiques, et pour quoi faire ? Que sais-je ? rien du tout. À peine si j'ai le courage de fumer. J'ai le cœur rempli d'un grand ennui. Chose étrange ! et il y a quinze jours j'étais dans le meilleur état du monde.

Ce changement tient peut-être au genre d'oeuvre dont je m'occupais il y a quelque temps. Je ne sais si je t’ai dit que je faisais un mystère : c'est quelque chose d'inouï, de gigantesque, d'absurde, d'inintelligible pour moi et pour les autres. Il fallait sortir de ce travail de fou, où mon esprit était tendu dans toute sa longueur, pour m'appliquer aux Essais de M. Guizot, capables de faire sécher sur pied tout l'Olympe. Juge de la brusque transition et de la torture d'un malheureux homme qui descend des plus hautes régions du ciel pour s'appliquer à des choses abstraites, exactes, mathématiques, pour ainsi dire. Maintenant je ne sais s'il faut continuer mon travail, qui ne m'offre que difficultés insurmontables et chutes, dès que j'avance. – Ô l'Art, l'Art, déception amère, fantôme sans nom qui brille et qui vous perd ! – ou bien continuer à m'emmerder dans les faits ou des considérations sur l'histoire, les hommes, le plan de la Providence, mille choses dont on ne se doute guère... Passons à un autre chapitre, car si je t'ennuie autant que moi-même, c'est assez [...].

Diras-tu encore, mon cher Ernest, que je t'écrase de ma supériorité ? J'ai la supériorité d'un fameux imbécile. Tu peux au reste en juger par ma lettre. Je sens moi-même toutes les choses qui sont faibles en moi, tout ce qui me manque tant pour le cœur que pour l'esprit ; – encore plus peut-être (si la vanité ne m'abuse) pour ce dernier. Il y a des endroits où je m'arrête tout court : cela me fut bien pénible récemment encore, dans la composition de mon mystère, où je me trouvais toujours face à face devant l'infini ; je ne savais comment exprimer ce qui me bouleversait l’âme.

Encore moins que tout cela, toutes mes actions sont empreintes de poésie, de libéralité et d'intelligence (quand tu m'en donneras une explication, tu auras fait une riche découverte). Ainsi, 1°, poésie pour uriner ; 2°, libéralité pour f... ; 3°, intelligence pour dormir ! – Non, non, non, et mille fois non ; au contraire, c'est l'amitié qui t'abuse et qui te fait voir dans mes actions une haute grandeur où il n'y a qu'un intarissable orgueil. Car, depuis que vous n'êtes plus avec moi, toi et Alfred, je m'analyse davantage moi et les autres. Je dissèque sans cesse ; cela m'amuse, et quand enfin j'ai découvert la corruption dans quelque chose qu'on croit pur, et la gangrène aux beaux endroits, je lève la tête et je ris. Eh bien donc, je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu'on appelle conscience n'est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l'aumône, il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même ; mais, plus que tout cela, tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi. Je m'estime plus que les autres, pour pouvoir te regarder comme supérieur par le cœur, pour avoir enfin ta propre estime, celle que tu préfères à toutes les autres. S'il y a là dedans quelque chose qui te paraisse obscur, je te l'expliquerai plus au long. Cette théorie te semble cruelle, et moi-même elle me gêne. D'abord elle paraît fausse, mais avec plus d'attention je sens qu'elle est vraie.

N'oublie pas de dire à Alfred qu'il me réponde au plus vite et que j'attends à coup sûr sa lettre avant son arrivée à Rouen.

Orlowski est à Paris.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen], dimanche matin, 24 février 1839.

Bonne et joyeuse existence que la tienne ! Vivre au jour le. jour, sans souci du lendemain, sans préoccupations pour l'avenir, sans doutes, sans craintes, sans espoir, sans rêves ; vivre d'une vie de folâtres amours et de verres de kirchenwasser, une vie dévergondée, fantastique, artistique, qui se remue, qui bondit, qui saute, une vie qui se fume elle-même et qui s'enivre, bals masqués, restaurants, champagne, petits verres, filles de joie, larges nuées de tabac ! C'est là dedans que tu marches, que tu fouilles, que tu uses tes jours. Tant mieux, morbleu ! Le vent te pousse, le caprice te guide, une femme passe et tu la suis, tu entends de la musique et tu te mets à sauter... Et puis l’orgie ! l'orgie échevelée ! hurlante ! beuglante ! Mugissante ! (Ici un poème sur l'orgie échevelée ; je passe outre. ) Tu vas vivre ainsi pendant trois ans et ce sera là, sans doute, tes plus belles années, celles qu'on regrette même quand on est devenu sobre et vieux, qu'on loge au premier, qu'on paye ses contributions et qu'on en est venu à croire à la vertu d'une femme légitime et aux sociétés de tempérance. Mais que feras-tu ? Que comptes-tu devenir ? où est l'avenir ? Te demandes-tu cela quelquefois ? Non, que t'importe ? Et tu fais bien. L'avenir est ce qu'il y a de pire dans le présent. Cette question, que seras-tu ? jetée devant l'homme, est un gouffre ouvert devant lui et qui s'avance toujours à mesure qu’il marche. Outre l'avenir métaphysique (dont je me fous parce que je ne puis croire que notre corps de boue [...] dont les instincts sont plus bas que ceux du pourceau [...] renferme quelque chose de pur et d'immatériel quand tout ce qui l'entoure est si impur et si ignoble), outre cet avenir-là, il y a l'avenir de la vie. Ne crois pas cependant que je sois irrésolu sur le choix d'un état. Je suis bien décidé à n'en faire aucun, car je méprise trop les hommes pour leur faire du bien ou du mal. En tout cas je ferai mon droit, je me ferai recevoir avocat, même docteur, pour fainéantiser un an de plus. Il est fort probable que je ne plaiderai jamais, à moins qu'il ne s'agisse de défendre quelque criminel fameux, à moins que ce ne soit dans une cause horrible. Quant à écrire ? je parierais bien que je ne me ferai jamais imprimer ni représenter. Ce n'est point la crainte d'une chute, mais les tracasseries du libraire et du théâtre qui me dégoûteraient ; cependant, si jamais je prends une part active au monde, ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité, mais elle sera horrible, cruelle et nue. Mais qu'en sais-je, mon Dieu ! car je suis de ceux qui sont toujours dégoûtés le jour du lendemain, auquel l'avenir se présente sans cesse, de ceux qui rêvent ou plutôt rêvassent, hargneux et pestiférés, sans savoir ce qu'ils veulent, ennuyés d'eux-mêmes et ennuyants [...]. Magnier me ronge, l'histoire me tanne ; le tabac ? J'en ai la gorge brûlée [...]. Autrefois je pensais, je méditais, j'écrivais, je jetais tant bien que mal sur le papier la verve que j'avais dans le coeur ; maintenant je ne pense plus, je ne médite plus, j'écris encore moins. La poésie s'est peut-être retirée d'ennui et m'a quitté. Pauvre ange, tu ne reviendras donc pas ! Et je sens pourtant, mais confusément, quelque chose s'agiter en moi, je suis maintenant dans une époque transitoire et je suis curieux de voir ce qu'il en résultera, comment j’en sortirai. Mon poil mue (au sens intellectuel) ; resterai-je pelé ou superbe ? J'en doute. Nous verrons. Mes pensées sont confuses, je ne peux faire aucun travail d'imagination, tout ce que je produis est sec, pénible, efforcé, arraché avec douleur. J'ai commencé un mystère il y a bien deux mois ; ce que j'en ai fait est absurde, sans la moindre idée. Je m'arrêterai peut-être là ! Tant pis, j'aurai entrevu du moins l'horizon sublime, mais les nuages sont venus et m'ont replongé dans l'obscurité du vulgaire. Mon existence que j'avais rêvée si belle, si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres, monotone, sensée, bête ; je ferai mon droit, je me ferai recevoir, et puis j'irai, pour finir dignement, vivre dans une petite ville de province comme Yvetot ou Dieppe, avec une place de substitut au procureur du roi. Pauvre fou, qui avait rêvé la gloire, l'amour, les lauriers, les voyages, l'Orient, que sais-je ! Ce que le monde a de plus beau, modestement, je me l'étais donné d'avance. Mais tu n'auras comme les autres que de l'ennui pendant ta vie, et une tombe après la mort, et la pourriture pour éternité [...].

À ERNEST CHEVALIER. §

Lundi matin [Rouen, 18 mars 1839].

Je suis d'abord (ébloui par les feux du génie) resté dans l'admiration la plus complète de ta description de Palmyre. Ça vaut vraiment les honneurs de l'impression et du concours académique ; que dis-je ? la collection complète du Colibri pâlirait devant, et Condor avec ses deux pâtés, et Orlowski, avec ses douze cafés, se prosterneraient la tête dans la poussière à la façon orientale.

Quant à ton horreur pour ces dames, qui sont au reste de fort bonnes personnes sans préjugés, je confie à Alfred le soin de la changer logiquement en un amour philosophique et conforme au reste de tes opinions morales. Oui, et cent mille fois oui, j’aime mieux une putain qu'une grisette, parce que de tous les genres celui que j'ai le plus en horreur est le genre grisette. C'est ainsi je crois qu'on appelle ce quelque chose de frétillant, de propre, de coquet, de minaudé, de contourné, de dégagé et de bête, qui vous emmerde perpétuellement et veut faire de la passion comme elle en voit dans les drames-vaudevilles. Non, j'aime bien mieux l'ignoble pour l'ignoble. C'est une pose tout comme une autre et que je sens mieux que qui que ce soit. J'aimerais de tout mon coeur une femme belle et ardente et putain dans l’âme [...]. Voilà où j'en suis arrivé : Quels goûts purs et innocents ! Vivent les plaisirs champêtres !

Tu me dis que tu as de l'admiration pour G. Sand ; je la partage bien et avec la même réticence. J'ai lu peu de choses aussi belles que Jacques. Parles-en à Alfred.

Maintenant je ne lis guère. J'ai repris un travail depuis longtemps abandonné, un mystère, un salmigondis dont le crois t'avoir déjà parlé. Voici en deux mots ce que c'est : Satan conduit un homme (Smar) [sic] dans l'infini ; ils s'élèvent tous deux dans les airs à des distances immenses. Alors, en découvrant tant de choses, Smar est plein d'orgueil. Il croit que tous les mystères de la création et de l'infini lui sont révélés, mais Satan le conduit encore plus haut. Alors il a peur, il tremble, tout cet abîme semble le dévorer, il est faible dans le vide. Ils redescendent sur la terre. Là c'est son sol ; il dit qu'il est fait pour y vivre et que tout lui est soumis dans la nature. Alors survient une tempête, la mer va l'engloutir. Il avoue encore sa faiblesse et son néant. Satan va le mener parmi les hommes ; 1° le sauvage chante son bonheur, sa vie nomade ; mais tout à coup un désir d'aller vers la cité le prend, il ne peut y résister, il part. Voilà donc les races barbares qui se civilisent. 2° ils entrent dans la ville, chez le roi accablé de douleurs, en proie aux sept péchés capitaux, chez le pauvre, chez les gens mariés, dans l'église qui est déserte. Toutes les parties de l'édifice prennent une voix pour se plaindre ; depuis la nef jusqu'aux dalles, tout parle et maudit Dieu. Alors l'église devenue impie s'écroule. Il y a dans tout cela un personnage qui prend part à tous les événements et les tourne en charge. C'est Yuk, le dieu du grotesque. Ainsi à la première scène, pendant que Satan débauchait Smar par l'orgueil, Yuk engageait une femme mariée à se livrer à tous les hommes venus sans distinction. C'est le rire à côté des pleurs et des angoisses, la boue à côté du sang. Voilà donc Smar dégoûté du monde ; il voudrait que tout fût fini là, mais Satan va au contraire lui faire éprouver toutes les passions et toutes les misères qu'il a vues. Il le mène sur des chevaux ailés sur les bords du Gange. Là, orgies monstrueuses et fantastiques, la volupté tant que je pourrai la concevoir ; mais la volupté le lasse. Il éprouve donc encore l'ambition. Il devient poète ; après ses illusions perdues, son désespoir devient immense, la cause du ciel va être perdue. Smar n'a point encore éprouvé d'amour. Se présente une femme... une femme... il l’aime. Il est redevenu beau, mais Satan en devient amoureux aussi. Alors ils la séduisent chacun de leur côté. À qui sera la victoire ? À Satan, comme tu penses ? Non, à Yuk, le grotesque. Cette femme, c'est la Vérité ; et le tout finit par un accouplement monstrueux. Voilà un plan chouette et quelque peu rocailleux. Montre-le à Alfred ainsi que ma dernière lettre... comme cela je ne raconterai pas deux fois la même chose.

Je fais des ouvrages qui n'auront pas le prix Montyon et dont la mère ne permettra pas la lecture à sa fille. j’aurai soin de mettre cette belle phrase en épigraphe. Adieu, tout à toi.

Ma célérité doit te faire honte. Écris-moi donc plus vite et longuement.

À ERNEST CHEVALIER. §

Lundi soir, 15. [Rouen, 15 avril 1839.]

Classe du sire Amyot,

théorie des éclipses,

lequel a l'esprit bougrement éclipsé,

Tu me plains, mon cher Ernest, et pourtant suis-je à plaindre, ai-je aucun sujet de maudire Dieu ? Quand je regarde au contraire autour de moi dans le passé, dans le présent, dans ma famille, mes amis, mes affections, à peu de chose près je devrais le bénir. Les circonstances qui m'entourent sont plutôt favorables que nuisibles. Et avec tout cela je ne suis pas content ; nous faisons des jérémiades sans fin, nous nous créons des maux imaginaires (hélas ! ceux-là sont les pires) ; nous nous bâtissons des illusions qui se trouvent emportées ; nous semons nous-mêmes des ronces sur notre route, et puis les jours se passent, les maux réels arrivent, et puis nous mourons sans avoir eu dans notre âme un seul rayon de soleil pur, un seul jour calme, un ciel sans nuage. Non, je suis heureux. Et pourquoi pas ? Qui est-ce qui m'afflige ? L'avenir sera noir peut-être ? Buvons avant l’orage ; tant pis si la tempête nous brise, la mer est calme maintenant.

Et toi aussi ! Je te croyais pourtant plus de bon sens qu'à moi, cher ami. Toi aussi tu brailles des sanglots ! Eh mon Dieu ! qu'as-tu donc ? Sais-tu que la jeune génération des écoles est furieusement bête ? Autrefois elle avait plus d'esprit ; elle s'occupait de femmes, de coups d'épée, d'orgies ; maintenant elle se drape sur Byron, rêve de désespoir et se cadenasse le cœur à plaisir. C'est à qui aura le visage le plus pâle et dira le mieux : je suis blasé. Blasé ! quelle pitié ! blasé à dix-huit ans ! Est-ce qu'il n'y a plus d'amour, de gloire, de travaux ? Est-ce que tout est éteint ? Plus de nature, plus de fleurs pour, le jeune homme ? Laissons donc cela. Faisons de la tristesse dans l'Art puisque nous sentons mieux ce côté-là, mais faisons de la gaieté dans la vie : que le bouchon saute, que la pipe se bourre, que la putain se déshabille ; morbleu ! Et si un soir, au crépuscule, pendant une heure de brouillard et de neige, nous avons le spleen, laissons-le venir, mais pas souvent. Il faut se gratter le cœur de temps en temps avec un peu de souffrance pour que toute la gale en tombe. Voilà ce que je te conseille de faire, ce que je m'efforce de mettre en pratique.

Autre conseil : écris-moi souvent, bougre de brave homme sans éducation, sans bonnes manières. Dis-moi ce que tu fais en tout point, au moral, au physique [...]. J'ai fini hier un mystère qui demande 3 heures de lecture. Il n'y a guère que le sujet d'estimable. La mère en permettra la lecture à sa fille.

Achille est à Paris, il passe sa thèse et se meuble. Il va devenir un homme rangé et ressemblera à un polypier fixé sur les rochers [...].

À ERNEST CHEVALIER. §

31 mai 1839, onze heures, vendredi.

C'est demain qu'on se marie [...].

Je suis dans une atmosphère de dîners. Mercredi dernier, Achille nous a payé son dîner d'adieu chez Jay. Le grand homme d'Orlowski l'avait commandé d'une façon pas trop canaille. Le frappé, c'était l'ordinaire ; à 5 nous avons bu 7 [bouteilles] de champagne, 1 de Madère, 1 de Chambertin. Hier, chez la mère Lormier, je me suis foutu une culotte ; demain j'y déjeune, j'y dîne, je recommence à m'empiffrer. Dimanche, c'est à la maison iterum ; le dimanche suivant, iterum. Ter quaterque beatus qui sic dinare possit !

Et avec tout cela, je m'ennuie, je m'emmerde, j’ai le coeur plus vide qu'une botte, je ne puis ni lire, ni écrire, ni penser ; il y a de beaux ans que je n'ai touché à un livre d'histoire. Merde pour l’homme aux études ! – Les historiens, les philosophes, les savants, les commentateurs, les philologues, les vidangeurs, les ressemeleurs, les mathématiciens, les critiques, etc... , de tout ça j'en fais un paquet et je les jette aux latrines.

Vivent les poètes, vivent ceux-là qui nous consolent dans les mauvais jours, qui nous caressent, qui nous embrasent ! Il y a plus de vérité dans une seule scène de Shakespeare, dans une ode d'Horace ou de Hugo, que dans tout Michelet, tout Montesquieu, tout Robertson.

Adieu, écris-moi vite [...]

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen], lundi soir, classe de mathématiques, 15 juillet 1839.

MON CHER ERNEST,

Tu me reproches une longue lettre, je t'en reproche une petite. La mienne, tu seras forcé de l'avouer quand tu l'auras bien méditée et reméditée, était superbe en un endroit ; c'était celui de l'accumulation et de la classification des plats. J'ai été choqué de voir que tu ne l'avais pas admirée ; tu n'en a pas compris le sens allégorique, symbolique et tout le parti qu'on pouvait en retirer sous le point de vue de la philosophie de l'histoire. Je te défie de me citer une faute échappée. Une omission de quelque grand'oeuvre, ça se pourrait encore ; mais un anachronisme, une rococotterie, une cochonnerie, cela est impossible, cela n'est pas ; je le soutiendrai à pied, à cheval, armé et en champ clos, comme auraient pu dire Scudéry ou Lacalprenède. Montre-la à Alfred et tu verras qu'il admirera mon lyrisme culinaire, mon enthousiasme de sauces et de liquides.

Pourquoi, misérable, m'écris-tu si brièvement et à de si longs intervalles. Je m'attendais à quelque beau récit de la conquête d'un nouveau chameau, à la traversée de quelque nouveau désert et à la description pittoresque d'une orgie satanique et échevelée. À propos, je te somme de me raconter la dernière et d'y mettre tout le soin possible, d'employer toute la vigueur de ta plume, tout le coloris de tes pinceaux, pour me peindre cette scène de la nature. Dis-moi aussi à quelle époque on aura le plaisir d'embrasser ces lèvres aimées, parfumées de pipes et gercées de petits verres (et non d'alexandrins), si tu prends tes vacances avant l'époque légale et vers quel temps tu viendras à Rouen. J'y resterai toutes les vacances, Achille étant parti en Italie et. mon père ne voulant pas laisser faire sa visite par cette canaille de L***. Nous voilà confinés pour deux mois dans cette huître de Rouen. Nion m'a dit que tu amènerais Madame ; je serais curieux de la voir, de lui offrir mes hommages ; si tu veux même, je la présenterai en bonne société. Réponds-moi à toutes ces questions-là, mon vieux. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, un an bientôt ; c'est long pour nous, qui nous voyions à chaque heure de la journée, et qui nous nous [sic] foirions au nez nos idées, nos caprices, nos boutades de chaque instant. Il sera bon pour moi de converser quelque temps avec ce vieux gars que je me figure souvent se voiturant dans les rues de Paris, le cigare au bec. Dis-moi ce que fait Alfred, Pagnerre, etc... . et ce cher grand homme de Degouve-Denuncques que j'oubliais (quelle horreur si la postérité allait faire comme moi !). Où en est-il ? Voilà sa publication sur le mois de mai finie ; que va-t-il faire ? Une correspondance de province, un courrier pour le Colibri de Rouen ; c'est assez serin, mais au reste c'est la saison, ça enrichira la collection complète.

Narcisse est marié. Pauvre garçon, le voilà vérolé au coeur pour le reste de sa vie ; il y avait pourtant du beau et du bon dans cette nature-là. Né sous un lambris au lieu d'être venu sous le chaume, dans les champs, ça aurait fait peut-être un grand artiste, meilleur, à coup sûr, que ce jeune prêtre qui veut être un Molière, un Goethe, un cabotin et un grand homme, et qui est pion ! Qu'il y a loin pourtant du quinquet fumeux de l'étude, du pupitre de bois et des rideaux blancs du dortoir, aux splendeurs du théâtre à rampe illuminée, à ses femmes parées qui battent des mains, à ses triomphes qui enivrent, à ses joies qui sont de l'orgueil ! A-t-il assez de génie pour franchir la distance, pour traverser la rue, pour mettre un pied sur la borne ? J'en doute fort et je voudrais le voir abandonner un peu la théorie et la critique pour la pratique, la rêverie pour l'action, l'aurore qu'il croit si beau [sic] pour le jour peut-être brumeux !

Allons, maintenant me voilà lancé dans le parlage, dans les mots ; quand il m'échappera de faire du style, gronde-moi bien fort ; ma dernière phrase qui finit par brumeux me semble assez ténébreuse, et le diable m'emporte si je me comprends moi-même ! Après tout, je ne vois pas le mal qu'il y a à ne pas se comprendre ; il y a tant de choses qu'on comprend et qu'on ferait tout aussi bien de ne pas connaître, la vérole par exemple ; et puis le monde se comprend-il lui-même ? Ça l'empêche-t-il d'aller ? Ça l'empêchera-t-il de mourir ? Nom de Dieu que je suis bête ! Je croyais qu'il allait me venir des pensées et il ne m'est rien venu, turlututu ! J'en suis fâché, mais ce n'est pas de ma faute, je n'ai pas l'esprit philosophique comme Cousin ou Pierre Leroux, Brillat-Savarin ou Lacenaire, qui faisait de la philosophie aussi à sa manière, et une drôle, une profonde, une amère de philosophie ! Quelle leçon il donnait à la morale ! Comme il la fessait en public, cette pauvre prude séchée! Comme il lui a porté de bons coups ! Comme il l'a traînée dans la boue, dans le sang ! J'aime bien à voir des hommes comme ça, comme Néron, comme le Marquis de Sade. Quand on lit l'histoire, quand on voit les mêmes roues tourner toujours sur les mêmes chemins, au milieu des ruines, et sur la poussière de la route du genre humain, ces figures-là ressemblent aux priapes égyptiens mis à côté des statues des immortels, à côté de Memnon, à côté du Sphinx. Ces monstres-là expliquent pour moi l'histoire, ils en sont le complément, l'apogée, la morale, le dessert ; crois-moi, ce sont les grands hommes, des immortels aussi. Néron vivra aussi longtemps que Vespasien, Satan que Jésus-Christ.

Ô mon cher Ernest, à propos du Marquis de Sade, si tu pouvais me trouver quelques-uns des romans de cet honnête écrivain, je te les payerais leur pesant d'or. J'ai lu sur lui un article biographique de J. Janin qui m'a révolté, sur le compte de Janin, bien entendu, car il déclamait pour la morale, pour la philanthropie, pour les vierges dépucelées !

Adieu, je n'en finirais pas et je m'arrête en t'embrassant.

Barbès est gracié. Ça m'est égal ! L. [Philippe] lui a fait grâce. – Idem ! – Voilà deux paillasses, un qui joue l'héroïsme, un autre la clémence !

À ERNEST CHEVALIER. §

[23 juillet 1839.]

Si je t'écris maintenant, mon cher Ernest, ne mets pas cela sur le compte de l'amitié, mais plutôt sur celui de l'ennui. Me voilà en classe à 6 heures du matin, ne sachant que faire et ayant devant moi l'agréable perspective de 4 heures pareilles, car notre nouveau censeur ne veut nous laisser sortir qu'à 10 heures et je compose... en vers latins !!! Ah, nom de Dieu ! quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je fouterai le collège au Diable ; heureux, trois fois heureux, ter, quaterque beatus, celui qui comme toi en est sorti ! Mais encore un an, et après en route ! Sur laquelle ? Je n'en sais rien, mais je voguerai loin de cette galère et c'est tout ce que je demande maintenant.

Il y a pourtant bientôt un an que nous ne nous sommes vus ; cela est long. Dis-moi quand tu viendras à Rouen passer quelques jours avec nous. Nous recommencerons nos usuelles promenades sur les coteaux, la pipe à la bouche, tout seuls, parlant dans les champs. Tu me diras toute ta vie de cette année, tes joies et tes ennuis, ce que tu as fait. Nous nous verrons un peu face à face. Et moi, qu'aurai-je à te dire ? Rien, presque rien. Ma vie est vide, mon coeur ne l'est pas moins.

Eh bien, me voilà presque sorti des bancs, me voilà sur le point de choisir un état. Car il faut être un homme utile et prendre sa part au gâteau des rois en faisant du bien à l'humanité et en s'empiffrant d'argent le plus possible. C'est une triste position que celle où toutes les routes sont ouvertes devant vous, toutes aussi poudreuses, aussi stériles, aussi encombrées, et qu'on est là douteux, embarrassé sur leur choix.

J'ai rêvé la gloire quand j'étais tout enfant, et maintenant je n'ai même plus l'orgueil de la médiocrité. Bien des gens y verront un progrès ; moi j'y vois une perte. Car enfin, pourvu qu'on ait une confiance, chimérique ou réelle, n'est-ce pas une confiance, un gouvernail, une boussole, tout un ciel pour nous éclairer ? Je n'ai plus ni convictions, ni enthousiasme, ni croyance. J'aurais pu faire, si j'avais été bien dirigé, un excellent acteur, j'en sentais la force intime ; et maintenant je déclame plus pitoyablement que le dernier gnaffe, parce que j’ai tué à plaisir la chaleur. Je me suis ravagé le coeur avec un tas de choses factices et des bouffonneries infinies ; il ne poussera dessus aucune moisson ! Tant mieux ! Quant à écrire, j'y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé ; je n'en ai plus la force, je ne m'en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j'aurais chagriné tous ceux qui m'entourent. En voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu'on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la Société, j'y remplirai ma place, je serai un homme honnête, rangé, et tout le reste si tu veux ; je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui est encore plus bête, car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n'y a pas de milieu. Eh bien, j'ai choisi, je suis décidé : j'irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai 3 ans à Paris, à gagner des véroles et ensuite ? Je ne désire plus qu'une chose, c'est d'aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruines, au bord de la mer.

Tout à toi, mon ami.

Pardonne-moi l'ennui que ma lettre t'a procuré ; la maladie est contagieuse.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 13 septembre 1839.]

Si j'ai tardé à t'écrire, tu vois que je m'empresse de réparer mon inconcevable insouciance ; arrive donc ici, ange du mal dont la voix me convie... Que tu en auras à me dire de toutes les façons, de toutes les couleurs possibles !

Achille est en Italie avec sa femme. Il est parti depuis le 20 juin, et maintenant il doit être à Rome. Il a déjà vu le midi de la France, Gênes, Pise, Naples. Il sera de retour vers le 15 octobre ; mais je crois que tu as oublié ce que je t'écrivis, car il me semble drôle que je ne t'en aie pas encore parlé ; au surplus, c'est bien possible. Quant à moi je t'attends. J'ai lu depuis le commencement des vacances deux volumes de Ch. Nodier, de l'Eschyle, un volume d'antiquités de Mr de Caumont. Je lis maintenant de Maistre et un roman de Charles de Bernard ; tout cela ne fait pas beaucoup. J'ai écrit, il y a une quinzaine de jours, un conte bachique assez cocasse, que j'ai donné à Alfred. Mais si je ne te le lis que plus tard et que tu sois privé pour la prochaine visite que tu vas me faire, console-toi : j’ai de quoi t'embêter avec mes productions pendant un long temps, plus bruyant qu'agréable. Le fameux mystère que j'ai fait au printemps demande seul trois heures de lecture continue d'un inconcevable galimatias, ou, comme aurait dit Voltaire, d'un «galiflaubert”, car je puis me vanter que c'est peu commun, ce qui est fâcheux, car cette distinction fait si bien qu’on ne le reconnaît pas.

Le «Garçon», cette belle création si curieuse à observer sous le point de vue de la philosophie de l'histoire, a subi une addition superbe, c'est la maison du Garçon ont sont réunis Horbach, Podesta, Fournier, etc... et autres brutes ; tu verras du reste.

Caroline est malade ; elle va un peu mieux. Elle a été reprise de la même indisposition qu'elle avait eue au mois de juin. Je pense que ce sera fini sous peu.

Adieu, cher ami. Embrasse toute ta famille pour moi, le père Motte et son épouse.

Vendredi matin.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 11 octobre 1839.]

Te voilà donc heureusement rétabli, cher ami. Tu as eu, à ce qu'il paraît, une suée assez considérable. Quand viendras-tu nous voir ? car j'y compte, cela est de rigueur. Reste jusqu'au mois de janvier, si tu veux, pour te rétablir, te panser, te rengraisser ; mais, pour Dieu, viens fumer le calumet de la paix. Je t'écris ceci sur mon carton dans la classe de ce bon père Gors qui disserte sur le plus grand commun diviseur d'un emmerdement sans égal, qui m'étourdit si bien que je n'y entends goutte, n'y vois que du feu. Je te prie de ne pas oublier de m'envoyer ton cours de mathématiques, celui de physique et celui de philosophie. C'est surtout du premier dont j’ai grand besoin. Il va falloir barbouiller du papier avec des chiffres. Je vais en avoir de quoi me faire crever. Et le grec, à qui il faut songer et que je ne sais pas lire ! et je suis dans les hautes classes ! Nom de Dieu ! Quelle hauteur ! Et la philosophie, la plus belle des sciences, celle qui est la fleur, crème, le suprême, l'excrément de toutes les autres ! et la troisième édition du fameux manuel, enrichie d'une couverture de papier rose et de nouveaux plagiats. Tout cela me bastonne à en avoir les os rompus. Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein ; c'est là mon homme. En littérature, en gastronomie, il est certains fruits qu'on mange à pleine bouche, dont on a le gosier plein, et si succulents que le jus vous entre jusqu'au coeur. Celui-là en est un des plus exquis.

Adieu, mon vieux, bonne santé. Ma soeur va de mieux en mieux, quoique toujours au régime. Ne m'oublie pas auprès de tes excellents parents.

À ERNEST CHEVALIER. §

Dimanche matin, 20. [Rouen, 20 octobre 1839.]

J'avais mal à la tête quand ta lettre est venue, il y a un quart d'heure, et le mal de tête s'est passé ; je suis réjoui, enchanté, charmé. Tu viens donc dans quinze jours, avant quinze jours. Je t'y invite ; tu y as ta chambre, ton lit, du feu déjà qui brûle à la cheminée, la table servie, une pipe bourrée, des bras tout ouverts pour t'embrasser. Nous t'attendons tous avec impatience. Comme nous en aurons à nous dire ! Alfred est à Rouen et ne repart pour Paris que vers le 12 novembre ; tu le verras donc. Nous ferons un trio intéressant, d'autant plus que la Toussaint me semble bien tomber et, si je ne me trompe, j'aurai à peu près trois jours pleins à te donner. Comme il y aura des crachats dans la cheminée ! Quelle salive juteuse ! Quels sirops de pipe ne nous reviendront pas au bec ! Achille arrive vendredi prochain ; tu le verras à Rouen, marié et revenu d'Italie, sans doute avec quelques onces de semence d'évaporées ! Maintenant, Monseigneur, touchons un point délicat, du moins fort important. Je te prie, au nom de mon amitié, et au nom de l'amour de ton excellente mère, de ne point te faire illusion sur ta vigoureuse constitution, et quand même vigoureuse [il] y aurait, de ne point lui donner les prodigieuses secousses qui l'ont si ébranlée ; tu pourrais à la fin si bien faire que la machine craquât, et je te conseille de te soigner [...].

“L'Ottoman» a passé hier un examen de baccalauréat, et a été reçu. C'était peut-être la sixième fois ; il disait que c'était la deuxième, mais qui pense pis pense souvent juste. Quand j'en serai là, je me regarderai comme un Dieu, et j'emmerderai le collège de la meilleure grâce du monde.

Voilà tout ce que je sais à te dire pour le présent. Si tu veux quelque chose encore, je te dirai en litanie tous les ennuis de mon collège, et la philosophie, les mathématiques, la physique ; tout ce pouding-là me fait mal au coeur et tu feras diversion par ta venue. Je t'en remercie d'avance, car pour la classe, «nous la tairons-là pour le coup s'il vous plait» comme dit le sieur de Montaigne.

Sais-tu que «l'homme aux études historiques», ce c... , cet historien de premier mérite (s'il lisait cela, quelle lèvre inférieure n'allongerait-il pas ?) va publier un livre relatif à l'histoire de Normandie (toujours !), édition de luxe, vignettes, culs-de-lampe et fesses de quinquet, portrait de l'auteur, vers latins en tête à sa louange, éloge critique et papier blanc ? Ce sera beau, superbe. Après tout, ce sera peut-être un bon livre que personne ne lira, si ce n'est quelques brutes qui s'occupent d'histoire, comme moi par exemple. Vaudrait mieux lire, après tout, Tacite racontant la vie de Tibère ou «le sournois facétieux», celle [de] Caligula le Grand «ou les délices du genre humain», Néron ou «l'homme de bonne société». Mais pourquoi pas Chéruel aussi parlant de Jeanne d'Arc, avec une déclamation contre le sieur de Voltaire, sans doute, et son estimable Pucelle ? Toujours l'histoire des Lilliputiens avec le Géant : les crétins veulent lui cracher au nez et n'atteignent pas seulement la semelle de ses bottes.

Adieu, bonne santé, arrive vite, tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

CHER,

[Rouen, 19 novembre 1839].

Il est maintenant dix heures et le petit coup. J'ai l'avantage d'être sous le père Gors qui fait des racines carrées. Qu'importe grecques ou carrées ? C'est de pitoyable soupe. Je t’écris donc parce que j'ai à t'écrire, que c'est pour moi plaisir, passe-temps, désennuiement. Te voilà donc revenu à Paris et moi revenu mieux que jamais au collège où j'ai l'honneur de m'embêter au superlatif, et pourtant c'est là cette fameuse année de philosophie que tout le monde envie pendant dix ans, et que j'ai désirée moi-même aussi ardemment qu'un [...] désire le ministère, un peuple un roi, un état une constitution, une dinde une gobbe. Hélas, à mesure que l'objet de nos souhaits approche, la volupté qu'on avait entrevue dans leur accomplissement diminue ; il semble que nous soyons destinés à n'attraper que des ombres sur la muraille. Mais nous n'en attrapons même pas à courir après les nuages qui s'en vont, à nous désaltérer avec de l’eau salée, à vivre avec... assez, assez, et tout cela pour dire que je m'ennuie. Un peu plus, et je te remplirais de mon sujet.

Mais que vais-je faire au sortir du collège ? Aller à Paris tout seul, faire du droit, perdu avec des crocheteurs et des filles de joie ; et tu m'offriras sans doute, pour me divertir, un café aux Colonnades dorées ou quelque sale putain de la Chaumière. Merci ! Le vice m'ennuie tout autant que la vertu.

Ô que je donnerais bien de l'argent pour être ou plus bête ou plus spirituel, athée ou mystique, mais enfin quelque chose de complet, d'entier, une identité, quelque chose en un mot !

Je suis le premier en philosophie. M. Mallet a rendu [hommage] à mes dispositions pour les idées morales. Quelle dérision ! À moi la palme de la philosophie, de la morale, du raisonnement, des bons principes ! Ah ! ah ! paillasse ! vous vous êtes fait un bon manteau de papier avec des grandes phrases plates sans coutures.

Adieu, dis-moi tout ce qu'il te fera plaisir, surtout des blagues, car tu n'en taris pas. Te rappelles-tu la bonne soirée de samedi ? Achille va bien. Adieu, l'heure sonne.

19 novembre.

À ERNEST CHEVALIER. §

Mercredi soir [18 décembre 1839].

L'ennui que j'ai t'a paru plus grand qu'il n'existe. Tout malheur en est ainsi, c’est comme une montagne qu'on voit de loin : quelque douce que soit sa pente, elle nous semble escarpée jusqu'à pic, impossible à gravir, et il se fait pourtant qu'en allant toujours, on se trouve enfin l'avoir escaladée. Peut-être, quand je t'ai écrit ma lettre (du reste je ne me la rappelle pas maintenant) étais-je dans un moment sombre. Cela m'arrive quelquefois, quand je suis étendu dans mon fauteuil, au coin du feu, à penser, à rêver. Le Peut-être de Rabelais et le Que say-je de Montaigne, tous deux sont si vastes qu'on s'y perd, et puis je deviens bête à tuer.

Et toi, bâtin, au lieu de perdre deux feuilles de papier à me moraliser, en quelque sorte, raconte-moi plutôt des blagues, des bonnes facéties [...], car après tout c'est la meilleure chose, la plus simple, la plus douce. Ah ! si ma vie pouvait aussi être si douce, si simple ! si mes ans pouvaient tomber doucement comme les plumes de la colombe qui s'envolent tranquillement dans les vents, et sans être brisés, doucement, doucement !

Si tu veux apprendre des nouvelles, ou tout au moins une nouvelle, je t'apprendrai que je ne suis plus au collège ; et comme je suis tellement fatigué des détails de mon histoire et que j'en suis tanné, je te renvoie à Alfred pour la narration. Je vais donc me préparer au baccalauréat ferme ; mais pour commencer je suis d'une paresse extrême et je ne fais que dormir. J'aurais besoin plus que jamais, comme tu vois, de tes cahiers de philosophie, de physique et de mathématiques. Tâche de me les envoyer par le commissionnaire de ton pays, n'oublie pas, bâtin !

Je lis du Cousin et tout ce que tu voudras en accompagnement. Si tu étais un Dieu et que tu puisses me faire passer six mois d'un coup de tête, et me faire arriver demain matin au 20 août avec le grade de bachelier, je te bâtirais un temple d'or.

Merde pour la philosophie.

Tout à toi.

Une autre fois je serai plus long.

À ERNEST CHEVALIER. §

Dimanche, après déjeuner, heure de vêpres je crois.

[Rouen, 19 janvier 1840.]

[...] Ta lettre était celle de l'homme vertueux, tu y parlais de l'amitié en termes aussi beaux que Seneca. «C'est mon homme ! C'est mon Seneca ! Insulter Seneca, c'est m'insulter moi-même !” Je connais ton excellent bon coeur et je n'avais pas besoin de cette effusion pour le savoir, pour l’apprécier. Tu es bon, excellent, plein de générosité et bon compagnon. Sois-le toujours ; on a beau dire, un cœur est une richesse qui ne se vend pas, qui ne s'achète [pas], mais qui se donne. Qu'avais-tu donc le jour que tu m'as écrit ? Ignores-tu encore que d'après la poétique de l'école moderne (poétique qui a l'avantage sur les autres de n'en être pas une) tout Beau se compose du tragique et du bouffon. Cette dernière partie manque dans ta lettre. Si tu étais aussi aimable que moi, c'est-à-dire que si tu prenais un format de papier qui fait un peu bonhomme comme le mien, tes lettres seraient doubles en longueur ; je les aimerais doublement. J'espère que tu m'écriras un volume la prochaine fois, avec vignettes, culs-de-lampe, etc. Je veux une masse de facéties, de dévergondage, d'emportement, le tout pêle-mêle, en fouillis, sans ordre, sans style, en vrac, comme lorsque nous parlons ensemble et que la conversation va, court, gambade : que la verve vient, que le rire éclate, que la joie nous saccade les épaules et qu'on se roule au fond du cabriolet, comme ce certain jour de convulsive mémoire où nous blaguions sur Léger avec ses pantoufles du matin, faites avec des vieilles bottes coupées. en diagonale, son gilet de franche couleur bronze antique, et les crachats qui culottaient son parquet de pavés. Voilà de ces jours, de ces délicieuses matinées où nous fumions, où nous causions à Rouen, à Déville, etc. , qui vivront avec moi. Je les revois, elles repassent en foule, les voilà, nous y sommes encore, tant c'est frais, tant c'est d'hier, tant j'entends encore nos paroles sous les feuilles, couchés sur le ventre, la pipe au bec, la sueur sur le front, nous regardant en souriant d'un bon rire du coeur qui n'éclate pas, mais qui s'épanouit sur le visage. Ou bien nous sommes au coin du feu. Toi, tu es là, à trois pieds, à gauche, près de la porte, tu as la pincette à la main, tu dégrades ma cheminée. Voilà encore un rond tout blanc que tu as fait sur le chambranle. Nous causons du collège, du présent et du passé aussi, ce fantôme qu'on ne touche pas mais qu'on voit, qu'on flaire, comme un lièvre mort : on l'a vu courir, sauter dans la plaine et le voilà sur la table. L'existence, après tout, n'est-elle pas, comme le lièvre, quelque chose de cursif, qui fait un bond dans la plaine, qui sort d'un bois plein de ténèbres pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux ? Mais [c'est] de l'avenir, de l'avenir surtout que, nous parlions. Ô l'avenir, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d'or, où votre pensée vous caresse, où le coeur part en extase et qui, à mesure qu'on s'avance, comme l'horizon en effet, car la comparaison est juste, recule, recule et s'en va ! Il y a des moments où l'on croit qu'il touche au ciel et qu'on va le prendre avec la main, – crac, une plaine, – un vallon qui descend, et l'on court toujours, emporté par soi-même, pour se briser le nez sur un caillou, s'enfoncer les pieds dans la merde ou tomber dans une fosse.

Je fais de la physique et je crois que je passerai bien pour cette partie ; reste ces diables de mathématiques (j’en suis aux fractions, et encore je ne sais guère la table de multiplication ; j'aime mieux celle de Jay que celle de multiplication) , et le grec ! Je te dis adieu pour commencer à préparer le de Corona. J'ai le temps, mais je m'y prends d'avance. Lis le Marquis de Sade et lis-le jusqu'à la dernière page du dernier volume ; cela complétera ton cours de morale et te donnera de brillants aperçus sur la philosophie de l'histoire.

Je fume avec toi le calumet de paix, ce qui veut dire que je vais bourrer ma pipe de caporal. Adieu vieux bougre [...].

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 14 mars 1840.]

MAÎTRE PARESSEUX,

Es-tu dessoulé du Carnaval ? es-tu dissous dans un verre de vin blanc, à la mode d'une pierre précieuse que les anciens faisaient fondre dans du vinaigre ? Pierre précieuse, oui ou non, bûche, croûte, animal, tout ce que tu voudras, écris-moi et tu seras bien vu, bien remercié de ta peine.

Je te sais bon gré de m’avoir envoyé tes copies de philosophie : elles me sont d’un grand secours, surtout pour la physique. Je m’attendais à y trouver intercalée quelque lettre de toi ; mais rien, pas plus de nouvelles de mon homme que s’il était parti au diable. Quelle rosse tu fais, grand homme ! Je te pardonne ton retard parce que je sais que la cause en est louable et que tu auras festoyé aux gras jours et parachevauché les commères, bâtin ! Je te prie donc de ne point me faire d’excuses dans ta prochaine lettre, que j’attends immédiatement, et de ne pas perdre une feuille de papier en prologue et préliminaires. Je te demande, par exemple, un volume que tu rempliras de toute ta verve, de ton humour ; laisse aller ta plume, casse-lui le bec, et envoie un gros paquet à ton vieux.

j’ai revu il y a quelques jours le fameux endroit où nous avons, je veux dire où tu as si bien engueueueulé Duguernay. j’ai repensé à nos bonnes promenades, à tant de pipes fumées amicalement, à tant de douces causeries, de blagues, de folies, de vérités, d’interminables fusées de gaieté rabelaisienne, à tout notre passé. Cela vous fait sourire comme si l’on revoyait ses habits de petit enfant.

Adieu, il est midi, il faut que je DÉJEUNE et après que j’aille à la physique.

Réponds-moi de suite ; tout à toi de coeur.

À ERNEST CHEVALIER. §

Mardi [Rouen, 21 avril 1840].

Ah ! mon cher Ernest, je t’ai quitté avec le rire à la bouche et la folie dans le coeur ; je suis maintenant triste à faire peur. Me voilà retombé dans ma vie de chaque jour, dans ma vie stérile, banale et laborieuse : quel ennui ! Il me semble qu’il y a trois ans que je t’ai quitté. Quelles belles journées tu m’as fait passer là ! Quelle différence entre la vie d’il y a trois jours et celle d’aujourd’hui. Quand j’y pense, j’en suis accablé et j’ai l’âme toute navrée d’une mélancolie confuse et infinie. Comme la journée d’hier m’a paru longue ! Quelle passion ne vais-je pas encore subir pendant trois mois ! Si Alfred n’arrivait pas d’ici quelque temps, j’en mourrais d’ennui. C’est ainsi que je suis fait : les journées heureuses m’en font mille mauvaises, la joie m’attriste quand elle est passée, les jours de fête ont toujours pour moi de tristes lendemains.

Je sentais bien que quelque chose de mon bonheur s’en allait en retournant vers Rouen. La somme de félicité départie à chacun de nous est mince et quand nous en avons dépensé quelque peu, nous sommes tout moroses. j’étais assis sur l’impériale et silencieux, la tête dans le vent, bercé par le tangage du galop ; je sentais la route fuir sous moi, et avec elle toutes mes jeunes années ; j’ai pensé à tous mes autres voyages aux Andelys ; je me suis plongé jusqu’au cou dans tous ces souvenirs ; je les ai comparés vaguement à la fumée de ma pipe qui s’envolait, laissant après elle l’air tout embaumé. À mesure que j’approchais de Rouen, je sentais la vie positive et le présent qui me saisissaient, et avec eux le travail de chaque jour, la vie minutieuse, la table d’étude, les heures maudites, l’antre où ma pensée se débat et agonise. Oh ! il y a des jours, comme hier par exemple, où l’on est triste, où l’on a le coeur tout gros de larmes, où l’on se hait, où l’on se mangerait de colère. Ce qu’il faut faire, c’est de ne pas penser au passé, de ne pas se dire : il doit encore faire là-bas un beau soleil, il y a 72 heures j’étais à tel endroit, je vois encore sur la grande route l’ombre de ma tête qui court après celle du cheval, et mille autres niaiseries semblables ; c’est de regarder l’avenir, de s’allonger le cou pour voir l’horizon, de s’élancer en avant, de baisser la tête et d’avancer vite, sans écouter la voix plaintive des tendres souvenirs qui veulent vous rappeler à eux dans la vallée de l’éternelle angoisse. Il ne faut pas regarder le gouffre, car il y a au fond un charme inexprimable qui nous attire.

Tu dois me trouver bête à faire pitié et, si tu ne me comprends pas, je me comprends, hélas, fort bien pour mon malheur. Je me rappellerai toute ma vie le délicieux voyage que je viens de faire, et notre promenade à la Roche-à-l’Hermite, celle à Port-Mort , celle au Château-Gaillard, celle d’Écouis. Je te remercie de m’avoir fait deux bonnes journées toutes pleines de gaieté ; elles me sont plus rares qu’on ne pense ; j’en payerais bien de semblables mon pesant d’or. Remercie pour moi tes excellents parents. Aux vacances nous nous reverrons sans doute à Rouen ou aux Andelys, n’importe. Je voudrais y être. Adieu, réponds-moi et pardonne-moi. Tu t’attendais sans doute à une bonne lettre, à un écho de mon rire d’il y a quatre jours. Excuse-moi d’avoir trompé ton attente. Je suis trop triste pour rire, trop ennuyé pour bien écrire ; ma douleur est bête, incolore ; c’est un orage sans éclair et avec une pluie sale. Adieu, tout à toi, tu sais comme je t’aime.

À ERNEST CHEVALIER. §

À la 2e heure du jour, le 9e jour des Kalendes de juillet. Mardi, jour (bière) de Mars.

[Rouen, 22 juin 1840.]

Je ne néglige point les devoirs de l’amitié et, quoique fatigué de besogne, j’ai encore le temps de t’écrire. j’espère au moins, et j’y compte, que revenu le 20 chez toi, tu pourras me régaler alors au moins de deux bonnes lettres, pleines de blagues et plaisanteries. Cela me divertira agréablement et jettera des fleurs sur la voie épineuse où je me déchire les pieds. (Je deviens élégiaque, c’est mon genre j’ai toujours aimé à chier sur l’herbe et à boire du cidre sous la tonnelle.) Tu ne te figures pas une vie comme la mienne. Je me lève tous les jours à 3 heures juste et je me couche à 8 heures 1/2 ; je travaille toute la journée. Encore un mois comme ça ; c’est gentil, d’autant plus qu’il faut rerepiocher de plus belle. Je passerai le plus tôt possible, vers le 5 août à peu près. Il m’a fallu apprendre à lire le grec, apprendre par coeur Démosthènes et deux chants de l’Iliade, la philosophie où je reluirai, la physique, l’arithmétique et quantité assez anodine de géométrie. Tout cela est rude pour un homme comme moi qui suis plutôt fait pour lire le Marquis de Sade que des imbécillités pareilles ! Je compte être reçu et puis après...

Et toi, écris-moi aussitôt que la fortune se sera déclarée pour toi. Vas-tu revenir aux Andelys avec quelques bardaches et es-tu dans l’intention d’y faire des étourderies ? Tu te feras expliquer par le sieur Le Poittevin toute la portée de ce mot-là. Comment va Nion ? comment va, ou plutôt comme ne va pas, pour ton bonheur, le beau M. ? Le triste F... , ex-aspirant à l’École des Chartes, a renoncé à l’archéologie et se fortifie dans ses études pour être pion ; il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et apprendre les verbes et la syntaxe. j’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin ; j’aimerais mieux faire une omelette d’oeufs de serin clairs [...].

Je ne sais encore ce que je ferai ni où j’irai ces vacances. Je suis dans le plus grand embarras si je dois faire mon voyage des Pyrénées. La raison et mon intérêt m’y engagent, mais mon instinct à qui j’ai coutume d’obéir, à l’instar des brutes, quoique j’aie une âme immortelle, une liberté morale et présentement un paletot et un bonnet de coton, l’instinct donc me dit que le voyage sans doute me plaît, mais le compagnon guère. Après tout, j’ai peut-être tort, grand tort. Pour ce qui est de son caractère et de son humeur, il est excellent ; mais le reste ?

Adieu, tout à toi, écris-moi entre la poire et le fromage.

À CAROLINE FLAUBERT, SA SOEUR. §

Marseille, 29 septembre 1840.

Joli rat, j’ai reçu votre lettre à Toulouse où vous me mandez que le chagrin n’empêchait pas vos criques de manger des gigots. Je suis content qu’une santé si chère soit toujours bonne et ma seule inquiétude était qu’elle ne se dérangeât pendant mon absence.

Nous sommes arrivés ce matin à Marseille, après nous être embarqués à Toulouse par le canal du Midi et avoir vu Castelnaudary, les écluses de Saint-Ferréol, Carcassonne, où nous sommes restés un jour, Narbonne, Nîmes, le pont du Gard et Arles. Tu ne peux pas te figurer ce que c’est que les monuments romains, ma chère Caroline, et le plaisir que m’a procuré la vue des Arènes.

Je suis réduit, ainsi que mes compagnons de voyage, au dénuement le plus complet et nous sommes tous panés et râpés. Je n’ai pour tout bien que trois chemises et mon gros pantalon d’hiver, pour me délecter sous un ciel cuisant. Ah mâtin ! Mes malles qui devaient nous retrouver à Bagnères-de-Luchon sont encore à venir. Malédiction sur le roulage et sur la sotte idée qui nous a fait nous séparer de nos paquets ! j’ai appris, à propos d’inconvénients de voyage, que votre retour de Nogent avait été très désagréable. Cette nouvelle expérience a dû vous confirmer dans le dessein de ne plus voyager qu’en poste, ce que je vous conseille bien pour l’avenir. Croyez-en un voyageur consommé. À part le léger inconvénient signalé plus haut, nous n’avons pas eu à nous plaindre des voitures et, pour ce qui est de la bonne nourriture, nous nous gorgeons de figues et de raisins, surtout l’abbé, qui ne fait absolument pas autre chose. M. Cloquet est très bon et je remercie Achille de m’avoir procuré un pareil compagnon de voyage. Il se permet de temps en temps des plaisanteries sur le chapeau de cérémonie de Mlle Lise qui l’autre jour a été près d’en pleurer.

Après-demain nous partons pour Toulon et de là je vous dirai le jour du départ pour la Corse. Il est bien décidé que notre retour sera avant le 1er novembre.

À CAROLINE FLAUBERT, SA SOEUR. §

Ajaccio, 6 octobre 1840.

Je t’écris aujourd’hui, ma bonne Caroline, parce que j’en ai le temps, mais je ne sais quand cette lettre te parviendra, ni même quand je la mettrai à la poste. Vous avez dû recevoir une lettre d’Ajaccio où je suis arrivé hier : À Toulon j’ai reçu la tienne, dans laquelle tu me demandes de longues épîtres. Je suis prêt à satisfaire ton désir et à te donner tous les détails possibles sur mon voyage.

Ce que j’ai vu de la Corse jusqu’à présent se borne à peu de chose, quant à l’étendue. Je connais Ajaccio et, aux environs, un lieu nommé Caldaniccia. Le pays où je suis ne ressemble pas plus à la Provence qu’à la Normandie, et j’ai été très étonné de trouver des aloès et des bananiers, Ce matin, au déjeuner, nous avions sur notre table deux grappes de raisin longues de plus d’un pied et pesant chacune quatre livres. Le ciel de la Corse est superbe, et on ne peut s’imaginer rien de plus beau que la baie d’Ajaccio. À Marseille déjà j’avais été étonné de la limpidité des eaux qui sont toutes bleues, mais ici elles sont bien plus transparentes encore ; on voit les poissons remuer et les herbes marines attachées au fond aller et venir sous la vague. Demain matin nous partons à six heures pour Vico et nous reviendrons ici dans deux ou trois jours pour recommencer nos courses. Notre itinéraire, dressé par le préfet, nous fait arriver à Bastia le 16. Du 7 au 16 nous serons donc en plein makis. À propos de makis, j’en ai vu hier dans la petite promenade que nous avons faite avant dîner. Toutes les montagnes en sont couvertes et, à les voir de loin, on les prendrait pour de grands champs d’herbes. Tout ce qu’on dit sur la Corse est faux : il n’y a pas de pays plus sain et plus fertile. Jusqu’à présent nous en sommes enchantés, et l’hospitalité s’y pratique de la manière la plus cordiale et la plus généreuse. Nous avons été forcés de quitter notre hôtel et nous sommes logés dans de belles et bonnes chambres, dormant dans de bons lits et nourris à une bonne table, ayant chevaux, voitures et valets à nos ordres.

Quand on voyage en Corse, on mange et on couche dans la première maison venue, dont on vous ouvre la porte à toute heure du jour et de la nuit. On ne paye jamais, et la coutume est seulement d’embrasser ses hôtes, qui vous demandent votre nom en partant. C’est un si drôle de pays que le préfet même ne peut s’empêcher d’aimer les bandits, quoiqu’il leur fasse donner la chasse. Il m’a promis de m’en faire connaître quelques-uns dans les courses que je vais faire avec M. Cloquet dans la montagne. Nous passerons par un village où nous verrons la véritable Colomba, qui n’est pas devenue une grande dame comme dans la nouvelle de Mérimée, mais une vieille bonne femme grossie et raccourcie.

 

Le 9.

Je reprends ma lettre après trois jours d’interruption. Nous avons vu Vico et Guagno. Après-demain nous repartons d’Ajaccio pour Corte et pour Bastia. Je puis maintenant te parler de la Corse sciemment, puisque j’ai vu une bonne partie du littoral. Tout le pays est couvert de montagnes et les chemins montent et descendent continuellement, de sorte qu’on est enfoncé dans des gorges et des makis. Tout à coup le paysage change comme un tableau à vue et un autre horizon apparaît. La route que nous parcourions contournait le bord de la mer et nous marchions sur le sable ; il y avait un soleil comme tu n’en connais pas, qui dominait toutes les côtes et leur donnait une teinte blanche et vaporeuse. Tous les rochers à fleur d’eau scintillaient comme du diamant et à notre gauche les buissons de myrtes embaumaient. j’ai pensé à toi, ma bonne Caroline, et à la joie que tu aurais à voir tout cela. Tu as bien raison d’aimer gens et sites ; tout est admirable. Cet hiver, au coin du feu, nous en parlerons longuement tout en tisonnant.

Apprends une bonne fortune : nous serons guidés jusqu’à Corte par un ancien bandit de mes amis, actuellement commandant des voltigeurs corses ; puis je pourrai te lire la relation exacte et circonstanciée de la mort de Murat : M. Maltedo, chez lequel nous avons logé à Vico, est un ancien capitaine de vélites du roi de Naples, qui l’a suivi jusqu’à sa mort et qui, pour son dévouement, a été longtemps détenu dans les prisons d’Italie et de France.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 14 novembre 1840.]

Ça me semble une bonne chose de t’écrire, mon père Ernest, mais je ne sais pas, sacré nom de Dieu, où tu loges ; est-ce rue des Mathurins-Saint-Jacques, 26, ou rue Racine, ou dans quelque maison de passe dont j’ignore l’adresse ? Tâche de me le dire prochainement. Va-t’en voir un gredin nommé Hamard, qui demeure rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel (25 ?), et dis-lui qu’il m’écrive en me donnant également son adresse avec le plus d’exactitude possible. Je perds un peu la mémoire, ayant l’habitude de m’empiffrer à chaque repas (quel plaisir pour un homme comme moi, euh, euh, bâtin !). j’ai l’esprit sec et fatigué. Je suis emmerdé d’être retourné dans un foutu pays où l’on ne voit pas plus de soleil dans l’air que de diamants au cul des pourceaux. Bran pour la Normandie et pour la belle France ! Ah que je voudrais vivre en Espagne, en Italie, ou même en Provence ! Il faudra à quelque jour que j’aille acheter quelqu’esclave à Constantinople, une esclave géorgienne encore, car je trouve stupide un homme qui n’a pas d’esclaves ! Y a-t-il rien de bête comme l’égalité ? surtout pour les gens qu’elle entrave, et elle m’entrave furieusement. Je hais l’Europe, la France, mon pays, ma succulente patrie que j’enverrais volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transplanté par les vents dans un pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues. j’étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir six mille femmes et 1, 400 bardaches, des cimeterres pour faire sauter les têtes des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre ; et je n’ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce et des baillements continus. De plus, un brûle-gueule écorné et du tabac trop sec.

Adieu, merde pour toi-même. Si tu es choqué du cynisme de ma lettre, tant pis ! Ça prouverait ta bêtise, et j’aime à croire que non. Dis-moi ton adresse au plus vite et ordonne au citoyen Hamard de m’écrire la sienne.

Addio caro.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 14 janvier 1841.]

MON MAÎTRE ERNEST,

Je te remercie de la sollicitude que vous avez prise touchant la santé de mon père. Il est vrai qu’il a été atteint d’un rhumatisme très violent, mais il va beaucoup mieux ; maintenant, il peut marcher et dans quelques jours il recommencera à voir ses malades et il courra comme un lapin. Ma famille me charge d’embrasser la tienne.

Je suis fort satisfait que ma lettre, mon poème devrais-je dire, car cette oeuvre a des proportions épiques tout à fait grandioses, t’ait fait plaisir et que tu te sois gaudys avec ycelui. C’était bien le moins qu’à un homme comme toi je servisse un mets de haut goût. Tu peux te vanter d’avoir eu la dédicace de mon année 1841.

Tu me dis de te dire quels sont mes rêves. Aucuns. Mes projets d’avenir ? Point. Ce que je veux être ? Rien, suivant en cela la maxime du philosophe qui disait «Cache ta vie et meurs.» Je suis fatigué de rêves, embêté de projets, saturé de penser à l’avenir, et quant à être quelque chose, je serai le moins possible. Mais comme l’âne le plus pelé, le plus écorché a encore quelque poil sur le cuir, comme la barrique la plus vide a encore deux ou trois gouttes de vin au fond, je te dirai donc, mon bel ami, que l’année prochaine j’étudierai le noble métier que tu vas bientôt professer ; je ferai mon droit, en y ajoutant une quatrième année pour reluire du titre de Docteur, ut gradu doctoris illuminatus sim ! Après quoi, il se pourra bien faire que je m’en aille me faire Turc en Turquie, ou muletier en Espagne, ou conducteur de chameaux en Égypte. Je me suis toujours senti de la propension pour ce genre d’être. Voilà tous les voiles levés. Si je ne t’en ai pas dit plus, c’est que je n’en avais pas plus à te dire, mon gros. Il faut donc te contenter de ce que je t’envoie, de mes épîtres, romans, etc... Je n’ai rien de plus beau à te donner, si ce n’est ma bénédiction.

Adieu, porte-toi bien, tâche de te rétablir.

Bonsoir, et bonne nuit.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 29 mars.]

BRAVE BONHOMME DE PÈRE ERNEST,

d’ici à 15 jours, 3 semaines, tu auras le plaisir de voir ma balle [...]. Tu devais bien t’attendre à ce que je ne demanderais pas mieux que d’aller passer quelque temps avec toi. l’amitié n’est que l’égoïsme des gens de coeur. Aller aux Andelys à Pâques, c’est me renouer à tout mon passé, marcher dans ces mêmes sentiers où nous avons ri ensemble, embaumer les mêmes lieux du même tabac apporté dans la même boîte de cuivre ! (tu connais ma blague de maître maçon). d’ici quelque temps, j’ascendrai la voiture du sieur Jean ou d’Hilaire, à laquelle j’allais te conduire en faisant tant de bouffonneries sur le port. Où est le temps où, arrivés là ensemble, quelque peu échauffés de punch, je fumais une trentième pipe ! ce qui scandalisait Monsieur Sognel fils qui en restait ébahi. Aussi il en est mort ; les Dieux, les justes Dieux l’ont puni. Tu me retrouveras toujours le même m’inquiétant peu de l’avenir de l’humanité, transcendant dans le culottage des pipes [...].

Quant à toi, il me semble que tu changes, ce dont je ne te félicite pas. Je crois que tu as besoin de te retremper dans la blague, que tu me parais négliger. Tu me dis que tu n’as pas de femme : c’est ma foi fort sage, vu que je regarde cette espèce comme assez stupide. La femme est un animal vulgaire dont l’homme s’est fait un trop bel idéal ! [...]. De plus, tu travailles. Tu as raison, car la science est encore la moins ennuyeuse des bêtises ; j’aime mieux un livre que le billard, mieux une bibliothèque qu’un café : c’est une gourmandise qui, si elle rend puant, ne fait jamais vomir. Mais tu assaisonnes ensuite ta lettre d’une série de doléances que tu voudrais te persuader, ce qui me fait craindre que dans peu de temps tu ne deviennes un homme sensé, admiré des pères de famille, raisonnable, moral, huître, très bien, fort sot. Nous ne pourrions plus sympathiser et tu me regarderais comme un gamin trop décolleté, comme un pot à moutarde trop baveux. Quand tu me parles de la vie comme d’un temps d’épreuves, qu’il est doux de rêver un but, etc. , j’aime à croire que tu as dit tout ça pour te foutre de moi, et tu as bien fait. Allons, je t’aime toujours, je t’embrasserai avec plaisir, et nous nous gaudysserons ensemble.

Alfred, qui depuis cinq semaines a un épanchement dans la poitrine, va mieux. Je vais tous les jours le voir pour tâcher de distraire un peu ce brave homme. Dis-moi jusqu’à quelle époque tu comptes rester chez toi.

Je fais du grec et du latin, comme tu sais ; rien de plus, rien de moins ; je suis un assez triste homme.

Je suis délivré de Malleux que j’ai, l’autre jour, foutu à la porte. Je te remercie beaucoup, encore une fois, de ta lettre où tu me racontais ses aventures.

Si me suys-je gaudy un petit à ouyr raconter par vostre épistre comment ce ieune fol, faquin et bravache s’amouracha d’une dame, laquelle estoit une éhontée putain et garce qui, cuyde bien, le trompait au déduict et appétoit seulement sa bourse (voyre d’argent, mais vuyde), comment soulent ces avides bestes.

Adieu, écris-moi, réponds-moi le plus tôt que tu pourras ; tes lettres sont toujours reçues avec des mains crispées qui déchirent l’enveloppe.

G. F., le vostre.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 6 avril 1841.]

Tu n’as qu’à me dire l’heure, le jour que tu désires ma présence, et aussitôt tu me verras. Ainsi, Monseigneur, je n’attends que vos ordres pour me rendre à votre castel et j’y arriverai chez un bon et loyal chevalier (chauve-à-lier), avec beaucoup de pointes, de cigares, d’allumettes phosphoriques allemandes à usage de fumeur (style Coquatrix) ; j’apporterai des blagues et des pipes de diverses grandeurs pour te piper. Je composerai d’ici là quelques vers à ta louange, que je te réciterai de loin, comme dans les tragédies. Ça pourra bien être des vers-seaux, avec bien du mal des vers mi-sots ; heureux si, malgré toute ma peine et le sel que j’y mettrai, j’arrive à faire des vers mi-sel. Tu trouves que c’est déjà assez de verdure comme ça ? Je m’arrête, car à force de répéter la même chose je n’ai l’air que d’un vert-vert ; c’est un air de père-roquet, et avec tous ces vers-là, j’ai l’air lune-attique ! Tu vois que je m’occupe d’histoire grecque !

Voilà déjà que tu es ébahi ; il faut t’attendre à bien d’autres. Tu vas en avoir, un hôte ! Nous nous gaudysserons, pantagruéliserons à mort, buvant d’autant, tambourinant et remuerons nos ventres à [...].

Je m’ennuyais de ne pas avoir de tes nouvelles et j ai résolu de t’écrire pour me convier chez toi. Tu vois que je ne suis pas bégueule. Je ne demande pas mieux que d’aller t’embrasser, causer et blaguer, ayant une foule de sujets, de quoi épuiser l’éternité.

Adieu, je t’embrasse et te serre la main.

Tu peux commander un feu d’artifice et 8oo, ooo, ooo, ooo kilogs de pain pour les inondés du Midi, distribution qui sera faite par moi en signe de réjouissance.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 8 avril 1841.].

MON VIEUX CULOTTIER,

Je te tombe sur le casaquin samedi matin, pendant que tu dormiras encore ; le soleil commencera à briller en même temps que j’arriverai.

Je t’apporterai peut-être une cigarette de dame ; pour moi je ne fume plus, ayant quitté toutes mes mauvaises habitudes. Peut-être une ou deux pipes de temps en temps, mais encore ? [...]. (Ruse de style) [...]

j’occupe ma journée de vendredi à quelques courses de commerce ; je me mets en route à 6 heures pour jusqu’à minuit, ayant besoin d’aller acheter quelques denrées.

Adieu, mon sire ; dans 48 heures, c’est-à-dire pour toi dans moins de 24, nous nous embrasserons.

Je te serre le bout du nez à la façon hottentote.

DESCAMBEAUX.

 

Alfred va bien.

Un grand malheur public : le sieur Braquehais s’est tué ; canaillerie insigne envers le public qui comptait le voir, envers les gens vertueux indignés qui se promettaient de l’insulter, envers M. Mesnard qui préparait un beau discours, envers trois journaux, quantité de dames de bonne société, et Duboc, louageur, qui l’aurait voituré de Rouen à Yvetot ! ! !

Le Procureur se reposera, et deux rosses resteront à l’écurie.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 7 juillet 1841.]

Tu commençais en effet à me sembler un crétin assez exotique, mais tu m’as fait des excuses et je suis satisfait. Narcisse sort de ma chambre ; il vient à Rouen pour des affaires d’intérêt, il va hériter de 10, 000 francs.

Voici quels sont les contingents futurs, nous irons certainement, autant qu’on peut être certain de ce qui [est] à faire, passer 15 jours à Trouville vers le milieu du mois prochain. C’est dans le but de distraire ma pauvre soeur dont le caractère finit par s’assombrir, résultat d’une maladie longue et irritante, qui la reprend à intervalles et dont elle est loin d’être quitte. Madame Bonenfant et ses enfants viendront probablement à la même époque pour aller avec nous au bord de la mer. Peut-être irai-je la chercher à Nogent ; ce serait dans environ un mois. Je passerais par Paris, si tu y es encore à cette époque, et je suis dans l’intention de m’y donner une cuillerée [sic] avec toi. Du reste ceci est très éventuel ; il n’y a que si elle hésite à venir seule.

Dis-moi à quelle époque tu seras reçu avocat. Si tu as diplôme en poche vers le 1er, viens à cette époque. Sinon je t’attends dans le mois de septembre, au quantième que tu voudras. Il y aura encore du soleil, nous pourrons aller en barque et fumer quelques pipes. j’oubliais de te dire que j’irai avec ma mère et Caroline voir les joutes au Havre, avant d’aller à Trouville. Achille a été blessé d’un coup de pied de cheval, pour ne pas dire de plusieurs. Il y a aujourd’hui 5 semaines qu’il est couché ; la membrane qui enveloppe l’articulation du genou avait été déchirée ; un rhumatisme qu’il a de temps en temps à l’épaule s’était jeté là-dessus. Mon père a été pendant trois jours dans de fort graves inquiétudes. Heureusement, c’est fini ; il n’éprouve plus qu’un peu de raideur, mais il ne se lèvera pas avant 8 ou 10 jours, peut-être avant 15, et avant qu’il ait sa jambe droite vigoureuse et ferme. Quant à moi, je deviens colossal, monumental ; je suis boeuf, sphinx, butor, éléphant, baleine, tout ce qu’il y a de plus énorme, de plus empâté et de plus lourd, au moral comme au physique. Si j’avais des souliers avec des cordons, je serais incapable de les nouer. Je ne fais que souffler, hanner, suer et baver ; je suis une machine à chyle, un appareil qui fait du sang qui bat et me fouette le visage. [...]

QUESTIONS SOCIALES.

Quel est le saint que tu préfères ? C’est le saint Péray. [...]

QUESTIONS d’ALGÈBRE.

Quand le bey de Constantine fut expulsé de cette ville, on le réduisit à l’état de rafraîchissement : on lui dit «sors-bey» (sorbet) [...].

Les Français sont très élevés en Afrique, ils y tiennent Oran.

M...

Tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

Trouville, mardi 21 septembre 1841.

MON CHER ERNEST,

Tu dois maudire ma crasse paresse et mon entier oubli ; c’est que je m’ennuie, m’ennuie, m’ennuie ; c’est que je suis bête, sot, inerte ; c’est que je n’ai pas la vigueur nécessaire pour remplir trois feuilles de papier. Depuis un mois que je suis à Trouville, je ne fais absolument rien que manger, boire, et dormir et fumer.

Il est maintenant marée pleine, la mer est à 15 pas de moi au bas de l’escalier de Notre-Dame. Je suis assis sur une chaise à t’écrire sur mes genoux. Il est midi, le soleil brille en plein, je sors de table et je me suis considérablement bourré ; les yeux me piquent, je rote et je digère contemplant le bel océan vert et la grandeur des oeuvres de Dieu, qui a tout fait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, ayant créé [...] la nuit pour les amants, les hommes pour le malheur et la vue de l’Océan pour réjouir les gens à moitié ivres. La brise fait bien après déjeuner ; peu importe qu’elle casse les mâts des navires et engloutisse des gens : elle souffle dans les cheveux d’un homme qui fume, et cela le divertit.

Pourtant la terre était belle ; elle le serait encore. Les jours sont beaux quand le soleil couchant les dore. La femme est toujours belle quand un frisson d’amour la fait vibrer et trembler sous les baisers ; mais pour qui ? Qui est-ce qui est heureux maintenant ? Les gens du bagne, peut-être, qui ont de l’orgueil !

Le temps n’est plus où les cieux et la terre se mariaient dans un immense hymen. Le soleil pâlit, et la lune devient blême à côté des becs de gaz. Chaque jour quelqu’astre s’en va ; hier c’était Dieu, aujourd’hui l’amour, demain l’Art. Dans cent ans, dans un an peut-être, il faudra que tout ce qui est grand, que tout ce qui est beau, que tout ce qui est poète enfin, se coupe le cou de désoeuvrement ou aille se faire renégat en Turquie.

Je suis légèrement empiffré ; pardonne-moi tout ceci. Tu es venu à Rouen, je n’y étais pas ; sort heureux ! Dans dix jours environ je serai de retour ; tu reviendras, j’y compte.

Adieu [...], je t’embrasse, mon vieil ami.

Tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 25 novembre 1841.]

Il me semble que tu deviens bien élégiaque. Est-ce que tu te livrerais à la lecture de M. de Bouilly, ou à celle du vénérable Tissot ? Tu parles des ennuis de la capitale comme un sage, et les plaisirs de famille te semblent préférables aux plaisirs du monde. S’ils sont plus vertueux, ils sont un peu moins vifs, conviens-en ! [...] j’ai été fâché de ne pas trinquer ensemble avant mon départ, d’autant plus que je t’avais donné la veille une assez pitoyable idée de moi, en ne buvant pas et en ne mangeant pas. j’étais horriblement fatigué aux mollets et ma verve s’en ressentait [...] j’espère réparer ma réputation dans les premiers jours de janvier en nous foutant une culotte dans les règles (culotte qui sera sans revers) pour fêter la nouvelle année et la session qui s’ouvrira et qui doit renverser le ministère de l’étranger. On y votera la réforme électorale et un boeuf truffé au beurre d’anchois pour chaque citoyen. Dans six semaines environ, nous nous reverrons, et enfin l’année prochaine tant que nous voudrons. Dis-moi ce que tu comptes faire, si tu penses rester à Paris, ou aller aux Andelys.

Tu pioches ? C’est un peu humiliant : le travail est ce qui rabaisse l’homme. Les sots prétendent que c’est sa gloire ; mais pour moi c’est bien le signe de la malédiction divine, la marque d’une décadence.

Mon cousin Armand Allais, que tu connais, vient d’hériter ; si l’on ne découvre pas de testament vendredi prochain, mon homme empoche environ 700, 000 francs et plus. Ô fortune ! Voilà de tes coups ! et tu laisses un grand artiste comme moi végéter dans une médiocrité imbécile. Horace parle quelque part d’une médiocrité dorée. Ce serait, pour nous, un luxe de roi, une médiocrité dorée qui nous donnerait des millions. Ô Amérique, que ne m’envoies-tu des oncles du fond de tes forêts ! qu’ils soient tatoués, oui ou non, de chair rouge ou avec des plumes, Osages ou Iroquois, n’importe ! pourvu qu’ils soient riches, qu’ils soient oncles et qu’ils meurent ! Comme j’échangerais mes cartes de Droit contre des cartes de restaurant ! comme j’allumerais des cigares de dix sous avec un code ! etc...

Je ne travaille point encore à la noble science dont tu gravis l’échelle avec des jarrets si solides, et dans laquelle tu auras [...] le titre de Docteur. La science du juste et de l’injuste me flatte peu ; la justice des hommes m’a toujours paru plus bouffonne que leur méchanceté n’est hideuse ; l’idée d’un juge me paraît la conception la plus cocasse qu’il soit possible d’avoir.

Adieu mon vieux.

Ton numéro est-il 35 ou 55 ? Forme tes chiffres lisiblement ; cela te nuirait si tu voulais plus tard entrer dans une administration – comme disent les maîtres d’écriture – tel que commis aux barrières, à l’enregistrement, etc... .

À ERNEST CHEVALIER. §

Vendredi 31 décembre 1841, 3h. d’après-midi

On n’y voit déjà plus et à coup sûr je ne finirai pas ma lettre sans chandelle ou plutôt sans bougie dite de l’Étoile, car elle n’éclaire pas comme les étoiles.

Jadis, nous étions en congé à cette époque-ci ; d’hier au soir, nous étions déjà sortis ; aujourd’hui, nous eussions resté là au coin de ce même feu. Comme nous fumions ! Comme nous gueulions ! Comme nous parlions du collège, des pions et de l’avenir, de Paris, de ce que nous ferions à 20 ans ! Et le lendemain, le jour du jour de l’an, éveillés avant 5 heures au son des clairons qui salueront encore demain matin mon voisin Foucher, tu te levais le premier ; tu faisais mon feu, etc. , etc. Te rappelles-tu que jamais nous ne nous endormions avant minuit, que nous voulions voir arriver la nouvelle année en fumant, et que, chacun dans notre lit, nous entendions réciproquement le bruit de nos brûle-gueule brûlant dans l’ombre. Et comme nous déclamions sur le jour de l’an qui nous faisait tant de plaisir et que nous aimions tant !

Mais demain je serai seul, tout seul ; et comme je ne veux pas commencer l’année par voir des joujoux, faire des voeux et des visites, je me lèverai comme de coutume à 4 heures, je ferai de l’Homère et je fumerai à ma fenêtre en regardant la lune qui reluit sur le toit des maisons d’en face, et je ne sortirai pas de toute la journée ! ! ! et je ne ferai pas une seule visite ! Tant pis pour ceux qui se fâcheront ! Je ne vais nulle part, ne vois personne et ne suis vu de personne. Le commissaire de police ignore mon existence ; je voudrais qu’elle le fût encore beaucoup plus. Comme dit le sage ancien : «Cache ta vie et abstiens-toi». Aussi trouve-t-on que j’ai tort. Je devrais aller dans le monde ; je suis un drôle d’original, un ours, un jeune homme comme il n’y en a pas beaucoup ; j’ai sûrement des moeurs infâmes et je ne sors pas des cafés, estaminets, etc... , telle est l’opinion du bourgeois sur mon compte. – À propos de bourgeois, c’est demain qu’il y en aura dans les rues ! Que de rosettes, de cravates blanches ! Comme il y en aura des chemises plissées, et d’habits du dimanche et de chapeaux neufs ! Le port étincellera de Rouennais et de Rouennaises avec leurs petits qu’on bourrera de marrons glacés, et dont on collera les entrailles avec du sucre de pomme.

Hélas ! mon pauvre ami, tu t’attendais peut-être à une belle lettre monstre coûtant 30 sous de port ? Je n’en ai pas la vigueur ; le sujet ne fournit pas, ou plutôt c’était un sujet unique que celui de l’année dernière. Demain d’ailleurs je ne dîne pas en ville, vu que tous ces dîners me déplaisent fort ; je fous même le camp de Rouen vendredi prochain pour ne point faire les Rois et manger de la brioche froide, tant je suis désireux de ces vénérables fêtes dont les poètes du Musée des familles déplorent la perte. Non, je ne veux pas faire les Rois, ni les défaire non plus ; pourvu qu’ils me laissent tranquille, c’est tout ce que je demande d’eux.

Voici quelques pointes de mon invention que tu peux répandre dans Paris, dès demain ; je te les envoie, te sachant amateur des arts et partisan de la civilisation : Comment l’auteur des «Guêpes» ressemble-t-il ! à un poisson ? – parce que c’est un carrelet (Karr-laid). Quelle est la partie de la philosophie la plus maigre, la plus sèche ? – c’est l’éthique. – Le style le plus brûlant ? c’est celui de Brazier. Ô Ernest ! ô Richard ! ô mon roi ! ô mon ami ! en voici deux autres qui vont te terrasser ; ôte ta casquette, à genoux, à genoux ! Quel était le peuple de l’antiquité le plus farceur, le plus noceur, le plus en train de boire, de bambocher, etc... ? – ce sont les Parthes, parce qu’ils étaient toujours en partie. Euh ! mon vieux, qu’é que t’en dis ?... Quel est le personnage de Molière qui ressemble à une figure de rhétorique ? ? ? –c’est Alceste parce qu’il est mis en trope ! Euh ! Mon vieux, qu’é que t’en dis ? Tu comprends, n’est-ce pas ?

Ton oncle Motte est venu hier à Rouen ; il a déjeuné à la maison, mais je ne l’ai point vu, étant à déjeuner chez le sieur Jacquart où je me suis repassé une bosse conditionnée pour me consoler des tracasseries qu’on fait endurer à la presse, et des humiliations que l’Angleterre fait subir à la France.

l’avocat est aussi venu à Rouen il y a une huitaine pour baptiser un petit R***. Il a tenu l’enfant sur les fonts baptismaux ; le soir il y a eu un dîner. Cela n’empêche pas le sieur R***, droguiste de la rue de la Savonnerie, d’être toujours sourd et d’avoir la mine d’un fier imbécile !

Ô plût à Dieu que le tonnerre écrasât Rouen, et tous les imbéciles qui y habitent, moi y compris !

Je descendrai toujours rue Lepeletier, n°5; la moralité du quartier a pour moi des attraits. j’arriverai probablement à Paris le 8 au matin ; j’irai incontinent te voir, nous déjeunerons, dînerons, souperons ensemble, mais d’ici là tu auras de mes nouvelles. Adieu, bonne année, bonnes pipes […].

Adieu.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 22 janvier 1842.]

Sacré nom de Dieu ! Nous commencions à causer gentillement, dimanche après-midi, en fumant dans ta chambre qui a des rideaux rouges [...] lorsque 4 heures sont venues et que je me suis en allé. C’est tout de même embêtant de ne pas nous être vus plus longtemps, et de ne pas avoir pris un petit verre ensemble, n’eût-ce été qu’un verre de cassis (et on eût pardonné dans ce cas-ci). Mais je m’en console en pensant que l’année prochaine nous habiterons le même pays et le même quartier, voire même au mois de juin ou de juillet prochains que je passerai à Paris pour mon examen. Je dirai adieu à Rouen, au port et aux restaurations du Palais de Justice. En fait de restaurations, je n’aime que les restaurateurs ; et quant au port, pourvu qu’il soit frais, c’est tout ce qu’il me faut ; avec des choux même, c’est assez bon quand on a faim. Je dirai adieu à Rouen avec autant de satisfaction que Thomas en avait en quittant le collège. Thomas était une chanson de mon ami Catillon, hymne célébrant la joie de l’homme qui sort du collège. Il y avait ces deux beaux vers :

Vous autres citoyens du collège
Vous allez nu-pieds, nu-pattes dans la neige, etc.

À propos d’examen, je n’ai point encore ouvert mes livres de Droit. Ça viendra vers le mois d’avril ou de mai ; alors je travaillerai quinze heures, serai refusé et traiterai ensuite mes examinateurs de canailles, de ganaches, de pairs de France. Ou bien je serai reçu et je dirai que j’ai considérablement pioché ; les bourgeois me regarderont comme un homme fort et destiné à illustrer le barreau de Rouen, et à devoir défendre les murs mitoyens, les gens qui secouent des tapis par les fenêtres, assassinent le roi ou hachent leurs parents en morceaux et les mettent dans des pouches [sic], toutes choses que se permettent les Français.

Le Français, né malin, créa la guillotine. Mais je ne suis pas encore avocat, je n’ai point la soutane, ni la bavette. Nous méditons mieux que ça pour quand nous aurons l’âge : c’est de foutre le camp et d’aller vivre tout bonnement avec quatre mille livres de rentes en Sicile ou à Naples, où je vivrai comme à Paris avec vingt. Bon voyage, Monsieur Du Mollet !

Adieu, mon vieux, réponds-moi [...]. Je suis ennuyé, ennuyeux, ennuyant, embêté, embêtant [...]. Fume bien...    G. F.

Homme supérieur.

À GOURGAUD-DUGAZON. §

Rouen, 22 janvier 1842.

MON CHER MAÎTRE,

Je commence par vous déclarer que j’ai envie d’avoir une réponse. Je compte vous voir au mois d’avril et, comme vos lettres se font attendre des trimestres et des semestres, il se peut que je n’aie pas de nouvelles de vous avant ce temps. Voyons, surprenez-moi, soyez exact : c’est une vertu scholaire [sic] dont vous devez vous piquer, puisque vous avez les autres. j’ai été à Paris au commencement de ce mois, j’y suis resté deux jours, ai été accablé d’affaires, de commissions, et n’ai point eu le loisir d’aller vous embrasser. Au printemps, j’irai vous trouver un dimanche matin et il faudra, bon gré, mal gré, que vous me fassiez cadeau de votre journée entière. Les heures passent vite quand nous sommes ensemble ; j’ai tant de choses à vous dire, et vous m’écoutez si bien !

Plus que jamais maintenant j’ai besoin de votre causerie, de votre compétence et de votre amitié. Ma position morale est critique ; vous l’avez comprise quand nous nous sommes vus la dernière fois. À vous je ne cache rien, et je vous parle non pas comme si vous étiez mon ancien maître, mais comme si vous n’aviez que vingt ans et que vous fussiez là, en face de moi, au coin de ma cheminée.

Je fais donc mon Droit, c’est-à-dire que j’ai acheté des livres de Droit et pris des inscriptions. Je m’y mettrai dans quelque temps et compte passer mon examen au mois de juillet. Je continue à m’occuper de grec et de latin, et je m’en occuperai peut-être toujours. j’aime le parfum de ces belles langues-là ; Tacite est pour moi comme des bas-reliefs de bronze, et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m’ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c’est mon vieil amour, c’est la même idée fixe : écrire ! Voilà pourquoi je ne fais pas grand’chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais.

Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie et de mort. Quand j’aurai pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez assez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. Je me ferai recevoir avocat, mais j’ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant : ce gaillard plaidera bien, parce que j’ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale. Chaque jour au contraire j’admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n’avais pas aperçues autrefois. j’y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m’étonne, etc. Voici donc ce que j’ai résolu. j’ai dans la tête trois romans, trois contes de genres tout différents et demandant une manière toute particulière d’être écrits. C’est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j’ai du talent, oui ou non.

j’y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d’esprit, et après nous verrons.

Au mois d’avril je compte vous montrer quelque chose. C’est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé. l’action y est nulle. Je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu’analyses et dissections psychologiques. C’est peut-être très beau ; mais j’ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé.

Adieu, je vous quitte, car vous avez peut-être assez de ma lettre, où je n’ai fait que parler de moi et de mes misérables passions. Mais je n’ai point d’autres choses à vous entretenir, n’allant point au bal, et ne lisant pas de journaux.

Encore adieu, je vous embrasse.

P. -S. – Répondez-moi dans peu de temps. j’aurais fort envie de correspondre avec vous plus souvent, car, une lettre finie, je me trouve être au commencement de ce que j’ai à vous dire.

À ERNEST CHEVALIER. §

Mercredi [Rouen, 23 février 1842].

Je ne fous rien, ne fais rien, ne lis et n’écris rien, ne suis propre à rien. […]

À ce qu’il paraît que tu pioches raide, brave homme. «C’est une belle partie que la science et ceux qui la méprisent tesmoignent assez leur bêtise» ; mais s’en rendre malade comme tu le fais, voilà ce que je blâme ou mieux ce que je ne blâme pas, car je ne sais pas bien quelle est mon opinion, ni si j’en ai une ; oui tu as tort, non tu as raison. Oui, non, oui, non, oui, non, oui ; au reste comme tu voudras. Pour moi, depuis six semaines, il m’est impossible de rien bâtir en quoi que ce soit. Et pourtant j’ai commencé le Code civil, dont j’ai lu le titre préliminaire que je n’ai pas compris, et les Institutes dont j’ai lu les trois premiers articles que je ne me rappelle plus ; farce ! Dans quelques jours peut-être une fureur me reviendra, et je me mettrai à l’ouvrage dès 3 heures du matin. En attendant je fume ma pipe et espère le printemps. Je passerai au mois d’avril 15 jours à Paris ; là, j’espère, nous nous verrons et pourrons faire un transon de chière vie. Tâche d’être en vie à cette époque. j’ai été samedi dernier au bal masqué, en bourgeois, bottes vernies etc. j’ai soupé rien qu’avec deux chameaux et Orlowski ; ce sont mes femmes, Orlowski non compris. Je les ai racolées, emmenées et régalées ; ce sont deux amies, filles entretenues de l’aristocratie rouennaise. Je cultiverai l’une pour son esprit et comme étude du coeur humain. Il faut s’habituer à ne voir dans les gens qui nous entourent que des livres. l’homme de sens les étudie, les compare et fait de tout cela une synthèse à son usage. Le monde n’est qu’un clavecin pour le véritable artiste ; à lui d’en tirer des sons qui ravissent ou qui glacent d’effroi. La bonne et la mauvaise société doivent être étudiées. La vérité est dans tout. Comprenons chaque chose et n’en blâmons aucune. C’est le moyen de savoir beaucoup et d’être calme ; et c’est quelque chose que d’être calme : c’est presque être heureux.

j’ai rencontré hier Jean. Il fumait sa pipe ; nous nous sommes donné des poignées de main ; il sortait du café. – Alfred travaille chez le Procureur général et passe son après-midi à faire des actes d’accusation ; demain il débute dans une affaire de vol où un adolescent a dérobé quelques pièces de cinq francs.

Néo est pleine.

Que fais-tu de la vie ? Te récrées-tu quelque peu ? car le divertissement est une bonne chose quand il divertit. Modère ton ardeur pour la science et livre-toi toujours à la pipe ; c’est une chose pour laquelle je nourris une religion de plus en plus fervente. Il n’y a rien dans le monde qui vaille la fumée qui s’en envole, ni le culot qui la garnit. Elle se casse il est vrai ; mais elle se remplace ; les illusions ne sont pas de même, et les amours sont moins blancs que la terre du n° 17, celui que les amateurs choisissent de préférence.

Adieu, écris-moi, maistre Barthole.

Alfred te présente ses civilités, respects, très humbles salutations, congratulations, compliments, et ego sic.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 15 mars 1842.]

Comment, vieux bâtin ! Dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! Calmez-vous, brave homme, calmez-vous ! Au lieu de tant faire du droit, faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille, et apprenez une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t’écris tout de suite et je voudrais bien te faire passer un quart d’heure de gaudysserie et t’épanouir la face, par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m’as l’air d’un homme tout à fait bas.

Un être absurde, un mort qui se réveille, un boeuf, un hidalgo de la Castille vieille ; pour peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que «j’ay veu à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages». Rappelle-toi Duguernay, Bocher ! le voyage à Vernon [...] ! Daubichon et autres imbéciles qui font que la terre n’est pas si ennuyeuse, quoiqu’elle le soit piéça.

Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foies gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore un bordel où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pour perdre la raison ? Remonte-toi le moral, nom de Dieu ! suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers de fiacre [...], fume raide, va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux : les chemins de fer sillonnent la campagne ; il y a des nuages de bitume et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. M. Hébert fait des réquisitoires et les évêques des mandements ; les putains vont à la messe ; les filles entretenues parlent au moins de morale et le gouvernement défend la religion ! Ce malheureux Théophile Gautier est accusé d’immoralité par M. Faure ; on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque, c’est la magistrature qui protège les bonnes moeurs et [punit ?] les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié, et si je n’étais forcé maintenant d’étudier la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n’est l’étude du Droit ; j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout coeur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu’un peu et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine ? la voici : «Il aima les roses de la Brenta.» Ce serait bien la mienne. Épitaphe du Garçon : «Ci-gît un homme adonné à tous les vices.»

Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être forts, pour se faire une fortune et un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

À quoi bon toutes ces peines ?
Secouez le gland des chênes,
Buvez à l’eau des fontaines,
Aimez et rendormez-vous.

Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !

Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines !

Je connais encore les chemins dans la neige, l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.

Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, la poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze. Qui me rendra les brises de La Méditerranée ? car sur ses bords le coeur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.

Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais, pavés de marbre, où les lambris exhalent l’amour !

Ô ! si j’avais une tente faite de joncs, et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes !

Mais, nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie ? quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’asseoient près des citernes ! On les entend roter et fienter.

Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.

Seulement, quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j’arrive tout à coup à Arles ; le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise

Ah ! je veux m’en aller dans mon île de Corse,
Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,
Par le ravin profond,
Le long du sentier creux où chante la cigale,
Suivre nonchalamment en sa marche inégale
Mon troupeau vagabond.

C’est une belle chose qu’un souvenir ; c’est presque un désir qu’on regrette. [...]

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 10 avril 1842.]

j’ai bien l’honneur d’avertir Monsieur Ernest Chevalier que mardi prochain il ait à se tenir chez lui, devant y recevoir la visite d’un homme comme moi. j’exige qu’il y ait du tabac, n’importe lequel, et des pipes, blanches ou culottées, je m’en fous pas mal. On sera flatté d’y trouver un rafraîchissement quelconque, et de plus ledit sieur est prié de me réserver un jour de la semaine prochaine pour dîner, déjeuner, souper ou autre chose.

Ah çà ! bougre, tu te fous de moi légèrement, tu me vexes par ton oubli, tu m’insultes par tes dédains, tu m’ironises par ton indolence, ah mais !

Tu fais le Monsieur, tu fais l’homme ; tu dis il se passera de moi, j’ai à travailler, j’ai mal à la tête, il faut que je fasse du Droit, je n’ai pas le temps, adieu, revenez une autre fois, travaillons, morbleu ! mon examen, f... sacré Dieu, je n’ai pas trop de temps, etc.

Je n’ai point su où tu étais depuis environ un mois ; aussi je me résigne à aller voir à Paris si tu n’y es pas. Ainsi mardi prochain vers les midi je demanderai à ton portier «Monsieur Chevalier est-il chez lui ?» et si on me dit «non», je pousserai un sacré nom de Dieu bien conditionné. Je resterai dans cette bonne vieille ville de Paris environ 15 jours. Il fait assez beau temps depuis hier et il doit y avoir le soir, sur le boulevard, bon nombre de prostituées décolletées, entre la rue de Grammont et la rue Richelieu surtout. C’est là le beau, le moment suprême à Paris, et l’heure de 8 heures du soir me fait songer à l’antiquité. C’est là une vue qui console de bien des misères, et n’est-ce pas être bien organisé que de se réjouir d’une chose qui afflige les moralistes et les philanthropes ? – Bienfait des philanthropes et des moralistes : deux jeunes garçons sont morts à Rouen, dans la maison pénitentiaire, par suite d’une punition assez gaillarde qui consistait à les faire tenir debout plusieurs jours de suite dans une boîte à horloge (peut-être pour leur apprendre combien le temps était précieux) ; leur faute était d’avoir ri pendant la leçon, leur faute d’avoir ri ! […]

Adieu, étudie bien, médite la moralité humaine et la justice des Codes, et gagne de l’appétit en prenant de l’absinthe.

Je t’embrasse de tout coeur.

À ERNEST CHEVALIER. §

[21 mai 1842.]

Je suis dans un état d’embêtement prodigieux, et je ne sais trouver pour le Droit assez de formules de malédiction. Je suis au titre XIV du IIe Livre des Institutes et j’ai encore tout le Code civil dont je ne sais pas un article. Sacré nom de Dieu de merde de nom d’une pipe de vingt-cinq mille putains du tonnerre de Dieu, sacré nom […] que le diable étrangle la jurisprudence et ceux qui l’ont inventée ! Ne faut-il pas être condamné par la cour d’assises pour faire de la Littérature pareille et dire les mots usucapion, agnats, cognats ! Parlez-moi de cognac plutôt ! – j’irai donc à Paris vers [le] 2 ou 3 de juillet et j’y resterai jusque fin août, époque où je compte passer mon examen. Ne m’as-tu pas dit que je pourrais avoir un logement dans ta cahute ? Dis-moi si tu penses que c’est faisable, et qu’un homme comme moi s’y trouve BIEN ? j’avoue que ton visage me ferait passer par-dessus beaucoup de choses, et que le plaisir de voir tous les jours un Monsieur tel que toi sera pour beaucoup dans les agréments du bocal où je compte séjourner du 15 juillet au 15 août. Ainsi, retiens mon logement pour cet espace de temps, si tu trouves une chambre logeable et garnie de meubles quelconques. Je tiens à être au midi, aimant à me chauffer les [...] au soleil en fumant ma pipe.

À ce qu’il paraît que t’as été malade, mon pov’ vieux ; tu travailles tropp, t’as tort. Il est vrai que l’étude du Droit n’est pas quelque chose de fort amusant, et que je suis aux trois quarts tué. Heureux les gens qui trouvent ça curieux, intéressant, instructif, qui y voient des rapports avec la philosophie et l’histoire et autres ! Moi j’y vois de l’embêtement à dose excessive. – Le citoyen Le Poitteevin a débuté brillamment dans deux causes où il a fait acquitter ses gens. – Axiome sur l’étude et le métier d’avocat ; l’étude en est embêtante et le métier ignoble. C’est là mon avis, c’est mon opinion, c’est là mon idée, brrr... psittt...

Orlowski Avokourvlask (prononciation de Cadel) est parti aujourd’hui chasser le renard dans la forêt verte ; il couche à Quincampoix. Quel gars ! Nous consommons assez souvent de l’absinthe ensemble ; il m’en a fait cadeau de deux flacons d’excellente, qui venait de la Forêt Noire. Ne pas confondre avec la «Forêt Noire», chanson que ton grand-papa nous chantait.

Adieu, vieux [...], réponds-moi de suite et récrée-moi par quelque facétie, drôlerie, plaisanterie, gaillardise.

Samedi soir, 25, je crois.

Je compte, étant à Paris au mois de juillet prochain, faire un banquet avec toi pour y célébrer les glorieuses, «sauf vot’ respect».

À ERNEST CHEVALIER. §

Samedi [25 juin 1842].

Je ne t’écrivais pas parce que j’attendais chaque jour une lettre de toi qui m’annonçât ta réception. Le sieur Hamard m’avait écrit mercredi que tu avais passé ton examen et que tu étais malade aux Andelys ; je me disposais donc à t’envoyer un paquet de sottises. Je te dirai que je pars jeudi prochain de Rouen pour Paris, où je resterai jusqu’à la fin du mois d’août. Je ne sais où donner de la tête. Tu me demandes de longues lettres ; j’en suis incapable : le Droit me tue, m’abrutit, me disloque, il m’est impossible d’y travailler. Quand je suis resté trois heures le nez sur le Code, pendant lesquelles je n’y ai rien compris, il m’est impossible d’aller au delà : je me suiciderais (ce qui serait bien fâcheux, car je donne les plus belles espérances). Le lendemain j’ai à recommencer ce que j’ai fait la veille, et de ce pas-là on n’avance guère. Semblable aux nageurs dans les forts courants, j’ai beau faire une brasse ; la rapidité du courant m’en fait descendre deux, ce qui fait que t’arrive plus bas que je ne suis parti. À propos de nager, c’est là ma seule consolation : tous les soirs à 5 heures, quelque temps qu’il fasse, je décampe chez mon vieux Fessart, je fume ma pipe, je nage raide, puis j’absorbe avec lui le verre de rhum. Il m’estime toujours, mais bientôt je vais le quitter. Que je vais m’embêter à Paris, à préparer mon examen ! [...]. Ce qui me semble le plus beau de Paris c’est le boulevard. Chaque fois que je le traverse, quand j’arrive le matin, j’éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d’asphalte sur lequel, chaque soir, tant de putains font traîner leurs souliers et flotter leur robe bruyante. À l’heure où les becs de gaz brillent dans les glaces, où les couteaux retentissent sur les tables de marbre, j’y vais m’y promenant, paisible, enveloppé de la fumée de mon cigare et regardant à travers les femmes qui passent. C’est là que la prostitution s’étale, c’est là que les yeux brillent ! – Je ne sais pas où je vais loger. Hamard s’est chargé de cela.

Il paraît, mon vieux, que nous ne nous verrons pas d’ici à longtemps ; qu’est-ce donc que tu fous aux Andelys pour [y] rester cinq ou six mois ? Tu vas y vivre en bourgeois, allant fumer au Château-Gaillard et regardant de là les carrioles qui passent sur le pont, te piétant sur le seuil de la porte et te chauffant au soleil. Tu auras, j’espère, bien le temps de m’écrire. Quant à moi, je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d’août : je ne sais presque rien, pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le Droit romain, et quant au Droit français, j’en suis à l’article 100 ; mais je serais joliment collé si on m’en demandait un seul de ces cent-là. Quand je pense que j’ai encore 3 ans d’une aussi jolie perspective, c’est à crever de rage.

j’ai vu hier Narcisse. Il vient en partie à Rouen pour consulter mon père. Il est maigri et n’a guère bonne mine. Il m’a donné des nouvelles de vous tous, car jamais on ne voit un membre de ta famille [...] et si ce n’est le vieux [...] de père Motte, personne de vous ne nous honore de la moindre visite. Néanmoins embrasse bien les tous de ma part, ton père, ta mère, la mère Mignot, Madame Motte pour laquelle j’ai toujours un bout de passion. Je suis furieux de ne pas nous voir plus souvent. C’est ridicule d’avoir d’excellents amis à dix lieues de chez vous et de ne les voir qu’à peine une fois par an, tandis qu’on est embêté chaque jour par un tas de crétins et d’imbéciles qui vous agacent les ongles. n’importe, merde pour le Droit ! c’est là mon «Delenda Carthago».

Adieu, écris-moi pour que je reçoive ta lettre jeudi matin au plus tard, ou sinon hôtel de l’Europe, rue Le Peletier, 5.

À SA SŒUR §

[Paris], 3 juillet (?) 1842.

Ta lettre m’a fait bien plaisir, mon pauvre rat, puisqu’elle m’a donné de toi de bonnes nouvelles ; je souhaite que celles qui succéderont se ressemblent. j’ai vu avec plaisir pour vous qu’il y avait peu de monde à Trouville, de sorte que vous n’êtes pas embêtés du bourgeois.

Si tu savais comme on s’ennuie l’été à Paris et comme on pense aux arbres et aux flots, tu te trouverais encore bien plus heureuse. Te rassasies-tu à plaisir de la vue de la dune ? Savoures-tu bien tous les délices du cottage ? etc., etc. Réponds-moi des lettres détaillées.

Je quitte demain le quartier bon ton et je m’en vais loger rue de l’Odéon, 35, dans l’ancien logement d’Ernest. Mardi matin je commence donc ma vie féroce.

M. Cloquet viendra probablement à la fin du mois d’août passer quatre ou cinq jours avec sa fille à Trouville : Mlle Lise part pour Toulon le 15 juillet.

Quel grand homme c’est qu’Ernest Delamarre !!! Il monte des chevaux pur sang sur le boulevard, déjeune chez Tortoni, va parler à des grooms chez des marchands de vin et fait sa correspondance d’assurance. Il est indigné de ce que je porte les cheveux longs et il voulait à toute force, hier, m’entraîner chez un perruquier pour me les faire couper à la mode. Il a une balle et un genre de plus en plus divertissants. j’ai été deux fois déjà aux écoles de natation. j’ai haussé les épaules de pitié. Tous crétins ! une eau sale, des moutards ridicules ou des vieillards stupides qui y clapotent. Il n’y en avait pas un qui fût digne seulement de me regarder nager !

À ERNEST CHEVALIER. §

[Paris, 22 juillet 1842.]

Jolie science que le Droit ! ah c’est beau ! c’est littéraire surtout ! Cré coquin ! les beaux styles que ceux de MM. Oudot et Ducoudray ! la belle tête d’artiste que celle de M. Duranton ! Ah ! joli physique ! c’est tout à fait grec. Dire que depuis un mois je n’ai pas lu un vers, écouté une note, rêvé trois heures tranquille, vécu une minute ! Enfin, mon pauvre vieux, figure-toi que j’en suis vexé à ce point que, l’autre nuit, j’ai rêvé du Droit. j’en ai été humilié pour l’honneur des rêves. Je sue sang et eau, mais si je ne peux parvenir à trouver des cahiers d’Oudot, c’est foutu, je suis rejeté pour l’année prochaine. j’ai été voir hier passer des examens ; c’est, je crois, ce que j’ai de mieux à faire. Il me faudra aussi, moi, endosser bientôt ce harnais crasseux. Je me fous pas mal du Droit, pourvu que j’aie celui de fumer ma pipe et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos et fermant à demi les yeux. C’est tout ce que je veux. Est-ce que j’ai envie de devenir fort, moi, d’être un grand homme, un homme connu dans un arrondissement, dans un département, dans trois provinces, un homme maigre, un homme qui digère mal ? Est-ce que j’ai de l’ambition, comme les décrotteurs qui aspirent à être bottiers, les cochers à devenir palefreniers, les valets à faire les maîtres, l’ambition d’être député ou ministre, décoré et conseiller municipal ? Tout cela me semble fort triste et m’allèche aussi peu qu’un dîner à 40 sous ou un discours humanitaire. Mais c’est la manie de tout le monde. Et ne fût-ce que par distinction et non par goût, par bon ton et non par penchant, il est bien maintenant de rester dans la foule et de laisser tout cela à la canaille, qui se pousse toujours en avant et court dans les rues. Nous, demeurons chez nous ; du haut de notre balcon regardons passer le public, et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien, crachons-lui sur la tête, et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l’horizon.

Bien le bonsoir.

À SA SOEUR. §

Paris, 26 juillet 1842.

Ta lettre de ce matin, mon bon Carolo, m’a fait beaucoup plus de plaisir encore que les autres, parce que M. T***, que j’ai vu hier, m’avait appris que tu avais été fatiguée d’une course un peu trop longue. Dieu merci, cette fatigue n’a été que passagère. Ménage-toi bien, ma chère enfant, pense toujours à ceux qui t’aiment et à toute la peine que nous cause la plus petite douleur pour toi.

j’ai dîné hier chez M. T*** avec M. et Mme D***. Je me suis très bien conduit pendant tout le dîner (toujours distingué. dans ma tenue et dans mes manières, comme Murat). Mais le soir, voilà qu’on s’avise de parler de Louis-Philippe, et que je déblatère contre lui à propos du musée de Versailles. Figure-toi en effet que ce porc-là, trouvant qu’un tableau de Gros n’était pas assez grand pour remplir un panneau de muraille, a imaginé d’arracher un côté du cadre et de faire ajouter deux ou trois pieds de toile, peinte par un artiste quelconque. Je voudrais voir la mine de cet artiste-là. Donc M. et Mme D***, qui sont philippistes enragés, qui vont à la cour et qui conséquemment, comme Mme de Sévigné après avoir dansé avec Louis XIV, disent : quel grand roi, ont été très choqués de la manière dont je traitais celui-ci. Mais tu sais que plus j’indigne les bourgeois, plus je suis content. Ainsi j’ai été très satisfait de ma soirée. Ils m’auront sans doute pris pour un légitimiste, parce que je me suis également «gaudy» sur le compte des hommes de l’opposition.

l’étude du Droit m’aigrit le caractère au plus haut point : je bougonne toujours, je rognonne, je maugrée, je grogne même contre moi-même et tout seul. Avant-hier soir j’aurais donné cent francs (que je n’avais pas) pour pouvoir administrer une pile [à] n’importe à qui.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Paris, 1er août 1842.]

Pourquoi n’ai-je pas de tes nouvelles, mon père Ernest ? Voici bientôt trois semaines que je n’ai reçu de tes lettres. Mon voisin Coutil m’a dit que tu étais indisposé. À ce qu’il paraît que tu n’étais pas assez malade pour ne pas le lui dire, mais trop pour me le faire savoir. Je suis piqué, oh ! très piqué. j’espère que tu n’es pas encore mort et je mets sur les soins du barreau et les embarras débutants de ton éloquence un retard auquel je ne devais pas m’attendre, puisque je t’avais tant prié de m’égayer un peu. j’en aurais grand besoin : le Droit me met dans un état de castration morale étrange à concevoir. C’est étonnant comme j’ai l’usucapion de la bêtise, comme je jouis de l’usufruit de l’emmerdement, comme je possède le bâillement à titre onéreux, etc.

Enfin bref, pour achever, j’en serai quitte dans vingt jours. C’est vers le 20 août que je passe mon examen. Reste à savoir si mes examinateurs seront doux (plaisanteries, farce, gaudriole, histoire de rire !). Je me couche, tous les jours à une heure du matin et après avoir pioché régulièrement depuis 7 heures du soir ; dans la journée, en effet, je suis plus ou moins dérangé.

Le jeune Nion, que je vois très souvent, passe sa thèse dans quelques jours et Coutil son examen samedi prochain. Cré nom d’un coquin, quelle bosse je me foutrai en arrivant à Trouville ! Comme je m’y repaîtrai un peu de soleil, d’horizons larges ! Comme je humerai l’odeur des vagues et du varech, comme je me coucherai sur le sable ! Comme je digérerai sur le sable ! S’il fallait continuer plus longtemps le métier que je mène, j’en deviendrais féroce comme le chien de Montargis.

Rien de nouveau à Paris. Sous prétexte du duc d’Orléans, on a travesti la cathédrale en domino noir, et on a planté sur ses deux respectables tours deux espèces d’étendards noirs supportés par des bâtons. Voilà le goût des hommes et ce qu’on appelle rendre les honneurs aux grands. Je serais bien humilié qu’à mon enterrement on fît de semblables bêtises.

Adieu, écris-moi ; j’attends une lettre immédiatement,

Je t’embrasse.

À SA SOEUR. §

Paris, 5 août 1842.

Ta lettre de ce matin m’a fait grand plaisir, mon bon raton, j’avais peur que tu ne fusses malade.

Je serais bien aise que mon examen se passe, bien ou mal, n’importe, mais que j’en sois débarrassé. Pour peu que je continue, tu ne trouverais plus en moi qu’un résidu de Gustave. Il m’arrive de passer une journée sans avoir pensé au Garçon, sans avoir gueulé tout seul dans ma chambre pour me divertir, comme ça m’arrive tous les jours dans mon état normal. Du reste, ma santé est toujours excellente.

Samedi prochain on me donnera jour définitif pour passer mon examen. Je vous l’écrirai aussitôt et vous saurez ainsi la date certaine de mon arrivée. Je grille, ma bonne Caroline, je grille, comme toi il y a deux mois, et, je crois, encore plus.

j’aurais voulu être avec toi sur le «passager» pour voir les balles des Rouennais. Tu as dû observer bien des bêtises. As-tu ri quand tu as vu le cap de la mère Lambert sur le quai ? Avait-elle toujours des fourrures ? Mais ta vanité a dû être satisfaite en te baignant au Havre. Je suis sûr que tu nageais de la manière la plus poissonnière et que tu as fait pâlir tes rivales. Pour moi, je ne vais plus aux écoles de natation ; on y fait trop de tapage, on y pue trop et surtout ça coûte cher : un bain vous revient à près de 40 sols. Et juge si, par cette chaleur, c’est une privation pour moi.

Je vais t’apprendre quelque chose d’assez risible : le père Tardif a demandé la croix (papa était bien informé). On la lui a refusée, il est indigné. De plus, pour montrer son attachement pour le gouvernement, il fait le deuil du duc d’Orléans, ainsi que Mme Tardif qui est toute en noir. Le père Guetier a-t-il poussé aussi loin l’amour de la famille royale ? Pour moi je suis également très fâché de cet accident. On en parle trop ; on ne parle que de ça. C’est à faire vomir les honnêtes gens.

Puisque tu daignes approuver les choses spirituelles que je t’ai envoyées, en voici d’autres qui, je pense, exciteront un enthousiasme encore plus grand. Quels sont les Espagnols les moins généreux ? Ce sont les Navarrois, parce qu’ils vivent en Navarre. Quels sont les Suisses les plus étourdis ? Ce sont ceux qui sont à Uri.

Adieu, vieux rat.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Trouville, 6 septembre 1842.]

Il y a longtemps que je n’ai pris une plume, aussi la main me tremble-t-elle. j’ai les articulations des doigts raides ; on dirait un vieillard. Voici ma vie : je me lève à huit heures, je déjeune, je fume, je me baigne, je redéjeune, je fume, je m’étends au soleil, je dîne, je refume et je me recouche pour redîner, refumer, redéjeuner. Il m’ennuyait néanmoins de ne pas t’écrire et tu devais commencer à me trouver un paltoquet assez insipide. Enfin, aujourd’hui je m’y mets, n’ayant rien à te dire, sinon bonjour. Tu dois aller dans le Midi ;  écris-moi souvent dans ton voyage. Je voudrais pouvoir le faire avec toi. Il y a deux ans, juste à cette époque-ci, je marchais sur l’herbe des Pyrénées, j’entendais la neige des glaciers craquer sous mes pas, la fumée des cascades me mouillait la figure. Si tu vas à Marseille, descends de ma part à l’Hôtel Richelieu, rue de la Darse.

Je lis du Ronsard, du Rabelais, de l’Horace, mais peu et rarement, comme l’on fait de truffes. C’est de journaux, d’histoire et de philosophie que se compose pour presque tous la nourriture littéraire, de même que les bourgeois mangent journellement des pommes de terre frites, du bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d’eau et de vin. Les gourmets de style, les becs fins, veulent de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus hauts. Quel homme que ce Ronsard ! Pour ne pas en dire tant, lis-moi ça, vieil amateur :

…Quand au lit nous serons
Entrelasséz, nous ferons
Les lascifs selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Ce qui n’empêche pas que M. Oudot, professeur de Code civil, n’aime d’un amour furieux l’emphytéose et ne soit acharné pour les obligations. Ô usufruit ! ô servitude ! comme je vous emmerde présentement ! mais comme vous allez bientôt me re-emmerder.

j’avais trouvé dans Montaigne une fort belle phrase sur les lois, dont je comptais faire une épigraphe à mon Code ; mais je l’ai perdue.

Sur ce, bonsoir.

Ma soeur va mieux. Mille choses à ta famille.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 21 octobre 1842.]

Tu as bien raison d’appréhender les ennuis du retour. Il y a plus d’un pays à qui le proverbe castillan puisse être appliqué : «Qui ne l’a pas vu est aveugle ; qui l’a vu est ébloui.» j’ai éprouvé par moi-même ce que c’est que l’amour du soleil, pendant les longs crépuscules d’hiver. Je te souhaite qu’ils te soient plus légers qu’à moi ; le spleen occidental n’est pas facétieux ; crede ab experto. Quand reverrai-je la Méditerranée ? Envoie-lui de ma part tous les baisers que mon coeur contient. As-tu vu des palmiers à Toulon ? Réponds-moi de suite et donne-moi beaucoup de détails. Je t’écris ceci le dos tourné au feu, vêtu de laine, la pipe au bec et les fenêtres fermées ; il fait plus beau où tu es. Je voudrais être muletier en Andalousie, lazzarone de Naples, ou seulement conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille. Que ne suis-je dans la peau de l’un de ces bateliers qui vous conduisent de la Santé au Château d’If ! Les bourgeois vont en Italie. Je crois que Ch. Darcet est maintenant à Constantinople ! n’est-ce pas à faire crever ceux qui portent le Bosphore dans leur âme ! Juge du parallèle qui existe maintenant entre toi et moi. On donne aujourd’hui à la maison un grand dîner où les Crépet vont venir manger ! Quelle soirée d’artistes ! Heureusement que le père Orlowski va y être ! Ce sera le seul homme capable d’apprécier les bons mets et les bons vins dont on va régaler les pourceaux. Il est vrai que ce sont les cochons qui découvrent les truffes, mais ils ne les mangent pas. Je retourne à Paris dans une quinzaine de jours, vers le 10 novembre. À quelle époque y seras-tu ? Je vais tâcher d’y trouver un logement. j’y passerai tout l’hiver où je me divertirai à faire de la procédure. Mon examen au mois de décembre commencera cette réjouissante série d’embêtements. n’importe, nous fumerons ensemble quelques petites pipes, tâchant de nous rendre l’existence la moins lourde possible.

Adieu, écris-moi, voyage bien [...], rappelle-toi qu’Arles est la ville des langues fourrées.

Encore adieu.

À SA SOEUR. §

Paris, 12 novembre 1842.

j’ai enfin un logement et je viens d’acheter des meubles. Le logis est à l’entrée de la rue de l’Est et coûte 300 francs par an. Quand j’y serai installé, je vous en ferai une description complète qui vous ravira. Le prix des meubles est d’environ 200 francs. La largeur du lit de fer est de trois pieds sur six de long. On n’a plus qu’à m’envoyer les matelas, les couvertures, draps, flambeaux, etc. Le Sr Hamard m’a aidé beaucoup dans mes courses et il débattait les prix avec une manière admirable qui lui a valu, de la part des marchands, des compliments sur ses connaissances en mobilier.

Herbert a sauté à mon cou avec de grands transports de joie et toute sa famille m’a parfaitement reçu. Je suis invité à dîner pour aujourd’hui, ce que j’ai accepté.

Pourquoi ne dessines-tu pas, mon pauvre rat ? Est-ce que l’Art ne doit pas consoler de tout ? ce qui est facile à dire. Rappelle-toi l’arrière-boutique de Montaigne, que tu as admirée, et tâche de t’en faire une. Travaille, lis, dévore du Lingard ; le temps passera plus vite. Pour moi, dès mardi ou mercredi, je vais me mettre à piocher raide et j’espère en un mois avoir fini mon examen et retourner avec vous pour quelque temps.

À SA SOEUR. §

Paris, 16 novembre 1842.

Quand j'ai fini ma journée, et avant de me coucher, je vous donne à tous pour la nuit une bonne et dernière pensée. C'est ce que je fais maintenant. Dors-tu bien à cette heure-ci, mon bon rat ? Il me semble que je te vois couchée dans ton petit lit, les rideaux fermés, le poêle brûlant, et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet.

Quand tu étais couchée et malade, tu n'avais personne pour te lire, pour te faire des «Lugartin», des «Antony» et des «journalistes de Nevers». Dans trois semaines, tu me verras revenir, plus disposé que jamais à continuer tous mes rôles, car l'absence de mon public m'ennuie. Voici quelle est ma vie. Je me lève à 8 heures, je vais au cours, je rentre et je déjeune d'une manière très frugale ; je travaille jusqu'à 5 heures du soir, heure à laquelle je vais dîner ; avant 6 heures je suis de retour dans ma chambre, où je m'y divertis jusqu'à minuit ou une heure du matin. À peine si une fois par semaine je descends de l'autre côté de l'eau pour aller voir nos amis.

J'ai trouvé tantôt la carte d'Henry Collier, capitaine de vaisseau de Sa Majesté Britannique, qui probablement s'ennuyait de ne pas me voir et était venu avec Herbert me faire une visite. J'irai chez eux vendredi. Henriette est toujours couchée dans son lit ou sur un canapé ; on lui apporte ses repas, elle ne se lève point.

Le gros Vasse, qui n'est plus du tout gros, m'a invité à dîner pour jeudi. Je n'aurai qu'à traverser le Luxembourg, à tâcher de m'empiffrer, à sortir ensuite, allumer un cigare, et me retasser dans mon chenil.

J'ai fait marché avec un gargotier du quartier pour qu'il me nourrisse. J'ai devant moi, et payés, trente dîners, si on peut appeler cela des dîners. Maman sera peut-être émerveillée de mon idée économique : elle n'est point gastronomique, mais commode et à bon marché. Je surpasse tous les amateurs du lieu en rapidité pour manger. J'y affecte un genre préoccupé, sombre et dégagé tout à la fois, qui me fait beaucoup rire quand je suis tout seul dans la rue. Le maître est pour moi plein d'égards : ma haute stature l'a prévenu en faveur de mon estomac. Tu me demandes si j'ai un fauteuil : je n'ai pour sièges que trois chaises et une manière de divan qui peut servir à la fois de coffre, de lit, de bibliothèque et d'endroit pour mettre les souliers. Je crois aussi qu'on pourrait en faire une loge à chien ou une écurie pour un poney. C'est le lit que je destine à mes parents quand ils viendront me voir. Je m'aperçois que j’ai dit une malhonnêteté en voulant dire quelque chose de spirituel et faire l'agréable.

Dans toutes les comédies du monde, les fils inventent un tas de blagues pour carotter leur père, afin d'en soutirer de l'argent. Je n'ai aucune blague à inventer, mais j'ai besoin d'argent (de l'argent, toujours de l'argent, ils n'ont que ce mot-là à la bouche). Il me reste la somme de 36 francs et quelques centimes. Tu feras observer que j'ai payé mes meubles et qu'il m'a fallu encore acheter une infinité de choses, telles que pelles, pincettes, bois pour chauffer un homme comme moi, et que de plus je suis resté huit jours à l'hôtel, etc. Je prie donc papa de me dire où je peux aller toucher du blanc.

À SA SOEUR. §

[Paris, fin novembre 1842.]

Je m'attendais à une lettre de Rouen ce matin. Rien. J'aurais pourtant besoin de consolations et de doléances. J'ai passé récemment deux nuits à marcher de long en large. dans ma chambre, en me tenant les mâchoires, jurant, pestant et pleurant presque. Enfin hier matin j'ai été trouver le dentiste. Il m'a mis du nitrate d'argent sur une dent. J'irai le revoir dans quelques jours si je continue à souffrir. Tout ça est bien commode quand on a à travailler. Pendant que je souffre, je me dépite du temps que ça me fait perdre ; la douleur me reprend pendant que je suis en train et m'oblige d'interrompre. Avec ça je n'avance pas, je recule, j'ai tout à apprendre. Je ne sais où donner de la tête. J'ai envie d'envoyer promener l'École de Droit une bonne fois et ne plus remettre les pieds. Quelquefois il m'en prend des sueurs froides à crever. Nom de Dieu comme je m'amuse à Paris, et l'agréable vie de jeune homme que j'y mène ! Je ne vois personne, je ne vais nulle part. Hier je devais dîner chez M. Cloquet, mais je lui ai fait fiasco ; j'ai une répétition à huit heures du soir et ça me l'aurait fait manquer.

Ce n'est rien que de souffrir des dents, et les larmes qui m'en viennent aux yeux dans les pires accès ne sont pas comparables aux spasmes atroces que me donne la charmante science que j'étudie. Quand, après avoir ainsi passé la journée partagée par ces deux sortes de plaisirs, cinq heures arrivent, je descends la rue de La Harpe et je vais dîner pour 30 sous avec du boeuf coriace, du vin aigre et de l'eau chauffée dans les carafes par le soleil. Après quoi je vais à ma répétition de droit et rentre dans mon éternelle chambre, pour recommencer de plus belle. Il me semble que je vis comme ça depuis vingt ans, que ça n'a pas eu de commencement et que ça n'aura jamais de fin. Je ne fume plus, à peine une pipe par jour. Ma seule distraction, c'est de temps à autre, de me lever de ma chaise et d'aller regarder et ranger mes bottes dans mon armoire. Que ne suis-je un cheval ! cheval de course, j'entends ; au moins il a un groom pour le soigner et de la paille jusqu'au ventre.

Adieu, bon rat, je t'embrasse de toute la fureur dont je me mange le sang.

À SA SOEUR. §

[Paris, décembre 1842.]

Je suis tellement agacé qu'il faut que je me dilate un peu en vous écrivant. Je prends jour définitivement vendredi prochain. Je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça. Je finirais par tomber dans un état d'idiotisme ou de fureur. Ce soir, par exemple, je ressens simultanément ces deux agréables états d'esprit. Je rage tellement, je suis si impatient d'avoir passé mon examen, que j’en pleurerais. Je crois que je serais même content si j’étais refusé, tant la vie que je mène depuis six semaines me pèse sur les épaules. Il y a des jours pires que les autres. Hier, par exemple, il faisait un temps doux comme au mois de mai : j'ai eu toute la matinée une envie atroce de prendre une carriole et d'aller me promener à la campagne. Je pensais que, si j’avais été à Déville, je me serais mis sous la charreterie avec Néo et que j’aurais regardé la pluie tomber en fumant tranquillement ma pipe. Il ne faut pas songer à tout ce qui vient à l'esprit de bon et de doux quand on prépare un examen : je me reproche, comme temps perdu, toutes les fois que j’ouvre ma fenêtre pour regarder les étoiles (car il y a maintenant un beau clair de lune) et me distraire un peu. Figure-toi que, depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas lu une ligne de français, pas six malheureux vers, pas une phrase honnête. Les Institutes sont écrites en latin et le Code civil est écrit en quelque chose d'encore moins français. Les messieurs qui l'ont rédigé n'ont pas beaucoup sacrifié aux Grâces. Ils ont fait quelque chose d'aussi sec, d'aussi dur, d'aussi puant et platement bourgeois que les bancs de bois de l'École où on va se durcir les fesses à en entendre l'explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu'on n'y est pas mal ; mais pour les aristocrates comme moi, qui ont coutume d'asseoir leur imagination a des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c'est crânement désagréable et humiliant. «Il n'est rien si pleinement et si largement faultier que les loys, et cuyde que l'homme y a assez montré sa bestise, par leur inconstance, mutations et diversitez.» Pendant que je suis à m'éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Sienne et fais chier les vessies de blanc. Tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme !

À SA SOEUR. §

[Paris, décembre 1842.]

Tu n'es donc pas plus drue, mon bon rat ? et le plaisir de m'écrire ne peut te faire oublier tes douleurs ? puisque tu m'avoues à moi-même que tu en as à peine le coeur. Je vous préviens cependant d'une chose, toi et maman : c'est qu'il faut, pendant le séjour que je vais faire à Rouen, que vous soyez aimables, que vous ayez de bonnes figures. Le même avis peut être aussi adressé à la jeune Fargues. Souffrez tant que vous voudrez des reins, de la tête et des engelures ou des piqûres, peu m'importe ; mais faites en sorte de me rendre le logis agréable. De quelque manière que vous vous y preniez je serai toujours mieux qu'ici. Paris n'est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j'y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale, pour les bons provinciaux, est quelque chose de très amusant, remplie de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part, j'en suis tanné. Puisque ce mot tanné vient de couler sur mon papier, sais-tu, vieux Carolo, dans quelle ville une femme qui voyage est la plus ennuyeuse ? C'est quand elle est à Nantes.

Je respire un peu plus maintenant et je regarde mon affaire comme à peu près bâclée. Je suis joyeux, facétieux ; je grille de monter dans la diligence ; je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant l'escalier en courant, gueulant et vous embrassant. Je pousse de temps en temps quelques rires du «Garçon» pour me distraire et je fais «le père Couillère» en me regardant dans la glace. Un peu de vacances avec vous me fera un grand bien, sous tous les rapports. On me trouve généralement maigri et mauvaise mine, ce qui ne m'étonne pas beaucoup, vu que, depuis que papa est parti, je me couche régulièrement à 3 heures du matin et me lève à 8 heures et demie. Mercredi dernier, je ne me suis point couché, par farce. Néanmoins je me porte bien et j'ai bon appétit. Je suis par exemple toujours crispé et prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied à propos de rien, au premier homme qui passe. Bref, si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l’être, car je crois savoir ma première année de Droit aussi bien que qui que ce soit.

On a fait le portrait d'Henriette à la miniature pour l'envoyer à son frère aîné. Il est assez joli et ressemblant. On commence maintenant celui de Gertrude et d'Henriette ensemble. Elles voulaient à toute force que je fasse aussi faire le mien afin de vous l'envoyer. J'ai résisté à cette ridicule action qu'elles voulaient m'imposer, et j'ai bien fait. À ce seul mot de portrait, une sueur froide m'a glacé le dos comme cent articles du Code civil. Elles sont toutes dans les arts. Adeline moule avec du mastic, et Gertrude fait le portrait de la cuisinière. On a expulsé le chien du salon ; il pissait trop et trop souvent.

À SA SOEUR. §

[Paris, fin janvier 1843 ?]

Bonjour, vieux rat. Il paraît que la petite santé est bonne, et que tu commences à prendre une bonne constitution. Soigne-toi toujours bien afin que, dans un mois, quand j'irai à Rouen, je te trouve plus florissante et plus gaillarde que jamais. Si tu continues à bien aller, comme nous nous en donnerons cet été, à Trouville ! Tu sais que dès le mois de juin je prends mes vacances. Dieu veuille qu'elles soient aussi bonnes que je compte les faire longues.

Tu me demandes des nouvelles sur les Collier ; il y a longtemps que je n'ai été les voir. Il me faut, pour y aller, une grande heure et autant pour revenir, ce qui fait bien deux belles lieues et demie sur le pavé. Quand il pleut et qu'il y a de la boue, ce n'est pas tenable. Mes moyens ne me permettant pas de prendre un cabriolet et mes goûts un omnibus. Je n'y vais qu'à pied, et quand il fait sec.

Jeudi dernier j'ai vu Gertrude chez Madame Pradier ; Achille te l'a dit, mais elle s'en est allée comme nous arrivions.

Tu t'attends à des détails sur Victor Hugo. Que veux-tu que je t'en dise ? C'est un homme comme un autre, d'une figure assez laide et d'un extérieur assez commun. Il a de magnifiques dents, un front superbe, pas de cils ni de sourcils. Il parle peu, a l'air de s'observer et de ne vouloir rien lâcher ; il est très poli et un peu guindé. J'aime beaucoup le son de sa voix. J'ai pris plaisir à le contempler de près ; je l'ai regardé avec étonnement, comme une cassette dans laquelle il y aurait des millions et des diamants royaux, réfléchissant à tout ce qui était sorti de cet homme assis alors à côté de moi sur une petite chaise, et fixant ses yeux sur sa main droite qui a écrit tant de belles choses. C'était là pourtant l'homme qui m'a le plus fait battre le coeur depuis que je suis né, et celui peut-être que j'aimais le mieux de tous ceux que je ne connais pas. On a parlé de supplices, de vengeances, de voleurs, etc. C'est le grand homme et moi qui avons le plus causé ; je ne me souviens plus si j'ai dit des choses bonnes ou bêtes, mais j'en ai dit d'assez nombreuses. Comme tu vois, je vais assez souvent chez les Pradier ; c'est une maison que j'aime beaucoup, où l'on n'est pas gêné et qui est tout à fait dans mon genre.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Paris, 10 février 1843.]

Quand on t'écrit, on ne sait jamais à qui on a affaire, si c'est à un mort ou à un vivant, à un gaillard en bonne santé ou à un valétudinaire, ce qui embarrasse grandement l'auteur sur le genre à prendre de son style. Il est en effet peu convenable d’envoyer des doléances à un homme qui se porte bien, ou des plaisanteries, gaillardises et facéties à un pauvre bougre qui ne prend que des lavements et des bouillons, qui ribote avec de la tisane et bamboche avec le clysoir. La dernière fois que j’ai reçu une lettre de toi, la fin était de ta mère : ta faible main n’avait pu aller plus loin. Oh jeune homme ! que tu as besoin de lait d’ânesse !

Et moi, je suis un fameux mulet, mulet à grelots, mulet à housse et à pompons, mulet à longues oreilles, mulet ferré et portant un poids qui ne me rend pas si fier que si c’était l’argent de la gabelle.

C’est l’École de Droit que j’ai sur les épaules. Tu trouveras peut-être la métaphore ambitieuse ; il est vrai que si je la portais sur mes épaules, je me roulerais bien vite par terre pour briser mon fardeau.

j’ai revu Paris puisque j’y suis arrivé d’hier matin. Ô ! la belle ville et la jolie chose que d’y être étudiant ! Comme on s’amuse tout seul dans sa chambre avec Ducaurroy, Lagrange et Boueux, et les ombres de Delvincourt, Boitard, etc.

De l’autre côté de l’eau, il y a une jeunesse à trente mille francs par an qui va en voiture, dans sa voiture. l’étudiant va à pied ou en mylord, où l’on se mouille tout le corps, si ce n’est les pieds, quand il fait de la neige comme aujourd’hui. La jeunesse de là-bas va tous les soirs à l’Opéra, aux Italiens, elle va en soirée, elle sourit à de jolies femmes, qui nous feraient mettre à la porte par leurs portiers si nous nous avisions de nous montrer chez elles avec nos redingotes grasses, nos habits noirs d’il y a trois ans et nos guêtres élégantes. Leurs habits de tous les jours, à eux, ce sont nos habits des fêtes et des dimanches. Ceux-là vont dîner au Rocher de Cancale et au Café de Paris ; le joyeux étudiant se repaît pour 35 sous chez Barilhaut. Ils font l’amour avec des marquises ou avec des catins de prince ; ce farceur d’étudiant aime des demoiselles de boutique qui ont des engelures aux mains [...], car le pauvre diable a des sens comme un autre, mais pas trop souvent, comme moi, par exemple ; parce que ça coûte de l’argent, et que quand il a payé son tailleur, son bottier, son propriétaire, son libraire, l’École de Droit, son portier, son cafetier, son restaurant, il faut qu’il s’achète des bottes, une redingote, des livres, qu’il paye une inscription, qu’il paye un terme, qu’il achète bientôt du tabac, et il ne lui reste plus rien, il a l’esprit tracassé. n’importe, c’est amusant comme tout de faire son Droit à Paris. Comme c’est bien mon opinion, je vais me coucher immédiatement.

Adieu, mon vieux. Réponds-moi. Bien des choses à tes bons parents.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Paris, 11 mars 1843.]

À mon retour de Rouen, j’ai enfin trouvé une lettre de toi. Je commençais à désespérer d’en avoir et j’avais envie de te faire mettre dans les petites affiches pour savoir ce que tu étais devenu. Voilà le beau temps maintenant ; il doit faire bon se promener en barque aux Andelys, sur la Seine. On emporterait avec soi de quoi boire et fumer, on se coucherait le dos au fond du canot et on regarderait le ciel...

Va t’en voir Jean
S’ils y viennent (bis)

Avant un mois, il va falloir songer à un autre examen. C’est comme des coups sur une enclume ; quand un cesse, l’autre reprend. C’est moi qui fais l’enclume. Depuis le mois de janvier je vis assez tranquille, ayant l’air de faire du grec, tirant çà et là quelques lignes de latin pour ne pas lire de français, disant que je vais à l’École de Droit et n’y foutant pas les pieds, fumant beaucoup, dormant très bien, dînant volontiers en ville, surtout chez les gens qui me reçoivent bien, faisant de la littérature et de l’art à toute heure du jour et de la nuit, bâillant, doutant, niaisant et fantastiquant. l’été que je vais passer dans le Code et dans la procédure m’épouvante déjà. j’aimerais autant le passer en Espagne ou en Italie, ou même à Rouen, ma stupide patrie. j’aurais au moins Fessart, qui est un des meilleurs nageurs du monde, et qui sait absorber le rhum et l’anisette autant qu’homme de France. Je trouve que tout s’est arrangé pour le mieux afin que j’enrage : à l’époque où il fait beau, où il fait bon fumer sa petite pipe à l’ombre, sous les noyers ou sous les saules, où le soir il est doux de rester jusqu’à minuit à sa fenêtre à regarder les étoiles et le bleu du ciel, je me livrerai aux limpidités du contrat de mariage, aux douceurs de l’hypothèque, aux clartés de la vente ! Merde !

La présente me quitte en bonne santé ; je vous désire qu’elle vous trouve pareillement. Cette fin m’a été fournie par mon honorable ami le baron Maxime Du Camp, ci-présent pendant que je t’écris cette belle lettre et qui m’empêche de la finir. Il fait du reste tout aussi bien, car je n’ai plus rien à te dire. Mais toi, jeune homme, qui te livre au soulas dans ta province de Vexin, envoie-moi quelque chose.

Addio.

À SA SOEUR. §

[Paris, fin mars 1843.]

Toi, mon vieux rat, m’ennuyer ? Allons donc ! Tu badines, tu plaisantes. Dis plutôt que tu t’ennuyais de m’écrire, et non pas que tu t’es arrêtée dans la crainte de m’ennuyer. Tu sais bien que plus tes lettres sont longues, plus je les aime. Il me semble qu’il y a longtemps que je ne t’ai vue et j’ai bien besoin de t’embrasser. Il y a trois semaines que j’ai quitté Rouen. Dans quinze jours, le jour des Rameaux, vous me verrez arriver. Je resterai jusqu’au 22 avril, époque à laquelle je retournerai bien vite à Paris pour bâcler mon examen, qui commence à me talonner. Vous ne me reverrez plus alors qu’au mois de juin, pendant trois ou quatre jours.

j’ai été au Rond-Point mardi. Henriette avait une grande robe rose qui la rendait plus jolie et plus gracieuse encore que de coutume. Elle est toujours la même et d’une humeur égale, tandis que Gertrude a toujours du nouveau à vous apprendre. Elle aime beaucoup la famille royale et a été désolée de la mort du duc d’Orléans. Les Collier à ce sujet se sont aperçus à Trouville que nous n’aimions pas beaucoup la dynastie régnante, et cela parce que maman ne paraissait pas très affectée de la descente chez Pluton du prince royal.

Darcet pioche comme un enragé pour le concours du bureau central. Mais il se fera probablement enfoncer. Il juge à propos, pour se rendre fort dans la discussion, de lire Spinoza, Descartes et beaucoup d’honnêtes gens de cette trempe, qu’il n’entend guère, comme il est très facile de s’en convaincre quand on a la moindre idée de la philosophie. Entre nous soit dit, il y patauge un peu.

Je suis invité pour samedi prochain à un grand souper annuel chez mon ami Maurice. j’ai accepté ; ça me remettra un peu les nerfs.

Dialogue (passé il y a une heure) :

Moi, MA PORTIÈRE. (j’entends du bruit.)

LA PORTIÈRE (de dedans l’antichambre). – C’est moi, Monsieur, ne vous dérangez pas. (La portière ouvre la porte. Ordinairement ce sont les portières qui s’ouvrent.) Je vous apporte des allumettes, Monsieur, car vous en avez besoin.

Moi. – Oui.

LA PORTIÈRE. – Monsieur en brûle beaucoup.

Monsieur travaille tant ! Ah ! comme Monsieur travaille ! Je ne pourrais en faire autant, moi qui vous parle.

Moi. – Oui.

LA PORTIÈRE. – Monsieur va bientôt s’en aller cheux lui. Vous avez raison.

Moi. – Oui.

LA PORTIÈRE. – Ça vous fera du bien de prendre un peu l’air, car depuis que vous êtes ici, bien sûr, bien sûr...

Moi (avec intention). – Oui.

LA PORTIÈRE (élevant la voix). – Vos parents doivent être contents d’avoir un fils comme vous (c’est son idée fixe, car elle l’a déjà dit à Hamard).

Moi. – Oui.

LA PORTIÈRE. – C’est que, voyez-vous, rien ne contente plus les parents comme de voir leurs enfants bien travailler. Eh bien ! quand je vois Alphonsine à l’ouvrage, y a rien qui me fasse plaisir comme ça. Veux-tu bien travailler, veux-tu bien travailler, que je lui dis comme ça tous les jours, vilaine paresseuse ! Veux-tu pas rester comme ça à ne rien faire ! Mais je vais vous dire, elle est un peu molle, cette pauvre Alphonsine. Oui, elle a maintenant un petit bobo ; ça l’empêche de coudre. Elle n’a pas tant de mal que moi, allez. Oui, quand j’étais jeune, j’avais les traits plus fins qu’elle. Oh ! oui, voui, elle n’a pas les traits aussi fins que moi, c’est ce que je lui dis tous les jours Alphonsine, t’as pas les traits aussi fins que moi. Mais vous, c’est pas ça, Monsieur ; c’est la tête qui travaille ; c’est la mémoire qui faut. Bien sûr que oui, vous aurez besoin de prendre l’air.

Je ne l’écoutais plus qu’elle parlait encore.

Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine, j’ai faim de vous les embrasser. C’est moi qui m’en donnerai ! Décidément, quand j’y pense, je ne pourrai pas m’empêcher de te faire un peu de mal, comme les fois où mes gros baisers de nourrice font tant de bruit que maman dit : «Mais laisse-là cette pauvre fille !» et que toi-même, harassée et me repoussant avec les deux mains, tu dis : «Ah ! bonhomme !»

En attendant, voilà le jour qui baisse ; je n’y vois presque plus. C’est encore un de moins. Je m’en vais fermer ma lettre, la mettre à la poste, dîner et m’en revenir à l’usufruit, que je repasse et repasse toujours ; mais ça me surpasse.

À SA SOEUR. §

[Paris, fin avril 1843.]

Comme je m’ennuie de toi, mon pauvre rat ! Il me semble qu’il y a quinze jours que je vous ai quittés. Le temps aussi est d’une tristesse affreuse ; il a neigé toute la journée, je suis maintenant tout seul à penser à vous et à me figurer ce que vous faites. Vous êtes là tous rangés au coin du feu, où moi seul je manque. On joue aux dominos, on crie, on rit, on est tous ensemble, tandis que je suis ici comme un imbécile, les deux coudes sur ma table, à ne savoir que faire. Le mois qui s’est écoulé a été si bon que j’y pense toujours et je désire qu’il en vienne bien vite de pareils. Je m’étais refait à la maison ; je m’étais si bien habitué de nouveau à t’embrasser quand je voulais, à être avec mon pauvre rat à toute minute, que la privation de tout ça me semble plus dure que jamais. j’ai revu aujourd’hui les éternelles rues de mon quartier et la mine de ces trottoirs sur lesquels je passe deux ou trois fois par jour ; j’ai retrouvé sur ma table les bienheureux livres de Droit que j’y avais laissés. j’aime bien mieux ma vieille chambre de Rouen, où j’ai passé des heures si tranquilles et si douces, quand j’entendais autour de moi toute la maison remuer, quand tu venais à quatre heures pour faire de l’histoire ou de l’anglais, et qu’au lieu d’histoire ou d’anglais tu causais avec moi jusqu’au dîner. Pour qu’on se plaise quelque part, il faut qu’on y vive depuis longtemps. Ce n’est pas en un jour qu’on échauffe son nid et qu’on s’y trouve bien. Dans la journée ça va encore ; mais c’est le soir, quand je suis rentré et que je me trouve dans cette chambre vide, que je pense à Rouen. Réponds-moi tout de suite, mon pauvre rat. Dis-moi comment tu vas, si tu n’as point souffert, etc. Dessine, peins, pianote, tâche de passer le temps à ton goût, et, quoique tu dises que tu n’aimes pas écrire, écris-moi de longues lettres.

À SA SOEUR. §

Paris, 11 mai 1843.

Si tu crois à lire mes lettres que je ne m’ennuie pas, mon pauvre rat, tu te trompes on ne peut plus. Quand je pense à vous et que je vous écris, je m’égaye le plus possible, et d’ailleurs je suis agacé, si embêté, si furieux, que souvent je suis obligé de me battre les flancs pour ne pas me laisser tomber de découragement. Je me remonte le moral, comme on dit, et j’ai besoin de me le remonter à chaque minute. Si tu avais une idée de la vie que je mène, tu le concevrais sans peine. Montaigne, mon vieux Montaigne disait : «Il nous faut abestir pour nous assagir.» Je suis toujours si abesti que cela peut passer pour sagesse et même pour vertu. Quelquefois, j’ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats ; puis, quand l’accès est passé, je m’aperçois à ma pendule que j’ai perdu une demi-heure en jérémiades, et je me remets à noircir du papier et à tourner des pages avec plus de vitesse que jamais. Le soir arrive, je m’en vais m’attabler au fond d’un restaurant, tout seul et la mine renfrognée, en pensant à la bonne table de famille, entourée de figures amies et où l’on est chez soi, dans soi, où l’on mange de bon coeur, où l’on rit tout haut. Après quoi je rentre, je ferme mes volets pour que le jour ne me blesse pas les yeux, et je me couche. j’ai pourtant maintenant une grande consolation. C’est un bocal d’excellent tabac turc que m’a donné M. Cloquet et qui me sert à charmer mes loisirs.

Paris n’est pas plus favorisé que Rouen sous le rapport du chemin de fer et, si tu t’ennuies d’en entendre parler, tu es tout à fait comme moi. Il est impossible d’entrer n’importe où sans qu’on entende des gens qui disent : Ah ! je m’en vais à Rouen ! Je viens de Rouen ! irez-vous à Rouen ? Jamais la capitale de la Neustrie n’avait fait tant de bruit à Lutèce ; on en est tanné.

Je te prierai, mon bon rat, de changer un peu votre manière de m’envoyer vos lettres, Celle que j’ai reçue ce matin était datée de mardi. C’est deux bons jours de vieillesse qu’elle avait sur le dos. Il est étonnant que, «maintenant qu’il y a le chemin de fer» et que c’est si commode pour aller à Paris, car on peut y aller dîner et revenir le soir pour se coucher ; ah ! vraiment, c’est une chose incroyable ! etc. «et que, conséquemment, les «voies de communication» sont si rapides, je reçoive des nouvelles de vous comme si vous habitiez au fond de la Basse-Bretagne. Tâchez de vous arranger autrement.

Que fais-tu dans la maison de campagne, ma chère Carolo ! y peinturelures-tu ? y pianotes-tu raide ? Vas-tu dans le bosquet avec Néo, miss Jane et maman, un livre et de l’ouvrage dans ton tablier, t’asseoir sur un banc ? Quel beau soleil il fait ! Comme je voudrais être avec vous ! Mais je pioche comme un enragé et, d’ici au mois d’août, je serai dans un état de fureur permanente. Il m’en prend quelquefois des crispations et je me démène avec mes livres et mes notes comme si j’avais la danse de saint Guy, patron des tailleurs.

Je n’ai pas vu les Collier, car je ne descends plus de mon antre qu’une fois par semaine ; j’ai en effet l’air d’une bête plus ou moins fauve. Donc je n’ai pas grande nouvelle à t’annoncer, ou, pour mieux dire, je ne sais rien du tout.

Adieu, vieux rat, vieux coquin de rat.

À SA SOEUR. §

[Paris, 16 mai 1843.]

Je te remercie bien, mon bon rat, de la lettre que tu m’as envoyée hier ; elle était gentille et spirituelle comme toi, abondante en traits d’esprit que j’ai appris par coeur, et que je donnerai à la première occasion comme étant de moi. Il paraît que les Maupassant sont toujours en belle humeur, et que les facéties découlent mieux que jamais de leurs lèvres. Je regrette de n’avoir pas assisté au déjeuner où ils en ont tant dit ; j’aurais fait ma partie.

j’ai été hier chez les Collier ; Gertrude avait commencé une lettre pour toi. Elle ne sort pas des bals ; c’est un devoir pour elle de n’en pas manquer un seul.

Courage, mon vieux rat, pour samedi prochain. Allons, de l’aplomb, nom d’un tonnerre ! Là, un, deux, un, deux, pas trop vite ! ferme les trilles ! brrr les petites gammes ! ne perdons pas la tête !

Puisque tu fais de la géométrie et de la trigonométrie, je vais te donner un problème : Un navire est en mer, il est parti de Boston chargé de coton, il jauge 200 tonneaux ; il fait voile vers le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d’avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle N-E-E, l’horloge marque 3 heures un quart d’après-midi, on est au mois de mai... On demande l’âge du capitaine ?

À SA SOEUR. §

Paris, juin 1843.

Cette lettre vous parviendra par l’ami Florimont, qui est chargé de la porter. Il s’embarque pour la Neustrie non sans peur, car Beautot est là qui le menace et il a une venette horrible d’être obligé d’y subir une journée. Quant à moi, je ne demanderais pas mieux que d’aller même à Beautot, tant je suis embêté du lieu où je suis. l’univers est grand, et le voyageur en est le vrai roi. Que ne suis-je voyageur ! Il y a sur la terre des mers énormes et des forêts vierges, des déserts à lasser le pied des chevaux, des horizons sans fin, des vallées profondes, des plaines qui n’en finissent. On peut aller partout là ; eh bien, non ! Il existe aussi sur la terre un petit point restreint qu’on appelle Paris, et dans ce point une autre imperceptibilité qui est l’École de Droit. C’est justement là qu’il me faut vivre, c’est là que je suis à me durcir les fesses sur des bancs de bois et à endurer un professeur qui fait tomber sur vos épaules sa parole de plomb, ou d’airain, comme on voudra. Je vais bien encore au cours, mais je n’écoute plus ; c’est du temps perdu. j’en ai trop, j’en suis saoul. j’admire les gaillards qui sont là patiemment à prendre des notes et qui ne sentent pas des bouillonnements de rage et d’ennui leur monter à la tête. Quand j’ai avalé deux cours de suite, ce qui m’arrive souvent, juge dans quel état je dois être. La haine que je porte à la science découle, je crois, sur ceux qui l’enseignent, à moins que ce ne soit le contraire ; et si j’avais le pouvoir absolu, à coup sûr j’enverrais M. Oudot et compagnie travailler aux fortifications, à grands renforts de coups de pied. En attendant je travaille comme un désespéré pour passer mon examen le plus tôt et le plus infailliblement possible. Mais celui qui pourrait me voir quand je suis seul à m’inoculer tout le français du Code civil dans le cerveau et à savourer la poésie du Code de procédure, celui-là pourrait se vanter d’avoir vu quelque chose de lamentablement grotesque. Nom d’un nom ! j’aime mieux faire le «journaliste de Nevers» ou le «père Couillère», parole d’honneur !

Quand je pense à vous autres, au moins, quelque chose de bon et de doux me ranime et me rafraîchit, mille tendresses gaies me reviennent au coeur, et je vais de l’une à l’autre, vous regardant tous d’ici, aller, venir, parler, avec le son de votre voix, vous lever et vous asseoir dans vos habits que je connais. Ici, par exemple, mon bon raton, j’ai dans les oreilles ton rire sonore et doux, ce rire pour lequel je me ferais crever en bouffonneries, pour lequel je donnerais jusqu’à ma dernière facétie, jusqu’à ma dernière goutte de salive. Si bien que seul, parfois, dans ma chambre, je fais des grimaces dans la glace ou pousse le cri du «Garçon», comme si tu étais là pour me voir et m’admirer ; car je m’ennuie bien de mon public.

À SA SOEUR. §

Paris, [juillet] 1843.

Je suis bien aise, vieux biquet, que les deux courses que tu as faites à la Neuville ne t’aient pas fatiguée. Ça donne bon espoir pour le voyage. Ménage-toi d’ici là, chère enfant ; reste couchée tard et soigne bien la pauvre fille de ta mère. Si vous m’avez regretté samedi et dimanche dernier, vous n’étiez pas les seules et je ne me suis pas précisément amusé. Ah ! qu’il est temps que tout cela finisse ! Je crois que, quand même je serais refusé, j’en serais content, car au moins j’en serais débarrassé. Je prie maman de ne pas engager M. Getillat à solliciter pour moi auprès des messieurs qui peuvent être de sa connaissance. j’en serais fort humilié et tous ces tripotages-là ne sont pas de mon genre. Passe encore de se faire recommander par les amis ; mais par des dames, c’est un peu canaille, un peu trop pour moi. d’ailleurs les hommes comme moi ne sont pas faits pour être refusés à des examens. Je tâche de me remonter le toupet et de faire le crâne ; néanmoins je ne suis pas raide. Peut-être est-ce un excès de modestie ?

l’ami Hamard a passé vingt-quatre heures en prison pour n’avoir pas voulu monter la garde. j’ai été le voir. Il pourrissait sur la paille humide des cachots et étudiait les lois dans ce séjour où l’on met ceux qui y contreviennent. Il passe son examen dans quelques jours et file après pour les Pyrénées.

À SA SOEUR. §

Paris, [août] 1843.

Le marquis de Saint-Andrieux a dû vous aller donner de mes nouvelles hier. Il vous aura dit sans doute que je me portais bien, que j’avais bonne mine, etc. Mais il n’a pas pu vous dire, car cela est impossible, combien je suis embêté, vexé, irrité, tanné. S’il fallait que mon examen, au lieu d’avoir lieu dans la semaine, ne se passât seulement que dans deux mois, je crois que je l’enverrais bouler. Je commence en effet à être fourbu. Définitivement, c’est trop d’embêtement pour un homme seul. Si, par malheur, j’étais refusé, je te jure bien, ma parole d’honneur, que je n’en ferais pas plus pour la seconde fois et que je me présenterais toujours avec ce que je sais jusqu’a ce qu’on m’admette. j’ai commencé à étudier mon examen avec trop de détails, de sorte que maintenant j’en suis encombré. Joins à ça que mes maux de dents me reprennent de plus belle. Jeudi j’ai souffert toute la soirée de façon à m’empêcher de travailler, et la nuit de façon à m’empêcher de dormir. Autre agacement : M. Bonhomme, menuisier, mon voisin, juge à propos de venir tous les jours limer ses scies sur le trottoir qui est en face de moi, ce qui fait une musique très agréable. Il y a de quoi en avoir le rire sardonique et satanique. Ô combien j’envie l’heureux Narcisse qui, loin des cités, fane en paix la luzerne dans les champs paternels, et qui boit le cidre sous les pommiers avec une innocence digne de l’âge d’or. Il méprise tout examen, et le Code civil n’est pour lui qu’un livre comme un autre, c’est-à-dire un livre qu’on ne lit pas.

Tu me demandes des nouvelles d’Henriette, cher rat ; je n’en ai pas et je ne suis pas prêt à t’en donner. Les Collier sont maintenant à Chaillot ; c’est derrière le bois de Boulogne. Je n’ai pas le temps d’y aller souvent. Gertrude m’a écrit pour me donner son adresse et me dire qu’Henriette allait mieux. l’opinion de M. Cloquet, c’est qu’elle est très malade ; voilà tout ce qu’il m’en a dit. Elles lui ont plu extrêmement ; il les trouve charmantes. Herbert n’est pas venu me voir ; il a peur de se perdre dans Paris. Mais je l’ai vu chez sa mère ; il n’est pas changé et m’a dit comme par le passé : «Arthémise, la brosse, la brosse. Bonjour, voisin.»

Si tu savais, vieux rat, combien je pense à cette bienheureuse fin du mois d’août, et à la manière dont je me précipiterai hors l’École de Droit quand je serai reçu ! quelles bêtises je dirai et je ferai dans la voiture avec toi ! quelles grimaces et quelles bouffonneries ! je te promets un rire comme tu n’en as jamais entendu.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Nogent, 2 septembre 1843.]

Ah ! sans la pipe, la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : «Singulier plaisir, tout s’en va en fumée !» Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas en fumée ! et la gloire, et l’amour ? et les rêves, où vont-ils, où vont-ils, mes amis ? Dites-moi donc si les plus beaux spasmes des adolescents, les plus larges baisers des Italiennes, si les plus grands coups d’épée des héros ont laissé autre chose dans le monde que n’en a laissé ma dernière pipe. Il faut convenir que les gens braves sont grotesques et que le peu d’éléments comiques que possède le siècle vient encore d’eux. Il n’y a pas pour moi de prêtre à l’autel, d’âne chargé de fumier, de poète hérissé de métaphores ni de femme honnête, qui me semble aussi comique qu’un homme sérieux.

Je disais donc que je fumais ; j’ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard, pour lequel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée. Quand je pense qu’un pédant comme Malherbe et un pisse-froid comme Boileau ont effacé cet homme-là et que le Français, ce peuple spirituel, est encore de leur avis ! ô goût, ô porcs, porcs en habit, porcs à deux pattes et à paletot !

Je te disais donc que je lisais du Ronsard, et puis, après, qu’est-ce que je fais encore ? Eh bien, je me baigne dans la Seine, hélas ! au lieu de la mer, dans un endroit qu’on appelle le Livon et sous une chute qu’il y a là, près d’un moulin. Je vais aller ces jours-ci dans la campagne faire quelques excursions, et puis, dans huit jours, je crois, nous repartons pour Rouen, ancienne capitale de la Normandie, chef-lieu du département de la Seine-Inférieure, ville importante par ses manufactures, patrie de Duguernay, de Carbonnier, de Corneille, de Jouvenet, de Hégouay, portier du collège, de Fontenelle, de Géricault, de Crépet père et fils ; il s’y fait un grand commerce de cotons filés ; elle a de belles églises et des habitants stupides. Je l’exècre, je la hais, j’attire sur elle toutes les imprécations du ciel, parce qu’elle m’a vu naître. Malheur aux murs qui m’ont abrité, aux bourgeois qui m’ont connu moutard, et aux pavés où j’ai commencé à me durcir les talons ! Ô Attila ! quand reviendras-tu, aimable humanitaire, avec quatre cent mille cavaliers, pour incendier cette belle France, pays des dessous de pieds et des bretelles ? Et commence je te prie par Paris d’abord, et par Rouen en même temps.

Adieu, vieux troubadour.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Fin janvier, début février 1844.]

Mon vieil Ernest, tu as manqué, sans t’en douter, faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes. Oui, l’ancien ; oui, jeune homme ; j’ai failli aller voir Pluton, Rhadamante et Minos. Je suis encore au lit, avec un séton dans le cou, ce qui est un hausse-col moins pliant encore que celui d’un officier de la garde nationale, avec force pilules, tisanes, et surtout avec ce spectre, mille fois pire que toutes les maladies du monde, qu’on appelle régime. Sache donc, cher ami, que j’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d’apoplexie en miniature, avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c’est bon genre. j’ai manqué péter dans les mains de ma famille (où j’étais venu passer deux ou trois jours pour me remettre des scènes horribles dont j’avais été témoin chez H***). On m’a fait trois saignées en même temps et enfin j’ai rouvert l’oeil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon, parce que je ne sais pas ce que c’est que d’être troublé. Je suis dans un foutu état ; à la moindre sensation, tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. Enfin, c’est là la vie, sic est vita, such is live. Il est probable que je ne suis pas près de retourner à Paris, si ce n’est peut-être deux ou trois jours vers le mois d’avril, pour donner congé à mon propriétaire et régler quelques petites affaires. On me fera prendre de bonne heure cette année l’air de la mer, on me fera faire beaucoup d’exercice et surtout beaucoup de calme. Je dois joliment t’embêter, n’est-ce pas, avec le récit de mes douleurs ; mais que veux-tu ? si j’ai déjà les maladies des vieillards, il me sera bien permis de radoter comme eux.

Et toi, que deviens-tu ? Comment ça va ? Comment roules-tu ta bosse dans la nouvelle Athènes ? Écris-moi. Quand tu viendras aux Andelys, n’oublie pas de pousser jusqu’à Rouen. Adieu, mille compliments aux amis, aux sieurs Dumont et Coutil.

Adieu, vieux.

Jeudi matin.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen, 9 février 1844.]

Nos deux lettres se sont croisées, mon bonhomme. Tu m’en envoyais une assez facétieuse, qui m’a fait rire et m’a déplissé le front ; tu en as reçu une de moi qui t’aura fait de la peine et t’aura fait dire des sacré nom de Dieu. Ton brave oncle Motte est venu ici savoir de mes nouvelles, et sans doute qu’il t’en aura donné. Oui, mon vieux, j’ai un séton qui coule et me démange, qui me tient le cou raide et m’agace au point que j’en ai des suées. On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m’est interdite, le vin m’est défendu ; je suis un homme mort.

Je ribote avec l’eau de fleurs d’oranger, je me fous des bosses de pilules, je me fais socratiser par la seringue et j’ai un hausse-col sous la peau. Quelle existence voluptueuse ! Ah que je m’emmerde !

j’ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m’as vu, et j’ai considéré combien la vie humaine était diaprée de fleurs et festonnée d’agréments. Je passerai tout l’été à la campagne, à Trouville ; je voudrais y être. Je soupire après le soleil.

Sais-tu jusqu’où doit aller ma tristesse, et comprends-tu que je vive... ? La pipe, oui la pipe, oui, tu as bien lu, la pipe, cette vieille pipe :

LA PIPE m’EST DÉFENDUE ! ! !

moi qui l’aimais tant, moi qui n’aimais que ça, avec le grog froid en été et le café en hiver !

j’irai probablement à Paris avant six semaines, deux mois, pour mettre ordre à mes affaires, puis je reviendrai ici. Je suis comme un melon. Heureusement que ce melon ne coule pas ! Il ne manquerait plus que cela.

Et toi, vieux ? toujours la thèse de l’usufruit ? C’est aussi une fière maladie ; mais tu en seras bientôt débarrassé. Adieu, présente mes respects, ou plutôt dis des cochonneries, de ma part aux sieurs Dumont et Coutil, et si l’on demande comment je vais, dis très mal ; il suit un régime stupide ; quant à la maladie elle-même, il s’en fout bien.

Adieu, vieux.

À ERNEST CHEVALIER. §

7 juin [1844]

Eh quoi ! pauvre vieux bougre, tu es toujours c... par ta sacrée santé, embêté par la maladie, fortement vexé par les indispositions ! Tu continues ton système d’être malade au moment de tes examens, et de retarder par là tes prodigieux succès, tes ovations universitaires ! Quant à ton serviteur, il va mieux, sans précisément aller bien. Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie, de temps à autre, passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou des feux du Bengale. Cela dure plus ou moins longtemps. Néanmoins, ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton, agrément que je te souhaite peu, ainsi que la privation de la pipe, souffrance horrible à laquelle n’ont pas été condamnés les premiers chrétiens. Et on dira que les empereurs ont été cruels ! ! ! Voilà comme on écrit l’histoire, môssieu ! Je ne suis pas près de naviguer seul, d’avoir cette liberté ; de sorte qu’il se passera encore du temps avant que je n’aille me piéter avec toi sur la Roche-à-l’Hermite et me rouler dans le bois de Cléry... Ah ! les beaux jours que ceux où, amplement muni de tabac et de cigares, j’ascendais la voiture de Jean et je m’en allais aux Andelys ! Qui dira toutes les blagues qui ont été servies, toute la salive qui a juté de nos lèvres [...].

Mon père a acheté une proprillété aux environs de Rouen, à Croisset. Nous y allons habiter la semaine prochaine. Tout est bouleversé par ce déménagement ; nous y serons assez mal logés cet été et au milieu des ouvriers, mais l’été prochain je crois que ce sera superbe. Je me pourmène en canot avec Achille, me rappelant ces mots classiques du père Giffard : V’là le pilote comme ça qui dit : V’là la mer qui bat nos flancs.

Écris-moi comment tu vas et ce que tu fais. Vois-tu quelquefois Oudot dans tes rêves ? Duranton te pèse-t-il sur la poitrine quand tu as des cauchemars ? Quelle belle invention que l’École de Droit pour vous emmerder ! C’est à coup sûr la plus enkikinante de la création.

Adieu, vieux, bonne santé, mille choses à tes bons parents.

Tout à toi.

Ne m’oublie pas auprès du jeune Coutil, si tu le vois. C’est du reste de saison comment oublier le coutil en été ?

À LOUIS DE CORMENIN. §

7 juin [1844].

Que je dois vous paraître coupable, mon cher Louis ! Que voulez-vous faire d’un homme qui est malade la moitié du temps, et qui est si ennuyé l’autre qu’il n’a ni la force, ni l’intelligence d’écrire même des choses douces et faciles, comme celles que je voudrais vous envoyer ! Connaissez-vous l’ennui ? non pas cet ennui commun, banal, qui provient de la fainéantise ou de la maladie, mais cet ennui moderne qui ronge l’homme dans les entrailles et, d’un être intelligent, fait une ombre qui marche, un fantôme qui pense. Ah ! je vous plains, si cette lèpre-là vous est connue. On s’en croit guéri parfois ; mais un beau jour on se réveille souffrant plus que jamais. Vous connaissez ces verres de couleur qui ornent les kiosques des bonnetiers retirés. On voit la campagne en rouge, en bleu, en jaune. l’ennui est de même. Les plus belles choses, vues à travers lui, prennent sa teinte et reflètent sa tristesse. Quant à moi, c’est une maladie de jeunesse qui revient à mes mauvais jours, comme aujourd’hui. On ne peut pas dire de moi comme de Pantagruel : «et puis estudioit quelque méchante demy-heure, mais toujours avoit l’esprit en cuisine». C’est en pire chose que j’ai l’esprit c’est aux sangsues qu’on m’a mises hier et qui me grattent les oreilles, c’est à la pilule que je viens d’avaler et qui navigue encore dans mon estomac sur le verre d’eau qui l’a suivie.

Savez-vous que nous n’avons pas sujet d’être gais ! Voilà Maxime parti ; son absence doit bien vous peser. Moi, j’ai mes nerfs qui me laissent peu de repos. Quand nous reverrons-nous tous à Paris, en belle santé et en belle humeur ? Quelle belle chose ce serait pourtant qu’un petit cénacle de bons garçons, tous gens d’art, vivant ensemble et se réunissant deux ou trois fois par semaine pour manger un bon morceau, arrosé d’un bon vin, tout en dégustant quelque succulent poète ! j’ai souvent formé ce rêve ; il est moins ambitieux que bien d’autres, mais peut-être ne se réalisera-t-il pas davantage ? Je viens de voir la mer et je suis rentré dans ma stupide ville : voilà pourquoi je suis plus embêté que jamais. La contemplation des belles choses rend toujours triste pour un certain temps. On dirait que nous ne sommes faits que pour supporter une certaine dose de beau ; un peu plus nous fatigue. Voilà pourquoi les natures médiocres préfèrent la vue d’un fleuve à celle de l’Océan, et pourquoi il y a tant de gens qui proclament Béranger le premier poète français. Ne confondons pas, du reste, le bâillement du bourgeois devant Homère, avec la méditation profonde, avec la rêverie intense et presque douloureuse qui arrive au coeur du poète, quand il mesure les colosses et qu’il se dit navré : O altitudo ! Aussi j’admire Néron c’est l’homme culminant du monde antique ! Malheur à qui ne frémit pas en lisant Suétone ! j’ai lu dernièrement la vie d’Héliogabale dans Plutarque. Cet homme-là a une beauté différente de celle de Néron. C’est plus asiatique, plus fiévreux, plus romantique, plus effréné : c’est le soir du jour, c’est un délire aux flambeaux. Mais Néron est plus calme, plus beau, plus antique, plus posé, en somme supérieur. Les masses ont perdu leur poésie depuis le Christianisme. Ne me parlez pas des temps modernes, en fait de grandiose. Il n’y a pas de quoi satisfaire l’imagination d’un feuilletoniste de dernier ordre.

Je suis flatté de voir que vous vous unissez à moi dans la haine du Sainte-Beuve et de toute sa boutique. j’aime par-dessus tout la phrase nerveuse, substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée : j’aime les phrases mâles et non les phrases femelles, comme celles de Lamartine, fort souvent, et, à un degré inférieur, celles de Villemain. Les gens que je lis habituellement, mes livres de chevet, ce sont Montaigne, Rabelais, Régnier, La Bruyère et Le Sage. j’avoue que j’adore la prose de Voltaire et que ses contes sont pour moi d’un ragoût exquis. j’ai lu Candide vingt fois ; je l’ai traduit en anglais et je l’ai encore relu de temps à autre. Maintenant je relis Tacite. Dans quelque temps, quand j’irai mieux, je reprendrai mon Homère et Shakespeare. Homère et Shakespeare, tout est là ! Les autres poètes, même les plus grands, semblent petits à côté d’eux.

Il doit m’arriver ces jours-ci un canot du Havre. Je voguerai sur la Seine à la voile et à l’aviron. Voilà la chaleur qui vient ; je vais bientôt me dénuder et nager. Vous voyez de là mes seuls plaisirs. Il m’est arrivé un grand malheur. On m’a perdu une pipe dans mon déménagement de la rue de l’Est : un beau tuyau noir rapporté de Constantinople et dans lequel j’ai fumé pendant sept ans. C’est avec lui que j’ai passé les meilleures heures de ma vie. n’est-ce pas un épouvantable chagrin de le savoir perdu, profané ! Vous qui comprenez l’existence horizontale, sentez-vous toute la perte de ces mille charmants souvenirs que me donnait ce vieux tuyau ? ce pauvre tuyau qui m’avait soutenu dans mes jours de mélancolie, qui avait partagé ma joie dans mes jours heureux.

Ce brave Maxime ! le voilà parti ! Quand reviendra-t-il ? Son voyage va nous sembler long. n’importe, il sera, je crois, si utile, que nous devons être contents qu’il le fasse. Nous le trouverons vieilli et mûri à son retour. Il s’écoulera, comme on dit, bien de l’eau sous le pont d’ici là. n’oubliez pas de m’envoyer exactement ses lettres, celles qui me seront adressées, et de me dire toutes les fois que vous en aurez reçu des nouvelles. Par le plaisir que vous aurez vous-même à en recevoir, je vous conjure de songer à moi. n’imitez pas aussi mes longues pauses dans notre correspondance. Dites-moi un peu ce que vous faites, ce que vous rêvez. Envoyez-moi des vers quand vous en ferez. Adieu, je vous souhaite tout ce que vous voudrez. Adieu, tout à vous de coeur.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Juillet 1844.]

Bravo, jeune homme, bravo, très bien, très bien, fort satisfait, extrêmement content, enchanté, recevez mes félicitations, agréez mes compliments, daignez recevoir mes hommages ! Ah ! Monsieur, ah ! Monsieur, tournez-vous donc, je vous prie – je n’en ferai rien – pardonnez-moi – après vous, s’il vous plait [...]. – Enfoncée l’École de Droit ! – Ah mon vieux, que tu es heureux ! comme tu as dû dîner de bon appétit le jour de ta thèse, comme tu devais bien respirer ! [...]. – Adieu donc à Duranton, bonsoir à Valette, bonne nuit à Oudot, serviteur très humble de Ducaurroy ; heureux gredin, va ! Plus de migraines, plus d’embêtements, plus de dîners à 30 sols ! Dire que tu ne verras plus la balle de Delzers (pas même en rêve), ni les lunettes de Môssieu Reboul, ni les savates de Bugnet ! Il y a de quoi danser des cancans effrénés, des polkas sauvages, des cachuchas titaniques. Il faut se couronner de fleurs et de saucisses, empoigner sa pipe et boire 20000098710531000 petits verres !

Repose-toi bien dans ta famille, mon pauvre vieux. Dans quelque temps, je te dirai de venir un peu faire une petite visite à ton ancien qui te pourmènera dans son canot tout en repassant les vieilles blagues du temps passé, quand nous étions plus gais et plus jeunes. Notre ancien compagnon Néo sera là, et nous repenserons au temps où il venait avec nous sur la côte Saint-Gervais ; nous nous asseyions sur les cailloux, et nous allumions nos petits cigares.

Ce pauvre cigare, quand reviendra-t-il ? Je désire cependant peu de choses dans la vie, et le ciel devrait bien me les donner. Je ne lui demande ni l’amour des femmes, ni l’admiration des sots, ni honneur, ni état ; il me semble que j’ai des voeux modestes. Eh bien non ! il est dit que ce bienheureux nicotiane me sera refusé et qu’au lieu de l’aimable et gracieux chambertin, je boirai de l’eau de fleurs d’oranger et de tilleul – deux beaux arbres, j’en conviens, mais pas en bouteille ! Rien de neuf. Ma santé n’est pas mauvaise, mais tout cela est si long à se guérir ! j’ai été si étrillé que je serai longtemps encore avant d’en être quitte.

Adieu, cher Ernest, mille compliments aux tiens.

Tout à toi.

À ERNEST CHEVALIER. §

Croisset, 11 novembre [1844].

Je n’entends jamais parler de toi ! qu’est-ce que tu deviens, profond jurisconsulte ? Te livres-tu à l’étude des lois, ou au culottage de la pipe ? manière de faire des gens plus agréables. Es-tu bientôt nommé garde des sceaux, ou substitut du procureur du roi ? Quand te verra-t-on tonner contre l’immoralité de la littérature moderne et hurler après ces bons et pacifiques républicains ? Quand te vends-tu au gouvernement moyennant une place de 1, 500 francs par an ? Que fais-tu, enfin, dans ton bocal des Andelys ? Conte-nous ça un peu et dis-moi surtout si tu vas en Corse, ou n’importe ailleurs.

Quant à ton serviteur, c’est toujours la même histoire : ni mieux, ni pis, ni pis, ni mieux ; tel que tu le connais, l’as connu, et le connaîtras, toujours ce même môme assez fastidieux pour les autres et encore plus pour lui-même, quoiqu’il ait eu de bons moments en société, en société libre surtout et peu bégueule des oreilles.

Néo est accouchée de 4 enfants. j’ai l’honneur de t’en faire part ; la mère et les enfants se portent bien. On m’a dit que ton oncle désirait un terre-neuvien. Est-ce vrai ? S’il en veut, réponds-moi de suite.

Je n’ai aucune nouvelle à t’annoncer, car la grande nouvelle, tu la sais : le mariage de Caroline. Que veux-tu que je t’en dise ? Tout ce que tu voudras. Dis-en ce qu’il te fera plaisir. Tout cela se trouve résumé par les deux lettres que j’ai prononcées en l’apprenant : AH !

Dans une douzaine de jours nous retournons à Rouen ; nous laissons Croisset au menuisier et aux peintres. l’année prochaine tout sera prêt ; il y a une chambre d’amis qui sera arrangée. Vous l’habiterez, Seigneur, s’il vous plaît de m’honorer de votre compagnie, de me gratifier de votre présence, de me cadotter de votre conversation, etc... à moins que vos graves occupations ne vous en empêchent. Dans ce temps-là, j’espère, je serai plus gaillard et nous pourrons fumer le calumet en regardant l’eau couler.

Écris-tu quelque fois au jeune Dumont ? Fais-lui mes amitiés ainsi qu’à ce vieux Coutil. Adieu, je t’embrasse, mille choses aux tiens, tout à toi.

1845 §

À EMMANUEL VASSE. §

Rouen [janvier 1845].

Merci, mon vieux, de la lettre que tu m’as envoyée avec le Murtius ; je n’en avais pas besoin pour savoir que tu pensais à moi, car j’en étais sûr sans cela. Il y a des gens sur lesquels on compte ; je t’ai toujours mis du nombre. Je me rappellerai longtemps nos nuits d’été de la rue de l’Est, où le café et le tabac nous entouraient, quand je faisais mes illuminations de bougies et que j’étalais avec orgueil mes bottes splendidement vernissées. Apprends donc que cette passion n’est pas partie de mon âme de décrotteur, et que dernièrement enfin j’ai reçu de Paris le reste de ma fameuse bouteille, et que je m’exerce encore à ce grand art de faire briller les chaussures. Je n’en ai plus besoin (de chaussures), car je ne sors pas de ma chambre. Je ne vois personne, sauf Alfred Le Poittevin ; je vis seul comme un ours. j’ai passé tout l’été à me promener en canot et à lire du Shakespeare. Depuis que nous sommes revenus de la campagne, j’ai assez lu et travaillé ; je fais maintenant beaucoup de grec et je repasse mon histoire. Ma maladie aura toujours eu l’avantage qu’on me laisse m’occuper comme je l’entends, ce qui est un grand point dans la vie ; je ne vois pas qu’il y ait au monde rien de préférable pour moi à une bonne chambre bien chauffée, avec les livres qu’on aime et tout le loisir désiré. Quant à ma santé, elle est en somme meilleure ; mais la guérison est si lente à venir, dans ces diables de maladies nerveuses, qu’elle est presque imperceptible.

Je suis encore pour longtemps au régime ; mais je suis patient, et en attendant le temps se passe. j’ai bien souffert, pauvre vieux, depuis la dernière nuit que nous avons passée ensemble à lire Pétrone : on m’a mis un séton qui m’a fait subir des douleurs atroces ; j’ai failli avoir la main droite emportée par une brûlure et j’en conserve encore une large cicatrice rouge ; enfin, comme bouquet de la farce, je me suis fait enlever trois dents de la mâchoire.

j’ai reçu une lettre de Du Camp, qui est à Alger ; il sera de retour d’ici à deux mois ; il me charge de le rappeler à ton souvenir et de te faire ses excuses ; il n’a pu aller à Candie et par conséquent il ne peut te donner les renseignements que tu lui avais demandés.

Avances-tu dans ton travail ? Où en es-tu et qu’est-ce que tu bâtis maintenant ? hors du ministère s’entend, hors de ta place et de ton bagne. Je compatis à ton ennui : je sais ce que c’est que l’embêtement et je trouve qu’il devrait s’écrire avec trois H aspirées et un triple accent grave.

Ma mère a été bien fâchée de n’avoir pu rencontrer Madame Vasse ; mais elle est restée trop peu de temps à Paris pour pouvoir retourner chez elle. Nous irons tous à Paris au mois de mars, et là j’espère avoir encore avec toi une ou deux heures de nos bonnes causeries d’autrefois. Présente mille respects affectueux à ta famille de la part des miens et surtout de la mienne ; je me souviens toujours de la façon franche et aimable dont j’étais reçu dans votre maison.

Adieu, cher ami, je te serre les mains.

À ALFRED LE POITTEVIN. §

Nogent-sur-Seine, 2 avril 1845.

Nous aurions vraiment tort de nous quitter, de dérayer de notre vocation et de notre sympathie. Toutes les fois que nous avons voulu le faire, nous nous en sommes mal trouvés. j’ai encore éprouvé à notre dernière séparation une impression pénible qui, pour apporter avec elle moins d’étonnement qu’autrefois, est toujours pleine de chagrin. Voilà trois mois que nous étions bien l’un et l’autre ensemble, seuls, seuls en nous-mêmes et seuls à nous deux. Il n’y a rien au monde de pareil aux conversations étranges qui se font au coin de cette sale cheminée où tu viens t’asseoir, n’est-ce pas, mon cher poète ? Sonde au fond de ta vie et tu avoueras comme moi que nous n’avons pas de meilleurs souvenirs ; c’est-à-dire de choses plus intimes, plus profondes et plus tendres même, à force d’être élevées. j’ai revu Paris avec plaisir ; j’ai regardé le boulevard, la rue de Rivoli, les trottoirs, comme si je revenais voir tout cela après cent ans d’absence, et je ne sais pas pourquoi j’ai respiré à l’aise, en me sentant au milieu de tout ce bruit et de cette cohue humaine. Mais je n’ai personne avec moi, hélas ! Du moment que nous nous quittons, nous abordons sur une terre étrangère où l’on ne parle pas notre langue et où nous ne parlons celle de personne. À peine débarqué j’ai passé mes bottes, suis monté en régie et ai commencé mes visites. l’escalier de la Monnaie m’a essoufflé, parce qu’il a cent marches de haut et aussi que je me rappelais le temps, évanoui sans retour, où je le montais pour aller dîner. j’ai embrassé Mme et Mlle Darcet qui étaient en deuil, je me suis assis dans un fauteuil, j’ai causé une demi-heure et j’ai foutu le camp. Partout j’ai marché dans mon passé, je l’ai remonté comme un torrent que l’on grimpe et dont l’onde vous murmure le long des genoux. j’ai été aux Champs-Élysées ; j’y ai revu ces deux femmes avec qui autrefois je passais des après-midi entiers. La malade était encore à demi couchée dans un fauteuil. Elle m’a reçu avec le même sourire et la même voix. Les meubles étaient toujours les mêmes et le tapis n’était pas plus usé. Par une affinité exquise, par un de ces accords harmonieux dont l’aperception appartient seulement à l’artiste, un orgue de Barbarie s’est mis à jouer sous les fenêtres, comme autrefois pendant que je leur lisais Hernani ou René; et puis je me suis dirigé vers la demeure d’un grand homme. Ô malheur! il était absent. «M. Maurice vient de partir ce soir pour Londres.» Tu conçois que j’ai été embêté et que j’aurais voulu trouver une boule aussi exquise et pour laquelle je me sens une invincible tendresse. — Le commis de Maurice m’a trouvé grandi; que dis-tu de ça?

m’étant procuré par Panofka l’adresse de Mme P***, je me précipitai dans la rue Laffitte et je demandai au concierge le logement de cette femme perdue. Ah! la belle étude que j’ai faite là! et quelle bonne mine j’y avais! Comme j’avais l’air du brave homme et de la canaille! j’ai approuvé sa conduite, me suis déclaré le champion de l’adultère et l’ai même peut-être étonnée de mon indulgence. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle a été extrêmement flattée de ma visite et qu’elle m’a invité à déjeuner à mon retour. Tout cela demanderait à être écrit, détaillé, peint, ciselé. Je le ferais pour un homme comme toi si avant-hier je ne m’étais écorché le doigt, ce qui m’oblige à écrire lentement et me gêne à chaque mot.

j’ai eu pitié de la bassesse de tous ces gens déchaînés contre cette pauvre femme. On lui a retiré ses enfants, on lui a retiré tout. Elle vit avec une rente de 6,ooo francs, en garni, sans femme de chambre, dans la misère. À mon avant-dernière visite, elle rayonnait dans deux salons dont les meubles étaient de soie violette et les plafonds dorés. Quand je suis entré, elle venait de pleurer, ayant appris le matin, que depuis quinze jours la police suivait tous ses pas. Le père du jeune homme avec qui elle a eu son aventure craint qu’elle ne l’accapare et fait tout ce qu’il peut pour rompre cette union illicite. Sens-tu la beauté du père qui a peur de la mangearde? Vois-tu la mine du fils embêté! et celle de la fillette que l’on poursuit impitoyablement?

Nous partons demain de Nogent, et nous descendons rapidement jusqu’à Arles et Marseille. C’est en revenant de Gênes que nous visiterons lentement le Midi. À Marseille j’irai voir Mme Foucaud, ce sera singulièrement amer et farce, surtout si je la trouve enlaidie comme je m’y attends. Le bourgeois dirait : Vous aurez là une grande désillusion. Mais j’ai rarement éprouvé des désillusions, ayant peu d’illusions. Quelle plate bêtise de toujours vanter le mensonge et de dire: la poésie vit d’illusions! Comme si la désillusion n’était pas cent fois plus poétique par elle-même ! Ce sont du reste deux mots d’une riche ineptie.

Je me suis ennuyé aujourd’hui d’une façon terrible. Quelle belle chose que la province et le chic des rentiers qui l’habitent! On vous parle du Juif Errant et de la polka, des impôts et de l’amélioration des routes, et le voisin a une importance!

À ALFRED LE POITTEVIN. §

Marseille, fin avril 1845.

Ah ! Ah ! Ah ! Figure-toi un homme qui respire après une haute montée, un cheval qui s’arrête après un long galop, tout ce que tu voudras enfin, pourvu qu’il y ait idée de liberté, d’affranchissement et de repos, et tu te figureras moi t’écrivant. Plus je vais, et plus je me sens incapable de vivre de la vie de tous, de participer aux joies de la famille, de m’échauffer pour ce qui enthousiasme, et de me faire rougir à ce qui indigne. Je m’efforce tant que je peux de cacher le sanctuaire de mon âme : peine inutile, hélas ! les rayons percent au dehors et décèlent le Dieu intérieur. j’ai bien une sérénité profonde, mais tout me trouble à la surface. Il est plus facile de commander à son coeur qu’à son visage. Par tout ce que tu as de plus sacré, par le Vrai et par le Grand, cher et tendre Alfred, ne voyage avec personne ! avec personne ! Je voulais voir Aigues-Mortes et je n’ai pas vu Aigues-Mortes ; la Sainte-Baume et la grotte où Madeleine a pleuré, le champ de bataille de Marius, etc. Je n’ai rien vu de tout cela parce que je n’étais pas seul, je n’étais pas libre. Voilà donc deux fois que je vois la Méditerranée en épicier ! La troisième sera-t-elle meilleure ? Il va sans dire que je suis très content de mon voyage et toujours d’un caractère très jovial, ce qui peut me faciliter mon établissement si j’ai envie de me marier.

Nous avons descendu la Saône en bateau à vapeur jusqu’à Lyon et, de Lyon, le Rhône jusqu’à Avignon : il n’y a rien de triste comme ce que l’on voit là. Toutes mes mélancolies s’y réveillent. Te rappelles-tu notre retour des Andelys à Rouen et la singulière atmosphère qu’il y avait autour de nous ? Je n’ai pas touché à Fourvières les os des martyrs, parce que je ne savais pas qu’il y en eût ; mais, au confluent des deux fleuves, sur le pont, j’ai regardé l’eau couler en pensant à toi, sans savoir que tu le désirais, comme tu me le mandes par la lettre que j’ai reçue ce matin.

Tantôt, en me promenant le long des flots, je me suis récité le «mais bientôt bondissant d’une joie insensée» et la pièce de la «jeune fille». j’ai encore pensé à toi aux Arènes de Nîmes et sous les arcades du pont du Gard ; c’est-à-dire qu’en ces endroits-là je t’ai désiré avec un étrange appétit : car, loin de l’autre, il y a en nous comme quelque chose d’errant, de vague, d’incomplet.

j’irai à Nice. Je m’informerai du cimetière où est Germain et j’irai voir sa tombe.

j’ai revu les Arènes que j’avais vues pour la première fois il y a cinq ans. qu’ai-je fait depuis ? (Ce qui peut s’écrire tout aussi bien avec un point d’exclamation qu’avec un point d’interrogation.) j’ai revu mon figuier sauvage poussé dans les assises du Velarium, mais sec, sans feuilles, sans murmures. Je suis monté jusque sur les derniers gradins en pensant à tous ceux qui y ont rugi et battu des mains, et puis il a fallu quitter tout cela. Quand on commence à s’identifier avec la nature ou avec l’histoire, on en est arraché tout à coup de façon à vous faire saigner les entrailles. En allant au pont du Gard j’ai vu deux ou trois charrettes de Bohémiens. À Arles j’ai vu des fillettes exquises et, le dimanche, j’ai été à la messe pour les examiner plus à loisir. Je me suis promené dans les Arènes, sur le Théâtre, ce vieux théâtre où l’on a joué le Rudens et les Baccides, où Ballio et Labrax ont éjaculé leurs injures et éructé leurs obscénités.

À Marseille je n’ai pas retrouvé les habitants de l’hôtel Richelieu. j’ai passé devant, j’ai vu les marches et la porte ; les volets étaient fermés, l’hôtel est abandonné. À peine si j’ai pu le reconnaître. n’est-ce pas un symbole ? qu’il y a longtemps déjà que mon coeur a ses volets fermés, ses marches désertes, hôtellerie tumultueuse autrefois, mais maintenant vide et sonore comme un grand sépulcre sans cadavre ! Avec un peu de soin, de bonne volonté, je serais peut-être parvenu à découvrir où «elle» loge. Mais on m’a donné des renseignements si incomplets que j’en suis resté là. Il me manque ce qui me manque pour tout ce qui n’est pas l’Art : l’âpreté. Et d’ailleurs j’ai un dégoût extrême à revenir sur mon passé, cependant que ma curiosité impitoyable demande à tout creuser et à tout fouiller jusqu’aux dernières vases.

Je ne lis rien, je n’écris rien, je ne pense pas davantage. Écris-moi à Gênes. Soigne bien ton roman. Je n’approuve pas cette idée d’une seconde partie ; pendant que tu es en train, épuise le sujet. Condense-le en une seule ; sauf meilleur avis, je crois que c’est là le bien.

À ALFRED LE POITTEVIN. §

Gênes, 1er mai, jour de la Saint-Philippe, [1845].

j’aurais dû aller porter ma carte chez le consul français ; c’eût été un moyen de me faire bien voir du gouvernement et peut-être d’obtenir la croix d’honneur. Allons ! faisons-nous bien voir, poussons-nous, rampons, songeons à nous établir, prenons une femme, marions-nous, parvenons, etc.

Il est 9 heures du soir, on vient de tirer le coup de canon de la retraite, ma fenêtre est ouverte, les étoiles brillent, l’air est chaud. Et toi, vieux, où es-tu ? Penses-tu à moi ? j’ai eu, depuis que tu as reçu ma dernière lettre, quelques heures d’horrible angoisse où j’ai souffert comme je n’ai pas souffert depuis longtemps. Il faudra toute l’intensité intellectuelle dont tu es capable pour le sentir. Mon père a hésité à aller jusqu’à Naples. j’ai cru donc que j’irais, mais Dieu merci nous n’y allons pas ; nous revenons par la Suisse ; dans trois semaines, un mois au plus tard, nous sommes de retour à Rouen, dans ce vieux Rouen où je me suis embêté sur tous les pavés, où j’ai bâillé de tristesse à tous les coins de rue.

Comprends-tu quelle a été ma peur ? En vois-tu le sens ? Le voyage que j’ai fait jusqu’ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brute sous le rapport poétique pour désirer le prolonger plus loin. j’aurais eu à Naples une sensation trop exquise pour que la pensée de la voir gâter de mille façons ne fût pas épouvantable. Quand j’irai, je veux connaître cette vieille antiquité dans la moelle ; je veux être libre, tout à moi, seul, ou avec toi, pas avec d’autre ; je veux pouvoir coucher à la belle étoile, sortir sans savoir quand je rentrerai ; c’est alors que, sans entrave ni réticences, je laisserai ma pensée couler toute chaude parce qu’elle aura le temps de venir et de bouillir à l’aise ; je m’incrusterai dans la couleur de l’objectif et je m’absorberai en lui avec un amour sans partage. Voyager doit être un travail sérieux ; pris autrement, à moins qu’on ne se saoule toute la journée, c’est une des choses les plus amères et en même temps les plus niaises de la vie. Si tu savais tout ce qu’involontairement on fait avorter en moi, tout ce qu’on m’arrache et tout ce que je perds, tu en serais presque indigné, toi qui ne t’indignes de rien, comme «l’honnête homme» de La Rochefoucauld. j’ai vu vraiment une belle route, c’est la Corniche, et je suis maintenant dans une belle ville, une vraie belle ville, c’est Gênes. On marche sur le marbre, tout est marbre : escaliers, balcons, palais. Ses palais se touchent les uns aux autres ; en passant dans la rue on voit ces grands plafonds patriciens tout peints et dorés. Je vais beaucoup dans les églises, j’entends chanter et jouer de l’orgue, je regarde les moines, je contemple les chasubles, les autels, les statues. Il fut un temps où j’aurais fait beaucoup plus de réflexions que je n’en fais maintenant (je ne sais pas bien lesquelles) ; j’aurais peut-être plus réfléchi et moins regardé. Au contraire j’ouvre les jeux, sur tout, naïvement et simplement, ce qui est peut-être supérieur.

j’ai assisté à deux enterrements dont je te donnerai tous les détails.

À Nice je n’ai pas été au cimetière où pourrit ce pauvre des Hogues, comme j’en avais eu l’intention. Cela eût paru drôle.

Quelqu’envie donc que j’en aie eue je n’y ai pas été ; mais j’ai bien pensé à lui. j’ai regardé la mer, le ciel, les montagnes ; je l’ai regretté, aspiré. S’il reste dans l’air quelque chose de ceux qui sont morts, je me suis mêlé à lui, et son âme en a peut-être été réjouie. Je n’ai pas revu à Marseille cette bonne Mme Foucaud, mais j’ai revu sa maison, la porte et les marches pour y monter ; elles ne sont pas plus usées ; malgré tous les pas qui y sont venus, elles ont moins vieilli que moi depuis cinq ans. La nature est si calme et si éternellement jeune qu’elle m’étonne continuellement. À Toulon j’avais aussi, devant mon hôtel, les mêmes arbres et la même fontaine qui coulait de même et faisait, la nuit, son même bruit d’eau tranquille. En allant de Fréjus à Antibes, nous avons passé par l’Estérel et j’ai vu sur la droite l’immortelle auberge des Adrets ; je l’ai regardée avec religion, en songeant que c’était là d’où le grand Robert Macaire avait pris son vol vers l’avenir et qu’était sorti le plus grand symbole de l’époque, comme le mot de notre âge. On ne fait pas de ces types-là tous les jours ; depuis Don Juan je n’en vois pas d’aussi large. À propos de Don Juan, c’est ici qu’il faut venir y rêver ; on aime à se le figurer quand on se promène dans ces églises italiennes, à l’ombre des marbres, sous la lumière du jour rose qui passe à travers les rideaux rouges, en regardant les cous bruns des femmes agenouillées ; pour coiffure, elles ont toutes de grands voiles blancs et de longs pendants d’oreille en or ou en argent. Il doit être doux d’aimer là, le soir, caché derrière les confessionnaux, à l’heure où l’on allume les lampes. Mais tout cela n’est pas pour nous ; nous sommes faits pour le sentir, pour le dire et non pour l’avoir. Où en est ton roman ? Avance-t-il ? En es-tu content ? Il me tarde d’en voir l’ensemble. Ne pense qu’à l’Art, qu’à lui et qu’à lui seul, car tout est là ! Travaille, Dieu le veut ; il me semble que cela est clair.

Je m’attendais à avoir une lettre de toi à Gênes ; j’en aurais eu bien besoin ; peut-être en aurai-je ? Nous partons dans six ou sept jours, Hamard et Caroline s’embarquent pour Naples. Écris-moi de suite à Genève. Tu m’avais promis de m’écrire souvent. Mets-toi à ma place et demande-toi si tu n’aurais pas de la joie, en pays étranger, de retrouver un compatriote.

Adieu, cher Alfred, tu sais si je t’aime et si je pense à toi.

Mille adieux et embrassades.

À ALFRED LE POITTEVIN. §

Milan, 13 mai [1845].

j’ai encore quitté cette pauvre Méditerranée ! ! Je lui ai dit adieu avec un étrange serrement de coeur. Le matin que nous devions partir de Gênes, je suis sorti à 6 heures de l’hôtel comme pour aller me promener. j’ai pris une barque et j’ai été jusqu’à l’entrée de la rade pour revoir une dernière fois ces flots bleus que j’aime tant. – La mer était forte, je me laissais bercer dans la chaloupe en pensant à toi et en te regrettant. Puis, quand j’ai senti que le mal de mer pourrait bien venir, je suis revenu à terre et nous nous sommes en allés. j’en ai été si triste pendant trois jours que j’ai cru plusieurs fois que j’en crèverais ; cela est littéral. Quelqu’effort que je fisse, je ne pouvais pas desserrer les dents. Je commence à croire décidément que l’ennui ne tue pas, car je vis.

j’ai vu le champ de bataille de Marengo, celui de Novi et celui de Verceil, mais j’étais dans une pitoyable disposition que tout cela ne m’a pas ému. Je pensais toujours à ces plafonds des palais de Gênes (sous lesquels on aimerait avec tant d’orgueil). Je porte l’amour de l’antiquité dans mes entrailles, je suis touché jusqu’au plus profond de mon être quand je songe aux carènes romaines qui fendaient les vagues immobiles et éternellement ondulantes de cette mer toujours jeune. l’océan est peut-être plus beau, mais l’absence des marées qui divisent le temps en périodes régulières semble vous faire oublier que le passé est loin et qu’il y a eu des siècles entre Cléopâtre et vous. Ah ! cher vieux ! quand irons-nous nous coucher à plat ventre sur le sable d’Alexandrie, ou dormir à l’ombre sous les platanes de l’Hellespont ?

Tu dépéris d’embêtement, tu crèves de rage, tu meurs de tristesse, tu étouffes... prends patience, ô lion du désert ! Moi aussi j’ai étouffé longtemps ; les murs de ma chambre de la rue de l’Est se rappellent encore les effroyables jurons, les trépignements de pied et les cris de détresse que je poussais seul ; comme j’y ai rugi et bâillé tour à tour ! Apprends à ta poitrine à consommer peu d’air ; elle ne s’en ouvrira qu’avec une joie plus immense quand tu seras sur les grands sommets et qu’il faudra respirer les ouragans. Pense, travaille, écris, relève ta chemise jusqu’à l’aisselle et taille ton marbre, comme le bon ouvrier qui ne détourne pas la tête et qui sue, en riant, sur sa tâche. C’est dans la seconde période de la vie d’artiste que les voyages sont bons ; mais dans la première il est mieux de jeter dehors tout ce qu’on a de vraiment intime, d’original, d’individuel. Ainsi pense à ce que peut être pour toi, dans quelques années, une grande course en Orient ; laisse aller la muse sans t’inquiéter de l’homme, et tu sentiras chaque jour ton intelligence grandir d’une façon qui t’étonnera. Le seul moyen de n’être pas malheureux c’est de t’enfermer dans l’Art et de compter pour rien tout le reste ; l’orgueil remplace tout quand il est assis sur une large base. Pour moi, je suis vraiment assez bien depuis que j’ai consenti à être toujours mal. Ne crois-tu pas qu’il y a bien des choses qui me manquent et que je n’aurais pas été aussi magnanime que les plus opulents, tout aussi tendre que les amoureux, tout aussi sensuel que les effrénés ? Je ne regrette pourtant ni la richesse, ni l’amour, ni la chair, et l’on s’étonne de me voir si sage. j’ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu. Je ne demande d’ici à longtemps que cinq ou six heures de tranquillité dans ma chambre, un grand feu l’hiver, et deux bougies chaque soir pour m’éclairer. – Tu m’affliges, cher et doux ami, tu m’affliges quand tu me parles de ta mort. Songe à ce que je deviendrais. Âme errante comme un oiseau sur la terre en déluge, je n’aurais pas le moindre rocher, pas un coin de terre où reposer ma fatigue. Pourquoi vas-tu aller passer un mois à Paris ? Tu vas t’y ennuyer encore plus qu’à Rouen. Tu en reviendras plus las encore. Es-tu sûr d’ailleurs que les bains de vapeur te soient si utiles pour ta tête de Moechus ?

j’ai bien envie de voir ce que tu as fait depuis que nous sommes séparés. Dans quatre ou cinq semaines nous lirons cela ensemble, seuls, à nous, chez nous, loin du monde et des bourgeois, enfermés comme des ours et grondant sous notre triple fourrure. Je rumine toujours mon conte oriental, que j’écrirai l’hiver prochain, et il m’est venu depuis quelques jours l’idée d’un drame assez sec sur un épisode de la guerre de Corse que j’ai lu dans l’histoire de Gênes. j’ai vu un tableau de Breughel représentant la Tentation de Saint-Antoine, qui m’a fait penser à arranger pour le théâtre la Tentation de Saint-Antoine ; mais cela demanderait un autre gaillard que moi. Je donnerais bien toute la collection du Moniteur si je l’avais, et 100. 000 francs avec, pour acheter ce tableau-là, que la plupart des personnages qui l’examinent regardent assurément comme mauvais. [...]

Adieu, je t’embrasse.

À ERNEST CHEVALIER. §

Milan, 13 mai [1845].

Ne pas confondre avec Milan, frère du gros Milan, seul, de tous les Milan, fabricant de boyaux de mouton neutralisés, sans odeur, approuvés par l’Académie royale de Médecine de Paris, rue de l’Arbre-Sec, etc.

Excuse-moi d’abord, mon vieil Ernest, de ne pas t’avoir écrit. j’accepte tous les reproches de ta lettre, à laquelle je réponds de suite, et j’implore ma grâce en te promettant que tu ne manqueras pas de mes lettres à Calvi. j’imagine l’isolement dans lequel tu vas te trouver et je tâcherai de temps à autre de te distraire un peu par quelques facéties que je t’enverrai d’au delà de la mer. Hélas ! je ne suis plus si gai qu’autrefois. Je deviens vieux. Je n’ai plus cette magnifique blague qui remplissait des lettres que tu étais deux jours à lire. Ce sera plutôt à toi de m’apprendre du nouveau. Je te conseille, pour passer le temps, de travailler l’italien et l’histoire de la Corse. Je te demanderai même plus tard, quand tu seras installé, quelques renseignements que je désire. Nous ne sommes pas près de nous revoir, mon pauvre vieux. j’aurais voulu avant de nous séparer nous dire un adieu classique, j’entends souper tranquillement ensemble chez ce bon Auguste, et finir la soirée chez Mme R***, avant que tu n’ailles défendre la moralité publique. C’eût été d’un bon augure. Quand est-ce que nous nous retrouverons ? qu’arrivera-t-il d’ici là ? Il coulera bien de l’eau sous le pont, comme on dit vulgairement. Vas-tu t’en donner, des makis et du soleil ! Peut-être en auras-tu vite assez et regretteras-tu la vallée de Cléry où je t’ai fait rouler de rire. Mais le coeur humain est ainsi mosaïqué que, revenu aux Andelys, tu regretteras la Corse. Cela est de règle. Tâche toujours dans tes jours de vide et d’embêtement de ne pas céder au découragement. Sois toujours bel homme, jolie tenue, jolies manières, agréable en société, ferme sur tes talons, jarret tendu et le petit doigt sur la couture de la culotte.

Que te dirai-je de moi ? Toujours le même ! ni mieux, ni pis, au moral comme au physique. j’ai revu la Méditerranée et je l’ai quittée ; je monte en voiture le matin et j’en descends le soir. Je mange vigoureusement, par exemple ; c’est un progrès ; j’ai un appétit d’enfer. En fait d’impressions de voyage, ce que j’ai vu de mieux, c’est Gênes. Je t’engage à aller t’y promener à quelque jour que tu auras le temps. Quand on a visité ses palais, on a une telle pitié du luxe moderne qu’on est tenté de loger à l’écurie et de sortir en blouse. j’ai vu ce matin, à la bibliothèque Ambroisienne, des lettres de Mme Lucrèce Borgia et, cet après-midi, à Monza, la fameuse couronne de fer que Charlemagne et Napoléon se sont mise sur la tête.

Nous revenons par Genève et, dans quatre semaines, nous serons de retour à Rouen. Je reprendrai ma vie calme et uniforme, entre ma pipe et mon feu, sur ma table et dans mon fauteuil. Nous passerons l’été à Croisset.

Au reçu de ceci, tu calculeras la distance qu’il te faut pour me répondre, d’après les timbres de la poste. Dans 15 jours nous serons à Genève. Aussi écris-moi à Genève ; sinon, une huitaine après à Nogent, et enfin à Nogent [sic pour Rouen].

n’as-tu pas pour procureur du roi un M. Paoli, un gaillard qui boite ? Présente-lui mes compliments, s’il se souvient de moi, et dis-lui que je me rappelle avec plaisir la manière dont son frère m’a reçu. C’est celui qui habite à Piedicroce.

Adieu, vieux, porte-toi bien et donne souvent de tes nouvelles ; je t’embrasse.

À ALFRED LE POITTEVIN. §

Genève, 26 mai, lundi soir, 9 heures [1845].

j’ai vu avant-hier le nom de Byron écrit sur un des piliers du caveau où a été enfermé le prisonnier de Chillon. Cette vue m’a causé une joie exquise. j’ai plus pensé à Byron qu’au prisonnier, et il ne m’est venu aucune idée sur la tyrannie et l’esclavage. Tout le temps j’ai songé à l’homme pâle qui un jour est venu là, s’y est promené de long en large, a écrit son nom sur la pierre et est reparti. – Il faut être bien hardi ou bien stupide pour aller ensuite écrire son nom dans un séjour pareil.

Le nom de Byron est gravé de côté et il est déjà noir comme si on avait mis de l’encre dessus pour le faire ressortir ; il brille en effet sur la colonne grise et jaillit à l’oeil dès en entrant. Au-dessous du nom la pierre est un peu mangée, comme si la main énorme qui s’est appuyée là l’avait usée par son poids. Je me suis abîmé en contemplation devant ces cinq lettres.

Ce soir, tout à l’heure, j’ai été, en fumant mon cigare, me promener dans une petite île qui est sur le lac, en face de notre hôtel, et qu’on appelle l’île Jean-Jacques, à cause de la statue de Pradier qui y est. Cette île est un lieu de promenade où on fait de la musique le soir. Quand je suis arrivé au pied de la statue, les instruments de cuivre résonnaient doucement ; on n’y voyait presque plus ; le monde était assis sur des bancs, en vue du lac, au pied des grands arbres dont la cime presque tranquille se remuait pourtant. Ce vieux Rousseau se tenait immobile sur son piédestal et écoutait tout cela. j’ai frissonné ; le son des trombones et des flûtes m’allait aux entrailles. Après l’andante est venu un morceau joyeux et plein de fanfares. j’ai pensé au théâtre, à l’orchestre, aux loges pleines de femmes poudrées, à tous les tressaillements de la gloire et à ce paragraphe des Confessions : «J.-J. tu doutais, toi qui quinze ans plus tard, haletant, éperdu...» La musique a continué longtemps. Je remettais de symphonie en symphonie à rentrer chez moi ; enfin je suis parti. Aux deux bouts du lac de Genève il y a deux génies qui projettent leur ombre plus haut que celle des montagnes : Byron et Rousseau, deux gaillards, deux mâtins, qui auraient fait de bien «bons avocats».

Tu me dis que tu deviens de plus en plus amoureux de la nature ; moi, j’en deviens effréné. Je regarde quelquefois les animaux et même les arbres avec une tendresse qui va jusqu’à la sympathie ; j’éprouve presque des sensations voluptueuses rien qu’à voir, mais quand je vois bien. Il y a quelques jours, j’ai rencontré trois pauvres idiotes qui m’ont demandé l’aumône. Elles étaient affreuses, dégoûtantes de laideur et de crétinisme, elles ne pouvaient pas parler ; à peine si elles marchaient. Quand elles m’ont vu, elles se sont mises à me faire des signes pour me dire qu’elles m’aimaient ; elles me souriaient, portaient la main sur leur visage et m’envoyaient des baisers. À Pont-l’Evêque, mon père possède un herbage dont le gardien a une fille imbécile ; les premières fois qu’elle m’a vu, elle m’a également témoigné un étrange attachement. j’attire les fous et les animaux. Est-ce parce qu’ils devinent que je les comprends, parce qu’ils sentent que j’entre dans leur monde ?

Nous avons traversé le Simplon jeudi dernier. C’est, jusqu’à présent, ce que j’ai vu de plus beau comme nature. Tu sais que les belles choses ne souffrent pas de description. Je t’ai bien regretté ; j’aurais voulu que tu fusses avec moi, ou bien j’aurais voulu être dans l’âme de ces grands pins qui se tenaient tout suspendus et couverts de neige au bord des abîmes. Je cherchais mon niveau. j’ai visité à Domodossola un couvent de capucins (j’en avais déjà vu un à Gênes, et un autre, de chartreux, près de Milan). Le capucin qui nous a promenés nous a offert un verre de vin ; je lui ai donné deux cigares, et nous nous sommes séparés en nous serrant fortement les mains. Il avait l’air d’un excellent bougre. On effleure bien des amitiés en voyage ; je ne parle pas des amours.

C’est une chose singulière comme je suis écarté de la femme. j’en suis repu comme doivent l’être ceux qu’on a trop aimés. Je suis devenu impuissant par ces effluves magnifiques que j’ai trop sentis bouillonner pour les voir jamais se déverser. Je n’éprouve même vis-à-vis d’aucun jupon le désir de curiosité qui vous pousse à dévoiler l’inconnu et à chercher du nouveau.

Reste à Rouen, que je t’y trouve quand j’y serai, vers le 15 juin. Tâche d’y rester au moins jusqu’au mois d’août, que nous ayons le temps de nous dire ce que nous avons à nous dire. Je m’embête d’être seul. Sais-tu qu’il y a bien de la logique dans notre union ? Il est fort simple que le son monte en l’air et que les astres suivent leur parabole. Nous agissons de même. Uniques de notre nature, isolés dans l’immensité, c’est la Providence qui nous fait penser et sentir harmoniquement.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Croisset] Dimanche, 15 juin [1845].

Si tu t’es plaint d’attendre longtemps ma dernière lettre, celle-ci, j’espère, t’arrivera vite : on m’a remis la tienne hier et j’y réponds aujourd’hui ; voilà de l’exactitude, ou je ne m’y connais pas. Procédons par ordre, car nous avons bien des choses à nous dire. Et d’abord mon voyage. Eh bien, mon cher vieux, on [l’] eût pu désirer plus gai ; non pas que par lui-même il ne fût beau, mais c’est nous autres qui n’étions pas dans toutes les conditions voulues pour en goûter la beauté.

d’abord mon père a été pris, à peine parti de Rouen, d’un mal d’yeux opiniâtre qui le forçait, dans les villes, à garder sa chambre et à mettre des sangsues de temps à autre ; il n’en a été débarrassé qu’à Milan. Puis Caroline, qui avait bien supporté la voiture jusqu’à Toulon [...] a été reprise de douleurs dans les reins, de fatigue, si bien que ma mère se mourait d’inquiétude sur les suites de son voyage en Italie ; ce que voyant, Hamard y a renoncé, et nous sommes tous revenus ensemble par Milan, Côme, le Simplon, Genève et Besançon. j’ai eu dans notre voyage encore deux crises nerveuses ! Si je guéris, je ne guéris guère vite, ce qui est aussi peu neuf pour moi que peu consolant. Après tout, merde ! Voilà, avec ce grand mot on se console de toutes les misères humaines ; aussi je me plais à le répéter : merde, merde ! Enfin tu conçois que tout cela, joint de la part de mon père au regret de ses occupations favorites, à l’absence d’Achille qui se plaignait dans ses lettres d’être las de la clientèle, ont rendu ces deux mois pas aussi agréables qu’ils auraient dû l’être.

Du reste, si tu veux que je te parle de ce que j’ai vu, je te dirai que la Corniche est une route de 60 lieues, à faire à pied, et que j’ai été triste à crever pendant trois jours quand j’ai quitté Gênes ; car c’est une ville tout en marbre, avec des jardins remplis de roses ; l’ensemble en est d’un chic qui vous prend l’âme. En revanche, Turin est ce que je connais de plus ennuyeux au monde ; j’en excepte Bordeaux et Yvetot. Mais Milan, sa cathédrale surtout, est quelque chose de propre. Pour moi, c’est Gênes, Gênes avant tout ce que j’ai vu.

Je ne te dirai rien des trois lacs de Côme, Majeur et Genève, ni du Simplon, parce que ce serait trop long, trop difficile, et surtout trop bête de vouloir faire plus que les nommer. Deux choses qui m’ont ému, c’est le nom de Byron gravé au couteau sur le pilier de la prison de Chillon, et le salon et la chambre à coucher de ce vieux Monsieur de Voltaire à Ferney. j’ai vu aussi celle où est né Victor Hugo à Besançon. Je suis revenu enfin à Paris, où j’ai retrouvé ce brave Alfred, avec lequel j’ai fumé quelques cigares sur l’asphalte. Mais nous n’avons pas (comme tu l’as sans doute présumé déjà, dans ton odieuse immoralité), non, Monsieur ! nous n’avons pas couru les filles ensemble. Ah ! attrape ! ni chacun de notre côté, ce qui est plus fort !

Caroline et Hamard sont restés à Paris pour choisir un logement et se meubler. Ils vont habiter la capitale, comme disent les épicemares. Je reste donc seul avec mon père et ma mère, à Croisset l’été, dans ma chambre à Rouen l’hiver ; dans ma chambre ! Seulement, à Croisset, j’ai mon canot et le jardin, et puis je suis plus loin des Rouennais qui, quelque peu que je les fréquente, me pèsent aux épaules d’une façon dont les compatriotes sont seuls capables. Je vais donc me remettre, comme par le passé, à lire, à écrire, à rêvasser, à fumer. Si ma vie est douce, elle n’est pas fertile en facéties. d’ici à quelques années cependant je n’en désire pas d’autre. j’ai même envie d’acheter un bel ours (en peinture), de le faire encadrer et suspendre dans ma chambre, après avoir écrit au-dessous : Portrait de Gustave Flaubert, pour indiquer mes dispositions morales et mon humeur sociale. Le grec va marcher de nouveau et si, dans deux ans, je ne le lis pas, je l’envoie faire foutre définitivement ; car il y a longtemps que je me traîne dessus sans en rien savoir. Quand tu penseras à moi, tu pourras donc te figurer ton ami accoudé sur sa table, crachant au coin de son feu, ou ramant dans sa barque, tel que tu le connais ; je ne change pas, je suis immuable comme une botte... vernie, s’entend ! Je peux bien m’user, mais je ne dévernis pas.

Tu m’as parlé de la Corse et surtout de la partie que je connais. j’ai revu dans ta lettre ces grandes bruyères de 12 pieds que j’ai traversées à cheval en allant de Piedicroce à Saint-Pancrace. As-tu parcouru toute la plaine d’Aleria ? As-tu vu le soleil quand il reluit dessus ? Je compte y retourner plus tard, pour ressentir encore une fois ce que j’ai senti déjà. C’est là un beau pays, encore vierge du bourgeois qui n’est pas venu le dégrader de ses admirations, un pays grave et ardent, tout noir et tout rouge. Tu m’as parlé du capitaine Lorelli. Le connais-tu ? C’est un excellent homme ; tu peux lui parler de moi. Si tu vois également M. Multedo, de Nice, fais-lui mes compliments, ainsi qu’à M. Vincent Podesta (de Bastia). Le premier surtout, que je connais mieux que le second, est un des plus dignes hommes que je connaisse. Il me souvient encore, à Bastia, de deux médecins, Arrighi et Manfredi.

Te voilà donc devenu homme posé, établi, piété, investi de fonctions honorables et chargé de défendre la morale publique. Regarde-toi dans ta glace immédiatement et dis-moi si tu n’as pas une grande envie de rire. Tant pis pour toi si tu ne l’as pas ; cela prouverait que tu es déjà si encrassé dans ton métier que tu en serais devenu stupide. Exerce-le de ton mieux, ce brave métier, mais ne te prends pas au sérieux ; conserve toujours l’ironie philosophique ; pour l’amour de moi, ne te prends pas au sérieux.

Nouvelles : Baudry vient de se marier, il y a eu samedi huit jours, avec Mlle Sénard. Podesta est également marié ; Lengliné, le commis de M. Le Poittevin, s’est aussi marié ; Denouette s’est encore marié. Tout le monde se marie, si ce n’est moi ; et toi, que j’oubliais pour le quart d’heure ; mais ça t’arrivera un de ces jours, quand tu seras procureur du roi en titre. Il est de certaines fonctions où l’on est presque forcé de prendre une femme, comme il y a certaines fortunes où il serait honteux de ne pas avoir d’équipage. Allons, passons le gant blanc, tirons la bretelle, avançons-nous vers l’officier municipal, prenons une légitime... Il me tarde de te voir muni d’un Victor, d’un Adolphe ou d’un Arthur, qu’on appellera totor, dodofe ou tutur, qui sera habillé en artilleur et qui récitera des fables : maître Corbeau sur un arbre perché, etc.

Il faisait beau temps hier et de l’ombre sous les arbres verts, j’ai repensé à nos anciennes promenades, pipe au bec, à cette femme au goitre, chez laquelle nous avons pris des grogs au vin.

Jeudi, en revenant de Paris dans le chemin de fer, à Gaillon, j’ai revu la place où nous avons trouvé «un jour un boyau de mouton neutralisé sans odeur». Comme il y a longtemps de ça ! Pauvre vieux ! sais-tu que c’était beau, mes voyages de Pâques aux Andelys et la prodigieuse vigueur de blague que j’avais alors ! Quelles pipes ! Comme nous avions peu de retenue dans nos propos ! C’était plaisir. Nous bravions tout à fait l’honnêteté, comme eût dit Boileau, et nous respections peu le lecteur français.

Voici deux choses que je te demanderai : 1° Il y a à Bastia ou à Ajaccio, plus probablement à Bastia, des libraires qui ont publié des recueils de «Ballata» corses. Aurais-tu l’amabilité de m’en acheter quelques-uns ? 2° Je désirerais m’occuper de l’histoire de Sampier Ornano qui vivait vers 1560-70. Penses-tu que je puisse avoir en Corse quelque renseignement particulier sur cet homme et sur cette époque ? Je voudrais connaître l’état de la Corse de 1550 environ à 1650, la seconde moitié du XVIe siècle et la première du XVIIe environ. Si tu ne trouves rien tout de suite, je t’en reparlerai plus au long dans ma prochaine lettre.

Adieu, mon vieux bougre. Tout à toi, tu le sais.

ALFRED LE POITTEVIN. §

Croisset, mardi soir, 10 heures et demie

[fin juin-début juillet 1845].

Encore dans mon antre !

Encore une fois dans ma solitude !

À force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien ; d’ici à longtemps je ne demande pas autre chose. qu’est-ce qu’il me faut après tout ? n’est-ce pas la liberté et le loisir ? Je me suis sevré volontairement de tant de choses que je me sens riche au sein du dénûment le plus absolu. j’ai encore cependant quelques progrès à faire. Mon «éducation sentimentale» n’est pas achevée, mais j’y touche peut-être. As-tu réfléchi quelquefois, cher et tendre vieux, combien cet horrible mot «bonheur» avait fait couler de larmes ? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait plus à l’aise. Il me prend quelquefois d’étranges aspirations d’amour, quoique j’en sois dégoûté jusque dans les entrailles ; elles passeraient peut-être inaperçues, si je n’étais pas toujours attentif et l’oeil tendu à épier jouer mon coeur.

Je n’ai pas éprouvé au retour la tristesse que j’ai eue il y a cinq ans. Te rappelles-tu l’état où j’ai été pendant tout un hiver, quand je venais le jeudi soir chez toi, en sortant de chez Chéruel, avec mon gros paletot bleu et mes pieds trempés de neige que je chauffais à ta cheminée ? j’ai passé vraiment une amère jeunesse, et par laquelle je ne voudrais pas revenir ; mais ma vie maintenant me semble arrangée d’une façon régulière. Elle a des horizons moins larges, hélas ! moins variés surtout, mais peut-être plus profonds parce qu’ils sont plus restreints. Voilà devant moi mes livres sur ma table, mes fenêtres sont ouvertes, tout est tranquille ; la pluie tombe encore un peu dans le feuillage, et la lune passe derrière le grand tulipier qui se découpe en noir sur le ciel bleu sombre. j’ai réfléchi aux conseils de Pradier ; ils sont bons. Mais comment les suivre ? Et puis où m’arrêterais-je ? Je n’aurais qu’à prendre cela au sérieux et jouir tout de bon ; j’en serais humilié ! C’est ce qu’il faudrait pourtant et c’est ce que je ne ferai pas. Un amour normal, régulier, nourri et solide, me sortirait trop hors de moi, me troublerait, je rentrerais dans la vie active, dans la vérité physique, dans le sens commun enfin, et c’est ce qui m’a été nuisible toutes les fois que j’ai voulu le tenter. d’ailleurs, si cela devait être, cela serait.

qu’est-ce que tu bâtis à Paris, toi ? Te promènes-tu sur l’asphalte en pensant à moi ? As-tu été revoir ces vieux sauvages ? Nous avons passé une bonne soirée ensemble, quoique si courte ! Toutes les fois que j’entre à Paris, j’y respire à l’aise, comme si je rentrais dans mon royaume ; et toi ?

Quel jour reviens-tu ? Le sieur Du Camp m’arrivera la semaine prochaine. Tu tâcheras de venir passer, trois ou quatre jours de suite, quelques heures dans l’après-midi et nous relirons mon roman. Je ne serai pas fâché pour mon propre compte de revoir l’effet qu’il me fera à six mois de distance.

Adieu, Carissimo, réponds-moi de suite comme tu me l’as promis.

As-tu vu souvent Du Camp ? qu’est-ce que vous avez dit de bon ?

ERNEST CHEVALIER. §

Croisset [13 août 1845].

Je commençais vraiment à ne savoir que penser de toi, mon brave substitut, car tu as été bien longtemps à me répondre. «Est-il assassiné», me disais-je, «enlevé, ravi, ou l’a-t-on violé, et ensuite, ne pouvant plus supporter le poids d’une existence désormais flétrie, aurait-il plongé dans son sein le fer homicide ?» C’est pour te dire qu’une autre fois je t’engage à m’envoyer tes réponses plus promptement, car j’avais peur que tu ne fusses malade et j’hésitais à écrire aux Andelys pour avoir de tes nouvelles.

Eh bien ! des nouvelles, je n’en sais guère, car je vis comme un ours, comme une huître à l’écalle [sic]. À propos d’huître, j’ai lu tantôt dans Shakespeare que l’âme est une huître enfermée dans le corps, qui est son écalle, qu’elle trame avec peine. Ainsi la comparaison n’est pas si mauvaise. Voilà donc ce que je sais de plus intéressant à te narrer. Je crois (c’est mon père qui croit avoir reçu un billet de faire part) que notre ami intime le sieur Malleux est marié. Hé hé hé ! qu’en dis-tu ? Il pleut des mariages, il grêle des hyménées, c’est un déluge de morale ! […]

[…] Ce que je redoute étant la passion, le mouvement, je crois, si le bonheur est quelque part, qu’il est dans la stagnation ; les étangs n’ont pas de tempêtes. Mon pli est à peu près pris, je vis d’une façon réglée, calme, régulière, m’occupant exclusivement de littérature et d’histoire. j’ai repris le grec, que je continue avec persévérance, et mon maître Shakespeare, que je lis toujours avec un amour toujours croissant. Je n’ai jamais passé d’années meilleures que les deux qui viennent de s’écouler, parce qu’elles ont été les plus libres, les moins gênées dans leur entournure. j’y ai sacrifié beaucoup, à cette liberté ; j’y sacrifierais plus encore. Ma santé n’est ni pire, ni meilleure ; c’est long, long, bien long, pauvre vieux ; non pas pour moi mais pour les miens, pour ma mère que cette maladie use lentement et rend plus malade que moi.

Ah ! la maison n’est plus gaie comme par le passé ; ma soeur est mariée, mes parents se font vieux, et moi aussi ; tout cela s’use ! On y blaguait bien, à ce bon Hôtel-Dieu, il s’y passait de bons jeudis autrefois ; tant que tu vivras, j’en suis sûr, tu te les rappelleras avec douceur.

j’ai eu dernièrement la visite de Du Camp qui est resté trois semaines ici. Le jour qu’il est arrivé, Panofka et Maurice me sont arrivés à l’improviste. Je les ai menés le lendemain faire un petit déjeuner, chez l’ami Jay, dont ils ont été assez satisfaits. Le soir Panofka nous a joué du violon. Tu sauras que Jay a inventé un nouveau plat qu’il a décoré de notre nom, c’est un entremets sucré, un pudding à la Flaubert.

Ah, j’oubliais de te dire que «l’homme aux études historiques» est décoré de la Croix d’honneur. Je ne l’ai pas vu depuis qu’il a le ruban, mais il me viendra faire une visite d’ici à quelques jours. j’ai envie de le voir enrubanné ! Dainez, surnommé Pue-ventre, va tenir une pension en collaboration avec Preisser. Comme tout cela est beau ! Bourlet n’est pas encore au comble de ses voeux. Que dis-tu de sa constance ! On le trouvera quelque jour mort […] dans son lit, tout raide et droit comme un lapin gelé.

Adieu, vieux ; n’oublie pas ce que je t’ai demandé. Je compte sur ta HAUTE intelligence. Combien de temps restes-tu aux vacances ? Aurai-je le plaisir de t’envisager ?

Addio.

ALFRED LE POITTEVIN. §

Croisset [août 1845].

j’analyse toujours le théâtre de Voltaire ; c’est ennuyeux, mais ça pourra m’être utile plus tard. On y rencontre néanmoins des vers étonnamment bêtes. Je fais toujours un peu de grec ; j’ai fini l’Égypte d’Hérodote ; dans trois mois j’espère l’entendre bien et dans un an, avec de la patience, Sophocle. Je lis aussi Quinte-Curce. Quel gars que cet Alexandre ! Quelle plastique dans sa vie ! Il semble que ce soit un acteur magnifique improvisant continuellement la pièce qu’il joue. j’ai vu dans une note de Voltaire qu’il lui préférait les Marc-Aurèle, les Trajan, etc. Que dis-tu de ça ? Je te montrerai plusieurs passages de Quinte-Curce qui, je crois, auront ton estime, entre autres l’entrée à Persépolis et le dénombrement des troupes de Darius. j’ai terminé aujourd’hui le Timon d’Athènes de Shakespeare. Plus je pense à Shakespeare, plus j’en suis écrasé. Rappelle-moi de te parler de la scène où Timon casse la tête à ses parasites avec les plats de la table.

Nous serons voisins cet hiver, pauvre vieux ; nous pourrons nous voir tous les jours, nous ferons des scénarios. Nous causerons ensemble à ma cheminée, pendant que la pluie tombera ou que la neige couvrira les toits. Non, je ne me trouve pas à plaindre quand je songe que j’ai ton amitié, que nous avons des heures libres ou entières à passer ensemble. Si tu venais à me manquer, que me resterait-il ? qu’aurais-je dans ma vie intérieure, c’est-à-dire la vraie ?

Réponds-moi de suite ; tu devrais m’écrire plus souvent et plus longuement. j’ai lu hier soir, dans mon lit, le premier volume de Le rouge et le noir, de Stendhal ; il me semble que c’est d’un esprit distingué et d’une grande délicatesse. Le style est français ; mais est-ce là le style, le vrai style, ce vieux style qu’on ne connaît plus maintenant ?

ERNEST CHEVALIER. §

Croisset, 21 septembre [1845].

Je suis aise, mon bon Ernest, de te savoir si près de moi. Si j’étais libre, j’irais moi-même te voir pour ne pas priver ta mère du temps que, je l’espère, tu lui déroberas pour moi. Viens, ne fût-ce qu’un après-midi ; prends un convoi du matin, tu seras rentré le soir aux Andelys. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, pauvre vieux. Nous devons avoir bien des choses à nous dire. Je te remercie de la lettre de Lorelli ; je lui répondrai.

Adieu, je t’attends d’un moment à l’autre.

Tout à toi.

Mille choses aux tiens.

ALFRED LE POITTEVIN. §

Croisset, septembre 1845.

j’ai grande envie de voir ton histoire de la Botte merveilleuse et ton choeur de Bacchantes, et le reste. – Travaille, travaille, écris, écris tant que tu pourras, tant que ta muse t’emportera. C’est là le meilleur coursier, le meilleur carrosse pour se voiturer dans la vie. La lassitude de l’existence ne nous pèse pas aux épaules quand nous composons. Il est vrai que les moments de fatigue et de délassement qui suivent n’en sont que plus terribles ; mais tant pis ! Mieux vaut deux verres de vinaigre et un verre de vin qu’un verre d’eau rougie. Pour moi, je ne sens plus ni les emportements chaleureux de la jeunesse, ni ces grandes amertumes d’autrefois. Ils se sont mêlés ensemble et cela fait une teinte universelle où tout se trouve broyé et confondu.

j’observe que je ne ris plus guère et que je ne suis plus triste. Je suis mûr. Tu parles de ma sérénité, cher vieux, et tu me l’envies. Il est vrai qu’elle peut étonner. Malade, irrité, en proie mille fois par jour à des moments d’une angoisse atroce, sans femmes, sans vie, sans aucun des grelots d’ici-bas, je continue mon oeuvre lente comme le bon ouvrier qui, les bras retroussés et les cheveux en sueur, tape sur son enclume sans s’inquiéter s’il pleut ou s’il vente, s’il grêle ou s’il tonne. Je n’étais pas comme cela autrefois. Ce changement s’est fait naturellement. Ma volonté aussi y a été pour quelque chose. Elle me mènera plus loin, j’espère. Tout ce que je crains, c’est qu’elle ne faiblisse, car il y a des jours où je suis d’une mollesse qui me fait peur. Enfin je crois avoir compris une chose, une grande chose, c’est que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans l’idée, et pas ailleurs. Cherche quelle est bien ta nature, et sois en harmonie avec elle. «Sibi constat», dit Horace. Tout est là. Je te jure que je ne pense pas à la gloire, et pas beaucoup à l’Art. Je cherche à passer le temps de la manière la moins ennuyeuse, et je l’ai trouvée. Fais comme moi romps avec l’extérieur, vis comme un ours – un ours blanc – envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n’est ton intelligence. Il y a maintenant un si grand intervalle entre moi et le reste du monde, que je m’étonne parfois d’entendre dire les choses les plus naturelles et les plus simples. Le mot le plus banal me tient parfois en singulière admiration. Il y a des gestes, des sons de voix dont je ne reviens pas, et des niaiseries qui me donnent presque le vertige. As-tu quelquefois écouté attentivement des gens qui parlaient une langue étrangère que tu n’entendais pas ? j’en suis là. À force de vouloir tout comprendre, tout me fait rêver. Il me semble pourtant que cet ébahissement-là n’est pas de la bêtise. Le bourgeois par exemple est pour moi quelque chose d’infini. Tu ne peux pas t’imaginer ce que l’affreux désastre de Monville m’a donné. Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps.

Voilà ! chaque jour ressemble à l’autre. Il n’y a pas un qui puisse se détacher dans mon souvenir. n’est-ce pas sage ? Je vais m’occuper de régler un peu mon conte oriental ; mais c’est rude. – Je n’ai pas continué ce bon philosophe chinois ; ça m’ennuyait. Je le reprendrai dans quelque temps. On n’y trouve pas souvent de ces belles choses comme les ailes de l’oiseau. t’y exerces-tu ? j’ai lu le Cours de littérature dramatique du grand homme qui s’appelle Saint-Marc Girardin. C’est bon à connaître pour savoir jusqu’où peuvent aller la bêtise et l’impudence. Voilà encore un de ceux auxquels j’aurais fait arracher la peau et couler du plomb dans le ventre, pour leur apprendre la rhétorique. Tout le monde ici va assez bien. Adieu, réponds-moi vite.

À ACHILLE FLAUBERT. §

Tréport, vendredi 26 [septembre 1845].

Nous voilà piétés au Tréport depuis hier soir. C’est un pays charmant, c’est-à-dire c’est une mer superbe, car le pays par lui-même est assez laid ; mais la mer, mon vieux, la mer ! Trouville est enfoncé. Nous te regrettons tous ; cela gâte un peu le plaisir que nous avons à être ici. Il y a des rochers superbes, un ciel tout bleu et presque asiatique, tant le soleil brille ; enfin nous sommes enchantés.

Le vénérable père Parain reste avec nous jusqu’à dimanche matin. Vous le verrez dimanche soir ; revêtu du twine anglais, il se promène sur la jetée d’un air maritime, interroge les pêcheurs, assiste à la vente du poisson et rêve à faire de l’effet quand il sera de retour à Nogent.

Nous sommes logés chez Michel Laumeille et Catherine Legris son épouse, baigneurs brevetés de S. A. R. le comte de Paris ; car il n’est question que de la famille royale. On en est tanné ; un patriote ne saurait vivre longtemps dans un semblable pays. Le sieur Wall, ami de l’infâme ravisseur de nos libertés publiques, nous a pilotés dans le château d’Eu et a mis à notre disposition le canot des souverains. Nous en avons profité déjà pour venir d’Eu ici, mais nous ne ferons pas de promenade en mer. Caroline a toujours son mal de gorge ; elle s’en plaint surtout la nuit. Papa souffre de temps en temps des dents ; cependant il va bien ; ses yeux sont en bon état et le facies est meilleur qu’en partant de Rouen. Ma mère a eu ce matin la migraine ; elle est levée et pense que ça va diminuer. – Quant à moi, mon vieux, je vais bien ; je me suis ce matin fait la barbe avec ma main droite, quoique, le séton me tiraillant et la main ne pouvant se plier, j’aie eu quelque mal.

Il a été question de Baptiste. Voici où en sont les choses : papa, qui trouve qu’on doit avoir de la reconnaissance pour les gens qui vous ont servi longtemps, veut à toute force l’employer ; mais la bourgeoise a formellement dit qu’elle ne voulait pas de son épouse ni de lui à la maison ; on l’emploierait de temps à autre pour faire des journées ; j’ai fait observer qu’il vaudrait mieux prendre, pour aider le jardinier, un homme du pays qui pût avoir soin du canot, qui sût le diriger quand nous ne voudrions pas ramer nous-mêmes. La question en est restée là.

Papa te prie, d’acheter ou de charger V. O. d’acheter un cent de bon trèfle ou de luzerne pour sa jument. n’oublie pas cette commission ; il tient à ce qu’elle soit faite.

Adieu, mon cher Achille ; embrasse bien pour moi et pour nous tous ta bonne femme et ton joli enfant. Adieu, nous vous regrettons et pensons à vous ; portez-vous bien et donnez-nous de vos nouvelles.

Tout à toi. TON FRÈRE.

1846 §

À MAXIME DU CAMP. §

Rouen, [20] mars 1846.

Hamard sort de ma chambre où il sanglotait debout, au coin de ma cheminée. Ma mère est une statue qui pleure. Caroline parle, sourit, nous caresse, nous dit à tous des mots doux et affectueux ; elle perd la mémoire ; tout est confus dans sa tête : elle ne savait pas si c’était moi ou Achille qui était parti pour Paris. Quelle grâce il y a dans les malades, et quels singuliers gestes ! Le petit enfant tette et crie. Achille ne dit rien et ne sait que dire. Quelle maison ! quel enfer ! Et moi ! j’ai les yeux secs comme un marbre. C’est étrange. Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon coeur âcres et dures ; elles s’y cristallisent à mesure qu’elles y viennent. Il semble que le malheur est sur nous et qu’il ne s’en ira qu’après s’être gorgé de nous. Encore une fois je vais revoir les draps noirs et j’entendrai l’ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent les escaliers. j’aime mieux n’avoir pas d’espoir et entrer au contraire par la pensée dans le chagrin qui va venir. Marjolin arrive ce soir ; que fera-t-il ? Adieu ! j’ai eu hier un pressentiment que, quand je te reverrais, je ne serais pas gai.

À MAXIME DU CAMP. §

Croisset, mars 1846 [23 ou 24 mars].

Je n’ai pas voulu que tu vinsses ici ; j’ai redouté ta tendresse. j’avais assez de la vue de Hamard sans la tienne. Peut-être eusses-tu été encore moins calme que nous. Dans quelques jours je t’appellerai et je compte sur toi. C’est hier, à onze heures, que nous l’ayons enterrée, la pauvre fille. On lui a mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. j’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds. Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil. Je me suis penché dessus, j’y ai entré la tête, et j’ai senti le plomb me plier sous les mains. C’est moi qui l’ai fait mouler. j’ai vu les grosses pattes de ces rustres la manier et la recouvrir de plâtre. j’aurai sa main et sa face. Je prierai Pradier de me faire son buste et je le mettrai dans ma chambre. j’ai à moi son grand châle bariolé, une mèche de cheveux, la table et le pupitre sur lequel elle écrivait. Voilà tout ; voilà tout ce qui reste de ceux que l’on a aimés ! Hamard a voulu venir avec nous. Arrivés là-haut, dans ce cimetière derrière les murs duquel j’allais en promenade avec le collège, Hamard sur les bords de la fosse s’est agenouillé et lui a envoyé des baisers en pleurant. La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré ; tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus, – c’était la place de la tête – pour le faire entrer. j’étais debout, à côté, mon chapeau à la main ; je l’ai jeté en criant. Je te dirai le reste de vive voix, car j’écrirais trop mal tout cela. j’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. j’ai voulu te raconter ce qui précède, pensant que cela te ferait plaisir. Tu as assez d’intelligence et tu m’aimes assez pour comprendre ce mot «plaisir» qui ferait rire les bourgeois. – Nous voilà revenus à Croisset depuis dimanche. Quel voyage ! seul avec ma mère et l’enfant qui criait ! La dernière fois que j’en étais parti, c’était avec toi ; tu t’en souviens. Des quatre qui y habitaient, il en reste deux. Les arbres n’ont pas encore de feuilles, le vent souffle, la rivière est grosse ; les appartements sont froids et dégarnis. Ma mère va mieux qu’elle ne pourrait aller. Elle s’occupe de l’enfant de sa fille, la couche dans sa chambre, la berce, la soigne, le plus qu’elle peut. Elle tâche de se refaire mère ; y arrivera-t-elle ? La réaction n’est pas encore venue et je la crains fort. Je suis accablé, abruti ; j’aurais bien besoin de reprendre ma vie calme ; car j’étouffe d’ennui et d’agacement. Quand retrouverai-je ma pauvre vie d’art tranquille et de méditation longue ! Je ris de pitié sur la vanité de la volonté humaine, quand je songe que voilà six ans que je veux me remettre au grec et que les circonstances sont telles que je n’en suis pas encore arrivé aux verbes.

Adieu, cher Maxime, je t’embrasse tendrement.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Croisset], 5 avril [1846].

Eh bien, pauvre vieux, encore un ! Tu n’as pas eu le temps de répondre à la lettre où je te parlais de la mort de mon père, que je t’en envoie une autre où je te parle de celle de ma soeur ! La prochaine sera peut-être pour te dire celle de ma mère ! Qui sait ! Je m’attends à tout ; je suis comme un pavé de grande route : le malheur marche sur moi et piétine à plaisir.

Quel changement depuis que nous ne nous sommes vus ! Mon père parti d’abord ; puis elle ensuite, ma pauvre Caroline que j’aimais tant, dont j’étais si fier ! Tu l’as connue toi, mon bon Ernest ; nous avons joué ensemble autrefois, quand nous étions enfants. Ton souvenir est lié au sien dans toutes les scènes tendres qui me reviennent maintenant à l’esprit.

Si tu étais là, que de choses j’aurais à te dire ! mon vieil ami, mon vieux camarade, toi qu’elle confondait dans ses jeux et qu’elle ne distinguait pas de son frère.

Quelques jours avant de mourir, elle a parlé de toi dans son délire ; elle croyait que tu étais à la maison. Elle parlait aussi de son père, elle s’étonnait de ne le pas voir. Comme elle a souffert ! comme elle a souffert ! Tantôt elle poussait des cris déchirants ou geignait douloureusement. Il n’y a ni mot ni description qui te puisse donner une idée de l’état de ma mère... j’ai un triste pressentiment sur son compte, et malheureusement je suis payé pour croire à mes pressentiments.

Écris-moi donc longuement, souvent, le plus longuement possible. Où est le temps où nous nous voyions tous les jours ? Nos pauvres jeudis du collège, où sont-ils ?

Adieu, je t’embrasse bien tendrement.

Fais-moi le plaisir d’envoyer la lettre ci-jointe en y mettant l’adresse. C’est pour Lorelli ; je ne lui avais pas encore répondu.

À EMMANUEL VASSE. §

[Croisset], 5 avril 1846.

Quand tu m’as quitté la dernière fois, quand tu m’as vu repartir pour Rouen, tu t’es dit sans doute que, le temps venant, les jours s’écoulant, ma douleur allait passer, que je me consolerais à la longue de la mort de mon père et que je finirais enfin par rentrer dans le calme dont il y a si longtemps que je suis privé. Ah oui ! du calme ! Y en a-t-il pour les pavés de la grande route qui sont broyés par les roues des chariots ? Y en a-t-il pour l’enclume ?

En plaçant ma vie au delà de la sphère commune, en me retirant des ambitions et des vanités vulgaires pour exister dans quelque chose de plus solide, j’avais cru que j’obtiendrais, sinon le bonheur, du moins le repos. Erreur ! Il y a toujours en nous l’homme, avec toutes ses entrailles et les attaches puissantes qui le relient à l’humanité. Personne ne peut échapper à la douleur. j’en sais quelque chose. Notre dernier malheur a été encore plus horrible que l’autre, en ce qu’il était moins prévu, moins probable. Et puis, voir mourir un être jeune, dans toute la plénitude de sa beauté et de son intelligence, c’est quelque chose qui révolte ; on éprouve le sentiment d’une atroce injustice.

Reste toujours comme tu es, ne te marie pas, n’aie pas d’enfants, aie le moins d’affections possible, offre le moins de prise à l’ennemi.

j’ai vu de près ce qu’on appelle le bonheur et j’ai retourné sa doublure ; c’est une dangereuse manie que de vouloir le posséder.

Écris-moi quelquefois, tiens-moi au courant de tes travaux ; je ne sais maintenant quand j’irai à Paris. Adieu.

À MAXIME DU CAMP. §

[Croisset], 7 avril 1846.

j’ai pris une feuille de grand papier avec l’intention de t’écrire une longue lettre ; peut-être ne vais-je pas t’envoyer trois lignes ; c’est comme ça viendra. Le temps est gris, la Seine est jaune, le gazon est vert ; les arbres ont à peine des feuilles, elles commencent ; c’est le printemps, l’époque de la joie et des amours. – «Mais il n’y a pas plus de printemps dans mon coeur que sur la grande route, où le hâle fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillons.» – Te rappelles-tu où cela est ? C’est de Novembre. j’avais dix-neuf ans quand j’ai écrit cela, il y a bientôt six ans. C’est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. j’ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C’était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu’elle est à faire vomir. Je ne me plains pas de cela, du reste ; mes derniers malheurs m’ont attristé, mais ne m’ont pas étonné. Sans rien ôter à la sensation, je les ai analysés en artiste. Cette occupation a mélancoliquement récréé ma douleur. Si j’avais attendu de meilleures choses de la vie, je l’aurais maudite ; c’est ce que je n’ai pas fait. Tu me regarderais peut-être comme un homme sans coeur, je te disais que ce n’est pas l’état présent que je considère comme le plus pitoyable de tous. Dans le temps que je n’avais à me plaindre de rien, je me trouvais bien plus à plaindre. Après tout, cela tient peut-être à l’exercice. À force de s’élargir pour la souffrance, l’âme en arrive à des capacités prodigieuses ; ce qui la comblait naguère à la faire crever en couvre à peine le fond maintenant. j’ai au moins une consolation énorme, une base sur laquelle je m’appuie ; c’est celle-ci : je ne vois plus ce qui peut m’arriver de fâcheux. Il y a la mort de ma mère que je prévois plus ou moins prochaine ; mais, avec moins d’égoïsme, je devrais l’appeler pour elle. Y a-t-il de l’humanité à secourir les désespérés ? As-tu réfléchi combien nous sommes organisés pour le malheur ? On s’évanouit dans la volupté, jamais dans la peine. Les larmes sont pour le coeur ce que l’eau est pour les poissons. Je suis résigné à tout, prêt à tout ; j’ai serré mes voiles et j’attends le grain, le dos tourné au vent et la tête sur ma poitrine. On dit que les gens religieux endurent mieux que nous les maux d’ici-bas. Mais l’homme convaincu de la grande harmonie, celui qui espère le néant de son corps, en même temps que son âme retournera dormir au sein du grand Tout pour animer peut-être le corps des panthères ou briller dans les étoiles, celui-là non plus n’est pas tourmenté. On a trop vanté le bonheur mystique. Cléopâtre est morte aussi sereine que saint François. Je crois que le dogme d’une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l’envie de lui rattraper quelque chose. – C’est hier que l’on a baptisé ma nièce. l’enfant, les assistants, moi, le curé lui-même qui venait de dîner et était empourpré, ne comprenaient pas plus l’un que l’autre ce qu’ils faisaient. En contemplant tous ces symboles insignifiants pour nous, je me faisais l’effet d’assister à quelque cérémonie d’une religion lointaine, exhumée de la poussière. C’était bien simple et bien connu, et pourtant je n’en revenais pas d’étonnement. Le prêtre marmottait au galop un latin qu’il n’entendait pas ; nous autres, nous n’écoutions pas ; l’enfant tenait sa petite tête nue sous l’eau qu’on lui versait ; le cierge brûlait et le bedeau répondait : Amen ! Ce qu’il y avait de plus intelligent à coup sûr, c’étaient les pierres qui avaient autrefois compris tout cela et qui peut-être en avaient retenu quelque chose.

Je vais me mettre à travailler, enfin ! enfin ! j’ai envie, j’ai espoir de piocher démesurément et longtemps. Est-ce d’avoir touché du doigt la vanité de nous-mêmes, de nos plans, de notre bonheur, de la beauté, de la bonté, de tout ? mais je me fais l’effet d’être borné et bien médiocre. Je deviens d’une difficulté artiste qui me désole ; je finirai par ne plus écrire une ligne. Je crois que je pourrais faire de bonnes choses ; mais je me demande toujours à quoi bon ? C’est d’autant plus drôle que je ne me sens pas découragé ; je rentre, au contraire, plus que jamais dans l’idée pure, dans l’infini. j’y aspire, il m’attire ; je deviens brahmane, ou plutôt je deviens un peu fou. Je doute fort que je compose rien cet été. Si c’était quelque chose, ce serait du théâtre. Mon conte oriental est remis à l’année prochaine, peut-être à la suivante et peut-être à jamais. Si ma mère meurt, mon plan est fait : je vends tout et je vais vivre à Rome, à Syracuse, à Naples. Me suis-tu ? Mais fasse le ciel que je sois un peu tranquille ! Un peu de tranquillité, grand Dieu ! un peu de repos ; rien que cela ; je ne demande pas de bonheur. Tu me parais heureux ; c’est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en lambeaux ; quand on veut s’en recouvrir, tout part au vent, et l’on reste empêtré dans ces guenilles froides que l’on avait jugées si chaudes.

À MAXIME DU CAMP. §

Avril 1846.

l’ennui n’a pas de cause ; vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c’est ne pas le comprendre. Il fut un temps où je regorgeais d’éléments de bonheur et où j’étais véritablement très à plaindre ; les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l’on porte sur son chapeau. Je sais ce que c’est que le vide. Mais qui sait ? La grandeur y est peut-être ; l’avenir y germe. Prends garde seulement à la rêverie : c’est un vilain monstre qui attire et qui m’a déjà mangé bien des choses. C’est la sirène des âmes ; elle chante, elle appelle ; on y va et l’on n’en revient plus. j’ai grande envie, ou plutôt grand besoin de te voir. j’ai mille choses à te dire, et de tristes ! Il me semble que je suis maintenant dans un état inaltérable. C’est une illusion sans doute, mais je n’ai plus que celle-là, si c’en est une. Quand je pense à tout ce qui peut survenir, je ne vois pas ce qui pourrait me changer ; j’entends le fond, la vie, le train ordinaire des jours ; et puis je commence à prendre une habitude du travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de huit à dix heures par jour ; et si l’on me dérange, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse ; le canot n’est seulement pas à flot. j’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne, que j’ai toujours rêvée, commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. j’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant, d’un autre côté, je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. Il est singulier comme, depuis la mort de mon père et de ma soeur, j’ai perdu tout amour d’illustration. Les moments où je pense aux succès futurs de ma vie d’artiste sont les moments exceptionnels. Je doute bien souvent si jamais je ferai imprimer une ligne. Sais-tu que ce serait une belle idée que celle du gaillard qui, jusqu’à cinquante ans, n’aurait rien publié et qui, d’un seul coup, ferait paraître, un beau jour, ses oeuvres complètes et s’en tiendrait là ? Hélas ! je rêve aussi, je rêve, comme toi, de grands voyages, et je me demande si dans dix ans, dans quinze ans, ce ne serait pas plus sage que de rester à Paris à faire l’homme de lettres, à faire le pied de grue devant le comité des Français, à saluer messieurs les critiques, à me disputer avec mes éditeurs et à payer des gens pour écrire ma biographie parmi les grands hommes contemporains. Un artiste qui serait vraiment artiste et pour lui seul, sans préoccupation de rien, cela serait beau ; il jouirait peut-être démesurément. Il est probable que le plaisir qu’on peut avoir à se promener dans une forêt vierge ou à chasser le tigre est gâté par l’idée qu’on doit en faire une description bien arrangée pour plaire à la plus grande masse de bourgeois possible. Je vis seul, très seul, de plus en plus seul. Mes parents sont morts ; mes amis me quittent ou changent. «Celui, dit Çakia Mouni, qui a compris que sa douleur vient de l’attachement, se retire dans la solitude comme le rhinocéros.» Oui, comme tu le dis, la campagne est belle, les arbres sont verts, les lilas sont en fleurs ; mais de cela, comme du reste, je ne jouis que par ma fenêtre. Tu ne saurais croire comme je t’aime ; de plus en plus l’attachement que j’ai pour toi augmente. Je me cramponne à ce qui me reste, comme Claude Frollo suspendu au-dessus de l’abîme. Tu me parles de scénario ; envoie-moi celui que tu veux me montrer. Alfred Le Poittevin s’occupe de tout autre chose ; c’est un bien drôle d’être. j’ai relu l’Histoire Romaine de Michelet ; non ! l’antiquité me donne le vertige. j’ai vécu à Rome, c’est certain, du temps de César ou de Néron. As-tu pensé quelquefois à un soir de triomphe, quand les légions rentraient, que les parfums brûlaient autour du char du triomphateur et que les rois captifs marchaient derrière ? Et le cirque ! C’est là qu’il faut vivre vois-tu ; on n’a d’air que là et on a de l’air poétique, à pleine poitrine, comme sur une haute montagne, si bien que le coeur vous en bat ! Ah ! quelque jour, je m’en donnerai une saoulée avec la Sicile et la Grèce. En attendant, j’ai des clous aux jambes et je garde le lit.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Croisset], 4 juin [1846], jeudi soir.

Pauvre vieux ! je sais bien qu’à 300 lieues de moi il y a des yeux pleins de larmes quand les miens pleurent, un coeur gros d’angoisses quand le mien se déchire. Je comprends, je plains ton isolement, la solitude d’affections où tu te trouves ; je souhaite comme toi et pour toi que tu reviennes en France. Il faut espérer que d’ici à quelque temps on te fera cette grâce ou plutôt cette justice, car tu commences vraiment à avoir mérité de l’avancement pour l’embêtement que te donnent tes fonctions. n’est-ce pas qu’il faut avoir demeuré à l’étranger pour aimer son pays ? et n’avoir plus de famille pour en sentir le prix ? j’attends avec impatience les vacances pour pouvoir passer ensemble quelques bonnes heures. Ma pauvre mère te reverra avec bien du plaisir : elle te reverra avec joie, car tu es mêlé à trop de choses tendres du temps de son bonheur pour que tu ne lui sois pas cher. n’aimons-nous pas à retrouver sur les gens, et même sur les meubles et les vêtements, quelque chose de ceux qui les ont approchés, aimés, connus, ou usés ?

Des nouvelles de ce qui se passe ici, je vais t’en donner. Achille a le logement de l’Hôtel-Dieu. Le voilà en pied et avec la plus belle position médicale de la Normandie. Nous autres, nous vivons à Croisset, d’où je ne sors [pas] et où je travaille le plus que je peux, ce qui n’est pas beaucoup, mais un acheminement à plus. l’hiver, nous passerons quatre mois à Rouen. Nous y avons pris un logement au coin de la rue de Buffon. Notre déménagement est à peu près fini, Dieu merci ! c’est encore là une triste besogne. j’y ai une chambre assez propre, avec un petit balcon pour fumer la pipe matinale.

Veux-tu que je t’apprenne quelque chose qui va te faire pousser un Oh ! avec plusieurs points d’exclamation ? C’est le mariage, de qui ? d’un jeune homme de ta connaissance – pas de moi, rassure-toi ; mais bien d’un nommé Le Poittevin avec Mlle de Maupassant. Ici tu vas te livrer à l’étonnement et à la rêverie [...]. Les «justes noces» se feront dans, je crois, une quinzaine. Le contrat a dû être signé mardi dernier. Après le mariage, on fera un voyage en Italie et l’hiver prochain on habitera Paris. En voilà encore un de perdu pour moi ; et doublement, puisqu’il se marie d’abord et ensuite puisqu’il va vivre ailleurs. Comme tout s’en va ! comme tout s’en va ! Les feuilles repoussent aux arbres ; mais pour nous, où est le mois de mai qui nous rende les belles fleurs enlevées et les parfums mâles de notre jeunesse ? Cela te fait-il le même effet ? mais je me fais à moi-même l’effet d’être démesurément âgé et plus vieux qu’un obélisque. j’ai vécu énormément et il est probable que, quand j’aurai soixante ans je me trouverai très jeune ; c’est là ce qu’il y a d’amèrement farce.

Ma pauvre mère est toujours désolée. Tu n’as pas l’idée d’un pareil chagrin. S’il y a un Dieu, il faut avouer qu’il n’est pas toujours dans des accès de bonhomie. Madame Mignot m’a écrit ce matin pour me dire qu’elle viendrait passer quelques jours ici prochainement ; je lui en ai une grande reconnaissance. Mon courage faiblit quelquefois à porter tout seul le fardeau de ce grand désespoir, que rien n’allège. Adieu, cher vieil ami, je t’embrasse de tout mon coeur. Ton vieux.

À EMMANUEL VASSE. §

4 juin, jeudi soir [1846].

Je te remercie beaucoup, mon cher ami, de me tenir au courant de tes travaux ; j’y prends, je t’assure, une part bien vive. Ce que j’aime en toi, c’est que tu les continues avec persévérance et âpreté, choses rares à notre époque où petits et grands ne travaillent que par fragments, sans avoir les uns ni la vue, les autres ni le courage de l’ensemble. La méthode, tout est là dans les oeuvres scientifiques et c’est ce qui manque même aux plus belles de notre génération. Je compatis, comme un homme qui y a passé, aux misères de ta vie extérieure, c’est-à-dire au boulet que tu traînes sous le nom de Ministère de la marine royale et des colonies.

Mais tu as encore quelques heures libres, rêveuses et remplies le soir ; combien n’en ont pas ! Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas d’un calme exquis, et comme d’une brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de l’ennui du bureau ?

Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l’existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ! Quand il se mêle à cela un peu de poésie ou d’entrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître. Je suis bien curieux de voir ta rédaction et je te sais bon gré de me demander là-dessus mes avis ; tout ce que je pourrai faire pour cela je le ferai, non pas par complaisance, mais par plaisir. Entreprise et continuée avec tant de conscience, il ne peut manquer d’y avoir beaucoup de bon dans ton oeuvre ; le tout est de faire saillir tout ce que tu sais, de mettre en relief ce que tu vois.

Pour moi, malgré les chagrins, les soucis, les embarras d’un tas d’affaires, je travaille assez raisonnablement, c’est-à-dire environ huit heures par jour. Je fais du grec, de l’histoire ; je lis du latin, je me culotte un peu de ces braves anciens pour lesquels je finis par avoir un culte artistique ; je m’efforce de vivre dans le monde antique ; j’y arriverai, Dieu aidant.

Ne sortant jamais et ne voyant personne, j’ai jugé sensé de me faire meubler un cabinet à ma guise, duquel je ne compte sortir d’ici à longtemps, à moins que le vent ne me pousse ailleurs.

d’ici à quelques jours il est probable que j’irai à Paris passer une huitaine ; je t’y verrai bien entendu. Achille, grâce un peu à mes soins, soit dit sans présomption diplomatique, a obtenu le logement de l’Hôtel-Dieu, le service de chirurgie de mon père, sauf peu de chose, et la moitié de la chaire de clinique. Voilà un gars heureux ! et servi par les circonstances ; il le méritait certainement, mais le nom de mon père a été un bon génie qui l’a couvert de ses ailes.

Adieu, mon vieux, continue à travailler sans préoccupation du reste de l’univers ; l’égoïsme intellectuel est peut-être l’héroïsme de la pensée. À bientôt j’espère. Tout à toi.

À LOUISE COLET. §

Mardi soir, minuit. [4 Août 1846].

Il y a douze heures, nous étions encore ensemble ; hier à cette heure-ci, je te tenais dans mes bras... t'en souviens-tu ? Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Tes petites pantoufles sont là pendant que je t'écris ; je les ai sous les yeux, je les regarde. Je viens de ranger, tout seul et bien enfermé, tout ce que tu m'as donné ; tes deux lettres sont dans le sachet brodé ; je vais les relire quand j'aurai cacheté la mienne. Je n'ai pas voulu prendre pour t'écrire mon papier à lettres ; il est bordé de noir ; que rien de triste ne vienne de moi vers toi ! Je voudrais ne te causer que de la joie et t'entourer d'une félicité calme et continue pour te payer un peu de tout ce que tu m'as donné à pleines mains dans la générosité de ton amour. J'ai peur d'être froid, sec, égoïste, et Dieu sait pourtant ce qui, à cette heure, se passe en moi. Quel souvenir ! et quel désir ! Ah ! nos deux bonnes promenades en calèche ! Qu'elles étaient belles, la seconde surtout avec ses éclairs ! Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes, et le balancement des ressorts ; nous étions seuls, heureux. Je contemplais ta tête dans la nuit ; je la voyais malgré les ténèbres ; tes yeux t'éclairaient toute la figure. Il me semble que j'écris mal ; tu vas lire ça froidement ; je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ; pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre ; tu le feras, n'est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l'écriture ? Comme moi, en regardant tes petites pantoufles brunes, je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait et qu'elles en étaient chaudes... le mouchoir est dedans [...]

Ma mère m'attendait au chemin de fer ; elle a pleuré en me voyant revenir. Toi, tu as pleuré en me voyant partir. Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d'un lieu sans qu'il en coûte des larmes des deux côtés ! C'est d'un grotesque bien sombre. J'ai retrouvé ici les gazons verts, les arbres grands et l'eau coulant comme lorsque je suis parti. Mes livres sont ouverts à la même place ; rien n'est changé. La nature extérieure nous fait honte ; elle est d'une sérénité désolante pour notre orgueil. N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien. Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre coeur tant qu'il enflera la voile ; qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils... ma foi tant pis ! Nous verrons...

Et ce bon X... qu'a-t-il dit de l'envoi ? Nous avons ri hier au soir. C'était tendre pour nous, gai pour lui, bon pour nous trois. J'ai lu, en venant, presque un volume. J'ai été touché à différentes places. Je te causerai de ça plus au long. Tu vois bien que je ne suis pas assez recueilli, la critique me manque tout à fait ce soir. J'ai voulu seulement t'envoyer encore un baiser avant de m'endormir, te dire que je t'aimais. À peine t'ai-je eu quittée, et à mesure que je m'éloignais, ma pensée revolait vers toi. Elle courait plus vite que la fumée de la locomotive qui fuyait derrière nous (il y a du feu dans la comparaison - pardon de la pointe). Allons, un baiser, vite, tu sais comment, de ceux que dit l'Arioste, et encore un, oh encore ! encore et puis, ensuite, sous ton menton, à cette place que j'aime sur ta peau si douce, sur ta poitrine où je place mon coeur.

Adieu, adieu.

Tout ce que tu voudras de tendresses.

À LOUISE COLET. §

Jeudi soir, 11 heures. [6 Août 1846].

Ta lettre de ce matin est triste, et d'une douleur résignée. Tu m'offres de m'oublier si cela me plaît. Tu es sublime. Je te savais bonne, excellente, mais je ne te savais pas si grande. Je te le répète : tu m'humilies, par la comparaison que je fais de toi à moi. Sais-tu que tu me dis des choses dures ? et ce qu'il y a de pire, c'est que c'est moi qui les ai provoquées. Tu me rends donc la pareille ; c'est une représaille. Ce que je veux de toi ? Je n'en sais rien. Mais, ce que je veux moi, c'est t'aimer, t'aimer mille fois plus. Oh ! si tu pouvais lire dans mon coeur, tu verrais la place où je t'ai mise ! Je vois que tu souffres plus que tu ne l'avoues ; tu t'es guindée pour écrire cette lettre. N'est-ce pas que tu as bien pleuré avant ? Elle est brisée ; on y sent une lassitude de chagrin et comme l'écho affaibli d'une voix qui a sangloté. Avoue-le ; dis-moi de suite que tu étais dans un mauvais jour, que c'est parce que ma lettre t'avait manqué. Sois franche ; ne fais pas la fière ; ne fais pas comme j'ai trop fait. Ne retiens pas tes larmes ; ça vous retombe sur le coeur, vois-tu, et ça y fait des trous profonds. J'ai une pensée qu'il faut que je te dise : je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t'en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j'en ai l'air ? Là-dessus, tu sais, chacun s'illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d'autres. Qui sait ? Et puis c'est encore là un mot qu'on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu'on veut dire. Qui ne l'est pas, égoïste, d'une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain, jusqu'à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. Chacun jouit à sa mode et pour lui seul ; les uns en réfléchissant l'action sur eux-mêmes, en s'en faisant la cause, le centre et le but, les autres en conviant le monde entier au festin de leur âme. Il y a là la différence des prodigues et des avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. Quant à l'égoïsme ordinaire, tel qu'on l'entend, quoiqu'il me répugne démesurément à l'esprit, j'avoue que, si je pouvais l'acheter, je donnerais tout pour l'avoir. Être bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ; mais si la première nous manque, tout est perdu. Il y a aussi un autre bonheur, oui il y en a un autre, je l'ai vu, tu me l'as fait sentir ; tu m'as montré dans l'air ses reflets illuminés ; j'ai vu chatoyer à mes regards le bas de son vêtement flottant. Voilà que je tends les mains pour le saisir... et toi-même tu commences à remuer la tête et à douter si ce n'est pas une vision (quelle sotte manie j'ai de parler en métaphores qui me disent rien !). Mais je veux dire qu'il me semble que toi aussi, tu as de la tristesse au coeur, et de cette profonde qui ne vient de rien et qui, tenant à la substance même de l'existence, est d'autant plus grande que celle-ci est plus remuée. Je t'en avais avertie, ma misère est contagieuse. J'ai la gale ! Malheur à qui me touche ! Oh ! ce que tu m'as écrit ce matin est lamentable et douloureux. Je me suis imaginé ta pauvre figure triste en songeant à moi, triste à cause de moi. Hier j'étais si bien, confiant, serein, joyeux comme un soleil d'été entre deux ondées. Ta mitaine est là. Elle sent bon, il me semble que je suis encore à humer ton épaule et la douce chaleur de ton bras nu. Allons ! Voilà des idées de volupté et de caresses qui me reprennent, mon coeur bondit à ta pensée. Je convoite tout ton être, j'évoque ton souvenir pour qu'il assouvisse ce besoin qui crie au fond de mes entrailles ; que n'es-tu pas là ! Mais lundi, n'est-ce pas ? J'attends la lettre de Phidias. S'il m'écrit, tout se passera comme il est convenu.

Sais-tu à quoi je pense ? À ton petit boudoir où tu travailles, où... (ici pas de mot, les trois points en disent plus que toute l'éloquence du monde). Je revois la pâleur de ta tête sérieuse, quand tu te tenais par terre dans mes genoux... et la lampe ! Oh ! ne la casse pas, laisse-là ; allume-la tous les soirs, ou plutôt à de certains jours solennels de ta vie intérieure, quand tu entameras quelque grand travail ou que tu le finiras. Une idée ! J'ai de l'eau du Mississipi. Elle a été rapportée à mon père par un capitaine de vaisseau, qui la lui a donnée comme un grand présent. Je veux, quand tu auras fait quelque chose que tu trouveras beau, que tu te laves les mains avec ; ou bien je la répandrai sur ta poitrine pour te donner le baptême de mon amour. Je divague, je crois ; je ne sais ce que je disais avant de penser à cette bouteille. C'était la lampe, n'est-ce pas ? Oui, je l'aime, j'aime ta maison, tes meubles, tout, si ce n'est l'affreuse caricature à l'huile qui est dans ta chambre à coucher. Je pense aussi à cette vénérable Catherine qui nous servait pendant le dîner, aux plaisanteries de Phidias, à tout, à mille détails, mais qui m'amusent. Mais sais-tu les deux postures où je te revois toujours ? C'est dans l'atelier, debout, posant, le jour t'éclairant de côté, quand je te regardais, que tu me regardais aussi ; et puis le soir, à l'hôtel, je te vois couchée sur mon lit, les cheveux répandus sur mon oreiller, les yeux levés au ciel, blême, les mains jointes, m'envoyant des paroles folles. Quand tu es habillée, tu es fraîche comme un bouquet. Dans mes bras je te trouve d'une douceur chaude qui amollit et qui enivre. Et moi, dis-moi comment je t'apparais. De quelle façon mon image vient-elle se dresser sous tes yeux ?... Quel pauvre amant je fais, n'est-ce pas ! Sais-tu que ce qui m'est arrivé avec toi ne m'est jamais arrivé ? (j'étais si brisé depuis trois jours et tendu comme la corde d'un violoncelle). Si j'avais été homme à estimer beaucoup ma personne, j'aurais été amèrement vexé. Je l'étais pour toi. Je craignais de ta part des suppositions odieuses pour toi ; d'autres peut-être auraient cru que je les outrageais. Elles m'auraient jugé froid, dégoûté ou usé. Je t'ai su gré de cette intelligence spontanée qui ne s'étonnait de rien, quand moi je m'étonnais de cela comme d'une monstruosité inouïe. Il fallait donc que je t'aimasse, et fort, puisque j'ai éprouvé le contraire de ce que j'avais été à l'abord de toutes les autres, n'importe lesquelles. Tu veux faire de moi un païen, tu le veux, ô ma muse ! toi qui as du sang romain dans le sang. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore ; ils rêvaient des jours heureux, pleins d'amours, juteux pour leurs coeurs comme la treille mûre que l'on presse avec les mains. J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ? Les cris de joie d'Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d'un pauvre coeur d'enfant. Hélas ! non, je ne suis pas un homme antique ; les hommes antiques n'avaient pas de maladies de nerfs comme moi ! Ni toi non plus, tu n'es ni la Grecque, ni la Latine ; tu es au delà : le romantisme y [a] passé. Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela, mais le gâter, y mettre la douleur. Le coeur humain ne s'élargit qu'avec un tranchant qui le déchire. Tu me dis ironiquement, à propos de l'article du Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage. Oh non ! J'aime les vaincus ; mais j'aime aussi les vainqueurs. Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c'est vrai. Quant à l'idée de la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non ! la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives, et qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? où vais-je ? comme dirait un poète tragique de l'école de Delille ; en Orient, le diable m'emporte ! Adieu, ma sultane !... N'avoir pas seulement à t'offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir dormir dans ma couche ! Quel ennui ! Mais je t'offrirai tous ceux de mon coeur. Adieu, un long, un bien long baiser, et d'autres encore.

À LOUISE COLET. §

[Samedi 8 Août 1846.]

Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie ; je m'ennuie à mourir. J'ai un vide inouï dans le coeur. Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité, et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire ; ton amour m'a rendu triste. Je vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t'avoir connue, pour toi, pour moi ensuite, et cependant ta pensée m'attire sans relâche. J'y trouve une douceur exquise. Ah ! qu'il eût mieux valu en rester à notre première promenade ! Je me doutais de tout cela ! Quand, le lendemain, je ne suis pas venu chez Phidias, c'est que je me sentais déjà glisser sur la pente. J'ai voulu m'arrêter ; qu'est-ce qui m'y a poussé ? Tant pis ! tant mieux ! Je n'ai pas reçu du ciel une organisation facétieuse. Personne plus que moi n'a le sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi, ce qui est rare. Je fais de l'art parce que ça m'amuse, mais je n'ai aucune foi dans le beau, pas plus que dans le reste. Aussi l'endroit de ta lettre, pauvre amie, où tu me parles de patriotisme m'aurait bien fait rire, si j'avais été dans une disposition plus gaie. Tu vas croire que je suis dur. Je voudrais l'être. Tous ceux qui m'abordent s'en trouveraient mieux, et moi aussi dont le coeur a été mangé comme l'est à l'automne l'herbe des prés par tous les moutons qui ont passé dessus. Tu n'as pas voulu me croire quand je t'ai dit que j'étais vieux. Hélas ! oui, car tout sentiment qui arrive dans mon âme s'y tourne en aigreur, comme le vin que l'on met dans les vases qui ont trop servi. Si tu savais toutes les forces internes qui m'ont épuisé, toutes les folies qui m'ont passé par la tête, tout ce que j'ai essayé et expérimenté en fait de sentiments et de passions, tu verrais que je ne suis pas si jeune. C'est toi qui es enfant, c'est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m'humilies par la grandeur de ton amour. Tu méritais mieux que moi. Que la foudre m'écrase, que toutes les malédictions possibles tombent sur moi si jamais je l'oublie ! Te mépriser ? m'écris-tu, parce que tu t'es donnée trop tôt à moi ! As-tu pu le penser ? Jamais, jamais, quoi que tu fasses, quoi qu'il arrive ! Je te suis dévoué pour la vie, à toi, à ta fille, à ceux que tu voudras. C'est là un serment ; retiens-le, uses-en. Je le fais parce que je puis le tenir.

Oui je te désire et je pense à toi. Je t'aime plus que je ne t'aimais à Paris. Je ne puis plus rien faire ; toujours je te revois dans l'atelier, debout près de ton buste, les papillottes remuantes sur tes épaules blanches, ta robe bleue, ton bras, ton visage, que sais-je ? tout. Tiens ! maintenant la force me circule dans le sang. Il me semble que tu es là ; je suis en feu, mes nerfs vibrent... tu sais comment... tu sais quelle chaleur ont mes baisers.

Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter «pour toujours». Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes, et que les spectacles tristes m'affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au dehors ; une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel. Quand j'avais une famille, j'ai souvent souhaité n'en avoir pas, pour être plus libre, pour aller vivre en Chine ou chez les sauvages. Maintenant que je n'en ai plus, je la regrette et je m'accroche aux murs où son ombre reste encore. D'autres seraient fiers de l'amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l'aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu'en ses replis les plus intimes ; mais cela me fait défaillir le coeur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : Elle m'aime et moi, qui l'aime aussi, je ne l'aime pas assez. Si elle ne m'avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu'elle verse ! Pardonne-moi ceci, pardonne-le moi au nom de tout ce que tu m'as fait goûter d'ivresse. Mais j'ai le pressentiment d'un malheur immense pour toi. J'ai peur que mes lettres ne soient découvertes, qu'on apprenne tout. Je suis malade de toi.

Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant : toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais que j'ai les caresses féroces. N'importe, j'aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l'exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage... Qui sait ? tu me remercieras peut-être plus tard d'avoir eu le courage de n'être pas plus tendre. Ah ! si j'avais vécu à Paris, si tous les jours de ma vie avaient pu se passer près de toi, oui, je me laisserais aller à ce courant sans crier au secours. J'aurais trouvé en toi pour mon coeur, mon corps et ma tête, un assouvissement quotidien qui ne m'eût jamais lassé. Mais séparés, destinés à nous voir rarement, c'est affreux, quelle perspective ! et que faire pourtant... je ne conçois pas comment j'ai fait pour te quitter. C'est bien moi, cela ! C'est bien dans ma pitoyable nature ; tu ne m'aimerais pas, j'en mourrais, tu m'aimes et je suis à t'écrire de t'arrêter. Ma propre bêtise me dégoûte moi-même ; c'est que, de tous les côtés que je me retourne, je ne vois que malheur ! J'aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés, et non comme un torrent qui la ravage ; mon souvenir aurait fait tressaillir ta chair et sourire ton coeur. Ne me maudis jamais ! va, je t'aurai bien aimée, avant que je ne t'aime plus. Moi, je te bénirai toujours ; ton image me restera toute imbibée de poésie et de tendresse, comme l'était hier la nuit dans la vapeur laiteuse de son brouillard argenté.

Ce mois-ci je t'irai voir, je te resterai un grand jour entier. Avant quinze jours, douze même, je serai à toi. Que Phidias m'écrive, et j'accours ; c'est convenu. Est-il remis de sa colère, ce bon Phidias ? A-t-il compris le sens du cadeau ? Tâche de lui bien faire entendre que c'était pour le faire rire et rêver, et lui rendre un peu de satisfaction qu'il nous avait causée.

Tu veux que je t'envoie quelque chose de moi. Non, tu trouverais tout trop bien. Ne m'as-tu pas assez donné, sans y joindre tes éloges littéraires ? Tu veux donc achever de me rendre fat ! Et puis je n'ai rien de lisible ; tu ne t'y reconnaîtrais pas, au milieu des ratures et des renvois, n'ayant rien fait recopier. N'as-tu pas peur de te gâter le style en me fréquentant ? Tu voudrais que je publiasse quelque chose tout de suite ; tu m'exciterais ; tu finirais par faire que je me prendrais au sérieux (ce dont le ciel me garde !). Autrefois la plume courait sur mon papier avec vitesse ; elle y court aussi maintenant, mais elle le déchire. Je ne peux pas faire une phrase, je change de plume à toute minute, parce que je n'exprime rien de ce que je veux dire. Tu viendras à Rouen avec Phidias, tu feras semblant de m'y rencontrer et tu me feras une visite ici. Cela te satisfera mieux que toutes les descriptions possibles. Alors tu penseras à mon tapis et à la grande peau d'ours blanc sur laquelle je me couche dans le jour, comme moi je pense à ta lampe d'albâtre, quand je regardais sa lumière mourante onduler sur le plafond. Avais-tu compris, ce soir-là, que je m'étais donné ce terme ? Car je n'osais pas ; je suis timide, va, malgré mon cynisme, à cause de lui peut-être. Je m'étais dit : j'attendrai jusqu'à ce que la bougie soit éteinte. Oh ! quel oubli de tout ! quelle exclusion du reste du monde ! Comme elle était douce la peau de ton corps nu, ... ! et quelle joie hypocrite je savourais, dans mon dépit, pendant que les autres étaient là et qu'ils ne s'en allaient pas ! Je me souviendrai toujours de l'air de ta tête quand tu étais à mes genoux, par terre, et de ton sourire ivre quand tu m'as ouvert la porte et que nous nous sommes quittés. Je suis descendu dans les ténèbres, sur la pointe du pied, comme un voleur. N'en étais-je pas un ? Et tous sont-ils aussi heureux, quand ils fuient chargés de leur butin ?

Je te dois une explication franche de moi-même, pour répondre à une page de ta lettre qui me fait voir les illusions que tu as sur mon compte. Il serait lâche à moi (et la lâcheté est un vice qui me dégoûte sous quelque face qu'il se montre) de les faire durer plus longtemps.

Le fonds de ma nature est, quoi qu'on dise, le saltimbanque. J'ai eu dans mon enfance et ma jeunesse un amour effréné des planches. J'aurais été peut-être un grand acteur, si le ciel m'avait fait naître plus pauvre. Encore maintenant, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la forme, pourvu qu'elle soit belle et rien au delà. Les femmes qui ont le coeur trop ardent et l'esprit trop exclusif ne comprennent pas cette religion de la beauté, abstraction faite du sentiment. Il leur faut toujours une cause, un but. Moi, j'admire autant le clinquant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure en ce qu'elle est triste. Il n'y a pour moi dans le monde que les beaux vers, les phrases bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées. Au delà, rien. J'aurais mieux aimé être Talma que Mirabeau, parce qu'il a vécu dans une sphère de beauté plus pure. Les oiseaux en cage me font tout autant pitié que les peuples en esclavage. De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute. Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité ou rien, c'est absolument la même chose. Quant à ce progrès, j'ai l'entendement obtus pour les idées peu claires. Tout ce qui appartient à ce langage m'assomme démesurément. Je déteste assez la tyrannie moderne parce qu'elle paraît bête, faible et timide d'elle-même, mais j'ai un culte profond pour la tyrannie antique que je regarde comme la plus belle manifestation de l'homme qui ait été. Je suis avant tout l'homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. J'ai songé longtemps et très sérieusement (ne va pas rire, c'est le souvenir de mes plus belles heures) à aller me faire renégat à Smyrne. À quelque jour j'irai vivre loin d'ici, et l'on n'entendra plus parler de moi. Quant à ce qui d'ordinaire touche les hommes de plus près, et ce qui pour moi est secondaire, en fait d'amour physique, je l'ai toujours séparé de l'autre. Je t'ai vu railler cela l'autre jour à propos de ***, c'était mon histoire. Tu es bien la seule femme que j'ai aimée et que j'ai (sic) eue. Jusqu'alors j'allais calmer sur d'autres les désirs donnés par d'autres. Tu m'as fait mentir à mon système, à mon coeur, à ma nature peut-être, qui, incomplète d'elle-même, cherche toujours l'incomplet.

J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire, sans lui (sic) toucher ; et j'ai été près de trois ans ensuite sans sentir mon sexe. J'ai cru un moment que je mourrais ainsi, j'en remerciais le Ciel. Je voudrais n'avoir ni corps ni coeur, ou plutôt je voudrais être crevé, car la mine que je fais ici-bas est d'un ridicule exagéré. C'est là ce qui me rend défiant et timide de moi-même.

Tu es la seule à qui j'aie osé vouloir plaire et peut-être la seule à qui j'ai (sic) plu. Merci, merci. Mais me comprendras-tu jusqu'au bout, supporteras-tu le poids de mon ennui, mes caprices, mes abattements et mes retours emportés ? Tu me dis par exemple de t'écrire tous les jours, et si je ne le fais, tu vas m'accuser. Eh bien, l'idée que tu veux une lettre chaque matin m'empêchera de le faire. Laisse-moi t'aimer à ma guise, à la mode de mon être, avec ce que tu appelles mon originalité. Ne me force à rien, je ferai tout. Comprends-moi et ne m'accuse pas. Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. Qu'est-ce que cela me coûterait ? Mais j'aime mieux rester en dessous qu'au-dessus de la vérité de mon coeur.

Les Numides, dit Hérodote, ont une coutume étrange. On leur brûle tout petits la peau du crâne avec des charbons, pour qu'ils soient ensuite moins sensibles à l'action du soleil qui est dévorante dans leurs pays. Aussi sont-ils, de tous les peuples de la terre, ceux qui se portent le mieux. Songe que j'ai été élevé à la Numide. N'avait-on pas beau jeu à leur dire : «Vous ne sentez rien, le soleil même ne vous chauffe pas». Oh ! n'aie pas peur : pour avoir du cal au coeur il n'en est pas moins bon. Eh bien non ! En me sondant, je ne me trouve pas meilleur que mon voisin. J'ai seulement assez de perspicacité et quelque délicatesse dans les manières. Voilà le soir qui vient. J'ai passé mon après-midi à t'écrire. À 18 ans, à mon retour du Midi, j'ai écrit pendant six mois des lettres pareilles à une femme que je n'aimais pas. C'était pour me forcer à l'aimer, pour faire du style sérieux, et ici c'est tout le contraire ; le parallélisme est accompli. Encore un dernier mot : j'ai à Paris un homme à mes ordres, dévoué jusqu'à la mort, actif, brave, intelligent, une grande et héroïque nature aux volontés de la mienne. En cas de besoin, compte sur lui comme sur moi. J'attends demain tes vers, dans quelques jours tes deux volumes. Adieu, pense à moi ; oui, embrasse ton bras. Tous les soirs ce sont tes oeuvres que je lis. J'y recherche des traces de toi-même, j'en trouve quelquefois.

Adieu, adieu ; je mets ma tête sur tes seins et je te regarde de bas en haut, comme une madone.

 

11 heures du soir

Adieu, je ferme ma lettre. C'est l'heure où, seul et pendant que tout dort, je tire le tiroir où sont mes trésors. Je contemple tes pantoufles, ton mouchoir, tes cheveux, ton portrait, je relis tes lettres, j'en respire l'odeur musquée. Si tu savais ce que je sens maintenant !... dans la nuit mon coeur se dilate et une rosée d'amour le pénètre !

Mille baisers, mille, partout, partout.

À LOUISE COLET. §

Nuit de samedi au dimanche, minuit. [9 Août 1846].

Le ciel est pur ; la lune brille. J'entends des marins chanter qui lèvent l'ancre pour partir avec le flot qui va venir. Pas de nuages, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l'ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies, et l'odeur de la nuit m'arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu ? Es-tu à ta fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ? Il y a huit jours que s'est passée notre belle promenade au bois de Boulogne. Quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres, sans doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous ç'a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre coeur. C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j'étais riche, j'achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise, sans jamais plus m'en servir. Oui, je reviendrai, et bientôt, car je pense à toi toujours, toujours, je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois comme un cri d'amour. Je te l'ai dit, je crois, que c'était ta voix surtout que j'aimais.

J'ai attendu ce matin le facteur une grande heure sur le quai. Il était aujourd'hui en retard. Que cet imbécile-là, avec son collet rouge, a sans le savoir fait battre de coeurs ! Merci de ta bonne lettre, mais ne m'aime pas tant, ne m'aime pas tant, tu me fais mal ! Laisse-moi t'aimer, moi ; tu ne sais donc pas qu'aimer trop, ça porte malheur à tous deux ; c'est comme les enfants que l'on a trop caressés étant petits, ils meurent jeunes ; la vie n'est pas faite pour cela ; le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.

Ma mère a été hier et avant-hier dans un état affreux, elle avait des hallucinations funèbres. J'ai passé mon temps auprès d'elle. Tu ne sais pas ce que c'est que le fardeau d'un tel désespoir à porter seul. Souviens-toi de cette ligne, si jamais tu te trouves la plus malheureuse de toutes les femmes. Il y en a une qui l'est plus qu'on ne peut l'être, le degré au-dessus est la mort ou la folie furieuse.

Avant de [te] connaître j'étais calme, je l'étais devenu. J'entrais dans une période virile de santé morale. Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m'a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique. Pour avoir eu ce que j'ai eu, il a fallu que quelque chose, antérieurement, se soit passé d'une façon assez tragique dans la boîte de mon cerveau. Puis tout s'est rétabli ; j'avais vu clair dans les choses, et dans moi-même, ce qui est plus rare. Je marchais avec la rectitude d'un système particulier fait pour un cas spécial. J'avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu'il n'y avait pas jusqu'alors d'époque dans mon existence où j'aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait que c'était maintenant que j'étais à plaindre. Tu es venue du bout de tes doigts remuer tout cela. La vieille lie a rebouilli, le lac de mon coeur a tressailli. Mais c'est pour l'Océan que la tempête est faite ! Des étangs quand on les trouble il ne s'exhale que de malsaines odeurs. Il faut que je t'aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains, et marche dessus pour effacer l'empreinte que j'y ai laissée. Allons, ne te fâche pas.

Non, je t'embrasse, je te baise. Je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais ; j'en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n'en pouvoir user, tant j'en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d'amour carnassier et déchirant ; je ne sais pas si c'est aimer. C'est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le coeur, en moi, qui est impuissant.

La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m'as cru jeune et je suis vieux. J'ai souvent causé avec des vieillards des plaisirs d'ici-bas, et j'ai toujours été étonné de l'enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu'ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d'être, et ils me répétaient : À votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! Qu'on ôte l'exaltation nerveuse, la fantaisie de l'esprit, l'émotion de la minute, il me restera peu. Voilà l'homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en saisir l'intensité métaphysique. Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n'aurait pas été troublée, qu'un jour viendra où nous nous séparerons (et je m'en indigne d'avance). Alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres, et j'ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi.

D'autres fois, hier par exemple, quand j'ai eu clos ma lettre, ta pensée chante, sourit, se colore et danse comme un feu joyeux qui vous envoie des couleurs diaprées et une tiédeur pénétrante. Le mouvement de ta bouche quand tu parles se reproduit dans mon souvenir, plein de grâce, d'attrait, irrésistible, provocant ; ta bouche, toute rose et humide, qui appelle le baiser, qui l'attire à elle avec une aspiration sans pareille [...]

Un an, deux ans, dix, qu'est-ce que cela importe ? Tout ce qui se mesure passe, tout ce qui se compte a un terme.

Il n'y a, en fait d'infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d'eau, et le coeur à cause de ses larmes. Par là seul il est grand, tout le reste est petit. Est-ce que je mens ? Réfléchis, tâche d'être calme. Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l'humanité peuvent s'y donner rendez-vous ; elles y vivront comme des hôtes.

Tu me parles de travail ; oui, travaille, aime l'Art. De tous les mensonges, c'est encore le moins menteur. Tâche de l'aimer d'un amour exclusif, ardent, dévoué. Cela ne te faillira pas. L'Idée seule est éternelle et nécessaire. Il n'y en a plus, de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l'esprit étaient l'instrument aveugle de l'appétit du Beau, organes de Dieu par lesquels il se prouvait à lui-même. Pour ceux-là le monde n'était pas ; personne n'a rien su de leurs douleurs ; chaque soir ils se couchaient tristes, et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné, comme nous contemplons des fourmilières.

Tu me juges en femme. Dois-je m'en plaindre ? Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l'esprit, du style... Moi ! moi ! Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t'échappe, et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. Que n'en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c'est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C'est elle pourtant qui t'aime ! est-il possible ! c'est celle-là). Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir. Mais, au contraire, me montant toujours à ton niveau, est-ce que la fatigue ne va pas te prendre ?... Quand j'étais enfant, j'ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus, ni moins ; le bon sens m'a poussé tard, mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d'une seule ligne de moi et, si cela arrive, ce ne sera pas avant dix ans au moins.

Je ne sais pas comment j'ai été entraîné à te lire quelque chose, passe-moi cette faiblesse. Je n'ai pas pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N'étais-je pas sûr du succès ? quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre ; elle m'a ému ; mais je ne veux rien publier. C'est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure. Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigu qui se cache au fond des bois pour n'être entendue que d'elle-même. Si un jour je parais, ce sera armé de toutes pièces, mais je n'en aurai jamais l'aplomb. Déjà mon imagination s'éteint, ma verve baisse, ma phrase m'ennuie moi-même, et si je garde celles que j'ai écrites, c'est que j'aime m'entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. Je vais les revoir quelquefois dans le grenier où ils sont, et je songe au temps où ils étaient neufs et à tout ce que j'ai fait en les portant.

À propos ! nous étrennerons donc la robe bleue ensemble. Je tâcherai d'arriver un soir vers six heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l'un de l'autre, pour voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais ! Ton coeur est une source intarissable, tu m'y fais boire à flots, il m'inonde, il me pénètre, je m'y noie. Oh ! que ta tête était belle, toute pâle et frémissante sous mes baisers ! Mais comme j'étais froid ! Je n'étais occupé qu'à te regarder ; j'étais surpris, charmé. C'est maintenant, si je t'avais... Allons, je vais revoir tes pantoufles. Ah ! elles ne me quitteront jamais celles-là ! Je crois que je les aime autant que toi. Celui qui les a faites ne se doutait pas du frémissement de mes mains en les touchant. Je les respire ; elles sentent la verveine et une odeur de toi qui me gonfle l'âme.

Adieu ma vie, adieu mon amour, mille baisers partout. Que Phidias m'écrive, je viens. Cet hiver il n'y aura pas moyen de nous voir ; mais je viendrai à Paris pour trois semaines au moins. Adieu, je t'embrasse là où je t'embrasserai, là où j'ai voulu ; j'y mets ma bouche. Je me roule sur toi.

Mille baisers. Oh ! donne-m'en ! Donne-m'en !

À LOUISE COLET. §

Dimanche matin 10 heures. [9 Août 1846].

Enfant, ta folie t'emporte. Calme-toi ; tu t'irrites contre toi-même, contre la vie. Je t'avais bien dit que j'avais plus de raison que toi. Crois-tu aussi que je ne sois pas à plaindre ? Ménage tes cris, ils me déchirent. Que veux-tu faire ? puis-je quitter tout et aller vivre à Paris ? C'est impossible. Si j'étais entièrement libre, j'irais ; oui, car toi étant là, je n'aurais pas la force de m'exiler, projet de ma jeunesse et qu'un jour j'accomplirai. Car je veux vivre dans un pays où personne ne m'aime, ni ne me connaisse, où mon nom ne fasse rien tressaillir, où ma mort, où mon absence ne coûte pas une larme. J'ai été trop aimé, vois-tu, tu m'aimes trop. Je suis rassasié de tendresses, et j'en veux toujours, hélas ! Tu me dis que c'est un amour banal qu'il me fallait : il ne m'en fallait aucun, ou le tien, car je ne puis en rêver un plus complet, plus entier, plus beau. Il est maintenant dix heures, je viens de recevoir ta lettre et d'envoyer la mienne, celle que j'ai écrite cette nuit. À peine levé, je t'écris encore sans savoir ce que je vais te dire. Tu vois bien que je pense à toi. Ne m'en veux pas quand tu ne recevras pas de lettres de moi. Ce n'est pas ma faute. Ces jours-là sont ceux où je pense peut-être le plus à toi. Tu as peur que je ne sois malade, chère Louise. Les gens comme moi ont beau être malades, ils ne meurent pas. J'ai eu toute espèce de maladies et d'accidents : des chevaux tués sous moi, des voitures versées, et jamais je n'ai été écorché. Je suis fait pour vivre vieux, et pour voir tout périr autour de moi et en moi. J'ai déjà assisté à mille funérailles intérieures ; mes amis me quittent l'un après l'autre, ils se marient, s'en vont, changent... à peine si l'on se reconnaît et si l'on trouve quelque chose à se dire. Quel irrésistible penchant m'a donc poussé vers toi ? J'ai vu le gouffre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné. Comment ne pas t'aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir du feu d'artifice. C'était une illumination pour nous, et comme l'inauguration flamboyante de notre amour.

Ton logement ressemble à un que j'ai eu à Paris pendant près de deux ans, rue de l'Est, 19. Quand tu passeras par là, regarde le second. De là aussi la vue s'étendait sur Paris. Dans l'été, la nuit, je regardais les étoiles, et l'hiver, le brouillard lumineux de la grande ville qui s'élevait au-dessus des maisons. On voyait, comme de chez toi, des jardins, des toits, les côtes environnantes.

Quand je suis entré chez toi, il m'a semblé me retrouver dans mon passé et que j'étais revenu à un de ces crépuscules beaux et tristes de l'année 1843, quand je humais l'air à ma fenêtre, plein d'ennui et la mort dans l'âme. Si je t'avais connue alors ! Pourquoi donc cela n'a-t-il pas eu lieu ? J'étais libre, seul, sans parents ni maîtresse, car je n'en ai jamais eu de maîtresse. Tu vas croire que je mens. Je n'ai jamais rien dit de plus exact, et la raison la voici.

Le grotesque de l'amour m'a toujours empêché de m'y livrer. J'ai quelquefois voulu plaire à des femmes, mais l'idée du profil étrange que je devais avoir dans ce moment-là me faisait tellement rire que toute ma volonté se fondait sous le feu de l'ironie intérieure qui chantait en moi l'hymne de l'amertume et de la dérision. Il n'y a qu'avec toi que je n'ai pas encore ri de moi. Aussi, quand je te vois si sérieuse, si complète dans ta passion, je suis tenté de te crier : «Mais non, mais non, tu te trompes, prends garde, pas à celui-là !...»

Le ciel t'a faite belle, dévouée, intelligente ; je voudrais être autre que je ne suis pour être digne de toi. Je voudrais avoir les organes du coeur plus neufs. Ah ! ne me ranime pas trop ; je flamberais comme la paille. Tu vas croire que je suis égoïste, que j'ai peur de toi. Eh bien oui ! j'en suis épouvanté de ton amour, parce que je sens qu'il nous dévore l'un [et] l'autre, toi surtout. Tu es comme Ugolin dans sa prison, tu manges ta propre chair pour assouvir ta faim.

Un jour, si j'écris mes mémoires, la seule chose que j'écrirai bien, si jamais je m'y mets, ta place y sera, et quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèche. Je m'étais entouré d'un mur stoïque ; un de tes regards l'a emporté comme un boulet. Oui, souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon tapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime ? trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu'il renferme. Retournes-tu chez Phidias, dans ce bon atelier où je t'ai vue pour la première fois, au milieu des marbres et des plâtres antiques ?

Il doit venir bientôt, ce bon Phidias. J'attends un mot de lui, qui me serve de prétexte pour m'absenter un jour. Puis, vers les premiers jours de septembre, j'en trouverai un pour aller jusqu'à Mantes ou à Vernon. Puis après nous verrons. Mais à quoi bon s'habituer à se voir, à s'aimer ? Pourquoi nous combler du luxe de la tendresse, si nous devons vivre ensuite misérables ? À quoi bon ? Mais si nous ne pouvons faire autrement !

Adieu, chère âme ; je viens de descendre dans le jardin, et sur une haie de rosiers j'ai cueilli cette petite rose que je t'envoie. Je dépose dessus un baiser ; mets-la de suite sur ta bouche et puis devine où...

Adieu, mille tendresses ; à toi, à toi du soir au matin, du matin au soir.

À LOUISE COLET. §

Mardi dans l'après-midi. [11 Août 1846].

Tu donnerais de l'amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t'aime pas ? Tu as un pouvoir d'attraction à faire dresser les pierres à ta voix. Tes lettres me remuent jusqu'aux entrailles. N'aie donc pas peur que je t'oublie ! Tu sais bien qu'on ne quitte pas les natures comme la tienne, ces natures émues, émouvantes, profondes. Je m'en veux, je me battrais de t'avoir fait peine. Oublie tout ce que je t'ai dit dans la lettre de dimanche. Je m'étais adressé à ton intelligence virile, j'avais cru que tu saurais t'abstraire de toi-même et me comprendre sans ton coeur. Tu as vu trop de choses là où il n'y en avait pas tant, tu as exagéré tout ce que je t'ai dit. Tu as peut-être cru que je posais, que je me donnais pour un Antony de bas étage. Tu me traites de voltairien et de matérialiste. Dieu sait si pourtant je le suis ! Tu me parles aussi de mes goûts exclusifs en littérature, qui auraient dû te faire deviner ce que je suis en amour. Je cherche vainement ce que cela veut dire. Je n'y entends rien. J'admire tout au contraire dans la bonne foi de mon coeur, et si je vaux quelque chose, c'est en raison de cette faculté panthéistique et aussi de cette âpreté qui t'a blessée. Allons, n'en parlons plus. J'ai eu tort, j'ai été sot. J'ai fait avec toi ce que j'ai fait en d'autres temps avec mes mieux aimées, je leur ai montré le fond du sac, et la poussière âcre qui en sortait les a prises à la gorge. Que de fois, sans le vouloir, n'ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin ! mais il n'entendait rien à mon idiome, lui comme toi ! comme les autres. J'ai l'infirmité d'être né avec une langue spéciale dont seul j'ai la clé. Je ne suis pas malheureux du tout, je ne suis blasé sur rien, tout le monde me trouve d'un caractère très gai, et jamais de la vie je ne me plains. Au fond je ne me trouve pas à plaindre, car je n'envie rien et ne veux rien. Va, je ne te tourmenterai plus, je te toucherai doucement comme une enfant qu'on a peur de blesser, je rentrerai en dedans de moi les pointes qui en sortent. Avec un peu de bonne volonté, le porc-épic ne déchire pas toujours. Tu dis que je m'analyse trop, moi je trouve que je ne me connais pas assez ; chaque jour j'y découvre du nouveau. Je voyage en moi comme dans un pays inconnu, quoique je l'aie parcouru cent fois. Tu ne me sais pas gré de ma franchise (les femmes veulent qu'on les trompe, elles vous y forcent, et si vous résistez, elles vous accusent). Tu me dis que je ne m'étais pas montré comme cela d'abord ; rappelle-toi au contraire tes souvenirs. J'ai commencé par montrer mes plaies. Rappelle-toi au contraire tout ce que je t'ai dit à notre premier dîner ; tu t'es écriée même : «Ainsi vous excusez tout ! il n'y a plus ni bien ni mal pour vous». Non, je ne t'ai jamais menti, je t'ai aimée instinctivement, et je n'ai pas voulu te plaire de parti pris. Tout cela est arrivé parce que cela devait arriver. Moque-toi de mon fatalisme, ajoute que je suis arriéré d'être Turc. Le fataliste est la Providence du mal, c'est elle qu'on voit, j'y crois.

Les larmes que je retrouve sur tes lettres, ces larmes causées par moi, je voudrais les racheter par autant de verres de sang. Je m'en veux, cela augmente le dégoût de moi-même. Sans l'idée que je te plais, je me ferais horreur. Au reste, il en est toujours ainsi : on fait souffrir ceux qu'on aime, ou ils vous font souffrir. Comment se fait-il que tu me reproches cette phrase : «Je voudrais ne jamais t'avoir connue !» Je n'en sais pas de plus tendre. – Veux-tu que je te dise celle que j'y mettrais en parallèle ? C'en est une que j'ai poussée la veille de la mort de ma soeur, partie comme un cri et qui a révolté tout le monde. On parlait de ma mère : «Si elle pouvait mourir !» Et, comme on se récriait : «Oui, si elle voulait se jeter par la fenêtre je la lui ouvrirais tout de suite». À ce qu'il paraît que tout cela n'est pas de mode et paraît drôle ou cruel. Que diable dire quand le coeur vous crève de plénitude ? Demande-toi s'il y a beaucoup d'hommes qui t'auraient écrit cette lettre qui t'a fait tant de mal. Peu, je crois, auraient eu ce courage et cette abnégation gratuite d'eux-mêmes. Cette lettre-là, amour, il faut la déchirer, n'y plus penser ou la relire de temps à autre quand tu te sentiras forte.

À propos de lettre, quand tu m'écriras le dimanche, mets-la de bonne heure : tu sais que les bureaux ferment à deux heures. Hier je n'en ai pas reçu. J'avais peur de je ne sais quoi. Mais aujourd'hui, je les ai reçues toutes deux et la petite fleur avec. Merci de l'idée de la mitaine. Si tu pouvais t'envoyer toi-même avec ! Si je pouvais te cacher dans le tiroir de mon étagère qui est là à côté de moi, comme je t'enfermerais à clef !

Allons, ris ! aujourd'hui je suis gai, je ne sais pas pourquoi, la douceur de tes lettres de ce matin me passe dans le sang. Mais ne me conte plus des lieux communs comme celui-ci : que c'est l'argent qui m'a empêché d'être heureux ; que si j'avais travaillé, j'aurais été mieux : comme s'il suffisait d'être garçon apothicaire, boulanger ou négociant en vins pour ne pas s'ennuyer ici-bas ! Tout cela m'a été trop dit par une foule de bourgeois pour que je veuille l'entendre dans ta bouche, ça la gâte ; elle n'est pas faite pour cela. Mais je te sais gré d'approuver mon silence littéraire. Si je dois dire du neuf, quand le temps sera venu, il se dira de lui-même. Oh ! que je voudrais faire de grandes oeuvres pour te plaire, que je voudrais te voir tressaillir à mon style, moi qui ne désire pas la gloire (et plus naïvement que le renard de la fable) ; je voudrais en avoir pour toi, pour te la jeter comme un bouquet, afin que ce soit une caresse de plus et une litière douce où s'étalerait ton esprit quand il rêverait à moi. Tu me trouves beau ; je voudrais être beau, je voudrais avoir des cheveux bouclés, noirs, tombant sur des épaules d'ivoire, comme les adolescents grecs ; je voudrais être fort, pur, mais quand je me regarde dans la glace et que je pense que tu m'aimes, je me trouve d'un commun révoltant. J'ai les mains dures, les genoux cagneux et la poitrine étroite. Si j'avais seulement de la voix, si je savais chanter, oh ! comme je modulerais ces longues aspirations qui sont obligées de s'envoler en soupirs ! Si tu m'avais connu il y a dix ans, j'étais frais, embaumant, j'exhalais la vie et l'amour ; mais maintenant je vois la maturité toucher à la flétrissure.

Que n'es-tu la première que je connaisse ! Que n'ai-je pour la première fois senti dans tes bras les ivresses du corps et les spasmes bienheureux qui vous tiennent en extase !

J'ai regret de tout mon passé, il me semble que j'aurais dû le tenir en réserve, dans une vague attente, pour te le donner au jour venu. Mais je ne me doutais pas qu'on pût m'aimer, encore maintenant cela me paraît hors nature. Pour moi de l'amour ! que c'est drôle ! et j'ai donné, comme un prodigue qui veut se ruiner en un seul jour, toutes mes richesses petites et grandes.

J'ai aimé furieusement des choses sans nom ; j'ai idolâtré des femmes viles ; j'ai sacrifié à tous les autels et bu à toutes les barriques. Ah ! mes richesses morales ! J'ai jeté aux passants les grosses pièces par la fenêtre et, avec les louis, j'ai fait des ricochets sur l'eau. Cette comparaison, qui n'en est pas une, mais un pur rapprochement, peut te donner l'homme. Quand j'étais à Paris, je dépensais six ou sept mille francs par an, et je me passais bien de dîner trois fois par semaine.

En fait de sentiment, je suis de même : avec ce qui gorgerait un régiment, je crève de misère. L'indigence est dans ma nature, mais ne me juge pas abattu, brisé ; je l'ai été jadis, je ne le suis plus. Il fut un temps où j'étais malheureux, les reproches que tu m'adresses aujourd'hui auraient pu être justes alors.

Je vais écrire à Phidias, mais je ne sais pas trop comment lui tourner ça pour lui dire qu'il me fasse venir tout de suite. S'il est à la campagne, où ? Quand revient-il ?

J'arriverai un soir ; je resterai la nuit et le jour suivant jusqu'à sept heures ; c'est convenu. À partir de jeudi, adresse-moi tes lettres ainsi : M. Du Camp chez M. G. F. , etc. , parce que les lettres que je reçois de toi tous les jours sont censées être de lui et, quand il sera ici, ça paraîtrait singulier que j'en reçusse toute de même ; on pourrait m'interroger, etc. Au reste, si tu éprouves pour cela la moindre répugnance, ne le fais pas, je m'en moque. J'ai la pudeur de toi, je crois toujours, si je prononçais seulement ton nom, que je rougirais qu'on s'aperçoive de tout.

J'ai lu le volume de Saintes et Folles et presque toutes tes poésies. Ce que j'aime surtout, c'est l'histoire de Démosthènes, Phenaretta et le conte de M. Georges de Senneval, l'histoire de l'homme laid. Il y a une pièce de vers qui m'a remué profondément, c'est : l'Enthousiasme. Il m'a semblé que c'était moi qui l'avais faite. J'ai relu cent fois celle À une amie, c'est-à-dire à toi, celle-là que tu m'as dite sur mon lit, mes bras passés autour de toi, et me regardant dans les yeux. Tu voulais que je t'envoie quelque chose sur nous ; tiens, voilà une page faite il y a deux ans à cette époque (c'est un fragment de lettre à un ami) :

«... Il coulait de ses yeux un fluide lumineux qui semblait les agrandir ; ils étaient immobiles et fixes. Ses épaules nues (car elle était sans fichu et sa robe semblait lâche autour d'elle), ses épaules nues étaient d'un vermeil pâle, lisses et solides comme du marbre jauni ; les veines bleues couraient dans sa chair ardente ; sa gorge battante s'abaissait et montait, pleine d'un souffle étouffé qui m'emplissait la poitrine. Il y avait un siècle que cela durait ; toute la terre avait disparu. Je ne voyais que sa prunelle qui se dilatait de plus en plus. Je n'entendais que sa respiration qui bruissait seule dans le silence complet où nous étions plongés.

Et je fis un pas, je l'embrassai sur ses yeux qui étaient tièdes et doux. Elle me regardait tout étonnée. M'aimerais-tu, disait-elle ? M'aimerais-tu bien ? Je la laissais parler sans lui répondre et je la tenais dans mes bras, à sentir son coeur battre.

Elle se dégagea de moi. Ce soir, je reviendrai, laisse-moi, laisse-moi. À ce soir, à ce soir. Elle s'enfuit. Au dîner, elle garda son pied sur le mien et me touchait quelquefois le coude en détournant la tête d'un autre côté». Est-ce vrai ?

Tu veux que je te montre le latin ; à quoi bon ? Et d'ailleurs il faudrait que je le sache moi-même. Tu es plus qu'indulgente quand tu me traites d'homme qui sait les langues anciennes à fond. J'espère arriver dans quelques années à les lire à peu près couramment. Par lettre il me semble difficile d'arriver à faire quelque chose de bon. Au reste, nous en causerons. Je n'ai pas le coeur au travail. Je ne fais rien. Je marche de long en large dans mon cabinet ; je me couche sur mon divan de maroquin vert et je pense à toi. L'après-midi surtout m'est d'une longueur fatigante. L'esprit m'ennuie ; je voudrais être complètement simple pour t'aimer comme un enfant, ou bien alors être un Goethe ou un Byron.

Aussitôt que j'aurai la lettre de Phidias, je laisse là mon ami (quoiqu'il vienne exprès ici) et j'accours. Tu vois bien que je n'ai plus ni coeur ni volonté, ni rien. Je suis quelque chose de flasque et d'attendri qui marche à ton ordre ; je vis en rêve dans les plis de ta robe, au bout des boucles légères de tes cheveux. J'en ai là. Oh ! comme ils sentent bon ! Si tu savais comme je pense à ta bonne voix, à tes épaules dont j'aime à humer l'odeur ! Tiens, je voulais travailler, ne t'écrire que ce soir. Je n'ai pas pu ; il a fallu céder.

Adieu donc, adieu, je dépose sur ta bouche un long et gros baiser.

Minuit. Je viens de relire tes lettres, de regarder encore tout ; je t'envoie un dernier baiser pour la nuit. Je viens d'écrire à Phidias. Je crois lui avoir fait comprendre que je veux venir de suite à Paris. Je la porterai demain à la poste à Rouen, avec celle-ci. J'espère arriver à temps pour que celle-ci t'arrive demain soir.

Adieu, mille baisers à n'en plus finir. À bientôt ma belle, à bientôt.

À ERNEST CHEVALIER. §

Croisset, 12 août 1846.

Je n’entends pas plus parler de toi que si tu étais mort. C’est mal, c’est mal, vieux, à toi, de ne pas le faire, à moi de ne pas te le rappeler plus souvent. Combien nous sommes de temps sans nous écrire ? Ce n’est pas pourtant la quantité d’amis qui m’entoure qui peut me faire oublier les anciens, car je suis seul, seul comme le mâtin. Tu es donc bien occupé à tes réquisitoires, que tu ne peux trouver une minute pour envoyer une page de souvenir à ton pauvre vieux. Ici tout s’en va et me quitte, jusqu’à mon domestique qui probablement me trouve trop ennuyeux maintenant et désire une société plus facétieuse. Alfred est marié ; comme tu sais. Il est en Italie avec sa femme ; à son retour il habitera Paris. Sa soeur se marie avec le frère de sa femme. Le mariage pleut ; le temps est à l’orage, il fait jaune. Moi je reste tel que tu m’as connu, sédentaire et calme dans ma vie bornée, le cul sur mon fauteuil et la pipe au bec. Je travaille, je lis, je fais un peu de grec, je rumine du Virgile ou de l’Horace, et je me vautre sur un divan de maroquin vert que j’ai fait confectionner récemment ; destiné à me mariner sur place, j’ai fait orner mon bocal à ma guise et j’y vis comme une huître rêveuse.

Comme nous nous sommes séparés, cher Ernest ! Où est le temps d’autrefois ? Où sont nos bons jeudis désirés toute la semaine ? Te rappelles-tu notre pauvre théâtre et celle qui jouait avec nous ? et puis, quand tu es venu au collège, nos excursions le soir à 4 heures chez cet estimable Beaufour, nos promenades sur les côtes voisines, la femme au goître, l’engueulade de Duguernay ?... qu’il faisait chaud et beau dans ce temps-là ! Chose triste, en être déjà à vivre dans le souvenir ! à peine à moitié du chemin, se retourner pour contempler la route parcourue, et regretter déjà tout ce qui n’est passé que d’hier ! Un beau jour, tu es parti à Paris ; moi je suis resté. Et puis te voilà maintenant en Corse à trois cents lieues de moi, au delà de la France et de la mer, nous voyant une fois l’an et à peine ! Et autrefois nous causions ensemble toute la journée.

Quand viens-tu ici, quand te retrouverai-je ? Écris-moi toujours. Ma pauvre mère aura bien du plaisir à te voir ; elle parle souvent de toi, elle y pense encore plus.

Adieu, mon vieil ami, je t’embrasse, ne m’oublie pas ; aime-moi toujours. Ton vieux.

À EMMANUEL VASSE. §

Croisset, 12 août 1846.

Je vais réclamer de toi un service que tu me rendras, je suis sûr, avec plaisir, si cela est en ton pouvoir. n’as-tu pas la permission de prendre chez toi des livres à la Bibliothèque royale ? Tu sais que je m’occupe aussi de l’Orient, dans un tout autre but que toi, il est vrai. j’ai lu, en fait de poèmes indiens, tout ce que j’ai pu recueillir à Rouen de traductions françaises, latines et anglaises ; c’est pitoyable. On ne trouve ici rien du tout. Ne pourrais-tu pas demander pour toi et me l’envoyer l’Historia Orientalis de Nottinger, le Sakountala, drame indien, et les Pouranas ? Que la traduction de ces deux ouvrages soit latine, française ou anglaise, peu m’importe. Tu me ferais du tout un paquet que tu m’enverrais par le chemin de fer chez Achille, rue du Contrat Social, 33. Mais les vacances des bibliothèques sont peut-être commencées, ou bien ne prête-t-on pas d’ouvrages pendant cette époque. Voilà, vieux ; si tu pouvais faire cela, tu serais un estimable jeune homme.

Quand tu me répondras, tiens-moi au courant de tes travaux ; parle-moi de ton oeuvre. j’aime ta constance ; avec l’âpreté que tu y as mise, tu dois arriver à faire quelque chose de solide.

Quant à moi, j’épelle toujours le grec. Dieu sait quand je le lirai. Je me livre aussi présentement à la culture de Virgile et à la lecture du voyage de ce bon Chardin.

Adieu, vieux, je te serre les mains. À toi.

À LOUISE COLET. §

Mercredi soir. [12 Août 1846.]

Tu auras été toute la journée d'aujourd'hui sans lettre de moi. Tu auras encore douté, pauvre amour. Pardonne-moi. La faute n'en est pas à ma volonté, mais à ma mémoire. Je croyais qu'on avait pour la poste à Rouen jusqu'à 1 heure, et ce n'est que jusqu'à 11. Mais, va, si tu me gardes encore quelque rancune, je veux te la faire en aller lundi ; car j'espère en lundi ! Phidias sera assez bon pour m'écrire. Je compte avoir son mot dimanche au plus tard.

Que j'aime le plan de la fête que tu m'exposes ! J'en ai eu les yeux mouillés de tendresse. Oh oui tu m'aimes ! En douter serait un crime. Et moi, si je ne t'aime pas, comment appeler ce que je ressens pour toi ? Chaque lettre que tu m'envoies m'entre plus avant dans le coeur. Celle de ce matin surtout ; elle avait un charme exquis. Elle était gaie, bonne, belle comme toi. Oui ! aimons-nous, aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés.

J'arriverai à 4 heures à Paris ou 4 heures un quart. Ainsi avant 4 heures et demie je serai chez toi. Je me sens déjà montant ton escalier ; j'entends le bruit de la sonnette... – «Madame y est-elle ? – Entrez». Ah ! je les savoure d'avance, ces vingt-quatre heures-là. Mais pourquoi faut-il que toute joie m'apporte une peine ? Je pense déjà à notre séparation, à ta tristesse. Tu seras sage, n'est-ce pas ? car moi je sens que je serai plus chagrin que la première fois.

Je ne suis pas de ceux chez lesquels la possession tue l'amour ; elle l'allume au contraire.

Vis-à-vis de tout ce que j'ai eu de bon, je fais comme les Arabes qui, à un jour de l'année, se tournent encore du côté de Grenade et regrettent le beau pays où ils ne vivent plus. Aujourd'hui, tantôt, j'ai passé par hasard, à pied, dans la rue du Collège ; j'ai vu du monde sur le perron de la chapelle ; c'était la distribution des prix ; j'entendais les cris des élèves, le bruit des bravos, de la grosse caisse et des cuivres. Je suis entré, j'ai tout revu, comme de mon temps ; les mêmes tentures aux mêmes places ; j'ai rêvé à l'odeur des feuilles de chêne mouillées que l'on mettait sur nos fronts ; j'ai repensé au délire de joie qui s'emparait de moi, ce jour-là, car il m'ouvrait deux mois de liberté complète. Mon père y était, ma soeur aussi, les amis morts, partis, ou changés, et je suis sorti avec un serrement de coeur affreux. La cérémonie aussi était plus pâle : il y avait peu de monde en comparaison de la foule d'il y a dix ans qui comblait l'église. On ne criait plus si fort, on ne chantait plus la Marseillaise que je hurlais avec tant de rage en cassant les bancs. Le beau public a perdu le goût d'y venir. Je me souviens qu'autrefois c'était plein de femmes en toilette ; il y venait des actrices et des femmes entretenues, titrées. Elles se tenaient en haut dans les galeries. Comme on était fier quand elles vous regardaient ! À quelque jour j'écrirai tout cela. Le jeune homme moderne, l'âme qui s'ouvre à seize ans par un amour immense qui lui fait convoiter le luxe, la gloire, toutes les splendeurs de la vie, cette poésie ruisselante et triste du coeur de l'adolescent, voilà une corde neuve que personne n'a touchée. Ô Louise, je vais te dire un mot dur, et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t'aimer un pauvre enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l'étais, timide, doux, tremblant, qui ait peur de toi et qui te cherche, qui t'évite et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne-lui seulement ta main à baiser, il en mourra d'ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec ; il se roulera dessus en pleurant. Ce spectacle de tantôt a rouvert le sépulcre où dormait ma jeunesse momifiée ; j'en ai ressenti les exhalaisons fanées, il m'est revenu dans l'âme quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs. Non, vois-tu, jamais les femmes ne sauront tout cela. Elles le diront encore moins, jamais ; elles aiment bien, elles aiment peut-être mieux que nous, plus fort, mais pas si avant. Et puis suffit-il d'être possédé d'un sentiment pour l'exprimer ? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre ? Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. Dans les arts, il n'est rien sans la forme. Tout cela est pour dire que les femmes qui ont tant aimé ne connaissent pas l'amour pour en avoir été trop préoccupées ; elles n'ont pas un appétit désintéressé du Beau. Il faut toujours, pour elles, qu'il se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique ; elles écrivent pour se satisfaire le coeur, mais non par l'attraction de l'Art, principe complet de lui-même et qui n'a pas plus besoin d'appui qu'une étoile. Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées ; mais ce sont les miennes. Plus tard je te les développerai avec netteté et j'espère te convaincre, toi qui es née poète. J'ai lu hier le Marquis d'Entrecasteaux. C'est écrit d'un bon style animé et sobre, ça dit quelque chose, ça sent. J'aime surtout le début, la promenade, et la scène de Mme d'Entrecasteaux seule dans sa chambre avant que son mari n'entre. Quant à moi, je fais toujours un peu de grec. Je lis le voyage de Chardin pour continuer mes études sur l'Orient, et m'aider dans un conte oriental que je médite depuis dix-huit mois. Mais depuis quelque temps j'ai l'imagination bien rétrécie. Comment volerait-elle, la pauvre abeille ? elle a les pieds pris dans un pot de confitures, et elle s'y enfonce jusqu'au cou ! Adieu, toi que j'aime, reprends ta vie habituelle, sors, reçois, ne refuse pas ta porte aux gens qui y étaient le dimanche où j'y étais. J'aimerais même à les revoir, je ne sais pourquoi. Quand j'aime, mon sentiment est une inondation qui s'épanche tout à l'entour.

Je suis disposé à rendre service à ce bon bibliophile, à Maître Ségalas, à cet autre imbécile qui était là, à tout ce qui t'approche, à tout ce qui te touche, n'importe comment. Je pense souvent à Servanne. Si j'allais dans le Midi, j'irais. Non, ne retournons pas ensemble rue de l'Est ; le quartier latin seul me donne des nausées. Adieu, mille baisers. Eh oui ! mille, de ceux de l'Arioste et comme nous savons le faire.

À LOUISE COLET. §

Nuit de vendredi, 1 heure. [15 Août 1846.]

Qu'ils sont beaux, les vers que tu m'envoies ! Leur rythme est doux comme les caresses de ta voix quand tu mêles mon nom dans ton gazouillage tendre. Pardonne-moi de les trouver des plus beaux que tu aies faits. Ce n'est pas de l'amour-propre que j'ai senti en pensant qu'ils étaient faits pour moi, non, c'était de l'amour, de l'attendrissement. Sais-tu que tu as des enlacements de sirène à prendre les plus durs ? Oui ma belle, tu m'as enveloppé de ton charme, tu m'as pénétré de ta substance. Oh ! si je t'ai pu paraître froid, si mes satires sont rudes et te blessent, je veux, quand je te reverrai, te couvrir d'amour, de voluptés, d'ivresse. Je veux te gorger de toutes les félicités de la chair, t'en rendre lasse, te faire mourir. Je veux que tu sois étonnée de moi et que tu t'avoues dans l'âme que tu n'avais même pas rêvé des transports pareils. C'est moi qui ai été heureux. Je veux que tu [le] sois à ton tour. Je veux que dans ta vieillesse tu te rappelles ces quelques heures-là et que tes os desséchés en frémissent de joie en y repensant. N'ayant pas encore reçu la lettre de Phidias (je l'attends avec impatience et dépit), je ne puis être chez toi dimanche soir. Et puis nous n'aurions pas la nuit. D'ailleurs tu auras du monde. Il faudrait que je sois habillé et conséquemment que j'emportasse du bagage. Or, je veux venir sans rien, sans paquets ni malles, pour être plus libre, sans rien qui me gêne.

Je comprends bien l'envie que tu as de me revoir dans ce même lieu, avec les mêmes personnes ; j'aimerais cela aussi. Ne nous accrochons-nous pas à notre passé, si récent qu'il soit ? Dans notre appétit de la vie nous remangeons nos sensations d'autrefois, nous rêvons celles de l'avenir. Le monde n'est pas assez large pour l'âme, elle étouffe dans l'heure présente. Je pense souvent à la lampe d'albâtre, va, à son chaînon qui la tient suspendue. Regarde-la quand tu liras ceci, et remercie-la de m'avoir prêté sa lumière. Du Camp (c'est cet ami dont je t'ai parlé dans une précédente lettre) est arrivé aujourd'hui ici, où il doit passer un mois. Adresse-lui toujours tes lettres comme celle de ce matin. Il m'a apporté ton portrait. Le cadre est en bois noir ciselé, la gravure saillit bien. Il est là, ton bon portrait, en face de moi, posé doucement sur un coussin de mon sopha en perse, dans l'angle, entre deux fenêtres, à la place où tu t'assoirais si tu venais ici. C'est sur ce meuble-là que j'ai passé tant de nuits dans la rue de l'Est. Dans le jour, quand j'étais las, je me couchais dessus et je m'y rafraîchissais le coeur par quelque grand rêve poétique, ou par quelque vieux souvenir d'amour. Je l'y laisserai comme cela, on n'y touchera pas (l'autre est dans mon tiroir avec le sachet, sur tes pantoufles). Ma mère l'a vu, ta figure lui a plu, elle t'a trouvée jolie, l'air animé, ouvert et bon, ce sont ses mots. (Je lui ai dit qu'on venait de tirer la gravure, comme j'étais à te faire visite, et qu'on t'en apportait plusieurs épreuves, qu'alors tu en avais fait cadeau aux personnes qui se trouvaient là).

Tu me demandes si les quelques lignes que je t'ai envoyées ont été écrites pour toi ; tu voudrais bien savoir pour qui, jalouse ? Pour personne, comme tout ce que j'ai écrit. Je me suis toujours défendu de rien mettre de moi dans mes oeuvres, et pourtant j'en ai mis beaucoup. – J'ai toujours tâché de ne pas rapetisser l'Art à la satisfaction d'une personnalité isolée. J'ai écrit des pages fort tendres sans amour, et des pages bouillantes sans aucun feu dans le sang. J'ai imaginé, je me suis ressouvenu et j'ai combiné. Ce que tu as lu n'est le souvenir de rien du tout. Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? (c'est là mon grand mot). J'en doute, mon imagination s'éteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande, c'est à continuer de pourvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerais tout, tout. Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, j'en suis sûr. Il me manque énormément, l'innéité d'abord, puis la persévérance au travail. On n'arrive au style qu'avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. Le mot de Buffon est un grand blasphème : le génie n'est pas une longue patience. Mais il a du vrai, et plus qu'on ne le croit, de nos jours surtout.

J'ai lu ce matin des vers de ton volume avec un ami qui est venu me voir. C'est un pauvre garçon qui donne ici des leçons pour vivre et qui est poète, un vrai poète, qui fait des choses superbes et charmantes, et qui restera inconnu, parce qu'il lui manque deux choses : le pain et le temps. Oui, nous t'avons lue, nous t'avons admirée.

Crois-tu qu'il ne m'est pas doux de me dire : «Elle est à moi pourtant ?» Il y aura dimanche quinze jours, quand tu es restée à genoux par terre, me regardant avec tes yeux doucement avides, je contemplais ton front en songeant à tout ce qui était dessous, je regardais ta tête entourée de tes cheveux légers et nombreux avec un ébahissement infini.

Je ne voudrais pas que tu me visses maintenant : je suis laid à faire peur. J'ai un énorme clou à la joue droite, qui m'enfle l'oeil et me distend le haut de la figure. Je dois être ridicule. Si tu me voyais ainsi, l'amour bouderait peut-être, car le grotesque lui fait peur. Mais va, je serai propre quand tu me reverras, comme autrefois, comme tu m'aimes.

Dis-moi si tu te sers de la verveine ; en mets-tu sur tes mouchoirs ? Mets-en sur ta chemise. Mais non, ne te parfume pas ; le meilleur parfum c'est toi, l'exhalaison de ta propre nature. Allons, demain matin peut-être aurai-je une lettre.

Adieu, je te mords ta lèvre. Y est-elle toujours la petite tache rouge ?

Adieu, mille baisers. À lundi peut-être ; je réapprendrai la saveur des tiens.

À toi, à toi corps et âme.

À LOUISE COLET §

16 août 1846.

La malédiction s’en mêle ! Au reste il en est toujours ainsi. Ne suffit-il pas que nous désirions quelque chose pour que nous ne puissions l’obtenir ? C’est là la loi de la vie !

Impossible me sera d’être à Paris ce soir ; j’ai la tête toute enveloppée de linges et de bouillie, à cause de mes affreux clous qui me tiennent tout le corps. Je suis couché sans pouvoir remuer et écris ceci couché ; mais je me traite avec un acharnement qu’on n’a jamais vu ; nous en rirons ensemble.

Je n’ose croire que j’arriverai à Paris demain mardi. Il se pourrait pourtant, mais n’y compte pas. Ce serait donc pour mercredi, toujours à l’heure dite.

Il m’a été impossible hier dimanche de t’envoyer un mot. Je comptais sur le domestique de mon frère qui vient ici dîner tous les huit jours, et il n’est pas venu.

Je participe au dépit et à l’anxiété que tu vas avoir ce soir à 4 heures et demie quand je n’arriverai pas, mais pardonne-le moi. j’en souffre plus que toi.

Allons ma belle, un peu de patience ; dans quelques heures tu me verras.

Ne pouvant dormir cette nuit, j’ai rallumé mon flambeau et lu l’Expiation et la Provinciale à Paris dont tu ne m’avais pas parlé et qui m’a beaucoup fait rire. C’est un chef-d’œuvre, une chose complète, charmante, pleine d’esprit. Nous causerons de l’Expiation.

Adieu ; je rage mais je te baise sur la bouche.

Adieu, adieu, à toi, à toi.

À LOUISE COLET §

Mardi matin, 18 août 1846.

Me voilà sur pied, grâce à mon entêtement. En suivant mon propre instinct, je me suis débarrassé en deux jours de ce qui aurait duré huit, et cela malgré l’avis de tout le monde.

Il ne me reste plus que des cicatrices. j’arriverai demain chez toi de 4 heures et demie à cinq heures. j’y compte, c’est sûr... à moins que le diable cette fois ne s’en mêle. Il s’est tellement mêlé de mes affaires qu’il pourrait encore se mêler de celle-ci. À demain donc. Irons-nous prendre Phidias pour dîner ? Quel est ton avis ? Réfléchis bien d’avance à tout cela...

Ah ! dans une trentaine d’heures je me mettrai donc en route. Écoule-toi,  journée ! écoule-toi, nuit longue !

Il pleut maintenant, le temps est gris, mais le soleil est dans mon âme.

Adieu, je voudrais bien remplir ces quatre petites pages mais le facteur va arriver tout à l’heure ; je m’empresse de fermer ceci et de le cacheter.

Mille amours.

À demain les vrais, demain je te toucherai. Je crois quelquefois que c’est un rêve que j’ai lu et que tu n’existes pas.

À LOUISE COLET §

Jeudi, 1 heure du matin, 21 août 1846.

Seul maintenant ! tout seul... . C’est un rêve. Oh qu’il est loin ce passé si récent ! Il y a des siècles entre tantôt et maintenant. Tantôt j’étais avec toi, nous étions ensemble. Notre pauvre promenade au bois ! Comme le temps était triste ! Ce soir, quand je t’ai quittée, il pleuvait. Il y avait des larmes dans l’air, le temps était sombre.

Je repense à notre dernière réunion à l’hôtel, avec ta robe de soie ouverte et la dentelle qui serpentait sur ta poitrine. Toute ta figure était souriante, ébahie d’amour et d’ivresse. Comme tes jeux doux brillaient !

Il y a 24 heures ; t’en souviens-tu ? Oh ! ne pouvoir rien ressaisir d’une chose passée ! Adieu, je vais me coucher et lire dans mon lit, avant de m’endormir, la lettre que tu avais écrite en m’attendant.

Adieu, adieu, mille baisers d’amour. Si tu étais là je t’en donnerais comme je t’en ai donné. j’ai encore soif de toi, je ne suis pas assouvi, va ! Adieu, adieu.

À LOUISE COLET §

Vendredi soir, minuit [21-22 août 1846].

Je t’ai écrit hier au soir un mot que je t’envoie avec cette lettre. j’avais prévenu qu’on m’avertisse du facteur ; comme je dormais encore, mon domestique a jugé convenable de n’en rien faire et le facteur qui n’avait pas de lettres à remettre est passé net devant la grille. Je comptais sur mon beau-frère qui va presque tous les jours à Rouen ; il est parti à huit heures du matin sans rien dire. Tu vois qu’il m’a été impossible de te faire arriver mon baiser d’adieu ce soir. Mais demain, quelque temps qu’il fasse, j’irai moi-même à Rouen et je porterai ceci à la poste avant onze heures, pour que tu l’aies le jour même.

Tu as dû bien t’ennuyer aujourd’hui. Comme tu as pensé à moi, n’est-ce pas ? Que la journée a été longue ! Et pour moi donc ! Et puis il a tant plu ! j’ai eu le coeur serré jusqu’à la nuit. Il y a quarante-huit heures, quelle différence, ma pauvre bien-aimée ! Ma tristesse pourtant n’a rien d’amer ; tu m’as mis tant de joie dans le coeur qu’il m’en reste quelque chose, même quand je ne t’ai plus ; ton souvenir est radieux, doux, attendrissant. Je revois l’expression heureuse de ton beau visage quand je te regardais de près. Sais-tu que je vais finir par ne plus pouvoir vivre sans toi ; la tête parfois m’en tourne, ton image m’attire, me donne le vertige. Que devenir ? n’importe, aimons-nous, aimons-nous. C’est si doux, si bon !

Tiens, je n’ai pas un seul mot à te dire, tant je suis plein de toi, si ce n’est l’éternel mot je t’aime.

j’ai été touché du présent de ta médaille. Mon premier mouvement a été de la refuser ; il me semblait que c’était trop te prendre, que je ne méritais pas cela. Puis, comme j’ai compris le besoin que tu avais de me donner quelque chose qui te fût cher, et que je sentais toute la peine que je te ferais, j’ai accepté. j’en suis content maintenant. Je la regarde avec orgueil comme si tu étais fille. Ce n’est pas pourtant à cause de ton esprit que je t’aime ; c’est à cause de je ne sais quoi, à cause de tes yeux, à cause de ta voix, à cause de tout, à cause de toi.

As-tu pensé à ceux qui viendront maintenant dormir dans notre lit ? qu’ils se douteront peu [de] ce qu’il a vu ! Ce serait une belle chose à écrire que l’histoire d’un lit ! Il y a ainsi dans chaque objet banal de merveilleuses histoires. Chaque pavé de la rue a peut-être son sublime.

As-tu vu Phidias ? Pourquoi n’est-il pas venu ? Je suis sûr que c’est une galanterie qu’il a cru nous faire en nous privant de sa présence ; il a pensé que nous avions des adieux à nous donner. S’il a agi dans ce sentiment, c’est bien et il faut lui en savoir gré. Tâche de savoir quand et si il vient à Rouen.

Le bon dîner que nous avons fait ensemble avant-hier ! (avant-hier, que c’est loin déjà !). Le soir, quand je te donnais le bras, dans quel calme et dans quel oubli j’étais ! Et quand nous sommes rentrés, que nous avons été seuls, quand j’ai senti tes membres doux sur les miens... Ah ! ne m’accuse plus de ne voir jamais que la misère de la vie... Pourquoi donc une heure d’ivresse est-elle payée par un mois d’ennui ? Compte les larmes que tu as déjà répandues ; elles excèdent le nombre de mes baisers n’est-ce pas ? Et pourtant, n’avons-nous pas été heureux ?

En nous promenant hier en voiture, nous parlant, nous tenant les mains, je rêvais à ce qu’aurait pu être notre existence si nous eussions été dans des positions différentes, si j’habitais Paris toujours, si tu étais seule, si j’étais libre. Nous étions là comme de jeunes époux riches, beaux, dans leur lune de miel. Te la figures-tu cette vie-là, passée, douce et remplie, à travailler ensemble, à nous aimer ?

Aujourd’hui je n’ai rien fait. Pas une ligne d’écrite ou de lue. j’ai déballé ma Tentation de Saint-Antoine et je l’ai accrochée à ma muraille ; voilà tout. j’aime beaucoup cette oeuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un charme inouï ; il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne me fait pas rire, mais rêver longuement. Je le saisis bien partout où il se trouve et comme je le porte en moi, ainsi que tout le monde ; voilà pourquoi j’aime à m’analyser. C’est une étude qui m’amuse. Ce qui m’empêche de me prendre au sérieux, quoique j’aie l’esprit assez grave, c’est que je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le comique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même, et qui ressort de l’action la plus simple ou du geste le plus ordinaire. Jamais, par exemple, je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête. Tout cela est fort difficile à expliquer et demande à être senti ; tu ne le sentiras pas, toi qui es d’un seul morceau, comme un bel hymne d’amour et de poésie. Moi je suis une arabesque marqueterie ; il y a des morceaux d’ivoire, d’or et de fer ; il y en a de carton peint ; il y en a de diamant ; il y en a de fer-blanc.

j’ai lu l’article d’Al. Aubert. Ce n’est pas cela qu’il fallait dire ; il y avait plus ; il fallait creuser le volume. La critique, assez juste en superficie, manque de pénétration et de force. Il n’a pas été à la moelle.

Adieu, je t’embrasse partout. Pense à moi,

Je pense à toi. Ou plutôt non, pense moins à moi, travaille, sois sage, sois heureuse par la pensée. Reprends la muse qui t’a consolée dans les plus mauvais jours ; moi je suis pour les jours de bonheur.

Adieu, je te baise sur les lèvres.

À LOUISE COLET §

[Dimanche, 23 août 1846.]

Quand le soir est venu, que je suis seul, bien sûr de n’être pas dérangé, et qu’autour de moi tout le monde dort, j’ouvre le tiroir de l’étagère dont je t’ai parlé et j’en tire mes reliques que je m’étale sur ma table ; les petites pantoufles d’abord, le mouchoir, tes cheveux, le sachet où sont tes lettres ; je les relis, je les retouche. Il en est d’une lettre comme d’un baiser, la dernière est toujours la meilleure. Celle de ce matin est là, entre ma dernière phrase et celle-ci qui n’est pas finie ; je viens de la relire afin de te revoir de plus près et de sentir plus fort le parfum de toi-même.

Je rêve à la pose que tu dois avoir en m’écrivant et aux longs regards vagues que tu jettes en retournant les pages. C’est sous cette lampe qui a donné sa lumière à nos premiers baisers, et sur cette table où tu écris tes vers. Allume-la le soir, ta lampe d’albâtre ; regarde sa lueur blanche et pâle en te ressouvenant de ce soir où nous nous sommes aimés. Tu m’as dit que tu ne voulais plus t’en servir. Pourquoi ? Elle est quelque chose de nous. Moi je l’aime.

j’aime tout ce qui est chez toi ou à toi, tout ce qui t’entoure et te touche. Sais-tu que je suis tout dévoué à M. et Mme Ségalas qui étaient là, et même à ce bon bibliophile dont la visite prolongée m’agaçait les nerfs. Pourquoi ? Qui le dira ? C’est l’effet de la joie que j’avais ; elle débordait de moi et retombait presque sur les indifférents et sur les choses inertes. Quand on aime, on aime tout. Tout se voit en bleu quand on porte des lunettes bleues.

l’amour, comme le reste, n’est qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes.

Mais par derrière ! par derrière ! détourne la tête ! Voilà ce que les femmes ne veulent pas s’entendre dire ; voilà ce qui t’afflige de moi, c’est ce mot. Ne me crois donc pas dur si je suis sage ; ne me juge pas froid parce que je suis prudent, et surtout, ma pauvre chérie, que ton coeur ne me calomnie pas de ce que, peut-être, je suis bon. Sais-tu que tu es cruelle ? Tu me reproches de ne pas t’aimer, et tu en tires toujours l’argument de mes départs. C’est mal. Puis-je rester ? Que ferais-tu à ma place ?

Tu me parles toujours de tes douleurs ; j’y crois, j’en ai vu la preuve ; je la sens en moi, ce qui est mieux. Mais j’en vois une autre douleur, une douleur qui est là, à mon côté, et qui ne se plaint jamais, qui sourit même et auprès de laquelle la tienne, si exagérée qu’elle puisse être, ne sera jamais qu’une piqûre auprès d’une brûlure, une convulsion à côté d’une agonie. Voilà l’étau où je suis. Les deux femmes que j’aime le mieux ont passé dans mon coeur un mors à double guide, par lequel elles me tiennent ; elles me tirent alternativement, par l’amour et par la douleur. Pardonne-moi si ceci te fâche encore. Je ne sais plus que te dire, j’hésite maintenant ; quand je te parle, j’ai peur de te faire pleurer, et quand je te touche, de te blesser.

Tu te rappelles mes caresses violentes, et comme mes mains étaient fortes ? Tu tremblais presque ! Je t’ai fait crier deux ou trois fois. Mais sois donc plus sage, pauvre enfant que j’aime, ne te chagrine pas pour des chimères !

Tu me reproches l’analyse ; mais toi tu mets dans mes mots une subtilité funeste. Tu n’aimes pas mon esprit, ses fusées te déplaisent ; tu me voudrais plus uni de ton, plus monotone de tendresse et de langage. Et c’est toi ! toi ! qui fais comme les autres, comme tout le monde, qui blâmes en moi la seule chose bonne, mes soubresauts et mes élans naïfs ! Oui, toi aussi tu veux tailler l’arbre et, de ses rameaux sauvages mais touffus, qui s’élancent en tous sens pour aspirer l’air et le soleil, faire un bel et doux espalier que l’on collerait, contre [un] mur et qui alors, il est vrai, rapporterait d’excellents fruits qu’un enfant pourrait venir cueillir sans échelle. Que veux-tu que j’y fasse ? j’aime à ma manière ; plus ou moins que toi ? Dieu le sait. Mais je t’aime, va, et quand tu me dis que j’ai peut-être fait pour des femmes vulgaires ce que je fais pour toi, je ne l’ai fait pour personne, personne – je te le jure –. Tu es bien la seule et la première pour laquelle seulement j’aie fait un voyage, et que j’aie assez aimée pour cela, puisque tu es la première qui m’aime comme tu m’aimes. Non, jamais avant toi une autre n’a pleuré des mêmes larmes, et ne m’a regardé de ce regard tendre et triste. Oui, le souvenir de la nuit de mercredi est mon plus doux souvenir d’amour. C’est celui-là, si je devenais vieux demain, qui me ferait regretter la vie.

Merci de l’envoi de la lettre du Philosophe. j’ai compris le sens de cet envoi. C’est encore un hommage que tu me rends, un sacrifice que tu voudrais me faire. C’est me dire : «Encore un que je mets à tes pieds : vois comme je n’en veux pas, car c’est toi que j’aime.» Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton coeur, ton corps, l’amour des gens qui te convoitent ; tu me prodigues tes richesses pour ma satisfaction et pour mon orgueil. Eh bien, sois contente : je suis heureux et je suis fier de toi. Oui, heureux, je le répète ; tu m’apparais toujours dans ma pensée avec une douceur exquise.

Ton coeur est comme ta peau, d’une suavité chaude, étonnante.

Mon frère a vu tantôt ton portrait. Il t’a reconnue, dit-il, pour avoir dansé avec toi chez Phidias, il y a dix ans. Il m’a dit que tu étais jolie ; j’ai répondu : «Oui, … pas mal», car j’avais envie de crier ce qui se passait dans ma poitrine. Je souffrais de son air froid.

Adieu. C’est ta fête ; je t’envoie pour bouquet le meilleur de mes baisers.

Reçois ton monde, sois pour lui bonne et aimable comme tu l’es. Reprends ta vie, travaille. Du courage ; avec quelque effort, l’habitude, puis le goût t’en reviendra. Fais cela pour moi, je t’en prie ; ne te laisse pas aller au courant de ta tristesse. Le chagrin a des allèchements perfides.

Encore adieu et encore un baiser sur ta bouche où je puise ton âme.

Si tu ne m’envoies pas la statuette avec les livres, tu peux bien ne pas mettre sur la boîte : Envoi de Pradier.

À LOUISE COLET §

[24 août 1846.] – Lundi soir.

Je ne pourrai t’écrire demain, chère bien-aimée, ni peut-être après demain ; mais vendredi au plus tard (je tâcherai que ce soit jeudi), tu recevras de moi une longue lettre.

Nous partons demain matin (je ferai en sorte que ce ne soit qu’après l’arrivée du facteur), pour un petit voyage, à neuf lieues d’ici, d’où nous ne reviendrons que mercredi dans la nuit. Nous allons visiter quelques anciennes abbayes gothiques, Jumièges où est enterrée Agnès Sorel, Saint Wandrille, etc. Je penserai à toi pendant ce voyage, je te regretterai. Si tu savais comme mes jours sont longs et comme mes nuits sont froides maintenant, veuves qu’elles sont de toute félicité d’amour !

Je ne fais rien, je ne lis plus, je n’écris plus, si ce n’est à toi. Où est ma pauvre et simple vie de travail d’autrefois ? Je dis autrefois parce que c’est déjà loin. Je ne la regrette pas, parce que je ne regrette rien. Cela comme tu le dis est dans mon système. Si c’est arrivé, c’est que cela devait être. Et puis je goûte dans ta pensée tant de douceur, je retourne avec un charme si profond ton souvenir dans mon coeur ! Vingt fois par jour je te replace sous mes yeux avec les robes que je te connais, les airs de tête que je t’ai vus. Je te déshabille et te rhabille tour à tour. Je revois ta bonne tête à mes côtés sur mon oreiller. Ta bouche s’avance, tes bras m’entourent... qu’importe ! Ce n’est pas là le meilleur de notre amour ; ce n’est que la saulce comme dirait Rabelais ; la viande c’est ton âme.

Tu as pleuré la première fois mercredi ; tu croyais que je n’étais pas heureux ; était-ce vrai ? Oui je l’étais, comme je ne l’ai pas été, tout autant que je peux l’être. Je le serai plus encore, car je t’aime de plus en plus. Je voudrais te le redire toujours, te le prouver sans cesse.

Adieu, mille baisers partout ; à toi celui que tu aimes et qui t’aime.

À LOUISE COLET §

Mercredi, 10 h. du soir. [Croisset, 26 août 1846.]

C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie, tu as au moins quelque chose à m’en dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante, que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille ; je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an, et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n’ai-je presque jamais rien à te conter. Je ne reçois aucune visite, je n’ai à Rouen aucun ami ; rien du dehors ne pénètre jusqu’à moi. Il n’y a pas d’ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu, pour arriver là, j’y ai mis de l’art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste, ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. qu’est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles ; la politique m’assomme ; le feuilleton m’empeste ; tout cela m’abrutit ou m’irrite. Tu me parles d’un tremblement de terre à Livourne. Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage «C’est bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! oh ! mon Dieu !» cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres ? Il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas, et d’une utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent ; ce n’est pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle qu’il faut vouloir supprimer les ouragans. Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil ! Nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création, et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne ; tout ce qui nous est oppose nous exaspère. Que j’en ai entendu, miséricorde ! que j’en ai subi, l’an dernier de ces magnifiques dissertations sur la trombe de Monville ! – «Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce l’électricité d’en haut ou celle d’en bas ? En une seconde, trois fabriques de renversées et deux cents hommes de tués ! Quelle horreur !» Et les mêmes gens, qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par l’aspiration de leurs narines des myriades d’atomes animés. (Monville, vois-tu, a été une infirmité pour moi ; j’ai vu ça de trop près ; j’en ai entendu causer, discuter et baver tout un hiver ; j’en suis saoul !)

Quant à la seconde chose dont tu me parles, la proclamation de Schamyl, ça peut être curieux, c’est vrai ; mais il y a tant de choses curieuses dans ce monde, surtout pour un homme qui peut dire comme l’Angély : «moi, je vis par curiosité», qu’on n’y suffirait pas s’il fallait les voir toutes. Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela ; seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés, et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie, c’est-à-dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte, et de détester les autres coins, en vert ou en noir, m’a paru toujours étroite, bornée, et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’Univers. Je n’ai pas compris ton étonnement relativement à la beauté de cette proclamation. Pour moi, je pense que c’est parce que 1° il est barbare, 2° musulman, et surtout fanatique, qu’il a dit de belles choses. La poésie est une plante libre ; elle croit là où on ne la sème pas. Le poète n’est pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir. Et maintenant que j’ai déchargé mon coeur, – car voilà plusieurs fois que nous revenons sur ce sujet que tu ne veux pas comprendre, – parlons de nous, et embrassons-nous, doucement, longuement, sur les deux lèvres.

Nous avons fait hier et aujourd’hui une belle promenade ; j’ai vu des ruines, des ruines de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j’étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. j’ai repensé à eux, et aux autres morts que je n’ai jamais connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. j’aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines cet envahissement de la nature, qui arrive tout de suite sur l’oeuvre de l’homme quand sa main n’est plus là pour la défendre, me réjouit d’une joie profonde et large. La vie vient se replacer sur la mort ; elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où l’un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Éternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ! l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits ; je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur.

Ce polisson de Phidias est donc tout à fait pris dans les liens de la dame blonde ? Depuis le temps qu’il y est, [combien] doit-il avoir consommé de filets de boeuf ! Quelle excellente et bonne nature ! Je t’ai vu en blâmer le côté flottant, préhensible, malléable ; aujourd’hui, tu voudrais que je lui ressemblasse pour que je cède quand tu me dis : «Reste.» Tu t’étonnes que je n’aie pas eu de faiblesses. Si, j’en ai eu ; j’[en] ai eu d’immenses avec toi. C’est moi qui le sais parce que c’est moi qui les ai senties. Pour ce qui est de ces départs fixés d’avance et auxquels je n’ai jamais manqué, n’aurais-je pas pu, si je ne t’avais jugée supérieure, te faire un mensonge anodin comme on en fait en pareil cas, avoir l’air de céder, et accorder à tes instances ce que j’aurais eu décidé d’avance ? Mais non, à partir de ce soir où tu m’as baisé sur le front, je me suis juré à moi-même de ne jamais te mentir. C’est le procédé le plus rude, le plus brutal, peut-être le moins tendre, diras-tu ? Mais je crois que ce serait te mépriser qu’agir autrement, et t’avilir même.

Tu n’es pas faite pour être servie par un amour faux et grimaçant. j’aimerais mieux te faire une balafre au visage qu’une grimace derrière le dos.

Il t’a fait plaisir, pauvre ange, le bouquet de fête que je t’ai envoyé ! Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de mettre dans ma lettre ces fleurs significatives, car je n’en connaissais pas le sens symbolique. C’est Du Camp qui me l’a appris en me donnant le conseil de m’en servir. j’ai pensé que cet enfantillage amuserait ton coeur. Il a bien amusé le mien ! Sais-tu quelque chose qui m’a touché dans ta lettre ? c’est cette course dans le Bois de Boulogne dont tu me parles ; ça m’a fait froid à moi-même. Je me suis senti, à ta place. Je me suis vu, les rôles intervertis. Et ton enfant qui t’embrassait les mains ! Donne-lui pour cela un baiser de ma part. j’y repense aussi souvent à ce bon Bois de Boulogne. Te souviens-tu de notre première promenade le 30 juillet ? Comme Henriette dormait sur les coussins ! Et le doux mouvement des ressorts, et nos mains, et nos regards plus confondus qu’elles. Je voyais tes yeux briller dans la nuit, j’avais le coeur tiède et mou... Je buvais avec extase les longues effluvions (sic) de ta prunelle fixée sur la mienne... Quand tout cela reviendra-t-il ? Qui le sait ? Oh ne m’accuse pas d’oubli, ne m’accuse jamais ! Ce serait une cruauté infâme. Aime-moi toujours, car moi aussi je t’aime sans cesse.

Adieu, mille baisers sur ta belle gorge, sur ces seins que tu offres à mes lèvres avec un si doux sourire quand tu me dis : «Je te plais donc ? m’aimes-tu ?» – Si tu me plais, si je t’aime ! [...] Encore adieu, mille amours...

Sois sans crainte, chère amie ; j’ai reçu la lettre [...].

À LOUISE COLET §

Croisset, [27 ou 28 août 1846].

Je prends cette feuille de papier : tout mon papier à lettres est bordé de noir ; je n’en ai pas là d’autre, et je ne veux pas que ce que je t’envoie soit entouré de deuil. C’est bien assez, n’est-ce pas, pauvre ange que je fais souffrir déjà tant sans le vouloir, qu’il y en ait souvent au fond de la chose, sans qu’il y en ait dessus. Je voudrais ne t’envoyer que de douces paroles et de tendres mots, de ces mots suaves comme un baiser, que quelques-uns trouvent, mais qui chez moi restent au fond du coeur et expirent sur les lèvres. Si je pouvais, chaque matin ton réveil serait parfumé par une page embaumée d’amour, récréé par une mélopée divine qui te tiendrait tout le jour dans une extase céleste. Mais j’ai trop crié dans ma jeunesse pour pouvoir chanter : ma voix est rauque. Merci de la petite fleur d’oranger. Toute ta lettre en sent bon. qu’elle ait été cueillie sur un arbuste, donnée par une femme ou un homme, elle n’en est pas moins belle pour moi, va ; elle est venue de toi, envoyée par toi, c’est tout ce qu’il me faut. Cette attention du reste m’a ému. Je t’ai bien reconnue là. Comment fais-tu pour avoir tant de volupté dans des niaiseries, pour donner un ragoût si puissant à des riens ? Je me sens pour toi une tendresse étrange, profonde, intime, mais ce qui m’afflige, c’est la pensée que je ne te vaux pas, que tu étais digne d’un autre homme et d’un autre amour. Je cherche pourtant à faire quelque chose pour te prouver le mien, et les preuves que tu m’en demandes sont justement les seules que je ne puisse donner. Ma vie est rivée à une autre, et cela sera tant que cette autre durera. Algue marine secouée au vent, je ne tiens plus au rocher que par un fil vivace. Une fois rompu, où volera-t-elle, la pauvre plante inutile ? Mais d’ici là, qu’elle demeure où Dieu veut qu’elle soit, où il faut qu’elle reste !

j’ai lu cette nuit ton travail sur Mme du Châtelet, qui m’a beaucoup intéressé. Il y a de beaux fragments de lettres. En voilà encore une qui a aimé et qui n’a pas été heureuse. La faute n’en était ni à M. de Voltaire, ni à St Lambert, ni à elle, ni à personne, mais à la vie elle-même, qui n’est complète que du côté de l’infortune. j’aime beaucoup là dedans le rôle de Voltaire. Quel homme intelligent ! et bon ! Ceci t’indigne. Mais y en a-t-il beaucoup qui eussent fait comme lui, et sacrifié leur vanité à la tendresse que leur maîtresse a pour un autre C’est qu’il ne l’aimait plus, dira-t-on. Qui l’a su ? Personne. Pas même lui, peut-être. Et puis, ceux qu’on ne croit ne plus aimer [sic], on les aime encore. Rien ne s’éteint complètement. Après le feu, la fumée, qui dure plus longtemps que lui. Je suis sûr qu’il l’a plus regrettée que tout le monde. Plus qu’elle ne l’eût regretté, peut-être, s’il fût mort avant elle. Il a dû se passer alors quelque chose d’énorme et de complexe dans l’âme de ce prodigieux homme. j’aurais voulu te voir développer, analyser ce point, bien indiqué du reste, et lumineux pour moi. La figure de Mme du Châtelet, leur vie à Cirey, ces phases successives de leur passion, tout cela est assez en relief, ferme et sobre. C’est une bonne chose.

Quant au livre d’historiettes morales, l’enfant de mon frère ne le lira pas vu que, selon la façon abominable dont on l’élève, elle ne sait pas encore lire, bien qu’elle ait six ans. Mon autre nièce est trop petite ; je le lui lirai plus tard. Mais c’est moi qui vais le lire ; je me referai enfant petit et simple. j’ai toujours envie d’avoir le talent d’amuser les enfants en leur racontant des histoires ; mais ce talent me manque complètement quoique j’aime beaucoup les enfants. Ils sont charmants, disait un anglais, mais on devrait les étouffer quand ils ont l’âge de raison. […]

Adieu, chère Louise, adieu, je pense à toi. Pense à moi. Mille et mille baisers sur tes yeux bleus, pour en boire les larmes quand il en vient.

À LOUISE COLET §

[27 août 1846.]

Nous sommes donc toujours triste, pauvre ange ! Pourquoi t’affecter à plaisir, t’affliger outre mesure ? À trente-trois lieues de distance, je ne peux pas essuyer les larmes qui coulent de tes bons yeux ; tu ne peux pas voir mes sourires quand je reçois tes lettres, ni la joie sans doute qui doit être sur mon visage quand je pense à toi ou quand je regarde ton portrait, ton portrait avec ses longues papillotes caressantes, celles-là mêmes qui m’ont passé sur les joues. De moi à toi il y a trop de plaines, de prairies et de collines pour que nous puissions nous voir. Je ne comprends pas toutes les peines que je te cause. Tu crois qu’une autre est encore dans mon coeur, qu’elle y est restée, et si éclairée que tu n’as fait que passer dans son ombre. Oh ! non pas, non pas ! sois-en donc convaincue une fois pour toutes ! Tu parles de ma franchise cynique ; sois conséquente : crois-y, à cette franchise. Cela est vieux, bien vieux, oublié presque ; à peine si j’en ai le souvenir ; il me semble même que ça s’est passé dans l’âme d’un autre homme. Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l’autre, qui est mort. j’ai eu deux existences bien distinctes ; des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde ; tout cela est mathématique. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup ; et autre chose est venu. Alors, j’ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi : d’un côté l’élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n’accepte rien que le spectacle, d’en jouir ; de l’autre l’élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleines [sic] effluves, les plus purs rayons de l’Esprit, par la fenêtre ouverte de l’intelligence. Tu ne trouveras pas cette phrase très claire ; il faudrait un volume pour la développer. Néanmoins je n’ai renoncé à rien de la vie, comme tu sembles le croire. j’ouvre, tout comme les autres, les narines pour sentir les roses et les yeux pour contempler la lune. Amour et amitié, je n’ai rien rejeté. j’ai au contraire pris des lunettes pour les distinguer plus nettement. Fouille-moi tant qu’il te plaira, tu ne découvriras rien qui doive t’attrister, ni dans le passé, ni dans le présent. Je souhaiterais que tu pusses lire dans mon cœur : les larmes de doute et d’accablement que tu répands se changeraient en larmes de joie et de bonheur. Oui, je t’aime, je t’aime, entends-tu ? Faut-il le crier plus fort encore ? Mais si je n’ai pas l’amour ordinaire qui ne sait que sourire, est-ce ma faute si tout mon être n’a rien de doux dans ses allures ? Je te l’ai déjà dit, j’ai la peau du coeur, comme celle des mains, assez calleuse : ça vous blesse quand on y touche ; le dessous peut-être n’en est que plus tendre. Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je te répondre ? C’est me tourmenter à plaisir en me rappelant (ce qui est inutile, grand Dieu ! car je me le figure assez) que tu en souffres et t’en tourmentes. Si je pouvais... si... si... toujours ce maudit conditionnel, mode atroce par lequel tous les temps du verbe passent !

Je suis bien bête ce soir. C’est peut-être l’effet du beau clair de lune qu’il fait. Je viens de me promener sous les arbres et je t’ai souhaitée, appelée. Nous eussions fait une belle promenade sans nous rien dire, en te tenant par la taille. Je rêvais à la blancheur de ta figure se détachant sur l’herbe verte pâlement éclairée, au bleu de tes yeux humides et pétillants de lumière, comme le bleu tendre du ciel de cette nuit. Aime-moi toujours, va ; prends-moi pour un bourru, pour un fou, pour tout ce que tu voudras, mais aime-moi encore, laisse là mes idées en paix. qu’est-ce qu’elles te font ? Elles ne font de mal à personne et elles font peut-être du bien. d’ailleurs, comme toute chose, n’ont-elles pas leur raison d’être ? À quoi bon les mauvaises herbes ? disent les braves gens, pourquoi poussent-elles ? Mais pour elles-mêmes, pardieu ! Pourquoi poussez-vous, vous ? Merci encore des petites fleurs d’oranger ; tes lettres en sont parfumées. Quand j’irai à Paris, je veux garnir ta jardinière des plantes que tu aimes le mieux ; ces pauvres fleurs du moins n’auront pas d’épines. Celles de mon amour ne sont pas de même, à ce qu’il paraît.

Allons, adieu, adieu.

À LOUISE COLET §

Dimanche, 2 h. d’après-midi [Croisset, 30 août 1846].

De la colère, grand Dieu ! De l’aigreur, et de la verte, de la salée ! qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que tu aimes les disputes, les récriminations ; et tous ces amères tiraillements quotidiens qui finissent par faire de la vie un enfer réel ? Je n’y comprends rien. Tu te plains de mes duretés ; mais il me semble que je ne t’en ai jamais envoyé de pareilles. Peut-être t’en ai-je envoyé de plus fortes, diras-tu. Chacun s’illusionne.

Mais je vois dans ta lettre de ce matin quelque chose de plus et comme un parti pris d’être aigre ou de le paraître. Qui sait ? C’est peut-être une tentative, un essai ? Tu me reproches sans cesse que je pose, que je suis théâtral, que j’ai de l’orgueil, que je me pavane de mes tristesses comme un matamore de ses cicatrices. Selon toi, je te chagrine à plaisir, faisant semblant de pleurer pour voir couler tes larmes. Voilà une atroce idée.

Comment peux-tu m’aimer si tu me regardes comme un si pauvre personnage ? Tu dois me mépriser. Alors peut-être en effet me méprises-tu ? Tu en es déjà aux regrets sans doute ; tu vois que tu t’es trompée et c’est moi que tu accuses de cette illusion perdue.

Souviens-toi donc que ma première parole a été un cri d’avertissement pour toi ; et lorsque l’entraînement nous a saisis ensemble dans son tourbillon, je n’ai cessé de te dire de te sauver, quand il en était temps encore. Était-ce de la vanité cela ? Était-ce de l’orgueil ? n’aurais-je pas pu au contraire mentir, me grandir, me dresser, me faire sublime ? Tu m’aurais cru tel !

C’est alors que tu aurais cru que j’étais bon, parce que j’aurais été hypocrite.

Mais que te dire ? que faire ? Je m’y perds. Il me faut du courage pour t’écrire, persuadé chaque fois que tout ce que je t’écris te blesse. Les caresses que les chats donnent à leur femelle les ensanglantent et ils s’échangent des coups au milieu de leurs plaisirs. Pourquoi y reviennent-ils ? La nature les y pousse. Je suis donc de même chaque parole de moi est une blessure que je te fais ; chaque élan de tendresse est pris comme un outrage. Ah ma pauvre femme chérie ! je ne m’attendais pas à tout cela, même dans la prévision la plus éloignée des infortunes possibles.

As-tu pu penser que si tu avais un enfant de moi je t’en aimerais moins ? Mais je t’en aimerais plus au contraire, mille fois plus. Ne me serais-tu pas plus attachée par la douleur, par la reconnaissance et par la pitié même ? Ce dernier mot-là te choque encore peut-être. Mais ne le prends pas à son sens banal et étroit. Prends-le par ce qu’il porte en lui de plus intime, de plus ému, et de plus désintéressé ! Tu penses qu’à cause de cette appréhension continuelle d’une rupture qui peut résulter d’une minute d’égarement il n’y aura plus entre nous ni entraînement ni ivresse ? Au contraire c’est cet entraînement pour moi qui trouble l’amour, puisqu’après lui le remords surgit. Pourquoi mêler l’idée d’un affreux malheur pour toi au bonheur que tu me donnes ? Si je n’ai pas le sens commun, d’habitude, comme tu me le répètes, il me semble qu’ici ce n’est pas moi qui en manque. Si je ne recherchais que mon plaisir, si je ne demandais à l’amour que ses joies physiques, mes façons – cela paraîtra clair à tout le monde – seraient différentes. Allons donc, chère amie, je ne suis pas encore si grossier que vous le dites, et j’aime quelque chose encore plus que votre beau corps c’est vous-même. Sais-tu ce qui te manque à toi, ou plutôt par où tu pèches ? C’est par l’esprit. Tu en vois là où il n’y en a pas, aux endroits où on n’a pas eu l’idée d’en mettre. Tu développes, tu amplifies, tu outres tout. Où diable as-tu jamais trouvé que je t’aie dit quelque chose d’analogue à ceci : «que jamais je n’avais aimé les femmes que j’avais possédées et que celles que j’avais aimées ne m’avaient rien accordé» ? Je t’ai dit tout bonnement que j’avais aimé pendant six ans une femme qui de sa vie ne l’a su ; cela lui eût paru bête. Ça me le paraît bien maintenant à moi. Ensuite, jusqu’à toi, je n’ai pas aimé car je ne voulais pas aimer ; voilà tout. Ne crois donc pas que j’appartienne à la race vulgaire de ces hommes qui se dégoûtent après le plaisir, l’amour n’existant chez eux qu’en vertu de la convoitise. Non, ce qui s’élève en moi ne s’y abat pas si vite. Si la mousse pousse sur les édifices de mon coeur sitôt qu’ils sont bâtis, il faut du temps pour qu’ils tombent en ruines, si jamais ils y tombent tout à fait. Moque-toi tant que tu voudras de moi, de ma vie, de cet orgueil démesuré que tu viens de découvrir (découverte dont tu es le Christophe Colomb) et de mes croyances panthéistes ; il n’y a pas, dans tout cela, la moindre envie de t’amuser et de paraître original. Je n’affecte pas la bizarrerie. Si j’en ai, tant pis ou tant mieux. Je lirai les paroles de Descartes à Campanella à ce sujet ; mais je ne crois pas qu’elles me démontreront le contraire. Il faut avoir la rage de l’excentrique pour en découvrir en moi, en moi qui mène la vie la plus bourgeoise et la plus ignorée de la terre. Je mourrai dans mon coin sans qu’on puisse, je l’espère bien, me reprocher ni une mauvaise action ni une mauvaise ligne, par la raison que je ne m’occupe pas des autres et ne ferai rien pour qu’ils s’occupent de moi. Je ne saisis pas bien l’extravagance d’une si vulgaire existence. Mais dessous de celle-là, il en est une autre, une autre secrète, toute radieuse et illuminée pour moi seul, et que je n’ouvre à personne parce qu’on en rirait. Est-ce donc si fou ?

Ne crains pas que j’aie montré tes lettres à qui que ce soit ; non, sois-en sûre. Du Camp sait seulement que j’écris à une femme à Paris, qui peut-être cet hiver aura besoin de son secours pour nos lettres ; il me voit chaque jour t’écrire, mais il ne sait pas encore ton nom. En faisant autant de son côté, il n’a rien à me demander pas plus que moi à lui. Seulement, l’autre jour, il m’a prêté le cachet où est sa devise.

Je regrette que Phidias ne vienne pas.

C’est un excellent homme et un grand artiste ; oui, un grand artiste, un vrai Grec, et le plus ancien de tous les modernes, un homme qui ne se préoccupe de rien, ni de la politique, ni du socialisme, ni de Fourier, ni des jésuites, ni de l’Université, et qui comme le bon ouvrier, les bras retroussés, est là, à faire sa tâche du matin au soir, avec l’envie de la bien faire et l’amour de son art. Tout est là, l’amour de l’Art. Mais je m’arrête. Ceci t’irrite encore : tu n’aimes pas à m’entendre dire que je m’inquiète plus d’un vers que d’un homme, et que je porte plus de reconnaissance aux poètes qu’aux saints et aux héros. qu’aurait-on pensé à Rome, du temps d’Horace, si quelqu’un fût venu lui dire :

«Ô bon Flaccus, qu’est-ce que devient votre ode à Melpomène ? parlez-moi de votre passion pour le petit garçon perse que Pollion vous a cédé ; est-ce en asclépiades ou en ïambiques que vous allez nous entretenir de lui ? Tout ce que vous dites me préoccupe bien plus que la guerre des Parthes, que le collège des flamines et que la loi Valeria qu’on veut remettre sur le tapis...»

Il y avait donc cependant quelque chose de plus sérieux que les hommes qui mouraient pour la patrie, que ceux qui priaient pour elle, que ceux qui travaillaient à la rendre plus heureuse : c’étaient ceux qui chantaient, puisque ceux-là seuls survivent. On a découvert des mondes nouveaux pour les lire, on a inventé l’imprimerie pour les y répandre. Ah ! oui, l’amour de Glycère ou de Lycoris passera encore par-dessus les civilisations futures. l’Art, comme une étoile, voit la terre rouler sans s’en émouvoir, scintillant dans son azur ; le Beau ne se détache pas du ciel.

Mais allons ! tout cela te fâche. Que te dire donc ? que je t’embrasse. Je n’ai guère de place, mais je t’envoie tout de même, à travers ces lignes pressées, un long et tendre baiser, comme à travers des barreaux.

À LOUISE COLET §

Mercredi, 11 h. du soir. [2 septembre 1846.]

Que ta lettre de ce matin était bonne et douce, pauvre amie ! j’y ai vu les larmes que tu avais versées en l’écrivant, et qui, çà et là, avaient taché certains mots. Ta douleur m’afflige ; tu m’aimes trop, ton coeur est trop prodigue. Il y a d’excellentes choses dans les conseils de Phidias ; il est fâcheux seulement que les conseils presque toujours aient cela de fâcheux qu’on ne puisse les suivre. Si tu pouvais l’imiter, ce bon Phidias, tu serais plus tranquille, sinon plus heureuse. C’est un homme sage, celui-là, et qui ne demande pas à la vie plus de joies qu’elle n’en comporte et qui ne va [pas] chercher le parfum des orangers sous les pommiers à cidre. Aussi, quel ordre dans son être ! comme il continue son oeuvre, serein et fort ! l’Art, tu le vois, lui en sait gré et le récompense par les mâles satisfactions qu’il lui procure.

Comme il fait beau ce soir ! Comme tout repose ! Je n’entends que le battement de ma pendule et à peine le bruit de l’air qui passe dans les arbres. La rivière brille sous la lune, les îles sont noires, le gazon vert émeraude. Tu veux venir ici, mon héroïne ; c’est par une nuit semblable qu’il ferait bon te recevoir.

Je me figure ta tête et ta gorge nues, éclairées par l’astre pâle. Je vois tes yeux briller dans l’ombre bleue.

Sais-tu que ce serait royal et magnifiquement beau ? toi faisant 60 lieues pour passer quelques heures dans le petit kiosque de là-bas... Mais à quoi bon songer à de pareilles folies ! C’est impossible : tout le pays le saurait le lendemain ; ce serait d’odieuses histoires à n’en plus finir.

Un long baiser néanmoins, pour y avoir pensé. Merci de cet élan ! Je l’ai compris. j’ai senti nos heureuses angoisses réciproques, toi arrivant et attendant le signal convenu, moi guettant l’heure et épiant ta venue.

Quand je te reverrai, n’est-ce pas, tu ne pleureras pas trop ; tu ne m’affligeras pas trop. Tu seras sage ; j’en ai besoin ; sois-le. j’en vois tant couler, de larmes, que vraiment j’ai besoin de sourires. Bientôt, j’espère, d’ici à peu de jours nous pourrons nous voir. Du Camp s’en retourne à Paris et il nous vient ici des parents de la Champagne, une nièce de mon père, avec son officiel et ses enfants. j’irai lui faire la conduite soi-disant jusqu’à Gaillon, pour aller voir ensemble le château Gaillard qui en est à une lieue. Au lieu de cela, j’irai jusqu’à Mantes où je resterai jusqu’au convoi de six heures qui me ramènerait ici à huit. Tel est mon plan. Je le prépare déjà de longue main. Pourvu que mon beau-frère n’ait pas la malheureuse idée de nous accompagner ! Pourvu que ma mère elle-même n’ait pas cette idée ; car nous avons aux Andelys (lieu où est le château Gaillard) des amis intimes qu’elle n’a pas vus depuis longtemps, et elle voudra peut-être profiter de l’occasion. Tu partirais de Paris à 9 heures du matin ; tu serais à Mantes à 10 heures 50 minutes ; j’y arriverais à 11 heures 19. Nous aurions à nous cinq belles heures. C’est bien peu ; ce serait toujours quelque chose, car je ne prévois pas la possibilité prochaine d’un voyage à Paris. Quand nous nous redirons adieu, ce sera encore pour une absence plus longue. Il faudra nous y faire et accepter cela comme une infirmité de notre pauvre amour impossible à éviter.

Nous nous écrirons ; nous penserons l’un à l’autre ; tu travailleras (me le jures-tu ?) ; tu tâcheras de faire quelque grande oeuvre où tu mettras tout ton coeur.

Oh ! va, aime plutôt l’Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais ; ni la maladie ni la mort ne l’atteindront. Adore l’Idée ; elle seule est vraie parce qu’elle seule est éternelle. Nous nous aimons maintenant ; nous nous aimerons plus encore peut-être. Mais, qui sait ? un temps viendra où nous ne nous rappellerons peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l’histoire de leur jeunesse ?

j’en connais un qui m’a, il y a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d’avec sa maîtresse, il s’échappait de chez lui le matin, avant le jour, et il allait à 4 lieues de là, à pied, pour voir à un bureau de poste s’il n’était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait, quand la pauvre femme avait pu écrire ; l’amant s’en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout. Il rentrait chez lui en sautant pardessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n’y parût. Cela a duré sept ans (sept ans) sans la voir ! Ils se sont revus une fois, et puis ne se sont plus revus. Peu à peu [ils] ne se sont plus écrit et se sont oubliés. La femme est morte ; l’homme ensuite a eu d’autres amours, et voilà ! telle est la vie. Il raconte ça lui-même comme une chose toute simple et elle est toute simple en effet. Les noeuds les plus solidement faits se dénouent d’eux-mêmes, parce que la corde s’use. Tout s’en va, tout passe ; l’eau coule et le coeur oublie.

C’est une grande misère, mais il en faut remercier Dieu qui n’a [pas] jugé l’âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents. Reste à choisir le mal le plus léger ; toute la sagesse est là. Mais je ne t’oublie pas encore, tu le sais bien. l’heure n’est pas venue. Il sera temps d’y songer quand nous en serons là. Ne te travaille pas à te rendre malheureuse. Pense toujours que je t’aime ; dis-le-toi, complais-toi dans cette idée ; mets-la à part dans ton coeur, non pas pour le troubler et l’emplir jusqu’aux bords, mais pour le réchauffer et le pénétrer de chaleur. Fais-lui prendre un bain d’amour, si tu veux, à ton pauvre coeur ; mais ne le noie pas.

Ma mère avait pour demain à Rouen des affaires d’argent. j’ai demandé à m’en charger (c’est l’affaire d’une heure) pour avoir l’occasion d’aller te porter avant onze heures cette lettre à la poste afin que tu l’aies ce soir.

Adieu ma chère aimée, mille baisers sur tes doux yeux. Réponds-moi si mon projet te plaît. Ce serait, je crois, dans trois ou quatre jours. Je ne sais pas. Je t’avertirai à temps. Pourvu que la fortune nous protège ! Je me méfie toujours d’elle. C’est une bien grande coquette ; quand elle vous fait des agaceries, c’est qu’elle va vous repousser de plus belle.

Adieu, à toi, sur toi.

À LOUISE COLET §

Vendredi soir, minuit. [4-5 septembre 1846.]

Tu voulais que je vinsse dimanche. Moi j’ai pensé aussi, tu le vois, à nous réunir. Nous nous rencontrons toujours dans nos souhaits, dans nos désirs. Quand on s’aime, on est comme les frères Siamois attachés l’un à l’autre, deux corps pour une âme. Mais si l’un meurt avant l’autre, il faut tramer un cadavre à sa remorque. n’aie pas peur pour moi ; je ne sens pas l’agonie venir. Ce sera donc bientôt que nous nous reverrons. Il est arrangé que je ferai ce petit voyage aux Andelys (lisez Mantes). Comme il faut une heure et demie pour s’y rendre, et qu’une heure est suffisante pour voir le Château-Gaillard, je reviendrai coucher ici (c’est impossible autrement), mais par le dernier convoi, qui me prendra là-bas vers 10 heures. Nous aurons tout un grand après-midi à nous. Je dis nous aurons sans savoir si tu as accepté mon projet ; mais je m’attends bien demain, à mon réveil, à une bonne lettre de toi, toute pétillante de joie, où tu me dises : Accours. Es-tu contente de moi ? Est-ce cela ? Tu vois bien que lorsque je peux te voir je me jette sur la plus petite occasion comme un voleur à jeun, que je la prends à deux mains et que je ne la lâche pas. Du Camp part d’ici probablement mercredi prochain (ou jeudi au plus tard). Ainsi donc à mercredi. Je t’enverrai l’heure bien exacte des convois pour qu’il n’y ait pas de malentendus entre nous et je t’écrirai l’heure exacte où il faudra partir de Paris. Te figures-tu nous nous attendant, nous cherchant dans la foule, nous retrouvant, partant ensemble seuls ? Il faudra nous contenir ; j’aurai bien du mal à m’empêcher de t’embrasser devant tout le monde. Nous irons dans quelque bonne auberge bien tranquille. Nous serons à nous, qu’à nous ! Ce sera de bonnes minutes encore, va. qu’importe l’avenir ! Viendra-t-il seulement ? Qui sait si demain se lèvera ? Je n’ai pas encore reçu l’envoi de Phidias qu’il m’a, et que tu m’as annoncé. Tu as d’abord voulu y mettre ta statuette. Mais je n’aurais aucune pièce secrète où la fourrer. j’ai déjà tant de choses de toi que ça pourrait finir par devenir suspect. La moindre plaisanterie là-dessus me blesserait au vif et je me découvrirais peut-être ! Ton portrait est là, tout à côté de moi, à trois pas devant mon regard. j’ai assez ri ce matin au récit de ton dialogue avec Phidias relativement à Marin et à son modèle. Est-il possible que ce que notre ami t’a dit sur cette créature ait pu te causer un moment d’ombrage ? Il faut être toi, vraiment, pour avoir de semblables idées. De la jalousie maintenant, et de qui ? De ça ! j’aurais bien voulu être là pour voir ta figure et te faire rire aussitôt sur ton compte. d’abord cette femme est atrocement laide ; elle n’a pour elle qu’un très grand cynisme, plein de naïveté, qui m’a beaucoup réjoui. j’y ai vu aussi l’expansion des furies de la nature, ce qui est toujours une belle chose à voir. Et puis tu sais que j’aime assez ce genre de tableaux ; c’est un goût inné. l’ignoble me plaît. C’est le sublime d’en bas. Quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d’en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose, en cela qu’étant la charge du vice il en est en même temps le correctif et l’annihilation. Tous les grands voluptueux sont très pudiques ; jusqu’à présent je n’ai pas vu d’exception. Et puis, j’y repense, car j’ai été très étonné de ton aveu : quand elle serait belle après tout, cette femme, et quand même il y aurait eu, comme dit le maître dans son chaste langage, quelque chose entre nous deux ; est-ce que ça te ferait peine ? Les femmes ne comprennent pas qu’on puisse aimer à des degrés différents ; elles parlent beaucoup de l’âme, mais le corps leur tient fort au coeur, car elles voient tout l’amour mis en jeu dans l’acte du corps. On peut adorer une femme et aller coucher chaque soir chez les filles, ou avoir une autre maîtresse, que l’on aime même ! ce qui paraîtra plus drôle, mais ce qui est pourtant vrai ! Allons, ne te renfrogne pas ; ce n’est pas, je crois, une allusion à moi que je fais ici : je vis comme un chartreux. Mais jusqu’à mercredi !

Adieu, cher amour, mille baisers sur tes doux yeux.

À LOUISE COLET §

Samedi, 5 heures du soir. [5 septembre 1846.]

Je serais tenté de me battre quand je reçois tes lettres. Sais-tu l’effet qu’elles me font ? C’est de la haine pour moi. Tu veux donc que je me méprise, que tu prends toujours plaisir à me ravaler dans le parallèle que tu fais incessamment entre nous ? Eh bien oui, méprise-moi ; accable-moi, dis que je ne t’aime pas. Tu mentiras, mais dis-le, je recevrai tout de toi, tout, vois-tu. Tu peux tout faire, je ne m’en fâcherai pas. Tu es bonne, belle, douce, intelligente, dévouée. Tu me prouves que je ne suis rien de tout cela ; tu as peut-être raison, car je ne fais rien en effet pour le paraître. Moi qui m’attendais que tu allais m’embrasser pour l’idée que j’ai eue de notre voyage à Mantes !... Ah bien oui !... tu me reproches déjà d’avance de n’y pas rester plus longtemps. Et si je ne l’avais pas eue, cette idée, si cette occasion ne s’était pas présentée, qu’est-ce donc que tu dirais ? Ma foi tant pis ! je m’y perds. Je cherche partout et je ne trouve rien. Ce n’est pourtant pas ma faute. Tu me gourmandes de tout ce que j’écris, sur toutes mes idées, même sur celles qui n’ont aucun rapport à nous deux. Mais dis ce que tu voudras. j’aime ton écriture ; écris n’importe quoi ; j’aime les lignes que ta main a tracées, le papier sur lequel tu t’es penchée et qu’a peut-être frôlé le bout de tes cheveux odorants. Envoie-moi tout ce que tu voudras, va ; je ne me fâcherai pas ; ça m’est impossible avec toi. Je vois bien que tu souffres trop, mais je n’en parlerai pas et je continuerai. Tu as cru prendre ma vanité au défaut de la cuirasse en me disant : «Tu es donc gardé comme une jeune fille ?» Cette phrase m’aurait été adressée il y a cinq ou six ans qu’elle m’aurait fait faire quelque sottise épouvantable, c’est sûr ; je me serais fait tuer pour m’en effacer l’effet à moi-même. Mais elle a glissé sur moi comme l’eau sur le cou d’un cygne ; elle ne m’a nullement humilié. Crois-tu que pour moi, pour moi seul, pour l’homme, il ne me serait pas doux de te recevoir ici ? qu’est-ce que je risque, moi ? rien, absolument rien du tout.

Ma mère s’en apercevrait qu’elle ne m’en parlerait pas ; je la connais. Elle pourrait être jalouse de toi (quand ta fille aura dix-huit ans, tu sauras qu’on peut être jaloux de son enfant et tu haïras son mari : c’est la règle) ; mais tout s’arrêterait là. C’est pour toi que je t’ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries banales du premier venu, pour ne pas te faire rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu’un domestique ne te ricane pas au visage !

Mais tu n’as pas compris ! non ! rien ! Un sarcasme là-dessus ! Allons ! c’est bon ! n’en parlons plus !

Causons plutôt de mercredi prochain, que j’aspire avec convoitise. Pourquoi me dire que tu y seras triste ? Pourquoi, encore une fois, cherches-tu des souffrance dans l’avenir ? Tu n’as donc pas assez de celles du présent ?

Ton histoire de la dame du Château-Rouge m’a beaucoup ému. Tu as bien fait de me l’avoir contée. Je ne sais qu’en penser ; elle est étrange et singulière, j’y rêve depuis tantôt. j’aurais bien voulu la voir, cette femme ; c’était une bonne étude. j’ai assez travaillé ces matières-là et j’aurais peut-être trouvé de suite la solution de tes doutes. Il faut, quand tu la reverras, savoir à quoi t’en tenir ; et il faut tâcher de la revoir.

Il y a peut-être là-dessous de belles choses. Il y en a peut-être d’infâmes. Qui sait ? Pourquoi suspecter le vice tout d’abord ? qu’en savons-nous ? Moi, sous les belles apparences, je cherche les vilains fonds ; et je tâche de découvrir, en dessous des superficies ignobles, des mines irrévélées de dévouement et de vertu. C’est une manie assez bonne, qui vous fait voir du nouveau où on ne se douterait pas qu’il existe. Pourquoi cette femme, par exemple, qui voulait de suite te connaître, entrer dans ta vie, ne serait-elle pas prise pour toi d’une passion sincère et dévouée ? Qui te dit qu’elle ne se présentait pas envoyée exprès pour accomplir en ta faveur quelque sacrifice dont tu auras besoin ? C’est peut-être cette femme-là qui t’aimera le mieux de toutes les femmes que tu as pu connaître. Qui te dit qu’elle se doute seulement des choses auxquelles tu fais allusion dans ta pensée ?... Il y a, chez toutes les prostituées d’Italie, une madone qui jour et nuit brille aux bougies, au-dessus de leur lit. l’épais bourgeois ne voit là qu’une jonglerie absurde. Cela prouve que le bourgeois est une bête qui n’entend rien à l’âme humaine. Il n’y a là ni jonglerie, ni impiété, ni grimace. Ça me touche moi, au contraire ; je trouve cela sublime. Et combien de coeurs sont comme ces maisons-là, avec leur candélabre béni qui brille au-dessus des adultères et des immondicités, leur prêtant sa flamme et les éclairant de sa lueur pure.

Mercredi nous causerons de tout cela. Non, mon ami Du Camp ne restera pas avec nous ; il continuera sa route. Nous pourrons bien nous passer de lui. Est-ce que nous ne nous passerions pas du monde entier quand nous sommes seuls ?

Mille baisers, oui mille, partout, mais surtout sur tes seins, sur tes yeux dont le souvenir m’enflamme.

À LOUISE COLET §

Dimanche, 11 heures du soir. [6 septembre 1846.]

Encore demain et après-demain ; puis nous allons nous revoir. Quand tu liras ceci, il y aura 24 heures pour toi à passer avant que tu ne reçoives un baiser de celui que tu aimes et qui t’aime. Savoures-tu cette pensée comme moi ? La respires-tu avec joie comme une fleur écartée, qui nous envoie son vague parfum avant qu’on jouisse à pleines narines ? Ah ! nous serons seuls, bien seuls à nous dans ce village au milieu de la campagne (autour de nous le silence). Pourquoi es-tu triste ? Moi j’ai le pressentiment d’une journée de bonheur. Une journée, c’est bien peu, n’est-ce pas ? Mais un beau jour illumine toute une année, et on a si peu de jours à vivre que, quand il arrive, un beau jour vaut la peine qu’on s’en réjouisse. Mais seras-tu sage ? Pleureras-tu encore ? (Oh ! si j’étais si sensuel que tu le crois, comme je les aimerais tes pleurs ! Elles te rendent si belle quand elles coulent le long de tes jolies pâles et vont mourir sur ta gorge chaude et blanche !) Prendras-tu encore pour du calcul la sage prévision du malheur ? m’en voudras-tu toujours de ce que je casse les reins à mon plaisir pour t’épargner un supplice ? Si la chair, d’elle-même, a un héroïsme, c’est bien celui-là ; sois-en sûre. Il coûte peut-être plus que d’autres que l’on estime davantage, et, suivant la coutume, ceux en faveur de qui on l’exerce n’en tiennent pas compte. Oui, ma pauvre chérie, appelle ta pensée là-dessus, évoque toute ta raison, et tu t’avoueras, après y avoir rêvé, que c’est au contraire parce que je t’aime que je ne m’abandonne pas à mon amour. Tu sentiras une preuve de tendresse où tu n’avais vu que tiédeur et corruption.

Allons, ris donc, comme dit Phidias. Demain c’est la folie, c’est l’ivresse, c’est toi, c’est moi. Demain je reverrai tes yeux qui brûlent d’un feu doux, ta bouche rose où je suspends la mienne, et où je vais puiser les soupirs de ta poitrine, ton épaule nue que je hume avec ardeur.

Il me semble qu’il fera beau certainement et qu’il y aura un grand soleil. Ta pensée est un soupirail par où il me vient un peu de lumière et d’air ; et tu crois que quand je peux je ne me rue pas au-devant pour vivre et respirer ! Autour de moi tout est triste et sombre ; ma mère est dans un bien épouvantable état, ce que j’attribue au buste de notre ami qui l’a bouleversée. Jamais encore je ne l’ai vue si désolée ! Non, tu n’as pas vu de douleurs pareilles, pauvre amie, non jamais. Que le ciel t’épargne celles-là ! Et s’il faut que tu en aies, qu’il te donne plutôt toutes les autres.

Je repense à la dame du Château-Rouge. Pourquoi repousser les attractions que nous avons causées ? Cette femme a peut-être été horriblement blessée. Si les âmes voyagent, qui sait si la sienne n’en est pas une que tu as aimée jadis sous une autre forme ? Ne sont-ce pas des souvenirs de passions conçues dans une existence antérieure que ces impulsions subites, qui paraissent brutales et qui sont divines ? Après tout, quand elle serait ce que l’officiel a conjecturé... quel mal y a-t-il à cela ? Tu n’es pas forcée de l’accepter. Laisse-la t’aimer, si ça la rend heureuse. Quand on n’est pas attendri, il faut tâcher alors de n’être pas cruel. C’est la même idée qui est au fond des formes diverses qui nous agréent ou nous répugnent, qui nous excitent ou nous scandalisent. Quand le soleil brille, il y a autant de rubis dans le fumier que de perles dans la rosée. Les amours des singes et des loups sont peut-être pleins d’élégies superbes et d’idéalités bleuâtres auprès desquelles les nôtres pâliraient ? Le scintillement lumineux qui maintenant m’arrive de la lune et la flamme que je vais tirer tout à l’heure d’une allumette chimique pour allumer ma pipe, tout cela n’est-ce pas la lumière ? et la même partout, une et identique, quoique l’une vienne de quatre-vingt mille lieues à travers des créations inconnues et que l’autre tienne dans ma main et parte à la pression de l’ongle.

Adieu ma toute chérie, rêvons-nous cette nuit ; nous nous aurons demain. Tu sais comme je t’embrasse.

Prends le convoi qui part de Paris à neuf heures du matin. Je partirai à la même heure de Rouen.

À LOUISE COLET §

Jeudi soir, 11 heures. [10 septembre 1846.]

C’est moi qui suis resté le dernier. m’as-tu vu comme je te regardais jusqu’à la fin ? Tu as tourné le dos ; tu es partie et je t’ai perdue de vue. Tu m’as appelé à la station, mais je n’ai pas voulu venir. Quand on m’a dit au bout de la file des voitures qu’on ne pouvait passer, j’ai bien eu de suite l’intention de sauter à travers, de faire comme ce jeune homme dont tu m’invitais à suivre l’exemple. Mais j’ai pensé que je t’embrasserais, car tes lèvres m’appelaient avec une attraction charmante, et je n’ai pas voulu alors mêler une amertume de plus à notre séparation.

Sais-tu que ça a été notre plus belle journée ! Nous nous sommes aimés mieux encore ; nous avons ressenti des plaisirs exquis. Oh ! je ne suis pas fatigué, ce soir. j’ai dormi tantôt trois heures, et si tu étais là, tu me retrouverais comme hier, frais, vigoureux, ardent.

j’ai arrangé une petite histoire que ma mère a crue, mais la pauvre femme a été hier bien inquiète. Elle est venue à 11 heures au chemin de fer ; elle a passé la nuit sans dormir et à se tourmenter. Ce matin, je l’ai trouvée au débarcadère dans un état d’anxiété extrême. Elle ne m’a fait aucun reproche, mais son visage était le plus grand de tous les reproches qu’on puisse faire.

Hein ! ce bon hôtel de Mantes, et notre batelier, et l’intelligent préposé du chemin de fer ! Comme tout cela est loin déjà ! Que ces vingt heures-là ont été remplies !

j’ai été fier de ce que tu m’as dit, que jamais tu n’avais goûté de bonheur pareil. Ta joie m’enflammait. Et moi, t’ai-je plu ? Dis-le-moi ; cela m’est doux.

Quand nous reverrons-nous ?

Oh ! je t’en prie, je t’en conjure, ne m’accuse jamais de ne pas te voir plus souvent. Tu ne t’imagines pas combien cela m’afflige et me blesse. Est-ce que c’est ma faute ? Ça ne le sera jamais. Mais je ne vois pas de circonstances prochaines ; ce sera dans longtemps. Maintenant résignons-[nous] d’avance ; fais-toi à cette idée.

n’as-tu pas compris que, comme les gens qui partent sans savoir quand ils reviendront, je me donnais d’avance une grande saoulée d’amour ? C’était l’orgie de mon coeur. Nous nous aimerons peut-être plus longtemps ainsi, excités que nous serons par un désir inassouvi.

Tout a été doux, n’est-ce pas ? Rien ne nous a gênés, et je ne t’ai rien dit, il me semble, qui t’ait affligée, ni toi à moi. Quel beau souvenir ! C’est à en faire dire une messe commémorative.

Revenu ici, j’ai prodigieusement mangé, surtout de l’aloyau. j’ai ri en dedans, en pensant à la comparaison chérie de Phidias. Après m’être fait l’estomac, je me suis étendu sur mon divan où je me suis endormi de suite.

Nous venons de dîner à neuf heures, à cause de ces parents dont je t’ai parlé et qui sont venus très tard. Mais avant de te (sic) coucher, j’ai voulu, selon ma promesse, t’envoyer encore un baiser, écho affaibli de ceux qui, hier à cette heure-ci, résonnaient si fort sur ton épaule quand tu me criais, «mords, mais mords-moi !» ; t’en souviens-tu ?

Adieu ma toute belle, repense à tout ce que nous avons fait. j’ai relu tes vers, merci ; je n’ai plus qu’eux maintenant. Encore adieu, mille caresses, des plus chaudes, de celles que tu aimes le mieux. Aime toujours, et ne m’accuse jamais. Moi, tu ferais tout que je te pardonnerais toujours. Oui, je reviendrais à toi ; il me semble que j’y serais forcé. Tu m’as dit une chose qui m’a fait bien plaisir, «c’est que quand même nous nous séparerions, nous garderions toujours l’un de l’autre un bon souvenir». Oui, c’est vrai. Adieu chérie, adieu, à toi corps et âme.

À LOUISE COLET §

Samedi soir. [12 septembre 1846.]

Tu as été malade, pauvre ange ; nous en sommes peut-être la cause à nous deux. Nous nous serions fait mourir, si nous eussions eu le temps. j’en avais l’envie. Étions-nous heureux ! Étions-nous fous et jeunes ! Je n’en reviens pas, j’en ai le coeur encore charmé. qu’il y en a peu dans la vie de ces journées-là ! Tu le sens toi-même quand tu me dis, encore ce matin, que je garderai toujours pour toi une affection véritable. Tu penses donc à ton tour que l’amour, comme tous les morceaux de musique qui se chantent en nous, symphonie, chansonnettes ou romances, a son andante, son scherzo et son final. Tu as donc aussi sondé l’abîme et tu en as vu le fond où tu croyais qu’il n’y en avait pas. Sais-tu que c’est intelligent et bon, cela, la prévision future d’un autre sentiment aussi solide que le nôtre, quand celui-là finira, s’il finit ?

Oui, depuis mercredi, je t’aime d’une autre façon ; il me semble que nous sommes plus liés, plus intimes, que moins de choses extérieures peuvent influer sur notre union ; que, quand même nous serions longtemps sans nous voir, cela ne ferait rien et qu’enfin (en est-il de même pour toi ?), que notre amour est devenu plus sérieux, tout en en perdant l’apparence. Veux-tu en savoir la cause ? C’est que nous avons été vrais surtout ; c’est que nous nous sommes laissés aller à la nature sans art, sans nous troubler l’esprit, comme de pauvres enfants naïfs qui feraient cela pour la première fois. Aussi n’en ai-je pas rapporté d’amertume, mais au contraire une tiédeur exquise qui me tient dans une songerie voluptueuse.

j’ai été pourtant aujourd’hui et hier affreusement triste, de ces tristesses comme j’en avais dans ma jeunesse, à me jeter par la fenêtre pour en être quitte. C’est alors que l’on souhaite tout ce qu’on n’a pas et que tout ce qu’on a vous obsède. C’est alors que l’on désire se faire renégat, camaldule, pirate, n’importe quoi, pour sortir au moins, ne fut-ce qu’en rêve, de l’affreux milieu où l’on étouffe. Oui, je me suis depuis quarante-huit heures vigoureusement ennuyé. C’est la réaction du bonheur de l’autre jour. Il faut que chaque joie soit payée par une douleur ; que dis-je ? par une ; par mille ! Je n’ai donc pas tort de ne pas trop les rechercher. La félicité est un plaisir qui vous ruine.

Pourtant, ce soir je me suis remis au travail, mais en m’y forçant. Depuis six semaines environ que je te connais (expression décente), je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là. Travaillons, et de notre mieux ; puis, nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons ; nous nous donnerons une bonne bouffée d’air, nous nous repaîtrons de nous-même à nous en faire mourir ; puis nous retournerons à notre jeûne. Qui sait ? c’est peut-être la meilleure méthode pour bien travailler et pour bien s’aimer. Qui pourrait répondre que, vivant toujours ensemble, nous n’arriverions pas à nous lasser l’un de l’autre ? Il y aurait des soupçons, des jalousies, peut-être ; de là des aigreurs, des brouilles. Nous finirions par continuer à nous voir par entêtement ou par habitude et non plus par attraction comme maintenant. Je ne le crois pas cependant. Tu es trop bonne, trop douce, trop dévouée pour être comme les autres femmes qui sont si égoïstes ! si âpres de l’homme qu’elles aiment.

Oh ! tu m’aimes bien, va ; je le sais, il faudrait que je sois bien méchant et bien stupide pour ne pas le sentir, pour ne pas te le rendre. Tu m’admirais l’autre jour. (Oui, je lisais l’adoration dans tes yeux ; dans les miens, qu’y lisais-tu ?) Tu me trouvais fort et enflammé. Eh bien, il me semble maintenant que j’étais froid, que j’aurais pu te combler de plus de caresses et d’ardeurs, et que, la première fois, j’effacerai le souvenir de cette nuit-là comme celle-ci avait effacé celui de l’autre. Tu ne doutes plus de moi, n’est-ce pas chère Louise ? Tu es bien sûre que je t’aime, que je t’aimerai encore longtemps. Et je ne te fais pas de serment, je ne te promets rien. Je garde ma liberté comme toi la tienne et «quand tu commenceras à ne plus me plaire, je ne te le ferai pas sentir trop durement» ; ce sont tes expressions.

Oh pauvre femme ! tu ne sais pas comme ça m’a touché. Tiens, je crois au contraire que tu commences à me plaire davantage. Je me souviens de ton visage sous ton mouchoir de nuit, avec tes deux accroche-coeur, quand tu étais sur moi, suspendue sur moi... tes yeux brillaient, ta bouche tremblait, tes dents claquaient… et la douceur chaude de ton corps, quand je l’ai senti pour la première fois, couchés l’un contre l’autre. Te rappelles-tu l’ivresse que j’en ai eue ? Adieu, reçois ici tous mes baisers, ceux que je t’ai appris, m’as-tu dit, ceux dont je voudrais pouvoir te couvrir à cette heure tous les membres. Je me figure que tu es là et que tu te pâmes sous leur pression... Adieu, sur tes lèvres, mon amour.

l’adresse de Du Camp est place de la Madeleine, 26, si quelquefois tu en avais besoin ; mais il va, je crois, partir en voyage d’ici à deux ou trois jours.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir. [13 septembre 1846.]

[...] Je suis triste, ennuyé, horriblement agacé. Je redeviens, comme il y a deux ans, d’une sensibilité douloureuse. Tout me fait mal et me déchire ; tes deux dernières lettres m’ont fait battre le coeur à me le rompre. Elles me remuent tant ! quand, dépliant leurs plis, le parfum du papier me monte aux narines et que la senteur de tes phrases caressantes me pénètre au coeur. Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. Il faut se résigner à une existence plus plate et plus pâle. Je voudrais te voir, en prendre l’habitude, que mon image, au lieu de te brûler, te réchauffe ; qu’elle te console au lieu de te désespérer. Que veux-tu ? chère amie, il le faut. Nous ne pouvons être toujours dans ces convulsions de l’âme dont les abattements qui la suivent sont la mort. Travaille, pense à autre chose ; toi qui as tant d’intelligence, emploies-en un peu à te rendre plus tranquille. Moi, ma force est à bout. Je me sentais bien du courage pour moi seul ; mais pour deux ! Mon métier est de soutenir tout le monde ; j’en suis brisé. Ne m’afflige plus par tes emportements qui me font me maudire moi-même, sans que pourtant j’y voie de remède.

Ma mère hier était dans ma chambre comme je faisais ma toilette. Elle avait l’enfant sûr ses bras. On m’apporte ta lettre ; elle la prend, en regarde l’écriture et dit, moitié en raillerie, comme s’adressant à l’enfant, moitié sérieusement : «Je voudrais bien savoir qu’est-ce qu’il y a dedans !» j’ai répondu par un rire assez niais, que je voulais rendre comique, pour lui ôter de l’idée toute hypothèse sérieuse. Je ne sais si elle se doute de quelque chose ; ce pourrait être. La régularité du facteur est chose merveilleuse.

Il y a dans ton envoi de ce matin un mot dont je n’ai pas compris, je crois, le sens. qu’entends-tu. par le mot trahison appliqué à moi ? Veux-tu dire : si j’aimais une autre femme ? Mais qu’entends-tu par le mot aimer ? Tu sais qu’il n’y en a pas de plus élastique. Ne dit-on pas également en l’employant, j’aime les bottes à revers et j’aime mon enfant ?

Tu t’exagères mon entourage, quand tu compares ta solitude à la mienne. Oh ! non, c’est moi qui [suis] seul, qui l’ai toujours été. n’as-tu pas remarqué même l’autre jour, à Mantes, deux ou trois absences où tu t’es écriée : «Quel caractère fantasque ! À quoi rêves-tu ?» – À quoi ? Je n’en sais rien ; mais ce que tu n’as vu que rarement est mon état, habituel. Je ne suis avec personne, en aucun lieu, pas de mon pays et peut-être pas du monde. On a beau m’entourer ; moi je ne m’entoure pas. Aussi les absences que la mort m’a faites n’ont pas apporté à mon âme un état nouveau, mais l’ont perfectionné, cet état. j’étais seul au dedans ; je suis seul au dehors. qu’ai-je ici ? Des gens qui m’aiment, et peu, une seule. Mais ce n’est pas tout que d’être aimé ! La vie ne se passe pas en effusions de tendresse. Cela est bon, cela est exquis à des moments rares et solennels. Ce qui rend les jours doux, c’est l’épanchement de l’esprit, la communion des idées, les confidences des rêves qu’on fait, de tout ce qu’on désire, de tout ce qu’on pense. Et est-il ici-bas beaucoup d’êtres qui aient seulement la même opinion sur la manière dont il faut servir un dîner ou équiper un attelage ? À plus forte raison, que n’est-ce pas dans le domaine de la pensée pure ! Et d’ailleurs j’ai remarqué ceci, – c’est un axiome que j’ai écrit quelque part et par intention avant que la pratique de ces dix derniers mois ne me l’ait confirmé : «Ce sont les gens qu’on aime le mieux qui vous font le plus souffrir.» Médite ceci et tu verras que mon intérieur n’est pas si gai que tu le penses.

Il faut que je te gronde d’une chose qui me choque et qui me scandalise, c’est du peu de souci que tu as de l’Art maintenant. De la gloire, soit, je t’approuve ; mais de l’Art, de la seule chose vraie et bonne de la vie ! Peux-tu lui comparer un amour de la terre ? Peux-tu préférer l’adoration d’une beauté relative au culte de la vraie ? Eh bien, je le dis, je n’ai que ça de bon ! (il n’y a que ça en moi que j’estime) : j’admire. Toi, tu mêles au Beau un tas de choses étrangères, l’utile, l’agréable, que sais-je ? Tu diras au Philosophe de t’expliquer l’idée du Beau pur, telle qu’il l’a émise dans son cours de 1819 et telle que je la conçois ; nous recauserons de ça la prochaine fois.

Je lis maintenant un drame indien, Sakountala, et je fais du grec ; il ne va pas fort, mon pauvre grec, ta figure vient toujours se placer entre le livre et mes yeux ...

Adieu chérie, sois sage, aime-moi bien et je t’aimerai beaucoup, car c’est là ce que tu veux, ma vorace amoureuse. Mille baisers et mille tendresses.

À LOUISE COLET. §

Lundi, 10 h. du soir. [14 septembre 1846.]

Quelle étrange fille tu fais ! On ne sait jamais que te dire ni que penser. Tes lettres rient d’un côté et pleurent de l’autre ; tu es pleine de boutades et d’excentricités, quoi que tu dises. Tu m’envoies encore ce matin des choses passablement dures. Tu veux que je m’y fasse ; c’est ma ration quotidienne maintenant. Mais si j’allais finir par m’y habituer ? À force de frapper à la même place, la meurtrissure vient, puis le sang, puis le cal ! Parle-moi donc d’autre chose, au nom du ciel, au nom de moi, puisque tu m’aimes, que de venir à Paris ! On dirait que c’est un parti pris chez toi de me tourmenter avec ce refrain. Mais je me le redis toute la journée, moi ; mais qu’y faire cependant ?

Accuse-moi, injurie-moi dans ton coeur tant qu’il te plaira. Dieu (s’il y a un Dieu) est dans ma conscience (si j’ai une conscience). Un avis, pendant que j’y pense, si tu veux à toute force venir me voir. Crois-tu que je ne rêve pas à cela souvent et que je ne m’en fais pas des tableaux charmants ? Ne viens jamais ici : il nous serait impossible, topographiquement parlant, de nous réunir. Bien que l’idée de la réunion n’est pas ce qui te pousse ; mais enfin c’est toujours un hors-d’oeuvre plus qu’accessoire et qui vient inévitablement engaillardir tout festin du coeur. Il vaudrait mieux que tu t’arrêtasses à Rouen. Tu arriverais un matin, m’ayant prévenu la veille. Je prétexterai quelque course et je serai ici de retour vers six heures. Je suis bien triste, pauvre chérie, quand le soir arrive. Ma pensée se reporte sur toi avec douceur ; cela me délasse comme une brise. Quel sombre dimanche j’ai passé hier ! Mon frère n’est pas venu ; il commence, je crois, à s’ennuyer de nous, ce qui n’a rien d’étonnant, et il nous laisse seuls. Il a raison. Ça ne guérit pas les pestiférés que de gagner la peste. Le foyer se dégarnit de ses hôtes, comme le coeur des siens. Ils s’en vont les uns à la file des autres. On ne peut pas croire que leur départ est éternel ; ils ne reviennent pas pourtant !

Comme tout se fait vide en peu de temps ! Que de places abandonnées par des êtres ou des choses qu’on ne reverra jamais !

Toi, tu as l’esprit gai ; ce sont les circonstances extérieures qui t’affligent. Tu ne sens pas ces nausées d’ennui qui vous font désirer la mort. Tu ne portes pas en toi l’embêtement de la vie, mot qu’il faudrait écrire par vingt «H» aspirées pour en rendre l’intensité. Ou bien, quand tu es triste, c’est d’un désespoir tragique. Moi je suis dans un état plus bourgeois. Ton esprit à toi est rose et noir ; le mien est brun. Pense si j’ai dû assez souffrir pour gagner, malgré la robuste santé qui s’étale dans mon allure, une maladie de nerfs qui m’a duré deux ans, et dont je ne suis pas encore peut-être tout à fait quitte ! Depuis que je te connais pourtant, je n’ai jamais mieux été. Tu auras été mon médecin. Est-il, ma chérie, un meilleur baume que celui que je puise sur ta bouche ? Parle-moi de ta santé ; c’est là vraiment ce qui m’inquiète et tu ne me donnes pas assez de détails. Je suis tourmenté de tes maux de reins. Soigne-toi, ne veille pas trop, et surtout soigne ton moral ; c’est la première chose à considérer pour que le physique se porte bien.

Il me semble qu’il y a dix ans que nous étions à Mantes. C’est loin, loin. Ce souvenir m’apparaît déjà dans un lointain splendide et triste, oscillant dans une vague couleur tout à la fois amère et ardente. C’est beau dans ma tête comme un coucher de soleil sur la neige. La neige, c’est ma vie présente ; le soleil qui donne dessus, c’est le souvenir, reflet embrasé qui l’illumine.

j’ai reçu ce matin un mot de Du Camp, qui me parle de toi avec amitié. Il te remercie bien du billet de l’Institut, qu’il n’a pas reçu (je lui en avais parlé aussitôt que tu me l’avais écrit), mais dont l’intention lui a fait plaisir. Il me charge de te donner de sa part une bonne poignée de mains fraternelle. Si vous alliez me faire des traits à Paris quand vous vous verrez !… quelle charge ! C’est pour le coup que Phidias rirait ! Il dirait peut-être encore : elle m’échigne mon Du Camp. Si j’étais à Paris, je crois qu’il le dirait de son Flaubert. Oui, j’aimerais à me rendre malade de toi, à m’en tuer, à m’en abrutir, à n’être plus qu’une espèce de sensitive que ton baiser seul ferait vivre. Pas de milieu ! La vie, et c’est là la vie : aimer, aimer, jouir ; ou bien quelque chose qui en a l’apparence et qui en est la négation, c’est-à-dire l’Idée, la contemplation de l’immuable, et pour tout dire par un mot, la Religion dans sa plus large extension.

Je trouve que tu en manques trop, mon amour. Je veux dire qu’il me semble que tu n’adores pas beaucoup le Génie, que tu ne tressailles pas jusque dans tes entrailles à la contemplation du Beau ; ce n’est pas tout que d’avoir des ailes, il faut qu’elles vous portent.

Un de ces jours, je t’écrirai une longue lettre littéraire. Aujourd’hui j’ai fini Sakountala, l’Inde m’éblouit c’est superbe. Les études que j’ai faites cet hiver sur le brahmanisme n’ont pas été loin de me rendre fou ; il y avait des moments où je sentais que je n’avais pas bien ma tête. On m’a annoncé aujourd’hui que d’ici à quinze jours je recevrai de Smyrne des ceintures de soie ça m’a fait plaisir. j’avoue cette faiblesse. Il y a ainsi pour moi un tas de niaiseries qui sont sérieuses. Adieu, je te baise sous la plante des pieds.

À LOUISE COLET. §

Nuit de mardi au mercredi, 15 septembre 1846.

[...] Tant mieux, si je n’ai pas de postérité ! Mon nom obscur s’éteindra avec moi, et le monde continuera sa route comme si j’en laissais un illustre.

C’est une idée qui me plaît à moi que celle du néant absolu. Axiome : «C’est la vie qui console de la mort, et c’est la mort qui console de la vie.»

[...] Oh que je t’embrasse ! Je suis ému, je pleure. Oui, que je te baise sur ce pauvre coeur qui bat pour moi ! Oh ! tu es bonne, dévouée ! et fusses-tu née laide, ton âme rayonne dans tes yeux et te rend charmante, d’un charme qui touche et attendrit. Non, jamais je n’ai été aimé comme tu m’aimes ; tu as raison de le dire. Je ne le serai pas non plus. Cela n’arrive qu’une fois dans la vie, pour qu’on s’en souvienne toujours et pour qu’en mourant on bénisse ce souvenir.

Tu me dis encore que, quand tu ne me plairas plus, je ne te le fasse pas trop sentir. Ah ! ce serait hideux de ma part ; ce serait infâme. Toi ! toi ! que je te fasse souffrir exprès ? Non ! Si cela m’arrive, pardonne-moi. Dis-toi alors : c’est qu’il ne pouvait faire autrement ; c’est que le ciel le voulait, car s’il ne m’aime plus, il m’aime encore, j’en suis sûre ; d’une autre manière, mais il m’aime.

Sois sage, travaille, fais-moi quelque grande belle chose sobre, sévère, quelque chose qui soit chaud en dessous et splendide à la surface, que je puisse en être fier, et que du fond de mon trou, quand je saurai qu’on t’applaudit là-bas, je me dise : «C’est elle qui a fait cela, elle pensait à moi en le faisant !»

Pourquoi repousses-tu si durement ce bon Philosophe qu’il s’en aperçoit et t’en fait des reproches ? qu’a-t-il donc commis, ce pauvre diable, pour que tu le maltraites ? Ne néglige pas tes amis ; sors avec eux comme tu étais auparavant. Je ne veux rien t’ôter, entends-tu ? mais au contraire t’ajouter quelque chose.

j’ai assez ri à la description de l’entrée de Béranger chez Dumas, quand il a vu la dame en chemise. Quelle bonne balle que ce Dumas ! et quel chic de moeurs ! Sais-tu que cet homme-là, s’il manque de style dans ses écrits, en a furieusement dans sa personne ? Il fournirait lui-même un bien joli caractère, mais quel dommage qu’une aussi belle organisation soit tombée si bas ! La mécanique ! la mécanique ! Faire au meilleur marché possible, le plus possible, pour le plus grand nombre possible de consommateurs. On ne le lisait pas tant quand il faisait Angèle. Tout le monde le lit maintenant, par la raison qu’on boit plus habituellement du Médoc ordinaire que du Laffitte. On a beau dire, il y a, jusque dans les Arts, des popularités honteuses ; la sienne est du nombre.

Je travaille assez : tout le jour du grec et du latin, le soir l’Orient ! Mais quoique je m’occupe, je n’avance à rien. Je n’ai pas l’esprit libre ; il monte toujours à ton étage et se suspend à ta fenêtre pour voir par tes vitres ce qui s’y passe. On m’enverra demain de Paris un fauteuil pour écrire ; je l’étrennerai en t’écrivant. Ça portera bonheur à tout ce que j’y écrirai par la suite.

Adieu ma chérie, je pose ma tête sur ta poitrine et je m’endors.

À EMMANUEL VASSE. §

16 septembre 1846.

Merci, mon cher ami, de ton envoi. Il m’est arrivé en bon état ; j’espère te le restituer de même. Avant la fin d’octobre, bien sûr, j’aurai fini ces deux bouquins. Quant à ceux que tu peux me prêter encore et que tu m’offres avec une générosité digne d’un gouvernement français, je remets cela à ton obligeance et à ta science. Je m’occupe un peu de l’Orient pour le quart d’heure, non dans un but scientifique, mais tout pittoresque ; je recherche la couleur, la poésie, ce qui est sonore, ce qui est chaud, ce qui est beau. j’ai lu la Bagavad-Gitâ, le Nala, un grand travail de Burnouf sur le Bouddhisme, les hymnes du Rig-Véda ; les lois de Manou, le Koran, et quelques livres chinois ; voilà tout. Si tu peux me dénicher quelque recueil de poésies ou de vaudevilles plus ou moins facétieux, composés par des Arabes, des Indiens, des Perses, des Malais, des Japonais ou autres, tu peux me l’envoyer. Si tu connais quelque bon travail (revue des livres) sur les religions ou les philosophies de l’Orient, indique-le-moi. Tu vois que le champ est vaste. Mais on trouve encore bien moins qu’on ne le croit ; il faut lire beaucoup pour arriver à un résultat nul.

Beaucoup de bavardage dans tout cela, et pas autre chose.

Je lis maintenant le voyage de Chardin. Dans le premier volume il y est question de relations diplomatiques sur Candie, mais au reste ce n’est presque rien. Je fais toujours un peu de grec et je me bourre des poètes latins.

Adieu, mon cher Vasse, quand tu t’ennuies pense à moi pour te distraire, et aux anciennes nuits de la rue de l’Est, quand nous faisions une si démesurée consommation de café.

À LOUISE COLET. §

Jeudi soir. [17 septembre 1846.]

Du Camp est parti lundi soir pour le Maine. Il en reviendra dans un mois, vers le milieu d’octobre. Si l’Officiel arrive d’ici là, comment faire pour que tu reçoives mes lettres ? Je crois qu’en les adressant poste restante à un bureau de poste, soit à la Bourse par exemple, sous un nom convenu et en prévenant d’avance, on te les donnerait. C’est là, jusqu’au moment où Maxime sera revenu, ce qu’il y a de plus sage. Une fois de retour à Paris, ce sera très facile. Je lui écrirai à son adresse et je mettrai sur la lettre un signe qui signifiera que c’est pour toi. Il se chargera de te les faire parvenir aux heures où tu seras seule. Enfin, vous vous entendrez ensemble. Tu désirerais le voir, n’est-ce pas, pauvre amour ? Moi aussi je voudrais bien avoir quelqu’un avec qui causer de toi, qui te connût, qui ait été dans ton intérieur, qui puisse me parler de toi, ne fût-ce que [de] tes meubles ou de ta bonne.

Cent fois le jour je me retiens, prêt à dire ton nom ; à propos de rien il me vient toujours des comparaisons, des rapports, des antithèses dont tu es le centre. Toutes les petites étoiles de mon coeur convergent autour de ta planète, ô mon bel astre.

Je travaille le plus que je peux. Je suis resté cet après-midi sept heures sans bouger de mon fauteuil, et ce soir trois. Tout cela ne vaut pas deux heures d’un travail raisonnable. Ton image vient toujours comme un brouillard léger (tu sais, une de ces vapeurs matinales qui dansent et montent lumineuses, aériennes, rosées) entre mes yeux et les lignes qu’ils parcourent. Je relis l’Enéide, dont je me répète à satiété quelques vers ; il ne m’en faut pas plus pour longtemps. Je m’en fatigue l’esprit moi-même ; il y a des phrases qui me restent dans la tête et dont je suis obsédé, comme de ces airs qui vous reviennent toujours et qui vous font mal tant on les aime. Je lis toujours mon drame indien, et le soir je relis ce bon Boileau, le législateur du Parnasse. Voilà ma vie. Dis-moi toute la tienne, tout ; rien ne m’est insignifiant ou inutile. Tu me parles de chagrins que tu veux me cacher. Oh ! je t’en prie ; au nom de notre amour, dis-les-moi tous ; peut-être aurais-je un mot pour les adoucir ? Je suis mûr, tu sais. j’ai quelque expérience. Confie-toi à moi sur tout cela, non pas comme à un amant, mais comme à un vieil ami. Je veux être tout pour toi ; je voudrais que ta vie matérielle dépendît de moi pour te l’entourer de soins, de luxe et de délicatesses recherchées. Je voudrais te voir écraser les autres, comme tu les écrases dans mon coeur quand je te compare à elles.

Ah ! si nous étions libres, nous voyagerions ensemble. C’est un rêve que je fais souvent, va. Quels rêves n’ai-je pas faits d’ailleurs ? C’est là mon infirmité à moi. Dis-moi donc tout ; conte-moi tes peines, tes soucis. Est-ce que je ne t’ai pas déjà donné assez des miens ? Je veux t’être utile à quelque chose enfin, puisque chaque jour s’écoule sans que je te puisse apporter une joie.

Un jour, plus tard (tu me parles de mes ennuis, c’est cela qui m’y fait penser), je t’étalerai la longue histoire de ma jeunesse. On en ferait un beau livre s’il se trouvait quelqu’un d’assez fort pour l’écrire ; ce ne sera pas moi. j’ai perdu déjà beaucoup. À 15 ans, j’avais certes plus d’imagination que je n’en ai. À mesure que j’avance, je perds en verve, en originalité, ce que j’acquiers peut-être en critique et en goût. j’arriverai, j’en ai peur, à ne plus oser écrire une ligne. La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche. Je ne mettrai pas tes lettres dans une cassette comme toi, mais dans le pupitre de ma soeur que je vais avoir là, sur la table où je lui donnais des leçons. Elle est là, à ma droite, recouverte d’une vieille étoffe de soie à ramages qui a été une robe de bal à ma grand’mère. Je ne mettrai pas autre chose dans ce pupitre. Maintenant tous mes trésors sont dans le tiroir d’une étagère. Sais-tu que je ne regarde jamais ta médaille sans attendrissement ? Tu n’imagines pas combien j’ai trouvé cela bon et singulier, tendre. Je me souviens de ta figure quand tu me l’as offerte. Je ne t’ai pas assez remerciée. j’en étais embarrassé et tout gauche ; j’étais sot et stupide. Oh ! un baiser pour cela, un bon baiser, un long, un doux, un de ceux dont parle Montaigne (les âcres baisers de la jeunesse, longs, savoureux, gluants).

Adieu ma pauvre, ma chère adorée (tu n’aimes pas ce mot-là, tant pis ! il m’est venu sous la plume). Écris-moi, pense à moi. Je prends ta jolie tête par les deux oreilles, et j’applique ta bouche sur la mienne. Il est minuit, Je vais me coucher, que le Dieu des songes t’envoie à moi !

À LOUISE COLET. §

Vendredi, 10 h. du soir [18 septembre 1846.]

Tu es une charmante femme, je finirai par t’aimer à la folie ! Merci de tes vers sur Mantes. Ils m’ont beaucoup plu, sois-en sûre. Il y en a de beaux, ceux-ci par exemple :

«Tout semblait rayonner du bonheur de nos âmes,

La nature et le ciel confondaient leur splendeur.»

……………………………….

Là, par un long baiser suivi d’autres sans nombre,

Nous avons commencé notre fête d’amour.

et ensuite le mouvement :

Descendons du ciel sur la terre, etc.

j’ai beaucoup ri à la description de l’auberge !

«En nous voyant entrer, l’hôte a compris d’ailleurs
Que nous ferions largesse, et, sur notre visage,
Il a lu notre amour comme un heureux présage.»

j’aime beaucoup le perdreau succulent de Rosni et «l’écrevisse au goût fin que dans la Seine on pêche !» ; ceci est une faute de géographie culinaire ; je ne pense pas qu’on pêche d’écrevisses dans la Seine à Mantes ! n’importe, mais ce qu’il y a de meilleur, c’est ceci : «Nous mangeâmes tous deux, etc.,» jusqu’à «Quel repas, quel attrait !» j’attends la lacune avec impatience. C est là l’endroit le plus délicat. j’en suis curieux. La fin est d’une belle teinte ; mais tu devrais, au commencement, tâcher d’intercaler quelque chose pour l’intelligent préposé du chemin de fer. Il faut que le magnétisme qui attire deux êtres soit bien fort et bien vrai, et il découle d’eux sans doute d’une manière irrésistible, puisqu’il se fait comprendre même des êtres qui lui sont étrangers.

Tu me juges donc un homme très gai, que tu m’envoies toutes les facéties que tu peux recueillir ? C’est une attention qui me touche, car il est vrai que je les aime, surtout quand elles sont aussi bonnes que celles de Mme Gay et de son vaillant époux. Mais il me semble que tu me prends tour à tour pour ce que je ne suis pas. Tantôt tu fais de moi une espèce de maudit de mélodrame, et la fois suivante tu m’assimiles au commis voyageur. Entre nous, je ne suis ni si haut ni si bas ; tu me vulgarises ou me poétises trop. C’est toujours la rage féminine de nier les demi-teintes et de ne pas vouloir, ou pouvoir, rien entendre aux natures complexes. Et il y a si peu de natures simples ! Tu as dit, sans le sentir, un mot d’une portée sublime : «Je crois que tu n’aimes sérieusement que les charges.» Si on le prend à la lettre, il est horriblement faux, car, aimant beaucoup le grotesque, je sens peu le ridicule, ce comique convenu. Mais si on veut lui donner, à ce mot, une signification plus vaste, il se peut qu’il y ait du vrai. Eh bien non ! quand j’y repense. Autrefois je saisissais assez nettement dans la vie les choses bouffonnes des sérieuses ; j’ai perdu cette faculté ! l’élément pathétique est venu pour moi se placer sous toutes les surfaces gaies, et l’ironie plane sur tous les ensembles sérieux. Ainsi donc le sens dans lequel tu dis que je me plais aux farces n’est pas vrai ; car, ou en trouve-t-on, de la farce, du moment que tout l’est ? Je sais bien, ma pauvre vieille (ne t’indigne pas du mot, c’est ma meilleure expression de coeur), que tout ça ne te plaît pas trop à entendre ; mais que veux-tu ? Tel je suis ! Quant à mon fatalisme que tu me reproches, il est ancré en moi. j’y crois fermement. Je nie la liberté individuelle parce que je ne me sens pas libre ; et quant à l’humanité, on n’a qu’à lire l’histoire pour voir assez clairement qu’elle ne marche pas toujours comme elle le désirerait. Si tu désires entamer une discussion à ce sujet (qui ne sera pas amusante), je ne bouderai pas. Mais finissons toutes ces niaiseries, et embrassons-nous bien, car je veux te remercier encore une fois de ta bonne lettre de ce matin.

Tu me dis, cher ange, que je ne t’ai pas initiée à ma vie intime, à mes pensées les plus secrètes. Sais-tu ce qu’il y a de plus intime, de plus caché dans tout mon coeur et ce qui est le plus moi dans moi ? Ce sont deux ou trois pauvres idées d’art couvées avec amour ; voilà tout. Les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer, et des causeries de cinq ou six heures consécutives avec un ami qui est maintenant marié et perdu pour moi. La différence que j’ai toujours eue, dans les façons de voir la vie, avec celles des autres, a fait que je me suis toujours (pas assez, hélas !) séquestré dans une âpreté solitaire d’où rien ne sortait. On m’a si souvent humilié, j’ai tant scandalisé, fait crier, que j’en suis venu, il y a déjà longtemps, à reconnaître que pour vivre tranquille il faut vivre seul et calfeutrer toutes ses fenêtres, de peur que l’air du monde ne vous arrive. Je garde toujours malgré moi quelque chose de cette habitude. Voilà pourquoi j’ai, pendant plusieurs années, fui systématiquement la société des femmes. Je ne voulais pas d’entrave au développement de mon principe natif, pas de joug, pas d’influence. j’avais fini par n’en plus désirer du tout. Je vivais sans les palpitations de la chair et du coeur, et sans m’apercevoir seulement de mon sexe. j’ai eu, je te l’ai dit, presque enfant, une grande passion. Quand elle a été finie, j’ai voulu alors faire deux parts, mettre d’un côté l’âme que je gardais pour l’Art, de l’autre le corps qui devait vivre n’importe comment. Puis tu es venue, tu as dérangé tout cela. Voilà que je rentre dans l’existence de l’homme !

Tu as réveillé en moi tout ce qui y sommeillait ou y pourrissait peut-être ! j’ai déjà été aimé et beaucoup, quoique je sois de ces gens qu’on oublie vite, et plus propres à faire naître l’émotion qu’à la faire durer. On m’aime toujours un peu comme quelque chose de drôle. l’amour, après tout, n’est qu’une curiosité supérieure, un appétit de l’inconnu qui vous pousse dans l’orage, poitrine ouverte et tête en avant.

Je reprends et je dis qu’on m’a aimé ; mais jamais comme toi, et jamais non plus il n’y a eu entre moi et une femme l’union qui existe entre nous deux. Jamais je ne me suis senti envers aucune un dévouement aussi profond, une propension aussi irrésistible, une communion aussi complète. Pourquoi dis-tu sans cesse que j’aime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! Poète de la forme ! c’est là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant qu’on ne m’aura pas, d’une phrase donnée, séparé la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il n’y a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude de la forme dans le monde de l’Art, comme dans notre monde à nous il en sort la tentation, l’amour. De même que tu ne peux extraire d’un corps physique les qualités qui le constituent, c’est-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu n’ôteras pas la forme de l’Idée, car l’idée n’existe qu’en vertu de sa forme. Suppose une idée qui n’ait pas de forme, c’est impossible ; de même qu’une forme qui n’exprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l’Idée, le but moral ; comme si le but du médecin n’était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l’Art n’était pas le Beau avant tout !

On va, accusant de sensualisme les statuaires qui font des femmes véritables avec des seins qui peuvent porter du lait et des hanches qui peuvent concevoir. Mais s’ils faisaient au contraire des draperies bourrées de coton et des figures plates comme des enseignes, on les appellerait idéalistes, spiritualistes. Ah oui ! c’est vrai : il néglige la forme, dirait-on ; mais c’est un penseur ! Et les bourgeois, là-dessus, de se récrier et de se forcer à admirer ce qui les ennuie. Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C’est là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C’était bon autrefois, quand on n’avait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque oeuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu’un drame tape sur les doigts aux monarques et qu’une aquarelle adoucisse les moeurs. l’avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. Ô pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! Et s’il n’y avait que les médiocres qui s’en mêlassent, on les laisserait faire. Mais la vanité a chassé l’orgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour n’est-il pas venu déjà ? Pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard ? Et alors ils sont montés à la tribune ; ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères.

Ils travaillent à renverser quelque ministre qui tombera sans eux, quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d’opprobre. Ils s’occupent d’impôt, de douanes, de lois, de paix et de guerre ! Mais que tout cela est petit ! Que tout cela passe ! Que tout cela est faux et relatif ! Et ils s’animent pour toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous ; ils s’enthousiasment à toutes les bonnes actions communes ; ils s’apitoient sur chaque innocent qu’on tue, sur chaque chien qu’on écrase, comme s’ils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, d’aller à plusieurs siècles de distance faire battre le coeur des générations et l’emplir de joies pures. Qui dira tous les tressaillements divins qu’Homère a causés, toutes (sic) les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, j’ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu’il m’a donnés au collège, tout pleins d’ardeurs belliqueuses comme si alors j’eusse porté dans mon âme l’entraînement de deux armées.

Je ne sais pas si tout cela est lisible ; j’écris trop vite.

Adieu, cher amour. Il n’y a pas moyen de [te] faire la moindre surprise. Je voulais te donner une ceinture turque et tu la demandes avant que je l’aie reçue. Pouvais-tu imaginer que je n’y pensais pas ! Mille baisers. Merci des autographes. Ce n’est pas que j’en sois amateur ; mais tout ce qui te touche m’intéresse.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir, 10 heures. 20 septembre 1846.

Je m’étais couché tard hier. On m’a réveillé pour m’apporter ta lettre. Je l’ai lue encore presque endormi et les yeux bouffis. C’est venu comme un de ces bons baisers avec lesquels les mères réveillent leurs enfants, caresse matinale qui bénit toute la journée. j’aime tant tes lettres, elles sont si bien toi, elles émanent si bien de ton pauvre coeur ! Elles sont comme ta figure, tour à tour ardentes, tristes, rêveuses, et toujours aimantes et douces. Entre les lignes, il me semble que je t’aperçois me sourire. Quand mes yeux s’arrêtent au bas des pages, je vois ton long regard tendre qui vient à moi.

Mais pourquoi me caches-tu encore tes chagrins ? Je veux que tu me dises tout ; entends-tu ? tout, que tu me donnes des détails. Tu m’en donnes sur beaucoup de gens que je ne connais pas, pourquoi m’en prives-tu sur toi ? Il est triste, n’est-ce pas ? d’être obligé de vivre et surtout d’avoir besoin d’argent pour accomplir cette fonction. C’est ici une des plaies cachées de ma nature, mais plaie énorme. Je suis démesurément pauvre. Quand je dis cela à ma mère ou quand je le laisse percer, elle qui ne comprend pas qu’on désire rien que ce qu’elle a perdu, et qui ne saisit pas que les besoins d’imagination sont les pires de tous, cela la blesse ; elle pense à notre pauvre père qui nous a acquis par son travail une aisance honnête. Eh bien ! je soutiens que c’est un malheur immense, en cela qu’on le sent chaque jour, que d’être né dans la médiocrité avec des instincts de richesse. On en souffre à toute minute, on en souffre pour soi, pour les autres, pour tout.

Tu vas rire de tout cela. Moi j’en ris aussi et je me trouve d’un suprême ridicule. j’ai voulu m’en corriger ; impossible. Ça empire au lieu de diminuer. Je suis d’une cupidité excessive en même temps que je ne tiens à rien. On viendrait m’apprendre que je n’ai plus le sou, que je n’en dormirais pas moins cette nuit. Quant à l’envie et à la jalousie, ce sont deux sentiments dont, en me sondant bien, je ne vois pas l’apparence en moi. j’ai souvent joui du bonheur des autres ; quant à m’en affliger, jamais. Mais mon faible, c’est un besoin d’argent qui m’effraie, c’est un appétit de choses splendides qui, n’étant pas satisfait, augmente, s’aigrit et tourne en manie. Tu me demandais l’autre jour à quoi je passais mon temps avec Du Camp ? Nous avons pendant trois jours travaillé sur la carte un grand voyage en Asie qui devrait durer six ans, et nous coûter, de la manière dont il était conçu, trois millions six cent mille et quelques francs. Nous avons tout arrangé, achat de chevaux, d’équipements, de tentes, paye des hommes d’escortes, costumes, armes, etc. Nous nous étions si bien monté la tête que nous en avons été un peu malades ; lui surtout en a eu la fièvre. n’est-ce pas bête ? Mais qu’y faire si c’est dans mon sang ? Est-ce ma faute ? Il me faudrait seulement pour vivre en garçon à Paris une trentaine de mille livres de rente. Jamais je ne les aurai. Et comme jamais je ne serai propre à gagner deux liards, je m’en irai vivre dans quelque coin où il y ait du soleil, ce qui me tiendra lieu d’habit. Et le beau de là dedans, c’est que mon parti en est pris d’avance. Oui, j’aurais voulu être riche parce que j’aurais fait de belles choses. j’aurais fait de l’Art pratique, j’aurais été grand et beau. Il eût fait bon me connaître ; la canaille m’eût aimé, je l’aurais soulée chaque soir avec plaisir. Les philanthropes sont contents d’eux quand ils ont donné une paire de sabots à un homme qui allait nu-pieds et une soupe à celui qui mangeait un morceau de pain sec. j’aurais fait mieux ; j’aurais procuré le plaisir à ceux qui sont tristes et prodigué le superflu à ceux qui ont le nécessaire. Axiome : le superflu est le premier des besoins. Quand vous sortez, vous cherchez vos gants avant votre bourse que vous oubliez plutôt qu’eux. Sais-tu à quoi j’ai pensé ces jours-ci ? À deux meubles que je voudrais me faire confectionner ; le premier serait pour être mis dans un salon voûté en dôme bleu ; c’est un divan en peau de cygne ; et le second, c’est un divan en plumes de colibri. En voilà assez pour m’occuper toute une journée et me rendre triste le soir. Ne crois pas que je sois paresseux, que je passe ma journée à regarder le plafond en rêvant à toutes ces songeries. Je suis naturellement actif et laborieux. Je lis, j’écris, je m’occupe. Mais j’ai des bondissements intérieurs qui m’emportent malgré moi.

l’histoire de ce bon bibliophile qui t’a aimée sans te le dire m’a touché. Pauvre homme, il a dû souffrir ! Je ne sais pas si c’est parce que j’avais un pressentiment qu’il t’aimait que je me suis de suite senti à lui vouloir du bien. À propos, pendant que j’y pense, demande donc à ton cousin, puisqu’il a habité Cayenne, qu’il te donne des nouvelles de deux personnes, M. Brache et Mme Foucaud de Lenglade. Cette dernière doit n’y plus être depuis longtemps.

Je t’envoie un mot pour faire remettre à Phidias, quand tu sauras où on peut le trouver. Le mieux sera le plus tôt possible. Lis-le, tu verras de quoi il est question et, si tu connais quelqu’un qui puisse rendre service à mon protégé, cela me fera grand plaisir. Je suis tout dévoué à ce brave garçon qui se rallie à mes souvenirs les plus gais, les plus tendres aussi. C’est lui qui faisait jouer à ma soeur du Mozart et du Beethoven. j’ai beaucoup ri avec lui autrefois, beaucoup bu aussi. Maintenant entre lui et moi, comme avec tous les autres du reste, il n’y a plus rien de commun. Cela est venu par la force des choses. j’ai changé, j’ai grandi. Voilà, celui-là a une nature heureuse. Il a été dans la plus atroce misère sans en être affecté, et, quand il a pu, il s’en est donné à coeur joie. C’est une belle et bonne âme, et la plus généreuse que je connaisse, sous son enveloppe commune. Quand il n’a plus d’argent, il donne ses habits, ses meubles. Je l’ai vu hébergeant et nourrissant sept personnes à la fois. Comme il n’avait pas de draps pour la septième, il la faisait coucher avec lui. j’y suis entré un matin ; l’étranger avait pour bonnet de nuit une casquette d’été que son hôte lui avait prêtée ; c’était d’un comique achevé ! j’aimerais à le voir réussir dans sa demande. Je le crois un vrai artiste. Parles-en à Chopin, si tu vas chez G. Sand ; c’est son ami intime et son camarade d’enfance.

n’aie pas peur que je fasse la cour à ma cousine la Champenoise ; l’idée m’en a fait rire. C’est une de ces figures qui n’excite pas. Ma belle-soeur a vu tantôt ton portrait qu’elle ne connaissait pas. Elle a d’abord trouvé que tu ressemblais à une dame de sa connaissance ; puis en le regardant de plus près, elle a trouvé que non et, faisant attention aux papillotes : «Est-ce qu’elle en a autant que ça ? – Oui. C’est comme des oreilles de caniches !» Voilà son éloge. j’ai trouvé ça drôle. Et moi, ai-je pensé, je suis le berger de ce caniche.

Adieu chère aimée, mille baisers sur tes beaux yeux et sur ces longues papillotes dont je vais quelquefois respirer un peu l’odeur dans la petite pantoufle à crevés bleus ; car c’est là que j’ai serré la mèche. La mitaine est dans l’autre, la médaille à côté, et à côté les lettres.

À PRADIER. §

Croisset, près Rouen, lundi matin.

[21 septembre 1846.]

Une fois que vous avez rendu service aux gens, on n’entend plus parler de vous. Quand vous vous êtes remué pour eux, vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez ; il serait bien aimable de leur donner signe de vie quelquefois. Quand vous venez à Rouen, vous ne me faites pas de visites ; et, quand je vais à Paris, on ne vous trouve pas. Vous serez bien forcé, au moins cette fois, de me répondre, si vous êtes un peu brave homme, comme j’en suis sûr.

Vous m’avez dit, lors de nos affaires (qui, Dieu merci ! sont finies : Achille est installé à l’Hôtel-Dieu et tout prêt à vous y recevoir, si vous vous y présentez), que vous connaissiez Mlle Bertin, et, partant, tout le Journal des Débats. Mlle Bertin est une notabilité musicale qui pourrait nous rendre service. j’ai encore l’air d’un fier intrigant, n’est-ce pas ? Il y a de quoi rire. Voici l’histoire

Il s’agit de l’Opéra et de la place d’Habeneck, qui va être vacante par suite de la paralysie d’iceluy. Ce n’est pas moi qui la demande, cette place, mais un de mes amis, un homme de talent, d’un talent vrai et sérieux, que l’on appelle Orlowski. Il a été premier alto à l’Opéra-Comique, chef d’orchestre à Rouen, où il a monté La Juive d’une façon telle qu’il s’est acquis, de ce jour-là, la protection et l’amitié d’Halévy, qui va appuyer sa demande. Il est venu en France comme premier grand prix du Conservatoire de Varsovie. C’est un artiste possédant à fond les partitions étrangères, une vraie nature musicale qui va se perdre et pourrir en province.

Ainsi, ce n’est pas un sot que je vous recommande ; ou plutôt c’en est un ! Car le pauvre garçon manque absolument de chic, qualité indispensable pour réussir à Paris ; et il restera à la porte, avec toute sa science musicale (tout son génie peut-être !) tandis qu’on lui préférera quelque aimable monsieur, compositeur de romances andalouses. Si Mlle Bertin pouvait le recommander à Pillet ou à Cavé, en même temps qu’elle me ferait grand plaisir, elle ne ferait rien que de juste. Si elle connaît Chopin, le pianiste, c’est un ami intime d’Orlowski, qui lui donnerait sur son compte tous les renseignements possibles pour tranquilliser sa conscience d’artiste. La nomination dépend de M. Duchâtel. Je doute que vous lui ayez donné des leçons de latin, ou même de français ! Si vous le connaissiez, ce serait superbe !

Dites-moi un peu, quand vous me répondrez, ce que vous faites. Où en est votre Démosthènes ? Parlez-moi un peu de vos travaux. Cet hiver, si je vais à Paris, j’espère avoir avec vous quelques bonnes causeries un peu littéraires et classiques qui me seront sans doute utiles, amusantes à coup sûr. Adieu, mon cher maître. Je vous recommande bien sérieusement mon chef d’orchestre et je vous serre les mains. À vous de coeur.

 

Il ne se présente pour cette place aucun concurrent sérieux ; c’est ce qui engage mon ami à se présenter. S’il avait vu parmi ses concurrents un homme connu, il se serait retiré.

À LOUISE COLET. §

Mardi, 10 heures du matin. [22 septembre 1846.]

Je suis obligé d’aller à Rouen pour recevoir la statue que le mouleur de Phidias m’envoie (c’est l’Eau qui écoute, une de celles de la fontaine de Nîmes, tu sais). Je pensais n’y aller que demain pour divers arrangements de notre logement d’hiver et je voulais t’écrire ce soir tout à mon aise une lettre que j’aurais mise à la poste avant 11 heures, pour qu’elle t’arrivât le soir. Mais je n’irai pas demain. Tous ces dérangements m’assomment. Aussi je me dépêche bien vite de t’envoyer quelques bons baisers pendant que le domestique s’apprête. Merci de l’envoi de ce matin. j’attendais le facteur sur le quai, sans en avoir l’air, et tout en fumant. Ce bon facteur ! Je lui fais donner à la cuisine un verre de vin pour le rafraîchir ; il aime beaucoup la maison et est très exact. Hier il ne m’a rien apporté ; il n’a rien eu ! Tu m’envoies tout ce que tu peux trouver pour flatter mon amour ; tu me jettes, à moi, tous les hommages que tu reçois. j’ai lu la lettre de Platon avec toute l’intensité dont mon intelligence est susceptible ; j’y ai vu beaucoup, énormément. Le fond du coeur de cet homme-là, quoi qu’il fasse pour le montrer calme, est froid et vide ; sa vie est triste et rien n’y rayonne, j’en puis sûr. Mais il t’a beaucoup aimée et il t’aime encore d’un amour profond et solitaire ; cela lui durera longtemps. Sa lettre m’a fait mal ; j’ai découvert jusqu’au fond l’intérieur de cette existence blafarde, remplie de travaux conçus sans enthousiasme et exécutés avec un entêtement enragé qui, seul, le soutient. Ton amour y jetait un peu de joie, il s’y cramponnait avec l’appétit que les vieillards ont pour la vie. Tu étais sa dernière passion et la seule chose qui le consolât de lui-même. Il est, je crois, jaloux de Béranger ; la vie et la gloire de cet homme ne doivent pas lui plaire. Le philosophe, d’ordinaire, est une espèce d’être bâtard entre le savant et le poète, et qui porte envie à l’un et à l’autre. La métaphysique vous met beaucoup d’âcreté dans le sang ; c’est très curieux et très amusant. j’y ai travaillé avec assez d’ardeur pendant deux ans, mais c’est un temps perdu que je regrette. Tu dis un mot bien vrai : «l’amour est une grande comédie et la vie aussi, quand on n’y est pas acteur» ; seulement je n’admets pas que ça fasse rire. Il y a à peu près dix-huit mois, j’ai fait cette expérience sur nature vivante, c’est-à-dire que l’expérience s’est trouvée faite d’elle-même ; c’est moi qui n’ai pas voulu la voir complète. Je fréquentais une maison où il y avait une jeune fille charmante, admirablement belle, d’une beauté toute chrétienne et presque gothique, si je puis dire. Elle avait un esprit naïf, facile à l’émotion ; elle pleurait et riait tour à tour, comme il fait tour à tour pluie et soleil. j’agitais au gré de ma parole tout ce beau coeur où il n’y avait rien que de pur. Je la vois encore couchée sur son oreiller rose et me regardant, quand je lisais, avec ses grands yeux bleus. Un jour, nous étions seuls, assis sur un canapé ; elle me prit la main, me passa ses doigts dans les miens ; je me laissais faire sans penser à rien du tout, car je suis très innocent la plupart du temps, et elle me regarda avec un regard... qui me fait froid encore. La mère entra là-dessus, elle comprit tout ce que j’ai vu de plus sublime. Il était composé d’indulgence bénigne et de canaillerie supérieure. Je suis sûr que la pauvre fille s’était laissée aller à un mouvement de tendresse invincible, à une de ces fadeurs de l’âme où il semble que tout ce qu’on a en vous se liquéfie et se dissout, agonie voluptueuse qui serait pleine de délices, si on n’était prêt à éclater en sanglots ou à fondre en larmes. Tu ne peux pas te figurer l’impression de terreur que j’en ai ressentie. Je suis revenu chez moi bouleversé et me reprochant de vivre. Je ne sais pas si je m’étais exagéré les choses, mais moi qui ne l’aimais pas, j’aurais donné ma vie avec plaisir pour racheter ce regard d’amour triste auquel le mien n’avait pas répondu.

Je t’engage à faire le pendant de la Provinciale à Paris, le colon à Paris, comme tu en as le dessein. Quelle atroce invention que celle du bourgeois, n’est-ce pas ? Pourquoi est-il sur la terre, et qu’y fait-il, le misérable ? Pour moi, je ne sais pas à quoi peuvent passer leur temps ici les gens qui ne s’occupent pas d’art. La manière dont ils vivent est un problème. Tu as peut-être raison sur ce que tu me dis que trop lire éteint l’imagination, l’élément individuel, seule chose après tout qui ait quelque valeur. Mais je suis engagé dans un tas de travaux qu’il faut que je finisse, et puis maintenant j’ai toujours peur d’écrire, de manquer mes plans ; de sorte que je recule devant l’exécution. Attends, pour m’envoyer ce que tu veux, que Du Camp soit revenu. À son retour, il viendra ici deux jours. j’attends néanmoins très incessamment la fin de Mantes.

Adieu, il est temps que je parte. À toi, cher amour, celui qui t’aime et t’embrasse sur les seins. Regarde-les et dis : Il rêve votre rondeur et son désir pose sa tête sur vous.

À LOUISE COLET. §

Jeudi, 11 heures du matin. [24 septembre 1846.]

Nous avons été, cette nuit, singulièrement troublés par une aventure dont malheureusement je n’ai pu goûter le grotesque puisque j’étais endormi et qu’au moment où cela s’est passé, je rêvais. Un beau rêve : j’étais sur le bord de la mer sur de hautes falaises, dans une grotte tapissée de varech et de fucus. Je n’ai pas entendu le bruit qu’on faisait. On a volé chez mon beau-frère, et des voisins sont venus nous avertir avec des lanternes, dès cannes et des parapluies pour leur servir de défense. Mon beau-frère couchait chez nous ; sa petite fille est malade et il n’y avait chez lui que son domestique, lequel, dans sa frayeur, a été tellement bouleversé qu’il a cassé un carreau et a voulu se jeter par la fenêtre. C’était, à ce qu’il parait, fort drôle. Le pauvre diable n’est pas brave ; il était fou de terreur. Il y a des natures réjouissantes, n’est-ce pas ? Tout le monde ici était encore préoccupé de cela. On a enlevé une pendule et divers objets qu’on a retrouvés ensuite dans le jardin. Je regrette bien qu’on ne m’ait pas éveillé, non pas pour voir le misérable (style de journaux), que personne n’a vu, mais pour considérer un peu la mine bête des gens qui le cherchaient. j’ai manqué là un beau tableau. C’est le second que je perds de ce genre.

En Corse, nous avions pour guide le chef des voltigeurs. Un jour, nous entendîmes tout à coup deux coups de feu qui semblaient dirigés vers nous. Notre homme, qui avait affaire, par sa place, avec tous les bandits du pays, en fut convaincu à l’instant et il nous dit de nous tenir à distance et de marcher derrière lui. Il s’avança, la carabine en joue et le doigt sur la gachette. Nous le suivions à dix pas, tenant nos chevaux par la bride. Cela dura ainsi dix minutes, et nous ne vîmes rien du tout. C’est une des plus grandes mortifications que j’aie éprouvée. Je ne suis pas d’une complexion héroïque, mais le danger me plait assez ; il m’amuse, c’est tout dire. Cette nuit, il n’y avait de danger que de gagner un rhume et je n’en attrape jamais.

Tout ici va mal, ma nièce est malade, elle vomit, comme son grand-père, comme sa mère ; elle suivra peut-être le même chemin qu’eux ; je m’y attends. Cet enfant ne vivra pas vieux, je crois ; elle a été entourée à son berceau de trop de larmes et de trop de baisers désespérés. Cela porte malheur aux gens que de trop les aimer. Enfin, que Dieu fasse comme il voudra ! Si cela doit être, ce sera. Du jour où mon père a été atteint, j’ai vu de suite trois enterrements. Il y [en] a déjà deux de passés ; dans un temps plus ou moins éloigné il y en aura un autre, et celui-là, je le souhaite, c’est celui de ma mère. Ce qu’il y a de bon, c’est que je [le] lui ai dit. Elle m’a compris et m’a su de la reconnaissance pour ce désir homicide. Nous sommes, elle et moi, fort inquiets, et nous ne le disons à personne, de l’état de mon beau-frère. Le chagrin l’a tellement brisé, ce pauvre garçon, que nous croyons qu’il se dérange. Sa tête n’y tiendra pas. Tout cela finira encore assez mal.

Que me disais-tu donc dans ta lettre d’hier ? Encore des reproches ! Pourquoi ne veux-tu pas venir ? Toujours ! Je suis tiraillé par tout le monde, tout le monde pèse sur moi, moi qui ne pèse sur personne. À peine si je puis retrouver ma personnalité dans le chaos de douleurs contraires qui m’assiègent.

Je t’aurais écrit hier soir une longue lettre en réponse à la tienne (ce sera pour demain), si je n’avais été à Rouen chercher mon frère pour ma nièce. Je répondrai à toutes tes questions, mais sois satisfaite de suite sur un point, c’est que «je ne presse aucune autre femme dans mes bras», suivant ton expression, – aucune. Je peux vivre comme cela pendant des années. Le temps est loin où je me faisais un devoir d’aller régulièrement passer la nuit de la Saint-Sylvestre chez les filles pour inaugurer l’année. Encore dans ce temps-là c’était plutôt une manie que l’attrait du plaisir !

j’ai trouvé la fameuse comparaison du bibliophile d’assez mauvais goût. Il posait, en disant cela, et parlait pour lui. On fait toujours de belles phrases quand on donne le bras à une jolie femme. Il n’est pas difficile de se faire passer pour un homme à grands sentiments quand on sait très bien qu’on ne vous en demandera pas la preuve.

Adieu, ma toute chérie ; à demain une plus longue épître.

À LOUISE COLET. §

Dimanche matin, 11 h. [27 septembre 1846.]

Enfin, le quatrième jour, je reçois une lettre. Je croyais que c’était un parti pris pour me tenter et pour voir qu’est-ce que je ferais ? Tiens, pendant que j’y pense, que je te donne de suite un conseil. Ne confie ton secret à personne, et, pour les lettres, ne te fie pas plus à ta couturière qu’à tout autre, On est toujours trahi par ces gens-là tout aussi bien que par vos amis. Quoique ce soit une course épouvantable que d’aller rue Saint-Jacques, cela vaudra mieux, cela sera plus sûr. Tu iras tous les deux jours (dans chaque lettre je t’annoncerai positivement le jour où la suivante arrivera à Paris). Retiens cette grande maxime, ma chère enfant : «La défiance est la mère de la sûreté». – Tu t’étonnes que j’aie si bien jugé le Philosophe sans le connaître ? C’est que j’ai déjà, quoique je n’en aie pas l’air, quelque expérience des choses. Tu n’as pas voulu le croire, quand je te l’ai dit dès le premier jour. Je suis mûr, mûr avant l’âge c’est vrai, parce que j’ai vécu en serre chaude. Je ne me pose jamais en homme qui a de l’expérience, ce serait trop sot ; mais j’observe beaucoup et je ne conclus jamais, moyen infaillible de ne pas se tromper. j’ai retourné et j’ai joué par-dessus la jambe, dans une affaire personnelle, des diplomates illustres, ce qui m’a donné un dégoût profond de leur capacité !

La vie pratique m’est odieuse ; la nécessité de venir seulement s’asseoir à heures fixes dans une salle à manger me remplit l’âme d’un sentiment de misère. Mais quand je m’en mêle (de la vie pratique), quand je m’y mets (à table), je m’y entends tout comme un autre. Tu voudrais me faire connaître Béranger ; je le désire aussi. C’est une grande nature qui me touche. Mais il y a, je parle de ses oeuvres, un malheur immense, c’est la classe de ses admirateurs. Il y a des génies énormes qui n’ont qu’un défaut, qu’un vice, c’est d’être sentis surtout par les esprits vulgaires, par les coeurs à poésie facile. Béranger, depuis trente ans, défraye les amours d’étudiants et les rêves sensuels des commis voyageurs. Je sais bien que ce n’est [pas] pour eux qu’il écrit ; mais c’est surtout ces gens-là qui le sentent. d’ailleurs on a beau dire, la popularité, qui semble élargir le génie, le vulgarise, parce que le vrai Beau n’est pas pour la masse, surtout en France. Hamlet amusera toujours moins que Mademoiselle de Belle-Isle. Béranger, quant à moi, ne me parle ni de mes passions ni de mes rêves, ni de ma poésie. Je le lis historiquement, car c’est un homme d’un autre âge. Il était vrai dans son temps, il ne l’est plus pour le nôtre. Son amour heureux, qui chante si joyeusement à la fenêtre de sa mansarde, est pour nous, jeunes gens d’à présent, quelque chose de tout étrange ; on admire ça comme l’hymne d’une religion disparue, mais on ne le sent pas. j’ai vu tant d’imbéciles, tant de bourgeois étroits, chanter «ses gueux» et «son Dieu des bonnes gens», qu’il faut vraiment que ce soit un grand poète pour avoir résisté dans mon esprit à tous ces ébranlements prodigieux. Ce que j’aime pour ma consommation particulière, ce sont les génies un peu moins agréables au toucher, plus dédaigneux du peuple, plus retirés, plus fiers dans leurs façons et dans leurs goûts ; ou bien le seul homme qui puisse remplacer tous les autres, mon vieux Shakespeare, que je vais recommencer d’un bout à l’autre et ne quitter cette fois que quand les pages m’en seront restées aux doigts. Quand je lis Shakespeare je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d’une de ses oeuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne : tout disparaît et tout apparaît. On n’est plus homme, on est oeil ; des horizons nouveaux surgissent, les perspectives se prolongent à l’infini ; on ne pense pas que l’on a vécu aussi dans ces cabanes qu’on distingue à peine, que l’on a bu à tous ces fleuves qui ont l’air plus petits que des ruisseaux, que l’on s’est agité enfin dans cette fourmilière et que l’on en fait partie. j’ai écrit autrefois, dans un mouvement d’orgueil heureux (et que je voudrais bien retrouver), une phrase que tu comprendras. C’était en parlant de la joie causée par la lecture des grands poètes : «Il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux.» Allons, voilà mon papier plein et je ne t’ai pas dit un mot de ce que je voulais te dire. Il faut que j’aille à Rouen (mes agréables parents m’y font aller souvent, encore 15 jours comme ça ; ce sont des promenades perpétuelles. Molière a oublié une espèce de fâcheux, c’est le Parent), pour réclamer au chemin de fer un fauteuil que l’on m’envoie de Paris. C’est un grand fauteuil tour écrire, à dossier élevé, genre Louis XIII, en maroquin vert et en bois tourné. Je l’étrennerai demain en t’écrivant. Allons, ma vieille, tu t’es encore fâchée de ce que je t’ai dit sur la Saint-Sylvestre. Je t’avais dit cela tout bonnement pour te divertir. Je suis bien peu perspicace envers toi, à ce qu’il paraît. Ma science croule devant les femmes. Il est vrai que c’est un chapitre où la ligne suivante vous prouve toujours que l’on n’a rien entendu à la précédente.

Mille baisers sur ta bouche rose à la Mignon.

À LOUISE COLET. §

Lundi matin. [28 septembre 1846.]

Non, encore une fois non, je te le proteste, je te le jure : si les autres n’ont que du dédain après la possession, je ne suis pas comme eux et je m’en fais gloire ; la possession m’attache au contraire. […] Tu as tort de me dire que tu es blessée dans ton orgueil. Pourquoi cela ? Ai-je rien fait qui t’humilie ? C’est plutôt moi qui devrais l’être, humilié, car tu fais tout ce que tu peux pour me prouver que je ne t’aime pas. Essaye tout ce que tu voudras, mon coeur me dit le contraire. Je serais un an sans te voir ni t’écrire que mon sentiment n’en baisserait pas d’un degré. Quand une chose une fois est entrée en moi, elle a du mal à en sortir.

j’irai, dans huit jours, voir le secrétaire de la commission pour le buste de mon père, et je lui dirai de hâter un peu les choses. Les vacances vont finir, on est de retour de la campagne. Nous allons tâcher de faire expédier la décision. Ça me procurera, comme je te l’ai dit, le moyen de passer à Paris au moins une douzaine de jours de suite, peut-être quinze, le plus que je pourrai enfin. Mais quand sera-ce ? Je l’ignore. Voilà bientôt dix mois que ça traîne ; ces Messieurs ne sont pas vifs.

Plains-moi : il va falloir peut-être que j’aille un de ces jours, demain ou après-demain sans doute, à Dieppe, promener mes Champenois. Comme ils font là-bas nos affaires (le mari régit nos biens) gratis, ma mère trouve qu’il faut leur faire le plus de politesses possible. Elle reste toujours à garder la nourrice et l’enfant, de sorte que c’est moi qui ai cette corvée. Le soir, c’est à peine si j’ai trois ou quatre heures de libres. Nous avons eu ces jours-ci bien de l’inquiétude pour cet enfant. Mais, Dieu merci, elle est passée. Ce sera pour plus tard à recommencer.

j’ai été hier au chemin de fer réclamer mon fauteuil. Ça me serre le coeur de voir ces wagons qui partent sans que je monte dedans. j’ai suivi de l’oeil les rails qui filent vers Paris. Dans le débarcadère on roulait des voitures, on faisait les apprêts pour le départ de quatre heures. Que n’en suis-je, me disais-je ! Va, je t’ai donné là une bonne pensée de désirs. C’est comme ce matin en m’éveillant je suis resté une grande heure dans mon lit à rêver à toi. Je me rappelais surtout un geste charmant de ta narine quand, couchée près de moi, tu te retournes sur le côté pour me voir ; tes bonnes papillotes s’épandent sur l’oreiller, tes membres sont dans les miens. Tiens, Louise, dans ce moment j’ai la tendresse au coeur, le feu dans le corps !... À quoi ça me sert-il bon Dieu ! À rien qu’à souffrir. Je souffre de toi, de ta douleur. Si tu veux m’être agréable, me rendre heureux, calme ton chagrin ; c’est là tout ce que je te demande.

Je ne t’écrirai plus que quand tu auras décidé positivement où il faut que je t’envoie mes lettres. Pèse bien tout et conclus ensuite.

Je te remercie des renseignements que tu as demandés pour moi. Le Brache, que je connais, est un jeune homme avec lequel j’ai été au collège de Rouen. On l’a mis à la porte pour une affaire assez sale, dont il était totalement innocent. Quant à Mme Foucaud, c’est bien celle-là que j’ai connue. Ton cousin est-il un homme assez sûr pour qu’on puisse lui confier une lettre avec certitude qu’elle sera remise ? car j’ai envie d’écrire à Mme Foucaud. C’est une vieille connaissance ; n’en sois pas jalouse. Tu liras la lettre si tu veux, à condition que tu ne la déchireras pas. Je m’en rapporterai à ta parole. Si je te regardais comme une femme commune, je ne te dirais pas tout cela. Mais ce qui te déplaît peut-être, c’est justement que je [te] traite comme un homme et non comme une femme. Tâche un peu d’employer quelque chose de ton esprit dans les rapports que tu as avec moi. Tu verras que ton coeur, plus tard, lui sera reconnaissant de cette impartialité ! j’avais cru dès le début que je trouverais en toi moins de personnalité féminine, une conception plus universelle de la vie ; mais non ! Le coeur, le coeur ! ce pauvre coeur, ce bon coeur, ce charmant cœur avec ses éternelles grâces, est toujours là, même chez les plus hautes, même chez les plus grandes. Les hommes, d’ordinaire, font tout ce qu’ils peuvent pour l’irriter, pour le faire saigner. Ils s’abreuvent avec une sensualité raffinée de toutes ces larmes qu’ils ne versent pas, de tous ces petits supplices qui leur prouvent leur force. Si je comprenais ce plaisir-là, j’aurais beau jeu à me le donner avec toi.

Mais non, je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part, ni ami, ni maîtresse ; cela est trop restreint, trop exclusif ; on n’aime pas assez son ami, on est trop bête avec sa maîtresse. C’est le terme intermédiaire, c’est l’essence de ces deux sentiments confondus. Je voudrais enfin qu’hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit toutes celles de l’âme.

Comprendras-tu cela ? Je ne crois pas que ce soit clair. C’est une chose étrange avec toi combien j’écris mal ; je n’y mets pas de vanité littéraire, mais c’est ainsi. Tout se heurte dans mes lettres ; c’est comme si je voulais dire trois mots à la fois.

j’ai assez ri du désappointement de Phidias pour sa décommande. Il devait avoir une figure grotesque. Il faut convenir que les hommes sont drôles. Le souci financier surtout est très curieux à observer. À sa place, il est probable que j’aurais été encore plus vexé. Une fois qu’on a chaussé une idée, il est toujours pénible de s’en défaire. C’est pour cela qu’il vaut mieux peut-être s’habituer à aller pieds nus.

Je ne pourrai donc pas aller à Paris avant le retour de l’Officiel. j’en enrage ! Mais tu vois toutes les raisons, pauvre amour ! Il eût été si bon de passer encore une journée dans le genre de celle de Mantes !

Mais est-ce que tu es tellement tenue, lorsqu’il est là, qu’il te sera difficile de nous voir ? Tu auras mille prétextes pour sortir ! Tu ne croirais pas une chose, c’est que j’ai une grande envie de le voir, cet homme. Non pas que j’en sois jaloux, mais je suis jaloux de sa place. Il aurait pu te rendre heureuse ; moi je ne le pourrai jamais. Il faut que ce soit une bien misérable nature pour ne l’avoir pas fait. Il me semble que si j’avais été ton mari, nous eussions fait bon ménage. Après ça, il est probable que nous nous serions détestés ; c’est ordinaire. l’union légitime, qui est l’antilégitime, celle qui est hors nature et contre le coeur, suffit par sa légitimité même pour chasser l’amour.

C’est en t’écrivant que j’étrenne ce fauteuil sur lequel je suis destiné, si je vis, à passer de longues années. qu’y écrirai-je ? Dieu le sait ; sera-ce du bon ou du mauvais, du tendre ou de l’érotique, du triste ou du gai ? De tout cela un peu, probablement, et rien en somme. n’importe ! Que cette inauguration bénisse tous mes travaux futurs ! Voilà l’hiver, la pluie tombe, mon feu brûle, voilà la saison des longues heures renfermées. Vont venir les soirées silencieuses passées à la lueur de la lampe, à regarder le bois brûler et à entendre le vent souffler. Adieu les larges clairs de lune sur les gazons verts et les nuits bleues toutes mouchetées d’étoiles.

Adieu ma toute chérie ; je t’embrasse de toute mon âme.

j’ai appris hier le mariage de mon ami Cloquet.

Il épouse une jeune Anglaise qui a plusieurs «H» à son nom. j’en ai eu pitié, de cette pauvre fille, quoique je ne la connaisse pas. Il y avait autrefois en médecine un remède que l’on employait pour les rois en décrépitude : ils prenaient des bains de sang d’enfant. Beaucoup d’hommes encore, pour se rajeunir, s’immolent quelque coeur vierge, afin de récréer leur vieillesse et de réchauffer leurs membres froids. Et on appelle ces gens là des âmes tendres, qui ne peuvent pas se passer d’affection.

À LOUISE COLET. §

Mercredi soir, 9 h. [30 septembre 1846.]

Franchement ! parle-moi franchement ! C’est là ton mot, et tu veux en même temps que je te ménage, dis-tu. Tu m’accuses d’être brutal et tu fais tout ce que tu peux pour me le rendre encore davantage. C’est une chose étrange et curieuse à la fois, pour un homme de bon sens, l’art que les femmes déploient pour vous forcer à les tromper ; elles vous rendent hypocrites malgré vous, et puis elles vous accusent d’avoir menti, de les avoir trahies. Eh bien, non ! ma pauvre chérie, je ne serai pas plus explicite que je l’ai été, parce qu’il me semble que je ne peux pas l’être plus. Je t’ai toujours dit toute la vérité et rien que la vérité. Si je ne peux pas venir à Paris comme tu le désires, c’est qu’il faut que je reste ici. Ma mère a besoin de moi ; la moindre absence lui fait mal. Sa douleur m’impose mille tyrannies inimaginables. Ce qui serait nul pour d’autres est pour moi beaucoup. Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux. Je suis faible comme un enfant et je cède, parce que je n’aime pas les reproches, les prières, les soupirs. l’année dernière, par exemple, j’allais tous les jours en canot à la voile. Je n’y courais aucun risque, puisque, outre mon talent maritime, je suis un nageur de force assez remarquable. Eh bien, cette année, il lui a pris idée d’avoir de l’inquiétude. Elle ne m’a pas prié de ne plus me livrer à cet exercice qui pour moi et par les fortes marées, comme maintenant, est plein de charmes ; je coupe la lame qui me mouille en rebondissant sur les flancs de rembarcation ; je laisse le vent enfler ma voile qui frissonne et bat avec des mouvements joyeux ; je suis seul, sans parler, sans penser, abandonné aux forces de la nature et jouissant à me sentir dominé par elles. Elle ne m’a rien dit là-dessus, dis-je. Néanmoins j’ai mis tout mon attirail au grenier, et il n’est pas de jour où je n’aie envie de le reprendre. Je n’en fais rien, pour éviter certaines allusions, certains regards ; voilà tout. C’est de même que, pendant dix ans, je me suis caché d’écrire pour m’épargner une raillerie possible. Il me faudrait un prétexte pour aller à Paris, et lequel ? Au voyage suivant, un second ; et ainsi de suite. n’ayant plus que moi qui la rattache à la vie, mère est toute la journée à se creuser la tête sur les malheurs et accidents qui peuvent me survenir. Quand j’ai besoin de quelque chose, je ne sonne pas, parce que si cela m’arrive je l’entends qui court toute haletante dans l’escalier, pour venir voir si je ne me trouve pas mal, si je n’ai pas une attaque de nerfs, etc. Aussi je suis, par là, je suis obligé de descendre chercher moi-même mon bois quand je n’en ai plus, mon tabac quand j’ai envie de fumer, ma bougie quand les miennes sont usées. Encore un coup, pauvre âme, je t’assure que si je pouvais non pas aller à Paris, mais y vivre avec toi, près de toi du moins, je le ferais. Mais... Mais... hélas ! Je me souviens qu’il [y] a dix ans environ, c’était une vacance ; nous étions tous au Havre. Mon père y apprit qu’une femme qu’il avait connue dans sa jeunesse, à dix-sept ans, y demeurait avec son fils, alors acteur au théâtre de cette ville (il l’est encore, au Gymnase, je crois). Il eut l’idée de l’aller revoir. Cette femme, d’une beauté célèbre dans son pays, avait été autrefois sa maîtresse. Il ne fit pas comme beaucoup de bourgeois auraient fait ; il ne s’en cacha pas : il était trop supérieur pour cela. Il alla donc lui faire visite. Ma mère et nous trois nous restâmes à pied, dans la rue, à l’attendre ; la visite dura près d’une heureuse (sic). Crois-tu que ma mère en fut jalouse et qu’elle en éprouva le moindre dépit ? Non ; et pourtant elle l’aimait, elle l’a aimé autant qu’une femme a jamais pu aimer un homme, et non pas quand ils étaient jeunes, mais jusqu’au dernier jour, après trente-cinq ans d’union. Pourquoi toi te blesses-tu par avance d’un mot de souvenir que j’ai l’intention d’envoyer à Mme Foucaud. Je fais plus que mon père, car je te mets en tiers dans notre conversation, qui se fait à travers l’Atlantique. Oui, je veux que tu lises ma lettre ; si je lui en écris une, si tu le veux, si tu comprends d’avance le sentiment qui m’y porte. Tu trouves qu’il y a à cela de l’indélicatesse envers toi. Moi j’aurais cru le contraire : j’y aurais vu une marque de confiance peu commune. Je te livre tout mon passé ! Et cela t’irrite ! Je te dis : tiens, voilà ce que j’ai aimé, et c’est toi que j’aime. Cela te fait mal ! Ma parole d’honneur, il y a de quoi perdre la tête.

j’ai reçu la boîte de carton, envoi de M. Du Camp. Je l’ai ouverte ; je ne sais pas pourquoi, mais un parfum de sentiment m’en est monté au coeur. Dans les plis du papier bleu qui recouvrait le dedans était resté quelque chose de tes doigts ; tout cela était bien arrangé, charmant. j’ai eu presque regret ensuite d’y avoir touché. Les fiancées, quand elles découvrent leur corbeille de noces, doivent éprouver quelque chose d’analogue, de moins fin peut-être. j’ai revu la pauvre branche de lierre avec les traces des gouttes de pluie de Mantes. Je me suis précipité sur le petit carnet et j’ai lu avidement toute la pièce, surtout le milieu, que je ne connaissais pas. Mais je me dépêchais ; j’avais peur d’être dérangé. C’était dans ma chambre de Rouen. Quand je vais avoir fini cette lettre, je vais m’y mettre et la prochaine fois je t’enverrai mes observations. Il y a un vers dont je me souviens, qui m’a joliment fait rire :

Comme un buffle indompté des déserts d’Amérique

Je fais un triste buffle, va ! et la rime athlétique, qui vient après, n’est pas faite pour moi. Je suis de tempérament fort peu gaillard ; mais le corps se sent toujours un peu de l’âme, le gant prend le pli de la main. Au reste, il m’a semblé qu’il y avait de vraies belles choses.

Soigne ta pauvre gorge. Reste chez toi et chauffe-toi à outrance, et surtout ne m’écris plus de phrases pareilles à celle-ci : «Va à Dieppe, amuse-toi bien.» Justement je suis un homme qui m’amuse tant d’habitude que ça en ferait pleurer ceux qui pourraient en voir le fond. De qui diable veux-tu donc que je te parle, si ce n’est de Shakespeare, si ce n’est de ce qui me tient le plus au coeur ? Que j’aie, suivant ta remarque, plus d’imagination que de coeur, je le voudrais bien, mais j’en doute ; car je trouve, moi, que j’en ai très peu. Quand je considère mes plans d’un côté et l’Art de l’autre, je m’écrie comme les marins bretons : «Mon Dieu, que la mer est grande et que ma barque est petite !» Est-il possible que tu me reproches jusqu’à l’innocente affection que j’ai pour un fauteuil !! Si je te parlais de mes bottes, je crois que tu en serais jalouse. Allons, va ! je t’aime bien tout de même et je te baise sur les lèvres, ma mignonne. Encore un baiser entre les deux seins, un sur chaque doigt. Soigne ta main et laisse-toi pousser les ongles plus longs ; tu sais que tu me l’as promis.

Adieu, adieu, mille chaudes caresses.

À LOUISE COLET. §

Samedi matin, 8 h. [3 octobre 1846.]

Je vais envoyer à Rouen mon domestique porter la lettre pour Phidias, dans laquelle je lui envoie ses 2,500 francs. Je lui donnerai celle-ci ; tu l’auras ce soir. Je pense que tu es comme moi : tu aimes les nouvelles fraîches. Patiente encore un peu, ma chérie, et lis ceci : la commission s’assemble dans une douzaine de jours pour statuer de suite ce qu’il y a à faire. Je serais fort étonné si ce n’était pas notre ami qui fût chargé du travail. Donc, avant la fin du mois, j’irai passer à Paris une huitaine complète. Ce sera toujours cela, n’est-ce pas, quoique huit jours soient bien vite écoulés.

j’ai une peur atroce que mes drôles ne lambinent ; ils mettent dans cette affaire une lenteur, une incurie incroyables. Il faudra s’estimer heureux s’ils en finissent aussi vite qu’ils le disent (voilà neuf mois que ça dure, en six semaines tout aurait pu être bâclé). Ainsi, bientôt nous nous reverrons. Ce sera l’hiver ; mais nous trouverons bien tout de même un rayon de soleil pour faire une promenade au bois de Boulogne. Tu m’y montreras la petite retraite que tu y as découverte. S’il pleut, nous nous chaufferons à un grand feu, toi sur mes genoux et la tête penchée sur mon épaule. Tu vois que pendant que tu t’occupes à te tourmenter et à m’envoyer des proches, je m’occupe de toi, de nous. j’ai fait cette semaine quelques démarches pour hâter la commission et pouvoir aller te rejoindre le plus tôt possible. Ce n’était peut-être pas très convenable de ma part ; mais n’importe. Il me semblait entendre ta voix derrière moi me crier dans l’oreille avec ta pétulance enfantine : «Mais va donc ! va donc ! dépêche-toi !»

Tu veux que je te donne quelque chose qui m’appartienne depuis longtemps et dont je me sers habituellement. j’y ai réfléchi. Je t’apporterai mon presse-papier et deux petites salières en émail dans lesquelles je mets de la poudre et des pains à cacheter. Ça a le mérite d’avoir passé de longs jours sur ma table. Ces objets ont été les témoins muets de bien des heures solitaires de ma vie ; qu’ils [le] soient pour toi maintenant, quand tu écriras ! qu’ils te rappellent ton ami !

Sais-tu que, si je voulais faire l’homme incompris, j’aurais beau jeu ? Dans ton petit mot d’avant-hier, tu me dis que tu es sûre que je ne t’ai jamais aimée, tandis que ton coeur t’affirme le contraire. À quoi bon ce mensonge que tu te fais à toi-même ? Est-ce que quand tu me regardes tu ne vois pas que je t’aime, dis ? Ose nier le contraire ! Voyons, souris, embrasse-moi ; ne m’en veux plus de te parler de Shakespeare au lieu de moi. Il me semble que c’est plus intéressant, voilà tout. Et de quoi parlerait-on, encore une fois, si ce n’est de ce qui est la préoccupation exclusive de votre esprit ? Pour moi, je ne sais pas comment font pour vivre les gens qui ne sont pas du matin au soir dans un état esthétique. j’ai goûté plus qu’un autre les plaisirs de la famille, autant qu’un homme de mon âge, les joies des sens ; plus que beaucoup, celles de l’amour. Eh bien, jamais personne ne m’a donné une jouissance approchante à celles que m’ont fournies quelques morts illustres dont je lisais ou contemplais les oeuvres.

Les trois plus belles choses que Dieu ait faites, c’est la mer, l’Hamlet et le Don Juan de Mozart. Que tout cela n’aille pas te fâcher, encore une fois ! Car ce reproche, de ta part à toi, n’est pas vrai. Il peut venir dans un moment d’irritation nerveuse ; mais il ne doit pas être permanent au fond de ton coeur.

Du Camp est toujours dans les bois, où il se promène à cheval et chasse le sanglier. j’attends de lui une lettre qui m’annonce son retour. Le voyage de Dieppe est, Dieu merci, manqué ; mais nous faisons presque tous les jours des promenades dans les environs. Il y a trois jours, nous avons rencontré une société dans laquelle se trouvaient deux dames, dont l’une avait un chapeau de paille pareil au tien. Tu ne saurais croire le singulier effet que j’en ai ressenti. Mais la figure n’était pas pareille à la tienne !

Je prendrai avec moi le carnet de Mantes. Nous le relirons ensemble. Je t’aime bien pour tout cet amour et pour tout ce talent que tu mets à mes pieds. qu’ai-je donc fait pour mériter tant de richesses ? Jamais personne ne me comblera comme toi. Tu devrais être sûre, dans ta force, qu’une autre ne pourrait jamais atteindre à ta puissance.

Je ne te parle plus de cette estimable Mme Foucaud, puisque c’est un sujet qui te chagrine. Tu feras comme tu voudras.

Je me dépêche dans ce moment de lire un in-folio que l’on m’a envoyé de la bibliothèque royale.

C’est l’Historia Orientalis de Nottinger, un bouquin latin hérissé de grec que je n’entends pas toujours, et d’hébreu par-dessus lequel je passe. Il faut que je l’aie rendu d’ici à peu (c’est un mien ami qui l’a pris pour moi). C’est un livre assez curieux, et après la lecture duquel on peut faire l’érudit à bon marché, mais ce n’est [pas] pour cela que je l’ai pris. C’était pour voir différentes choses sur la religion des Arabes avant Mahomet, et pour m’initier à la composition des talismans. Si j’en trouve un pour me rendre invisible, je filerai de suite rue Fontaine-Saint-Georges, et j’entrerai te baiser à la barbe de l’Officiel.

Adieu cher amour, à toi, à toi.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir. [4 octobre 1846.]

Voici la lettre pour Mme Foucaud. Je voudrais être là, à Paris, près de toi, et effacer par un baiser chaque pli triste qui viendrait sur ton front en la lisant, car j’ai peur que tu ne t’en chagrines encore. j’ai obéi au mouvement d’écrire à cette femme. Ai-je bien fait de le suivre ? Je n’en sais rien. Je suis un peu comme Montaigne ; «je ne sais souffrir contradiction ni débat chez moi». Cette idée m’est venue, j’y ai cédé, voilà tout. Si tu ne me blâmes pas j’aurai eu raison, si tu me reproches cela j’aurai eu tort. Tu me diras franchement, amour, l’effet qu’elle t’a produit. j’ai écrit ça tout à l’heure, assez vite. En la relisant, je viens de m’apercevoir qu’elle avait une tournure assez dégagée, et que l’ensemble était d’un chic assez ferme. Cette créature-là n’avait pas pour elle une très grande intelligence, mais ce n’était pas là ce que je lui demandais. Je me rappellerai toujours, qu’elle m’écrivit un jour automate «ottomate» ; ce qui excita beaucoup, beaucoup, mon hilarité (expression parlementaire). À part les moments purement mythologiques, je n’avais rien à lui dire. Au bout de huit jours que nous eussions vécu ensemble, j’en aurais été assommé. Tout le monde n’est pas toi, car toi, tu as pour attirer les gens des charmes secrets dont ils ne se doutent pas. Crois-tu que, depuis qu’il y a des amants sur la terre, beaucoup aient reçu des vers comme ceux du carnet ? Tu me gâtes ; tu me donnes de l’orgueil. Je ne vois pas, partout où je tourne les yeux, un homme aimé par une femme telle que toi. Moi qui ne me croyais pas fait pour inspirer de passion sérieuse, je suis si bien démenti par toi que je deviendrais fat et sot si tu ne me laissais encore un peu de bon sens.

Il y a dans la lettre ci-incluse une phrase dont tu te demanderais le sens ; c’est quand je dis que je suis enlaidi. Eh bien, c’est très vrai. C’était il y a dix ans qu’il eût fallu me connaître. j’avais une distinction de figure que j’ai perdue ; mon nez était moins gros et mon front n’avait pas de rides. Il y a encore des moments où, quand je me regarde, je me semble bien ; mais il y en a beaucoup où je me fais l’effet d’un fameux bourgeois. Sais-tu que, dans mon enfance, les princesses arrêtaient leurs voitures pour me prendre dans leurs bras et m’embrasser ? Un jour que la duchesse de Berry passait à Rouen et qu’elle se promenait sur les quais, elle me remarqua, dans la foule, tenu dans les bras de mon père qui m’élevait pour que je puisse voir le cortège. Sa calèche allait au pas ; elle la fit arrêter et prit plaisir à me considérer et à me baiser. Mon pauvre père rentra bien heureux de ce triomphe. C’est bien sûr le seul que je remporterai jamais. Je tressaille encore au mouvement de joie orgueilleuse qui a dû remuer ce grand et bon coeur éteint. Je comprends, tout comme un autre, ce qu’on peut éprouver à regarder son enfant dormir. Je n’aurais pas été mauvais père ; mais à quoi bon faire sortir du néant ce qui y dort ? Faire venir un être, c’est faire venir un misérable. «Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans l’amertume du coeur ?» C’est Job qui dit cela. Aimes-tu ce livre ? C’est un des beaux qu’on ait faits depuis qu’on en fait. t’es-tu nourrie de la Bible ? Pendant plus de trois ans je n’ai lu que ça le soir, avant de m’endormir. Au premier moment de libre que je vais avoir je vais recommencer. j’ai entrepris beaucoup de choses assez longues dont je voudrais être débarrassé.

Il est possible, comme tu me l’observes, que je lise trop, quoique je ne lise guère. l’étude, au bout du compte, ajoute peu ; mais elle excite. Maintenant d’ailleurs j’ai toujours peur d’écrire. Éprouves-tu, ainsi que moi, avant de commencer une oeuvre, une espèce de terreur religieuse et comme une appréhension d’entamer le rêve ? Une chose qui m’a beaucoup touché, c’est ce que dit Gibbon, à la fin de son histoire, quand il parle de la mélancolie qui lui est survenue au coeur lorsqu’il s’est vu avoir fini l’ouvrage où il avait passé trente ans. Et puis l’imagination est plutôt une faculté qu’il faut, je crois, condenser pour lui donner de la force, qu’étendre pour lui donner de la longueur. Paillettes d’or légères comme de la paille et volatiles comme la poussière, mes idées ont plutôt besoin d’être mises à la presse que passées au laminoir. Ce bon Toirac, qui t’a fait plaisir en te parlant de moi, est trop indulgent ou trop illusionné quand il dit que je connais les anciens à fond (mes amis finiraient par me rendre ridicule). C’est-à-dire que je les épelle, voilà tout. C’est un excellent garçon que Toirac, homme d’esprit dans l’acception française du mot, et honnête homme avec cela. Il a un assez joli talent pour faire le vers léger, le vers des épîtres de Voltaire. Je le voyais assez souvent à Paris et nous dînions ensemble. Si tu as des compliments à me relater sur mon compte, j’en ai aussi sur le tien. Il est venu cet après-midi un de mes anciens camarades, cousin de mon beau-frère. Il a vu ton portrait et l’a considérablement admiré ; il l’a pris dans ses mains, approché de la fenêtre et le regardant : «Diable, mais c’est bien beau, ça ! quelle belle figure ! oui, charmante, charmante, etc.» Ça m’a fait plaisir. Était-ce pour toi ou pour moi ? Un grand moraliste seul aurait pu le dire.

À propos de dire, il faut que je t’avoue tout de suite que je crois que tu n’as fait nulle part quelque chose de meilleur que le mouvement :

Ô Lit ! si tu parlais…

j’adore surtout ceci :

Reprenant à son tour l’amoureuse louange,
Il disait : «Sais-tu bien que je suis fier de toi,
Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange
Tu ranimes pour moi Lavallière et Fontange ;
l’orgueil me transfigure et, dans un rêve étrange,
Te pressant dans mes bras, je me crois un grand roi.»

et encore ceci :

Ton flanc, etc.
Pressait ma gorge ronde et ferme
Où brille un bouton de carmin.
Ton bras enlaçait ma ceinture ;
Ton cou vers mon cou se tendait
Et ta lèvre embaumée et pure
À ma lèvre se suspendait.
Deux langues dans la même bouche
Mêlaient d’onctueux lèchements,
Nos corps unis broyaient la couche
Sous leurs fougueux élancements.

Ce sont là des vers émouvants et qui remueraient des pierres, à plus forte raison moi. Bientôt nous recommencerons, n’est-ce pas, à nous jeter le défi de nous assouvir. Patiente un peu. Moi je m’impatiente.

Adieu, mille morsures sur ta bouche rose. Du Camp arrive vers le dix. Il ira te voir de suite. Tu cachetteras la lettre avec soin et tu la recommanderas bien ; puisque je l’ai écrite, qu’elle parvienne !

À LOUISE COLET. §

Mercredi matin. [7 octobre 1846]

Je ne t’avais pas parlé de venir ici, parce que je suis toujours empêtré de mes chers parents et que je n’aurais pu m’absenter une grande demi-journée pour aller à Rouen. Si l’Officiel n’arrive pas, s’ils s’en vont bientôt et que la Commission retarde, comme j’en ai peur, je t’écrirai donc de venir me faire une petite visite. j’irai samedi chez le Secrétaire de la Commission et je tâcherai de l’animer tellement qu’il pousse l’épée dans les reins aux autres pour en finir vite.

Pradier m’a écrit qu’il allait s’en aller à Nîmes ; il m’offre même de l’accompagner. Il eût été plus aimable de sa part de me répondre à ce que je lui demandais. j’attendais de lui une lettre confidentielle, que je puisse laisser au Secrétaire, et dans laquelle il m’aurait demandé à faire le buste. Cela m’eût beaucoup servi pour le faire agréer par ces drôles, car il se présente plusieurs sculpteurs, Danton entr’autres. Tâche de le voir et de lui parler de cela, ou écris-lui un mot.

Il serait bien possible, comme tu le présages dans ta lettre d’avant-hier, que cette bonne Mme Foucaud, si elle a besoin d’argent, m’en demande. Le malheur est que je n’en ai pas : j’ai mangé, cette année, trois fois mon revenu. Si j’en ai quand elle m’en demandera, je lui en donnerai ; sinon, non. Ce refus forcé m’humiliera, mais qu’y faire ?

C’est ta lettre qui était enthousiaste, ardente, sentie ! Parce que je te dis que je vais venir bientôt, tu approuves tout en moi, tu me combles de caresses et d’éloges. Tu ne me reproches plus la fantaisie, mon amour d’images, mon égoïsme raffiné, etc. Mais qu’un obstacle se présente qui m’empêche, et ça recommencera, n’est-ce pas ? Ô ! enfant, enfant, que tu es jeune encore !

l’amour est une plante de printemps qui parfume tout de son espoir, même les ruines où il s’accroche. Ce n’est pas pour dire que tu sois une ruine, ma chérie. C’est pour te dire que, quoique tu te prétendes plus vieille que moi d’âge, tu es plus jeune. Tu me regardes un peu comme Mme de Sévigné faisait de Louis XIV : «Oh ! le grand roi !», parce qu’il avait dansé avec elle. Moi, parce que tu m’aimes, tu me crois beau, intelligent, sublime ; tu me prédis de grandes choses ! Non ! non ! Tu te trompes. Autrefois, j’ai eu toutes ces idées-là sur mon compte. Il n’est pas un crétin qui ne se soit rêvé grand homme, pas un âne qui, en se contemplant dans le ruisseau où il passait, ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval. Il me manque beaucoup, et des meilleures choses, pour faire du bon. j’ai écrit çà et là quelques belles pages, mais pas une oeuvre. j’attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur. Mais ce livre ne s’exécutera peut-être jamais, et c’est dommage ; ce sera une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître.

Parmi les marins, il y [en] a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles. Ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux. d’autres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, s’enrichissent et s’engraissent. Il y en a qui s’en vont chercher de l’or et de la soie sous d’autres cieux. d’autres seulement tâchent d’attraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi, je suis l’obscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie. Une attraction fatale m’attire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder l’Océan de l’Art où les autres naviguent ou combattent, et je m’amuserai parfois à aller chercher au fond de l’eau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra ; aussi je les garderai pour moi seul et j’en tapisserai ma cabane.

On doit décidément te prendre chez Du Camp pour une dame qui lui veut beaucoup de bien. Mais patiente un peu ; les premiers jours de la semaine prochaine tu le verras. Dis-moi, s’il y a quelqu’un chez toi, sous quel prétexte faut-il qu’il se présente, pour que je le lui écrive ? et vers quelle heure à peu près ? Est-ce que, si l’Officiel est à Paris, tu ne pourrais pas dire que tu vas chez Phidias pour ton buste et venir avec moi ? Ce bon buste ! nous aura-t-il servi !

Je me répète toujours et incessamment de manière à m’en fatiguer (mais ça me revient malgré moi)

Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange,

Adieu ma toute chérie, je t’embrasse partout. C’est surtout le matin et le soir que je pense à toi. Ton image me vient avec le jour et me berce, à demi engourdi, quand je m’endors.

Encore mille tendresses et mille baisers.

À LOUISE COLET. §

Jeudi soir, 10 h. [8 octobre 1846.]

Quand ma journée est finie et que j’ai assez pensé, écrit, lu, rêvé, bâillé, quand je suis saoul de travail et que j’éprouve la fatigue de l’ouvrier sur le soir, je me repose dans ton souvenir, comme sur un bon lit ; je me livre à toi, je t’aspire et ça me rafraîchit, et ça m’égaye, ainsi que ces bonnes brises nocturnes qui vous pénètrent l’âme de vie et de jeunesse. On ouvre sa fenêtre, on ouvre son coeur, pour s’emplir de ce quelque chose d’innommé qui est si doux et si grand. Il me semble que la nuit est faite pour un ordre d’idées tout particulier et autre que celui où nous vivons tout le jour ; c’est le moment des soupirs, des désirs, du souvenir et de l’espoir ; c’est là que, seule et éveillée, la pensée plane à l’aise entre la terre et le ciel, comme ces oiseaux qui vivent dans les nuages. Le corps aussi y a des joies plus violentes. qu’est-ce qui a jamais eu l’idée de faire un festin autrement qu’aux flambeaux ?

Que le diable m’emporte si je sais ce que je veux dire ! si ce n’est que, ce soir, je voudrais t’avoir là, te baiser sur les lèvres, passer mes mains sous tes papillotes légères et mettre ma tête sur ta gorge, quoique cela me soit défendu depuis que tu as vu que je parlais de la tienne à Mme Foucaud. Tu as donc trouvé ma lettre un peu tendre ? Je ne m’en serais pas douté. Il me semble au contraire qu’il y avait par moments un peu d’insolence, et que le ton général en était légèrement gentilhomme. Tu me dis que j’ai aimé sérieusement cette femme. Cela n’est pas vrai. Seulement, quand je lui écrivais, avec la faculté que j’ai de m’émouvoir par la plume, je prenais mon sujet au sérieux ; mais seulement pendant que j’écrivais. Beaucoup de choses qui me laissent froid, ou quand je les vois, ou quand d’autres en parlent, m’enthousiasment, m’irritent, me blessent si j’en parle, et surtout si j’écris. C’est là un des effets de ma nature de saltimbanque. Mon père, à la fin, m’avait défendu d’imiter certaines gens (persuadé que j’en devais beaucoup souffrir, ce qui était vrai, quoique je le niasse), entr’autres un mendiant épileptique que j’avais un jour rencontré au bord de la mer. Il m’avait conté son histoire ; il avait été d’abord journaliste, etc., c’était superbe. Il est certain que, quand je rendais ce drôle, j’étais dans sa peau. On ne pouvait rien voir de plus hideux que moi à ce moment-là. Comprends-tu la satisfaction que j’en éprouvais ? Je suis sûr que non.

Pour en revenir à cette vénérable créature, voilà avec elle toute la vérité ! j’ai eu d’autres aventures plus ou moins drôles, mais de toutes ces bêtises-là, qui même dans le temps ne m’entraient pas bien avant dans le coeur, je n’ai eu qu’une passion véritable, je te l’ai déjà dit. j’avais à peine quinze ans ; ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré : «Est-il possible que j’aie vécu là ?». Et on se dit que ces ruines n’ont pas toujours été ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et où la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire, mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne ; ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis sept ans jusqu’à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le coeur humain lui-même.

Quand tu voudras, je te raconterai quelque chose de ce drame inconnu que j’ai observé et chez moi et chez les autres aussi. Il doit se passer chez la femme quelque chose de semblable, mais je ne m’en doute pas. Je n’en ai pas encore rencontré qui m’aient montré franchement les cendres de leur coeur. Elles veulent vous faire croire que tout y est braise ; elles le croient elles-mêmes.

Un conseil, pendant que j’y pense, ma toute chérie : ne parle pas tant de moi à Phidias. Tu finiras par l’ennuyer de moi. Tu sais qu’il n’y a rien de désagréable à entendre comme l’éloge d’un ami, quand il est répété surtout. Dans la lettre que j’ai reçue de lui, il me propose de partir avec lui pour Nîmes, comme si je le pouvais ! S’il s’en va de Paris le 18, il est presque certain que je ne le verrai qu’après son retour, car la commission ne se rassemblera que la semaine prochaine. Au reste, le secrétaire de la commission doit m’écrire, dans un jour ou deux, ce qu’on va faire. Si, par le plus grand des hasards, c’était fini d’ici à peu, je filerais immédiatement. Combien notre ami sera-t-il de temps absent ?

Du Camp recevra dimanche matin (il doit arriver je crois dans la nuit) ton mot. Il s’y rendra bien sûr, s’il le peut, car il est charmant. Sais-tu que ce serait drôle ton dîner, tel que tu l’avais projeté, avec Toirac, Du Camp, Phidias. j’aurais l’air du maître de maison qui invite ses amis chez lui. Comme il a plu aujourd’hui, on n’est pas sorti, et il a fallu faire la conversation. Ah Dieux ! le grec en a souffert, et moi aussi, et puis les enfants. Décidément, quoique ça soit bien gentil, je n’aime pas les moutards ; ils ressemblent trop aux hommes. Les sentiments factices sont assommants, mais les naturels jouissent quelquefois de ce privilège. j’ai éprouvé aujourd’hui la justesse de cette maxime.

Adieu cher amour, mille baisers ; pense à moi (il n’est pas besoin de te le dire n’est-ce pas ?) ; envoie-toi dans la glace deux bons baisers de ma part.

À toi.

À LOUISE COLET. §

Samedi [Croisset, 10 octobre 1846.]

Je viens d’écrire à notre ami Phidias relativement au buste. Les membres sont encore en vacances. S’ils pouvaient me faire le plaisir de se dépêcher de rentrer ! Il faut donc patienter. Je croyais que ce serait la semaine prochaine. À ce qu’il paraît que ce ne sera que pour l’autre, et encore ! Que le tonnerre de Dieu les écrase, ou plutôt les ramène !

j’ai été tantôt chez le secrétaire, qui prend vraiment cette affaire à coeur. Il est très obligeant, mais le pauvre garçon ne compose pas la commission à lui tout seul. Parmi les membres, il y a, comme on dit, de gros bonnets qu’il faut attendre.

Phidias se flatte quand il dit qu’il a fait une bassesse en demandant cet ouvrage. Il ne sera pas du tout fâché de le faire ; qu’en dis-tu ?

Je pense comme toi au sujet de l’institutrice ; ton hypothèse est naturelle. Il faudra que j’en arrache quelque chose et qu’il me fasse des aveux. Ça lui est plus commode : il l’a sous la main la nuit ; et le jour, elle élève son enfant. Je le plains d’avoir vu encore une fois M. Durasko que tu détestes. Cet enfant de l’héroïque Pologne (style du National) n’a pas pour moi non plus un grand attrait. Et quand on songe qu’un être comme ça a pu être aimé ! qu’il l’est peut-être !...

Ne te semble-t-il pas quelquefois, qu’il y a des vues si tristement grotesques, qu’on voudrait mourir pour n’en pas garder la mémoire ? chose étrange chez moi !

Est-ce un effet de l’original, est-ce un résultat de l’isolement de plus en plus grand au milieu duquel je vis ? Mais parfois, en regardant un homme, je me demande s’il est bien vrai que ce soit là mon semblable. Et quand je m’interroge, que je cherche entre lui et moi les points de ressemblance possibles, je trouve entre nous une différence plus grande que si nous habitions deux planètes séparées.

À l’heure qu’il sera quand tu recevras ma lettre, tu dois avoir vu Du Camp. Il arrive demain matin à Paris. Il trouvera ton mot, à moins qu’il n’ait retardé son départ de Bernay. Comment le trouves-tu ? Quel effet sa visite t’a-t-elle causé ? Franchement, j’aurais voulu être là ; je suis sûr que vous étiez aussi embarrassés l’un que l’autre.

Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. Ah ! ces rêves-là rendent malheureux. j’en ai trop fait, j’ai connu comme un autre des aspirations désordonnées de voyages lointains. j’ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caïkdjis, une tente au désert ; j’ai passé des jours entiers, au coin de mon feu, à faire la chasse au tigre, et j’entendais le bruit des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant, qui hennissait (sic) de terreur en flairant les bêtes féroces. Avec toi, vivre là-bas ? Oui, mais est-ce qu’on oublie ? Notre nature est si misérable qu’arrivés là-bas nous voudrions être ici. j’ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possible, et je me trouvais l’homme le plus à plaindre du monde. Pourquoi ? Dieu le sait. j’ai un ami qui a vécu huit ans dans l’Inde. Il revenait de temps à autre en France. Quand il était à Calcutta, il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d’ennui et regrettait Calcutta. l’homme est ainsi : il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l’un, demande l’autre et regrette le premier.

Je te remercie, ma pauvre bonne, de ton offre de café ; il me serait tout à fait inutile. Tu m’aimes tant que tu voudrais me nourrir et me vêtir ! Que je t’aime de toutes ces idées drôles et si naturelles pourtant ! Tu me combles de prévenances, de soins. Il n’y a que les femmes pour tout cela, et peut-être parmi les femmes il n’y a que toi. Tiens, j’ai maintenant une envie démesurée d’embrasser ta figure, et tes yeux qui me regardent avec tant d’amour.

Mais, pour en revenir au café, j’en ai pris autrefois pour toute ma vie. Pendant que j’habitais à Paris, c’était une espèce de rage. j’en buvais bien la valeur d’une grande carafe par jour. l’excès m’a toujours attiré, quel qu’il soit. Maintenant, je n’en prends plus du tout et d’aucune façon ; il y a bientôt trois ans que je n’en ai goûté une cuillerée. Dispose donc de ma portion pour quelque autre ; si dans quelque temps tu es contente de Du Camp, donne-la-lui.

Parle-moi de ton drame. C’est moi qui viendrai à la première représentation ! Comme le coeur me battra au lever du rideau ! Oui, je serai là pour te consoler du public s’il t’outrage, ma pauvre chère aimée, ou pour te serrer dans mes bras, toute triomphante, s’il t’applaudit. As-tu déjà pensé à cela ? Moi, j’y rêve depuis longtemps. Oui, déjà un mois ; depuis Mantes, un mois, et il me semble qu’il y a un an. Chacun de nous a dans le coeur un calendrier particulier d’après lequel il mesure le temps ; il y a des minutes qui sont des années, des jours qui marquent comme des siècles [...]. Je ne me guinde pas vers un faux idéal de stoïcisme, mais, comme Panurge fuyait les loups «lesquels il craignait naturellement», j’évite les occasions de souffrance et les attractions dangereuses, d’où l’on ne revient plus. Adieu, cher amour. Mille tendresses pour ton coeur, mille baisers sur ton corps.

À LOUISE COLET. §

Mardi matin, 8 h. [Croisset, 13 octobre 1846.]

Eh bien, Du Camp, qu’est-ce que nous en disons ? t’a-t-il convenu ? Avez-vous bien parlé de moi ? Êtes-vous convenus de vos arrangements ? j’attends de toi tout à l’heure une bonne et longue lettre moins boudeuse que la précédente, où tu me racontes tout cela. Je suis sûr que s’il est arrivé dimanche matin à Paris, il se sera rendu dimanche soir à ton invitation. Pourquoi donc me fais-tu toujours des reproches et incessamment, ma chérie ? qu’est-ce que je t’ai donc fait pour que tu pleures toujours ?

Quand je suis auprès de toi, je peux, d’une caresse, effacer tes larmes ; mais à trente lieues de distance, le baiser que je t’envoie se glace dans l’air, et tu ne l’aperçois pas sur mes lettres quand il arrive.

Depuis trois jours il pleut sans relâche, le ciel est tout gris, les chemins bourbeux, les feuilles s’envolent au vent ; voilà l’hiver, c’est le temps des longs après-midi silencieux et des grands soirs passés au coin de la cheminée. Mais qu’il est vide mon pauvre foyer jadis si plein ! On sent mieux que dans l’été, maintenant, les places qui n’y sont pas remplies. Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ 10 heures par jour de suite, je suis d’une tristesse que rien n’égale. j’ai dans l’âme des coliques d’amertume à en mourir. Je ne le dis à personne parce que je n’ai personne à qui le dire. Les autres sont pires que moi, et d’ailleurs je n’ai pas l’habitude de montrer mes larmes aux autres. Je trouve cela sot et indécent comme de gratter son cautère en société. Je m’ennuie. j’avais compté aller ces jours-ci à Paris, y passer au moins une bonne semaine, me retremper dans ton amour et y prendre assez de soleil pour me réchauffer pendant mon hiver. j’attends donc avec impatience et je me tourmente.

Tu m’as dit dernièrement que tu avais été voir Don Gusman. j’en connais l’auteur ; c’est un ex-ami de Du Camp qui l’a mis un jour à la porte de chez lui, parce qu’il trouvait qu’il n’y a rien de bien beau à avoir fait le Misanthrope. C’est un homme d’esprit vulgaire, la pire espèce de toutes pour les arts, où ce qu’on appelle l’esprit ne sert pas beaucoup. Hier soir j’ai lu du La Bruyère en me couchant. Il est bon de se retremper de temps à autre dans ces grands styles-là. Comme c’est écrit ! Quelles phrases ! Quel relief et quels nerfs ! Nous n’avons plus l’idée de tout ça, nous autres. On lit même ces bouquins-là une fois ; puis tout est dit. On devrait les savoir par coeur. Il y a une chose que tu ferais bien, dans laquelle tu réussirais, j’en suis sûr – après ton drame, il faudra t’en occuper – c’est d’écrire un grand roman tout simple mêlé d’ironie et de sentiment, c’est-à-dire vrai. En laissant aller ton esprit de lui-même, tu réussiras à exécuter une bonne oeuvre. Une fois le plan bien mûri, il faut s’y mettre et

…………… d’une aile forte
Laisser la plume aller où la verve l’emporte,

comme dit ce vieux Régnier. Nous recauserons de tout ça. qu’il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai vu ton pauvre petit boudoir où tu travailles ! Je me figure t’y voir, chère amie, triste, rêveuse, penchée sur ton guéridon et songeant à moi. Comme les étincelles du feu font songer ! n’est-ce pas ? Je voudrais savoir le costume de chambre que tu as l’hiver chez toi. Si tu me laissais faire, c’est moi qui t’arrangerais une belle robe de chambre !

Les ceintures sont arrivées. Veux-tu que je dise à Du Camp de t’en envoyer une, ou m’attendre pour que je te la donne moi-même ? Adieu, mon pauvre amour, mille doux baisers. Quel bonheur ce serait maintenant d’être seuls ! seuls dans une bonne chambre bien close, rideaux tirés, porte fermée au verrou, d’avoir un feu flambant, et d’être dans le lit, côte à côte, l’un contre l’autre, de nous étreindre, de nous sentir, les cuisses entrelacées, les bras passés autour de la taille, bouche sur bouche et poitrine contre poitrine...

Encore adieu, à toi mon coeur.

À LOUISE COLET. §

Mardi soir, 11 h. [13 octobre 1846].

Jamais tu n’as eu plus d’impatience, de dépit, de rage que je n’en ai ; je n’en travaille plus, je jure au coin de mon feu et je casse mes charbons avec mes pincettes. Quand je lis, la pensée est ailleurs. En vain je veux la ramener ; comme un bon cheval à une voiture en place, elle piaffe et bondit pour me traîner vers toi, au grand galop et toute joyeuse.

Ce n’est pas dans quinze jours, ma bonne petite femme, ni dans huit que je te verrai... Oui, mais pas plus de huit. Par le Styx ! je croyais bien que ce serait avant dimanche.

Figure-toi que ces imbéciles-là, qui devaient se rassembler le 3, décideront seulement vendredi le jour de leur réunion. S’ils outrepassent la semaine prochaine, je pars immédiatement dès samedi matin. Je suis las, vexé, honteux, et puis je t’avais dit que j’y serais le premier, croyant y être bien avant et je veux réparer le plus vite possible ma parole manquée (non par ma faute !). Ma mère ne va pas bien. Je ne la quitte presque pas ; quand je ne suis pas dans sa chambre, elle est dans mon cabinet. Lorsque mon beau-frère a quelqu’un à dîner, je n’y vais même pas pour ne pas la laisser seule. Oh ! va, j’ai bien besoin de me retremper le coeur dans ton sourire et de prendre un bon bain d’amour.

Je te plains sincèrement du retour de l’Officiel. Si vivre avec ceux qu’on aime est une douce chose, la pire de toutes c’est de vivre avec ceux qui vous sont à charge. C’est un supplice de toute minute. La vie s’en va ainsi, déchiquetée pièces à pièces par toutes ces banalités imperceptibles, dont la somme réunie fait une masse terrible. Ce ne sont pas les lions que je crains, ni les coups de sabre, mais les rats et les piqûres d’épingle. l’habileté pratique d’un être intelligent consiste à savoir se préserver de tout cela. À cela, comme en tout, il y faut de l’Art, et surtout de la patience. Je n’ai pas pu arriver au stoïcisme, à qui rien ne fait et qui ne se révolte pas plus de la bêtise que du crime ; mais je suis parvenu à me sevrer complètement de tout ce qui peut me montrer la bêtise humaine. Brise donc ton miroir, me diras-tu ! Pour endurer tout ce qu’il te faut subir, mon pauvre ange, fais-toi une cuirasse secrète composée de poésie et d’orgueil, comme on tressait les cottes de maille avec de l’or et du fer. Tâche d’anéantir ta susceptibilité nerveuse ; regarde-toi comme tellement au-dessus de lui que rien de lui ne te fasse.

Ah ! le beau clair de lune ! la belle nuit ! oui il y aura encore des feuilles au bois de Boulogne, et une bonne voiture chez Briard dans laquelle nous nous tiendrons par la taille, comme aux premiers jours.

Bonsoir, et sur la bouche, sur la bouche, jusqu’au fond, jusqu’au coeur.

j’ai reçu les deux ceintures. Je t’en apporterai une. Toutes deux sont pareilles, mais je ne crois pas que tu puisses t’en servir ; c’est un filet pour passer dans les pantalons à coulisses. Peut-être pourras-tu l’employer dans les cheveux, comme on faisait il y a deux ans des bourses algériennes ; mais ce serait bien long. Enfin tu verras et tu la prendras si elle te plait.

Je n’oublierai pas le sucre de pomme.

À LOUISE COLET. §

Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 14 octobre 1846.]

Je suis bien aise que Max t’ait plu. C’est une bonne, belle et grande nature, que j’ai devinée du premier jour, et à laquelle je me suis accroché comme à une trouvaille. Il y a entre nous deux trop de points de contact dans l’esprit et dans la constitution pour que nous nous manquions. Voilà quatre ans que nous nous connaissons ; c’est comme s’il y avait un siècle, tant nous avons vécu ensemble, et par des fortunes diverses, par des temps de pluie et de soleil. Aime-le comme un frère que j’aurais à Paris ; fie-toi à lui comme à moi et plus à lui qu’à moi-même, car il vaut mieux que moi. Il y a chez lui plus d’héroïsme et plus de délicatesse.

La gentilhommerie de ses manières ne fait que sortir de celle de son coeur. Moi, je suis plus grossier, plus commun, plus ondoyant. j’ai le fumet plus âcre. Il ne faut pas en croire ce qu’il peut te dire de moi sous le rapport littéraire. m’aimant comme il m’aime, il est partial sans doute. d’abord je suis un peu son maître ; je l’ai tiré de la bourbe du feuilleton où il serait maintenant enfoui pour le reste de sa vie – si ce n’est étouffé – et je lui ai inspiré l’amour des études sérieuses. Il a fait depuis deux ans de grands progrès ; il a maintenant un joli talent ; il en aura un beau plutôt. C’est surtout le sentiment et le goût qui dominent en lui ; il attendrit. Je connais une chose de lui que je ne peux pas lire sans larmes dans les yeux. Et avec toutes ces bonnes qualités, il est modeste comme un enfant. À propos de gens qui disent du bien de moi, méfie-toi du brave Toirac. C’est un malin, et peut-être ne s’étend-il si fort en louanges sur mon compte que pour y voir l’effet qu’elles font sur toi ; il aura sans doute soupçonné, à la manière dont tu parlais de moi, que tu ressentais quelque chose et, suivant la vieille tactique, il aura essayé l’apologie afin d’épier si elle t’était agréable ou indifférente.

Tu as une de tes connaissances qui doit aussi avoir de moi une furieuse idée. C’est Malitourne. Je dois lui paraître un géant de blague et de gaieté. Nous ne nous sommes vus qu’une fois chez Phidias, et avec la rousse de Marin. j’y ai été si crapuleusement aimable qu’à coup [sûr] il ne m’a pas oublié. j’étais ce jour-là en veine ; j’avais de la verve. En voilà encore un dans l’esprit duquel, j’imagine, je passe pour être un gaillard facétieux. j’ai passé pour être tant de choses, et on m’a trouvé des ressemblances avec tant de gens ! depuis ceux qui ont dit que je m’étais rendu malade par l’abus des femmes ou des plaisirs solitaires, jusqu’à ceux qui me disaient, pour me flatter, que je ressemblais au Duc d’Orléans.

Causons du drame. Oui je pense souvent à la première représentation ; je m’en tourmente ! Oh ! comme mon coeur battra ! Je me connais ; s’il est applaudi, j’aurai du mal à me contenir. Je me prépare bien à l’infortune, mais pas au bonheur, et ç’en sera un si tu triomphes ! Oh ! ces trépignements que je rêvais au collège, le coude appuyé sur mon pupitre, en regardant la lampe fumeuse de notre étude ! Cette gloire bruyante, dont le fantôme évoqué me faisait tressaillir ! j’aurai donc tout cela, moi, et dans toi, c’est-à-dire dans la partie sensitive de moi-même ! Le soir j’embrasserai cette noble poitrine dont le sentiment aura remué la foule comme un grand vent fait sur l’eau ! Depuis que mon père et ma soeur sont morts, je n’ai plus d’ambition ; ils ont emporté ma vanité dans leur linceul et ils la gardent. Je ne sais pas même si jamais on imprimera une ligne de moi. Je ne fais pas comme le renard qui trouve trop vert le fruit qu’il ne peut manger ; mais moi, je n’ai plus faim ! Le succès ne me tente pas. Celui qui me tente, c’est celui que je peux me donner, ma propre approbation ; et je finirai peut-être par m’en passer, comme il aurait fallu me passer de celle des autres. C’est donc en toi, sur toi, que je reporte tout cela. Travaille, médite, médite surtout, condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne sont rien. l’unité, l’unité, tout est là ! l’ensemble, voilà ce qui manque à tous ceux d’aujourd’hui, aux grands comme aux petits. Mille beaux endroits, pas une oeuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. Pardon de ces conseils, mais je voudrais te donner tout ce que je désire pour moi.

Pas de nouvelles de la commission. Demain nous allons à Rouen pour préparer nos logements d’hiver. Je m’en informerai. j’ai bien peur que ce ne soit que pour le commencement de novembre, c’est-à-dire dans quinze ou vingt jours, mais pas plus tard, bien sûr. Il pleut toujours ; le temps est triste, et moi !

Je travaille assez dans ce moment-ci. j’ai plusieurs choses que je veux finir, qui m’ennuient et que je continue tout de même, espérant plus tard retirer quelque chose. Au printemps prochain, pourtant, je me mettrai à écrire de nouveau ; mais je recule toujours.

Un sujet à traiter est pour moi comme une femme dont on est amoureux ; quand elle va vous céder, on tremble et on a peur ; c’est un effroi voluptueux, on n’ose pas toucher son désir. j’ai relu ce soir l’épisode de Velléda des Martyrs. Quelle belle chose ! Quelle poésie ! Mais si j’avais été Eudore et que tu eusses été la druidesse, j’aurais cédé plus vite. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment d’indignation bourgeoise quand je vois dans les livres des hommes qui résistent aux femmes. On pense toujours que c’est l’auteur qui parle de lui, et on trouve ça impertinent parce que c’est peut-être faux, après tout, Tu me parles d’Albert Aubert et de M. Gaschon de Molesnes. Méprise tous ces drôles ; à quoi bon s’inquiéter de ce que ces merles piaillent ? C’est perdre son temps que de lire des critiques. Je me fais fort de soutenir dans une thèse qu’il n’y en a pas eu une de bonne depuis qu’on en fait, que ça ne sert à rien qu’à embêter les auteurs et à abrutir le public, et enfin qu’on fait de la critique quand on ne peut pas faire de l’Art, de même qu’on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat. Je voudrais bien savoir ce que les poètes de tout temps ont eu de commun dans leurs oeuvres avec ceux qui en ont fait l’analyse ! Plaute aurait ri d’Aristote s’il l’avait connu ! Corneille se débattait sous lui ! Voltaire, malgré lui, a été rétréci par Boileau ! Beaucoup de mauvais nous eût été épargné dans le drame moderne sans W. Schlegel. Et quand la traduction de Hegel sera finie, Dieu sait où nous irons ! Et qu’on ajoute les journalistes par là-dessus, eux qui n’ont pas même la science pour cacher leur lèpre jalouse ! Je me suis laissé aller par ma haine de la critique et des critiques, si bien que ces misérables m’ont pris toute la place pour t’embrasser, mais malgré eux c’est ce que je fais. Ainsi donc, avec leur permission, mille grands baisers sur ton beau front et sur tes yeux si doux et...

À LOUISE COLET. §

Samedi soir, 1 h. de nuit [Croisset, 17 octobre 1846.]

Tu veux donc me rendre fou d’orgueil, moi qu’on accuse déjà d’en tant avoir ! Voilà maintenant que tu m’admires, que tu me places à part des autres hommes, bien haut sur le piédestal de ton amour. Sais-tu qu’il faut que j’aie la tête bien plantée sur les épaules pour que le vertige ne me prenne pas ? Toi ! toi ! tu te ravales devant moi ! Tu te fais infime et petite ! Je te surprends ! Je t’étonne ! Mais que suis-je donc ? qu’est-ce que [je] vaux ? Je ne suis rien qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du Beau. Voilà tout ! Ne me dis donc plus des choses si singulières. et si flatteuses, car elles m’humilient dans mon bon sens. Tu as fait de la peine à Max quand il t’a vue si chagrine, si triste, si aimante. Ce sera pour toi une douce société ; tu trouveras dans sa parole amie des consolations inattendues les jours de souffrances. Il te répétera que je t’aime, que je lui parIe souvent de toi... Tu me demandes dans ta dernière lettre si je me souviens du 29 juillet. Oh ! si je m’en souviens ! Il y avait feu d’artifice aussi en nous ce soir-là et des illuminations dans nos coeurs. Et le lendemain, le jeudi, le soir, en calèche, te rappelles-tu surtout un moment à l’entrée des Champs-Élysées où nous sommes restés longtemps sans nous parler ? Tu me regardais d’un air sombre et tendre à la fois ; je voyais tes yeux briller dans la nuit sous ton chapeau. Toujours je me retourne vers ce souvenir, vers toi. Je peux dire comme Calydasa : «Mon coeur va en arrière vers toi, comme la flamme de l’étendard que l’on porte contre le vent.»

n’aie pas peur pour ma santé ; je suis fait pour vivre vieux. Il m’est arrivé toutes espèces d’accidents et de maladies sans qu’il m’en soit rien resté ; tout ça glisse sur moi comme l’eau sur le col d’un cygne. j’ai suivi tous les régimes et vécu de toutes les manières. Je me suis exercé de bonne heure à tout, au travail, à la paresse, à tout excès, à toute abstinence. Je n’ai jamais senti ce que c’était que la fatigué intellectuelle, et il fut une année où j’ai travaillé régulièrement pendant dix mois quinze heures par jour ; trois fois par semaine seulement, je faisais des armes à outrance, si bien que j’en râlais ensuite sur mon lit pendant une demi-heure. Quant à la fatigue physique, l’éducation m’a fait un tempérament de colonel de cuirassiers. Sans mes nerfs, partie délicate chez moi, qui me rapproche des gens comme il faut, j’aurais un peu d’affinité avec le fort de la Halle. Sois donc sans crainte, pauvre chérie ; je n’ai pas besoin d’exercice et je vis bien quinze jours sans prendre l’air ni sortir de mon cabinet. Oui, je relis souvent les vers sur Mantes. Tu sais ma manie de répéter toujours quelque chose ; eh bien, je me redis sans cesse :

Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange, etc.

Je ne sais pas si je fais comme toi ; si l’amour ne m’aveugle pas, mais il me semble que tu n’as guère écrit quelque chose de meilleur ; car c’est vraiment très beau.

Tu aimes les foulards bleus. j’en ai retrouvé un à moi qui m’a servi pendant longtemps. Je te l’apporterai avec mes petites salières d’émail.

Quant à la commission, je me suis fixé un terme, car j’en suis outré. Si le premier novembre ça n’est pas fait, je pars. Il faudra bien d’ailleurs d’ici là qu’elle se décide. Tu as toujours l’idée de venir ici me soigner si j’étais malade. Je t’avoue que je n’aimerais pas ça, à cause de toutes les scènes que ça susciterait. Et puis d’ailleurs, je n’ai jamais compris cette manie qu’ont les hommes de montrer leurs plaies à ceux que cette vue doit faire souffrir, d’aller chercher le coeur qui vous aime pour le rendre témoin de votre fièvre et de votre tranchée. Cette pratique commune est d’un égoïsme révoltant ; et, si tu veux ici que je t’avoue une faiblesse, une misère de ma nature, je serais gêné de toi dans cet état qui est toujours ridicule. j’ai de la pudeur pour de certaines positions grotesques qui m’intimident près de toi. Mais est-ce que je peux être malade ? Est-ce que mon talisman n’est pas là-bas ? Ton amour, n’est-ce pas un préservatif contre tout malheur ?

Adieu ma vie, un long baiser ; je passe la main sous tes papillotes, et j’en soulève légèrement le bout.

À LOUISE COLET. §

Mardi matin, 20 octobre 1846.

qu’est-ce qu’il y a ? Es-tu malade ? Une de mes lettres a-t-elle [été] égarée ? ou une des tiennes ? Depuis jeudi matin pas un mot. De grâce, réponds-moi, réponds-moi de suite.

j’ai des inquiétudes atroces, je suis en proie à mille soupçons épouvantables. Je ne sais que m’imaginer ni que dire. Je ne peux pas même t’écrire, car je ne sais que dire, si ce n’est que je t’aime, que je t’adore, que je t’embrasse.

Voilà quatre grands jours que je brûle d’impatience et d’angoisse. Oh ! plus de cela, je t’en prie !

Adieu, adieu, mille tendres baisers. Mon coeur bat comme s’il t’était arrivé un malheur.

À LOUISE COLET. §

Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 21 octobre 1846.]

Je réponds à tes deux lettres, à celle écrite dimanche matin et à celle de lundi. On s’est trompé à la poste pour la première, et on l’a envoyée à Croisy-la-Haie, village sur la route de Neufchâtel. Écris, à l’avenir, Rouen en plus gros caractères et Croisset bien distinctement.

Non, je [ne] te ferai pas de reproches sur tes reproches. Que l’injustice en retombe sur toi ! Tu as peur que je ne t’envoie des duretés ; eh bien, non, je ne t’envoie que des baisers, que des caresses. Je voudrais pouvoir te faire parvenir une mélodie langoureuse pour te charmer, comme on fait aux enfants qu’on endort, ou un de ces bons parfums qui, tout en vous faisant mourir, semblent vous donner une vie nouvelle. Pourquoi, pauvre âme, ne veux-tu plus que je te dise que je t’aime ? C’est au reste là le sort des sentiments vrais, de n’être pas crus. Si j’avais posé, menti, exagéré, tu n’aurais peut-être pas en ce moment tous ces doutes qui te rongent. Je ne sais que te dire ; j’ai peur à tout mot de faire saigner ton pauvre coeur sur lequel je pose le mien. Mais est-ce que j’ai l’air d’un homme qui ment ? Si je ne t’aimais pas, est-ce que je t’enverrais des lettres comme les miennes où je te dis tout, tout ? Je soignerais mon style, j’arrondirais mes périodes ! Non, tu ne crois pas ce que tu dis toi-même. C’est l’ennui, le désir, le malheur de la vie enfin qui te fait dire tout cela. Est-ce que tu ne me connais pas maintenant ? Il est vrai que je ne suis pas si facile à connaître. Est-ce que tu n’es pas sûre de moi ? Moi je le suis de toi, de ton présent, de ton avenir, de ton passé même. t’ai-je fait seulement une question sur ton passé ? qu’est- ce que cela m’importe ? Je le prends avec le reste sans m’en soucier ; je ne suis jaloux de rien, de personne. Je pense à toi à toute heure du jour. Ton image me sourit, m’accompagne, m’entoure, je m’endors avec. C’est elle qui me réveille ; elle colore ma journée d’un reflet rose et doux. Si tu avais compté trouver en moi les aigreurs des passions adolescentes et leur fougue délirante, il fallait fuir cet homme qui s’est déclaré vieux d’abord et qui, avant de demander à être aimé, a montré sa lèpre. j’ai beaucoup vécu, Louise, beaucoup. Ceux qui me connaissent un peu intimement s’étonnent de me trouver si mûr et je le suis plus encore qu’ils ne le pensent. Il y a encore trois mois, je pensais que j’en avais fini avec les passions, et j’avais de bonnes raisons pour le croire. Et tu crois que je n’ai eu pour toi que le caprice passager qui vous pousse à lever la première jupe venue dont on ne connaît pas la doublure ! Plus haut ou plus petit, je ne suis pas un homme comme tout le monde, et il ne faut pas m’aimer comme on aime tout le monde. On m’a donné tour à tour, dans le public, mille qualités diverses, mille vices grotesques. Toutes ces sottises avaient un point d’appui vraisemblable. Quand on ne regarde la vérité que de profil ou de trois quarts, on la voit toujours mal. Il y a peu de gens qui savent la contempler de face. Tu fais comme tous ceux-là toi ! Eh bien ! sache-le donc, quand même tu voudrais ne plus m’aimer, tu m’aimeras toujours, va, malgré toi, et j’en suis fier. Il n’y a pas de brûlure sans cicatrice. Ça restera puisque ça reste en moi. Fussions-nous dix ans sans nous revoir, nos atomes s’attireront dès que nos corps se frôleront ; nos âmes se mêleront quand nos lèvres se toucheront. Te souviens-tu de la nuit de Mantes ? Te souviens-tu d’un cri de surprise que tu as jeté à un moment ? étonnée que tu étais de la force humaine. Tu n’avais pas rêvé, disais-tu, que l’amour allât jusque-là… Était-ce de la débauche ? Pourtant, qu’était-ce donc ?

Maintenant si je te dis que je reste calme, que mes sens ne me tourmentent plus, tu t’irrites et tu m’accuses de froideur. C’est que j’ai fait depuis longtemps l’éducation de mes nerfs. Quelquefois ce sont [eux] qui se fâchent et de là résulte le désordre de la machine. Ainsi, tout enfant, j’étais très poltron ; je tremblais dans l’obscurité et j’avais des vertiges pour monter à une échelle. Dès la première année de collège, je m’échappais la nuit pour aller rôder tout seul dans les cours, où je crevais de peur ; les jeudis, j’allais dans les clochers des églises et je me promenais sur les balustrades, au risque de me casser le cou ; tout cela pour devenir brave, et je le suis devenu. C’est ainsi que je me suis habitué à porter le vin, les veilles, la continence la plus excessive et des jeûnes très longs. Pour le sentiment, il m’est advenu la même histoire. Avant la mort de mon père et de ma sœur, j’avais assisté à leur enterrement, et quand l’événement est arrivé, je le connaissais. Il y a peut-être aussi des bourgeois qui ont pu dire que je paraissais peu ému, ou que je ne l’étais pas du tout. Cesse, à propos de bourgeois, tes plaisanteries sur les héritières de céans. Me prends-tu donc pour un être si sot que je tienne à l’estime de mes concitoyens et que j’ambitionnes leurs filles ? j’espère bien jamais de la vie ne me marier, et si tu le veux, j’en fais ici le serment. Je t’en donnerai les raisons quand tu voudras. Il fut un temps où j’avais tant besoin d’argent que j’aurais épousé n’importe quoi. Maintenant que je suis devenu plus philosophe, je n’épouserai pas pour un million n’importe qui. Ma cupidité a fini par faire de moi un homme très peu soucieux de la fortune. C’est dommage ; j’aurais une belle figure dans mon palais et j’aurais protégé les Arts. Mais je sais que tu n’aimes pas à ce que je t’entretienne de ces idées. Ma mère est, là-dessus, comme toi. Il est drôle que ce soit justement ce que j’aime qui déplaise à ceux que j’aime. C’est encore là une bénédiction de mon esprit ; quand il veut offrir des roses, il ne donne que des chardons.

Adieu ma belle maîtresse, un grand baiser pour vous faire passer toutes vos folies.

Je ne te parle pas de la commission, puisque tu me blâmes de me mettre à couvert sous ces retards et de m’en faire un bouclier contre toi, ni quand je viendrai pour mes affaires. d’abord je n’ai pas d’affaires à Paris si ce n’est toi.

À LOUISE COLET. §

Vendredi, minuit. [Croisset, 23 octobre 1846.]

Non, je ne méprise pas la gloire : on ne méprise pas ce qu’on ne peut atteindre. Plus que celui d’un autre, mon coeur a battu à ce mot-là. j’ai passé autrefois de longues heures à rêver pour des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrassé de ce désir, et plus entièrement même que s’il eût été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j’ai mis toute ma raison dans l’observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j’admirais ne m’en ont paru que plus grands, éloignés qu’ils étaient davantage de moi, et j’ai joui, dans la bonne foi de mon coeur, de cette humilité qui eût fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c’est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c’est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l’humanité ; sans se préoccuper ni d’eux-mêmes, ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s’absorber dans celles des autres, ils reproduisent l’Univers, qui se reflète dans leurs oeuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur. Il y en a d’autres qui n’ont qu’à crier pour être harmonieux, qu’à pleurer pour attendrir, et qu’à s’occuper d’eux-mêmes pour rester éternels. Ils n’auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose ; mais, à défaut de l’ampleur, ils ont l’ardeur et la verve, si bien que, s’ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n’auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille ; Shakespeare de l’autre. qu’est-ce qui me dira, en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu’il a haï, ce qu’il a senti ? C’est un colosse qui épouvante ; on a peine à croire que ç’ait été un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux ; l’on se hausse et l’on se guinde pour arriver à eux ; on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instinctives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d’autres fois, on a la vanité de croire qu’il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l’on pense et ce que l’on sent pour créer de belles choses. Ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu, sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires, s’il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je [ne] me suis vu ni assez haut pour faire de véritables oeuvres d’art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul. Et n’ayant pas l’habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre distraction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l’autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc. , et autres balivernes que j’aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi.

Je n’ai pas besoin d’être soutenu dans mes études par l’idée d’une récompense quelconque ; et le plus drôle c’est que, m’occupant d’art, je ne crois pas plus à ça qu’à autre chose, car le fond de ma croyance c’est de n’en avoir aucune. Je ne crois pas même à moi ; je ne sais pas si je suis bête ou spirituel, bon ou mauvais, avare ou prodigue. Comme tout le monde, je flotte entre tout cela ; mon mérite est peut-être de m’en apercevoir et mon défaut d’avoir la franchise de le dire. d’ailleurs est-on si sûr de soi ? Est-on sûr de ce qu’on pense ? de ce qu’on sent ? Toi maintenant qui m’aimes, qui m’aimes tant que tu voudrais te le nier, est-ce moi que tu aimes dans moi ou un autre homme que tu as cru y trouver, et qui ne s’y rencontre pas... ? Pardonne-le-moi si c’est faux, mais il me semble que dans ta dernière lettre il y a un ton de lassitude, comme si ma pensée te fatiguait. Eh bien un jour, si tu ne veux plus de moi, si tu t’aperçois que ce mirage-là t’a trompée, tu viendras t’asseoir au foyer de mon coeur ; ta place y sera toujours. Je guérirai avec des mots que je sais les blessures de tes illusions, et si je ne les guéris, j’empêcherai qu’elles ne te fassent souffrir.

Pourquoi donc nous contraindre, ma pauvre chérie ? Pourquoi ne pas accepter la vie telle qu’elle est et nos positions comme elles sont, et nous aimer franchement sans y fourrer tant de subtilités ? Aujourd’hui, tiens, je n’ai fait que penser à toi. Ce matin quand je me suis éveillé, j’ai songé au tressaillement que j’ai éprouvé à Mantes […] l’impression de cette méditation m’est restée toute la journée. Mais tu ne veux plus que je parle de tout cela (de quoi te parler ?) Parlons donc d’autre chose. Tu as raison, il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui, pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête, vous fait payer toute une cargaison d’infortunes.

Adieu, je t’embrasse, et comment ! Moi je sais bien comment ! Allons, toujours ainsi, n’est-ce pas ? C’est si bon ! Les lèvres m’en piquent et je me passe la langue dessus comme si la tienne venait d’y passer.

Le secrétaire m’a écrit que c’était le 5 que ces Messieurs étaient convoqués.

À LOUISE COLET. §

Dimanche [24 octobre 1846] 11 heures du soir.

On dirait que tu veux me forcer à t’écrire des duretés, car tu fais tout ce qu’il faut pour t’en attirer. Eh bien, si c’est là ton envie, je ne la satisfais pas pour deux raisons. La première, c’est que je n’en trouve pas à te dire ; la seconde, quand même j’en penserais, je les tairais. Je ne sais pas jusqu’à quel point tu as raison en m’accusant de manquer d’amour. Celui qui lit dans les coeurs en est seul juge et peut-être n’est-ce pas à moi qu’il donne tort. Mais pour manquer de délicatesse envers toi, envers toi, chère âme, jamais ! jamais ! lors même que je ne t’aimerais plus, lors même que je te haïrais. Et je resterai franc pourtant, comme je l’ai toujours été. Je m’aperçois que c’est un tort. j’aurais dû un peu m’exciter, un peu me monter, un peu me farder. Tu m’aurais peut-être trouvé plus aimable, si je n’avais pas été si digne d’être aimé.

Louise, je t’en prie, je t’en conjure, je lève vers toi ces yeux qui te plaisent et qui attirent ton sourire quand je suis là près de toi, et que je te regarde de bas en haut, la tête sur tes genoux ne sois plus aussi dure, aussi âcre, ne me donne plus à travers le coeur des coups de cravache pareils. qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre coeur ? Si tu ne le trouves pas à la taille du tien, laisse-le, jette-le, mais ne crache pas dessus la désillusion qu’il t’a donnée ! Est-ce sûr ? Est-ce qu’il y a désillusion ? Est-ce que je ne suis pas le même ? n’est-ce plus moi ? n’est-ce pas toujours toi ? Est-ce que maintenant nos deux âmes ne sont pas ensemble ? À quelle autre qu’à toi vais-je faire avant de m’endormir la dédicace de ma nuit ? Quelque chose de mystérieux et de doux nous unit toujours. À travers l’espace nos désirs se rencontrent comme les nuées et se mêlent l’un à l’autre dans une aspiration continue. Il y a quinze jours encore, tu ne m’envoyais que les caresses de ta pensée, avec toutes les voluptés que tu pouvais trouver dans tes phrases. Et tout à coup, sans que rien ait changé (puisque je t’avais dit que je viendrais quand la commission aurait fini ; te souviens-tu comme tu m’as remercié de la nouvelle que tu as lue dans l’escalier à la lueur de la lampe ?) ta voix s’est remplie de sanglots et je n’entends plus que tes cris de douleur qui m’accusent. Ta pauvre âme est comme un guerrier blessé ; par quelque côté qu’on veuille la prendre, on touche à une blessure, et on te fait souffrir.

Pourquoi, par exemple, m’accuser déjà de mon malheureux voyage en Bretagne ? Est-ce que je sais seulement si je le ferai ? Il y a tant de chances pour qu’il tombe à l’eau, comme tous mes autres projets, grands et petits ! d’ici à dix mois, que de choses peuvent nous le faire manquer ! maladie de l’un ou de l’autre, de ma mère, ou de n’importe qui d’ici, manque d’argent, etc.

Je ne t’en avais pas parlé puisque ça n’était nullement sûr et que ça ne l’est pas encore. Tu reviens toujours sur cette estimable mère Foucaud. Parce que je t’ai avoué cette faiblesse, tu me la reproches toujours. Je ne suis sensible à ce reproche que parce qu’il te fait mal à toi-même. Je me suis donc bien mal expliqué sur ce chapitre ! Je ne l’ai jamais aimée. Il me semble que, si tu as lu la lettre, c’était clair ; car tout en étant très galante, elle était d’une insolence rare. C’est du moins l’effet qu’elle m’a fait à moi. Il y a dans ta dernière, une phrase que je recopie pour que tu la relises, et ici je demande à ton esprit d’en juger la convenance et la bonté : «Moi ! je te dirais seulement que, si je ne t’avais pas connue, j’aurais peut-être accepté, devenant libre, une position que le monde aurait appelée brillante.» qu’aurais-tu dit si jamais je t’avais envoyé des choses pareilles ! Tu me parles de tes souffrances ! À ce qu’il paraît que je ne te parle guère des miennes, moi, car tu ne te doutes pas que des aveux semblables puissent m’en causer !

Que veux-tu que je te dise ? que je m’aperçois encore que j’ai causé ton malheur, que sans moi tu aurais été tranquille sinon heureuse. Eh bien, pour le bonheur passé, au nom de lui, et non pas de moi, pardonne-le-moi.

Adieu, chère camarade, puisque ce n’est plus que ce mot-là que tu me permets. Tu serres mes mains à la fin de toutes tes lettres ; veux-tu encore que je baise les tiennes comme le premier jour, comme le mercredi soir ?

Adieu, adieu.

À MADEMOISELLE GERTRUDE COLLIER. §

[Début de novembre 1846.]

Est-ce que je ne vous reverrai plus ? Votre départ est donc bien décidé. Mais pourquoi ne vous en allez-vous pas par Rouen ? C’est la route qui vous mènerait le plus vite et je pourrais vous dire adieu. Si vous êtes triste de quitter Paris, je le suis aussi, moi, de votre départ. Je ne pourrai plus voir votre pauvre maison sans un serrement de coeur. Il y a ainsi maintenant, sur la terre, une foule de places où mon âme saigne quand j’y passe. Tout m’abandonne ; mes parents meurent, mes amis s’en vont. Il ne me reste plus de tout cela que le souvenir ; le vôtre me restera toujours cher. Jamais je n’oublierai ces longues heures de l’après-midi que j’allais passer au Rond-Point, nos bonnes lectures, nos causeries sans fin. Quand je demeurais dans ma triste rue de l’Est, je me promettais mes jours de visite chez vous comme des jours de vacances. Ç’a été dans ce temps-là mes meilleurs moments et, dans mon dernier séjour à Paris, avec quel plaisir encore ne me reportais-je pas à ce doux passé évanoui ! Nous y avons encore ri ; vous le rappelez-vous ? Pour moi ce voyage-là, fait entre la mort de mon père et celle de ma soeur, a laissé dans ma pensée comme le souvenir d’une heure de relâche entre deux ouragans. Et puis comment ne me souviendrais-je pas de vous tous avec tendresse ? Vous êtes mêlés à tant de choses de ma vie intime ! Je vous ai connus à Trouville, dans le temps que nous y étions tous. j’ai gardé pour moi le châle bariolé de rouge et de bleu que portait Henriette et qu’elle avait donné à Caroline.

Qui sait quand je vous reverrai, et si je vous reverrai, seulement ! Je doute de tout et du bonheur plus que jamais. j’ai des défiances ombrageuses de l’avenir ; et d’ailleurs si je vous revois, tout sera bien changé sans doute. Je ne dis pas que vous m’oublierez ; je crois bien à votre amitié. Mais je me méfie du temps, voyez-vous, du temps qui pourrit tout, comme la pluie qui ronge les marbres les plus durs et les sentiments les plus solides... Vous serez mariée, peut-être ; tant de choses seront survenues ! Que le ciel vous rende heureuse, Gertrude ! C’est mon voeu le plus profond. Si je ne pensais pas que vous m’estimez trop pour me demander ici des mots convenus, je vous enverrais une foule de banalités dont je vous fais grâce ; mais vous savez ce que je vous suis.

Peut-être l’année prochaine irai-je avec ma mère en Angleterre et en Écosse. Alors j’irais vous voir ; ce sera une grande joie. Comme nous causerons ! Mais où serez-vous ? Où demeurerez-vous ? qu’allez-vous faire ? Vous me donnerez bien un peu de vos nouvelles, n’est-ce pas ? Tout ne sera pas laissé sur le rivage ; tout ne s’enfuira pas avec la silhouette des arbres de la grande route. Il me semble que vous êtes partie il y a longtemps, que vous êtes loin, bien loin, que je ne vous reverrai plus.

Dites bien à votre mère, à Henriette, mille choses ; c’est plus que je ne peux en dire, tout ce que vous trouverez. Si jamais, n’importe quand, vous aviez besoin de quelque chose en France, comptez sur moi ; ne craignez rien, j’ai la mémoire longue.

Embrassez bien Herbert de ma part quand vous le verrez.

Adieu, adieu. Tout à vous (cela n’est pas une formule).

Il faudra que je sois à Paris du 15 au 20 de ce mois. Si, par hasard, votre départ se trouvait retardé, je vous verrai encore ; sinon… encore un adieu de plus !

À LOUISE COLET. §

Vendredi 13 novembre 1846.

Que te dire, que te faire ? Ah ! tu as refusé mon baiser d’adieu ; prendras-tu mon baiser de retour ? Bientôt m’appelleras-tu encore «vous» ?

Sais-tu qu’il n’y a pas de reproche qui vaille tes larmes, pas d’outrages ni d’injures qui m’aient été sanglants ni plus amers que ce désespoir navrant avec lequel tu m’as flagellé ? Mon coeur en porte la marque.

Crois-tu que je n’en ai pas souffert ? Mais non : parce que je ne pleure pas, tu m’appelles égoïste ; parce que j’ai manqué à ton rendez-vous, tu m’appelles traître, tu me méprises. Et ce rendez-vous, je l’ai manqué par pudeur. Cela t’étonne de moi, n’est-ce pas, qui en ai si peu. Eh oui ! Avec Phidias, à quatre, ç’eût été du monde ; avec Maxime seul, une demi-intimité. Quand quelque chose cloche à moitié, j’aime mieux que tout cloche entièrement.

Je te voulais, je te voulais encore, j’avais mille choses à te dire. Jamais tu ne m’avais parue plus belle que ce jour-là, plus enviable, plus charmante. Tu crois que je ne veux de toi que le plaisir. Est-ce que j’aime le plaisir ? Est-ce que j’ai des sens ? Et tu m’accuses de manquer de coeur. Il ne me reste donc rien. C’est possible ; que sais-je ?

Tiens, je voulais t’écrire longuement, mais je ne trouve rien à te dire. Je suis troublé, agité, le souvenir de ton chagrin et du chagrin que je t’ai causé est là, comme un spectre qui m’attire et qui me fait peur. Mais est-ce ma faute ?

j’attends une lettre de toi, mais tu ne m’écriras pas. Tu es fière, tu t’es trouvée blessée, sans supposer que je pouvais l’être ! l’être, même un peu !...

Je reviens dans peu de jours, quand même la commission ne se rassemblerait pas. Ne fût-ce qu’un jour, qu’une heure, je veux te revoir, te revoir encore une fois, si tu ne veux plus de moi, si tu me chasses.

Plus de tout cela ! de grâce ! C’est moi qui te prie ! Tu ne sais pas le mal que tu causes.

Si tu ne veux plus que ma bouche touche la tienne, eh bien sur ta main, Louise, sur ta main ! Il y a quarante-huit heures, elle se posait encore sur ma poitrine et dans mes cheveux, et les miennes parcouraient, frémissantes, tout ton corps. Adieu, adieu, au revoir si tu veux, si tu le permets ; oui, au revoir. Vivement.

À LOUISE COLET. §

Dimanche matin [15 novembre 1846.]

Ta lettre de ce matin me remue jusqu’aux entrailles. Essuie tes pauvres yeux, chasse ta fièvre. j’ai besoin de t’embrasser, de poser ma tête sur ton coeur. Je t’aime, oui, je t’aime ; l’entends-tu ? Qui est-ce qui pourrait résister à un amour comme le tien, aussi dévoué, aussi profond, aussi involontaire ? Moi qui avais peur que tu ne m’écrives plus ! Ah ! que je te connaissais mal ! j’en frémis de joie, de ton amour. Te mépriser, dis-tu ; mais pourquoi ? Oh tu me calomnies dans ton coeur, aussi toi. Au contraire, non seulement plus je t’aime, mais plus je t’estime, plus je voudrais pouvoir te donner tout. Mais pourquoi faut-il que le seul sacrifice qui te soit agréable soit justement celui-là que je ne puis te faire ? Je suis parti jeudi avec la mort dans l’âme ; mais, entre deux mauvaises actions, j’ai choisi celle qui m’a semblé la moindre, et je suis parti.

j’ai eu des remords de t’avoir quittée, comme si j’avais mal fait ; et pourtant je ne pouvais faire autrement, il le fallait. Tu dis que je n’ai pas voulu t’embrasser avant de partir ; c’est toi qui m’as refusé. Te rappelles-tu que j’ai voulu prendre ta main dans ton manchon et que tu l’as tenue fermée ? Mais pas un seul instant je ne t’en ai voulu. Tu m’affligeais trop ; tout cela s’est retourné contre moi et m’a déchiré à l’intérieur. Que je suis faible ! Moi qui me croyais fort, voilà que je tremble en t’écrivant ; le coeur me bat. Oh ! avant huit jours, vendredi, samedi au plus tard, je te reverrai. Je compte les heures, je reste au coin de mon feu à attendre la journée s’avancer, en pensant à toi et rien qu’à toi.

Nous aurons du temps ; je m’arrangerai d’avance pour être bien libre. Je t’apporterai Novembre ; je te le lirai à l’hôtel, un soir, tout seuls. Un autre jour, tu me liras ton drame. j’irai au spectacle, si tu veux ; je ferai tout ce que tu voudras. Il fait froid ; mes gazons sont tout poudrés à blanc ; les arbres des îles sont noirs ; ma pensée frileuse s’en va toujours de ces lieux et vole vers toi, pour s’y réchauffer dans ton souvenir. Je vois toujours ta tête animée se détachant sur le fond rouge des rideaux. Je sens tes papillotes légères sur ma poitrine, et toute la douceur de ta peau qui m’embrase le corps. n’est-ce pas que tu me promets d’être plus sage, ma pauvre enfant ? Ne pleure plus Louise, par pitié pour moi, si ce n’est pour toi. Il me semble que l’amour doit résister à tout, à l’absence, au malheur, à l’infidélité, même à l’oubli. C’est quelque chose d’intime qui est en nous, et au-dessus de nous tout à la fois ; quelque chose d’indépendant de l’extérieur et des accidents de la vie. Nous aurons beau faire, nous serons toujours l’un à l’autre. Quand nous nous fâcherions, nous reviendrions toujours l’un vers l’autre, comme des fleuves qui rentrent dans leur lit naturel.

On ne peut se soustraire à la fatalité de son coeur. Tu es à moi, je suis à toi. qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, il le faut ; cela est.

Du Camp t’a-t-il consolée un peu ? Tu as dû recevoir hier soir une lettre. Je ne sais pas ce que j’y disais ; je n’avais pas la tête à moi. C’est un bon ami que nous avons là !

Dans quel état t’ai-je laissée l’autre jour, mon Dieu !

Je te revois toujours dans le coin de la muraille, pleurant et te tordant. Tu m’accusais ! j’aurais voulu tomber à tes genoux et faire changer chaque sanglot en cri de bonheur. Sais-tu que ça faisait une scène, et que j’avais l’air d’un bourreau !

Adieu, adieu toi que j’aime. Je t’écrirai bientôt, puis pour te dire le jour que j’arrive. Mille baisers ; reçois ici tous ceux que je peux te donner.

Tu m’as dit que je t’avais appris des voluptés nouvelles. Tant mieux ! Je voudrais t’en donner encore d’autres, t’en accabler, t’en faire mourir.

Adieu, adieu.

Le presse-papier que je t’ai donné a longtemps servi à ma soeur. Elle l’avait gagné à une loterie d’un couvent d’orphelines dont ma mère était dame patronnesse. Elle me l’avait donné il y a six ou sept ans.

Si c’est bien un clou que tu as, mets-y de la bouillie ou baigne-toi à l’eau chaude ; mais tu ferais mieux de consulter ton médecin.

À LOUISE COLET. §

Lundi matin, midi.

Calmons-nous, ma chère enfant ; le pronostic du serre-papier a menti, jusqu’à présent du moins. Il n’y a rien de brisé. Je t’en donnerai un autre, comme tu me le demandes, qui m’a longtemps servi. Je te l’apporterai, quand je viendrai à Paris, dans le courant ou à la fin du mois prochain.

Tu recevras mes manuscrits probablement demain soir ; le paquet est fait et parti.

Bouilhet a été très sensible à ta lettre. Il viendra avec moi à mon prochain voyage, et je te présenterai ce jeune drôle.

À la fin de la semaine je t’écrirai. j’ai bien du mal à me remettre au travail. Ces quinze derniers jours de repos m’ont tout à fait dérangé. Pour le moment, mon sujet me manque entièrement. Je ne vois plus l’objectif. La chose à dire fuit au bout de mes mains quand je veux la saisir.

j’ai jeté les yeux sur l’Éducation avant-hier au soir. Tu auras du mal à t’en tirer. Il y a beaucoup de ratures qui sont à peine indiquées. Comme c’est inexpérimenté de style, bon Dieu ! Va... Il faut que je t’aime bien pour te faire de pareilles confidences à cette heure. j’abaisse mon orgueil littéraire devant ton désir. En somme tu verras que ce n’est pas raide !

Adieu chère Louise, j’embrasse tes yeux.

À toi.

Ton Gustave.

À LOUISE COLET. §

Lundi trois heures [16 novembre 1846].

Je t’envoie ici un bon baiser sur le front et deux autres sur les joues. Ah ! encore une fois, quelle misère à moi c’est que d’avoir été te faire cadeau de ma personne. Tu valais mieux que ça. En échange de ton or, je t’ai donné du fumier. Est-ce la faute au fumier, s’il n’est plus paille fraîche ? Oui, restons amis, écrivons-nous de temps à autre. Fie-toi à moi toujours, comme si j’étais resté encore sur ce piédestal où ton amour m’avait hissé. Maintenant qu’elle est à bas, la statue, n’est-ce pas qu’elle n’est pas d’argent, mais de plomb ? Travestissant un vers de Musset je peux dire :

Tu es venue trop tard dans un homme trop vieux.

Si je t’avais jugée de nature plus médiocre, j’aurais menti. Je n’en ai pas eu le coeur ; ç’eût été te ravaler à mes yeux. Je ne suis fait ni pour le bonheur, ni pour l’amour, et je n’ai jamais goûté de l’un et de l’autre que l’odeur, comme les goujats qui flairent le soupirail de Chevet. Ils convoitent tout ce qu’on fricasse ; ils se disent : «Ah ! si j’étais là dedans, comme je m’en donnerais ! comme je mangerais !» Faites-les descendre à la cuisine, ils n’ont plus faim, parce que le charbon leur fait mal à la tête.

Si tu avais su t’en tenir au ton d’une galanterie épicée, d’un peu de sentiment et de poésie, peut-être que tu n’aurais [pas] éprouvé cette chute qui t’a tant fait souffrir. Mais le coeur est comme la voix ; quand il a crié, il s’enroue.

Pourquoi, pauvre amie, t’obstines-tu à te comparer, quant à l’effet que tu me produis, à une fille ? Tu tiens beaucoup au parallèle ? Quelle sottise ! Pourquoi me reproches-tu d’avoir voulu te donner un bracelet après la première nuit et de ne te l’avoir pas plutôt envoyé au jour de l’an ? Tu crois donc que je suis bien rustre ? À défaut de coeur, me nies-tu aussi les plus simples notions de savoir-vivre ? Quelle funeste manie tu as, chère enfant, de toujours te creuser l’âme pour en faire le trou plus grand !

La raison de cela, par exemple, est fort simple : j’avais de l’argent à cette époque ; je n’en ai plus maintenant, voilà tout.

Je vis et j’ai toujours vécu dans une gêne affreuse qui me rend sombre, irritable et humilié intérieurement. Les haillons dont d’autres rougissent, moi je les porte sous la peau. j’ai des besoins désordonnés qui me rendent pauvre avec plus d’argent qu’il n’en faut pour vivre, et je prévois une vieillesse qui finira à l’hôpital, ou d’une manière plus tragique. j’y serai sans doute forcé un beau jour ; car alliant le désir de l’or avec le mépris du gain, c’est une impasse où le petit bonhomme étouffe comme dans un étau. Enfin, n’importe. Personne ne me comprend là-dessus ; inutile dès lors d’en ouvrir la bouche.

Ah ! mon orgueil qui te paraît si grand, si tu savais combien de renfoncements et de raplatissements il éprouve à toute minute, tu le plaindrais au lieu de le haïr. Mais je ne veux pas te parIer de tout cela, ni de mille autres choses pires qui me tiennent une compagnie journalière. Meute crottée, qui bâille et s’étale au foyer, et prend la place du maître.

À LOUISE COLET. §

Mardi soir 10 heures [17 novembre 1846.]

Ne m’adresse plus tes lettres à Croisset, cher ange, mais à Rouen, rue de Crosne-Hors-ville, 25, au coin de la rue de Buffon. Nous allons y coucher jeudi prochain, jour où enfin j’espère que cette éternelle commission se sera décidée. Il faudra pourtant qu’elle en finisse ! Samedi ils se sont réunis. (j’espérais qu’ils auraient bâclé ça tout de suite, et pouvoir partir le dimanche à midi. Je serais arrivé à quatre heures à Paris, et le soir, sans que tu en fusses prévenue, je me serais présenté tout d’un coup chez toi pour jouir de ta surprise. Voilà quel était mon plan secret.) Sur huit membres, il [y] en avait quatre de présents ; tu vois ce que c’est. j’en suis tellement fatigué que je ne compte plus sur rien ; mais tu peux compter, toi, que tu me reverras d’ici à très peu de jours. Il faut que je te revoie ; ça me brûle le coeur. j’ai encore le prétexte du piédestal dont j’ai besoin de voir le modèle, si je perds celui de la commission. Mais je l’aurai, c’est presque infaillible.

Je ne me souviens que fort vaguement de ces deux dames dont tu me parles dans ta lettre de ce matin et qui sont venues à l’atelier un jour que nous y étions. Je crois que tu as, en me le rapportant, exagéré ce qu’elles ont pu te dire sur mon fameux regard. Ce sont de ces choses que les femmes n’avouent pas ressentir, d’ordinaire. Quand elles l’éprouvent, elles le cachent ; et quand elles le manifestent, c’est qu’elles y ont intérêt. Or, quel intérêt avaient-elles à te dire cela, si ce n’est peut-être un motif de curiosité ? pour voir ce que tu sentais toi-même, ou tout bonnement pour dire quelque chose de drôle, sans y attacher aucune idée. Je ne me crois pas les yeux attirants ni séduisants. Ils vont à la nature animale ; ils appellent les enfants, les idiots et les bêtes, parce que j’ai peut-être beaucoup vécu dans ce monde-là et que j’en ai gardé quelque chose, un air de famille, un vieux levain de naturalisme mystérieux que l’intensité de la pensée fait épancher au dehors vers les phénomènes qui le reproduisent. Mais je crois sincèrement que je plais à peu de femmes ; à quelques hommes beaucoup. Plusieurs me détestent instinctivement, et le plus grand nombre ne me remarque pas ; j’ai cela de commun avec tout le monde.

Est-ce que tu ne t’es pas aperçue combien j’étais timide et gauche, peu sûr de moi, combien j’avais peu d’aplomb ? Il a fallu que je fusse irrésistiblement entraîné ! À l’heure qu’il est, je m’étonne encore que ce soit moi que tu aimes, que ce soit moi qui t’aime. Cela me paraît une anomalie de ma nature, une métamorphose, une renaissance si tu aimes mieux. Mais combien je trouve de douceur dans ton souvenir ! Si tu savais combien de fois par jour ma pensée voltige sur toi, se pose sur tes seins, se balance au bout de tes cheveux, s’éclaire au feu humide de tes yeux !

Tu m’as dit hier que j’étais la poésie de ton soleil couchant. Si je suis ton dernier amour, tu es peut-être aussi le mien ; le premier est si loin ! Un homme plus jeune t’eût aimée avec plus d’exclusion, plus de pureté, plus d’élan, mais moins longtemps peut-être, moins profondément, moins intimement. Oui, toujours, toujours, et lors même que je ne t’aimerai plus, la tendresse remuera pour toi le fond de mon coeur. Je voudrais t’aimer davantage ; je voudrais que tu le saches bien ; je voudrais pouvoir te le prouver.

Je ne fais pas grand’chose depuis quelques jours ; notre déménagement nous occupe. Je rumine un plan, je pense à toi. Novembre est de côté, je te l’apporterai ; je l’avais oublié la semaine dernière. Merci de ton attention pour ton costume. C’est là ce qui peut s’appeler une inspiration de Vénus intelligente. j’accepte. Oui, je veux t’avoir dans ta belle toilette, dans celle où l’on t’admire, où l’on te convoite.

Mille chauds baisers sur ta gorge.

À LOUISE COLET. §

Dimanche matin (sans date). [1846]

La Commission ne se rassemblant que samedi, j’arrive demain. Oui, demain, mon pauvre ange ! Quel baiser nous nous donnerons !

Je ne sais [au] juste l’heure, mais Du Camp me dira bien le moment où il faut te voir. d’ailleurs je t’écrirai un mot ; je trouverai toujours bien un prétexte.

Vers trois heures, si tu veux, promène-toi sur le Boulevard, sous le Café de Paris ; ou à quatre heures je serai à l’hôtel.

Allons, dans vingt-quatre heures ! mille tendresses en attendant.

À LOUISE COLET. §

[Lundi 23 novembre 1846.]

La première lettre que tu recevras de moi te dira positivement le jour de mon arrivée. Quant à l’heure, je ne suis pas si sûr d’être exact ; on peut manquer un convoi.

Ta lettre de ce matin (j’en ai reçu deux à la fois, une de jeudi et une d’hier ; je parle de celle d’hier) aurait amolli des tigres et je ne suis pas un tigre, va ! Je suis un pauvre homme bien simple et bien facile et bien homme, «tout ondoyant et divers», cousu de pièces et de morceaux, plein de contradictoires et d’absurdités. Si tu ne comprends rien à moi, je n’y comprends pas beaucoup plus moi-même. Tout cela est trop long à expliquer et trop ennuyeux ; mais revenons à nous.

Puisque tu m’aimes, je t’aime toujours ; j’aime ton bon coeur si ardent et si vif, ton coeur si vibrant, dont la mélopée intérieure se module tour à tour en sanglots tendres et en cris déchirants. Je ne le croyais pas tel qu’il est. Chaque jour tu m’étonnes, et je finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire.

Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande, où toute notre âme se meut et se tourne ; tout cela est une affaire de proportion. Tout ce qui nous étonne et scandalise est ce qui charme et ravit un autre. l’héroïsme de tel coeur est l’état journalier de tel autre, et ainsi de suite. Moi, je ne suis peut-être pas fait pour aimer. Et cependant je sens que j’aime ; j’en ai conscience, conscience intime et profonde. Ton souvenir me met en mollesse ; tes lettres me remuent et je les ouvre en palpitant ; ton image m’attire là-bas. Est-ce tout cela que tu éprouves ? Mais peut-être as-tu raison ; je suis froid, vieux, blasé, plein de caprices et de niaiseries, et égoïste aussi, peut-être ! Qui ne l’est pas ? Depuis le gredin qui mettrait toute sa famille au pilon pour se faire un consommé tonique, jusqu’à l’intrépide qui se jette sous la glace pour sauver des inconnus, chacun ne cherche-t-il pas, d’après les appétits de sa nature, une satisfaction personnelle, qui tourne au détriment des autres, ou à leur avantage, selon l’objet de l’action ? Mais l’impulsion première est toujours du Moi, comme dirait le Philosophe, converge pour y retourner. n’importe ! que je sois ce que je suis ou tout autre, tu n’as pas affaire à un ingrat. On ressemble plus ou moins à un mets quelconque. Il y a quantité de bourgeois qui me représentent le bouilli : beaucoup de fumée, nul jus, pas de saveur. Ça bourre tout de suite, et ça nourrit les rustres. Il y a aussi beaucoup de viande blanche, de poissons de rivières, d’anguilles déliées vivant dans la vase des fleuves, d’huîtres plus ou moins salées, de tête de veau et de bouillies sucrées. Moi, je suis comme le macaroni au fromage, qui file et qui pue ; il faut en avoir l’habitude pour en avoir le goût. On s’y fait à la longue, après que bien des fois le coeur vous est venu aux lèvres. Que sont ces tristes penchants ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre les poires qui pendent au haut des arbres, ou les melons qui jaunissent sur du bon fumier ?

Vivons donc ensemble, puisque tu t’y résignes. Te souviens-tu de ce vendredi où je ne suis pas venu chez Phidias ? Tu me l’as reproché, pauvre coeur ! C’est que je pressentais pour toi tous les ennuis que je t’ai donnés. Ces pleurs que tu verses, je les portais déjà dans ma pensée comme une nuée d’orage dans un ciel d’été.

Toujours bonne, toujours prévenante, et guettant tout ce qui peut me faire plaisir, tu m’as envoyé ton Volney. Je t’en remercie bien. Mon frère l’a. Mais ce qu’il n’a pas, c’est ce joli foulard qui était si bien enveloppé entre les deux volumes. Je m’en servirai à Paris ; tu me le verras bientôt. Tiens, veux-tu que je te dise une chose qui me pèse sur le coeur ? Tu vaux mieux que moi, il t’aurait fallu rencontrer un autre homme. Je sens toute l’infériorité de mon rôle et je sens que je te fais souffrir, quoique je voudrais pouvoir te combler de tout.

Je cherche dans ma pauvre tête et je ne trouve rien, rien, comme si mon coeur était un eunuque qui n’a pour lui que le désir et la souffrance.

l’histoire d’Emma est assez curieuse. Je connais un peu un Dulac qui était étudiant en droit, ou médecine ; je ne me souviens plus. C’est peut-être un autre que celui-là.

Tu es [en] mesure de bien embêter Stello si ça te fait plaisir.

Adieu chérie, je t’embrasse longuement sur ton pauvre coeur.

À toi.

Du Camp me parle de toi. Il a l’air de t’être bien dévoué, mais tu lui parais bien triste. Il m’écrit qu’il fait tout ce qu’il peut pour te remonter le moral. Il n’y paraît guère ! qu’est-ce qu’il te dit ?

À LOUISE COLET. §

Dimanche cinq heures et demie.

[29 novembre 1846.]

Comme si ce n’était pas assez de tout ton amour, tu m’offres encore tous les hommages et tout l’amour qu’on t’a donnés. Merci de cette attention de la médaille ; elle m’est sacrée à plus d’un titre.

À demain donc nos adieux. j’embrasserai Henriette, tu prendras ce baiser pour toi. Je le donnerai en pensant à toi. Je ne vois pas où nous pourrions nous revoir le soir.

Ce soir, j’ai eu bien du mal à m’échapper : ma mère est malade, et je me suis enfui sous prétexte d’aller passer une demi-heure chez Max. Il faut que je rentre. Nous partons mardi, probablement par le convoi de neuf heures.

Comme elle était douce la petite promenade que nous avons faite l’autre jour à pied, seuls dans cette rue déserte !

Aussitôt rentré à Rouen, je t’écris une longue lettre où je te dirai tout ce qu’ici je ne puis te dire. Je suis trop pressé. Max est tellement occupé de ses affaires d’argent que je ne le vois pas.

Adieu donc, à demain. Je te reconduirai jusque sur le perron, et je te donnerai une dernière poignée de mains réprimée.

Adieu, adieu, mille tendresses, mille baisers, et encore plus du coeur que de la bouche.

À LOUISE COLET. §

Mercredi 2 heures. [2 décembre 1846.]

Je suis triste, je m’ennuie, je m’embête ; je n’ai pas une idée dans la tête. Sans ce bon Max, ce serait à en périr. Me voilà rentré dans ma vie plate et monotone qui n’a quelque douceur que par son uniformité, quelque grandeur peut-être que par sa persévérance. Sitôt que je romps à mon train ordinaire et que je veux m’y remettre, j’en éprouve une amertume sans fond. Aujourd’hui, par exemple, c’est quelque chose d’analogue à l’ennui des écoliers après une vacance. Tout le temps se passe à rêver au plaisir qu’on a eu et on regrette de ne l’avoir pas mieux employé. Il y a 24 heures, nous étions en voiture, nous descendions, nous nous promenions à pied dans le bois. As-tu éprouvé quelquefois le regret que l’on [a] pour des moments perdus, dont la douceur n’a pas été assez savourée ? C’est quand ils sont passés qu’ils reviennent au coeur, flambants, colorés, tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre.

Je repense sans cesse à la voiture, et au soleil passant à travers les rideaux jaunes. Tu avais les lèvres et les paupières d’un rose vif...

Ne me dis jamais que je ne t’aime pas, puisque tu me fais éprouver des mélancolies que je n’avais jamais eues. Je sens plus la douleur que le plaisir ; mon coeur reflète mieux la tristesse que la joie. Voilà pourquoi, sans doute, je ne suis pas fait pour le bonheur, ni peut-être pour l’amour.

Je comprends bien combien je dois te paraître sot, méchant parfois, fou, égoïste ou dur ; mais rien de tout cela n’est ma faute. Si tu as bien écouté Novembre, tu as dû deviner mille choses indisables qui expliquent peut-être ce que je suis. Mais cet âge-là est passé, cette oeuvre a été la clôture de ma jeunesse. Ce qui m’en reste est peu de chose, mais tient ferme.

[...] Je suis né ennuyé ; c’est là la lèpre qui me ronge. Je m’ennuie de la vie, de moi, des autres, de tout. À force de volonté, j’ai fini par prendre l’habitude du travail ; mais quand je l’ai interrompu, tout mon embêtement revient à fleur d’eau, comme une charogne boursouflée étalant son ventre vert et empestant l’air qu’on respire.

j’ai cherché à éviter les passions ; elles sont venues. Quand je ne suis plus dans l’exercice de l’une d’elles, quand je t’ai eue quelques jours, par exemple, et que je reviens ici, rien ne pourra te donner l’idée de ce qui se passe en moi.

Adieu, je t’embrasse, je suis abruti. Je ne sais pas ce que j’écris ni seulement si tu pourras le lire.

Adieu, mille tendresses ; mais j’ai le coeur serré comme avec un cordon.

À LOUISE COLET. §

[Samedi 5 décembre 1846.]

Merci de ta bonne lettre de ce matin, si tendre, si doucement triste, si résignée, si souriante sous les pleurs. Je commençais à être inquiet et à trouver le temps long. Tu me dis que je ne me suis pas détourné pour te voir, quand je t’ai quittée rue Royale. Je me suis détourné deux fois ; je n’ai rien vu. C’était comme la veille, à l’atelier ; j’avais embrassé Henriette pour toi, et tu ne t’en étais pas aperçue.

Tu me dis sur mon beau-frère beaucoup d’excellentes choses qui m’ont fait admirer ton bon esprit et ton bon coeur ; mais elles ne sont pas justes, parce qu’elles ne sont pas spéciales. Quand je t’ai confié que je croyais avoir eu sur lui une influence funeste, je n’ai pas voulu dire que je lui avais inoculé de mon vaccin intellectuel. Mais seulement ma fréquentation lui a été nuisible en ce sens qu’il s’est imaginé pouvoir mener une vie comme la mienne, toute en solitude et de spéculation. Le parti pris a amené la vanité, et la vanité retient à son tour le parti pris. Il n’y a rien à faire là contre que de laisser faire le temps, cet useur féroce. Mais en attendant, il s’épuise, il se meurt de paresse, de mélancolie et de projets rentrés. Et il n’y a pas à cela plus de remède qu’à un cancer. On le coupe bien avec le fer, on le brûle bien avec le feu, mais à quoi bon ? Le malade souffre horriblement et la maladie reparaît de plus belle. Je l’ai pourtant guéri d’un cancer, dit le médecin ! un cancer horrible qui pesait dix livres et que j’ai gardé en bocal, dans de l’esprit-de-vin. Il ne faut pas vouloir donner de remède à tout ; on en retombe de plus haut, avec la rage des gens dupés.

Pour moi, il y a longtemps que je n’en cherche plus pour mon usage. Toute ma médecine est préservative, et je ne crois pas aux préservatifs ! hygiéniques, je veux dire.

j’ai été fort triste depuis trois jours. Était-ce de t’avoir quittée ? Je le crois, j’en suis sûr. l’ennui d’une maison nouvelle à habiter y est aussi pour quelque chose. Une maison où l’on n’a pas vécu, c’est comme un habit qu’on achète aux brocanteurs ; ça vous gêne et ça vous glace à la fois. Notre coeur et nos membres ne se font pas du premier jour à ce qui les recouvre. Je comprends bien l’usage des Orientaux de ne pas prendre de maison où d’autres ont déjà vécu. Ils s’en font bâtir exprès pour eux, que l’on détruit avec eux à leur mort. À quoi bon s’abriter sous un toit qui a contenu d’autres rêves, d’autres amours et d’autres agonies ! Que chaque mort ait sa bière, et chaque coeur son foyer ! On laisse bien des choses aux murs, aux arbres, aux pavés, partout où l’on passe. À combien de vents divers les cheveux d’un homme encore jeune n’ont-ils pas volé, emportés, tombés ou coupés ? Qui est-ce qui en retrouvera seulement un ? Et du fond du fond, de ce pauvre fond triste et grand, «quid nunc ?», comme dit la formule juridique.

Je ne travaille pas encore. Lundi cependant je profiterai du sommeil de l’ami Du Camp pour faire un peu de grec le matin. Demain nous allons à la Neuville voir cet ami intime à moi, dont je t’ai parlé et qui est revenu d’Italie. C’est encore une amitié qui me quitte. Il est marié et, partant, absent de moi, quoi qu’il en dise. C’est toute une histoire sans faits, mais nourrie, que celle-là. À quelque jour peut-être j’écrirai mes confessions. Ce sera drôle, mais peu amusant ! Actuellement je n’en aurais pas le talent, et jamais peut-être n’en aurai-je le coeur.

Adieu, je t’embrasse sur tes yeux qui, quoi que tu prétendes, sont jolis quand tu as pleuré.

Puisqu’il me reste encore un peu de place, je t’embrasse une fois de plus. l’histoire de M. D. m’intéresse assez. Ce sont ces choses-là qu’il faut étudier quand on veut faire du roman. Le difficile est de les reproduire vraies, sans charge.

À LOUISE COLET. §

Lundi, 11 heures du soir. [7 décembre 1846.]

qu’as-tu donc, ma pauvre amie ? Pas de nouvelles de toi, pas de lettres ! C’est bien dur ! t’ai-je dit dans mon dernier envoi quelque chose de méchant ? Pardonne-le. Je souffre souvent et beaucoup ; dans ces moments-là, je suis aigre, âcre. j’ai beau rentrer en moi le plus possible mes douleurs ; elles sortent quelques fois et déchirent ceux que je presse dans mes bras.

Je t’aime bien, va ; je t’aime encore, beaucoup, toujours. Ton souvenir a pour moi une douceur charmante où ma pensée se berce, comme un corps fatigué se berce dans un hamac, balancé par une brise tiède. j’espère que demain je recevrai de toi quelques pages. j’ai toujours peur qu’il ne soit survenu quelque fâcheuse aventure, que l’Officiel n’ait mis le nez dans nos affaires, etc... ou bien que tu ne sois malade. Tu peux t’étonner que je te dise tout cela, moi, n’est-ce pas, qui ai l’air si froid, si indifférent ; mais je t’aime peut-être plus que je ne le parais. C’est pitoyable, mais j’ai toujours été ainsi, désirant sans cesse ce que je n’ai pas, et ne sachant en jouir quand je le possède ; de même que je m’afflige et m’effraie des maux à venir : quand ils viennent, ils me trouvent déjà tout résigné.

Je n’ai senti ce que c’était que la famille que depuis que je n’en ai plus. Autrefois, elle m’assommait. Si je te perdais, j’en deviendrais peut-être fou. C’est dans l’inconséquence conséquente du coeur humain, dans la constitution de l’homme, et je suis bien homme, homme au sens le plus vulgaire et le plus vrai du mot, quoique, dans la prévention de ton bon amour, tu me croies quelque chose de plus élevé que cela, et que moi, à de certains moments, plus rares de jour en jour, j’aie eu cette prétention inavouée.

Oh non ! je ne cherche pas à me détacher de tout lien, à me séparer de toute affection ; mais ce sont eux qui me quittent d’eux-mêmes, comme les noeuds qui se relâchent et se dénouent sans qu’aucune main y touche. Combien n’ai-je pas déjà d’amour, d’enthousiasme, d’amitiés profondes, et de sympathies vivaces que j’ai vu fondre comme neige ! Je me cramponne au peu qui me reste. j’ai pleuré les morts, j’ai pleuré des vivants, et j’ai ri de pitié sur la vanité de mes meilleurs sentiments et de mes croyances les plus pures. Mais je ne jette pas à la porte ceux qui veulent me rester dans mon isolement ennuyé.

Nous parlons souvent de toi avec M[axime]. j’ai peur que ma mère ne nous entende, car un soir mon beau-frère, qui se tenait dans sa chambre (elle est contiguë à la mienne), est venu nous rapporter une conversation que nous avions tenue. Elle roulait heureusement sur un sujet indifférent ; mais c’est un avertissement. Nous passons notre temps à des causeries dont je serais honteux presque, à des folies, à des songeries impériales. Nous bâtissons des palais, nous meublons des hôtels Vénitiens, nous voyageons en Orient avec des escortes, et puis nous retombons plus à plat sur notre vie présente et, en définitive, nous sommes tristes comme des cadavres. Ce serait à périr d’ennui pour un tiers.

Le matin, il va voir à l’Hôtel-Dieu tailler et amputer ; ça le divertit. Pendant ce temps, je fais un peu de grec et je prends une leçon d’armes. Puis nous fumons beaucoup. Voilà notre vie depuis huit jours. Je lis le soir Servitude et grandeur militaire (sic) de l’ami Stello. C’est d’un bon ton, mais passablement froidasse. j’ai un Saint Augustin complet, et, une fois l’ami parti, je me lance à corps perdu dans les lectures religieuses ; non pas du tout dans l’intention de me donner la Foi, mais pour voir les gens qui ont la Foi.

Adieu, cher et doux amour ; je t’embrasse sur la peau fine de ta gorge.

Celui qui t’aime.

À LOUISE COLET. §

Mardi [8 décembre 1846], 5 heures du soir.

Je rentre de Croisset où je me suis embêté toute la journée. Dieu me préserve de retourner à la campagne l’hiver !

Je trouve ta lettre et j’ajoute ceci à la mienne. Ceci veut dire je ne sais quoi, ou plutôt un bon baiser que tu prendras comme tu voudras, que tu mettras où bon te semblera.

Ta perspicacité est grande, tu as le coup d’œil juste. Mais moi-même j’aurais du mal à te dire le fond de cet être que tu aimes et que tu veux deviner ;  à plus forte raison toi, quelque rapprochée que tu en sois. Un jour, quand, avant de la finir, je résumerai ma vie, j’essaierai de me raconter à moi-même ; ce sera difficile à ne rien charger et à dire la vérité. j’en ai eu l’idée plusieurs fois et j’ai toujours reculé devant la difficulté de l’entreprise. Mais va, contente-toi de m’aimer tel que je suis ; moi je t’aime telle que tu es. Je ne trouve rien de mal en toi que cet excessif amour qui te fait souffrir. n’en [sic] veuille jamais, chère adorée : si je suis à charge aux autres, c’est que je le suis beaucoup à moi-même.

[...] Quelle chose étrange que ces clous que je te donne ! j’en ai maintenant un qui me défigure la joue droite ; mais je m’en moque bien, puisque tu n’es pas là pour voir si je suis laid.

Adieu, cher amour, mille baisers.

Celui qui t’embrasse sur tes pauvres yeux.

À LOUISE COLET. §

Vendredi, 4 h. du soir. [Rouen, 11 décembre 1846.]

Ne trouves-tu pas qu’il y aurait un beau roman à faire sur l’histoire de M[axime] D[ucamp] ? Toi qui es à même de voir tout cela de près, tu devrais t’en mêler. Tu as l’esprit fin, clair, juste quand la passion ne t’égare pas ; le fond en est ardent et sceptique. Étudie bien ces personnages, complète dans ta tête ce que la vérité matérielle a toujours de tronqué, et mets-nous ça en relief dans quelque bon livre bien tassé, bien nourri, varié de ton et d’aspect, uni d’ensemble et de couleur. Ces détails techniques que tu me donnes sur le Mari sont curieux. Je vais prendre des informations là-dessus et je te dirai ce que la science en pense. Il ne faut blâmer, même en pensée, cette femme de ce que tu trouves que la passion, chez elle, ne sonne pas assez fort. Nier l’existence des sentiments tièdes parce qu’ils sont tièdes, c’est nier le soleil tant qu’il n’est pas à midi. La vérité est tout autant dans les demi-teintes que dans les tons tranchés. j’ai eu dans ma jeunesse un ami véritable qui m’était dévoué, qui eût donné pour moi sa vie et son argent ; mais il ne se serait pas levé, pour me plaire, une demi-heure plus tôt que de coutume ni (sic) accéléré aucun de ses mouvements. Quand on observe avec un peu d’attention la vie, on y voit les cèdres moins hauts et les roseaux plus grands. Je n’aime pas pourtant l’habitude qu’ont de certaines gens de rabaisser les grands enthousiasmes et d’atténuer les sublimités hors nature. Ainsi le livre de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, m’a un peu choqué au premier abord, parce que j’y ai vu une dépréciation systématique du dévouement aveugle (du culte de l’Empereur par exemple), du fanatisme de l’homme pour l’homme, au profit de l’idée abstraite et sèche du devoir, idée que je n’ai jamais pu saisir et qui ne me paraît pas inhérente aux entrailles humaines. Ce qu’il y a de beau dans l’Empire, c’est l’adoration de l’Empereur, amour exclusif, absurde, sublime, vraiment humain ; voilà pourquoi j’entends peu ce qu’est pour nous, aujourd’hui, la Patrie. Je saisis bien ce que c’était pour le Grec qui n’avait que sa ville, pour le Romain qui n’avait que Rome, pour le sauvage qu’on vient traquer dans sa forêt, pour l’Arabe qu’on poursuit jusque sous sa tente. Mais nous, est-ce qu’au fond nous ne nous sentons pas, aussi bien Chinois ou Anglais que Français ? n’est-ce pas à l’étranger que vont tous nos rêves ? Enfants, nous désirons vivre dans le pays des perroquets et des dattes confites ; nous nous élevons avec Byron ou Virgile, nous convoitons l’Orient dans nos jours de pluie, ou bien nous désirons aller faire fortune aux Indes, ou exploiter la canne à sucre en Amérique. La Patrie, c’est la terre, c’est l’Univers, ce sont les étoiles, c’est l’air, c’est la pensée elle-même, c’est-à-dire l’infini dans notre poitrine. Mais les querelles de peuple à peuple, de canton à arrondissement, d’homme à homme, m’intéressent peu et ne m’amusent que lorsque ça fait de grands tableaux avec des fonds rouges. j’ai relu hier au soir, seul au coin de mon feu, les vers de Mantes. Sais-tu que c’est beau et très beau ? Tu as été inspirée, et je maintiens mon dire : tu n’as rien fait de mieux. j’ai été ému de cette lecture, et j’ai tressailli de tendresse pour toi. Ce sera un trésor pour mes vieux jours, et il me semble déjà que je me vois avec des cheveux blancs, cassé et toussant dans mon fauteuil, me levant pour aller prendre dans un tiroir ce petit carnet de maroquin.

Je te renverrai par Max le prologue. Ça ferait un certain effet à la scène, à cause de la vivacité du dialogue, dont les coupes sont peut-être parfois un peu intentionnelles. Il y a quelques contradictions dans le caractère ou plutôt dans le débit des personnages. Il est fâcheux en somme que tu n’aies pas donné suite à cette oeuvre.

Oui, je repense souvent à la soirée de Novembre, et aux pleurs que tu versais quand tu faisais des allusions involontaires ; mais je n’en persiste pas moins à croire que tu estimes cela trop. j’ai été même indigné que tu aies comparé ce livre à René. Ça m’a semblé une profanation. Pouvais-je te le dire, puisque c’était une preuve d’amour ?

Il neige, il fait froid, nous allons dîner à la campagne, chez mon beau-frère qui s’en fait une fête, mais pas moi. Je n’aime pas tous ces dérangements-là. Heureusement que nous serons revenus à dix heures. j’ai fait ta commission du sucre de pomme.

Adieu cher amour ; je t’embrasse sur ta peau si fine. Mille tendres baisers.

À LOUISE COLET. §

Dimanche. [13 décembre 1846.]

Tu as été malade, mon pauvre coeur ; tu as souffert ! Ne fais plus de ces excès de travail qui usent et qui, à cause de la lassitude même qu’ils laissent après eux, vous font en définitive perdre plus de temps qu’ils ne vous en ont fait gagner. Ce ne sont pas les grands dîners et les grandes orgies qui nourrissent, mais un régime suivi, soutenu. Travaille chaque jour patiemment un nombre d’heures égales. Prends le pli d’une vie studieuse et calme ; tu y goûteras d’abord un grand charme et tu en retireras de la force. j’ai eu aussi la manie de passer des nuits blanches ; ça ne mène à rien qu’à vous fatiguer. Il faut se méfier de tout ce qui ressemble à de l’inspiration et qui n’est souvent que du parti pris et une exaltation factice que l’on s’est donnée volontairement et qui n’est pas venue d’elle-même. d’ailleurs on ne vit pas dans l’inspiration. Pégase marche plus souvent qu’il ne galope. Tout le talent est de savoir lui faire prendre les allures qu’on veut. Mais pour cela ne forçons point ses moyens, comme on dit en équitation. Il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu’on peut, uniquement pour calmer l’irritation de l’Idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu’à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise, adéquate à elle-même. Remarque que l’on arrive à faire de belles choses à force de patience et de longue énergie. Le mot de Buffon est un blasphème, mais on l’a trop nié ; les oeuvres modernes sont là pour le dire. Modère les emportements de ton esprit qui t’ont déjà fait tant souffrir. La fièvre ôte de l’esprit ; la colère n’a pas de force, c’est un colosse dont les genoux chancellent et qui se blesse lui-même encore plus que les autres.

On m’a fait hier une petite opération à la joue à cause de mon abcès. j’ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque. Comme si ce n’était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes pendant notre vie que corruption et putréfaction successives, alternatives, envahissantes l’une sur l’autre. Aujourd’hui on perd une dent, demain un cheveu, une plaie s’ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons. qu’on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu’on aime tout ça ! encore qu’on s’aime soi-même et que moi, par exemple, j’ai l’aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la seule vue d’une vieille paire de bottes n’a pas quelque chose de profondément triste et d’une mélancolie amère ! Quand on pense à tous les pas qu’on a faits là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu’on a foulées, à toutes les boues qu’on a recueillies… le cuir crevé qui bâille a l’air de vous dire :  «... après, imbécile, achètes-en d’autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d’empeignes.»

j’ai parlé à des gens de la Faculté de l’infirmité de O... ; ils n’y comprennent pas grand-chose. Ce citoyen n’aurait-il pas eu par là quelque bon rhume de cerveau qui lui aurait avarié la narine ? Ou plutôt M. D. n’aurait-il pas chargé les détails de l’histoire ? Ça se fait souvent pour embellir son récit et donner plus de poids à ce qu’on ne comprend pas soi-même.

Adieu, soigne-toi bien, prends garde au froid et reçois un long baiser sur la bouche.

À LOUISE COLET. §

[Mercredi 16 décembre 1846.]

Allons, puisqu’on y tient, d’accord ! Puisque tu ne trouves plus rien à me dire, la franchise exige que je t’avoue ne pas trouver davantage de mon côté, ayant épuisé toutes les formes possibles pour te faire comprendre ce que tu t’obstines depuis cinq grands mois à ne pas vouloir entendre. j’y ai pourtant mis toutes les délicatesses de mon coeur et toutes les variétés de plume. Pourquoi as-tu voulu empiéter sur une vie qui ne m’appartenait pas à moi-même et changer toute cette existence au gré de ton amour ? j’en ai souffert, voyant les efforts inutiles que tu faisais pour ébranler ce rocher qui ensanglante les mains quand on y touche.

Tu m’accuses sans cesse d’égoïsme et de dureté ; toi-même depuis longtemps tu as reconnu que je ne t’aimais pas. Erreur ! erreur, ma pauvre amie ! Je suis venu à toi parce que je t’aimais. Je t’aime encore tout autant ; je t’aime à ma façon, à ma mode, selon ma nature. Il t’eût fallu, je te l’ai dit dès les premiers jours, un homme plus jeune et plus naïf, dont le coeur moins mûr ait eu un parfum plus vert.

j’ai l’âme dévorante comme l’estomac, et capable, comme lui, de se passer presque de vivre. j’ai perdu des morts, j’ai perdu des vivants, et j’ai vu toute la bêtise vaniteuse de toutes mes douleurs alors que je croyais ces affections nécessaires à ma vie. Rien n’est nécessaire ni utile. Il y a des choses plus ou moins agréables ; voilà tout. Réfléchis sur ce point que nos joies, comme nos malheurs, ne sont que des illusions d’optique, des effets de lumière et de perspective.

Ne sens-tu pas qu’un pacte nous lie ? Que tu m’oublies tout à fait, que tu ne m’écrives plus du tout, moi je ne t’oublierai jamais ; dans dix ans, tu me retrouveras, si tu m’appelles ; et peut-être, alors, me remercieras-tu de t’avoir fait pleurer quelquefois pour t’empêcher de pleurer toujours.

Écris-moi, va ; ne te force à rien ; écris-moi quand le coeur t’en dira, conte-moi tes chagrins, tes ennuis ; parle-moi de tes travaux, raconte-moi ce relégué dans l’arrière-boutique. Je pourrai peut-être t’envoyer quelque consolation, quelque distraction du moins, ce qui n’est jamais à dédaigner, vu que l’existence n’en est pas farcie.

Si j’ai été ton dernier amour, que je sois ta plus forte amitié ! d’autant plus que quand tu voudras revoir l’amant, l’amant obéira à ce désir.

Adieu, mille tendresses, toujours.

À LOUISE COLET. §

Jeudi midi [7 décembre 1846].

Pas une ligne depuis quatre jours ! Si j’avais la moitié seulement de ce prodigieux orgueil que tu me reproches, j’imiterais ce silence. Il n’y aurait pas, de ma part, d’indélicatesse à cela, puisque, depuis quinze jours, tu m’affirmes sous toutes les formes possibles que tu veux t’occuper d’autre chose que de moi, travailler, t’étourdir, guérir enfin. C’est un sage parti, et, si je savais le moyen de contribuer à te rendre ce calme que tu désires, j’y travaillerais de toutes mes forces. Je croirais faire par là une bonne action ; car, puisque mon amour t’est odieux (tu m’as écrit que je te faisais horreur), qu’il est trop faible pour toi et que, t’appuyant dessus, tu t’y blesses, comme ferait une canne qui se briserait et dont les éclats vous déchireraient les mains, je dois tâcher de t’ôter cette misère de l’âme. Voyons, dis-moi ce qu’il faut faire. Veux-tu que je te dégoûte de moi ? que je me montre bien ignoble, bien trivial, bien canaille et tellement repoussant qu’on n’y puisse plus revenir ? C’est facile. Veux-tu que je te dise que je ne t’aime pas, que je suis fatigué de toi comme tu l’es de moi ?... Conseille-moi... Je ferai tout ce que tu voudras. Mais coûte que coûte, puisque c’est une résolution prise chez toi, j’en prends une autre qui lui est parallèle. Tu vois que je ne te contrarie plus ; je fais tout ce que tu veux maintenant,

Eh bien oui ! franchement, ça vaudra mieux, cher camarade. j’oublie l’e féminin, car le mot camarade n’a pas de sexe. Mais quand je viendrai te voir dans huit jours, qu’est-ce que nous dirons ? j’en aurai beaucoup à dire, moi. Quant à toi, je crois qu’on ne peut pas en dire plus que tu ne m’envoies dans tes belles épines.

Adieu, je répète encore adieu, sans rien de plus, depuis que tu ne veux plus qu’au bas de mes lettres je t’embrasse, comme je le faisais. Cela te révolte. «C’est le souvenir fugitif d’un instant de bonheur physique.» d’accord.

À LOUISE COLET. §

Samedi, [19 décembre 1846] 11 heures du soir.

Tu ne me deviens pas polie ! C’est presque de l’invective. Tu me traites de manant et d’avare, en toutes lettres. C’est très gentil ! Je mets cela sur le compte de ton tempérament méridional, et je passe outre sans y prendre garde. Je t’assure, chère amie, que j’en ai eu plutôt envie de rire que de me fâcher. C’est néanmoins un peu cru de couleur ; et encore, par-dessus le marché, les éternelles filles qui reviennent !... «Vous autres, hommes, etc.»

À ce qu’il paraît que les filles te tiennent au coeur ; tu mériterais d’être homme ! C’est une idée fixe, chez toi, que de tomber à bras raccourcis sur ces pauvres créatures. Elles ne méritent pas tant de colère, va ! Et puis, rappelle-toi ce précepte du sage : «Ne parle pas de ce que tu ne connais point.»

À quelque jour, si ce sujet t’amuse, je t’exposerai là-dessus mes théories. Je les crois justes, si toutefois il y a quelque chose de juste.

Sois sans inquiétude aussi sur ma chère peau ; le tambour ne crèvera pas de sitôt. Tout ce qui m’arrive et tout ce que je peux faire n’y changeront rien. Ce n’est ni le chagrin, ni les chagrins, ni même l’ennui qui peuvent nous rendre malades et nous tuer. On ne meurt pas de malheur ; on en vit, ça engraisse. Jamais d’ailleurs je ne me suis mieux porté, parce que jamais je n’ai mené une vie plus conforme à ma nature. Il y a harmonie maintenant, après avoir été, comme un musicien qui accorde son violon, longtemps à tourner les chevilles pour que les cordes soient montées les unes par rapport aux autres, dans une tonalité concordante. Il n’est pas aisé de trouver sa voie. Il y a bien des chemins sans voyageur ; il y a encore plus de voyageurs qui n’ont pas leur sentier.

Je ne me livre pas, comme tu le penses, à des orgies intellectuelles. Je travaille très simplement, très régulièrement, et même assez bêtement. Je n’écris plus ; à quoi bon écrire ? Tout ce qu’il y a de beau a été dit et bien dit. Au lieu de faire une oeuvre, il est peut-être plus sage d’en découvrir de nouvelles sous les anciennes. Il me semble, à mesure que je produis moins, que je jouis mieux à contempler les maîtres. Et comme, avant tout, c’est là ce que je demande, passer mon temps agréablement, je m’y tiens !

Tu m’appelles brahme ! C’est trop d’honneur, mais je voudrais bien l’être. j’ai vers cette vie-là des aspirations à me rendre fou. Je voudrais vivre dans leurs bois, tourner comme eux dans des danses mystiques, exister dans cette absorption démesurée. Ils sont beaux, avec leurs longues chevelures et leurs visages ruisselants du beurre sacré, et leurs grands cris qui répondent à ceux des éléphants et des taureaux.

j’ai autrefois voulu être camaldule, puis renégat turc. Maintenant c’est brahmane, ou rien du tout, ce qui est plus simple.

Tu as tort vraiment de me prendre tout à fait pour un misérable, incapable de comprendre la poésie du dévouement, etc. Je l’admire beaucoup. Je suis seulement ennuyé d’un tas de mots qui ne tendent pas une idée.

Ce pauvre diable de Chaudes-Aigues ! Tu avais été dure pour lui, et le mot que tu lui as dit, un soir qu’il te parlait de son amour, est bien là de ces mots de férocité féminine qui n’ont pas d’équivalents nulle part.

Et qu’est-ce qu’il t’avait fait pour être si méchante ? Rien ; il ne te plaisait pas, seulement : voilà tout !

Les femmes sont ainsi ; et elles se croient excellentes, encore ! C’est là le drôle.

Merci des vers que tu m’envoies. Si je t’ai servi à trouver un beau vers, ma connaissance n’aura pas été inutile. l’objet le plus trivial produit des inspirations sublimes, et les idylles de Théocrite, que je lis maintenant, ont été inspirées sans doute par quelque ignoble pâtre sicilien qui puait fort des pieds. l’Art n’est grand que parce qu’il grandit.

Je t’assure, chère âme, que je ne me fais pas du tout une conscience à l’usage de mes raisonnements. Je ne suis pas si fin. Peux-tu me refuser jusqu’à la franchise ?

C’est justement là ce que je me reproche. Il t’eût fallu ou un enfant ou un hypocrite. Or n’étant l’un ni l’autre, tu t’es blessée en t’appuyant sur moi comme sur un bâton qui vous casse dans la main, et dont l’éclat vous entre dans les chairs.

Adieu, j’essuie avec mes lèvres les larmes de tes pauvres yeux. Et sois plus sage et moins primitive ; car tu sais (tu l’as dit) que j’étais très corrompu, ce qui pourrait bien être vrai.

À LOUISE COLET. §

[Dimanche 20 décembre 1846.]

Tu me demandes des explications à des choses qui s’expliquent d’elles-mêmes. Que veux-tu que je te dise de plus que je ne t’ai déjà dit et que tu ne sais ? Si, malgré l’amour qui te retient à mon triste individu, ma personnalité blesse trop la tienne, quitte-moi. Si tu sens que c’est impossible, accepte-moi dès lors tel que je suis. C’est un sot cadeau que je t’ai fait que de te procurer ma connaissance ! j’ai passé l’âge où l’on aime comme tu le voudrais. Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé cette fois-là. Tu m’as attiré, moi qui me méfie tant des choses qui attirent.

Sous mon enveloppe de jeunesse, gît une vieillesse singulière. qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant même d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. Je voudrais n’être jamais né ou mourir.

j’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant, qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. Il reparaît à propos de tout, comme les charognes boursouflées des chiens qui reviennent à fleur d’eau, malgré les pierres qu’on leur a attachées au cou pour les noyer. Quand je t’ai crié dès l’abord, avec une naïveté que tu as peu appréciée, que tu te trompais, qu’il fallait m’oublier, que c’était à un fantôme et non à un homme que tu t’adressais, tu n’as pas voulu me croire. Il fallait me croire pourtant.

Tu me juges mal, va ! n’estime pas tant mon esprit. Je ne vise pas à être un Gœthe, parce que les chandelles pâlissent devant le soleil, et, quoi que tu en croies, je ne m’efforce à singer personne, les grands hommes encore moins que d’autres.

Quant à mon coeur, il a l’embouchure étroite et embarrassée ; le liquide n’en sort pas aisément, il remonte le courant et tourbillonné ; c’est comme la Seine à Quillebeuf, tout plein de bas-fonds mouvants. Beaucoup de vaisseaux s’y sont perdus !

Je m’en veux de ne pas t’aimer comme tu le mérites, comme tu devrais être aimée. Je te bénis dans mon coeur, et je serais tenté de [le] battre pour te faire tant de mal. Mais à qui la faute ? À personne, à Dieu, à la vie elle-même. Pourquoi n’étais-tu pas une coquette ?

Quand on cherche le plaisir on le trouve. Mais le bonheur, c’est un usurier qui vous fait rendre cent pour dix, et je ne t’aurais pas aimée si tu eusses été une femme de plaisir. Cela eût bien mieux valu pourtant, et les gens d’esprit comme nous devraient s’en tenir là.

Il faut mettre son coeur dans l’art, son esprit dans le commerce du monde, son corps ou il se trouve bien, sa bourse dans sa poche, son espoir nulle part.

Adieu, tâche de m’oublier ; moi je ne t’oublierai jamais. Tu t’es trompée en disant que je n’avais pour toi que de la curiosité. Il y a plus, mais toi tu ne crois qu’aux extrémités des choses.

Encore adieu. n’importe pour quoi, tu me trouveras toujours.

À LOUISE COLET. §

[Sans date, 1846.]

qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce un défi ? un retour ? une raillerie ? Je m’y perds ! Amor nel cor !

Dans mon coeur à moi, dans ce coeur qui n’est pas plein de dévouement «comme celui des autres hommes», vous avez raison, il n’est pas comme celui des autres hommes, par malheur pour lui et pour les autres. Pourquoi ne m’écrivez-vous pas plutôt spirituellement ? j’entends, pour me dire ce que vous devenez. Je suis un vieil empirique qui, s’il applique le feu, a aussi dans son sac des cataplasmes et des onguents.

Je vous ai paru sublime naguère ; maintenant je vous parais pitoyable. Je ne suis ni l’un ni l’autre, allez, et au fond je ne suis pas plus gredin que le premier venu.

Ainsi, vous me reprochez mon amour pour les «premières venues» ; c’est une erreur historique. Ça m’ennuie tout comme autre chose ; ça m’assomme même. La prostituée est un mythe perdu. j’ai cessé de la fréquenter, par désespoir de la trouver.

Ma moquerie, dites-vous, a tué votre amour. Mais je ne me suis jamais moqué de vous ! Quand on est disposé à voir le grotesque partout, on ne le voit nulle part. Rien n’est triste comme la figure des gargouilles des cathédrales. Elles rient toujours, pourtant. Il y a des gens dont l’âme est de même. Une idée bouffonne a plissé leur granit, et pourtant les fleurs y poussent tout de même. Mais personne n’en sent le parfum, et ces bêtes là ne servent qu’à cracher la pluie sur les passants.

Si vous ne m’aimez plus comme autrefois, que je sois votre ami du moins ! Et cette vie, que je n’ai pu éclairer avec le soleil, que j’y jette au moins une lueur douce de clair de lune ! Quand vous vous ennuierez trop, quand vous aurez besoin d’expansion, écrivez-moi, racontez-moi votre vie. Dites-moi tout ce que vous voudrez ; quand je ne vous serais bon qu’à passer du temps !

Si vous trouvez qu’il faut mieux en finir là, je ne dirai rien. Mais la main qui écrit ceci, tant qu’elle pourra se remuer à votre appel, sera vôtre.

À LOUISE COLET. §

[Sans date. 1846]

Il m’est impossible de continuer plus longtemps une correspondance qui devient épileptique. Changez-en, de grâce ! qu’est-ce que je vous ai fait (puisque c’est vous maintenant), pour que vous m’étaliez, avec l’orgueil de la douleur, le spectacle d’un désespoir auquel je ne sais pas de remèdes ? Si je vous avais livrée, affichée, si j’avais vendu vos lettres, etc. , vous ne m’écririez pas de choses plus atroces ni plus désolantes.

qu’est-ce que j’ai fait, mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ?

Vous savez bien que je ne peux pas venir à Paris. C’est vouloir me forcer à vous répondre par des brutalités. Je suis trop bien élevé pour le faire, mais il me semble que je l’ai répété assez de fois pour que vous en ayez gardé le souvenir.

Je m’étais formé de l’amour une tout autre idée. Je croyais que c’était quelque chose d’indépendant de tout, et même de la personne qui l’inspirait. l’absence, l’outrage, l’infamie, tout cela n’y fait rien. Quand on s’aime, on peut passer dix ans sans se voir et sans en souffrir.

Vous prétendez que je vous traite comme une femme du dernier rang. Je ne sais pas ce que c’est qu’une femme du dernier rang, ni du premier rang ni du second rang. Elles sont entre elles relativement inférieures ou supérieures par leur beauté et l’attraction qu’elles exercent sur nous, voilà. Moi que vous accusez d’être aristocrate, j’ai à ce sujet des idées fort démocratiques. Il est possible que ce soit, comme vous le dites, le caractère des affections modérées que d’être durables. Mais vous faites là le procès à la vôtre, car elle ne l’est guère. Moi, je suis las des grandes passions, des sentiments exaltés, des amours furieux et des désespoirs hurlants. j’aime beaucoup le bon sens avant tout, peut-être parce que je n’en ai pas.

Je ne comprends pas vos fâcheries, vos bouderies. Vous avez tort, car vous êtes bonne, excellente, aimable, et on ne peut pas s’empêcher de vous en vouloir de gâter tout cela à plaisir.

Calmez-vous, travaillez, et quand je vous reverrai, accostez-moi par un grand éclat de rire en me disant que vous avez été bien sotte.

1847 §

À LOUISE COLET. §

[Rouen], jeudi soir [sans date, 1847].

Si j’étais capable de m’effrayer de quelque chose, j’aurais été épouvanté de la lettre que j’ai reçue ce matin. Il y avait de quoi tuer un homme ; mais, Dieu merci ! en fait de désespoir, j’en suis si trempé que, quelque pénétré que j’aie été par ce nouvel orage, je ne sombre pas encore. Je vais donc tâcher d’être clair une fois pour toutes. Franc, je le suis toujours, et tu ne peux pas m’accuser d’avoir menti ni posé une minute, car dès la première heure, dès le premier mot, j’ai dit tout cela ; dès le baptême, j’ai annoncé l’enterrement.

Tu veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer, oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son coeur pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! Que tu ne m’aies jamais compris, comme tu le dis, c’est possible ; je le crois un peu. Il est probable, s’il en eût été autrement, que tu te serais écartée du lépreux.

Je pardonne à Du Camp la trahison qu’il m’a faite en te montrant une lettre de moi. Je ne sais laquelle, mais tu me l’écris ; ainsi c’est net. Je ne le jugeais pas si enfant. Et tu veux que je ne doute pas de tout ? Pourquoi lui en voudrais-je ? Je n’ai pas la force de m’indigner contre qui que ce soit ni de quoi que ce soit. Je fréquente quelquefois des gens qui m’ont volé et calomnié, et je leur fais aussi bonne mine qu’à d’autres, parce que, dans le fond, je les aime tout autant, ou tout aussi peu que d’autres.

Est-ce qu’il y a sur la terre rien qui vaille la peine d’une haine ? Je ne suis pas facile à animer, moi. Ce n’est pas ma faute, Il y a des gens qui ont le coeur tendre et l’esprit dur. j’ai, au contraire, l’esprit tendre et le coeur âpre, comme le fruit du cocotier qui confient du lait enfermé dans des couches de bois ; on ne l’ouvre qu’avec la hache, et qu’y trouve-t-on souvent ? une espèce de crème tournée. Je continue. j’ai voulu, depuis six mois, t’amener à moins souffrir ; je t’ai envoyé tout ce que je m’imaginais pour cela ; et voilà que ça redouble ! Que veux-tu que j’y fasse ? Que je vienne à Paris tous les mois ? Je ne le peux pas. À des époques éloignées, je ne sais lesquelles, c’est possible.

[…] Tu me demandes d’où viennent mes changements et ma froideur. j’ai toujours été ce que je suis. Ces lettres que je te renvoie, je les écrirais encore si je venais de te voir dans des états désolants comme celui où je venais de te quitter au chemin de fer, et surtout si j’étais dans la même disposition nerveuse. Car c’est un élément dont il faut tenir compte en moi que les nerfs ; ils sont sonores et vibrants. Je ne suis peut-être qu’un violon ! Un violon quelquefois ressemble tant à une voix qu’on dit qu’il a une âme.

Tous ces gens qui sentent beaucoup, qui le disent et qui pleurent valent mieux que moi, car je me console de tout parce que rien ne me divertit et je me passe de tout parce que rien ne m’est nécessaire. Quand ma soeur est morte, je l’ai veillée la nuit ; j’étais au bord de son lit, je la regardais, couchée sur le dos dans sa robe de noces avec son bouquet blanc. Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussi. Il gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console à peu près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste.

Ce qui me heurte en toi, veux-tu le savoir ? c’est ta rage, encore une fois, de te comparer à une fille, de parler sans cesse de pureté et de sacrifice, de moralité, de mépris pour les sens ! qu’est-ce que cela me fait ? j’estime autant un forçat que moi, autant les vierges que les catins et les chiens que les hommes. À part ces idées un peu drôles, je suis comme tout le monde. Tu veux que je me roule à tes genoux comme si j’avais quinze ans, que je vole vers toi, que je frémisse, que je pleure aussi. Tu me promets ton souvenir comme une vengeance (il ne sera jamais que doux, plus doux même encore dans l’avenir, quand tout sera rassis dans ma tête). Mais je mentirais si je faisais cela, je jouerais, je te tromperais ! Est-ce que je peux te dire les mots d’amour qui plaisent, moi dont la voix s’est enrouée dans la rage ? Est-ce que mon coeur peut les contenir ces effusions amollissantes qui ne me sont jamais venues que comme des sueurs subites ? ce coeur où ont cuvé dans la solitude, les passions, les fantaisies et les rêves d’un autre monde, de sorte qu’il est maintenant bosselé et tordu comme de la vaisselle hors de service, et qu’on aura beau l’essuyer et le rincer, toujours il aura la froide odeur de tout ce qu’on y a mangé autrefois.

Adieu, tu refuses plus que tu ne penses en refusant mon amitié. Avant de prendre un parti quelconque, réfléchis. j’ai répondu à ce que tu me demandais.

j’irai à Paris, quand Pradier m’appellera, dans six semaines, un jour ; puis, je ne sais quand. l’argent, le temps et les prétextes me manquent.

À LOUISE COLET. §

[Rouen, début de 1847]

Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu, c’est de s’en tenir à distance. Voilà qui est juste au moins ; mais moi j’ai l’habitude de me chauffer si fort que j’ai les jambes grillées, et pourtant je crie comme un âne à la moindre brûlure. j’ai à la peau du coeur et des jambes des taches indélébiles. Mais les chirurgiens disent qu’il est fort difficile de distinguer les cicatrices du feu de celles du froid. Les deux éléments, glace et flamme, ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’on le pense ; y a-t-il tant de degrés de l’un à l’autre ? Tout se touche ! On se baigne en juillet dans la rivière qui glacera mon champagne en janvier, et les glaçons qu’on y laisse, fondus par le printemps, vous feront de l’eau trop chaude pour le mois de juin.

Le coeur de l’homme est encore plus variable que les saisons, tour à tour plus froid que l’hiver et plus brûlant que l’été. Si ses fleurs ne renaissent pas, ses neiges reviennent souvent par bourrasques lamentables ; ça tombe ! ça tombe ! ça couvre tout de blancheur et de tristesse, et quand le dégel arrive c’est encore plus sale !

Mon Dieu, que je suis bête ! Je me trouve démesurément stupide, et j’en suis attristé parce que j’en ai conscience. Non seulement j’arrive à ne plus pouvoir parler, mais j’en arriverai à ne plus pouvoir écrire. Il est étrange combien toutes mes rigoles se bouchent, comme toutes mes plaies se ferment et font digue vis-à-vis les flots intérieurs. Le pus retombe en dedans. Que personne n’en sente l’odeur, c’est tout ce que je demande.

Et toi, pauvre chérie, les tiennes se guérissent-elles ? Si c’est moi qui les ai faites, que ne puis-je les embrasser pour te témoigner au moins que la vue m’en fait souffrir.

Je vais venir à Paris bientôt, un jour, un seul jour. Me verras-tu ? Veux-tu me voir ? (car tu dis emphatiquement qu’il vaudrait mieux ne pas se voir). Si tu crains que ma présence ne ravive tes douleurs, que mon départ ne les redouble, que veux-tu que je fasse ? Réfléchis à cela ! réfléchis-y longuement, sagement. Je ferai là-dessus ce que tu diras.

Le drame avance-t-il ? Quant à moi, je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer ; je travaille le plus que je peux et je n’avance pas à grand-chose. Il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n’importe quoi. Je viens de finir aujourd’hui le Cala de Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j’aurais achevé Théocrite. À mesure que j’épelle l’antiquité, une tristesse démesurée m’envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde tout vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple, et si varié. Que ne donnerais-je pas pour voir un triomphe ! Que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Subure, quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes ! Comme si nous n’avions pas assez de notre passé, nous remâchons celui de l’humanité entière et nous nous délectons dans cette amertume voluptueuse. qu’importe après tout, s’il n’y a que là qu’on puisse vivre, s’il n’y a qu’à cela qu’on puisse penser sans dédain et sans pitié !

Adieu, à toi.

À LOUISE COLET. §

[Rouen, sans date. 1847]

Tu as mal compris, chère amie, le sens de ma lettre où je te demandais si tu voulais me voir. Je ne posais pas l’interrogation pour moi, mais pour toi. Ne m’as-tu pas assez dit que je te rendais malheureuse ?... j’ai l’air (je me fais cet effet-là à moi-même) d’avoir été la calamité de ta vie. qu’on aime ou qu’on déteste le poison qu’on boit, rien n’en change l’effet ; ceux qui se tuent avec de l’eau-de-vie aiment l’eau-de-vie...

Voici donc ce que j’avais pensé : «Si elle croit que de me voir la rendra pire encore, si une heure, un jour de joie et de larmes mêlées doivent lui laisser encore des mois amers, une longue existence d’ennuis déchirants quand ils ne sont pas mornes, mieux vaut pour maintenant qu’elle ne me voie pas. j’irai dans sa rue, je regarderai sa maison, et je m’en retournerai. Si je la rencontre, tant mieux ; sinon, ce sera tout.» Je t’ai demandé enfin si tu voulais guérir. Je t’offrais un moyen, une chance, et tu as cru que c’était l’hypocrite préparation à ceci : venir à Paris sans vouloir te voir.

Je n’y serais pas venu d’ailleurs si tu m’avais dit : «Tu as raison, cela vaut mieux.» On n’aurait pas eu besoin, comme tu me le recommandais dimanche dans cette hypothèse, de te cacher le jour de ma présence. Il n’y en aurait pas eu du tout.

C’est bien pour jeudi que Phidias m’a engagé à venir, mais je n’y serai que vendredi ou samedi. Il faut probablement que je m’absente mercredi soir de Rouen. Ainsi, si tu me réponds d’ici à ce que nous nous voyions, que ce soit de suite.

Nous allons donc nous revoir, pauvre amie ! j’ai envie de te revoir, mais ce sera si peu ! Tu vas dire que j’empoisonne tout d’avance et que je parle toujours de la pourriture qui viendra sur les fruits, quand à peine ils sortent de la fleur ! Hélas, oui ! Hélas, oui ! Aussi je n’ai ni la joie bienheureuse de ceux qui se mettent à table, levant bien haut leur verre pour qu’on l’emplisse à déborder, ni la tristesse aigre, ni les sueurs froides de ceux qui se réveillent le lendemain au milieu des pots brisés et de leur coeur déchiré !

À ce qu’il paraît que notre ami Max a manqué d’aller voir Pluton. qu’il ait manqué, tant mieux pour moi, tant pis pour lui. Quand on a un peu d’humanité, on ne peut s’empêcher de souhaiter la mort à ceux qu’on aime. Et on dira que j’ai le coeur dur !

Pourquoi penser, ou dire du moins, que si tu me demandais à écouter ton drame, je ferais sourde oreille ? Voilà ce que je ne te pardonne pas. Ce sont ces idées que tu te fourres en tête. Ta gloire m’est plus chère que la mienne, si j’en avais une toutefois ! Je veux dire que j’ai plus envie de t’entendre applaudir que de m’entendre applaudir.

Adieu, mille baisers sur les lèvres.

À ERNEST CHEVALIER. §

[Rouen], 23 février 1847.

Permettez-moi, mon cher monsieur, de vous féliciter sur le haut rang social où la bienveillance éclairée de S. E. le ministre de la Justice vous appelle. j’avais su, vieux, par le canal des journaux, quoique je n’en lise jamais, que tu transférais ta boule et ta blague magistrales de Calvi à Ajaccio […]

j’ai vu par ta dernière lettre que tu allais assez bien. Le ton en était assez gaillard. Conserve-le toujours ce vieil aplomb moral qui à lui seul vaut tout le reste et qui console de tout quand on n’a plus rien. Sois toujours gars, sois toujours aimable, et le soir, par le clair de lune, si tu vas te promener sur la terrasse du Cardinal-Fesch, donne-moi, à travers la Méditerranée et la France, une bonne pensée, en regardant la baie et les montagnes noircies par le feuillage des maquis.

j’aurais bien envie, à coup sûr, de t’aller faire une visite et de recommencer, avec plus d’intelligence que je n’en ai mis et plus de loisir que je n’en ai eu, ces longues promenades à cheval à travers les forêts de pins et de châtaigniers. Mais est-ce que je le peux ? Tu sais bien, tout comme moi, qu’il y a à cela mille impossibilités. Quand partirai-je ? Quand mettrai-je la clef sous la porte, un beau matin, en me murmurant à moi-même : «Bon voyage, M. Dumollet.» Je n’ose même pas souhaiter cela, puisque ce désir ne peut s’accomplir que dans la réalisation du plus grand malheur qui puisse m’advenir.

Tu n’auras pas l’insigne avantage de voir le drôle qui répond au nom de Maxime Du Camp. Le 1er mai, nous partons tous les deux pour une pauvre petite excursion en Bretagne, à pied, le sac sur le dos. Ma mère nous rejoindra en route. Fasse le ciel que ce ne soit pas autre chose qu’un projet ! Je suis si habitué à voir tout me rater dans les mains que je ne compte sur rien.

Voilà ce pauvre bougre de Darcet qui a crevé au Brésil comme un mousquet, au moment où il touchait à la fortune, où il l’avait enfin après vingt ans de chasse ; il meurt tout d’un coup dans son lit par l’explosion d’une lampe à gaz. Le même paquebot qui a apporté la nouvelle de sa mort apportait deux lettres joyeuses de lui à sa mère et à sa soeur. Comme tout se dégarnit, comme tout s’en va, quel dégel continu que la vie ! Joies, parents, amis, tout meurt, part, file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus.

Il n’y a que moi qui reste, qui ne change pas de lieu, qui ne change pas d’existence ni de rang. Si tu ne revenais ici que dans dix ans, et j’entends marié, décoré, considéré, procureur du roi et stupide, tu me retrouverais sans doute à ma table, dans la même posture, penché sur les mêmes livres, ou me rôtissant les jambes dans mon fauteuil et fumant une pipe, comme toujours. Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron, saint Augustin et la Bible. Voilà pour le moment les historiettes que je m’inculque dans le cerveau. Tous les trois mois à peu près, il se trouve que je vais à Paris pendant un jour ou deux me retremper, et puis je reviens ici. Je m’ennuie le premier jour que je suis de retour, comme on s’ennuie toutes les fois qu’on a rompu à ses habitudes et qu’il vous faut les reprendre. l’homme est une si triste machine qu’une paille mise dans le rouage suffit pour l’arrêter.

Rien de neuf ici ; tout suit son train. Ma mère toujours triste. l’enfant marche, vit et vagit. Le sieur Alfred vit à La Neuville en ne faisant pas grand-chose et étant toujours le même être que tu connais, et le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Au reste, je n’en vois guère, mais c’est néanmoins humiliant de penser qu’on respire le même air. Adieu, cher ami, à toi, ton vieux.

À LOUISE COLET. §

Samedi matin [Rouen, 20 mars 1847].

Je n’ai gardé de notre dernière entrevue ni irritation ni colère. j’ai pu en être blessé, mais quant à t’en tenir rancune, jamais, jamais, non, jamais contre toi le moindre sentiment méchant ! Ce serait infâme, pauvre coeur.

Ce qui m’en a profondément attristé, humilié, si tu veux, navré est plutôt le mot, c’est que j’y ai vu plus que jamais l’incompatibilité native de nos humeurs. Ce ne sont pas les grands malheurs qui font le malheur, ni les grands bonheurs qui font le bonheur, mais c’est le tissu fin et imperceptible de mille circonstances banales, de mille détails ténus qui composent toute une vie de calme radieux ou d’agitation infernale. On n’a que faire journellement des grandes vertus ni des beaux dévouements ; le caractère est tout. Le tien est irritable par bonds et par soubresauts. Tu as le coeur trop tendre et la tête trop dure.

Tu me demandes par quoi j’ai passé pour en être arrivé où je suis. Tu ne [le] sauras pas, ni toi ni les autres, parce que c’est indisable. La main que j’ai brûlée, et dont la peau est plissée comme celle d’une momie, est plus insensible que l’autre au froid et au chaud. Mon âme est de même ; elle a passé par le feu : quelle merveille qu’elle ne se réchauffe pas au soleil ? Considère cela chez moi comme une infirmité, comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines ; mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. Ne me plains pas, car ce n’en vaut pas la peine. Ne t’indigne pas, ce serait inintelligent.

Tu veux savoir si ton image revient souvent à ma pensée. Oui, elle y revient souvent ; mais quelle image ! attristée, pleurante, désolée, comme une apparition qui me poursuit de as tristesse. j’ai presque oublié ton rire. Et toi aussi peut-être ?

Ah ! pourquoi le ciel ne t’a-t-il pas faite une de ces femmes légères qui ne prennent de la vie que le plaisir, qui ont au coeur comme au corps un organe pour jouit, sans que le jeu des autres s’en trouve troublé ; ou pourquoi plutôt n’es-tu pas venue il y a six ans, il y a huit ans ? Je me répète cela à satiété, car c’est alors que j’étais l’homme qu’il te fallait ! Car il te faut des illusions, à toi ; tu les aimes. Aime-t-on autre chose ?

Chaque jour je m’aperçois du peu que j’ai et la profondeur de mon vide n’est égale qu’à la patience que je mets à le contempler. Il me semble pourtant que j’aime quelque chose. Toi, par exemple, je t’aime ; mais quand je te vois si différente de moi, je me dis : non, c’est elle. j’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. j’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. j’aime les voyages, et je déteste me remuer.

Si tu as de nouveaux chagrins chez toi, il y a parité entre nous. Mon beau-frère devient fou. On cache cela encore, mais cela est. Je n’avais pas assez du désespoir à mon chevet, la folie va s’y joindre ; escorté d’elle, quelle figure fais-je au milieu ? Ma société est contagieuse et mauvaise. Je fais plus de mal aux autres qu’ils ne m’en font et que je n’en ai. Tant pis pour les autres, car ce n’est certes pas intentionnel. Mais ce que j’ai de plus doux dans le coeur et de meilleur encore, c’est pour toi. C’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre.

Quand nous verrons-nous ? Je n’en sais rien. Il vaut mieux pour toi que tu ne me voies pas. Est-ce que tu n’es pas ennuyée de vivre et de sentir ?

Adieu, je t’embrasse.

À LOUISE COLET. §

Mardi soir [Rouen, 13 avril 1847], 11 heures.

Tu m’as dit que, tel que je suis, j’aurais dû me défendre dès le commencement de tout mouvement d’amour, et, par devoir, réfréner le désir que j’avais, pour n’en pas faire ensuite souffrir personne. C’est vrai, c’est vrai ; j’aurais dû ne pas me faire aimer ; je n’en suis pas digne, et mieux que cela, je n’y suis pas propre. Ce n’est pas de mon monde à moi. Sois tranquille, va, tu es la dernière. j’ai admiré dans un temps l’héroïsme d’Origène, qui me paraît un des grands actes de bon sens dont un homme puisse s’aviser. Que n’en peut-on faire de même pour le coeur ! Mais où est le fer pour couper cet organe-là ?... S’il n’y avait que celui qui le porte qui en souffrît, le mal ne serait pas grand. Mais si on fait souffrir un autre ?... Crois-tu que moi, oui, moi que tu accuses d’une personnalité si féroce, je n’éprouve pas, quand je pense à toi, une angoisse indéfinissable qui me donne de moi-même un chagrin singulier ? Mais qu’y faire, encore une fois, qu’y faire ? Est-ce ma faute si ce qui me paraît insignifiant te semble cruel, si mille choses que je fais te blessent jusqu’aux entrailles, si ce qui ne m’effleure même pas te déchire en entier ?

Tu as fait dernièrement tout ce que tu as pu pour me cacher ta douleur. Elle perçait malgré toi, comme la forme d’un mort sous son drap blanc, quelque propre qu’il soit, quelque parfumé qu’on l’ait choisi. Rien de ce qui se passait en toi ne m’échappait ; et toi tu n’as pas saisi une minute la moindre chose de ce que je sentais. Je remarque ceci, que nous ne pouvons jamais nous quitter de bonne humeur, et que nous nous séparons toujours mécontenta l’un de l’autre. Faudrait-il donc mieux ne pas se voir du tout et devenir étrangers, tout à fait oubliés l’un de l’autre, l’un à l’autre ? Mais cela est factice, intentionnel ; ce serait du parti pris et de la pose vis-à-vis de toi-même. Rien ne se brise net dans le coeur ; les liens se dénouent d’eux-mêmes et ne se coupent pas ; l’arbre se pourrir sur pied et ne tombe pas en un seul jour.

j’aurais dû, m’as-tu dit, ne pas revenir vers toi, laisser ta plaie se guérir. Je t’avais demandé conseil là-dessus ; je te le demande encore. Dans quelques jours, je reviendrai. Si tu veux ne pas me voir, tu ne me verras pas. Personne ne te dira le jour où j’aurai passé par Paris. Peu à peu, le temps passera ; tu t’habitueras à penser que je ne suis plus ; les âcretés de mon souvenir s’effaceront, s’adouciront à force d’être touchées, et il ne restera plus peut-être dans ton coeur que quelque chose de vague et de doux, comme pour un rêve d’autrefois qu’on aime encore quoiqu’on ne l’ait plus. Alors, quand tu en seras là, je reviendrai ; je serai meilleur peut-être, et toi plus sage.

Mais ne pense pas, je t’en prie, je t’en supplie, ne pense jamais que j’aie jamais voulu ni t’humilier ni te railler, et qu’il y ait eu en moi ironie, dédain ou intention de te faire souffrir ! Non, non, mille fois !

Je ne parle pas de moi ; je mets ici de côté ce que je pense, ce que je sens. Il ne s’agit que de toi. Réfléchis-y. Je peux te voir quelques heures, dans quelques jours. Ce serait peu. Puis, je serai longtemps sans revenir. Je ne te donne pas de conseil parce que tu accuserais soit mon indifférence, soit mon amour d’y être intéressés. Fais ce que tu voudras ; mais ensuite ne m’accuse plus ; accuse-toi.

Un temps viendra, si tu vieillis, où tu découvriras de la tendresse dans ce qui te semble cruel, et de la délicatesse peut-être à ce que tu trouves outrageant.

Adieu, adieu ; si le ciel était juste, il te donnerait le bonheur que tu n’as pas trouvé en moi. Y a-t-il à boire dans un verre vide ?

À ERNEST CHEVALIER. §

Croisset. Mercredi, 28 avril 1847.

Je pars demain matin pour Paris, et samedi je commence mon voyage de Bretagne. Avant de m’en aller, cher Ernest, je t’envoie un adieu comme si tu étais là. Si nous avions eu plus d’argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mère, qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n’aurais pas été fâché d’aller revoit la baie d’Ajaccio, la plage de Cargèse et encore plus l’aimable substitut que je connais par-delà la Méditerranée.

Comme j’ai pensé à toi, à nous deux, lorsqu’il y a trois semaines est venu le temps de Pâques ! j’ai songé à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, à la vallée de Cléry où je t’ai vu te tordre de rire, au Château-Gaillard où nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. Te souviens-tu, vieux, du pââté d’Amiens que j’ai englouti à moi tout seul un Vendredi Saint, et du petit vin de Collioure que je humais si lestement ? Étions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l’étions aussi, mais que de bonnes bouffées de verve ! Maintenant tout ça s’est aplati, nivelé ; il me semble que les angles de ma vie se sont usés sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l’existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mène ton Gustave que tu as connu si turbulent d’idées et si criard ! Ma mère et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas ; au contraire, ils élargissent votre solitude. Mais je travaille, je lis beaucoup. Je médite et je n’écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve point parfait. Ainsi la journée se passe et le lendemain recommence.

j’ai besoin cependant de prendre un peu l’air, de respirer à poitrine plus ouverte, et je pars avec Du Camp nous promener sur les grèves de Bretagne, avec de gros souliers, le sac au dos, à pied. Nous reviendrons à la fin de juillet. Dans un mois, ma mère viendra nous faire une visite à Vannes. Tâche, au milieu de tes préoccupations magistrales, de m’envoyer au moins une lettre pendant ce temps-là. Je serai à Brest vers le 10 juin. Voilà l’endroit le plus sûr où tu peux m’adresser ton style ; ou, si tu aimes mieux, adresse ta, ou tes (ce sera meilleur) lettres à Achille pour me la, ou les faire parvenir.

j’ai vu Alfred jeudi dernier. Son épouse va l’enrichir d’un fils ou d’une fille d’ici à quelques semaines. Voilà un crapaud qui me fera rire rien qu’à le regarder. Son père a toujours la même balle ; il végète comme par le passé, et encore plus que par le passé, dans une paresse profonde. C’est déplorable. [...]

Je comprends bien, va, les ennuis que tu éprouves là-bas, et les aspirations qui te prennent, à tes heures de délaissement, vers le sol natal. La patrie est peut-être comme la famille on n’en sent bien le prix que lorsqu’on n’en a plus.

Adieu, cher ami, continue à poursuivre le crime et à protéger les moeurs. Porte-toi bien, voilà tout ce que je demande, et pense à ton vieux Flaubert.

À LOUISE COLET. §

[Ultima du 30 avril 1847.]

Jamais je n’ai eu tant conscience du peu de talent qui m’est départi à exprimer des idées par des mots. Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et, j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? Que veux-tu que je te redise que je ne t’aie dit ?

Tu veux savoir si je t’aime, pour trancher tout d’un coup et en finir franchement. n’est-ce pas ce que tu m’écris hier ? C’est une question trop large pour qu’on y réponde par un «OUI» ou par un «NON». C’est ce que je vais pourtant tâcher de faire afin que tu ne m’accuses plus de toujours biaiser. j’espère qu’aujourd’hui au moins tu me rendras justice. Je ne suis pas gâté de ce côté !

Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : NON. Comme assaisonnement : OUI.

Si tu entends par aimer avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le coeur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non.

Si tu entends par aimer vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (alors qu’on n’était pas désespéré non plus quand on embrassait dans leur bière ses plus tendrement chéris), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser votre coeur les jours de fatigue, sans que, pour cela, on en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien, et que les petits vous coûtent : oui.

Ah ! quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer, si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : «Non, reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre !»…

Maintenant, ôte de ton esprit les suppositions qui y sont relativement aux influences étrangères que tu crois agir sur moi, ma mère, Phidias, Max. Il n’en est rien, pas plus Max que les autres. Je ne sache jusqu’à présent que personne m’ait fait faire quelque chose en bien ou en mal, ou donné même une opinion. Je ne me raidis contre rien, mais cela se trouve ainsi, tout naturellement, sans que je sache comment.

Quant à tes dissensions avec Max, il faut songer que, dans tout cela, il venait chez toi pour servir tes intérêts et non les siens. Il a pu être blessé (vu qu’il se blesse fort aisément, en quoi nous différons, tu vois, malgré le pacte qui nous lie, comme tu dis) de plusieurs choses véhémentes que tu lui as écrites, ou même fatigué d’être si souvent employé à cause de moi. Le rôle de confident, s’il est honorable, n’est pas toujours amusant, ni le calomnié du reste. Il t’était tout dévoué, le pauvre garçon. À l’occasion il le serait encore.

Un mot. Tu reviens sur nos dissemblances d’intelligence, sur Néron, etc. (Néron !) n’en parlons plus, ce sera plus sage. Ces explications-là, outre qu’elles me sont difficiles à produire, me font un mal affreux. Oui, un mal inouï, car elles touchent de trop près au plus profond de mon moi.

Si cette lettre te blesse, si c’est là le coup que tu attendais, il me semble qu’il n’est pas si rude. Tu me priais tant de t’assommer ! n’en accuse au reste que toi seule. Tu m’as demandé à genoux que je t’outrage. Eh bien, non ! je t’envoie un bon souvenir.

Tu te trompes en disant que je suis bon pour les autres, dur pour toi seule, et tu prends un exemple de ce que je n’en veux pas à Phidias pour tous ses procédés. Ah, mon Dieu non ! Il peut les redoubler, les exagérer tant qu’il voudra ; j’en rirai. qu’est-ce que ça me fait ? qu’est-ce que je lui demande ? Sa société quand je vais le voir, lui enfin ; or s’il était autre, ce ne serait plus celui-là que je veux.

À LOUISE COLET. §

Nantes, 17 mai. 1847

Puisque vous vous obstinez à ne plus vouloir me donner de vos nouvelles et à vivre pour moi, comme si vous étiez morte, je suis forcé de vous en demander moi-même. qu’est-ce que vous faites et comment portez-vous la vie ? Si c’est moi qui ai causé votre malheur, pourquoi aussi ne m’appelleriez-vous pas dans votre infortune ? Pourquoi ne guérirais-je pas d’une main la blessure que j’ai faite de l’autre ? Voyons, Louise, soyez bonne encore ; ne me méprisez pas, car je ne le mérite pas, et ne m’oubliez pas complètement, car moi je pense à vous souvent, tous les jours, et j’avoue, sans fierté, que je souffre à l’idée que dans ton coeur tu m’accuses. Pourquoi n’avez-vous pas pris les choses comme elles devaient être prises, et l’homme, et le milieu où il se trouvait, et toutes les exigences de sa vie ? Mais je ne veux pas vous faire de reproches. Étiez-vous libre d’aimer autrement ? Est-ce qu’on est ce qu’on veut ? Avons-nous seulement la certitude de nos désirs et de nos répulsions ? À qui n’est-il pas arrivé de douter de son affection la plus profonde et de se demander s’il ne prenait pas le change ?

Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon coeur. Eh bien, non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné, au contraire, pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! Je me suis montré ce que je suis, j’ai paru brutal parce que j’ai été franc, et dur parce que je n’ai pas été hypocrite.

Si je vous revois (si vous pensez que cela soit sans danger pour vous), ce ne sera pas un autre homme, mais le même avec ce qu’il avait de bon et de mauvais. Si, au contraire, cette lettre reste encore sans réponse ce sera donc un adieu, un long adieu comme si l’un était parti pour les Indes et l’autre pour l’Amérique, sur deux continents distincts ; vous avec beaucoup de choses, moi avec presque rien. Nous penserons sans doute l’un à l’autre et nous nous enverrons dans l’âme des souhaits muets et des tendresses secrètes, et puis ça passera et nous ensuite. Mais, quand vous aurez besoin d’un ami, Louise, rappelez-vous de moi ; aux grandes occasions de douleur pensez à moi.

Adieu, et quand votre fille dormira cette nuit, allez l’embrasser de ma part.

Poste restante Vannes, jusqu’à la fin du mois.

À LOUISE COLET. §

Quimper, le 11 juin.

Mon vous n’exprime pas aussi bien ce que je suis pour toi, que tu. Je te tutoie donc, car j’ai pour toi un sentiment spécial et particulier, auquel en vain je cherche un nom juste sans le pouvoir trouver, et si je t’écris ce n’est pas, comme tu dis, parce que je n’ai rien de mieux à faire, car souvent, dans la journée, je t’envoie de bonnes pensées. Oui, souvent je songe à toi je te vois, au milieu de ta triste vie, rendue plus triste par moi, seule dans ton petit boudoir, seule dans ta maison, isolée dans ton coeur, qui n’a pour habitants que des ennuis et des chagrins que j’ai augmentés, mon Dieu ! que j’ai augmentés. Voilà ce que je me reproche sans cesse. Mais est-ce ma faute, encore un coup ! Plus tard, si je vis, si tu vieillis, j’écrirai peut-être toute cette histoire qui n’en est même pas une. Alors elle nous paraîtra peut-être à nous-mêmes toute simple et toute naturelle. Vues à distance les choses prennent des proportions régulières et se couvrent d’une couleur normale. De près nous étions, au contraire, choqués de leur discordance et des tons criards qui les bigarraient. Sache donc une fois pour toutes que jamais je ne me suis moqué de toi (je ne me suis jamais moqué de personne si ce n’est de moi peut-être), et que tu n’as pas été ma dupe. Je crois n’en avoir encore fait aucune. Je l’ai quelquefois été au contraire. Me moquer de toi, et pourquoi ? Non, rassure-toi, rassure-toi et, si tu doutes de mon amour, ne doute pas du moins de mon respect. Le mot peut te paraître ridicule, mais il est d’une vérité intense et profonde. Oui, ton amour à toi m’inspire du respect parce qu’il me paraît singulièrement beau et singulièrement surnaturel. Tu m’accuses d’orgueil ; tout le monde me juge de même. Eh bien ! accepte cette confidence : avant toi, je n’ai pas été aimé. En secret, je n’en sais rien ; mais de fait, non, jamais. Tu es la première et la seule que j’aie vue m’aimer comme toi, d’une manière aussi douloureuse et partant aussi solide. Je t’aime avec les restes de mon coeur que d’autres amours ont dévoré jusqu’au dernier fil, et je m’émeus d’une commisération amère, d’une tendresse âcre, à sentir que je n’ai que cela pour satisfaire l’appétit de ton âme. Comme l’or est creux ; tu m’accuses. Accuses-en la vie elle-même, qui est un triste régal. Tu m’as ôté une opinion que j’avais : c’est qu’une femme ne pouvait s’éprendre de moi et garder cette manie longtemps, ce qui me semblait impossible. Mais j’aimerais mieux être resté dans cette conviction. Et pourtant je sens que t’ôter de moi ce serait m’ôter trop. Restes-y donc.

Je voulais te parler de mon voyage, mais j’aime mieux te parler de toi et de nous. À quoi cela m’avancera-t-il, ce voyage ? À être un peu plus triste cet hiver. Ah ! pas de soleil ! l’ombre est trop noire ensuite ! Je hume l’air, j’aspire l’odeur des aubépines et des ajoncs, je marche au bord de la mer, j’admire les bouquets d’arbres, les coins de ciel floconnés, les couchers de soleil sur les flots, et les goémons verts qui s’agitent sous l’eau comme la chevelure des Naïades, et le soir je me couche harassé dans des lits à baldaquin où j’attrape des puces. Voilà. Au reste, j’avais besoin d’air. j’étouffais depuis quelque temps. Tu me demandes si je suis plus heureux : mais, je ne me plains pas ; et si j’éprouve moins de désillusions : je n’en éprouve point. Franchement, j’en ai peu éprouvé dans la vie, étant né avec une provision médiocre d’illusions. Quand on compte sur peu, on est toujours étonné de ce qu’on trouve. Demain matin ou plutôt dans quelques heures (il est tard, tout dort, et toi aussi peut-être), nous partons pour Brest où nous ne devons arriver que dans quinze jours, après avoir fait près de quatre-vingts lieues à pied sur le bord de la mer. À Brest donc je t’écrirai, et j’espère une lettre plus longue.

Adieu, chère amie, adieu, je t’embrasse sur les yeux pour les essuyer s’ils pleurent.

Amitiés et souvenir de Max.

À LOUISE COLET. §

Saint-Brieuc, 7 juillet.

j’attendais une lettre à Brest ; rien. Serai-je plus heureux à Saint-Malo ? qu’y a-t-il donc ? Es-tu malade ? Que t’est-il arrivé ? Pourquoi ce silence ? Il fallait au moins m’en avertit ! Si tu crois que mon amour se soucie peu de toi, il serait généreux et juste toutefois de penser que mon amitié peut s’en inquiéter. As-tu voulu m’oublier par le silence ? Mais un mot au moins ! un mot qui me dise : «Je ne veux plus songer à toi, adieu.» Je n’aurais rien dit. Est-ce que ma dernière lettre t’a encore blessée ? t’a-t-elle froissée de nouveau ? Toute ma conduite envers toi est comme serait celle d’un chirurgien qui panserait ses malades avec des gantelets de fer aux mains. Toutes les fois que je m’approche de toi, je te déchire ; alors je recule et tu me rappelles — tu me rappelais du moins — et je reste, impuissant et triste, à contempler le mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger. Eh bien, oui, s’il y a dans mon coeur quelque chose de doux, c’est pour toi. Je te voudrais heureuse. l’homme tel que je le rêve pour toi, j’irais te le chercher au ciel s’il y était niché et s’il y avait une échelle pour y monter. Souvent maintenant, quand je marche silencieux pendant des heures entières, soit dans les sentiers de la campagne au milieu des blés, soit en poussant mes pas sur le sable, et que j’écoute les coquilles se casser sous mes souliers et la mer souffler sa cadence au large, ton idée me revient, elle me suit, elle m’accompagne. Je revois ton visage, je me demande ce que tu fais, ce que tu penses, si c’est l’heure où tu sors... et puis, comme, de toi, ma pensée revient sur moi-même, j’en deviens plus triste, plus sombre, j’en suis ému, et je m’ajoute : allons ! elle a peut-être fait tout à l’heure un beau vers, elle le relit avec enthousiasme, elle est heureuse, pour cette minute du moins ; que les autres lui coulent pareilles ! Si je te revoyais maintenant, il me semble que je t’expliquerais un tas de choses qui me viendraient et que tu comprendrais, et alors tu ne m’accuserais plus, tu ne pleurerais plus. Oh ! si je t’ai fait de la peine, si j’ai ouvert en toi, au lieu de cette source de joie que l’amour extrait des coeurs les plus arides, le lac morne des désespoirs latents, si, voulant t’appuyer sur moi pour y asseoir ton âme, tu n’as trouvé que douleur et amertume, si je t’ai menti enfin, si je te suis la désillusion de ce que tu croyais, ne m’en veux pas ! ne m’en veux pas ! Jamais je n’ai voulu te blesser ; jamais, même au fond, même dans le recoin obscur pour tous, je n’ai eu pour toi un mouvement méchant ; et si j’ai été dur, c’est que je suis malade, va. Souffrant, aigri, la vie m’éreinte comme un trot trop dur qui vous casse les reins. Il n’y a que seul que je ne souffre plus. Les meilleures affections m’irritent souvent démesurément. j’ai beau me retenir, il en sort trop. Je trouve que le monde a raison de me trouver intolérant ; mais il ne sait pas, en revanche, tout ce que je tolère sans rien dire. Adieu, mon amie, adieu. Je serai à Rennes dans dix jours, et revenu je ne sais quand. Veux-tu que je t’embrasse, hein ? Eh bien, si tu as peur que ça encore ne te remue, sur la main, et détourne la tête.

À ERNEST CHEVALIER. §

Saint-Malo, 13 juillet 1847.

j’ai reçu ici avant-hier ta lettre qui a voyagé, avant de m’arriver, de Croisset à Rouen, de Rouen à Croisset et dans plusieurs villes de la Bretagne. Nous sommes aux deux bouts de la France : toi dans la baie d’Ajaccio, moi dans celle de Saint-Malo ; toi en face de l’Italie, nous en face de l’Angleterre. Quoique ce pays soit fort beau, d’un chic âpre et superbe, j’aimerais mieux être de l’autre bord, auprès de cette vieille Méditerranée. Mais maintenant tout voyage m’est à peu près impossible : ma mère n’a plus que moi, que moi seul ; il y aurait cruauté à la quitter. Aussi la pauvre femme, ne pouvant se passer de moi, est venue (comme il en était convenu du reste) me rejoindre à Brest, et nous avons fait tous ensemble les bouts de route qu’il fallait faire en voiture, nous retrouvant ainsi et nous séparant quand il nous plaisait. Nous terminons (hélas !), Max et moi, un voyage qui pour n’être pas au long cours, ce que je regrette, a été une fort jolie excursion. Sac au dos et souliers ferrés aux pieds, nous avons fait sur les côtes environ cent soixante lieues à pied, couchant quelquefois tout habillés faute de draps et de lit, et ne mangeant guère que des oeufs et du pain faute de viande. Tu vois, vieux, qu’il y a aussi du sauvage sur le continent. Mais j’aime mieux la sauvagerie corse. Celle-là du moins a moins de puces et plus de soleil. Or, chaque jour, j’ai de plus en plus besoin de soleil ! Il n’y a guère que ça de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d’un Rambuteau inconnu !

En fait de monuments, nous en avons beaucoup vu, des celtiques ! et des dolmens ! et des menhirs ! et des peulvens ! Mais rien n’est plus fastidieux que l’archéologie celtique ; ça se ressemble d’une manière désespérante. En revanche, nous avons eu de beaux moments à l’ombre des vieux châteaux ; nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée, toute couverte d’herbes et parfumée par la senteur des genêts, et puis la mer, la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j’entends la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu’on veut, à penser tout haut à deux, et à marcher à l’aventure, en laissant derrière vous le temps passer sans plus s’en soucier que de la fumée de votre pipe qui s’envole.

Il paraît, toi, mon pauvre vieux ministère public, que tes amis les bandits t’embêtent toujours démesurément et que tu en as plein le cul, avant qu’un de ces beaux matins il ne t’arrive d’en avoir plein le dos ou plein la poitrine, ce que je ne souhaite nullement. Aux vacances enfin nous pourrons tailler une petite bavette et contempler réciproquement nos deux balles. Réponds-moi à Croisset où je serai dans environ trois semaines. j’y vais reprendre mon train de vie habituelle, mon grec et mes bouquins, mes savates et mon pantalon large.

Si la Corse te possède encore l’été prochain, tu auras l’honneur probablement d’y recevoir le jeune Maxime Du Camp, qui se propose de voir en même temps la Sardaigne. Je voudrais bien l’accompagner et tomber un beau matin dans ton parquet pour casser et briser tout, roter derrière la porte, renverser les encriers et ch… devant le buste de S. M. , faire enfin l’entrée du Garçon. À propos, pendant que j’y pense, connais-tu quelqu’un qui voudrait faire avec Paris le commerce de gourdes corses ? C’est un drôle de ma connaissance, M. Godillot, fondateur du bazar du voyage, qui voudrait lier des relations avec ce pays. Comme je lui ai dit que j’y avais été, que j’y avais un ami, il m’a prié de m’informer à qui s’adresser.

Adieu, mon cher Ernest, je t’embrasse.

À toi.

À LOUISE COLET. §

Pontorson, mercredi 1 heure [août].

Je t’envoie, ma chère amie, une fleur que j’ai cueillie hier au soleil couchant sur le tombeau de Chateaubriand. La mer était belle, le ciel était rose, l’air était doux, c’était un de ces grands soirs d’été, tout flambant de couleurs, d’une splendeur si immense qu’elle en est mélancolique. Un de ces soirs ardents et tristes comme un premier amour. La tombe du grand homme est sur un rocher en face des flots. Il dormira à leur bruit, tout seul, en vue de la maison où il est né. Je n’ai guère pensé qu’à lui tout le temps que j’ai passé à Saint-Malo, et cette idée de se préoccuper de sa mort et de se retenir sa place d’avance pour l’autre côté d’ici, qui me paraissait assez puérile, m’a semblé là très grande et très belle, ce qui m’a fait retourner cette question que je n’ai pas résolue «Y a-t-il des idées bêtes et des idées grandes ?» Cela ne dépend-il pas de leur exécution ?

Ton histoire de forçat m’a ému jusqu’à la moelle des os et hier, toute la journée, j’y ai rêvé avec une telle intensité, que j’ai repassé pas à pas par toute sa vie. Peut-être l’ai-je reconstruite telle qu’elle s’est passée. (Ainsi qu’il m’est arrivé de tomber juste en écrivant un chapitre d’entregent, comme on disait jadis, dialogues et poses, et avec une fidélité si exacte, quoique je n’avais rien vu de pareil, qu’un ami a failli s’en évanouir à la lecture, car il se trouvait que c’était son histoire. )

Mais, pour en revenir à notre homme, en voilà un qui doit trouver l’état social peu à son gré. Pauvre diable ! je me l’imagine le soir, à l’heure où ils rentrent tous, à six heures, quand on les fouille. Comme il doit rêver à Paris, à sa vie d’autrefois, aux théâtres qui s’ouvrent alors, aux quinquets de la rampe et à la femme qu’il a vue dans ce milieu et à cause de laquelle s’est ouvert son abîme !

Oui, j’aurais voulu le voir à Brest, et puis il y a toujours à profiter dans la société de ces hommes-là. Les gens qui méditent, c’est-à-dire les champignons intellectuels qui se pourrissent à leur place, comme moi, font bien de temps à autre d’approcher du feu. Ça leur fait jeter leur jus, ils n’en sont que plus secs après.

La contemplation d’une existence rendue misérable par une passion violente, de quelque nature qu’elle soit, est toujours quelque chose d’instructif et de hautement moral. Ça rabaisse, avec une ironie hurlante, tant de passions banales et de manies vulgaires que l’on est satisfait en songeant que l’instrument humain peut vibrer jusque-là et monter à des tons si aigus.

Mais ce qui m’a touché aussi, c’est toi recevant sa lettre et croyant qu’elle était de moi. Oh ! j’ai compris cela, va, et ce que tu as ressenti. Je t’embrasse sur le coeur pour la peine que tu as eue.

Il y a malentendu entre nous deux. Il me semble que successivement je t’avais dit que j’attendrais de tes lettres à Brest, à Saint-Malo, à Rennes. Ainsi je serai encore à Rennes dans quatre ou cinq jours, puis à Fougères, à Caen et à Trouville. Je reviendrai à Croisset pour regretter mon voyage, comme cela arrive toujours. Je vais tâcher, cet hiver, de travailler assez violemment. j’ai à lire Swedenborg et sainte Thérèse. Je recule mon Saint Antoine. Ma foi, tant pis. Quoique je n’aie jamais compté faire là-dessus quelque chose de bon, plutôt ne rien écrire que de se mettre à l’oeuvre à demi préparé.

Je suis curieux de voir ton drame. Quand comptes-tu le présenter ? Puisque nous en sommes sur le métier, je vais te donner ce qui s’appelle un conseil d’ami, et d’ami qui connaît ce dont il parle, hélas ! Si Beauvallet vient à Rouen et qu’il y joue ta Charlotte Corday, je crois, vu l’intelligence de mes chers concitoyens, qu’il fera, comme on dit, un four, c’est-à-dire qu’il n’y viendra personne ou qu’on sifflera. Que Beauvallet interroge tous ses camarades ; s’ils sont sincères, et qu’ils lui disent le contraire, je veux bien que le Diable m’étouffe. d’abord

1° Tout ce qui est vers est sifflé à Rouen ; 2° tout ce qui est beau ; 3° les cochonneries seules réussissent.

Voilà mon opinion, et ancrée si avant dans mon individu que, si jamais je faisais quelque chose pour la scène, je défendrais qu’on le jouât sur le théâtre du pays qui me donna le jour.

Quant à mon voyage, nous avions commencé à l’écrire, mais cette façon d’aller nous eût demandé six mois et trois fois plus d’argent que nous n’en avons. Or c’est encore une plaie que je t’ai cachée, mais qui est vive chez moi, que celle-là ! Combien de temps irai-je encore ? Au diable l’avenir.

n’importe, il est toujours ennuyeux de ne pouvoir vivre à sa guise. l’histoire de Pétion et du praticien sont deux histoires embêtantes ; on n’aime pas ça ; nous en avons été fâchés pour toi.

À propos, quelles sont donc les révélations de l’Institutrice ? Je flaire du drôle.

Adieu, à toi.

Ex Imo.

À LOUISE COLET. §

Mardi soir.

Merci, merci de ta lettre de dimanche ! j’en ai ressenti dans l’âme un bien inouï, et j’ai eu pour toi un élan de tendresse qui m’a porté vers toi tout entier.

Mentalement, je me suis jeté dans tes bras, sur ton coeur ; j’aurais voulu y être ! Ne me juge pas sur l’apparence. Contrairement à beaucoup qui sont moins qu’ils ne paraissent, je suis peut-être plus que le dehors ne dit.

Ce que je ferai de ton amour, «de ce pauvre amour» ? Mais je le garde, mais j’y compte. Tâche qu’il ne te fasse pas tant de mal à toi ; voilà ce que je demande et ce que je désire. Modère cette violence de passions, cet emportement de caractère qui t’a fait déjà tant souffrir ; fais-toi vieille pour ma vieillesse.

Si je te parais si dur, c’est qu’on a beaucoup frappé sur moi et que j’ai du cal à quantité d’endroits sensibles. Si je te semble si froid, c’est que j’ai bien brûlé déjà et qu’il n’est pas étonnant que le charbon ne flambe plus si fort. Maintenant surtout j’ai plusieurs choses fâcheuses qui me surviennent. j’ai mal aux nerfs par moments (c’est la maladie des gens sensibles pourtant !). Un ami, dont je t’ai peu parlé parce que nous ne nous voyons guère maintenant — il m’a quitté, il s’est marié — et que j’ai démesurément aimé dans ma jeunesse et auquel je porte un attachement profond, est malade d’une maladie incurable. Je le vois qui va se mourir. j’ai beaucoup vécu avec lui, et si jamais j’écris mes Mémoires, sa place, qui y sera large, ne sera guère qu’un grand côté de la mienne. Et puis, et puis, des ennuis d’intérieur fort tristes et, pour bouquet, des dettes.

Avec tout cela, je lis sainte Thérèse et le docteur Strauss. j’ai des envies poignantes d’aller vivre hors la France. Il me revient par bouffées des besoins de pérégrinations démesurées. «Ah ! qui me donnera les ailes de la colombe ?», comme dit le psalmiste. Si je les avais, les ailes de la colombe, j’irais vers toi, chère et bonne amie, oui j’irais, quand ce ne serait que pour toi. Mais ce serait pour moi aussi, car je te désire souvent et je pense à toi tous les jours. Si tu savais comme je suis enchaîné ici ! Oh ! les tyrannies douces !

Pourquoi, quand nous sommes ensemble, nos caractères et nos idées se heurtent-ils toujours ? Il y a là quelque chose qui ne dépend pas de nous et qui est amèrement fatal. Nous essayerons de nous y prendre mieux, n’est-ce pas ?

Que je t’embrasse pour ton bon amour, pour ton bon coeur. n’aie plus de ces colères qui m’affligent et qui m’irritent. Adieu. Un long baiser sur tes seins.

À toi.

À LOUISE COLET. §

Croisset. Vendredi soir, 11 heures [août 1847].

j’ai envoyé tantôt à Rouen chercher le paquet que tu m’y avais adressé. Heureusement que tu n’y avais pas intercalé de billet, il eût été probablement lu et alors !... En aurais-je eu à subir de ces aimables plaisanteries !...

Je lirai les lettres de M. de Praslin. Le peu que j’en connais me paraît curieux. j’y ai été frappé d’une chose, c’est que ces lettres m’ont rappelé par place la couleur des tiennes. Tu vas rire, mais ce rapprochement, quelque fin qu’il soit, m’a sauté aux yeux par sa justesse. Il faut croire que le rapprochement n’ira pas plus loin, et que je ne t’assassinerai jamais. Mais qui sait ? n’importe, ce serait drôle.

C’était, après tout, un homme de moeurs aimables que M. de Praslin, mais il n’aimait pas les grosses femmes.

Dis-moi donc quels étaient ces détails que l’on a omis à dessein dans la publication de cette affaire et qu’est-ce que c’était que ce liquide répandu sur les draps de la duchesse. Dans ta lettre qui était adressée à Fougères, tu me parlais de révélations curieuses de l’institutrice. Quelles sont-elles ?

j’ai feuilleté le livre de Thoré. Quel bavardage ! que je m’estime heureux de vivre loin de tous ces gaillards ! quelle fausse instruction ! quel placage, quel vide ! Je suis las de tout ce qu’on dit sur l’Art, sur le Beau, sur l’idée, sur la forme ; c’est toujours la même chanson, et quelle chanson ! Plus je vais et plus j’ai en pitié tous ces gens-là et tout ce qu’on fait maintenant. Il est vrai que je passe maintenant toutes mes matinées avec Aristophane. Voilà qui est beau et verveux et bouillant. Mais ce n’est pas décent, ce n’est pas moral, ce n’est même pas convenable ; c’est tout bonnement sublime.

Du haut de l’Arc de Triomphe, les Parisiens, même ceux qui sont à cheval, ne paraissent pas grands. Quand on est huché sur l’antiquité, les modernes non plus ne vous semblent pas fort élevés de stature. Quand je me sonde là-dessus, je ne crois pas qu’il y ait chez moi sécheresse ni endurcissement, à cette restriction graduelle de mes admirations. À mesure que je me détache des artistes, je m’enthousiasme davantage pour l’Art. j’en arriverai pour mon propre compte à ne plus oser écrire une ligne, parce que, de jour [en jour] je me sens de plus en plus petit, mince et faible. La Muse est une vierge qui a un pucelage de bronze, et il faut être un luron pour... [sic].

Non l’épouvante du pauvre artiste devant la beauté, si c’est impuissance, n’est ni dureté, ni scepticisme. La mer paraît immense vue du rivage. Montez sur le sommet des montagnes, la voilà plus grande encore. Embarquez-vous dessus, tout disparaît ; des flots, des flots ! Que suis-je, moi, dans ma petite chaloupe ? «Préservez-moi, mon Dieu, la mer est si grande et ma barque est si petite !» C’est une chanson bretonne qui dit cela, et je le dis aussi en songeant à d’autres abîmes.

Du Camp n’a pu et n’aurait pu aller chez toi pour prendre ta commission. Revenu à Paris, il est parti de suite pour Vichy d’où il doit être revenu le soir même, et je l’attends ici demain à dix heures du soir. Nous allons passer un mois ensemble à écrire notre voyage que nous avions commencé en route.

Je vais demain voir cet ami malade dont je t’ai parlé. Il est pire ; ça m’assombrit un ami qui meurt c’est quelque chose de vous qui meurt.

Adieu, chère amie, je t’embrasse tendrement, à toi.

Tu ferais bien, pour tes maux de coeur, d’aller à la campagne, chez ces bons bourgeois. Prends beaucoup de bains tièdes, fais-toi soigner et bois de la camomille.

Adresse-moi les lettres que tu m’écriras au nom de Du Camp.

À LOUISE COLET. §

[26 août] – La Bouille.

j’avais pensé à prétexter une course à Rouen et à aller à Paris pour ta fête, mais il m’eût fallu pour cela être absent deux jours (vu l’heure des bateaux), temps qui eût été un peu long pour faire une simple visite. Quant à venir ici, il n’y faut pas songer. Le pays consiste en une douzaine de maisons sur le quai ; il n’y a pas d’endroit où se voir. Patience donc, mon pauvre coeur ; cet hiver j’espère aller passer une quinzaine à Paris. Je pourrais à la rigueur m’en passer (c’est pour consulter quelques livres à la Bibliothèque royale, dont j’ai besoin) ; mais je saisirai ce prétexte.

Présentement donc, je n’avise pas comment nous voir. Peut-être dénicherai-je quelque chose, mais ça me paraît difficile, vu un tas de choses que je t’expliquerai, et qui sont aussi pénibles qu’ennuyeuses.

Merci de tes offres, merci de ton dévouement, mais je n’ai maintenant besoin de rien. Dans un avenir qui est peu éloigné peut-être, je serai sans doute sans le liard, ce dont je me moque complètement. Quand j’en serai là, si j’y viens, je ne souffrirai plus sans doute de beaucoup de choses qui me feraient souffrir maintenant. Mais quant à gagner de l’argent, non ! non ! et à en gagner avec ma plume, jamais ! jamais !

Je n’en fais pas le serment, parce que l’on a l’habitude de violer les serments ; mais je dis seulement que cela m’étonnerait fort, vu que le métier d’homme de lettres me répugne prodigieusement.

j’écris pour moi, pour moi seul, comme je fume et comme je dors. C’est une fonction presque animale, tant elle est personnelle et intime.

Je n’ai rien en vue, quand je fais quelque chose, que la réalisation de l’idée, et il me semble que mon oeuvre perdrait même tout son sens à être publiée. Il y a des animaux qui vivent dans la terre et des plantes que l’on ne peut pas cueillir et que l’on ignore. Il y a peut-être aussi des esprits créés pour les coins inabordables. À quoi servent-ils ? À rien ! Ne serais-je pas de cette famille ?

Quoi qu’il en soit, je m’inocule sainte Thérèse et je commence à lire Aristophane en grec.

Parle-moi de tes affaires littéraires. Quand penses-tu avoir fini ton drame ? etc. , etc.

Je ne t’en écris pas plus long ce soir, car je suis excédé par un mal de dents et un mal d’oreilles qui m’ont agacé toute la journée. Quelle sotte mécanique que la nôtre !

Adieu, chère amie, mille tendresses pour ton coeur, mille caresses pour ton corps.

À LOUISE COLET. §

Dimanche, 11 heures du soir.  [La Bouille, 29 août. 1847].

Non, je suis encore ici à La Bouille et ta lettre écrite mercredi au soir et timbrée de Paris du 26 ne m’a été renvoyée que hier dans la matinée. Mais, Dieu merci, à la fin de cette semaine nous déménageons ; aussi tu peux m’écrire à Croisset. À propos de lettre il me semblait que je t’avais répondu, relativement à celle de Fougères, que je l’avais reçue ; sois sans crainte.

Tant mieux pour toi que l’officiel soit enfin parti. Il y a des gens dont la présence étouffe. Je suis aise pour toi de ce débarras. Ce ne sont pas en effet les grands malheurs qui sont à craindre dans la vie, mais les petits. j’ai plus peur des piqûres d’épingle que des coups de sabre. De même qu’on n’a pas besoin à toute heure de dévouements et de sacrifices, mais qu’il nous faut toujours, de la part d’autrui, des semblants d’amitié et d’affection, des attentions et des manières enfin. j’éprouve la vérité de ceci fort cruellement dans ma famille, où je subis maintenant tous les embêtements, toutes les amertumes possibles. Ah ! le désert ! le désert ! une selle turque ! un défilé dans la montagne et l’aigle qui crie dans un nuage ! As-tu vu quelquefois en te promenant sous les falaises, appendue au haut d’un rocher, quelque plante svelte et folâtre qui épanchait sur l’abîme sa chevelure remuante ? Le vent la secouait comme pour l’enlever, et elle se tendait dans l’ait comme pour partir avec lui. Une seule racine imperceptible la clouait sur la pierre, tandis que tout son être semblait se dilater, s’irradier à l’entour pour voler au large. Eh bien, que le vent plus fort un jour l’emporte, que deviendra-t-elle ? Le soleil la séchera sur le sable, la pluie la pourrira en lambeaux. Moi aussi je suis attaché à un coin de terre, à un point circonscrit dans le monde, et plus je m’y sens attaché, plus je me tourne et me retourne avec fureur du côté du soleil et de l’air (Tu m’accuses dans ton coeur de n’avoir pas même le désir de te voir. Mais quand même tu ne serais pas toi, n’importe d’où il me viendrait, crois-tu qu’un peu d’amour ne me serait pas bon ?) et je me demande : quand tout lien sera brisé, quand j’aurai donné sur ma ville la malédiction de l’adieu, où irai-je ?

Si tu savais, après tout, quelle est ma vie ! Quand je descends le soir après une journée de huit heures de travail, la tête remplie de ce que j’ai lu ou écrit, préoccupé, agacé souvent, je m’assois, pour manger, en face de ma mère qui soupire en pensant aux places vides, et l’enfant se met à crier ou à pleurer ! Souvent, maintenant, elle a, dans ses indispositions, des attaques de nerfs, mêlées d’hallucinations comme j’en avais ; et c’est moi qui suis là, méthode peu curative pour mon propre compte ; et pour finir c’est mille autres choses encore.

Mon frère et sa femme se conduisent à peu près aussi indélicatement que possible. j’ai pris le parti d’avaler tout pour faire croire aux autres que les pilules sont bonnes, mais il y en a de dures à digérer. Tout ça me fournit par moments des aspects très grotesques que je me plais à étudier ; c’est une compensation au moins. Et enfin mon beau-frère est revenu tout à coup d’Angleterre dans un état mental déplorable. Il joue avec son enfant de manière à la tuer (ce à quoi je m’attends) et ma mère est dans des angoisses perpétuelles, de sorte qu’il faut toujours être là, ou avec lui, ou avec elle, ou avec eux.

Je ne sais pas pourquoi je me suis laissé aller à te parler de ces misères, pauvre ange, comme si tu n’avais pas assez des tiennes. Causons de toi plutôt. Quand ton drame est-il enfin fini ? Quand réunis-tu ton Comité pour le lui lire ? Comptes-tu toujours sur Rachel ?

Tu vas aller à la campagne avec Henriette. Je pense souvent à cette enfant. Il me semble qu’elle m’est quelque chose et que je lui suis un peu parent.

Je lui souhaite le grand gazon et des papillons.

Tu me demandes si j’ai lu l’affaire Praslin. Par fragments. C’est toujours moins canaille que les autres scandales, puisque c’est le mot, et ça m’a fait plaisir, en ce sens que j’y ai vu que l’homme n’était pas encore mort, et que l’animal, malgré les habits dont on le couvre, la cage où on le met et les idées qu’on lui fourre, restait toujours avec ses vieux instincts naturels de bassesse et de sang.

On a beau, depuis qu’on fait des civilisations, vouloir fausser la lyre humaine. On en hausse ou monte bien quelques cordes, mais elle reste toujours complète.

Adieu, pauvre chérie, un bon baiser. Place-le où tu voudras, et qu’il y reste.

À LOUISE COLET. §

La Bouille. Vendredi soir.

Je reçois de Croisset votre lettre d’avant-hier. Encore des larmes, des récriminations et, ce qui est plus drôle, des injures. Et tout cela parce que je ne suis pas venu à un rendez-vous que je n’avais pas promis.

Vous me direz qu’il était entendu tacitement entre nous que je devais m’y rendre. Mais si je n’ai pu, s’il existait des motifs que vous ne pouviez connaître ? Alors que dans la colère égoïste de votre amour vous m’envoyez de si belles choses ! S’il y avait des obstacles enfin, des obstacles insurmontables... n’importe, n’est-ce pas ? Vous vous souciez fort peu de tout ce qui m’arrive. qu’importe l’état où je suis ? Du moment que je ne quitte pas tout pour vous, j’ai tort, j’ai tort, et toujours tort.

Ah Louise ! vous dites que vous me plaignez. Eh bien, je vous plains aussi, car vous m’avez appris une triste chose c’est qu’il y a tout autant d’amertume et de misères dans l’amour heureux que dans l’amour dédaigné.

Goutte à goutte, vous me les avez toutes distillées de façon, je vous jure, à n’en pas perdre le souvenir. Vous ne voulez pas du sentiment que j’ai pour vous, de cette pitié insultante qui ne provient, selon vous, que du remords. Ah ! vous parlez à un sourd. Je ne crois pas au remords. C’est un mot de mélodrame que je n’ai jamais cru vrai.

Vous déclarez que je devais au moins vous envoyer des fleurs le 29 juillet ! Vous savez bien que je n’admets pas davantage les devoirs. Vous frappez mal, en voulant frapper trop fort. Je ne ris pas de tout cela cependant comme vous le présumez, car je ne ris plus et pour cause ! Depuis quinze jours surtout, j’ai éprouvé de telles choses que j’en ai perdu l’habitude, pour le moment du moins. Cela reviendra peut-être.

Il me semble pourtant que la lettre que je vous ai écrite de Saint-Malo était affectueuse et bonne. Il paraît que non. Je me trompe peut-être.

Vous êtes comme les autres après tout, comme tout le monde. j’ai beau faire tout ce que je peux, je blesse toujours. Et moi ? Ah, mais, on suppose toujours que non. C’est comme un homme qui en tombant d’un clocher en écrase un autre dans sa chute : on plaint beaucoup celui qui a été écrasé, mais celui qui, en écrasant, a été brisé du coup, ah, bah ! c’était sa faute !

Quant à la lettre de Fougères, je ne l’ai pas reçue. j’avais dit qu’on la fît suivre à Trouville. À Trouville elle n’y était pas. j’ai écrit hier pour la ravoir. Je suis revenu vite, en toute hâte, et je n’ai pu par conséquent l’avoir. Nous sommes revenus quinze jours plus tôt que nous ne le devions primitivement, ma mère m’ayant écrit de revenir le plus tôt possible. Le pays est accablé de maladies d’enfants. Elle a fui de Croisset et s’est logée ici dans un taudis où j’ai le bonheur d’être. d’un moment à l’autre je m’attends à voir son enfant crever comme un pétard. j’y crois parce que je le redoute et que les choses que je crains ont l’habitude de se réaliser. Voilà pourquoi Max est revenu si vite à Paris, et juste le 29, sans qu’il y eût pour cela la moindre intention ironique, soyez-en bien sûre. Je n’ai pas le coeur à l’ironie, vu le pétrin où je suis plongé. Tout me craque dans les mains pour le quart d’heure, parents, amis, argent, et vous, vous sur qui je comptais toujours !

Vous me demandez un oubli absolu. Je pourrais vous en donner les marques ; mais que cela soit, au fond, non... Vous n’avez pu vous résigner à m’accepter avec les infirmités de ma position, avec les exigences de ma vie. Je vous avais donné le fond. Vous voulez encore le dessus, l’apparence, les soins, l’attention, les déplacements, tout ce que je me suis tué à vous faire comprendre que je ne pouvais vous donner.

qu’il en soit comme vous voudrez ! Si vous me maudissez, moi je vous bénis et toujours mon coeur remuera à votre nom.

Vous croyez que je n’ai pas non plus fêté l’anniversaire mercredi et que je n’y songeais pas. Adieu.

À LOUISE COLET. §

Jeudi soir [Croisset, fin septembre 1847.]

j’ai été malade tous ces jours-ci, ma chère amie. Mes nerfs m’ont repris. j’ai eu une attaque, il y a une huitaine, et j’en suis resté passablement malaise et irrité. Le travail que je fais maintenant — j’écris enfin, chose rare chez moi — ne contribue pas peu non plus à me mettre dans un état peu normal. Voilà pourquoi je n’ai pas répondu à ta lettre, encore moins aimable que les autres, mais j’ai assez de bourrasques aussi pour tolérer les orages chez les autres. Convenons que l’homme (ou la femme ; l’un et l’autre vaut mieux) est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne. Il y a des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le dîner des envies de vomir. La vie après tout n’est-elle pas une indigestion continuelle ? Je te renverrai d’ici à peu les papiers Praslin. Je ne les ai pas lus, car M. et Mme Praslin m’assomment également. Mais quelque chose de sublime, c’est le discours du sieur Pasquier. Est-ce fin ? Miséricorde ! Quelle honnêteté de sentiments ! Quelle bénignité de style ! Ô pair de France, que nos morales et nos littératures diffèrent !

Nous sommes occupés maintenant à écrire notre voyage et, quoique ce travail ne demande ni grands raffinements d’effets ni dispositions préalables de masses, j’ai si peu l’habitude d’écrire et je deviens si hargneux là-dessus, surtout vis-à-vis de moi-même, qu’il ne laisse pas que de me donner assez de souci. C’est comme un homme qui a l’oreille juste et qui joue faux du violon ; ses doigts se refusent à reproduire juste le son dont il a conscience. Alors les larmes coulent des yeux du pauvre racleur et l’archet lui tombe des doigts...

Quand ce livre sera fini (dans six semaines environ), ce sera peut-être drôle à cause de sa bonne foi et de son sans-façon ; mais bon ? Au reste, comme nous le ferons recopier pour en avoir chacun un exemplaire, tu pourras le lire si tu veux.

Voilà bientôt le mois d’octobre. Quand est-ce que les Français rouvrent ? Quand présentes-tu ton drame ? Je suis fort impatient de cela. Si je ne veux pas de bruit pour moi (faisant un peu peut-être comme le renard ?), si de jour en jour j’en deviens plus reculé, plus insoucieux et plus insensible, toute ma vanité s’est reportée sur les autres.

Oh, pauvre amie, si l’on t’applaudit bien, crois-tu que les bravos ne retentiront pas encore plus fort dans mon coeur que dans la salle ?

Adieu. Sur le front un long et tendre baiser. À toi.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Sans date.

Je vous aurais répondu plus tôt, ma chère amie, si je n’étais tellement harassé de ma Bretagne (que j’ai grand hâte de finir) que je ne suis guère en état d’écrire même un bout de lettre. Répondez-moi, je vous prie. Comment va votre santé d’abord, et le drame ensuite ? Quant à moi, les nerfs me tourmentent toujours un peu, et de plus j’ai pour le moment un rhumatisme dans le cou, qui me donne un air assez ridicule. Mais tout cela serait peu de chose sans le style, qui me gêne beaucoup plus que toutes les maladies du monde. Voilà trois mois et demi que j’écris sans discontinuer du matin au soir. Je suis à bout de l’agacement permanent que cela me procure, dans l’impossibilité incessante où je me trouve de rendre. Les bourgeois auront beau dire, cette crème fouettée n’est pas facile à battre. Plus je vais, et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j’entrevois le vide de celles que j’avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela ravive au contraire l’indomptable fantaisie que j’ai d’écrire.

Vous parlez de la Cléopâtre de Mme de Girardin. j’ai lu cette ratatouille et je trouve que votre jugement est encore bien favorable sur elle. Où diable aussi s’aller attaquer à des sujets pareils ? Il y a des idées tellement lourdes d’elles-mêmes qu’elles écrasent quiconque essaie de les soulever. Les beaux sujets font les oeuvres médiocres.

Byron a échoué à Sardanapale. Quel est le peintre qui rendra la figure de César ? Et puis il a été donné à l’antiquité de produire des êtres qui ont, du fait de leur seule vie, dépassé tout rêve possible. Ceux qui les veulent reproduire ne les connaissent pas ; voilà ce que ça prouve. Quand on est jeune, on se laisse tenter volontiers par ces resplendissantes figures dont l’auréole arrive jusqu’à vous ; on tend les bras pour les rejoindre, on court vers elles... et elles reculent, elles reculent, elles montent dans leurs nuages, elles grandissent, elles s’illuminent et, comme le Christ aux apôtres, vous crient de ne pas chercher à les atteindre.

Je suis curieux de voir les remarques du Philosophe sur votre drame (et le drame lui-même, bien entendu). C’est un homme de goût, dans ce qu’il écrit du moins, et auquel il me semble que j’aurais confiance. Ne négligez rien, travaillez, refaites et ne laissez là l’oeuvre que lorsque vous aurez la conviction de l’avoir amenée à tout le point de perfection qu’il vous était possible de lui donner. Le génie n’est pas rare maintenant, mais ce que personne n’a plus et ce qu’il faut tâcher d’avoir, c’est la conscience.

Je relis maintenant Don Quichotte dans la nouvelle traduction de Damas Hinard. j’en suis ébloui, j’en ai la maladie de l’Espagne. Quel livre ! quel livre ! comme cette poésie-là est gaiement mélancolique !

Le temps est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l’ennui. j’ai pour horizon, toute la journée, en travaillant, les pains de sucre de la boutique d’un épicier. Mon Dieu, que la vie est bête !

Vous ne me dites pas si l’officiel est toujours le même insupportable personnage ? Après ne pas vivre avec ceux qu’on aime, le plus grand supplice est de vivre avec ceux que l’on n’aime pas, c’est-à-dire avec plus des trois quarts du genre humain.

Adieu, ma chère Louise. Je vous embrasse tendrement sur le coeur. À vous.

À LOUISE COLET. §

[Croisset], vendredi minuit.

Tu as été malade, chère amie ; tu as souffert. Dois-je regretter de n’avoir pas été là ? j’aurais peut-être calmé tes douleurs. Peut-être, hélas, les aurais-je augmentées, puisque j’en suis la cause. Tâche de ne pas te plaire à la douleur ; elle a son charme comme tout ce qui est fort. Les fascinations de la tristesse ne sont pas moins dangereuses que celles du bonheur ; elles attirent même davantage. Tu me parles d’espèces d’hallucinations que tu as eues ; prends-y garde. On les a d’abord dans la tête, puis elles viennent devant les yeux. Le fantastique vous envahit, et ce sont d’atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l’est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler.

La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience. Je ne vais pas non plus parfaitement bien, mais la machine est bonne, et, quoique les rouages grincent, faite pour durer longtemps. Je deviens de plus en plus sombre, de plus en plus âcre et hargneux. Je suis insupportable, je le sens. Tout me blesse et me froisse ; j’aurais besoin de quitter tout, d’aller vivre ailleurs, d’aspirer une bonne bouffée d’air. Il me faudrait de la brise. j’ai besoin de voir des arbres à grande chevelure et de chevaucher sur une grande route d’Asie, en plein soleil, dans de la lumière rouge. De même qu’on prend des bains sans être sale, une grande lessive intérieure me serait utile.

Tu crois que j’aime beaucoup l’étude et l’art parce que je m’en occupe. Si je me sondais bien, peut-être ne découvrirais-je à cela pas autre chose que de l’habitude. Je ne crois seulement qu’à l’éternité d’une chose, c’est à celle de l’illusion, qui est la vraie vérité. Toutes les autres ne sont que relatives.

Ne me traite plus d’égoïste, même dans ton coeur. Je voudrais l’être, voilà tout. Fasse le ciel que j’y arrive !

Tu m’aimes toujours. Merci de tant d’amour ; il y a de quoi en combler un coeur avide. Il y a des trésors devant lesquels on s’assoit mélancolique, en songeant qu’ils ne sont pas faits pour nous. Qui est-ce qui a pensé à vouloir boire la mer ? Mais on vide un verre ! Tu m’as jugé trop grand, enfant. Si tu m’eusses vu comme me voit tout le monde, tu aurais passé près de moi sans me regarder, ou tu m’aurais quitté sans peine. Mais je ne te quitterai pas le premier. Pense toujours à moi, mais tâche de me juger, et ton esprit se vengera de ton coeur.

Pour moi, coeur et esprit t’aiment d’une façon étrange et malheureusement tournée.

Adieu, un baiser sur ton beau front.

À LOUISE COLET. §

Nuit du samedi, 2 h. [Croisset, octobre 1847].

j’ai remis hier moi-même au chemin de fer un paquet contenant les papiers Praslin, le livre de Thoré et La Jeunesse de Gœthe. Tu as dû le recevoir hier ou aujourd’hui. Je t’eusse envoyé tout cela plus tôt, mais j’ai préféré faire ma commission moi-même pour qu’elle fût mieux faite ; et comme je ne vais presque jamais à Rouen, voilà la cause de ce retard dont, au reste, je te demande pardon.

Comment vas-tu, chère amie ? Que devient le corps, et l’âme ? Pégase et le pot-au-feu ? je veux dire l’Art et la vie. j’ai été assez vexé pour toi de l’engrossement de Rachel. Que décides-tu ? Si j’ai un conseil à te donner, c’est d’attendre qu’elle ait pondu son enfant pour lui donner le tien. On n’a presque pas d’exemple d’une pièce jouée par elle qui soit tombée. Si sans elle ton oeuvre triomphe, avec elle le succès sera plus complet ; si elle doit échouer, son aide la fera toujours vivre quelque temps. Je n’ai d’ailleurs, quand j’y réfléchis, et j’y rêve souvent, rien de vraiment solide à te communiquer là-dessus. Consulte les gens habitués aux chances dramatiques. En fait de succès et de chutes à prédire, je n’y entends goutte. j’aurais en poche l’Hamlet de Shakespeare et les Odes d’Horace, que j’hésiterais à les publier. Mais tout le monde n’est pas tenu d’avoir sur l’intelligence du public le préjugé que j’en ai. Tu me demandes des renseignements sur notre travail à nous deux, Max et moi. Sache donc que je suis harassé d’écrire. Le style, qui est une chose que je prends à coeur, m’agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge. Il y a des jours où j’en suis malade et où, la nuit, j’en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa vie à s’user sur des mots et à suer tout le jour pour arrondir des périodes ! Il y a des fois, il est vrai, où l’on jouit démesurément ; mais par combien de découragements et d’amertumes n’achète-t-on pas ce plaisir ! Aujourd’hui, par exemple, j’ai employé huit heures à corriger cinq pages, et je trouve que j’ai bien travaillé. Juge du reste ; c’est pitoyable. Quoi qu’il en soit, j’achèverai ce travail qui est, par son objet même, un rude exercice, puis l’été prochain je verrai à tenter Saint Antoine. Si ça ne marche pas dès le début, je plante le style là, d’ici à de longues années. Je ferai du grec, de l’histoire, de l’archéologie, n’importe quoi, toutes choses plus faciles enfin. Car je trouve trop souvent bête la peine inutile que je me donne.

Voici donc ce que nous faisons. Ce livre aura XII chapitres. j’écris tous les chapitres impairs, 1, 3, etc. , Max tous les pairs. C’est une oeuvre, quoique d’une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions, de pure fantaisie et de digressions. Écrivant dans la même pièce, il ne peut se faire autrement que les deux plumes ne se trempent un peu l’une dans l’autre. l’originalité distincte y perd peut-être. Ce serait mauvais pour toute autre chose, mais ici l’ensemble y gagne en combinaisons et en harmonie. Quant à le publier, ce serait impossible. Nous n’aurions, je crois, pour lecteur que le procureur du roi, à cause de certaines réflexions qui pourraient bien ne lui pas convenir. Quand il sera recopié et corrigé, je te prêterai mon exemplaire. Si ça t’ennuie tu ne le liras pas, mais je te prierai de ne pas le jeter au feu ; c’est une faiblesse.

j’irai à ta pièce, comme je te l’avais promis, il me semble, et comme tu m’y invites. Doutes-tu du tressaillement que j’aurai au lever du rideau ? j’irai de toute façon et n’importe comment, à moins d’impossibilité dont je ne puis prévoir même l’hypothèse.

j’ai été dégoûté, quoique je me dégoûte de peu de choses, du tableau de Phidias avec Durasko et la catin d’iceluy. Ça m’a paru platement sale.

Adieu, ma vieille amie.

Dis-moi que tu es sinon heureuse, du moins calme. Le bonheur est un mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie. Mais il y a des paix sereines qui l’imitent et qui sont supérieures peut-être.

Adieu encore, je te serre tendrement les mains, en dedans, et je t’embrasse sur l’âme. À toi.

À LOUISE COLET. §

Mardi, minuit [Croisset, octobre 1847].

Je n’ai rien compris à ce que tu me dis, chère amie, relativement aux livres que je t’ai envoyés. Ne m’avais-tu pas demandé La Jeunesse de Goethe ? Tu m’avais écrit que tu n’en avais pas d’autre exemplaire, et que tu avais besoin de cet ouvrage. Encore une faute que j’ai faite ! À ce qu’il paraît qu’il est écrit dans le livre du destin que la plus insignifiante de mes actions te doit causer du chagrin ou de l’embarras. j’ai beau faire ou ne pas faire, c’est tout un.

Quand je ne t’écris pas, tu trouves que je t’oublie ; quand je t’écris, je te blesse. Que j’agisse ou que je me tienne tranquille, je te déchire !... Ce n’est pas toi que j’accuse, c’est une réflexion que je fais et que malheureusement je trouve très juste.

Est-ce que l’officiel est sans cesse sur ton dos et empeste toujours ta vie de sa présence ? C’est le plus grand supplice que l’on puisse endurer que de vivre avec des gens qu’on n’aime pas. j’ai connu peu d’êtres dont la société ne m’ait inspiré l’envie d’habiter le désert. Pardon, pauvre amie, de t’avoir encore causé du désagrément par ce maudit envoi de livres ! Mais pouvais-je prévoir cela ?

j’ai reçu hier un mot de Phidias pour réclamer l’argent du buste de mon père, que la commission ne lui envoie pas (car on ne s’est pas encore décidé sur la place). Il me dit dedans : «La Muse va faire jouer un drame au Français ; viendrez-vous l’applaudir ?» Certainement j’irai ; mais est-ce qu’il y a du nouveau ? Est-il reçu ? Quand le joue-t-on ? qu’est-ce que ça veut dire ?

Si j’avais quatre sous, j’irais à Paris le mois prochain. j’ai absolument besoin de quelques renseignements que je ne peux trouver qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais pour aller à ta pièce je vendrais plutôt mes bottes, j’irais plutôt à pied.

Il est triste de n’être pas libre, de ne pouvoir aller où l’on veut et que la fortune toujours nous lie les pieds. l’hippogriffe, c’est l’argent ! À mesure que je vais, pourtant, je me fais à l’idée de la misère et, par anticipation, je m’y habitue. Autrefois j’avais là-dessus des désirs fort beaux, féconds et d’où sortaient parfois de grandes choses, comme il en jaillit de toute aspiration démesurée. Je vois que je me modère ; j’en arrive à souhaiter presque le confortable. Cent mille livres de rente, comme tout le monde, de quoi vivre enfin ! C’est bien canaille ! Ne ris pas de cette confidence, et ne me méprise pas pour te l’avoir faite. Elle touche à des choses de mon intérieur très profondes.

j’aurai fini La Bretagne dans un mois. j’ai encore deux chapitres, après quoi je reprendrai ce vieux drôle d’Aristophane. Je serai content quand je serai débarrassé de ce travail. Au reste, j’ai envie de te le lire pour savoir ce que tu en penses. C’est une ratatouille assez farce, composée sans prétention, mais avec conscience. Heureux ceux qui ne doutent pas d’eux et qui allongent au courant de la plume tout ce qui leur sort du cerveau ! Moi j’hésite, je me trouble, je me dépite, j’ai peur ; mon goût s’augmente à mesure que décroît ma verve et je m’afflige beaucoup plus d’un mot louche que je ne me réjouis de toute une bonne page. j’ai relu hier au soir le chapitre Du coeur, de La Bruyère. C’est beau, bien beau ; mais tout n’y est pas dit. Je n’y ai rien trouvé, par exemple, de relatif à nous deux.

Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse tendrement sur tes beaux yeux.

À LOUISE COLET. §

Croisset, jeudi soir.

Voilà l’hiver, le vent est froid, la campagne met son manteau de brume ; c’est la saison où le feu se rallume et où recommencent les longues heures du soir passées à le voir brûler.

Quand je vais me coucher et que je regarde, dans mon fauteuil, les derniers charbons qui s’éteignent, je te donne, avant de m’endormir, une bonne et longue pensée que je t’envoie, sans que tu le saches, et qui part de mon coeur comme un soupir.

j’éprouve la nuit un calme suprême. Aux lumières des bougies studieuses, l’intelligence s’allume et brille plus claire. Je ne vis bien maintenant qu’à leur lueur tranquille. Toute la journée, je suis un peu malade et toujours irrité, et puis j’écris maintenant et j’en ai si peu l’habitude que ça me met dans un état d’aigreur permanent et je suis toujours dégoûté de ce que je fais. l’idée me gêne, la forme me résiste. À mesure que j’étudie le style, je m’aperçois combien je le connais peu et j’en ai parfois des découragements si intimes que je suis tenté de laisser tout là et de me mettre à faire des choses plus aisées.

Oh, l’Art ! l’Art ! quel gouffre ! et que nous sommes petits pour y descendre, moi surtout !

Tu me trouves, au fond de ton âme, un être assez mauvais, doué d’un orgueil démesuré. Oh ! pauvre amie, si tu pouvais assister à ce qui se passe en moi, tu aurais pitié de moi, à voir les humiliations que me font subir les adjectifs et les outrages dont m’accablent les que relatifs.

Tu liras ce voyage quand il sera fini et recopié. Il en existera deux copies ; je te prêterai la mienne. Mais il n’est pas près d’être achevé. Ce ne sera pas, je crois, avant six semaines.

Depuis quatre jours j’ai écrit trois pages, et détestables, lâches, molles, ennuyeuses. Tu vois que je ne vais pas vite. Le seul mérite de ce travail c’est la naïveté des sentiments et la fidélité des descriptions. Il serait impubliable à cause des excentricités humoristiques qui s’y glissent à notre insu. Nous serions mis en pièces par tout ce qu’il y a d’honnêtes gens dans la presse, ou au moins prétendant l’être.

Et le drame de Madeleine, qu’est-ce qu’il devient ? Quand la lecture ? Quand la réception ? Vers quelle époque crois-tu qu’il sera joué ? Voilà surtout ce qui m’intéresse. Tu avais aussi d’autres plans dramatiques ; fais-m’en part.

Que je te plains du retour de l’officiel ! Après l’ennui de ne pas vivre avec les gens qu’on aime, ce qu’il y a de pis c’est de vivre avec ceux qu’on n’aime pas. Prends patience et détache-toi du contingent comme devant le Philosophe.

Adieu, je t’embrasse. Où ? Eh bien ! sur le coeur.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Dimanche.

Je pars demain d’ici pour Rouen et je vous envoie cette lettre. Je dis vous, car le tutoiement, à ce qu’il paraît, a passé de mode ; c’est vous qui le voulez. Je vous écris donc encore d’ici, sur ma table dégarnie, car tout est emballé et expédié. Il me reste une goutte dans mon encrier, une plume aux trois quarts rongée et une feuille de papier. j’emploie le tout à votre souvenir. Est-ce galant ? vous qui m’accusez d’être si rustre ! Après tout, vous prouvez par là votre bon sens et vous vous rangez à l’avis commun. Mais savez-vous, chère Louise, que j’ai été un peu choqué de la catégorie où vous me faites entrer dans votre dernière lettre, et choqué de deux manières dans ma petite vanité d’homme d’abord, et ensuite dans l’estime que j’ai pour votre esprit. Je rapporte les choses chronologiquement. «Dans le monde des étudiants, des viveurs, des jureurs et des fumeurs», dites-vous. Fumeur, passe je fume, refume et surfume de plus en plus, de bouche et de cerveau, fureur, il y a encore du vrai ; mais je jure tellement en dedans qu’on doit me passer le peu qu’on en entend. Quant à étudiant, voilà qui m’humilie. Où diable avez-vous vu que j’aie ou aie eu la figure d’un étudiant ? Ce n’a jamais été, je crois, ni par la gaieté ni par les moeurs. Savez-vous qu’au temps où j’en subissais le titre, je n’en acceptais pas la position, moi qui vivais tout seul dans ma triste chambre de la rue de l’Est, qui descendais une fois par semaine de l’autre côté de l’eau et pour aller dîner, et encore ! moi qui ai passé ainsi deux ans à rugir de colère et à me cuire de chagrin ! Oh ! ma bonne vie d’étudiant ! Je ne souhaiterais pas à mon ennemi, si j’en avais un, une seule de ces semaines-là ; et c’est là, n’est-ce pas, que je suis devenu un viveur ! Il est joli votre viveur ! Il consomme plus de quinine que de rhum et ses orgies sont si bruyantes qu’on ne sait pas s’il existe encore, dans sa propre ville, dans celle où il est né et où il habite. j’aime à croire que vous rectifierez ce jugement qui est faux. Je souhaiterais qu’il fût vrai, voilà tout.

Pour ce qui est de l’hyperbole de Corneille, vous avez raison. Non seulement je crois, mais j’ai toujours cru «qu’un amour comme le mien ne pouvait entrer en comparaison». Vous auriez seulement dû élargir la proposition et dite n’importe quelle espèce d’amour.

Si vous rétractez cette hyperbole, si vous vous en repentez enfin, il n’en est pas de même relativement à la mienne, à celle de la voiture. Oui je voudrais l’avoir, et je n’en ferais pas des bûches comme vous le présumez. n’était-elle pas très commode ? Non, non je ne crache pas sur ce souvenir. Je le bénis, je le respecte, je l’aime.

Pourquoi aussi me reparler éternellement de Du Camp ? Je vous ai expliqué sa conduite, et ses raisons ; mais où avez-vous vu que je les approuvasse, ou que j’y aie donné la moindre adhésion ? j’ai exposé la vérité. Vous me demandiez de l’histoire ; j’en ai fait.

Tenez, dans ce moment-ci je voudrais vous voir, vous embrasser, vous parler doucement. Je suis sûr que vous m’écouteriez, que vous me tendriez à la fin une bonne main, une main attendrie et que vous concluriez comme mon professeur d’histoire par me dire : «drôle d’être», et puis ce serait tout.

Ah ! il faut que je vous remercie de l’offre obligeante que vous me faites pour les livres de Sainte-Geneviève ! Merci, ce serait trop long et trop difficile : à moi de vous expliquer ce que je veux, à vous de comprendre. Ce sont des recherches assez disséminées, qu’il faut que je fasse de côté et d’autre. j’avais le projet d’aller à Paris vers le milieu de février, époque où j’aurais quelques fonds nécessaires à y vivre.

Si votre drame n’est joué qu’à la fin, je retarderais de quelques jours ; ou bien, au contraire, j’avancerais mon voyage, pour y retourner ensuite exprès.

On termine ordinairement les lettres par une formule de politesse où le mot dévoué se trouve. Prenez la formule et ajoutez-y le sentiment et, de plus, sur vos deux mains, deux longs baisers que j’y dépose. Adieu, à vous, ex imo (ce qui veut dire : du fond, en latin).

À LOUISE COLET. §

[Rouen, 1847.]

Tu donnes dans cette manie des parents qui, cherchant une cause aux fredaines de leurs fils, la trouvent invariablement dans l’influence qu’exerce sur eux quelque mauvais garnement de leur connaissance et qui, le plus souvent, est étranger complètement à tous ces faits dont on lui attribue l’origine. Toujours Du Camp ! éternellement Du Camp ! Ça devient en toi une maladie chronique. Franchement tu me prends pour un imbécile. Crois-tu que je n’agis qu’avec sa permission ? Rassure-toi. Sache d’abord qu’il ne lit pas du tout tes lettres quand il est ici — d’ailleurs il n’y est plus depuis quelque temps déjà — et, en second lieu, que je conserve encore quelque peu de mon libre arbitre. Quant à la conduite qu’il a tenue vis-à-vis de toi, il a cessé de te fréquenter sur une lettre où tu l’invectivais pour t’avoir refusé sa porte à une heure où il avait une femme chez lui. Quand on fait ses affaires, on fait mal, ordinairement, celles des autres. C’est ce qui est arrivé. S’il n’avait pas eu de son côté une attache, il aurait été peut-être plus liant et plus patient. Mais, au fond, il trouvait que tu lui donnais beaucoup d’occupations. S’il a eu un autre motif pour rompre avec toi, il ne me l’a pas dit. Maintenant, quant à te nuire vis-à-vis de moi, détrompe-toi : il ne m’a jamais donné sur ce chapitre aucun conseil ni avis. Au contraire, il m’a dit toujours que tu m’aimais beaucoup. Voilà la vérité simple et pure. n’en parlons plus si ça t’est indifférent.

Je t’ai dit que j’irais voir pour ton drame. j’irai. Si tu veux me l’envoyer pour le lire, envoie-le moi à la fin de ce mois. j’aurai fini mon voyage et pourrai l’étudier plus tranquillement.

Tu es tellement disposée à tout prendre mal que cette expression de «vieille amie», que j’avais crue affectueuse, tu y as vu une intention ironique et tu me la répètes pour me le faire sentir. Tu ajoutes que je serais piqué si je te savais avoir cette paix du coeur que je te souhaite. Ah, tu me connais mal ! Tu ne me connais guère. On dit que c’est le premier amour qui est le plus fort. Je me rappelle celui-là, quoique ce soit de l’histoire bien ancienne et que c’est si vieux qu’il me semble que ce n’est pas moi qui l’ai eu. Eh bien, dans ce temps-là, la femme que j’aimais m’aurait dit d’aller à trente lieues lui chercher un homme, j’y serais parti en courant et j’aurais été heureux de son bonheur. Il est vrai que je n’ai jamais été jaloux et qu’on m’a toujours accusé de n’avoir pas d’âme. Et tu crois que maintenant, maintenant, après toutes les pluies qui m’ont tanné le cuir, je te tourmente à plaisir, que je pose et que je grimace ! Ah, ma foi non ! j’en aurais l’intention, que le courage me manquerait. Je ne suis ni chaste, ni fort, mais faible et malléable : un rien m’émeut. Que ne suis-je insensible, au contraire ! Je n’aurais pas eu, ce soir encore, pendant une belle demi-heure, des bougies qui me dansaient devant les yeux et m’empêchaient de voir.

Causer d’Art comme avec un indifférent, dis-tu. Tu causes donc d’Art avec les indifférents ? Tu regardes ce sujet comme tout secondaire, comme quelque chose d’amusant, entre la politique et les nouvelles ? Pas moi, pas moi ! j’ai revu ces jours-ci un ami qui habite hors la France. Nous avons été élevés ensemble ; il m’a entretenu de notre enfance, de mon père, de ma soeur... du collège, etc. Tu crois que je lui ai parlé de ce qui me touche de plus près, de plus haut du moins, de mes amours et de mes enthousiasmes ? Je l’ai bien évité, vive Dieu ! car il aurait marché dessus. l’esprit a sa pudeur. Il m’a assommé et je souhaitais son départ au bout de deux heures, ce qui n’empêche pas que je lui suis tout dévoué et que je l’aime beaucoup, si on appelle ça aimer. De qui causer si ce n’est d’Art, avec le premier venu ? Tu es plus heureuse que moi alors, car moi je ne trouve personne.

Tu veux que je sois franc ? Eh bien, je vais l’être. Un jour, le jour de Mantes, sous les arbres, tu m’as dit «que tu ne donnerais pas ton bonheur pour la gloire de Corneille». t’en souviens-tu ? Ai-je bonne mémoire ? Si tu savais quelle glace tu m’as versée là dans les entrailles et quelle stupéfaction tu m’as causée ! La gloire ! la gloire ! mais qu’est-ce que c’est que la gloire ! Ce n’est rien. C’est le bruit extérieur du plaisir que l’Art nous donne. «Pour la gloire de Corneille» ; mais pour être Corneille ! pour se sentir Corneille ?

Je t’ai toujours vue d’ailleurs mêler à l’Art un tas d’autres choses, le patriotisme, l’amour, que sais-je ? un tas de choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui, loin de l’agrandir, à mes yeux le rétrécissaient. Voilà un des abîmes qu’il y a entre nous. C’est toi qui l’as ouvert et qui me l’as montré.

Oui, quand je t’ai connue, j’ai été de suite disposé à t’aimer, je t’ai aimée. Après t’avoir eue je n’ai pas senti la lassitude que les hommes prétendent être infaillible, et j’ai été poussé vers toi de tout mon coeur et de tout mon corps. Mais à chaque fois que j’y allais, il surgissait un débat, une querelle, une bouderie, un mot qui te blessait, une aventure enfin qui surgissait de terre et qui, comme un glaive à deux tranchants, nous faisait saigner l’un et l’autre. Je ne peux pas penser à toi, et aux meilleurs souvenirs qui en viennent, sans qu’ils soient gâtés de suite par ridée d’une de tes souffrances qui s’y mêle. Quand j’allais à Paris, c’étaient mes départs qui te faisaient pleurer ; maintenant c’est de ce que je n’y vais pas que tu m’en veux. Tu en arrives à me haïr à travers ton amour. Tu le voudrais du moins. Que cela arrive donc si tu en dois être moins malheureuse ! À d’autres âges et dans d’autres circonstances, nous eussions peut-être bu la coupe en y mettant moins de fiel. Mais nous nous sommes rencontrés déjà plus que mûrs sous le rapport du coeur, ô ma vieille amie, et nous avons fait mauvais ménage, comme les gens qui se marient vieux. À qui la faute ? Ni à l’un, ni à l’autre ; à tous les deux peut-être. Tu ne m’as pas voulu comprendre et moi je ne t’ai peut-être pas comprise. j’ai heurté en toi beaucoup de choses ; tu m’as souvent démesurément froissé. Mais j’y suis si habitué que je n’y aurais pris garde si tu ne m’avais averti toi-même de tous les coups que je te donnais. C’est lamentable pourtant, car j’aime ton visage et tout ton être m’est doux ! Mais, mais je suis si las ! si ennuyé, si radicalement impuissant à faire le bonheur de qui que ce soit ! Te rendre heureuse ! Ah, pauvre Louise, moi rendre une femme heureuse ! Je ne sais seulement pas [faire] jouer un enfant. Ma mère me retire sa petite quand j’y touche, car je la fais crier, et elle est comme toi, elle veut venir près de moi et m’appelle.

Oui, je me ferme, je m’éteins, ma mémoire s’en va chaque jour. Je m’aperçois que j’ignore complètement beaucoup de choses que j’ai parfaitement sues. Si mon goût augmente, je n’en écris qu’avec plus de difficulté. La phrase ne coule plus, je l’arrache et elle me fait du mal en sortant.

j’en suis arrivé, relativement à l’art, à ce qu’on éprouve relativement à l’amour quand on a passé déjà quelques années à méditer sur ces matières. Il m’épouvante. Je ne sais pas ai cela est clair ; il me semble que oui.

Réveille donc ton sens critique et prends-moi par le côté ridicule ; il est large en moi. Y es-tu décidée ? Je te faciliterai cette étude, elle m’amusera moi-même. Ce sera la contrepartie de tous les hymnes que je me suis chantés à ma louange, et quand le jour viendra où je ne te serai plus rien, écris-le, comme tu le dis, sans détour ni sans façon ; de ce jour-là commencera alors une nouvelle phase.

Addio, carissima.

À LOUISE COLET. §

[Rouen, sans date]

[…] Les détails du ménage d’Emma Marguerite m’ont peu charmé ; c’est bien commun. Il y a des satisfactions bourgeoises qui dégoûtent, et de ces bonheurs ordinaires dont la vulgarité me répugne.

C’est pour cela que je suis toujours prévenu contre Béranger, avec ses amours dans les greniers, et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. Et dans un palais, y sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pour nous transporter ailleurs ?

Je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, la loge du portier et mon habit râpé, là où je vais pour oublier tout cela. Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent ; mais donner cela comme du beau, non, non ! j’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peaux de cygne, et des hamacs en plume de colibri.

Quelle singulière idée tu as de vouloir que l’on continue Candide ! Est-ce que c’est possible ? Qui le fera ? Qui pourrait le faire ? Il y a des oeuvres tellement épouvantablement grandes — celle-là est du nombre — qu’elles écraseraient celui qui voudrait les porter. Armure de géant, le nain qui se la mettrait sur le dos en serait assommé avant d’avoir fait un pas.

Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’Art, mais ta n’en as pas la religion. Si ta goûtais une délectation profonde et pure dans la contemplation des chefs-d’oeuvre, tu n’aurais pas parfois sur leur compte de si étranges réticences. Telle que tu es pourtant, on ne peut pas s’empêcher d’avoir pour toi une tendresse et une propension involontaires.

Adieu, le tien.

À LOUISE COLET. §

Mardi midi [Rouen, sans date. ]

Tu m’engages à ne pas t’écrire si ça m’ennuie, ou puisque ça m’ennuie, dis-tu. Je suivrais ce conseil, s’il était bien vrai que cela m’assommât, pour me servir de ton mot, «ne sachant point souffrir contradiction ni débat chez moi». Ce serait du reste assez mal ; car, n’aurais-je pas pour toi le plus petit sentiment, après tout ce que tu me donnes, je devrais toujours m’efforcer de t’en rendre quelque chose. Et c’est parce que je ne m’efforce pas et que je ne me fouette pas que je te parais si cruellement froid et si étrangement insensible.

Il est permis de tout faire, si ce n’est faire souffrir les autres ; voilà toute ma morale. Mais quand les autres souffrent malgré vous ? Quand cela est le résultat d’une volonté fatale et au-dessus de la nôtre, et comme la pure expression de la constitution interne de la vie, que dire ? Que faire ? Quel remède ?

Le caillou peut se plaindre quand il est écrasé par le pied du cheval, et cependant les éclats du silex entrent dans la corne de l’animal. Il en saigne et il en boite, mais il continue à courir !

Tu avais espéré le feu qui brûle, flambe, éclaire, envoie des clartés joyeuses, fait sécher les boiseries humides, assainit l’air et redonne la vie. Hélas ! je ne suis qu’une pauvre lampe de nuit, dont la mèche rouge pétille dans une mauvaise huile toute pleine d’eau et de poussière.

Je m’étais dit : «Si faible que soit cette clarté, si tiède que soit ce rayon, ce sera toujours quelque chose pour cette pauvre âme.» j’aurais voulu éclairer un peu ta vie, la dorer d’une teinte douce où le sentiment, l’esprit et le plaisir se seraient trouvés fondus à dose égale. Il n’y eût eu qu’agrément et que charme. Et j’ai retrouvé toutes les âcretés qui m’ont usé et tous les épouvantements par où j’avais passé !

La faute n’en est ni à moi ni à toi, mais à Dieu qui fait tout pour le mieux harmonique et tout pour le pire relatif.

j’irai, je crois, à Paris dans un bon mois ou six semaines. Tu me reverras maigri aussi, si tu l’es. La bague que je porte à mon doigt, et qui me le serrait autrefois, en tombe maintenant quand je secoue la main.

Nous nous reverrons donc, tu auras une joie ; puis, je repartirai, et ainsi toujours. Tu me réaccusera encore, tu me maudiras peut-être de nouveau ; c’est là l’éternel cercle.

Comment, chère amie, peux-tu supposer que je sois assez indifférent à tout ce qui te touche pour que tu m’écrives que je m’inquiète peu de ton drame ? j’y pense souvent. Je rêve de la première représentation comme si c’était moi. Es-tu sûre que Rachel se charge du rôle ? Comment t’y es-tu prise, l’oeuvre avance-t-elle ? Toute la vanité littéraire que je n’ai plus (je l’ai réduite en miettes imperceptibles à force de bon sens), je l’ai reportée sur les autres. Quand les mères vieillissent, elles ne sont plus coquettes pour elles, tu sais !

Je lis maintenant du Théocrite et du Lucrèce. Je commence à les comprendre. Quels artistes que ces anciens ! Et quelles langues que ces langues-là ! Toutes celles que nous pourrons faire, va, ne vaudront jamais celles-là.

C’est là qu’il faut vivre, c’est là qu’il faut aller, dans la région du soleil, au pays du Beau. Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver ferment leurs volets, allument vingt-cinq bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes.

Il faut prendre cela au sens moral et, comme dit le proverbe persan, «boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair».

Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? qu’il tourne à sa fantaisie ! Je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamants.

Je lis aussi du Byron, et toujours les Livres Saints. Je fume, je prends l’air sur mon balcon et puis c’est tout. La vie se passe tout de même.

Écoute ici un conseil médical : prends beaucoup de bains. Il y a quelque temps, j’étais fort irrité (c’était le résultat d’une grande colère qui m’avait duré plusieurs jours). Je me suis mis à ce régime et je m’en suis fort bien trouvé.

Adieu, chère amie, et puisque tu ne veux pas que j’embrasse ton front, je passe ma main sous tes papillotes, je te prends par les oreilles, et ce baiser je le mets sur ta bouche.

À LOUISE COLET. §

Samedi soir [Rouen, 11-12 décembre 1847].

Vous me dites d’être bon, de vous répondre tout de suite ; vous faites presque appel à ma générosité, pauvre chère âme. Vous saviez bien que je ne vous refuserais pas. Il y a vingt-six ans aujourd’hui, à cette heure à peu près (il est une heure), je suis venu au monde. Souhaitez-moi que ce qui me reste à vivre soit plus facétieux que ce qui a été vécu et acceptez la dédicace de cet anniversaire.

Ah ! qu’il aurait mieux valu, je ne dis pas pour moi, mais pour vous, que jamais vous ne me connaissiez ! Vous me navrez de tristesse à vous voir si malheureuse. Et quand je pense que c’est moi qui en suis la cause, moi ! moi ! Je ne valais pas tant d’amour, je vous l’ai dit dès le début.

Si j’avais pu vivre à Paris, vous n’auriez pas tant pleuré peut-être. Cet amour que vous trouvez que je vous refuse, il se fût en allé de votre coeur pièce à pièce, ou plutôt petit à petit, emporté chaque jour par la pourriture de l’habitude. Les arrachements que vous ressentez auraient été des délabrements. Mais le bonheur ! le bonheur ! Allons donc ! le croyez-vous possible n’importe où, n’importe comment, n’importe par qui ? n’y a-t-il pas, au fond des meilleures tendresses, des levains amers qui montent du fond à la surface et la troublent toujours, si pure qu’elle soit ? l’amour c’est le ciel, dit-on. Mais le ciel a des nuages, sans compter les tempêtes.

Eh bien ! oui, patientez, nous nous reverrons. Je veux vous revoir d’ailleurs ; les baisers reviendront… mais ce sera pire encore pour vous après... Tâchez de réfléchir là-dessus froidement, comme si c’était sur un autre, et vous verrez que j’ai raison et qu’il vaut mieux peut-être continuer votre malheur.

Ah ! tutoyons-nous, voyons ! Pas de petitesse ! Tâchons d’avoir de l’esprit, puisque c’est un peu notre métier à tous deux.

Non, je ne suis pas une abstraction, et je n’ai pas ce calme divin dont vous parlez. Mais rassure-toi quant à mes oeuvres, ce ne sera pas le côté des passions qui manquera. j’en ai de vieilles provisions dans mon sac et, comme j’en dépense peu, elles ne s’usent pas vite. S’il fallait être ému pour émouvoir les autres, je pourrais écrite des livres qui feraient trembler les mains et battre les coeurs et, comme je suis sûr de ne jamais perdre cette faculté d’émotion, que la plume me donne d’elle-même sans que j’y sois pour rien et qui m’arrive malgré moi d’une façon souvent gênante, je m’en préoccupe peu et je cherche au contraire non pas la vibration mais le dessin.

Quant à ma santé dont tu t’inquiètes, sois convaincue une fois pour toutes que, quoi qu’il m’arrive et que je souffre, qu’elle est bonne, en ce sens qu’elle ira loin (j’ai mes raisons pour le croire). Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant des nerfs, cette porte de transmission entre l’âme et le corps, par laquelle j’ai voulu peut-être faire passer trop de choses.

Ma nature, comme tu dis, ne souffre pas du régime que je mène, parce que je lui ai appris, de bonne heure, à me laisser tranquille. On s’habitue à tout, à tout, je le répète. À quinze ans j’ai passé un mois à ne faire que deux repas par semaine. De vingt et un ans à vingt-quatre, deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie visité Paphos, et le singulier de tout cela c’est qu’il n’y a ni parti pris, ni entêtement. Cela se fait je ne sais pourquoi, apparemment parce qu’il faut que ça se fasse. Je n’ai jamais éprouvé, pour vivre, la nécessité de la compagnie de personne. Le désir, oui ; mais le besoin ?

Si j’étais riche, c’est-à-dire si j’avais le moyen de m’entourer de statues, de musique et de fleurs, si j’avais enfin la réalisation, et on l’a, quoi qu’on en dise, avec de l’argent quand on sait s’en servir, il est probable que j’en arriverais à ne plus manger que du pain sec et à ne plus dormir, car je n’aurais plus ni faim ni sommeil.

Moi aussi, comme toi, j’éprouve qu’il me faudrait parfois une bonne brise sur le visage.

Au coin de mon feu je rêve des voyages, des courses à n’en plus finir par le monde et, plus triste ensuite, je me remets à mon travail. Mon apathie à me mouvoir, à l’action en général, quelle qu’elle soit, augmente. Voilà trois semaines que nous sommes ici à Rouen. Je n’ai, depuis ce temps, pris l’air que sur mon balcon. Je refais cependant des armes, avec furie même. C’est trois demi-heures de rage furieuse par semaine. Après ma leçon, j’en ai pour longtemps à râler dans un fauteuil. Mais je ne suis plus si vigoureux que dans ma jeunesse où la sueur m’en coulait par terre, comme de dessous le ventre des chevaux.

Je ne sais quand je te ferai lire la Bretagne, que j’ai fort envie de te montrer. Je n’aurai pas fini mon dernier chapitre avant le jour de l’An. Puis il faudra relire le tout, corriger et ensuite recopier. Je n’aurai guère un manuscrit sortable avant le printemps.

Phidias m’assomme. Il est fort ridicule dans cette affaire (du buste). Dis-lui que je n’y peux rien. Au reste, mercredi dernier on a décidé définitivement l’emplacement du buste. Il ne doit pas être maintenant longtemps avant d’être payé.

Adieu, je t’embrasse quoique je n’en aie guère la place.

À ERNEST CHEVALIER. §

Lundi soir [Rouen, décembre 1847].

MON CHER ERNEST,

Je te renvoie la lettre adressée à ta grand-mère, car nous ignorons son adresse à Forges et, n’entendant pas parler d’elle, nous ne savons pas non plus si elle n’est pas retournée aux Andelys.

Rien de nouveau ici. Tout le monde a le rhume, Henri IV est mort, la vertu est plus précieuse que les richesses, etc.

Il va y avoir un banquet réformiste dans ma patrie ; j’irai. Le pouvoir va me regarder d’un mauvais oeil, je serai couché sur les registres, et ce sera un précédent fâcheux pour moi, quand plus tard tu réclameras ce vieux glaive et ces bonnes balances contre celui qui t’embrasse.

À toi.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir [Rouen, sans date].

j’ai écrit à Du Camp pour les lettres ; je lui en avais déjà parlé. Vous savez, je vous dirai exactement et entièrement, comme je le dois, quelle sera sa réponse. Quoi qu’il arrive, soyez, ma chère Louise, sans la moindre inquiétude et sur le présent et sur l’avenir. j’ai peur, d’après tout ce que vous me dites de votre santé, que vous ne finissiez par devenir malade. Soignez-vous, soyez sage ; je veux dire raisonnable. Tâchez surtout de refréner cette susceptibilité nerveuse qui est la calamité des natures d’artiste et la source de presque toutes leurs douleurs, tant au moral qu’au physique. Quant à moi, mes nerfs ne vont pas mieux. Je m’attends d’un jour à l’autre à avoir quelque attaque assez grave, car voilà quatre mois révolus que je n’en ai eu, ce qui est, depuis un an, le délai habituel. Au reste je m’en fous, comme dirait Phidias. À force de temps tout s’use, les maladies comme le reste, et j’userai celle-là à force de patience, sans remède ni rien ; je le sens et j’en suis presque sûr. Pardon, pauvre âme, de vous entretenir de ces misères, mais ce sont les moindres ; j’en ai d’autres, la famille, etc ! Oh, si vous saviez l’envie, le besoin que je me sens de faire mon paquet et de partir bien loin, dans un pays dont je n’entende pas la langue, loin de tout ce qui m’entoure, de tout ce qui m’oppresse !

Penser que jamais, sans doute, je ne verrai la Chine ! que jamais je ne m’endormirai au pas cadencé des chameaux ! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d’un tigre accroupi dans les bambous ! Vous pouvez traiter tout cela comme des appétits d’imagination qui ne méritent pas de pitié ; mais j’en souffre tant quand j’y pense, ce qui malheureusement m’arrive souvent, que vous en seriez émue si vous pouviez voir ce qu’il y a là de lamentable et d’irrémédiable. Je vis dans une fosse et, quand je lève la tête pour regarder le ciel, c’est vous que je vois en haut, penchée sur le bord et pleurant. Y a-t-il du nouveau pour le drame ? à quand ? qu’a-t-on décidé ? j’ai bien envie de le voir, allez ; mon coeur en bat d’avance comme si je voyais se lever le rideau du premier acte.

j’ai fini le dernier chapitre de la Bretagne ; il me faut bien encore six belles semaines pour corriger l’ensemble, enlever des répétitions de mots et élaguer quantité de redites. C’est un travail délicat, long et ennuyeux. Maintenant que je n’écris plus, je vais reprendre ce brave Aristophane et mes lectures religieuses. Mon copiste va si lentement, est si bête et si sot que je ne sais quand il aura fini et quand je pourrai vous prêter le manuscrit qui sera mien, des deux que nous ferons faire. Si nous eussions eu deux mille francs dans notre poche, au lieu de faire copier nous en eussions fait tirer deux exemplaires imprimés pour nous seuls, ce qui eût été plus commode à lire. Adieu, ma chère Louise, je vous embrasse sur le coeur, de tout le mien.

À LOUISE COLET. §

Rouen [fin décembre 1847].

Parlons de choses sérieuses, de votre cher drame. Je n’ai jamais eu tant souci d’aucune de mes oeuvres (je n’ai eu souci d’aucune du reste, c’est donc peu dire). Eh bien, je n’ai jamais tant pensé à rien de ce que j’ai pu faire qu’à votre pièce ; son avenir, son succès m’intéressent infiniment et j’en suis préoccupé comme je le serais de la nuit de noces de ma fille. Si Rachel ne peut jouer le rôle de Madeleine, il serait plus sage d’attendre à l’année prochaine. Mais si l’année prochaine, comme celle-ci, elle ne peut ou ne veut le jouer, il faut, je crois, le donner le plus tôt possible aux Français et pas ailleurs. Un demi-succès aux Français vaut mieux qu’un succès à l’Odéon. Si vous le donnez à un théâtre secondaire, il n’y aurait selon moi que la promesse d’une belle mise en scène qui me ferait céder, et encore ! Il y a du reste trop longtemps que je n’ai de nouvelles du monde civilisé pour vous donner aucun avis bien bon ; tâchez avant tout, et par n’importe quels moyens, que Rachel prenne le rôle.

Depuis ma dernière lettre, j’ai encore eu un accroc à ma casaque. Il m’a poussé sous le bras un anthrax qui m’a fait souffrir pendant quelques jours et empêché de dormir pendant quelques nuits. C’est à peu près passé et j’ai recommencé d’aujourd’hui à faire des armes. j’étudie avec conscience cet art compliqué qui vous apprend la manière de se débarrasser du prochain. Le prochain d’ailleurs me gêne peu et je n’en vois guère.

j’ai pourtant vu dernièrement quelque chose de beau et je suis encore dominé par l’impression grotesque et lamentable à la fois que ce spectacle m’a laissée. j’ai assisté à un banquet réformiste ! Quel goût ! quelle cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m’a plus donné un absolu mépris du succès, à considérer à quel prix on l’obtient. Je restais froid et avec des nausées de dégoût au milieu de l’enthousiasme patriotique qu’excitaient «le timon de l’État, l’abîme où nous courons, l’honneur de notre pavillon, l’ombre de nos étendards, la fraternité des peuples» et autres galettes de cette farine. Jamais les plus belles oeuvres des maîtres n’auront le quart de ces applaudissements-là. Jamais le Frank de Musset ne fera pousser les cris d’admiration qui partaient de tous les côtés de la salle aux hurlements vertueux de M. Odilon Barot et aux éplorements de Me Crémieux sur l’état de nos finances. Et après cette séance de neuf heures passées devant du dindon froid, du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l’épaule aux beaux endroits, je m’en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l’on ait des hommes, l’amertume vous vient au coeur quand s’étalent devant vous des bêtises aussi délirantes, des stupidités aussi échevelées. On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait, de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. Il y a des gens de grand talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures : le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages. Béranger est le bouilli de la poésie moderne : tout le monde peut en manger et trouve ça bon.

Voilà le jour de l’an qui vient, encore un an de passé ! Allons, du courage, pauvre amie ! Cette année-ci sera meilleure, espérons-le.

On a coutume de faire un cadeau à ceux qu’on aime. Je cherche autour de moi à vous envoyer quelque chose, quelque chose qui soit de moi, à moi. Je ne trouve rien. Eh bien, chère Louise, acceptez ceci, un baiser que je vous donne, un grand baiser du coeur, dans lequel je me mets tout entier, dans lequel je vous prends tout entière. Je le dépose ici, au bas de ma lettre ; prenez-le.

1848–1849 §

À Louise Colet. §

[Croisset, mars 1848.]

Je vous remercie de la sollicitude que vous avez prise de moi durant ces événements derniers et, cette fois-ci, comme les précédentes, je vous demande pardon de l’inquiétude et du chagrin que je vous ai causés.

Votre lettre ne m’est arrivée qu’après sept jours de retard. La faute a été aux postes qui ont été, comme vous pouvez vous le figurer, fort mal servies pendant toute la semaine dernière.

Vous me demandez mon avis sur tout ce qui vient de s’accomplir. Eh bien ! tout cela est fort drôle. Il y a des mines de déconfits bien réjouissantes à voir. Je me délecte profondément dans la contemplation de toutes les ambitions aplaties. Je ne sais si la forme nouvelle du gouvernement et l’état social qui en résultera sera favorable à l’Art. C’est une question. On ne pourra pas être plus bourgeois ni plus nul. Quant à plus bête, est-ce possible ?

Je suis bien aise que votre drame y gagne. Un beau drame vaut bien un roi. j’irai l’applaudir à la première représentation. Comme je vous l’ai dit déjà, je serai là. Vous me verrez, je le soignerai bien et de tout coeur.

À quoi bon revenir sans cesse sur Du Camp et sur les griefs, fondés ou non, que vous pouvez avoir contre lui ? Vous devez comprendre que cela m’est pénible depuis longtemps. Cette persistance, qui était d’abord de mauvais goût, finit par être cruelle.

À quoi bon aussi tous vos préambules pour m’annoncer la nouvelle ? Vous auriez pu me la dire tout d’abord sans circonlocutions. Je vous épargne les réflexions qu’elle m’a fait faire et l’exposé des sentiments qu’elle m’a causés. Il y en aurait trop à dire. Je vous plains, je vous plains beaucoup. j’ai souffert pour vous et, pour mieux dire, j’ai tout vu. Vous comprenez, n’est-ce pas ? C’est à l’artiste que je m’adresse.

Quoi qu’il advienne, comptez toujours sur moi. Quand même nous ne nous écririons plus, quand même nous ne nous reverrions plus, il y aura toujours entre nous un lien qui ne s’effacera pas, un passé dont les conséquences subsisteront.

Ma monstrueuse personnalité, comme vous le dites si aimablement, n’est pas telle qu’elle efface en moi tout sentiment honnête, humain, si vous aimez mieux. Un jour, peut-être, vous le reconnaîtrez et vous vous repentirez d’avoir dépensé, à propos de moi, tant de chagrin et tant d’amertume.

Adieu, je vous embrasse. À vous.

À Maxime Du Camp. §

Croisset, 7 avril 1848.

Alfred est mort lundi soir, à minuit. Je l’ai enterré hier. Je l’ai gardé pendant deux nuits. Je l’ai enseveli dans son drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. j’ai passé là deux jours larges. En le gardant, je lisais les Religions de l’antiquité de Kreutzer. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait les chants du coq et un papillon de nuit voltigeait autour du flambeau. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure ni, le premier soir, à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers les bois. Le mercredi j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée. Cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il sortait seul. La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi. La dernière nuit, j’ai lu les Feuilles d’automne. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. De temps à autre j’allais lever le voile qu’on lui avait mis sur le visage, pour le regarder. j’étais enveloppé d’un manteau qui a appartenu à mon père et qu’il n’a mis qu’une fois, le jour du mariage de Caroline. Quand le jour a paru, vers 4 heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. l’impression de ses membres froids et raidis m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était affreusement décomposé. Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses bandelettes et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher sur le ciel, les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante. Des oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial : "Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant", ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et tout le jour j’en ai été délicieusement obsédé. On l’a placé dans le vestibule. Les portes étaient décrochées et le grand air du matin venait avec la fraîcheur de la pluie, qui s’était mise à tomber. On l’a porté à bras au cimetière. La course a duré plus d’une heure. Placé derrière, je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque qui remue au roulis. l’office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse. Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. Il m’a semblé qu’il en tombait cent mille. Pour revenir à Rouen, je suis monté sur le siège avec Bouilhet. La pluie tombait raide. Les chevaux allaient au galop ; je criais pour les animer. l’air m’a fait grand bien. j’ai dormi toute cette nuit et je puis dire toute cette journée. Voilà ce que j’ai vécu depuis mardi soir. j’ai eu des aperceptions inouïes et des éblouissements d’idées intraduisibles. Un tas de choses me sont revenues, avec des choeurs de musique et des bouffées de parfums. Jusqu’au moment où il lui a été impossible de rien faire, il lisait Spinoza jusqu’à une heure du matin, tous les soirs, dans son lit. Un de ces derniers jours, comme la fenêtre était ouverte et que le soleil entrait dans sa chambre, il a dit : "Fermez-la, c’est trop beau ! c’est trop beau !" Il y a des moments, cher Max, où j’ai singulièrement pensé à toi et où j’ai fait de tristes rapprochements d’images.

Adieu, je t’embrasse et j’ai grande envie de te voir, car j’ai besoin de dire des choses incompréhensibles.

À Ernest Chevalier. §

Croisset, lundi 10 [avril 1848].

j’attendais toujours à t’écrire, mon brave Ernest, pour te donner des nouvelles définitives de ce pauvre Alfred. Tout est fini maintenant ! Il est mort il y a aujourd’hui 8 jours, à cette heure-ci (minuit). Je l’ai enterré jeudi dernier. Il a horriblement souffert et s’est vu finir. Tu sais, toi qui nous as connus dans notre jeunesse, si je l’aimais et quelle peine cette perte m’a dû faire. Encore un de moins, encore un de plus qui s’en va. Tout tombe autour de moi. Il me semble parfois que je suis bien vieux. À chaque malheur qui vous arrive, on semble défier le sort de vous en donner plus, et à peine on a le temps de croire que c’était impossible qu’il en arrive de nouveaux, auxquels on ne s’attendait pas ; et toujours, et toujours.

Quelle plate boutique que l’existence ! Je ne sais si la République y portera remède. j’en doute fort.

Et toi, vieil ami, que deviens-tu dans ta Corse ? Se dispose-t-on à te donner ton congé ? Crois-tu que tu resteras ? j’avais envoyé à ton père une lettre de recommandation pour quelqu’un de la connaissance de Crémieux. Il ne m’a donné aucune nouvelle de ses démarches ; je ne sais où en sont les choses. Ici, tout est fort plat et très tranquille, quoiqu’assez sombre. Je monte demain ma première garde. Hier j’ai été de   «revue" pour planter un arbre de la liberté ! Hei mihi !

Mon intérieur, pauvre vieux, n’est pas plus gai que par le passé. La mort d’Alfred n’est pas venue, comme tu penses, pour me ragaillardir. Les farces du "vrai Garçon", comme c’est loin ! Et comme ça me paraît amer maintenant !

Je travaille toujours, je lis, je culotte une masse de pipes, la journée passe et le lendemain vient.

Adieu, cher Ernest, je t’embrasse, à toi.

À Maxime Du Camp. §

[Fin mai 1848.]

[...] j’ai reçu ton chapitre ; il est meilleur que le précédent. Il faudrait peu de chose pour le rendre bon. Ce serait quelques ciels à retrancher. Il y a trop de couleurs semblables, trop de petits détails, voilà tout. Ah ! cher Max ! j’ai été bien attendri, va, en lisant une certaine page de regrets et en y resongeant, à ce pauvre bon petit voyage de Bretagne. Oui ! il est peu probable que nous en refassions un pareil. Ça ne se renouvelle pas une seconde fois. Il y aurait même peut-être de la bêtise à l’essayer. Ah ! comme il m’en est venu tantôt une volée de souvenirs dans la tête, de la poussière, des tournants de route, des montées de côte au soleil, et encore, comme il y a un an, des songeries à deux au bord des fossés ! Et dire que, lorsque tu iras boire l’eau du Nil, je ne serai pas avec toi ! [...].

À Louise Colet. §

Billet inédit en 1926.

Vendredi soir, 21 août 1848.

Merci du cadeau.

Merci de vos très beaux vers.

Merci du souvenir.

À vous. G.

À Ernest Chevalier. §

Croisset, dimanche 6 mai [1849].

j’ai du nouveau à t’apprendre, mon cher Ernest. Au mois d’octobre prochain, je (n’aie pas peur de ce qui suit, ce n’est point mon mariage, mais mieux), au mois d’octobre prochain ou à la fin de septembre je fous le camp pour l’Égypte. Je vais faire un voyage dans tout l’Orient. Je serai parti de quinze à dix-huit mois. Nous remonterons le Nil jusqu’à Thèbes, de là en Palestine ; puis la Syrie, Bagdad, Bassora, la Perse jusqu’à la mer Caspienne, le Caucase, la Géorgie, l’Asie Mineure par les côtes, Constantinople et la Grèce s’il nous reste du temps et de l’argent. Quid dicis ? je te vois de là ouvrir de grands yeux et te demander comment je fais pour partir. Voici, vieux, les raisons qui m’ont décidé [...]

j’ai besoin de prendre l’air, dans toute l’extension du mot. Ma mère, voyant que cela m’était indispensable, a consenti à ce voyage, et voilà. Je ne pense qu’avec angoisse aux inquiétudes que je vais lui faire subir, mais je crois que c’est un mal pour en éviter un moins [sic] grand. Je ne suis pas encore parti. d’ici là il se passera peut-être bien des choses. Cependant, quant à moi, mon parti est pris, et j’ai été longtemps à le prendre. Un an, un an à lutter contre cette passion des champs qui me dévorait, si bien que j’en ai fort maigri. Dans ce moment on commence à préparer nos affaires, à Du Camp et à moi, et nous sommes en pourparlers pour un domestique. Donc, mon vieux, vers le mois d’octobre il est probable que je te saluerai de la main en passant, et quand nous nous reverrons j’en aurai de belles à te raconter.

Tu auras au mois de juin la visite d’un ancien camarade. Je t’adresse le sieur Fauvel qui va se promener en Corse. Donne-lui toutes espèces de facilités et de recommandations ; tu m’obligeras.

Comment, pauvre bougre, n’as-tu pas plus de chance que ça et ne peux-tu sortir de ton île qui, pour être le berceau du grand homme n’en doit pas moins commencer à te sembler fastidieuse ? Je ne sais si les corses sont aussi stupides que les français, mais ici c’est déplorable. Républicains, réactionnaires, rouges, bleus, tricolores, tout cela concourt d’ineptie. Il y a de quoi faire vomir les honnêtes gens, comme disait le Garçon. Les patriotes ont peut-être raison : la France est abaissée. Quant à l’esprit, c’est certain. La politique achève d’en tirer la dernière goutte. (...)

Quand te verrai-je maintenant ? Si tu viens aux Andelys en septembre, je ne serai pas encore parti. Si tu te trouves à Marseille, peut-être nous y rencontrerons-nous. écris-moi de temps à autre d’ici là. Adieu, vieil ami, je t’embrasse.

À Parain. §

Croisset, samedi soir. (Mai 1849).

j’ai une grande nouvelle à vous annoncer, mon cher oncle (ce n’est point mon mariage) : je pars au mois d’octobre prochain avec Du Camp pour l’Égypte, la Syrie et la Perse. Ma santé, qui loin de s’améliorer empire, m’a forcé à aller consulter à Paris M. Cloquet qui m’a fortement conseillé les pays chauds. Quand vous viendrez, je vous conterai tout cela plus au long ; j’en ai beaucoup à vous dire. C’est à vous autres que je recommanderai ma pauvre mère pendant mon absence, qui durera de quinze à dix-huit mois. Ma mère va louer sa maison de Rouen, car elle a l’intention de passer une bonne partie de son temps à Nogent. De toutes façons c’est ce qu’elle pourra faire de mieux.

En attendant mon départ, nous sommes convenus, ma mère et moi, de ne pas ouvrir la bouche de ce voyage pour deux raisons : la première, c’est qu’il est inutile de se tracasser d’avance et d’exciter sa tristesse par anticipation ; la seconde, c’est que, n’ayant pas fini mon maudit Saint-Antoine (car il dure toujours le polisson ! Quoique je maigrisse dessus), ça me troublerait et m’empêcherait de travailler. Vous savez, vieux compagnon, que l’idée que je dois être dérangé me dérange, et j’ai bien assez de besogne sans avoir en outre l’Orient qui danse au bout de ma table, et les grelots des dromadaires qui me bourdonnent dans les oreilles par-dessus le bruit de mes phrases. Donc, quoique ce voyage soit conclu, on n’en dit mot ici ; comprenez-vous ?

Nous avons calculé, le sieur Du Camp et moi, que nos moyens nous permettaient très largement d’avoir un domestique, chose à peu près indispensable. Il nous faut un gars solide, au moral comme au physique, habitué à la fatigue, sachant manier un fusil, intelligent et vif. j’ai songé au jeune Leclerc, dont la dernière escapade n’a fait que me confirmer dans la bonne opinion que j’avais de sa personne. Si on le retrouvait, pensez-vous qu’il veuille venir ?

Croyez-vous que le choix soit bon ? En cas qu’il soit à Nogent maintenant, je vous reécrirais pour poser mes conditions. S’il est à Paris, y a-t-il moyen d’avoir son adresse ? Dans ce dernier cas il irait parler à Du Camp. Occupez-vous de cela, je vous prie.

j’ai vu chez M. Walkenaer une Bible compacte en un volume in-8 dont je désirerais savoir l’éditeur et l’année de la publication. Quand Bonenfant verra le susdit particulier, je lui serai fort obligé de m’obtenir ce renseignement. Et vous, vieux brave, avez-vous toujours peur du choléra ? Je ne sais s’il y en a à Rouen, mais on n’en parle guère. Je crois que vous pourriez vous aventurer sans péril. Au reste, je ne veux vous donner aucun conseil, de peur qu’à la moindre colique qui vous prendrait vous ne vous imaginiez trépasser. Mais j’ai tout de même bien envie de vous voir, je vous assure.

Adieu, cher vieil oncle ; je vous embrasse comme je vous aime.

À Parain. §

Croisset, samedi soir (été 1849).

Je vous remercie, mon brave père Parain, de la célérité que vous avez mise dans l’affaire Leclerc. Pour en finir de suite, qu’il sache à quoi s’en tenir et nous aussi. Voici quelles sont nos conditions : il nous accompagnera partout, ne nous quittera pas et nous obéira ponctuellement.

1° Il aura, soir et matin, lorsque nous serons en route, à faire et défaire notre tente, ce qui ne lui demandera pas cinq minutes de temps au bout de trois jours qu’il en aura pris l’habitude.

2° Il aura soin de nos armes, les charger, les nettoyer, etc., ainsi que la surveillance de nos chevaux et de nos bagages qui seront spécialement sous sa garde.

3° Il brossera nos habits et nos bottes et nous fera la cuisine, ce qui se bornera à faire cuire de la viande (quand nous en aurons) ou des oeufs, à vider une volaille, à plumer du gibier (cela n’aura lieu ordinairement qu’en campagne).

4° Il portera le costume que nous jugerons convenable de lui donner. Comme on n’est considéré à l’étranger qu’en rapport de la considération que l’on s’attribue soi-même, cela est important.

Voilà quelles seront ses principales charges. Du reste, il faut qu’il soit décidé d’avance à tout faire et à ne jamais dire, comme les domestiques ordinaires : ça n’est pas de mon devoir, ça sort de mes fonctions.

Maintenant, pour sa gouverne, il faut qu’il sache :

1° qu’il peut y avoir du danger de diverses natures : privation de choses nécessaires, chaleur excessive, mauvaise nourriture bien souvent, maladies, coups de fusil, mal de mer, etc. (la plus grande prudence est exigée tant pour lui que pour nous ; quelque incartade de sa part pourrait nous attirer de mauvaises affaires).

2° Il sera privé complètement, ou à peu près, de femelles, sous peine, s’il voulait s’en passer la fantaisie, de se faire couper la gorge et à nous aussi.

3° Il n’aura plus ni vin, ni eau-de-vie, mais du café plusieurs fois par jour (en campagne) et du tabac tant qu’il en voudra ; nous lui en fournirons.

Du reste il ira à cheval comme nous, sera armé de pied en cap et aura du gibier à tuer de toute nature, depuis des perdrix rouges jusqu’à des lions et des crocodiles. Ce sera même en route sa principale occupation. Quand il aura besoin de quelque chose, nous le lui donnerons et subviendrons à tous ses besoins. Bref, il partagera complètement notre genre de vie. Que Bonenfant ait l’obligeance, tant qu’il est en lui et que Leclerc pourra le comprendre, de l’initier un peu à ce que c’est qu’un voyage pareil, pour qu’il s’en fasse quelque idée et qu’il ne nous accuse pas plus tard de l’avoir trompé. Une fois qu’il sera avec nous, il n’y aura pas à revenir, ni à regretter Courtavant. Il faudra aller jusqu’au bout.

Pour ce qui est de ses gages, nous serons partis de quinze à dix-huit mois au plus. Nous le prendrions à notre service le 1er septembre prochain, et au retour nous lui compterions 1500 francs. S’il aimait mieux en laisser d’avance 500 à sa femme, libre à lui. qu’il réfléchisse. Il y aura du hasard, de l’aventure, beaucoup de fatigue, un peu de péril et considérablement de choses cocasses et nouvelles pour lui.

j’oublie un dernier point, mon cher oncle. Vous me dites que le gaillard est un tant soit peu vaniteux. Il devra, dans l’intérêt de notre sécurité, garder vis-à-vis de nous (en présence d’étrangers surtout) le plus grand respect. Il ira, bien entendu, aux secondes places et en campagne couchera à la porte de notre tente. Du reste il lui arrivera d’avoir des gens sous ses ordres. Quand nous prendrons des escortes en Syrie, il en sera le capitaine. d’ici là, s’il accepte, qu’il s’exerce à monter à cheval et à tirer tout en allant. qu’il apprenne même à faire la barbe s’il peut ; ce ne serait pas inutile.

Je n’ai plus de place, mon cher vieux compagnon, pour vous dire que nous vous attendons. Adieu, vieux solide, embrassez tout votre monde pour moi.

À Parain. §

Croisset, vendredi soir (été 1849).

j’ai reçu ce matin, mon cher oncle, une lettre de Leclerc à laquelle je n’ai rien compris. Au lieu de me dire s’il accepte, oui ou non, les conditions que je lui ai posées dans la dernière lettre que je vous ai écrite, il me fait beaucoup de protestations et de doléances. Je crois que son désir est que vous le repreniez comme garde. Il a l’air d’implorer mon intervention pour cela. Si vous en étiez content, en effet, vous feriez bien de lui pardonner son escapade et de le réintégrer dans ses fonctions. Il me dit qu’il ne va pas vous voir, car il ne ferait que pleurer et ne saurait que vous dire. Il m’a l’air d’un homme abattu et très humilié. Dans tout cela je ne sais s’il veut venir avec moi en Orient. Mais voilà un autre incident. Du Camp a déniché je ne sais où un gars superbe, un corse, un ancien troupier qui a déjà été en Égypte et paraît, d’après ce qu’il m’écrit, un drôle roué. Il penche pour lui, de même que moi je penche pour Leclerc. Le choix d’un domestique pour un tel voyage est une affaire trop grave pour se décider à la légère. De sorte que nous ne ferons notre choix et ne donnerons notre parole à l’un ou à l’autre qu’après avoir vu, moi Sassetti (c’est le nom de l’ex-voltigeur) et lui Du Camp, Leclerc.

En conséquence, si maître Leclerc veut voyager aux conditions que je vous ai envoyées, il fera bien d’accompagner Dupont jusqu’à Paris, quand celui-ci se mettra en route, et d’aller place de la Madeleine, 30, causer avec mon collègue afin qu’il en juge. Bien entendu que je paierai ce petit voyage dont la dépense ne peut être grande. Vous la fixerez vous-même, s’il vous plaît, cher oncle.

Voilà donc l’état de la question, comme on dit en politique. Plus tôt Leclerc ira se montrer à Du Camp, et plus tôt nous serons décidés sur l’homme que nous devrons prendre. Du Camp, de son côté, doit m’envoyer un de ces jours Sassetti.

Du reste rien de nouveau, cher vieux compagnon. Je travaille toujours ma Tentation comme dix nègres. j’en ai encore pour deux grands mois. Ça et le voyage à l’horizon, vous voyez que je ne manque pas de choses qui me trottent dans la tête.

Adieu, je vous embrasse vous et tout le monde de là-bas.

À sa mère. §

Paris, 26 octobre 1849, 1 h du matin. (Nuit du 25 au 26.)

Tu dors sans doute maintenant, pauvre vieille chérie. Comme tu as dû pleurer ce soir, et moi aussi, va ! Dis-moi comment tu vas, ne me cache rien. Songe, pauvre vieille, que ça me serait un remords épouvantable si ce voyage te faisait trop de mal. Max est bien bon, sois sans crainte. j’ai trouvé nos passeports prêts. Tout a été comme sur des roulettes ; c’est bon signe. Adieu ; voilà la première lettre, les autres succéderont bientôt. Je t’en enverrai demain une plus longue. Et toi ? Écris-moi des volumes, dégorge-toi.

Adieu, je t’embrasse de tout mon coeur plein de toi. Mille caresses.

À sa mère. §

Paris, vendredi, 26 octobre 1849.

Une journée de passée, pauvre vieille, c’est sans doute la pire. Comme tu as dû t’ennuyer aujourd’hui ! Je me figure ta bonne mine pensive... j’attends demain matin une lettre de toi... Il est bien convenu entre Max et moi que si, une fois l’Égypte vue, nous nous sentons fatigués ou que l’ennui de toi me prenne ou que tu me rappelles, je reviens. Ainsi ne te tourmente pas par avance, sois sans crainte ; il me semble que l’envie de te revoir me ferait revenir à travers tout. Oh ! comme je t’embrasserai au retour, pauvre vieille !...

À sa mère. §

Paris, samedi, 27 octobre (1849).

La journée d’aujourd’hui m’a semblé moins longue que celle d’hier, pauvre chère vieille, quoique j’aie été moins occupé. Ainsi j’espère peu à peu me faire à notre absence ; mais toi ? j’attendais avec impatience ta bonne lettre. Quoique par métier je fasse du style, je ne sais que te dire, car j’aurais tant de choses à te dire !

Hier au soir, après t’avoir écrit, j’ai été à l’Opéra voir le Prophète. C’est magnifique ; ça m’a fait du bien, j’en suis sorti rafraîchi, émerveillé, et plein de vie. Devine qui est-ce qui est venu s’asseoir à côté de moi ? Un Persan en costume !... Je viens de passer une partie de mon après-midi chez ce brave Pradier qui m’a fait de belles théories sur les voyages... Quand cette lettre t’arrivera, tu auras déjà dû recevoir une carte d’Égypte que j’ai recommandée au père Molard... Je pense à toi sans cesse, ton idée m’accompagne partout. Oui, pauvre chérie, va, aie bon espoir ; je te ferai de beaux récits de voyage, nous causerons du désert au coin du feu ; je te raconterai mes nuits sous la tente, mes courses au grand soleil... Nous nous dirons : oh ! te rappelles-tu comme nous étions tristes, et nous nous embrasserons, nous rappelant nos angoisses du départ.

Allons, à demain. Tu voulais prendre le chemin de fer pour venir ici, et moi donc, quelles tentations j’avais de descendre aux stations !

Adieu, pauvre chérie, encore un bon baiser ; bonne nuit.

À sa mère. §

Paris, 28 octobre (1849).

Tu me parles de la bêtise que tu as eue de croire à la prédiction du petit morceau de papier. Je la comprends, car je la partage, quoiqu’en général, en fait de présages, l’esprit est ainsi fait que l’on croit surtout aux mauvais. (Quand on en a de bons on en doute, quand il vous en arrive de mauvais, cela vous fait peur...) Bouilhet est arrivé ce matin à 11 h. Nous dînons ce soir tous les trois ensemble avec Théophile Gautier, qui a remis une invitation pour venir avec nous. Pradier viendra demain nous embrasser à l’heure du départ, dans la cour des diligences.

j’ai été dire adieu à M. Cloquet. Il m’a promis, quand tu viendras à Paris, de te faire faire la connaissance de gens qui ont voyagé, pour en causer le plus possible.

Comme je crois que mon manuscrit de la Bretagne te ferait plaisir à avoir près de toi, il sera à la disposition de Hamard. Tu t’adresseras à lui pour qu’il te l’envoie par un moyen sûr... Nous avons été tout à l’heure, Bouilhet et moi, voir au Louvre les bas-reliefs assyriens que Botta a rapportés de Ninive. Vas-y quand tu viendras ici ; cela te fera plaisir en songeant que j’en verrai de pareils. Tâche, pauvre vieille, de te mettre à ma place quand je serai en route ; songe aux belles choses que je vais voir, à toutes les gueulades que je pousserai. Il y a un danger que nous n’avons pas prévu, c’est que j’en revienne fou ; ce serait une bonne charge.

Adieu, pauvre vieille adorée. C’est demain que je pars. Dans 24 heures je roulerai ; tu n’auras donc pas de lettre avant la fin de la semaine (probablement), puis deux ou trois, puis de Malte, puis d’Égypte. Une fois en Égypte tu t’y feras ; elles arriveront régulièrement, sois-en sûre.

Quant à la Perse, ne t’en inquiète pas d’avance ; il sera temps d’y penser plus tard.

Adieu, mille baisers, pauvre mère, je t’embrasse de tout mon coeur. Ton fils qui t’aime.

À sa mère. §

Paris, lundi, 29 octobre (1849).

Tout est prêt, nous partons. Il fait beau temps ; je suis plutôt gai que triste, plutôt serein que sérieux. Le soleil brille, j’ai le coeur plein d’espoir.

Le dîner d’hier avec Gautier et Bouilhet a été charmant. Ce matin, en lui disant adieu, je n’ai pas été ému comme je le pensais. Ma sensibilité de départ a eu d’ailleurs le fond de son sac vidé avec toi, pauvre chérie.

Adieu, chère vieille. Gautier a soutenu hier devant moi cette opinion qui est mienne "qu’il n’y avait que les bourgeois qui crevassent". C’est-à-dire que, quand on a quelque chose dans le ventre, on ne meurt pas avant d’avoir accouché. Adieu, bon courage, je t’embrasse le plus étroitement possible. À toi.

À sa mère. §

Lyon, 31 octobre (1849).

Nous arrivons à l’instant. Le temps est très beau, mais froid. Nous allons bien tous les deux et l’humeur est à l’avenant.

Il me semble, pauvre mère, qu’il y a dix ans que nous ne nous sommes vus. De Marseille je t’écrirai une lettre plus longue.

Nous partons demain matin à 4 heures. Nous serons à Marseille le soir même, à moins que le brouillard ne nous fasse coucher en route. Adieu, tu seras contente, j’espère, de cette petite surprise. Encore adieu, mille embrassements. Ton fils qui t’aime.

À sa mère. §

Marseille, 2 novembre 1849.

j’ai reçu ce matin, pauvre chérie, ta lettre n° 3 du 28, envoyée à Paris. j’espère que demain j’en aurai une adressée à Marseille directement. Quant aux miennes, tout le temps que j’ai été à Paris tu as dû en recevoir à peu près tous les jours. De plus, je t’en ai écrit une de Lyon et celle-ci, que je t’écris maintenant, te fût parvenue un jour plus tôt sans les brouillards du Rhône, qui nous ont retardés de 4 heures avant-hier. Du reste je t’écrirai encore demain et mercredi prochain je t’écrirai de Malte. Ainsi, 48 heures après que tu auras reçu ma lettre je serai occupé à t’en envoyer une autre. Tu vois donc, pauvre chère vieille, que cela n’est pas le diable. Quant à toi, tu peux m’écrire à Alexandrie de suite.

Tu dis que les récits de voyage sont bien loin de nous. Eh bien ! pour te prouver le contraire, je vais t’envoyer celui de Paris à Marseille. Quand il a fallu partir de chez Max, tout le monde était en eau, surtout ce pauvre Cormenin qui n’en pouvait plus et faisait pitié. Aimée, Jenny, la portière, etc., tout cela sanglotait et me faisait mille recommandations.

Dans la cour de la diligence nous avons trouvé Pradier qui s’est écrié (il faisait très beau soleil) : «Fameux, fameux ! Savez-vous ce que j’ai vu ce matin à mon baromètre ? Beau fixe. C’est bon signe ; je suis superstitieux, ça m’a fait plaisir." Toi qui connais l’homme, tu peux t’imaginer la scène augmentée de son chapeau, de ses longs cheveux, etc. C’était dans la même cour où je me suis embarqué pour la Corse, à la même place, à peu près à la même heure. Le premier voyage a été bon, le deuxième sera de même, pauvre vieille. Tous les gens que nous voyons nous l’affirment. À Lyon, nous avons vu Gleyre, un peintre qui a longtemps habité l’Orient (5 ans) ; il a été jusqu’en Abyssinie. d’après ses conseils nous resterons peut-être plus longtemps en Égypte que nous ne l’avions décidé, quitte à sacrifier ou à bâcler le reste de notre voyage. Ce qu’il y a de certain, c’est que déjà nous avons retranché le Kurdistan, pays compris entre la Syrie du nord et la Perse. C’est trois mois de moins et le seul passage qui offrît quelque danger. Nous prendrions les bateaux à vapeur et un voyage de quatre mois se réduirait à quinze jours. Au reste, il n’est question maintenant que de l’Égypte et nous ne pensons qu’à elle. Le reste dépendra de mille choses et surtout de toi. Si tu t’ennuies trop, si tu me rappelles, tu sais bien que je reviendrai, pauvre vieille.

Nous venons à l’instant de faire une visite à Clot-Bey qui, au lieu d’être au Caire, se trouve à Marseille. Il va nous charger de lettres et de recommandations. Selon lui, un voyage en Égypte n’est pas plus qu’un voyage à Marseille. Il ira cet hiver à Paris. M. Cloquet te fera faire sa connaissance et tu pourras te rassurer auprès de lui. Il nous a dit qu’il n’y avait en Égypte à craindre ni brigands, ni fièvres, ni ophthalmies (en prenant des précautions). La seule chose qu’il nous ait bien recommandée, c’est d’éviter le froid des nuits. Mais nos flanelles et nos pelisses sont là.

Nous avons visité tantôt notre paquebot, le Nil, par lequel nous devons partir après-demain matin dimanche, à 8 heures. Il est superbe et toi qui aimes surtout les grosses embarcations, il te conviendrait, car c’est le plus gros de tous ceux qui sont dans le port. Le père Cauvière nous a recommandés au capitaine ; nos chambres sont choisies. Le capitaine nous donnera la sienne si je suis trop malade de la mer. Tu vois, pauvre vieille chérie, que l’on soigne ton poulot. Nous avons des balles d’une importance superbe. Sur le paquebot le Rhône on accablait Sassetti de questions pour savoir quelles étaient nos seigneuries. C’est un drôle de garçon qui n’est embarrassé de rien et connaît tout. Il est parti ce matin déjeuner chez la contrebasse du théâtre qui est un de ses amis, ce qui lui a valu d’entendre hier au soir la Juive pour rien, dans l’orchestre, parmi les musiciens, comme un artiste. Je crois que c’est un bon choix. Il nous sert très bien.

Ce matin j’ai reçu de Lauvergne une lettre pour Soliman-Pacha, général en chef de l’armée d’Égypte. j’y suis crânement recommandé. Le paragraphe qui me concerne commence ainsi : «C’est un homme puissant par la pensée" et tout le reste est dans ce goût-là.

Allons, pauvre adorée de mon coeur, prends courage, tu verras comme la première lettre que tu recevras d’Égypte te fera plaisir. Lis, tâche de lire, occupe-toi. Embrasse bien la petite fille. Je pense à elle souvent. Parle de moi, tâche qu’on en parle. Dis au père Parain qu’il boive de temps à autre un verre de kirsch à ma santé. Ici, un voyage en Orient est si peu de chose que le moindre décrotteur vous parle de Jérusalem, du Caire et de Persépolis comme de rien du tout. Ça ravale la bonne opinion qu’ont d’eux-mêmes les gens qui croient faire un grand coup en y allant. Adieu, mille baisers, mille tendresses. Demain je t’enverrai un bout de lettre, mais comme je l’écrirai probablement l’heure de la poste passée, il y aura un jour d’intervalle entre les deux. Encore une bonne embrassade.

À sa mère. §

Marseille, samedi soir (3 novembre 1849).

Ah ! pauvre mère, que je voudrais pouvoir me glisser dans mes lettres, entre ces plis de papier sur lesquels je verse un long regard de tendresse. Écris-moi des volumes, dis-moi tout ce que tu veux, épanche-toi.

Aujourd’hui nous avons embarqué notre bagage. Tous ces messieurs du bord sont charmants. Maxime a reconnu le médecin pour avoir déjà navigué avec lui. Reconnaissance, embrassade. Tableau. Nous partons avec le consul de Manille qui traverse pour se rendre dans l’Inde, et le consul de Tripoli qui se rend à Malte avec sa famille. Nous serons, je pense, aussi bien que possible, sauf le mal de mer auquel il faut se résigner, quoique le docteur Barthélemy (un élève de M. Cloquet), le médecin même du bord, prétende qu’il réussit quelquefois à le guérir.

Clot-Bey, auquel nous venons de faire nos adieux (je t’ai dit, je crois, qu’il est à Marseille et non au Caire), nous donne quantité de lettres pour l’Égypte ; ce ne sont qu’ingénieurs, généraux, beys, pachas, etc. Il nous engage à nous dépêcher au commencement, c’est-à-dire à Alexandrie où il n’y a pas grand-chose à voir, afin de tâcher de partir du Caire avec l’expédition annuelle du miri (prélèvement de l’impôt) qui va partir pour la Haute-Égypte. Ce serait plus amusant, plus commode et plus économique ; nous voyagerions avec une armée. Quel choix ! C’est ça qui serait pompadour, maréchal de Richelieu et surtout mousquetaire gris ! Il nous a dit que pour nos communications de lettres sur le Nil ce serait assez facile, surtout pour les faire aller en France, plus que pour en recevoir. Il y a sur tous les bords du fleuve des gouverneurs auxquels nous serons adressés, dans le cas où nous irions seuls, et de place en place (jusqu’en Abyssinie même !), des médecins francs. Tu vois, pauvre mère, qu’il n’est pas possible de voyager dans de meilleures conditions ! Clot-Bey m’a l’air d’un excellent bougre dans toute la force du terme. Il ira à Paris d’ici un mois ou deux. écris à M. Cloquet de t’en prévenir. Tu dînerais avec lui ; cela te ferait grand bien. Il te rassurerait beaucoup.

Parle-moi de ta santé, pauvre chérie ; ne me cache rien. As-tu été reprise de tes crachements de sang ? Et les migraines ? Etc. Moi, à cause du froid (car il ne fait pas chaud du tout, le temps est sec) et par précaution, j’ai dès maintenant endossé la chemise de flanelle. Me voilà donc condamné au gilet de santé.

Bouilhet doit t’écrire ; il me l’a promis en partant. Tâche de t’habituer à Nogent. Si tu revenais à Rouen tu t’embêterais peut-être encore plus. Je voudrais bien que l’été fût venu pour que tu puisses un peu voyager en Angleterre. Adieu, pauvre vieille ; ne pleure pas. Dans 72 heures je t’écrirai de Malte, sous les orangers ; mais quel dégobillage d’ici là, peûh, peûh ! Ah peûh !

Adieu, je t’embrasse sur tes deux longues joues creuses.

À sa mère. §

Malte. ­­– à bord du Nil.

Nuit du mercredi au jeudi, 7-8 novembre (1849).

Nous venons d’arriver à Malte, chère bonne mère. Le bateau est à l’ancre dans le port, nous repartons demain à 1 heure après avoir pris du charbon. Je profite de l’état de stabilité du bâtiment pour t’envoyer cette lettre promise.

Sais-tu une chose, pauvre vieille, une chose superbe ? C’est que je n’ai pas eu le mal de mer. Non, pas du tout (sauf en partant de Marseille, la première demi-heure où j’ai vomi un verre de rhum que j’avais pris pour me donner du coeur). Du reste, tout le temps de la traversée, c’est-à-dire depuis dimanche matin jusqu’à ce soir, j’ai été un des plus gaillards, si ce n’est le plus gaillard des passagers. Il n’en est pas de même de Maxime ni de Sassetti qui ont piqué une assez grande quantité de renards ! Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l’état-major, stations sur la passerelle, entre les deux tambours, dans la compagnie du commandant, où je me piète dans des attitudes à la Jean-Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m’instruis en marine, je m’informe des manoeuvres, etc. Le soir, je contemple les flots et je rêve, drapé dans ma pelisse comme Childe Harold. Bref, je suis un gars. Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis adoré à bord. Les messieurs m’appellent papa Flaubert, tant, à ce qu’il paraît, ma boule est avantageuse sur l’élément humide. Tu vois, pauvre vieille, que le début est bon. Et ne va pas croire que la mer ait été très calme ; au contraire, le temps a été un peu dur, le vent d’est nous a retardés de 12 heures.

Nous avons à bord deux jeunes gens dont l’un a déjà fait notre voyage. Selon lui, rien n’est plus aisé. C’est un ancien élève de l’École polytechnique, très riche, que l’on appelle M. Delagrange et qui, dans ce moment, se dirige vers Suez pour gagner Ceylan et faire un petit voyage de 4 ans dans l’Inde, uniquement pour son agrément. La traversée seule lui coûte 7000 francs. Rien n’est plus drôle que notre bâtiment et la composition des passagers. Tout le monde est ami intime. On cause, on parlotte, on blague. Les meilleurs font des politesses aux dames. On dégobille l’un devant l’autre, et le matin on se revoit avec des figures de déterrés qui rient les unes des autres. Une des plus comiques est celle de Maxime qui ne croyait pas être malade, le pauvre garçon, et m’avait très recommandé au médecin, tandis que je n’ai rien et que lui ne désouffre presque pas. Quant au jeune Sassetti il fait le crâne, mais n’est pas beaucoup plus solide que son maître.

Demain matin nous visiterons Malte. Je jetterai cette lettre à la poste. Je m’achèterai une paire de souliers dont j’ai besoin ainsi que de la poudre, car nous n’en avons que fort peu et elle est exécrable en Égypte. À propos d’Égypte, t’ai-je dit que très probablement nous serons présentés au vice-roi ? Vois-tu nos seigneuries devant son Altesse ? Écris-moi de suite au Caire, car je crois que nous ne resterons que peu de temps à Alexandrie.

Dimanche matin, avant de m’embarquer, j’ai reçu ta lettre du 29. écris-m’en souvent de pareilles ; elle m’a fait du bien. Adieu, pauvre chérie, de tout mon coeur. Embrasse Liline pour moi.

À sa mère. §

Alexandrie (17 novembre 1849).

C’est jeudi, avant-hier seulement, que nous sommes arrivés, ayant séjourné 24 heures à Malte à cause du temps qui était contraire. Notre commandant, en homme prudent, a mieux aimé allonger le voyage d’une journée (ce qui nous a permis de bien voir l’île) que de s’exposer à quelque avarie. Du reste, de Malte à Alexandrie, le temps a été assez beau pour que l’on pût dessiner sur le pont.

Quand nous avons été à deux heures du rivage d’Égypte, je suis monté avec le chef de timonerie sur l’avant et j’ai aperçu le sérail d’Abbas-Pacha comme un dôme noir sur le bleu de la mer. Le soleil tapait dessus. j’ai aperçu l’Orient à travers, ou plutôt dans une grande lumière d’argent fondue sur la mer. Bientôt le rivage s’est dessiné, et la première chose que nous avons vue à terre c’est deux chameaux conduits par un chamelier, puis, tout le long du quai, de braves arabes qui pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Pour débarquer, ç’a été le tintamarre le plus étourdissant : des nègres, des négresses, des chameaux, des turbans, des coups de bâton administrés de droite et de gauche, avec des intonations gutturales à déchirer les oreilles. Je me fiche une ventrée de couleurs, comme un âne s’emplit d’avoine. Le bâton joue un grand rôle ici ; tout ce qui porte un habit propre rosse ce qui porte un habit sale ; quand je dis habit, c’est culotte qu’il faudrait. On voit quantité de Messieurs vaguer de par les rues rien qu’avec une chemise et une longue pipe. Hormis les femmes de la plus basse classe, toutes sont voilées, avec des ornements sur le nez qui pendent et ballottent comme au frontal des chevaux. En revanche, si l’on ne voit pas leur figure, on leur voit toute la poitrine. En changeant de pays, la pudeur change de place, comme un voyageur embêté qui se met tantôt sur l’impériale et tantôt sur la rotonde. Une chose curieuse ici, c’est le respect ou plutôt la terreur que l’on a pour le franc. Nous avons vu des bandes de dix à douze Arabes, tenant toute une rue, s’écarter pour nous laisser passer. Alexandrie, d’ailleurs, est presque un pays Européen, tant il y a d’Européens. Nous sommes, à la table d’hôte de notre hôtel, une trentaine. Tout est plein d’Anglais, d’Italiens, etc. Hier nous avons vu une procession magnifique pour la circoncision du fils d’un riche négociant. Ce matin nous avons déjà vu les aiguilles de Cléopâtre (deux grands obélisques sur le bord de la mer), la colonne de Pompée, les catacombes et les bains de Cléopâtre. Demain nous partons pour Rosette, d’où nous serons revenus dans trois ou quatre jours. Nous allons doucement et sans nous fatiguer, vivant sobrement et couverts de flanelle des pieds à la tête, quoiqu’il fasse trente degrés de chaleur dans les appartements. Ce n’est du reste nullement incommodant, à cause de la brise de mer.

Soliman-Pacha, l’homme le plus puissant de l’Égypte, le vainqueur de Nezim, la terreur de Constantinople, se trouve par hasard à Alexandrie au lieu d’être au Caire. Nous lui avons fait une visite hier, munis de la lettre de Lauvergne. Il nous a admirablement reçus. Il doit nous donner des ordres pour tous les gouverneurs de l’Égypte ; il nous offre sa voiture pour aller au Caire. C’est lui qui a fait le marché pour nos chevaux pour notre course de demain. Il est charmant, cordial, etc. C’est sans doute nos balles qui lui plaisent. De plus, nous avons M. Gallis, l’ingénieur en chef des armées, le bey Prestot, etc. Pour te donner une idée de la manière dont nous allons voyager, on nous donne des soldats afin d’écarter la foule lorsque nous sommes à photographier. j’espère que c’est chic.

Il n’est pas possible, comme tu vois, d’être mieux. Quant aux ophthalmies, parmi les gens que l’on rencontre il n’y a que ceux de la plus vile condition, comme on dit généralement, qui en soient atteints. M. Villemain, un jeune docteur d’ici qui est en Égypte depuis cinq ans, me disait ce matin n’en avoir pas vu un seul cas sur un homme aisé, ni sur un européen. Rassure-toi donc, prends bon courage ; je reviendrai en bon état.

Allons, adieu, pauvre vieille, il est quatre heures. j’ai été dérangé dans ma lettre par la visite de M. Pastri, banquier. C’est lui qui doit nous faire parvenir notre argent et expédier nos bagages si nous envoyons en France quelque momie.

Nous allons de ce pas chez notre ami Soliman prendre une lettre pour demain. Elle est adressée au gouverneur de Rosette afin qu’il nous loge chez lui, c’est-à-dire dans la forteresse, seul endroit logeable, à ce qu’il paraît. Nous avions l’intention de pousser jusqu’à Damiette, mais comme on nous a dit que ce serait trop fatigant à cheval, à cause des sables, nous avons renoncé à la partie ; nous irons du Caire, par bateau. Tu vois que nous ne sommes pas des entêtés. Nous avons pour principe d’écouter l’avis des gens compétents et de nous ménager comme deux petits saints. Adieu, mille baisers, pauvre vieille ; embrasse la petite pour moi. écris-moi de bien longues lettres. Je te serre à t’étouffer. Ton fils qui t’aime.

À sa mère. §

Alexandrie, jeudi, 22 (novembre 1849).

Je t’écris, chère vieille, en grande tenue, habit noir, gilet blanc, escarpins, etc., comme un homme qui vient de faire une visite à un premier ministre. Nous sortons à l’instant de chez Hartim-Bey, ministre des affaires étrangères, auquel nous avons été présentés par le consul et qui nous a parfaitement reçus. Il va nous donner un firman ficelé pour tout notre voyage. Nous sommes reçus ici d’une manière incroyable. Nous avons l’air de princes ; ceci n’est pas une plaisanterie. Sassetti répète : «C’est égal, je pourrai dire qu’une fois en ma vie j’ai eu dix esclaves pour me servir, et un qui chassait les mouches." C’est en effet ce qui lui est arrivé.

Lundi prochain, nous partons en barque sur le Nil jusqu’à Kafresahiah ; de là nous aurons trois jours de cheval jusqu’à Mansourah, d’où nous reprendrons une cange pour Diamette, et de Diamette nous remonterons jusqu’au Caire. Cette petite expédition dans la basse-Égypte est l’affaire d’une quinzaine. Pendant ce temps, il est probable que je ne pourrai t’écrire, pauvre vieille, car à Diamette il est peu probable de rencontrer une occasion pour Alexandrie et nous pouvons arriver au Caire après le départ du courrier. Ainsi, prends patience, chère mère, ne t’inquiète pas. Je ne sais au juste quand tu recevras ma prochaine lettre. Le bateau de Beyrout à Alexandrie a eu trois jours de retard dans un voyage de trente-six heures, à cause des vents d’ouest. Tu vois que mille causes peuvent retarder l’arrivée des lettres.

Aujourd’hui nous avons fait emplette de tarbouchs (petits bonnets rouges à glands de soie) et nous portons déjà la coiffure égyptienne, en attendant le reste de l’accoutrement, que nous prendrons au Caire.

Ce matin, nous avons déjeuné chez M. Gallis, l’ingénieur en chef, avec notre ami Soliman-Pacha, et ce soir nous allons à l’opéra. Tu vois que jusqu’à présent notre existence n’est pas bien rude, quoique nous ayons traversé le désert.

Il est six heures, nous allons dîner. Ce soir ou demain matin je reprendrai ma lettre et te raconterai notre petite expédition de Rosette.

Vendredi matin (23 novembre 1849).

Nous sommes partis à la pointe du jour dimanche dernier, sellés, bottés, enharnachés, armés, avec quatre hommes qui nous suivaient à pied en courant, notre drogman monté sur son mulet chargé de nos manteaux et de nos provisions, et nos trois chevaux qui se conduisaient à l’aide d’un simple licol. Ils avaient l’air de rosses et étaient au contraire d’excellentes bêtes. Avec deux coups d’éperon on les enlevait au galop, et en sifflant ils s’arrêtaient tout court ; pour les faire aller à droite ou à gauche, il suffisait d’appuyer sur leur cou.

Dès les portes d’Alexandrie, le désert commence : ce sont des monticules de sable couverts çà et là de palmiers, puis des grèves qui n’en finissent (pas). De temps à autre, il vous semble voir à l’horizon de grandes flaques d’eau avec des arbres qui se reflètent dedans et, tout au fond, sur la ligne extrême qui paraît toucher le ciel, une vapeur grise passe en courant comme un train de chemin de fer. C’est le mirage. Tout le monde l’éprouve, Arabes et Européens, ceux qui sont habitués au désert comme ceux qui le voient pour la première fois. De temps à autre, dans le sable, on rencontre la carcasse de quelque animal, un chameau mort, aux trois quarts rongé par les chacals et dont les boyaux noircis au soleil passent en dehors ; un mufle momifié, une tête de cheval, etc. Les Arabes trottinent sur leurs ânes avec leurs femmes empaquetées d’immenses voiles noirs ou blancs. On s’adresse le bonjour, Tayëb, et on continue son chemin.

Vers onze heures nous avons déjeuné près d’Aboukir, dans une forteresse gardée par des soldats qui nous ont offert d’excellent café et refusé le batchis, chose merveilleuse ! La plage d’Aboukir est encore couverte, de place en place, par des débris de navire. Nous y avons rencontré quantité de requins échoués. Nos chevaux écrasaient des coquilles au bord des flots ; nous tirions des cormorans et des pies de mer. Nos Arabes couraient comme des lévriers ramasser celles que nous avions blessées (car j’ai tué du gibier ! oui, moi ! voilà du nouveau, hein, pauvre vieille ?). Le temps était magnifique, la mer et le ciel étaient tout bleus, l’espace immense. À un endroit que tu trouveras sur ta carte et que l’on appelle Edkou, on passe l’eau en bac. Là, nos gamins avaient acheté au conducteur de deux chameaux quelques dattes dont ceux-ci étaient chargés. À une demi-lieue plus loin environ, nous chevauchions tranquillement côte à côte, à cent pas de nos guides qui nous suivaient par derrière, quand tout à coup nous détournons la tête à un bruit de grands cris qui nous arrive. Nos hommes se bousculaient tous et nous faisaient signe de venir. Sassetti s’enlève au grand galop avec son pet-en-l’air de velours qui vole au vent, nous enfonçons nos éperons dans le ventre de nos chevaux et nous arrivons sur le théâtre du conflit. C’était le propriétaire des dattes qui suivait de loin ses chameaux et qui, voyant nos jeunes drôles en manger, avait cru qu’ils les avaient volées et était tombé sur eux à coups de bâton.

Mais quand il vit trois bougres fondre sur lui avec des fusils accrochés à leur selle, les rôles changèrent et, de battant qu’il était, il devint battu. Le courage alors revint à nos hommes qui tombèrent dessus à coups de triques et de façon à ce que la peau du derrière lui en pétait à chaque bordée. Pour éviter les coups, il entra dans la mer en relevant sa robe de peur d’être mouillé ; les autres l’y suivirent. Plus il relevait sa robe, plus il offrait de place aux bâtons qui roulaient sur lui comme des baguettes de tambour. Il n’y avait rien de plus drôle à considérer que ce cul noir au milieu des vapeurs blanches. Il hurlait comme une bête féroce. Nous autres, nous étions là sur le bord à rire comme des fous. j’en ai encore mal aux flancs quand j’y pense. C’est une des plus belles charges que j’aie vues, soit dit sans calembour. Le surlendemain, en revenant de Rosette, nous avons rencontré les mêmes chameaux qui revenaient d’Alexandrie. En nous apercevant de loin, il prit le large, laissa là ses bêtes et fit un grand détour à pied par le désert afin de nous éviter. Cette aventure nous a considérablement divertis. Du reste, tu ne saurais croire le rôle important que le bâton joue ici ; on y distribue les horions avec une prodigalité sublime, le tout accompagné de cris, les plus couleur locale du monde.

Le soir à six heures, après un coucher de soleil qui faisait ressembler le ciel à du vermeil fondu et le sable du désert à de l’encre, nous arrivâmes à Rosette dont toutes les portes étaient fermées. Au nom de Soliman-Pacha elles s’ouvrirent, en criant lentement comme celles d’une grange. Les rues étaient sombres et si étroites qu’il n’y avait juste la place que pour un cavalier. Nous avons traversé les bazars, dont chaque boutique est éclairée par un verre plein d’huile suspendu par une ficelle, et nous sommes arrivés à la caserne. Le pacha nous a reçus sur son sopha, entouré de nègres qui nous ont apporté des pipes et du café. Après beaucoup de politesses et de compliments, on nous a donné à souper et fait nos lits garnis d’excellentes moustiquaires. À propos de moustiques, j’en suis tigré. Du reste je ne les sens nullement, ce qui est le principal. j’y suis actuellement inaccessible. Ma peau en est tannée ; mais ce qui me désole, c’est que je ne me bronze pas du tout, tandis que Max est déjà aux trois quarts nègre. Le lendemain matin, pendant que nous faisions nos ablutions, le pacha entra dans notre chambre en nous amenant le médecin du régiment, un Italien parlant parfaitement français et qui nous fit les honneurs du pays. Grâce à cet excellent homme, nous passâmes une journée fort agréable. Quand il sut mon nom et que j’étais fils de médecin, il me dit qu’il avait entendu parler de mon père et qu’il avait lu son nom cité plusieurs fois. Ce ne fut pas pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction en songeant que la mémoire de ce pauvre père m’était encore bonne à quelque chose et me protégeait de si loin. Cela me rappelle qu’au fond de la Bretagne aussi, à Guérande, le médecin du pays m’avait dit l’avoir cité dans sa thèse. Oui, pauvre chérie, je pense à vous deux et bien souvent ; tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s’enfonce dans les jours passés.

Toute la matinée fut donc employée aux courses dans Rosette. À chaque nouvelle visite que nous faisions, chibouk, café, et nullement question de manger. Je crevais de faim et commençais à trouver que c’était trop de fumée. Bref, à une heure et demie, le pacha nous dit que nous allions dîner. Nous étions cinq autour d’une table grande comme un guéridon ; on buvait tous dans le même verre et l’on mangeait avec ses doigts. Il y eut bien de servis au moins trente plats. On mange cinq ou six bouchées de chacun et on vous en sert un autre. Tous arrivent l’un après l’autre. Un négrillon en jaquette bariolée chassait les mouches, d’autres nous versaient de l’eau, soit pour boire ou nous laver les mains.

C’était dans une grande chambre en bois, ouverte de tous côtés, et dominant la mer qui battait au pied. Quant à la cuisine turque, la pâtisserie (beignets, gâteaux, plats sucrés) est excellente. Le reste m’a paru exécrable, mais ne m’a pas fait mal au ventre, ce qui m’a étonné. l’après-midi nous nous sommes promenés en barque sur le Nil, du côté de l’ombre, frisant le bord du fleuve chargé de jardins qui versent dans l’eau leurs touffes vertes. De temps en temps, dans les palmiers et les orangers, paraît une maison en bois toute découpée de ciselures comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur le balcon, une femme voilée dont on ne voit que les yeux, ou bien un Musulman prosterné du côté de la Mecque et récitant ses prières en se frappant le front contre la terre.

Le lendemain mardi, à six heures du matin, nous sommes repartis. Il faisait froid. Nous avons gardé nos cabans toute la journée, et nous sommes arrivés à cinq heures à Alexandrie après dix-huit lieues de cheval dans le désert, et sans être ni écorchés ni moulus. Nos selles, d’ailleurs, sont si bonnes qu’on y est comme dans des fauteuils.

Tu vois que tout va bien, pauvre mère. Nous sommes couverts de flanelle des pieds à la tête. Le moral et le physique sont bons. Maxime me surveille et me soigne comme un enfant. Je crois qu’il me mettrait sous verre, s’il le pouvait, de peur qu’il ne m’arrive quelque chose.

Adieu, pauvre mère adorée. Bon espoir. Embrasse Liline pour moi. Toi je t’embrasse à t’étouffer.

Ce soir, soirée, réunion du grand monde. Nous allons chez le général Gallis. On dit qu’on y joue au whist. Ce n’est pas mon affaire, mais la société, l’étiquette, les exigences du monde ! Je vais donc déployer mes bonnes manières.

À Louis Bouilhet. §

Le Caire, 1er décembre 1849.

Je commence, mon cher vieux, par embrasser ta bonne tête et par souffler sur ce papier toute l’inspiration, pour que ton esprit vienne vers moi. Je crois, du reste, que tu penses bougrement à nous, car nous pensons, nous autres, bougrement à toi, et cent fois dans la journée nous te regrettons. À l’heure qu’il est, la lune brille sur les minarets ; tout est silencieux. De temps à autre aboient les chiens. j’ai devant ma fenêtre, dont les rideaux sont tirés, la masse noire des arbres du jardin, vue dans la clarté pâle de la nuit. j’écris sur une table carrée, garnie d’un tapis vert, éclairé par deux bougies et puisant mon encre dans un pot à pommade. j’entends derrière le refend le jeune Maxime qui fait ses dosages photographiques. Les muets sont là-haut qui dorment, à savoir Sassetti et le drogman, lequel drogman, pour avouer la vérité, est un des plus fieffés ruffians qu’on saurait dire. Quant à ma seigneurie, elle est revêtue d’une grande chemise de nubien, en coton blanc, ornée de houppes et d’une coupe dont la description serait longue. Mon chef est complètement ras, sauf une mèche à l’occiput (c’est par là qu’au jour du jugement Mahomet doit vous enlever) et couvert d’un tarbouch rouge qui cassepète de couleur rouge et m’a fait les premiers jours cassepéter de chaleur. Nous avons des boules assez orientales. Des considérations de sécurité arrêtent notre élan de costume ; l’Européen étant plus respecté en Égypte, ce ne sera qu’en Syrie que nous nous affublerons complètement. Et toi, pauvre vieux bougre aimé, que deviens-tu dans cette sale patrie à laquelle je me surprends parfois rêvassant avec tendresse ? Je songe à nos dimanches à Croisset, quand j’entendais le bruit de la grille en fer et que je voyais apparaître la canne, le cahier et toi... Quand reprendrons-nous nos interminables causeries au coin du feu, plongés dans mes fauteuils verts ? Où en est Meloenis et les pièces, voyage ? etc, etc. Envoie-moi des volumes.

Nous partons le 1er janvier pour notre voyage de la Haute-Égypte et de la Nubie. Ce sera l’affaire de trois mois environ. Je n’ai pas encore vu les pyramides. La semaine prochaine, nous ferons une petite tournée aux environs, dans laquelle nous verrons les pyramides, Sakkara, Memphis et le Mokattam, où j’espère tuer des hyènes ou quelque renard dont je rapporterai la peau.

Je crois bien, homme intelligent, que tu ne t’attends pas à recevoir de moi une relation de mon voyage. C’est tout au plus si j’ai le temps de me tenir au courant de mes notes. Je n’ai encore rien écrit, ni même ouvert un livre, si ce n’est hier que j’ai lu trois odes d’Horace par divertissement, en fumant mon chibouk. Je voudrais pourtant t’envoyer quelque chose qui aille te divertir dans ton logement de la rue Beauvoisine, entre Huart et les hiboux empaillés. d’un mot, voici jusqu’à présent comment je résume ce que j’ai ressenti : peu d’étonnement de la nature, comme paysage et comme ciel, comme désert (sauf le mirage) ; étonnement énorme des villes et des hommes. Hugo dirait : "j’étais plus près de Dieu que de l’humanité !". Cela tient sans doute à ce que j’avais plus rêvé, plus creusé et plus imaginé tout ce qui est horizons, verdure, sables, arbres, soleil, que ce qui est maisons, rues, costume et usages. Ç’a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille. Mais il y a un élément nouveau que je ne m’attendais pas à voir et qui est immense ici, c’est le grotesque. Tout le vieux comique de l’esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant. Dans les rues, dans les maisons, à propos de tout, de droite et de gauche on y distribue des coups de bâton avec une prodigalité repoussante. Ce sont des intonations gutturales qui ressemblent à des cris de bêtes féroces, et des rires par là-dessus, avec de grands vêtements blancs qui pendent, des dents d’ivoire claquant sous des lèvres épaisses, nez camus de nègres, pieds poudreux, et des colliers, et des bracelets ! pauvre vieux ! Nous avons fait chez le pacha de Rosette un dîner où il y avait dix nègres pour nous servir. Ils avaient des jaquettes de soie, quelques-uns des bracelets d’argent ; un négrillon nous chassait les mouches avec un plumeau en roseaux ; nous mangions avec nos doigts ; on apportait les mets plat à plat, sur un plateau d’argent. Il y en eut environ une trentaine qui défila de cette façon. C’était dans un pavillon de bois, toutes fenêtres ouvertes, sur des divans, en vue de la mer.

Une des plus belles choses, c’est le chameau. Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne. Ils ont un cri que je m’épuise à reproduire ; j’espère le rapporter, mais c’est difficile à cause d’un certain gargouillement qui tremblote au fond du râle qu’ils poussent. Du reste j’en aurai peut-être assez du chameau, car nous irons du Caire à Jérusalem par le désert et le mont Sinaï. C’est l’affaire de vingt-cinq jours au moins. Notre caravane se composera de douze chameaux.

Vois-tu nos boules là-dessus ? Arrivés à Jérusalem, nous en cuyderons peut-être crever de fatigue. Du reste si le dromadaire se conduit avec moi comme la Méditerranée, j’en aurai le dessus ; car vous saurez, mon cher monsieur, que j’ai été le plus gaillard de tous les passagers, quoique la mer ait été chienne (on roulait, on dégobillait, c’était superbe). Tout le temps de la traversée, onze jours, j’ai mangé, fumé, blagué et été si aimable par mes histoires lubriques, bons mots, facéties, etc., etc., que l’état-major m’adorait. Je crois que je repasserais sur le Nil gratis. j’ai acquis là cette conviction que les choses prévues arrivent rarement. j’avais peur du mal de mer, et je n’en ai pas eu un brin ; il n’en fut pas ainsi de Maxime et du jeune Sassetti.

Accoudé sur le bastingage, je contemplais les flots au clair de lune, en m’efforçant de penser à tous les souvenirs historiques qui devaient m’arriver, et ne m’arrivaient pas, tandis que mon oeil, stupide comme celui du boeuf, regardait l’eau tout bonnement. Plusieurs fois j’ai songé à Racine dans son cabinet, avec sa perruque et son habit XVIIe siècle, se creusant l’imagination pour arranger la plaine liquide avec la montagne humide, à tous les bouillons qu’il voyait en idée, et quel tranquille tohu-bohu cela faisait dans sa tête.

Si tu veux avoir une bonne idée de Malte, lis dans le livre de Maxime ce qu’il en dit ; c’est fort exact. Appelle toute ta réflexion sur la Calessina ; seulement figure-toi dedans des mines d’abbés du bon vieux temps, en culotte courte avec le chapeau pointu et dans la compagnie d’une dame.

Le matin du jour où nous avons abordé l’Égypte, je suis monté dans les hunes avec le maître de timonerie, et j’ai aperçu cette vieille Égypte. Le ciel, la mer, tout était bleu. Le sérail du vieux pacha se détachait en blanc à l’horizon. Voilà ce que j’ai vu. En approchant de terre, du côté des catacombes et des bains de Cléopâtre, nous distinguâmes un homme à pied avec deux chameaux qu’il poussait devant lui. Dans le port quelques Arabes assis, jambes croisées sur les pierres, pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Nous avons passé à l’arrière d’un petit brick portant écrit le nom de Saint-Malo, et l’on a lâché les ancres. Toute une flottille de canots pleine de portefaix, de drogmans, de cawas des consuls, s’est ruée autour de nous ; ç’a été un bon charivari de paquets, de gueulades ; on s’embarrassait dans les longues pipes, dans les cordages, dans les turbans ; on jetait les malles de par-dessus le bord dans les canots, le tout assaisonné de coups de trique sur les épaules des fellahs.

À Alexandrie, dès le soir de notre arrivée, nous avons vu une procession aux flambeaux : on fêtait la circoncision d’un enfant. Les fanaux de résine éclairaient les rues sombres où la foule bigarrée se bousculait avec des cris. Ici, au Caire, nous avons assisté à des drôleries pareilles ; un de ces derniers soirs nous avons vu des dévots chanter les louanges d’Allah, dans une noce ; rangés en parallélogramme, ils se dandinaient en psalmodiant d’une façon monotone. Un d’entre eux donnait le ton et jetait régulièrement des cris aigus. Les bouffons sont parfaits et les plaisanteries d’iceux du meilleur goût. Un môme parlait à un sourd ; après avoir essayé de se faire entendre en lui criant alternativement à chacune de ses oreilles, il s’est mis à la fin, et de désespoir, à lui hurler dans le derrière.

Demain nous devons faire une partie sur l’eau avec plusieurs dames qui danseront au son du tarabouk, avec des crotales et leurs coiffures de piastres d’or. Avant-hier, nous fûmes chez une femme qui nous présenta à deux autres. l’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse ; on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux, et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes : des choses splendides reluisent dans la poussière.

Adieu, pauvre vieux bougre. écris quelquefois à ma mère, et préviens-la dès que tu auras reçu de mes nouvelles. Nous t’embrassons. Pioche raide... Adieu ; mille tendresses.

À sa mère. §

Le Caire, 2 décembre 1849.

Nous voici au Caire, pauvre chérie, où nous devons rester tout le mois de décembre, jusqu’au retour des pèlerins de la Mecque qui doit avoir lieu dans vingt-cinq jours environ. Nous allons visiter le Caire soigneusement et nous piéter à travailler tous les soirs, chose que nous n’avons pas encore faite. Vers le 1er janvier, nous nous mettrons dans une cange et nous remonterons le Nil pendant six semaines, après quoi nous le descendrons et reviendrons ici. Tout ce voyage de la Haute-Égypte est excessivement facile et sans le moindre danger d’aucune espèce, surtout en cette saison, où les chaleurs sont loin d’être excessives. Ainsi tu peux, dès maintenant, changer d’opinion relativement au climat de l’Égypte. Il y fait des brouillards le soir tout comme ailleurs. Les nuits sont froides (quoique les domestiques, les esclaves plutôt, dorment dans la rue par terre, devant les portes) et l’on y voit des nuages. À entendre, en France, certaines gens, l’Égypte est un véritable four. d’accord, mais il tiédit quelquefois. Si tu veux, pauvre vieille, avoir l’inventaire de ce que je porte sur le corps (d’après le conseil unanime des gens sensés), voici comment je suis vêtu : ceinture de flanelle, une chemise de flanelle, un caleçon de flanelle, pantalon de drap, gros gilet, grosse cravate et paletot par-dessus ma veste le soir et le matin. Je suis rasé et porte le tarbouch rouge avec les deux petits bonnets blancs en dessous.

Tout ce qui est officier, militaire, ou employé de l’administration porte la redingote de Constantinople, c’est-à-dire la nôtre, avec le tarbouch. Comme robe de chambre, j’ai acheté hier une chemise de Nubie qui m’a coûté cinquante sols et qui est d’un grand chic. Pour une vingtaine de francs on peut avoir des robes de chambre en soie. Un bon cheval coûte trois cents francs ; aussi en achèterons-nous en Palestine. Tu dois voir, chère mère, par le peu d’intervalle qu’il y a entre cette lettre-ci et la précédente, que nous avons brûlé la Basse-Égypte. On ne nous a pas engagés à y aller à cause des marais qu’il y a encore, restes de l’inondation. Il fallait les traverser ; on y gobe des fièvres et la colique. Nous nous en sommes privés. C’est sans doute un excès de prudence, mais enfin mieux vaut trop que pas assez. De même pour le Sennaar ; nous avions eu un moment l’intention de pousser jusque-là. C’est, à ce qu’il paraît, aussi facile que d’aller d’Alexandrie au Caire, mais Linant-Bey (l’ingénieur en chef des ponts et chaussées d’Égypte), qui y a été trois fois, nous a dit que nous ne verrions rien du tout, et que cela ne valait pas la peine d’allonger notre voyage. Ainsi le Sennaar, jusqu’à présent, me paraît mis de côté, à moins que là-haut la rage ne nous empoigne de remonter plus loin. En revanche M. Linant (c’est à coup sûr l’homme le plus intelligent que nous ayons encore rencontré, le plus instruit et le mieux de toute façon) nous engage à aller à Jérusalem par terre, et non par mer, ce qui rentre dans notre itinéraire primitif, comme tu peux t’en assurer en y jetant les yeux. Je conclus de tout cela qu’il n’est pas possible en Europe d’avoir sur les routes d’Asie des renseignements précis. Cela change souvent. Ainsi nous avons vu à Alexandrie un jeune prince allemand qui revenait de Palmyre réputée inabordable ; il y avait été avec son domestique et son drogman, sans qu’il lui arrivât rien du tout. j’en ai assez vu, et surtout assez entendu, pour avoir cette conviction que la mauvaise rencontre n’existe que quand on la cherche ; quant aux maladies on les gagne par imprudence. Que dis-tu d’un brave Anglais (le fait nous a été rapporté par le comte de Neuville qui a voyagé avec lui en Syrie) qui, tout le temps qu’il était en Syrie, faisait quatre repas, mangeait du roastbeef et buvait du vin ! On avait beau lui soutenir qu’il allait se tuer, notre homme n’en démordait pas. Quand la fièvre l’empoigna, il ajouta du rhum à son thé et s’imagina de prendre alors des bains froids pour se calmer le sang. Aussi s’est-il fait claquer comme un pétard à Jérusalem, soutenant jusqu’au dernier moment que le climat était meurtrier et son régime bon. Sois donc sans crainte aucune, pauvre vieille, nous allons bien tous et irons bien jusqu’au bout.

C’est au Caire que l’Orient commence. Alexandrie est trop mélangée d’européens pour que la couleur locale y soit bien pure. Ici on rencontre moins de chapeaux. Nous courons les bazars, les caouehs (cafés), les baladins, les mosquées. Il y a des farceurs d’un grand mérite et qui font des plaisanteries d’un goût plus que léger. Le bazar des esclaves a eu nos premières visites. Il faut voir là le mépris qu’on a pour la chair humaine. Le socialisme n’est pas près de régner en Égypte. Je me fonds en admiration devant les chameaux qui traversent les rues et se couchent dans les bazars entre les boutiques.

À sa mère. §

Mardi soir, 4 décembre (1849).

Bonne journée aujourd’hui, chère mère ; j’ai reçu quatre lettres de toi. Tout ce bon bagage à la fois m’a rempli de joie. Nous avons fait cet après-midi une délicieuse course aux tombeaux des Califes. C’est une grande plaine aux environs du Caire, toute chargée de mosquées du temps des croisades. On a le désert d’un côté, le Caire et tous ses monuments à vos pieds, et plus loin les prairies du Nil, avec le fleuve tacheté de voiles blanches. Les canges ont toutes deux grandes voiles croisées qui font ressembler le bateau à une hirondelle volant avec deux immenses ailes. Le ciel était tout bleu, les éperviers tournoyaient, les chameaux passaient, et du haut des minarets en ruines, dont les pierres sont rongées de vieillesse comme des pans de guenilles déchiquetées par les rats, on voyait les hommes et les bêtes ramper comme des mouches, le tout inondé d’une lumière liquide qui paraît pénétrer la surface de chaque chose et la transparence de l’atmosphère.

Maintenant que j’ai de tes nouvelles, je ferme ma lettre. Nous partons après-demain pour notre petite excursion autour du Caire.

Adieu, je t’embrasse un million de fois.

À Madame Bonenfant. §

Le Caire, 5 (4) décembre 1849.

Et d’abord, chers parents, permettez-moi de vous dire que je ne sais comment vous remercier pour les bons soins que vous prodiguez à ma pauvre mère. Elle en a bien besoin, je vous assure, et sans vous je ne sais ce qu’elle deviendrait. Dans sa lettre que j’ai reçue hier, elle me parle de retourner à Rouen vers la fin de décembre. Je crois qu’elle fera bien d’y rester le moins longtemps possible et de retourner auprès de vous ; elle ne saurait être mieux nulle part ailleurs.

Quand tu me répondras, chère Olympe, dis-moi bien franchement comment elle va, si elle n’est pas trop triste. Ses lettres me paraissent bien raisonnables, mais j’ai peur qu’elle ne se batte un peu les flancs pour m’écrire et, de peur de m’attrister, fasse bonne contenance en dépit d’elle-même. En tout cas ne me cache rien. Je fais appel là-dessus à ta franchise et à ton bon coeur. Tu l’as sans doute bien embrassée quand je suis parti ; comme elle pleurait, n’est-ce pas ? Merci, ma grosse, pour tout ce que tu lui as donné de tendresse en cet affreux moment. Il n’y a rien de perdu ; je ramasse tout cela et le garde en un coin sûr.

j’espère bien que vous n’avez pas le toupet d’espérer de moi une relation de voyage. Il me manque, pour effectuer la chose, le temps. À peine, en voyage, si on a celui de respirer. Les soins matériels absorbent une quantité de quarts d’heure inconcevable. Pour acheter une pipe dans un bazar, c’est l’affaire d’une demi-journée, tant les marchands se disputent avec votre drogman, l’un voulant tromper l’autre. De là, cris, injures, coups : tableau ! Et la journée se passe ainsi. j’ai bien pensé au brave père Parain ce matin. Nous avons visité le bazar des orfèvres. Dans un couloir aussi étroit et aussi sombre qu’une tige de botte (lorsque, la tenant par les tirants, on cherche à découvrir le clou qui vous blesse le talon), rangés des deux côtés derrière de gros coffres en bois, fumant la pipe et buvant le café, il y a quantité de drôles en turban, penchés sur leur genou et occupés à gratter je ne sais quoi. Dans une espèce d’arrière-boutique flamboie la forge ; quelques gamins polissent des chaînes d’or. Des femmes voilées passent devant vous en criant des mots incompréhensibles ; ou bien c’est la tête de quelque chameau traversant le bazar, qui entre dans la boutique sans façon et regarde ce que l’on fait avec son grand air hébété. Voilà ce que c’est que le bazar des orfèvres. d’orfèvrerie on n’en voit pas ; tout est sous clef.

À sa mère. §

Le Caire, 14 décembre 1849.

Si tu savais, chère vieille, combien de fois par jour, en voyant de belles choses, je te regrette et me figure ta mine garnie de lunettes, s’ébahissant à mes côtés. Aussi, de tout ce que je vois, je tâche de ramasser le plus possible pour t’en rapporter davantage. Comme nous causerons au retour, pauvre chère vieille ! Allons ! allons ! prends courage ! Ce temps, qui te paraît si long maintenant, dans quelques mois te semblera avoir passé vite. Tu ne te rappelleras plus alors que l’uniformité de ton inquiétude, sans toutes les intermittences qui peuvent maintenant en mesurer l’étendue. Quand je dis intermittences, je me trompe sans doute, car je suis sûr que tu ne désinquiétudes pas et que, du matin au soir (et surtout du soir au matin), tu es à te creuser la tête pour imaginer un tas de dangers, qui n’ont jamais existé que dans ta cervelle. La lettre d’aujourd’hui, par exemple, me paraît plus triste que les autres. Comme tu vas t’ennuyer, à Rouen ! Comme tu vas regarder ton feu brûler et la pluie couler sur les carreaux ! Fais venir Bouilhet, vous causerez de moi ensemble. Tu sais qu’il est d’une timidité ridicule, et s’il ne t’a pas écrit (ce qui ne m’étonnerait guère), ou s’il ne vient pas subito te voir, sachant ton retour à Rouen, c’est qu’il y a là plus de gaucherie qu’autre chose.

Ma lettre t’arrivera après le jour de l’an. À cette époque nous ferons nos préparatifs pour le voyage du Nil. Nous aurons une belle cange avec dix marins à nous (chaque homme 15 francs par mois), et des lettres de recommandation pour tous les gouverneurs. Il n’y aurait même rien d’étonnant quand Soliman-pacha nous accompagnerait une partie du voyage (ce qui nous dérangerait un peu, par parenthèse). Nous aurons sur notre bateau une masse de pipes, force tarbouch, chibouk et tarabouk (tambour), etc., etc. Oui, nous avons un bon chic. Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau : je passe au bronze (ce qui me satisfait) ; j’engraisse (ce qui me désole) ; ma barbe pousse comme une savane d’Amérique. Je dors des douze heures de suite sans (me) réveiller, enfin j’ai l’air d’un vieux roquentin. j’ai une bonne boule et suis satisfait de moi. Quant à la vanité, rassure-toi, pauvre vieille ; je ne suis pas encore ivre d’encens et je crois qu’au retour je ne ferai pas semblant de ne pas te reconnaître.

Nous avons cette semaine fait une petite excursion de six jours à Giseh, aux pyramides, à Sakkara et à Memphis. À Sakkara j’ai ramassé dans leur pot des momies d’ibis que nous remporterons. Quant à des momies humaines, c’est fort difficile à exporter, toutes les antiquités étant arrêtées à la douane. Du reste, si ce n’est pas plus malaisé pour sortir que pour entrer, l’affaire sera bâclée aisément. Nous sommes entrés à Alexandrie sans qu’on ait ouvert nos bagages (1200 livres). Nous avons donné cinquante sols, et tout a été dit. Voilà donc dix jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sables voisins. j’adore le désert ; l’air y est sec et vif comme celui des bords de la mer, rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais. On y respire à pleins poumons. Nos chevaux étaient ferrés avec un fer plein (comme un soulier) pour mieux courir sur le sable ; nous les lancions à fond de train, nous dévorions l’espace, nous faisions une masse de charges. Pour te rassurer dès à présent quant au désert (relativement à notre voyage du Sinaï que nous ferons vers le mois d’avril probablement), apprends, pauvre vieille, qu’il n’y a dans le désert ni ophthalmie, ni dyssenterie, ni fièvre. Il n’y a rien et puis c’est tout ; le seul danger sérieux est d’y crever de faim ou de soif quand on n’a pas de provisions. Nous avons un drogman parfait, homme d’une cinquantaine d’années, Italien, aux trois quarts Arabe, grand drôle flegmatique, connaissant les coins et recoins de toute l’Égypte, excellent dans tous les marchés que nous faisons et qui, au milieu d’une vingtaine d’Arabes, est curieux à voir. Pour une piastre (5 sols) il se chamaille avec eux pendant une heure. Alors son grand oeil noir s’allume, il gesticule, pâlit, crie et finit par les faire taire. Il est bon cuisinier, nous prie de lui laisser nous faire des plats sucrés, sait empailler les oiseaux, estamper les bas-reliefs. Il fait tous les métiers possibles et ne rit jamais que lorsqu’il a pris un raccourci pour nous mener d’un endroit à l’autre. Alors il met les poings sur les hanches, baisse le nez et se tortille en grimpant sur sa bourrique. Dans l’intérieur du Caire nous ne sortons pas des ânes ; ou plutôt nous ne sortons pas sans âne. Les rues sont si étroites qu’il n’y a pas moyen d’avoir d’autre monture et la ville est si grande qu’on ne saurait faire une course à pied. Depuis les grands seigneurs jusqu’aux nettoyeurs de pipes, tout le monde trottine sur son baudet. On crie, on se range, on se frôle les uns les autres, on passe et l’on disparaît, le tout sans encombre ni accident. Les trois quarts des rues ne sont guère plus grandes que la rue du Petit-Puits. Par le haut, les maisons font toucher leurs balcons de bois ciselés. On entend des voix chanter de derrière les murs ou bien résonner de temps à autre le singulier cri de joie des femmes arabes, qui ressemble à un trille de clarinette. En fait de baladins, farceurs et danseuses, c’est, à ce qu’il paraît, dans la Haute-Égypte que nous pourrons nous donner une bosse de cette bonne couleur tant rêvée.

Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les pyramides, il y a aujourd’hui huit jours (vendredi), à 4 heures du soir. C’est là que commence le désert. ç’a été plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime m’a imité et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela, qui est indescriptible (il faudrait dix pages, quelles pages !), la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. Nous y avons couché trois nuits, au pied de ces vieilles bougresses de pyramides, et franchement c’est chouette. Plus on les voit, plus elles paraissent grandes ; les pierres, qui à vingt pas semblent grosses comme des pavés de rues, ont la taille d’un homme environ et, quand on monte sur elles, cela grandit au fur et à mesure comme lorsqu’on gravit une montagne. Dès le lendemain matin, avant le jour, nous avons commencé l’ascension. Les Arabes qui vous mènent sont si adroits, deux par devant qui vous tirent et deux par derrière qui vous poussent, que l’on est entraîné presque malgré soi. Moi qui n’ai pas le vent long, je n’en pouvais plus d’essoufflement quand je suis arrivé en haut. C’est l’affaire d’un petit quart d’heure.

Le reste de la journée a été employé à visiter l’intérieur des pyramides, les hypogées, les tombeaux où je ne suis pas descendu, de peur du vertige, descente dangereuse d’ailleurs et qui ne récompense pas du mal que l’on se donne. Nous avons reçu des anglais voyageurs sous notre tente. Nous leur avons offert la pipe et le café et échangé toutes sortes de politesses. Le lendemain, course à cheval dans l’intérieur du désert ; photographie, notes. Le vent, la nuit, donnait des coups dans notre tente comme dans la voile d’un navire. Notre lanterne brûlait suspendue au milieu ; les chevaux, attachés à des piquets, soufflaient. Giuseppe, l’écumoire à la main, marmitonnait la cuisine, et autour de leurs feux nos Arabes chantaient des litanies ou écoutaient un d’entre eux raconter une histoire. Pour dormir, ils font des trous dans le sable avec leurs mains et se couchent dans ces sortes de fosses comme des cadavres. On ne sort pas ici des tombeaux, des momies, des débris de toute espèce ; la terre des environs de Sakkara est littéralement composée d’ossements humains. Pour arranger la bride de mon cheval, mon saïs (valet de pied qui court devant les chevaux) a pris un os, en guise d’autre chose. Le sol, en cet endroit, est effondré par des souterrains qui étaient des nécropoles.

À Memphis nous avons campé au bord d’un lac, dans un bois de palmiers, près du colosse de Sésostris étendu sur le ventre dans la boue. Il ne reste rien de Memphis. Il n’y a que des palmiers, quelques troupeaux de chèvres, une belle herbe verte et, çà et là, quelque pauvre Arabe qui fuit à toutes jambes devant vous quand vous galopez vers lui. Je m’aperçois que les Francs sont fort respectés. Nos armes et le souvenir de Napoléon y sont pour beaucoup ; mais il faut dire aussi que beaucoup d’officiers de l’armée du pacha sont des Français et que les pauvres diables ne savent jamais à qui ils ont affaire. Avant-hier matin, 12, anniversaire de ma naissance, nous sommes revenus au Caire par une autre route, marchant tout le temps sous les palmiers ou au bord du Nil et allant au petit pas pour faire durer le plaisir ; aussi avons-nous mis sept heures pour une route qui en demande quatre.

Je t’ai parlé de verdure. Cela peut te sembler drôle. Mais il y a en Égypte deux choses, l’Égypte proprement dite, la vallée, tout ce qui reçoit l’inondation, qui est plus vert que la Normandie, et immédiatement à côté le sable aride, le désert, de sorte que ces deux couleurs tranchent brutalement côte à côte, dans la même vue, comme du haut des pyramides, par exemple. Vous voyez des champs, des prairies, des mosquées, et le désert, cette grande polissonne d’étendue qui est violette au soleil levant, grise en plein midi, et rose le soir. Ah ! Tout cela est bien farce.

À son frère. §

Le Caire, 15 décembre 1849.

Tu dois commencer à trouver que je suis une fière canaille de ne vous avoir pas donné plus tôt de mes nouvelles, mon cher Achille ; mais c’est tout au plus si j’ai le temps, à chaque courrier, de griffonner à la hâte quelques lignes pour notre pauvre mère. Nous rentrons le soir passablement échignés et, dès que nos notes sont prises, nous tapons de l’oeil. Voilà deux jours que nous sommes revenus des pyramides. De tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, c’est à coup sûr ce qu’il y a de plus beau, quoique l’impression soit toute différente de celle à laquelle on s’attend. Ces étonnantes bâtisses, au premier coup d’oeil, ne paraissent pas fort grandes, n’ayant rien là qui puisse servir de terme de comparaison. Mais à mesure qu’on reste auprès et surtout que l’on monte sur elles, cela grandit prodigieusement et paraît si bien devoir vous écraser que l’on en courbe les épaules. Quant à la vue qu’on découvre de là-haut, je défie qui que ce soit, fût-ce Desalleurs, Me Bailleul ou Chateaubriand, d’en donner une idée. On serre son manteau contre soi, vu que le froid vous pince fort, et on tait sa gueule ; voilà tout.

À propos de froid, il fait froid en Égypte, on y est couvert de flanelles et de paletots, de même que l’on y voit des nuages, de même qu’il y a beaucoup de verdure. La première chose que l’on vous recommande, c’est de vous bien couvrir, pour éviter les dyssenteries qui sont fort dangereuses. À part cela, il y règne peu de maladies ; les fièvres sont dans le delta, et les ophthalmies n’attaquent guère que les Arabes. Du reste dans la Haute-Égypte, pour laquelle nous partons au mois de janvier, après le retour des pèlerins de La Mecque, il n’y a plus ni maladies d’yeux ni maladies de ventre. Ici, au Caire, on voit quantité de borgnes et d’aveugles. Les enfants des pauvres gens sont littéralement mangés par les mouches, ce qui ne les empêche pas de porter des colliers et aux jours de fête, comme aux circoncisions et aux mariages, des bonnets et des vestes garnis de piastres d’or que les grands leur prêtent pour embellir la cérémonie.

On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quant aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage et, pour se cacher la mine, se découvrent ce qu’on est convenu d’appeler la gorge, c’est-à-dire l’espace compris depuis le menton jusqu’au nombril.

Ah ! j’en ai t’y vu de ces tetons ! j’en ai t’y vu ! j’en ai t’y vu !

Remarque : Le teton d’Égypte est très pointu, en forme de mamelle, et n’excite pas du tout.

Mais ce qui excite, par exemple, ce sont les chameaux (les vrais, ceux qui ont quatre pattes) traversant les bazars ; ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de tous pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c’est de tout cela que ressort une couleur d’enfer qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante.

Quant aux almées du Caire, il n’y en a plus au Caire ; elles sont reléguées dans la Haute-Égypte. En revanche il y a des almées mâles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d’une belle façon. Après demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l’hôtel et nous nous donnerons une représentation complète. Ce que j’en ai déjà vu dans la rue m’a paru très beau.

Nous sommes ici sur un excellent pied. Soliman-pacha s’est pris d’une belle affection pour nous dès le début, ce qui nous a bien fait, comme position, et nous voyageons avec une certaine mine. l’Égypte est du reste peuplée de Français, lesquels sont fort heureux de rencontrer des compatriotes avec qui causer des théâtres de Paris et de la politique du jour. Presque toutes les places importantes sont occupées par eux, ou par des Arméniens chrétiens, de sorte que les pauvres diables d’Arabes ne savent jamais à qui ils ont affaire et baissent pavillon devant toute redingote européenne. Du reste le peuple s’inquiète fort peu de tout ce qui se passe. Il était égyptien sous Mahomet, il redevient turc sous Abbas, il sera anglais plus tard quand l’Angleterre se sera emparée de l’Égypte (ce qui arrivera un de ces matins) ; ou plutôt il restera le même, se moquant de tout, flâneur, causeur et paresseux, car l’Arabe ici est très gai, fort amateur de drôleries, de mascarades et de processions. Le fellah tout nu laboure les champs avec un hoyau et s’arrête pour vous voir passer, tout comme les bons paysans de France. Le Bédouin s’amuse à se faire raconter des gaudrioles, et l’habitant des villes fume sa pipe sur sa boutique, se branle la tête en récitant sa prière, et floue gravement le bourgeois en buvant son café d’un air antique.

j’ai adressé chez toi une lettre pour maman. La voilà revenue à Rouen, la pauvre femme ; elle ne sait où traîner son ennui. Soignez-la bien ; je ne te dis pas de l’aimer, cher frère, mais c’est de paroles surtout qu’elle a besoin. Il lui faut, pour vivre, quelque peu de cette tendresse quotidienne à laquelle elle a été si habituée et que lui prodiguait notre pauvre père.

Pardon, pauvre vieux, si je te dis des choses que tu devines, mais à mille lieues de distance on est si loin ! Et maintenant que tu es seul près d’elle, fais-toi double et remplace-moi.

Adieu, embrasse pour moi Julie et Juliette, tout le monde, tous les nôtres, cela va sans dire.

Tout à toi. écrivez-moi au Caire. Je t’embrasse.

1850 §

À Louis Bouilhet. §

De Saltatoribus.

(Fin décembre 1849 - début janvier 1850.)

Nous n’avons pas encore eu de danseuses ; elles sont toutes dans la Haute-Égypte, exilées. La partie que nous devions faire sur le Nil la dernière fois que je t’ai écrit a raté. Du reste, il n’y a rien de perdu. Mais nous avons eu les danseurs. Oh ! Oh ! Oh !

C’est nous qui t’avons appelé ! j’en ai été indigné, et très triste. Trois ou quatre musiciens jouant des instruments singuliers (nous en rapporterons) se tenaient debout au fond de la salle de l’hôtel pendant que, sur une petite table, un monsieur prenait son repas et que nous autres nous fumions nos pipes, assis sur le divan. Comme danseurs, figure-toi deux drôles passablement laids, mais charmants de corruption, de dégradation intentionnelle dans le regard et de féminité dans les mouvements, ayant les yeux peints avec de l’antimoine et habillés en femmes. Pour costume, de larges pantalons et une veste brodée qui descend jusqu’à l’épigastre, tandis que les pantalons au contraire, retenus par une énorme ceinture de cachemire pliée en plusieurs doubles, ne commencent à peu près qu’au bas ventre, de sorte que tout le ventre, les reins et la naissance des fesses sont à nu à travers une gaze noire collée sur la peau, c’est-à-dire retenue par les vêtements inférieurs et supérieurs. Elle se ride sur les hanches comme une onde ténébreuse et transparente, à tous les mouvements qu’ils font. La musique va toujours du même train, sans arrêter, pendant deux heures. La flûte est aigre, les tambourins vous retentissent dans la poitrine, le chanteur domine tout. Les danseurs passent et reviennent, ils marchent remuant le bassin avec un mouvement court et convulsif. C’est un "trille de muscles" (seule expression qui soit juste) ; quand le bassin remue, tout le reste du corps est immobile. Lorsque c’est, au contraire, la poitrine qui remue, tout le reste ne bouge. Ils avancent ainsi vers vous, les bras étendus, en jouant des crotales de cuivre, et leur figure, sous leur fard et leur sueur, demeure plus inexpressive qu’une statue. j’entends par là qu’ils ne sourient point. l’effet résulte de la gravité de la tête en opposition avec les mouvements lascifs du corps. Quelquefois ils se renversent tout à fait sur le dos par terre, comme une femme qui se couche, et se relèvent avec un mouvement de reins pareil à celui d’un arbre qui se redresse une fois le vent passé. Dans les saluts et révérences, leurs grands pantalons larges se bouffissent tout à coup comme des ballons ovales, puis semblent fondre, en vidant l’air qui les gonfle. De temps à autre, pendant la danse, le cornac qui les a amenés folâtre autour d’eux, leur embrassant le ventre, les reins et disant des facéties gaillardes pour épicer la chose, qui est déjà claire par elle-même. C’est trop beau pour que ce soit excitant. Je doute que les femmes vaillent les hommes ; la laideur de ceux-ci ajoute beaucoup comme Art. j’en ai gobé une migraine pour le reste de la journée.

l’autre jour, j’ai pris un bain. j’étais seul au fond de l’étuve, regardant le jour tomber par les grosses lentilles de verre qui sont au dôme. l’eau chaude coulait partout ; étendu comme un veau, je pensais à un tas de choses ; tous mes pores tranquillement se dilataient. C’est très voluptueux et d’une mélancolie douce, que de prendre ainsi un bain sans personne, perdu dans ces salles obscures où le moindre bruit retentit comme un coup de canon, tandis que les Kellaks nus s’appellent entre eux, et qu’ils vous manient, et vous retournent comme des embaumeurs qui vous disposeraient pour le tombeau.

Nous avons été, moyennant batchi (le batchi et le coup de bâton sont le fond de l’Arabe ; on n’entend pas d’autre chose et on ne voit que ça), initiés.

On nous a mis des serpents autour du cou, autour des mains ; on a récité sur nos têtes des incantations ; on nous a soufflé dans la bouche : c’était très amusant. Les hommes qui exercent d’aussi coupables industries exécutent leurs viles jongleries, comme disait M. de Voltaire, avec une singulière habileté. À propos de M. de Voltaire, ce que tu me dis sur lui à propos de ta nuit passée à Mauny m’a ému. j’ai habité ce château pendant plusieurs mois, ayant deux ans et demi ; ce sont mes plus vieux souvenirs. Je me rappelle un rond de gazon, avec un maître d’hôtel en habit noir qui passait dessus, de grands arbres, et un long corridor au bout duquel, à gauche, était la chambre où je couchais.

Nous devisons avec des prêtres de toutes les religions. C’est quelquefois réellement beau comme poses et attitudes de gens. Nous faisons faire des traductions de chansons, de contes, de traditions, tout ce qu’il y a de plus populaire et oriental. Nous employons des savants, cela est littéral. Nous avons de bonnes touches, beaucoup d’insolence, énormément de liberté de langage. Le maître d’hôtel chez qui nous sommes trouve même que nous allons quelquefois un peu loin.

Un de ces jours nous allons nous livrer à la visite des sorciers. Toujours dans le but de ces vieux mouvements.

Pauvre cher bougre, j’ai bien envie de t’embrasser. Je serai content quand je reverrai ta figure. Hier, en lisant tes vers, j’ai exagéré mon exagération pour me faire plaisir et m’illusionner, comme si tu étais là.

Va voir souvent ma mère, soutiens-là, écris-lui quand elle sera absente ; la pauvre femme en a besoin. Tu feras là un acte de haut évangélisme, et comme étude tu y verras l’expansion pudique d’une bonne et droite nature. Ah ! pauvre vieux, sans elle et toi, je ne penserais guère à ma patrie, je veux dire à ma maison. Je vois ici de gentils exemples de bassesse : c’est antique. Vive un gouvernement despotique pour ravaler la dignité de l’homme ! Miséricorde, quelles canailles que tous ces bougres-là !

Le soir, quand tu es rentré, que les strophes ne vont pas, que tu penses à moi et que tu t’ennuies, appuyé du bout du coude sur ta table, prends un morceau de papier et envoie-moi tout, tout. j’ai mangé ta lettre et l’ai relue plusieurs fois.

Adieu, je t’embrasse et suis plus que jamais "Maréchal de Richelieu, juste-au-corps bleu, Mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois", sacrebleu !

À toi, mon solide.

À sa mère. §

Le Caire, 5 janvier 1850.

Ta bonne et longue lettre du 16, pauvre chère vieille, m’est arrivée pour mon cadeau du jour de l’an, mercredi dernier. j’étais en train de faire une visite officielle à M. notre consul, quand on lui a apporté un gros paquet, qu’il a décacheté immédiatement. j’ai saisi le pli que j’ai reconnu entre cent autres (la main me démangeait de l’ouvrir, mais la bienséance, hélas ! S’y opposait). Par bonheur il nous a fait passer dans le salon de son épouse pour lui rendre nos devoirs et, comme celle-ci venait de recevoir une lettre de sa mère, nous nous sommes accordé mutuellement la permission de lire chacun de notre côté, dès avant même de nous presque saluer.

Nous avons fait une course à chameau !!! Eh bien, le chameau ne donne, quoi qu’on en dise, ni mal de mer, ni courbature. Au bout de quatre heures de dromadaire, nous n’étions pas plus fatigués que si nous fussions restés dans nos chambres. On est là piété dans une espèce de fauteuil ; on change de position comme il vous plaît, jambes croisées, ou étendues sur le col de la bête, ou passées dans l’étrier. Après ça, est-ce que nous n’avions pas assez rêvé le djemel, pour qu’il fût possible qu’il nous incommodât ?

Je cassepète du besoin de te dire mon surnom. Sais-tu comment les Arabes m’appellent ? (comme ils ont une grande difficulté à prononcer nos noms français, afin de distinguer les francs ils en inventent un à leur usage) devine-le donc, ce fameux nom ! Abou-Scheneb, ce qui veut dire "le père de la moustache". Le mot d’Abou, père, s’applique à tout ce qui a rapport à la chose dont on parle. Ainsi on dit : Père des bottes, père de la colle, père de la moutarde, pour dire marchand de chaussures, de colle, de moutarde, et ils s’entendent tout de même entre eux, comme disait la mère Decaux. (Le nom de Max est un nom très long, dont je ne me souviens pas, et qui veut dire l’homme excessivement maigre.) Juge de ma joie quand j’ai appris l’honneur que l’on rendait à cette partie de ma personne.

Souvent, afin de gagner du temps et de n’être pas obligés de revenir déjeuner ici, à l’hôtel, nous sortons dès le matin et, quand l’appétit nous prend, nous nous tablons dans un restaurant turc. Là, on déchiquète tout avec ses mains et l’on rote à outrance. La salle à manger et la cuisine ne font qu’un et la grande cheminée, garnie de petites potiches, gargouille et fume derrière vous avec le marmiton en turban blanc et bras retroussés. Je prends soin d’écrire les noms de tous les mets et leur composition. j’ai également relevé tous les parfums qui se font au Caire. Cela peut m’être fort utile quelque part. Nous avons pris deux drogmans ; le soir un conteur arabe vient nous lire des contes, et il y a un effendi que nous payons pour nous faire des traductions. Mais si nous ne perdons pas de temps, en revanche l’argent file vite, et plus vite que les dromadaires, celui-là ! Car à propos de ces petites bêtes, nous avons mis 4 heures à faire 6 lieues. Tu vois le train que cela va.

Pour en revenir à la vie que nous menons ici, j’ai eu il y a quelques jours un bel après-midi. Maxime était resté faire je ne sais quoi. j’ai pris Hassan (le second drogman que nous avons loué momentanément) et me suis dirigé chez l’évêque des cophtes pour causer avec lui. Je suis entré dans une cour carrée entourée de colonnes et au milieu de laquelle il y avait un petit jardin, c’est-à-dire quelques grands arbres, plates-bandes de verdure sombre dont un divan en bois treillagé faisait la bordure. Mon drogman, avec ses larges culottes et sa veste à grandes manches, marchait devant, moi derrière. Sur un des coins du divan était assis un vieux roquentin à mine renfrognée, à barbe blanche, dans une grande pelisse et flanqué de livres en écriture baroque épars de tous côtés. À une certaine distance se tenaient trois docteurs en robe noire, plus jeunes et avec de longues barbes aussi. Le drogman a dit : "C’est un seigneur français, khawadja fransaoui, qui voyage par toute la terre pour s’instruire et qui vient vers toi pour causer de ta religion." Voilà le style dont on se traite ! Imagines-tu les phrases que je fais ? Ainsi tantôt, comme j’étais à examiner des graines chez un marchand, une femme, à l’enfant de laquelle je venais de faire l’aumône, m’a dit : "Béni soyez-vous, mon doux seigneur : que Dieu vous accorde de retourner sain et sauf dans votre patrie." On se sert beaucoup de bénédictions et de formules de ce genre. Un saïs à qui Max demandait s’il n’était pas fatigué a répondu : "Le plaisir de tes yeux me suffit."

Donc je reviens à l’évêque. Il m’a reçu avec moult politesses ; on a apporté le café et bientôt je me suis mis à lui pousser des questions touchant la Trinité, la Vierge, les Évangiles, l’Eucharistie ; toute ma vieille érudition de Saint Antoine est remontée à flot. C’était superbe, le ciel bleu sur nos têtes, les arbres, les bouquins étalés, le vieux bonhomme ruminant dans sa barbe pour me répondre, moi à côté de lui, les jambes croisées, gesticulant avec mon crayon et prenant des notes, tandis qu’Hassan se tenait debout, immobile, à traduire de vive voix et que les trois autres docteurs, assis sur les tabourets, opinaient de la tête et interprétaient de temps à autre quelques mots. Je jouissais profondément. C’était bien là ce vieil Orient, pays des religions et des vastes costumes. Quand l’évêque a été échigné, un des docteurs l’a remplacé et, lorsqu’à la fin j’ai vu qu’ils avaient tous les pommettes rouges, je suis sorti. j’y retournerai, car il y a là beaucoup à apprendre. La religion cophte est la plus ancienne secte chrétienne qu’il y ait, et l’on n’en connaît presque rien, pour ne pas dire rien, en Europe (du moins que je sache). j’irai de même chez les Arméniens, chez les Grecs, les Sunnites, et surtout chez les docteurs musulmans.

Nous attendons toujours le retour de la caravane de La Mecque ; c’est une occasion trop bonne pour la rater et nous ne partirons pas pour la Haute-Égypte avant que les pèlerins ne soient arrivés. On voit là des choses assez cocasses. Les chevaux des prêtres marchent sur le corps des fidèles prosternés. Il y a toutes sortes de derviches, de chanteurs, etc.

Lorsque je pense cependant à mon avenir (cela m’arrive rarement, car je ne pense à rien du tout, contrairement aux grandes pensées que l’on doit avoir devant les ruines), bref, lorsque je me demande : Que ferai-je au retour ? qu’écrirai-je ? Que vaudrai-je alors ? Où faudra-t-il vivre ? Quelle ligne suivre, etc., etc., je suis plein de doutes et d’irrésolutions. d’âge en âge j’ai toujours ainsi reculé à me poser vis-à-vis de moi-même, et je crèverai à soixante ans avant d’avoir une opinion sur mon compte, ni peut-être fait une oeuvre qui m’ait donné ma mesure. Saint Antoine est-il bon ou mauvais ? Voilà par exemple ce que je me demande souvent. Lequel de moi ou des autres s’est trompé ? Au reste, je ne m’inquiète guère de tout cela ; je vis comme une plante, je me pénètre de soleil, de lumière, de couleurs et de grand air, je mange ; voilà tout. Restera ensuite à digérer. C’est là l’important.

Tu me demandes si l’Orient est à la hauteur de ce que j’imaginais. À la hauteur, oui, et de plus il dépasse en largeur la supposition que j’en faisais. j’ai trouvé dessiné nettement ce qui pour moi était brumeux. Le fait a fait place au pressentiment, si bien que c’est souvent comme si je retrouvais tout à coup de vieux rêves oubliés.

Au docteur Jules Cloquet. §

Le Caire, 15 janvier 1850.

Vous avez appris par ma mère, cher et excellent ami, que nous étions arrivés au Caire en bon état, et son avant-dernière lettre me témoigne même la joie que vous avez eue, en sachant que j’avais supporté la traversée comme un vieux pirate. C’est vrai. Je fus le plus crâne des passagers ! ! ! Je n’étais pas si fier il y a quelque dix ans, vous vous en souvenez ? Lorsque nous longions ensemble la côte corse ! Je me disais cela à moi-même, en la regardant de loin, cette brave Corse, au souvenir de laquelle vous êtes toujours mêlé.

Donc nous voilà en Égypte, terre des Pharaons, terre des Ptolémées, patrie de Cléopâtre (ainsi que l’on dit en haut style). Nous y sommes et y vivons, avec la tête plus rase qu’un genou, fumant dans de longues pipes et buvant le café sur des divans. qu’en dire ? Que voulez-vous que je vous en écrive ? Je ne fais que revenir à peine du premier étourdissement. C’est comme si l’on vous jetait tout endormi au beau milieu d’une symphonie de Beethoven, quand les cuivres déchirent l’oreille, que les basses grondent et que les flûtes soupirent. Le détail vous saisit, il vous empoigne, il vous pince et, plus il vous occupe, moins vous saisissez bien l’ensemble ; puis, peu à peu, cela s’harmonise et se place de soi-même avec toutes les exigences de la perspective. Mais les premiers jours, le diable m’emporte, c’est un tohu-bohu de couleurs étourdissant, si bien que votre pauvre imagination, comme devant un feu d’artifice d’images, en demeure tout éblouie. Tandis que vous marchez le nez en l’air, à regarder les minarets couverts de cigognes blanches, les terrasses des maisons où s’étirent au soleil les esclaves fatigués, les pans des murs que traversent les branches de sycomore, la clochette des dromadaires tinte à vos oreilles, et de grands troupeaux de chèvres noires passent dans la rue, bêlant au milieu des chevaux, des ânes et des marchands. Dès qu’il fait nuit, tout le monde porte sa lanterne de toile, et les saïs (valets de pied) des pachas courent dans la ville en tenant dans la main gauche de grands fanaux allumés. On se bouscule, on se débat, on frappe, on se roule, on jure de toutes les manières, on crie dans toutes les langues ; les rauques syllabes sémitiques claquent dans l’air comme des coups de fouet ; vous frôlez tous les costumes de l’Orient et vous coudoyez tous ses peuples (je parle ici du Caire). On voit à la fois le papas grec en longue barbe, qui chemine sur sa mule, l’Arnaute en veste brodée, le Cophte en turban noir, le Persan dans sa pelisse de fourrure, le Bédouin du désert, au visage couleur de café, et qui marche gravement, tout enveloppé dans des couvertures blanches.

On se figure en Europe le peuple arabe très grave ; ici il est très gai, très artiste dans sa gesticulation et son ornementation. Les circoncisions et les mariages ne semblent être que des prétextes à réjouissances et à musiques. Ce sont ces jours-là que l’on entend dans les rues le gloussement strident des femmes arabes qui, empaquetées de voiles et les coudes écartés, ressemblent, sur leurs ânes, à des pleines lunes noires s’avançant sur je ne sais quoi à quatre pattes. l’autorité est si loin du peuple que ce dernier jouit (en paroles) d’une liberté illimitée. Les plus grands écarts de la presse donneraient une idée faible des facéties que l’on se permet sur les places publiques. Le saltimbanque, ici, touche au sublime du cynisme. Si Boileau, qui trouvait que le latin dans les mots brave l’honnêteté, eût connu l’arabe, qu’aurait-il dit, bon Dieu ! Du reste cet arabe-là n’a guère besoin de drogman pour se faire comprendre ; la pantomime explique la chose. On va jusqu’à prendre les animaux pour les faire participer à d’obscènes rébus.

Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu’on ne trouve. Mille notions que l’on n’avait en soi qu’à l’état de germe, s’agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j’ai vu venir devant moi toute vivante l’anatomie des sculptures égyptiennes : épaules élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune, parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de moeurs contemporaines. Savez-vous qu’il y a quelques années on punissait encore de la peine de mort le meurtrier d’un boeuf, tout comme au temps d’Apis ! Vous voyez qu’il y a de quoi s’amuser et dire sur tout cela bien des sottises. Quant à nous autres, nous nous en abstenons le plus possible. Si nous publions quelque chose, ce serait au retour, mais d’ici là que rien ne transpire. Lavolée m’avait demandé quelques articles ou des bouts de lettres pour la Revue orientale. Il s’en passera, malgré mes promesses ; mon intention est bien arrêtée de ne rien publier d’ici à longtemps encore, pour plusieurs motifs que je regarde comme très graves et que je vous expliquerai plus tard, cher ami.

Vous devinez, d’après ce qui précède, la manière dont nous vivons. Nous courons toute la journée les bazars, les mosquées, les tombeaux. Nous rentrons le soir éreintés et nous ronflons comme des toupies d’Allemagne. Quelquefois, nous nous arrêtons pour déjeuner chez un restaurant turc. Là on déchire la viande avec ses mains, on recueille la sauce avec son pain, on boit de l’eau dans des jattes, la vermine court sur la muraille, et toute l’assistance rote à qui mieux mieux : c’est charmant. Vous croirez difficilement que nous y faisons d’excellents repas et que l’on y prend du café dont l’arôme est capable de vous attirer, vous, de Paris jusqu’ici. Néanmoins la première fois que j’y fus, j’ai beaucoup pensé à Mme Cloquet, qui regarde déjà Toulon comme si disgusting ! Comme je me souviens qu’elle est fort patriote, vous pouvez lui faire cette confidence, savoir, qu’il est presque impossible que, d’ici à quelque temps, l’Angleterre ne devienne pas maîtresse de l’Égypte ; elle tient déjà Aden rempli de troupes. Le transit de Suez sera très commode pour vous faire arriver un beau matin les uniformes rouges au Caire. On apprendra cela en France quinze jours après, et l’on sera fort étonné ! Souvenez-vous de ma prédiction. Au premier mouvement qui se passera en Europe, l’Angleterre prendra l’Égypte, la Russie Constantinople, et nous autres, par représailles, nous irons nous faire massacrer dans les montagnes de la Syrie. Il n’y a rien ici pour s’opposer à une invasion. Dix mille hommes y suffiraient (des Français surtout, à cause du souvenir de Bonaparte que les Arabes regardent presque comme un demi-dieu ; le mot n’est pas trop fort). Mais ce n’est pas pour nous que cuit le pâté. Les employés européens tourneront la casaque au gouvernement local qu’ils détestent, et tout sera fini. Quant au peuple arabe, il lui est fort indifférent de savoir à qui il appartiendra ; sous des noms différents il restera toujours le même, n’y gagnant rien parce qu’il n’a rien à y perdre. Abbas-Pacha (je vous le dis dans l’oreille) est un crétin presque aliéné, incapable de rien comprendre ni de rien faire. Il désorganise l’oeuvre de Méhémet ; le peu qui en reste ne tient à rien. Le servilisme général qui règne ici (bassesse et lâcheté) vous soulève le coeur de dégoût, et sur ce chapitre bien des Européens sont plus Orientaux que les Orientaux.

Si vous voyez Clot-Bey, remerciez-le d’avance pour nous des recommandations qu’il nous a données pour Linant-bey. Elles nous ont été fort agréables. Soliman-Pacha nous traite presque comme ses enfants. Il est probable que nous allons partir avec lui pour la Haute-Égypte. Le vieux brave est un excellent homme, franc comme un coup d’épée, et grossier comme un juron. Quant à Clot-Bey, c’est en Égypte qu’il faut venir pour l’apprécier. Ce qu’il a fait est énorme, je vous assure.

Nous allons quelquefois chez Gaetani-Bey qui a été enchanté de recevoir une carte de vous et qui nous a demandé beaucoup de vos nouvelles. Du reste vous êtes connu ici comme à Paris et il n’y a pas si mince médecin (même arabe !) qui n’ait entendu parler de vous ou ne vous ait lu dans quelque traduction italienne.

Un service, cher ami : y aurait-il indiscrétion ou empêchement à ce que vous écriviez à Meschid-Pacha, afin d’avoir dès à présent un firman impérial pour tout l’empire ottoman ? Nous nous en servirions en Palestine, Syrie, Kurdistan, surtout et Arménie ; pour le retour, cela nous serait fort utile. Nous allons écrire à cet effet au général Aupick, ambassadeur à Constantinople. Nous l’obtiendrons ; mais un bon appui de Meschid lui-même serait immense. Vous voyez comme la question est posée ; répondez-moi et agissez avec le même sans-gêne.

À Louis Bouilhet §

Le Caire, 15 janvier 1850.

Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j’ai reçu ta bonne et longue lettre tant désirée ; elle m’a remué jusqu’aux entrailles. Comme je pense à toi, va, inestimable bougre ! Combien de fois par jour je t’évoque et que je te regrette ! Si tu trouves que je te manque, tu me manques aussi. En marchant le nez en l’air dans les rues, en regardant le ciel bleu, les moucharabis, les maisons et les minarets couverts d’oiseaux, je rêve à ta personne, comme toi dans ta petite chambre de la rue Beauvoisine, au coin de ton feu, pendant que la pluie coule sur tes vitres et que Huard est là. Il doit faire froid à Rouen maintenant, de ce vieux bougre de froid embêtant. On a les pattes mouillées et on s’ennuie en pensant au soleil. Quand nous nous reverrons, il aura passé beaucoup de jours, je veux dire beaucoup de choses. Serons-nous toujours les mêmes ? n’y aura-t-il rien de changé dans la communion de nos êtres ? j’ai trop d’orgueil de nous-mêmes pour ne pas le croire. Travaille toujours, reste ce que tu es. Continue ta dégoûtante et sublime façon de vivre, et puis nous verrons à faire résonner la peau de ces tambours que nous tendons si dru depuis longtemps. Je cherche partout à te rapporter quelque chose de chic. Jusqu’à présent je n’ai rien trouvé, si ce n’est que j’ai coupé à Memphis deux ou trois branches de palmier pour t’en faire des cannes.

Je me livre beaucoup à l’étude de la parfumerie et à la composition des onguents. j’ai avant-hier mangé la moitié d’une pastille, dont j’ai eu le corps "exhausted" pendant trois heures ; je croyais avoir du feu à la langue.

C’était le matin, le soleil se levait en face de moi ; toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche, immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un autre Océan d’un violet sombre, dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts, arabesqués de galon, de sorte qu’il n’y avait que trois couleurs : un immense vert à mes pieds, au premier plan ; le ciel blond rouge comme du vermeil usé, derrière et, à côté, une autre étendue mamelonnée, d’un ton roussi chatoyant ; puis les minarets blancs du Caire tout au fond, et les canges qui passaient sur le Nil, les deux voiles étendues (comme les ailes d’une hirondelle que l’on voit en raccourci) ; çà et là, dans la campagne, quelques touffes de palmiers.

Oui, nous avons eu de bonnes balles aux pyramides. La nuit, le vent tapait sur notre tente à grands coups sourds, comme dans la voile d’un navire. Une fois, nous nous sommes relevés à 2 heures du matin ; les étoiles brillaient. Le temps était sec et clair ; il y avait un chacal qui piaulait derrière la seconde pyramide. Nos Arabes étaient couchés dans des fosses qu’ils se creusent dans le sable, avec leurs mains, pour dormir ; deux ou trois de leurs feux brûlaient. Quelques-uns, assis en cercle, fumaient leurs pipes et, parmi ceux-là, un vieux chantait quelque chose de monotone qui avait un refrain (c’était traînard et chanté à demi-voix). Nous sommes entrés dans toutes les pyramides, nous avons rampé sur la poitrine dans les corridors, glissant dans les crottes de chauves-souris qui venaient voltiger autour de nos flambeaux, et nous retenant du mieux que nous pouvions sur la pente glissante des dalles. Il y fait de 40 à 50 degrés de chaleur. On étouffe légèrement, mais au bout de peu de temps on s’y fait. Dans les puits de Sakkara, nous nous sommes livrés au même exercice et nous en avons tiré quelques momies d’ibis qui sont encore dans leur pot. Du reste l’ascension des pyramides, comme leur visite intérieure (cela est peut-être plus difficile) est une vraie niaiserie quant à la difficulté. Elles ont cela de drôle, ces braves pyramides, que plus on les voit, plus elles paraissent grandes. Au premier abord, n’ayant aucun point de repère à côté, on n’est nullement surpris de leur taille. À cinquante pas, chaque pierre n’a pas l’air plus considérable qu’un pavé. Vous vous en approchez ; chaque pavé a huit pieds de haut et autant de large. Mais quand on monte dessus, que l’on est arrivé au milieu, cela devient immense. En haut on est tout stupéfait. Le second jour, comme nous revenions au soleil couchant d’une course à cheval que nous avions faite derrière, dans le désert, en passant près de la seconde pyramide, elle m’a semblé tout à pic, et j’ai baissé les épaules comme si elle allait me tomber dessus et m’écraser. Celle-ci a son sommet tout blanchi par les fientes d’aigles et de vautours qui planent sans cesse autour du sommet de ces monuments ; ce qui m’a rappelé ceci de Saint Antoine : "Les dieux à tête d’ibis ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux." Maxime répétait toujours : "j’ai vu du côté de la Libye le Sphinx qui fuyait. Il galopait comme un chacal." À propos de répéter, je ne prends pas un bain sans me redire ce vers, dont tu ne comprends pas toute la finesse, ainsi que Trissotin :

Où Rome dans les eaux se plonge avant la nuit.

Ce vers-là ajoute au plaisir de mon bain. C’est comme une température plus chaude par-dessus la chaleur de l’étuve. Quant à ce vieux sphinx, qui est au pied des pyramides et qui semble les garder, nous sommes arrivés dessus au triple galop, et j’ai éprouvé là un bon vertige. Maxime était plus pâle que mon papier. C’est bougrement drôle et difficile à faire comprendre. Ça avait été plus fort que moi, j’étais parti en avant, laissant tout là ; Maxime m’avait rejoint sur le sable et nous galopions comme des furieux, l’oeil tendu vers le Sphinx (Abou-El-Houl : le père de la terreur) qui grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève. Aucun dessin que je connaisse n’en donne l’idée. Il a le nez mangé comme par un chancre, les oreilles écartées de la tête comme un nègre ; on lui voit encore les yeux très expressifs et terrifiants, tout le corps est dans le sable ; devant sa poitrine il y a un grand trou, reste des déblayements que l’on a essayés. C’est là devant que nous avons arrêté nos chevaux, qui soufflaient bruyamment pendant que nous regardions d’un regard idiot. Puis la rage nous a rempoignés, et nous sommes repartis à peu près du même train à travers les petites pyramides qui parsèment le pied des grandes.

On n’a pas tous les jours des émotions aussi "po-hê-tiques". Dieu merci ! car le petit bonhomme en pèterait. À Memphis, il n’y a plus rien qu’un colosse couché sur le ventre dans une mare, beaucoup de palmiers et de tourterelles dedans. En revenant, j’ai trouvé sur la poussière un gros scarabée que j’ai empoigné et qui est piqué dans ma collection.

À Emmanuel Vasse. §

Le Caire, 17 janvier 1850.

Tu t’étonnes sans doute, mon cher ami, en lisant le timbre de l’enveloppe que tu viens de décacheter. Je suis en Égypte depuis deux mois ; c’est le commencement d’un grand voyage que je vais faire à travers la Syrie, la Perse et l’Asie Mineure. Je serai de retour en France au printemps 1851.

Dans quelques jours je pars pour la Nubie et je ne veux pas te laisser plus longtemps sans te remercier de ton envoi, que du reste je ne connais pas. Ta lettre, datée du 11 novembre, m’est arrivée hier seulement. Ma mère, pas plus que toi, ne me dit le titre de ton ouvrage que je voudrais bien connaître.

Je suis parti de Paris sans avoir un moment pour te dire adieu. Un matin je suis entré au ministère, je t’ai demandé, tu n’y étais pas.

Voici quel est notre itinéraire : au mois d’avril prochain, nous (je voyage avec Du Camp) serons de retour ici. De là nous irons à Jérusalem par le Sinaï et El-Akabah ; de Jérusalem à Damas, Antioche, Beyrout, Alep ; d’Alep à Biredjik, de Bir à Bagdad ; descendre le fleuve, Bassra, Chouster, Persépolis, Ispahan, Téhéran ; revenir par le Caucase, Constantinople (et la Grèce peut-être). Si tu as sur quelques-uns de ces points quelque instruction à me donner, un détail à chercher, une commission quelconque, je m’en acquitterai avec plaisir. écris-moi, si tu en as le temps ou la bonne volonté, tant que tu voudras. Quant à moi, je ne te promets rien, ayant tout au plus, le soir, le temps de prendre mes notes. j’espère bien que d’ici à deux ans nous serons à causer de tout cela, au coin de mon feu, en fumant les vieilles pipes de l’amitié.

Tu peux m’écrire au Caire jusqu’au mois d’avril, à Jérusalem vers le mois de mai, à Bagdad en juillet.

Adieu, porte-toi bien, pioche toujours. Je te serre les deux mains.

À toi.

À sa mère. §

Le Caire, 3 février 1850.

Nous partirons pour la Haute-Égypte probablement mercredi prochain ; le soir de notre départ, nous devons dîner chez Soliman-Pacha. Notre barque nous attendra à sa porte et, après le dîner, s’il y a du vent nous partirons. Nous allons remonter le plus vite possible, ne nous arrêtant que lorsque le vent défaillera, ce qui ne paraît pas devoir se présenter souvent, et c’est en revenant que nous nous arrêterons à loisir.

Notre cange est peinte en bleu, son raïs (capitaine) s’appelle Ibrahim. Il y a neuf hommes d’équipage. Pour logement, nous avons une première pièce où se trouvent deux petits divans en face l’un de l’autre. Ensuite une grande chambre à deux lits, puis une espèce de recoin pour mettre nos effets, enfin une troisième pièce où couchera Sassetti et qui est notre magasin. Quant au drogman, il couchera sur le pont. C’est un monsieur qui ne s’est pas encore déshabillé depuis que nous l’avons ; constamment vêtu de toile, il trouve toujours qu’il a trop chaud. Son langage est incroyable et sa personne plus curieuse encore. C’est du reste un rude et brave homme. On irait avec lui jusqu’aux antipodes sans qu’il vous arrive une éclaboussure.

Je me suis très enrhumé en restant pendant cinq heures debout sur un mur, à voir la cérémonie du Dauseh. Voici ce que c’est : le mot dauseh veut dire piétinement, et jamais nom ne fut mieux donné. Il s’agit d’un homme qui passe à cheval sur plusieurs autres couchés par terre comme des chiens. À certaines époques de l’année cette fête se renouvelle, au Caire seulement, en mémoire et pour répéter le miracle d’un certain saint musulman qui est entré ainsi jadis dans Le Caire, en marchant avec un cheval sur des vases de verre, sans les briser. Le scheik qui renouvelle cette cérémonie ne doit pas plus blesser les hommes que le saint n’a brisé les vases de verre. Si les hommes en crèvent, c’est à cause de leurs péchés. j’ai vu là des derviches qui avaient des broches de fer passées dans la bouche et dans la poitrine. Aux deux bouts de la tringle de fer étaient emmanchées des oranges. La foule des fidèles hurlaient d’enthousiasme ; joins à cela une musique sauvage à rendre fou. Quand le scheik à cheval a paru, mes gaillards se sont couchés par terre en tête-bêche ; on les a alignés comme des harengs et tassés les uns près des autres, pour qu’il n’y eût aucun interstice entre les corps. Un homme a marché dessus pour voir si ce plancher de corps était bien adhérent et alors, pour écarter la foule, une grêle, une tempête, un ouragan de coups de bâton administrés par les eunuques s’est mis à pleuvoir de droite et de gauche, au hasard, sur ce qui se trouvait là (nous étions, nous autres, juchés sur un mur, Sassetti et Joseph à nos pieds). Nous y sommes restés depuis 11 heures jusqu’à près de 4 heures. Il faisait très froid et nous avions à peine la place de bouger, tant il y avait de monde et tant notre place était étroite. Mais elle était excellente et rien ne nous a échappé. On entendait les bâtons de palmier sonner sourdement sur les tarbouchs, comme les baguettes sur des tambours pleins d’étoupes, ou plutôt comme sur des balles de laine. Ceci est exact : le scheik s’est avancé, son cheval tenu par deux saïs et lui-même soutenu par deux autres ; le bonhomme en avait besoin. Les mains commençaient à lui trembler, une attaque de nerfs le gagnait et, à la fin de sa promenade il était presque complètement évanoui. Son cheval a passé au petit pas sur le corps de plus de deux cents hommes couchés à plat sur le ventre. Quant à ceux qui en sont morts, c’est impossible à savoir ; la foule se rue tellement derrière le scheik, une fois qu’il est passé, qu’il n’est pas plus facile de savoir ce que sont devenus ces malheureux que de distinguer le sort d’une épingle jetée dans un torrent. La veille au soir, nous avions été dans un couvent de derviches où nous en avions vu tomber en convulsions à force d’avoir crié Allah. Ce sont de gentils spectacles, et qui auraient bougrement fait rire M. de Voltaire. Quelles réflexions n’aurait-il pas faites sur le pauvre esprit humain ! sur le fanatisme ! la superstition ! Moi, ça ne m’a pas fait rire du tout ! Cela est trop occupant pour être effrayant. Ce qu’il y a de plus terrible, c’est leur musique.

C’est un bien drôle de pays que ce pays. Hier, par exemple, nous étions dans un café qui est un des plus beaux du Caire, et où il y avait en même temps que nous, dans le café, un âne qui chiait et un monsieur qui pissait dans un coin. Personne ne trouve ça drôle, personne ne dit rien. Quelquefois, un homme près de vous se lève et se met à dire sa prière, avec grandes prosternations et grandes exclamations, comme s’il était tout seul. On ne détourne même pas la tête, tant cela paraît tout naturel. Te figures-tu un individu récitant son bénédicité au café de Paris ?

Tu me parles de ma mission. Je n’ai presque rien à faire et je crois que je ne ferai presque rien. Il me faudrait plus de toupet que je n’en ai pour demander une récompense après cela. Je deviens de moins en moins cupide de quoi que ce soit. Après mon retour, je reprendrai ma bonne et belle vie de travail, dans mon grand cabinet, sur mes bons fauteuils, auprès de toi, ma pauvre vieille, et ce sera tout. Ne me parle donc pas de me pousser. Me pousser à quoi ? qu’est-ce qui me peut satisfaire, si ce n’est la volupté permanente de la table ronde ? n’ai-je pas tout ce qu’il y a de plus enviable au monde ? l’indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l’art de s’en servir. Et puis c’est que l’Orient, l’Égypte surtout, est un pays raplatissant pour toutes les petites vanités mondaines. À force de parcourir tant de ruines, on ne pense pas à se dresser des bicoques ; toute cette vieille poussière vous rend indifférent de renommée. À l’heure qu’il est, je ne vois nullement (au point de vue littéraire même) la nécessité de faire parler de moi. Habiter Paris, publier, se remuer, tout cela me semble bien fatigant, vu de si loin. Peut-être dans dix minutes aurai-je changé d’avis. Mais je ne demande qu’une chose à mes semblables, c’est de me laisser tranquille comme je fais envers eux.

À sa mère. §

Beni-Souëf, 14 février (1850), à bord de la cange.

Depuis huit jours que nous sommes partis, nous avons fait environ 25 lieues, ayant eu à partir du second jour le vent contraire, ou plutôt n’ayant guère eu de vent, si ce n’est cette nuit. On a été obligé presque tout le temps de haler sur la corde. Quand le vent manque, les hommes ôtent leur chemise, se jettent à l’eau et vont à la nage sur la rive tirer la corde. Ce matin, on en a flanqué un dans le fleuve d’un grand coup de pied dans le derrière, trouvant qu’il n’allait pas assez vite à une manoeuvre. Quand on ne hale pas, on pousse du fond avec de grandes gaffes. De cette manière-là on fait, en travaillant bien, de 3 à 5 lieues par jour.

Il fait beau temps ; le soleil commence à casse-briller ; le Nil est plat comme un fleuve d’huile. À notre gauche, nous avons toute la chaîne arabique qui, le soir, est violet et azur. À droite, des plaines, puis le désert. Les rives du Nil ressemblent aux bords de la mer ; on a plutôt l’air d’être sur les grèves de l’océan. Par moments, il y a des plages aussi étendues, à peu de chose près, que celle du Mont-Saint-Michel. Il fait un silence absolu ; nous n’entendons rien que l’eau couler. Quelquefois, au loin, une bande de chameaux qui passe. Sur le bord de l’eau, des oiseaux qui viennent boire ; de place en place un bouquet de palmiers, qui renferme un village dont les maisons sont construites de roseaux et de terre. Quand nous descendons et quand nous y allons, les enfants se sauvent à toutes jambes, de peur de nos fusils ; les femmes se voilent et détournent la tête.

Nous menons une bonne vie, pauvre vieille adorée. Ah ! comme je te regrette ! Comme tout cela te plairait ! Si tu savais quel calme tout autour de nous, et dans quelles profondeurs paisibles on se sent errer l’esprit ! Nous paressons, nous flânons, nous rêvassons. Le matin je fais du grec, je lis de l’Homère ; le soir j’écris. Dans le jour, bien souvent nous mettons nos fusils sur notre dos et nous allons chasser.

À sa mère. §

Entre le mont Farchout et Resseh, 3 mars 1850.

Nous menons une vie de fainéantise et de rêvasserie ; toute la journée vautrés sur notre tapis, nous fumons des chibouks et des narguilehs, en absorbant de la limonade et en regardant les rives du fleuve. (Ce sont plutôt des rivages. Ça ressemble à la mer.) On croit faire une longue navigation et toujours longer les côtes d’un continent. Dans des moments, on se croit dans un lac immense dont on ne voit pas les limites. La chaîne arabique ne nous quitte pas sur la gauche. C’est tantôt une falaise coupée à pic, d’autres fois elle se mamelonne en monticules que de grandes lignes de sable parallèles rayent de gris, comme le dos d’une hyène.

À propos de bêtes féroces, aujourd’hui nous avons vu pour la première fois plusieurs crocodiles. Max en a tiré plusieurs et n’en a tué aucun. C’est fort difficile, à cause de l’extrême pusillanimité de cette grosse bête qui fuit au moindre bruit.

De temps à autre, on rencontre une cange qui descend vers le Caire. Les drogmans des deux bateaux s’appellent. On se met sur le pont, et on se regarde passer sans rien dire. Quand le bateau que l’on croise porte pavillon tricolore, on se salue de quatre coups de fusil, on se crie les nouvelles politiques, et quelquefois on se met en panne pour se faire une visite. Il y a quelques jours, à Beni-Souëf, nous sommes ainsi montés à bord d’une cange où voyageait un certain M. Robert, du Dauphiné, en compagnie d’un polonais dont j’ai, bien entendu, oublié le nom, en sa qualité de nom polonais. Quand il a su le mien, il s’est mis à me dire : "Ah ! Monsieur, vous portez le nom d’un homme que j’ai bien connu (cela m’a fait dresser les oreilles) ; j’ai connu un célèbre médecin qui s’appelait comme vous", etc. Lui ayant dit que c’était mon père, il m’a fait beaucoup de politesses et de compliments. Ce Polonais a habité Neufchâtel, m’a demandé des nouvelles de plusieurs familles de Rouen ; il connaît Orlowski. C’est un homme de taille moyenne, brun, avec de très beaux yeux noirs. Le médecin de Siout, à qui j’en ai parlé et qui l’avait vu quelques jours avant nous, croit que c’est un médecin lui-même. Cette rencontre inattendue m’a fait un singulier plaisir, que tu comprendras mieux que je ne pourrais te l’écrire.

Quant à nos santés, elles sont excellentes ; nous engraissons tous, Maxime y compris, ce qui peut paraître fabuleux. Si nous écoutions Joseph, nous crèverions de cuisine. Il ne rêve que plats sucrés qu’il appelle des douces, et ragoûts qu’il appelle des petites friddousses. Au reste, nous fondrons cet été en Syrie, où nous mènerons une vie plus rude.

À sa mère. §

Assouan (Syène), 12 mars 1850.

Nous voilà à Assouan, devant la première cataracte, ayant encore, pour arriver au terme de notre voyage du Nil, 65 lieues à faire environ ; si nous avons du bon vent, il y en a pour une dizaine de jours. Puis nous redescendrons tout doucement, nous arrêtant un peu partout. Ce qu’il y a à voir ici est énorme. Il faudrait des années et non des semaines. Nous voyageons lentement du reste, ne nous fatiguant pas, regardant avec de longues contemplations tout ce qui nous passe sous le nez, dormant beaucoup, mangeant de même, et ayant des teints d’une fraîcheur charmante, malgré le culottage du soleil sur nos cuirs.

Nous entrons dans la Nubie. La nature est tout autre. Le paysage est d’une férocité nègre ; des rochers tout le long du Nil, qui maintenant devient resserré ; des palmiers de 50 pieds de haut au moins, et des montagnes de sable qui, au soleil, semblent être de poudre d’or. Nous nous sommes promenés tantôt dans l’île d’Éléphantine. Des enfants tout nus nous suivaient sous les palmiers. Au seuil des huttes, des femmes couleur de café brûlé, n’ayant qu’un petit caleçon en cuir pour tout vêtement, nous regardaient passer, ouvrant tout ébahis leurs grands yeux de faïence. Le soleil se couchait sur les montagnes ; une grande prairie verte s’étendait devant nous, entre des dattiers qui l’encadraient, et au loin le Nil brillait dans la découpure inégale des rochers de granit qu’il traverse. Pour passer le fleuve, les gens du pays s’y prennent de la façon suivante : on commence par ôter sa chemise que l’on roule en turban sur sa tête, on monte à califourchon sur deux bottes de roseaux liées ensemble et terminées en pointe à chaque bout ; puis, avec une rame, on pousse l’eau alternativement à droite et à gauche. Au milieu de l’eau on voit ainsi ces tritons noirs qui s’en vont tranquillement, les jambes accroupies devant eux sur leur singulière nacelle.

Ce matin on nous a apporté une grande cigogne en vie ; après l’avoir gardée une heure, nous l’avons relâchée. Elle avait les pattes roses et le corps tout blanc.

l’autre jour, au moment de partir d’Esneh, des Bédouins nous ont vendu pour quatre piastres (20 sous) une gazelle qu’ils avaient tuée le matin. Pendant deux jours nous avons vécu dessus ; c’est excellent. Nous avons gardé sa tête et Joseph a découpé sa peau pour m’en faire un tapis. Il ne serait pas difficile d’en avoir une en vie. Je voudrais bien en rapporter une à Croisset pour la petite, mais l’embarras que cela nous causerait m’empêchera de réaliser cette envie que j’ai depuis longtemps. En fait de crocodiles, nous en voyons toujours ; les gredins ont la vie dure. Il faudrait les surprendre pendant leur sommeil, mais je crois qu’ils sont toujours éveillés. Pour des momies, nous n’avons pas encore commencé nos recherches. Du reste c’est bientôt, en redescendant, que nous allons nous mettre à travailler. Maxime va recommencer ses rages photographiques ; il faut espérer que, pendant ce temps-là, j’écrirai à ce malheureux Bouilhet dont je n’ai aucune nouvelle.

Nous avons eu à Esneh une soirée d’almées. C’était convenable ; je ne dis que cela ! Car ça mériterait une description très stylée. Une de ces femmes avait un mouton familier tacheté de henné jaune (par gentillesse), avec une muselière en velours ; il la suivait comme un chien. Quant aux danses de ces dames, c’est une chose des plus merveilleuses qu’il soit possible de voir. Cela seul vaut le voyage (sans enthousiasme).

À Louis Bouilhet. §

13 mars 1850, à bord de notre cange, à 12 lieues au delà de Syène.

Dans six ou sept heures nous allons passer sous le tropique de ce vieux mâtin de cancer. Il fait dans ce moment 30 degrés de chaleur à l’ombre ; nous sommes nu-pieds, en chemise ; je t’écris sur mon divan, au bruit des tarabouks de nos matelots qui chantent en frappant dans leurs mains. Le soleil tape d’aplomb sur la tente de notre pont. Le Nil est plat comme un fleuve d’acier. Il y a de grands palmiers sur les rives. Le ciel est tout bleu. Ô pauvre vieux, pauvre vieux de mon coeur !

qu’est-ce que tu fais, toi, à Rouen ? Il y a longtemps que je n’ai reçu de tes lettres, ou pour mieux dire je n’en ai encore reçu qu’une, datée de la fin de décembre et à laquelle j’ai répondu immédiatement. Peut-être en ai-je une autre d’arrivée au Caire, ou qui est en route maintenant pour parvenir jusqu’à moi. Ma mère m’écrit qu’elle ne te voit guère souvent. Pourquoi cela ? Si ça t’embête trop, fais-le un peu à cause de moi et tâche de me dire ce qui se passe dans ma maison, sous tous les rapports possibles. As-tu été à Paris ? Es-tu retourné chez Gautier ? et Pradier, l’as-tu vu ? qu’est-ce qu’est devenu le voyage en Angleterre à propos du conte chinois ? Je rognonne souvent de tes vers, va, pauvre bougre. j’ai besoin tout de suite de te faire une réparation éclatante relativement au mot "vagabond" appliqué au Nil :

Que le Nil vagabond roule sur ses rivages !

Il n’y a pas de désignation plus juste, plus précise, ni plus large à la fois. C’est un fleuve cocasse et magnifique, qui ressemble plutôt à un Océan qu’à autre chose. Des grèves de sable s’étendent à perte de vue sur ses bords, sillonnées par le vent comme les plages de la mer. Cela a des proportions telles que l’on ne sait pas de quel côté est le courant, et souvent on se croit enfermé dans un grand lac. Ah ! mais ! Si tu t’attends à une lettre un peu propre, tu te trompes. Je t’avertis très sérieusement que mon intelligence a beaucoup baissé.

En fait de travail, je lis tous les jours de l’Odyssée en grec. Depuis que nous sommes sur le Nil j’en ai absorbé quatre chants ; comme nous reviendrons par la Grèce, ça pourra me servir. Les premiers jours je m’étais mis à écrire un peu, mais j’en ai, Dieu merci, bien vite reconnu l’ineptie. Il vaut mieux être oeil, tout bonnement. Nous vivons, comme tu le vois, dans une paresse crasse, passant toutes nos journées couchés sur nos divans, à regarder ce qui se passe, depuis les chameaux et les troupeaux de boeufs du Sennahar jusqu’aux barques qui descendent vers le Caire, chargées de négresses et de dents d’éléphant. Nous sommes maintenant, mon cher Monsieur, dans un pays où les femmes sont nues, et l’on peut dire avec le poète "comme la main", car, pour tout costume, elles n’ont que des bagues. j’ai vu des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. Et leur danse ! Procédons par ordre, cependant.

Du Caire à Beni-Souëf, rien de bien curieux. Nous avons mis dix jours à faire ces 25 lieues, à cause du Khamsin ou Simoûn (meurtrier) qui nous a retardés. Rien de ce que l’on dit sur lui n’est exagéré. C’est une tempête de sable qui vous arrive. Il faut s’enfermer et se tenir tranquille ; nos provisions en ont seules beaucoup souffert, la poussière pénétrant partout, jusque dans les boîtes de fer-blanc fermées à force. Le soleil, ces jours-là, a l’air d’un disque de plomb ; le ciel est pâle ; les barques tournoient sur le Nil comme des toupies. On ne voit pas un oiseau, pas une mouche. Arrivés à Beni-Souëf, nous avons fait une course de cinq jours au lac Moeris. Mais comme nous n’avons pu aller jusqu’au bout, nous y retournerons une fois revenus au Caire. Jusqu’à présent, du reste, nous avons vu peu de choses ; car nous profitons du vent pour aller au plus loin de notre voyage ; c’est en revenant que nous nous arrêterons partout. Comme nous avons l’intention d’aller à Kosséir, sur les bords de la mer Rouge, et à la grande oasis de Thèbes, il est certain que nous ne serons pas revenus au Caire avant la fin de mai, ce qui nous remet en Syrie au mois de juin.

À Medinet-El-Fayoun, nous avons logé chez un chrétien de Damas, qui nous a donné l’hospitalité. Il y avait chez lui, logeant comme commensal habituel, un prêtre catholique.

Sous prétexte que les musulmans ne prennent pas de vin, ces braves chrétiens se gorgent d’eau-de-vie. La quantité de petits verres qu’on siffle par confraternité religieuse est incroyable. Notre hôte était un homme un peu lettré et, comme nous étions dans le pays de saint Antoine, nous avons causé de lui, d’Arius, de saint Athanase, etc., etc. Le brave homme était ravi. Sais-tu ce qu’il y avait de suspendu aux murs de la chambre où nous avons couché ? Une gravure représentant une vue de Quilleboeuf, et une autre une vue de l’abbaye de Granville ! Cela m’a fait bien rêver. Quant au propriétaire, il ne savait pas ce que ces deux images figuraient. Quand on voyage ainsi par terre, le soir vous couchez dans des maisons de boue desséchée, dont le toit en canne à sucre vous laisse contempler les étoiles. À votre arrivée, le scheik chez lequel vous logez fait tuer un mouton ; les principaux du pays viennent vous faire une visite et vous baiser les mains l’un après l’autre. On se laisse faire avec un aplomb de grand sultan, puis on se met à table, c’est-à-dire on s’assoit par terre tous en rond autour du plat commun, dans lequel on plonge les mains, déchiquetant, mâchant et rotant à qui mieux mieux. C’est une politesse du pays, il faut roter après les repas. Je m’en acquitte mal.

Nous avons eu, à un pays qui s’appelle Djebel-Et-Téir, un tableau assez bon : sur le haut d’une montagne dominant le Nil se trouve un couvent de Cophtes. Ils ont l’habitude, dès qu’ils aperçoivent une cange de voyageurs, de descendre de leur montagne, de se jeter à l’eau et de venir à la nage vous demander l’aumône. On en est assailli. Vous voyez ces gaillards, tout nus, descendre les rochers à pic, et nager vers vous à toute force de jarret en criant tant qu’ils peuvent : "batchis, batchis, Cawadja chistiani !" (Donnez-nous de l’argent, Monsieur chrétien). Et comme, en cet endroit-là, il y a beaucoup de cavernes, l’écho répète avec un bruit de canon : Cawadja, Cawadja... Les vautours et les aigles volent sur vos têtes, le bateau file sur l’eau avec ses deux grandes voiles étendues. En ce moment-là, un de nos matelots (le grotesque du bord) dansait tout nu une danse lascive ; pour chasser les moines chrétiens, il leur présentait son derrière, pendant qu’ils se cramponnaient au bordage de la cange. Les autres matelots leurs criaient des injures avec les noms répétés d’Allah et de Mohammed. Les uns leur donnaient des coups de bâton, d’autres des coups de cordes ; Joseph tapait dessus avec les pincettes de la cuisine. C’était un tutti de calottes, de gueulades et de rires. Dès qu’on leur a donné quelque argent, ils le mettent dans leur bouche et remontent chez eux par le même chemin. Si on ne leur administrait ainsi de bonnes rossées, on se trouverait assailli d’une telle quantité qu’il y aurait danger de faire chavirer la cange.

Ailleurs ce ne sont plus les hommes qui viennent vous voir mais les oiseaux. Il y a à Sheik-Saïd un santon (chapelle-tombeau bâtie en l’honneur d’un saint musulman) où les oiseaux vont d’eux-mêmes déposer la nourriture qu’on leur donne. Cette nourriture sert aux pauvres voyageurs qui passent par là. Nous qui avons lu Voltaire, nous ne croyons pas à ça. Mais on est si arriéré ici ! On y chante si peu Béranger ! (Comment, Monsieur, on ne commence pas à civiliser un peu ces pays ! l’élan des chemins de fer ne s’y fait-il pas sentir ? quel y est l’état de l’instruction primaire ? etc.) Si bien que lorsqu’on passe devant ce Santon, tous les oiseaux viennent entourer le bateau, se poser sur les manoeuvres... on leur émiette du pain, ils tournoient, gobent sur l’eau ce qu’on leur a jeté et repartent.

j’ai fait à Keneh quelque chose de convenable et qui, je l’espère, obtiendra ton approbation. Nous avions mis pied à terre pour faire des provisions, et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l’air, respirant l’odeur de santal qui circulait autour de nous, quand, au détour d’une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des filles de joie. Figure-toi, mon ami, cinq ou six rues courbes avec des cahutes hautes de 4 pieds environ, bâties de limon gris desséché. Sur les portes, des femmes debout, ou se tenant assises sur des nattes. Les négresses avaient des robes bleu ciel, d’autres étaient en jaune, en blanc, en rouge, larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d’épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d’or, qui font que, lorsqu’elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vont, appellent avec des voix traînantes : "Cawadja, Cawadja" ; leurs dents blanches luisent sous leurs lèvres rouges et noires ; leurs yeux d’étain roulent comme des roues qui tournent. Je me suis promené en ces lieux et repromené, leur donnant à toutes des batchis, me faisant appeler et raccrocher ; elles me prenaient à bras le corps et voulaient m’entraîner dans leurs maisons... Mets du soleil par là-dessus. Eh bien ! j’ai résisté, exprès, par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu’il restât plus profondément en moi. Aussi je suis parti avec un grand éblouissement et que j’ai gardé. Il n’y a rien de plus beau que ces femmes vous appelant. Si j’eusse cédé, une autre image serait venue par-dessus celle-là et en aurait atténué la splendeur.

Je n’ai pas toujours mené avec moi un "artistisme" si stoïque : à Esneh je suis allé chez Ruchiouk-Hânem, courtisane fort célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était deux heures de l’après-midi), elle nous attendait ; sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien ; c’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une plaque verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu, couvert d’une gaze violette, elle se tenait au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle, et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose. Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée : un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. j’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté ; ça sent la ligne et le nègre.

Le soir, nous sommes revenus chez Ruchiouk-Hânem. Il y avait quatre femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu ; comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres ! ! !). La Fête a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 et demie, le tout entremêlé de baisers pendant les entr’actes. Deux joueurs de rebek assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Ruchiouk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un pli de leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse, ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre – et encore ! j’en doute.

Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Ruchiouk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Ruchiouk. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur une veste de soie. Son corps était en sueur : elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure et elle s’est endormie. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. j’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature, qui ronflait la tête appuyée sur son bras, je pensais à des nuits de plaisir à Paris, à un tas de vieux souvenirs... et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. À 3 heures je me suis levé pour aller dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir.

Le matin, à 7 heures, nous sommes partis. j’ai été chasser avec un matelot dans un champ de coton, sous des palmiers et des gazis. La campagne était belle ; des Arabes, des ânes, des buffles allaient aux champs. Le vent soufflait dans les branches minces des gazis. Cela sifflait comme dans des joncs ; les montagnes étaient roses ; le soleil montait, mon matelot allait devant moi, se courbant pour passer sous les buissons et me désignant d’un geste muet les tourterelles qu’il voyait sur les branches. Je n’en ai tué qu’une : je ne les voyais pas. Je marchais, poussant mes pieds devant moi et songeant à des matinées analogues... À une entre autres, chez le marquis de Pomereu, au Héron, après un bal. Je ne m’étais pas couché et le matin j’avais été me promener en barque sur l’étang, tout seul, dans mon hait de collège. Les cygnes me regardaient passer et les feuilles des arbustes retombaient dans l’eau. C’était peu de jours avant la rentrée ; j’avais quinze ans.

Comme nature, ce que j’ai encore vu de mieux, ce sont les environs de Thèbes. À partir de Keneh l’Égypte perd son allure agricole et pacifique, les montagnes deviennent plus hautes et les arbres plus grands. Un soir, dans les environs de Dendérah, nous avons fait une promenade sous les doums (palmiers de Thèbes) ; les montagnes étaient lie de vin, le Nil bleu, le ciel outremer et les verdures d’un vert livide ; tout était immobile. Ça avait l’air d’un paysage peint, d’un immense décor de théâtre fait exprès pour nous. Quelques bons Turcs fumaient au pied des arbres avec leurs turbans et leurs longues pipes. Nous marchions entre les arbres.

À propos, nous avons vu déjà beaucoup de crocodiles. Ils se tiennent à l’angle des îlots, comme des troncs d’arbres échoués. Quand on en approche, ils se laissent couler dans l’eau comme de grosses limaces grises. Il y a aussi beaucoup de cigognes, et de grandes grues qui se tiennent au bord du fleuve par longues files alignées comme des régiments. Elles s’envolent en battant des ailes quand elles aperçoivent la cange.

Ici, du reste, en Nubie, cela change ; il y a peu d’animaux. Cela devient plus vide. Le Nil se resserre entre des rochers ; lui qui était si large est maintenant resserré, par places, entre des montagnes de pierre ; il a l’air de ne pas remuer et se tient plat, scintillant au soleil.

Avant-hier nous avons passé les cataractes ou, pour mieux dire, les cataractes de la première cataracte, car c’est tout un pays. Des nègres nus traversent le fleuve sur des troncs de palmier, en ramant avec les deux mains. Ils disparaissent dans les tourbillons d’écume plus rapidement qu’un flocon de laine noire jeté dans un courant de moulin. Puis le bout de leur tronc d’arbre (sur lequel ils sont couchés) se cabre comme un cheval. On les revoit, ils arrivent à nous et montent à bord ; l’eau ruisselle sur leurs corps lisses comme sur les statues de bronze des fontaines.

La description de la manière dont on passe les cataractes est trop longue. Sache qu’un coup de gouvernail à faux casserait le bateau net sur les rochers. Nous avions environ cent cinquante hommes pour haler notre bateau. Tout cela tire ensemble sur un long câble et gueule d’accord, en poussant de grands cris.

Nous sommes arrêtés dans ce moment faute de vent. Les mouches me piquent la figure ; le jeune Du Camp est parti faire une épreuve. Il réussit assez bien ; nous aurons, je crois, un album assez gentil.

Je ne t’ai pas encore, suivant la promesse que je t’avais faite, ramassé des cailloux du Nil, car le Nil a peu de cailloux. Mais j’ai pris du sable. Nous ne désespérons pas, quoique cela soit difficile, d’exporter (expression commerciale) quelque momie.

Écris-moi donc d’archi-longues lettres, envoie-moi tout ce que tu voudras, pourvu qu’il y en ait beaucoup.

Dans un an à cette époque-ci je serai de retour. Nous reprendrons nos bons dimanches de Croisset. Voilà bientôt cinq mois que je suis parti. Ah ! je pense à toi souvent, pauvre vieux. Adieu, je te serre à deux bras, y compris tous tes cahiers.

P.S. - Si tu veux savoir l’état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. Sassetti est habillé à l’égyptienne. Maxime, l’autre jour, m’a chanté du Béranger pendant deux heures et nous avons passé la soirée jusqu’à minuit à maudire ce drôle.

Hein ! comme la chanson des "Gueux" est peu faite pour les socialistes et doit les satisfaire médiocrement !

À sa mère. §

Ipsamboul, 24 mars 1850. Dimanche des rameaux.

Si cette lettre t’arrive, pauvre vieille, elle sera probablement encore mieux reçue que les autres, car il est probable que les derniers courriers ne t’en ont pas apporté. Tu recevras celle-ci de Wadi-Halfa, c’est-à-dire du point le plus éloigné de tout notre voyage. Avec des détours plus ou moins longs, nous n’allons plus faire maintenant que nous rapprocher insensiblement. Sais-tu que nous sommes à près de 1400 lieues de distance ? Comme ça doit te paraître loin, pauvre vieille, et comme cette carte d’Égypte te semble longue ! n’est-ce pas ? Quant à moi, ce n’est que par une réflexion assez longue que je peux calculer la distance qui nous sépare ; il me semble toujours que tu es près de moi, que nous ne sommes pas loin et que, si je voulais, je ne serais pas longtemps à te voir. Voilà près de deux mois, sept semaines, que je n’ai eu de tes nouvelles. j’ai encore une quinzaine à attendre avant d’être revenu à la première cataracte, où j’espère en trouver. Et encore c’est bien chanceux ! Va, pauvre vieille, ceux qui restent ne sont pas les seuls à avoir de l’inquiétude. j’éprouve parfois des appétits de te voir qui me saisissent tout à coup comme des crampes de tendresse ; puis le voyage, la distraction de la minute présente fait passer cela. Mais c’est le soir, avant de m’endormir, que je te donne une bonne pensée et tous les matins, quand je me réveille, tu es le premier objet qui me vienne à l’esprit. Mais dis, je suis bien sûr que tu ne dépenses pas à moi. Je te vois toujours appuyée sur le coude, le menton dans ta main, rêvant avec ton bon air triste. Songe donc, pauvre mère, que 5 est le tiers de 15. Tu me reverras au mois de février prochain. C’est encore l’été et l’hiver à passer.

Si nous n’avions pas eu du vent défavorable, ou plutôt une absence de vent aussi complète, nous serions déjà de retour à Assouan (première cataracte). Mais nous avons mis quinze jours à faire 60 lieues. Il y a des journées où nous n’avons pas fait une demi-lieue. Ce matin le vent reprend, nous allons un peu, et nous espérons ne pas tarder à arriver à Wadi-Halfa, d’où nous allons redescendre piano, examinant tout à notre aise. Depuis que nous sommes partis du Caire, en effet, nous n’avons guère quitté la cange. Maintenant nous allons faire des stations pour examiner ces vieilles bougresses de ruines. La chaleur commence à taper ; il faisait hier au soir 34 degrés à 8 heures du soir, et toute la journée le soleil avait été caché par les nuages. Au soleil, dans la journée d’avant-hier, nous avons eu 55 degrés centigrades. Nous avons été obligés de renoncer à notre amour désordonné de marcher pieds nus. Même à travers de fortes chaussures, la chaleur du sol se fait sentir vigoureusement, comme si l’on marchait sur des plaques de cheminée tiédies. En somme, sous le soleil de Nubie, on est comme sous un vaste four de campagne. Mais une chose étrange, c’est que nous n’en sommes nullement gênés. Dans ces climats-ci la chaleur se supporte beaucoup mieux que le froid qui, quelque mince qu’il soit (relativement), gêne beaucoup. Dans ce moment je suis sans pantalon et sans habit, n’ayant pour tout vêtement que mon caleçon et une grande chemise blanche par-dessus.

Nous avons passé les cataractes sans encombre. Au reste, par excès de prudence, nous avons mis pied à terre. C’est une des choses les plus curieuses et les plus belles que nous ayons encore vues. Je t’ai parlé, dans ma dernière lettre, de gens d’Assouan et d’Éléphantine qui traversent le Nil assis sur des joncs. Un peu plus loin, aux cataractes, ils sont montés, tout nus, sur des troncs de palmiers ; il est amusant de les voir se lancer dans les tourbillons d’écume, disparaître et revenir sur l’eau ; le courant les entraîne entre les rochers comme un fétu de paille, d’une manière rapide et effrayante ; leurs dos noirs ruissellent d’eau, leurs dents blanches sourient. Tout cela est d’une élégance de sauvage qui charme profondément.

Avant-hier, nous avons abordé deux bateaux de marchands d’esclaves chargés de négresses. Elles venaient du Darfour, du pays des Gallas, de l’intérieur de l’Afrique, femmes volées pour la plupart. Elles étaient empilées dans les canges, qui en regorgeaient comme des charrettes de foin chez nous. Pour costumes elles portaient des amulettes et de petits caleçons de cuir. Nous en avons acheté (pas des femmes) mais des pagnes (leur caleçon). C’est si peu beurré de crasse et de graisse de mouton que ça en empoisonne notre divan. Nous avons marchandé des plumes d’autruche et une petite fille d’Abyssinie, afin de rester plus longtemps à bord et de jouir de ce spectacle qui avait son chic. Quelques-unes, sur des pierres, broyaient de la farine, et leurs longues chevelures tombaient par-dessus elles comme la longue crinière d’un cheval qui broute à terre. Les enfants à la mamelle pleuraient. On faisait la cuisine. Les unes, avec des dents de porc-épic, arrangeaient les chevelures de leurs compagnes. C’était fort triste et singulier. Dans chacun de ces bateaux-là, il y a toujours quelques vieilles négresses qui font et refont ce voyage pour encourager les nouvelles venues, faire qu’elles ne se découragent pas trop et ne se rendent pas malades à force d’être trop tristes. Sais-tu, pauvre chérie, que nous sommes à un mois de distance du pays des singes et des éléphants ? Mais il faut se limiter et songer que le fond du sac n’est pas inépuisable.

À sa mère. §

Philae, 15 avril 1850.

Nous voilà de retour de la Nubie, comme nous sommes partis, en bon état, si l’on peut dire ainsi quand il y a deux grands mois que l’on n’a reçu des nouvelles de tout ce que l’on a de plus cher au monde. Hier soir nous sommes arrivés à Philae, à la nuit tombante. Je suis aussitôt parti à âne avec Joseph pour Assouan (à une lieue d’ici), dans l’espérance d’avoir un paquet de lettres : rien ! j’imagine que tu as manqué un courrier et que tous les autres sont à la chancellerie du Caire, où je viens d’écrire immédiatement pour qu’on me les envoie à Keneh ; autrement je n’aurais de lettres de toi qu’à notre retour au Caire, à la fin de mai. Ça fera (ou ça ferait) près de quatre mois sans savoir ce que tu es devenue.

Le ciel était bien beau hier au soir, les étoiles brillaient, les Arabes chantaient sur leurs dromadaires. C’était une vraie nuit d’Orient où le ciel bleu disparaissait sous la profusion des astres. Mais j’avais le coeur bien triste, ma pauvre mère tant aimée. Écris-moi donc plutôt deux fois, plutôt cent fois qu’une, par tous les courriers. Une lettre se perd si vite. Max en a eu déjà plusieurs disparues. Si je savais au moins que les miennes te parviennent, je ne me plaindrais pas. Mais c’est là ma plus grande angoisse. Quand je me figure toi tourmentée, cela me désole. Peut-être es-tu malade, pauvre vieille. Tu pleures peut-être en ce moment, tournant tes pauvres beaux yeux que j’aime sur cette carte, qui ne te représente qu’un espace vide où ton fils est perdu. Oh non, va, je reviendrai ; tu ne peux pas être malade, car un fort désir fait vivre. Voilà bientôt six mois que je suis parti ; dans six mois je ne serai pas loin du retour ; ce sera probablement vers janvier ou février prochain. Hier soir, chez l’effendi où j’ai été les chercher, il y avait des lettres pour Maxime ; il y en avait pour Sassetti même, qui n’en reçoit jamais. Mais de toi, rien, ni d’Achille qui devrait pourtant me donner un peu de tes nouvelles, ni de Bouilhet, ni du père Parain, qui devrait bien quelquefois se lever dès le matin pour m’écrire de n’importe quelle orthographe : "Ta mère se porte bien". Voilà tout ce que je demande, il me semble que ce n’est guère. Est-ce qu’on ne pense plus à moi ? Serait-il vrai, le proverbe : les absents ont tort ?

Quant à te parler de notre voyage, ce sera pour une autre fois. Je suis pressé ; nous allons descendre la cataracte, nous déménageons les bagages et nous-mêmes. Le bateau va s’en aller de son côté et nous à pied du nôtre. Et puis, je suis trop en colère pour avoir le loisir de me recueillir. Nos santés sont florissantes, si ce n’est Sassetti, que le climat fatigue un peu. Je ne sais pas comment Maxime ne se fait pas crever avec la rage photographique qu’il déploie ; du reste il réussit parfaitement. Quant à moi, qui ne fais que contempler la nature, fumer des chibouks et me promener au soleil, j’engraisse. Mais je deviens bien laid. Mon nez rougit, et il m’y pousse des poils comme à celui du capitaine Barbet.

Adieu, pauvre tant adorée ; je t’embrasse et te surembrasse.

À sa mère. §

(22 avril 1850.)

Nous sommes en plein été. À 6 heures du matin, nous avons régulièrement vingt degrés Réaumur à l’ombre ; dans la journée c’est trente environ. La moisson est faite depuis longtemps et avant-hier nous avons mangé une pastèque. Où es-tu, toi, pauvre vieille ? est-ce à Croisset ? à Nogent ? à Paris ? Et ce voyage d’Angleterre ? Envoie-moi les plus longues lettres possible ; parle-moi de toi, de ta vie, de tout ce qui se passe. Comme la petite Liline sera gentille l’hiver prochain ! Fait-elle bien des progrès dans la lecture ?

C’est une bien bonne vie que celle que nous menons. Voilà le voyage de Nubie fini. La conclusion de celui d’Égypte approche aussi. Nous quitterons notre pauvre cange avec peine. Maintenant nous redescendons lentement à l’aviron ce grand fleuve que nous avons monté avec nos deux voiles blanches. Nous nous arrêtons devant toutes les ruines. On amarre le bateau, nous descendons à terre. Toujours c’est quelque temple enfoui dans les sables jusqu’aux épaules et qu’on voit en partie, comme un vieux squelette déterré. Des dieux à tête de crocodile et d’ibis sont peints sur la muraille blanchie par les fientes des oiseaux de proie qui nichent entre les intervalles des pierres. Nous nous promenons entre les colonnes. Avec nos bâtons de palmier et nos songeries, nous remuons toute cette poussière. Nous regardons à travers les brèches des temples le ciel qui cassepète de bleu. Le Nil coulant à pleins bords serpente au milieu du désert, ayant une frange de verdure à chaque rive. C’est toute l’Égypte. Souvent il y a autour de nous un troupeau de moutons noirs qui broute, quelque petit garçon nu, leste comme un singe, avec des yeux de chat, des dents d’ivoire, un anneau d’argent dans l’oreille droite et de grandes marques de feu sur les joues, tatouage fait avec un couteau rougi. d’autres fois, ce sont de pauvres femmes arabes, couvertes de guenilles et de colliers, qui viennent vendre des poulets à Joseph, ou qui ramassent avec leurs mains des crottes de biques pour engraisser leur maigre champ. Une chose merveilleuse, c’est la lumière ; elle fait briller tout. Dans les villes, cela nous éblouit toujours, comme ferait le papillotage de couleurs d’un immense bal costumé. Des vêtements blancs, jaunes ou azur se détachent, dans l’atmosphère transparente, avec des crudités de ton à faire pâmer tous les peintres. Pour moi, je rêvasse de cette vieille littérature, je tâche d’empoigner tout ça. Je voudrais bien imaginer quelque chose, mais je ne sais quoi. Il me semble que je deviens bête comme un pot.

Nous lisons dans les temples les noms des voyageurs ; cela nous paraît bien grêle et bien vain. Nous n’avons mis les nôtres nulle part. Il y en a qui ont dû demander trois jours à être gravés, tant c’est profondément entaillé dans la pierre. Quelques-uns se retrouvent partout avec une constance de bêtise sublime. Il y a un nommé Vidua, surtout, qui ne nous quitte pas. Avant-hier, à Ombos, Max a découvert celui de ce pauvre Darcet. Les lettres sont là à se ronger au grand air, pendant que son corps se pourrit là-bas, dans une troisième partie du monde. C’est sans doute ce pauvre nom, à demi effacé déjà, qui survivra de lui le plus longtemps. Il est venu l’écrire en Égypte, il a vécu à Paris, et il a été mourir en Amérique. Quelques réflexions philosophiques, comme dirait Fellacher !

Toutes les fois que nous arrivons devant des statues, dans un temple, Max fait devant elles le salut arabe en portant la main à son front, et s’informant de leur santé. Ça ne varie pas. Sassetti a depuis quelque temps une rage de chasse que rien n’arrête. Il est vêtu à l’Égyptienne, ce qui lui donne un air mastoc assez risible. C’est un garçon de très bon coeur et qui nous est fort dévoué. Il possède beaucoup de talents utiles. Maintenant il est cordonnier et raccommode nos chaussures avec du fil de fouet ciré. Nos hardes s’usent. Le chic commence. Je donnerais je ne sais quoi pour que tu puisses connaître ce brave Joseph. C’est une des balles les plus curieuses qu’il soit possible de voir. Il se livre toujours à la confection des douces  (plats sucrés) et des bé-fils-tecks (beafsteaks). Nous avons eu une fière chance de tomber sur un pareil drogman. Il est très expérimenté et de bon entendement.

Nous avons à bord un vieux matelot qu’on appelle Fergalli et qui me rappelle ce bon Pitchef. Plus on lui fait de farces, donne de calottes, coups de poings, etc., et plus il est satisfait. Quelquefois même on le jette à l’eau ; alors on rit beaucoup. Les plaisanteries sont toujours de le tuer, de l’écorcher vif, de le mettre à la broche. Comme il est chauve, on lui retire son bonnet et on lui donne de grandes calottes sur la tête. Quelquefois les matelots font mine d’aller le féliciter sur sa nomination de pacha, et on lui donne un charivari qui consiste à faire avec la main et la bouche des pets factices ; on le rase avec un couteau ; on le déshabille pour qu’il danse. Il y a quelques jours, on l’a habillé en femme avec un voile sur la figure et un morceau de toile à voile pour robe. C’était la mariée, on faisait la noce. Cela pouvait passer pour un de ces spectacles "où un père de famille n’aurait pas été bien aise de mener sa jeune personne". Après quoi, ces bons Arabes se sont mis à faire leur prière avec des prosternations, des Allah et des Mohammed, comme les plus braves gens du monde. Il n’y a rien de plus gai que ces hommes, ou pour mieux dire de plus enfant ; un rien les abat, comme peu de chose les amuse.

Les messieurs de la haute classe ne détestent pas le liquide. Les gouverneurs des petites villes où nous passons viennent nous faire des visites à bord, dans l’espérance d’attraper une bouteille d’eau-de-vie. La canaillerie de ces drôles se rehausse de tous les respects dont on les entoure. À Wadi-Halfa nous avons fait la connaissance du gouverneur d’Ibrim, chargé de recueillir l’impôt dans toute la province. Ce n’est pas une mince besogne. Cela s’exécute à grand renfort de coups de bâton, et arrestations, et enchaînements. Nous sommes descendus avec lui, côte à côte, pendant trois jours. Un villageois n’avait pas voulu payer ; le scheik l’a enchaîné et enlevé dans sa cange. Quand elle a passé près de nous, nous avons vu ce pauvre vieux couché au fond du bateau, tête nue sous le soleil et dûment cadenassé ; sur la rive, des hommes et des femmes suivaient en criant. Ça n’émoussait nullement notre brave Turc, qui a jugé cependant prudent, pendant deux jours, de ne pas nous quitter de vue, espérant que, si par hasard on l’attaquait, nous avions de très jolis fusils qui portent fort loin. Il venait, tout en descendant le Nil comme nous, nous faire des visites. Une fois, il nous a amené un petit mouton en cadeau, ce qui nous a été sensiblement agréable, car depuis six semaines nous n’avions mangé que du poulet et de la tourterelle. Nous avons eu avec ce brave homme des conversations sur sa spécialité, c’est-à-dire qu’il nous a donné beaucoup de détails sur la manière de faire mourir un homme à coups de bâton, en un nombre de coups déterminés. Ils vous exposent tout cela très gentiment, en riant, comme on cause spectacles, et l’exécutent très placidement, comme on fume sa pipe.

Pour te donner une idée de tout ce que je vois, va à la bibliothèque de Rouen et demande à voir le grand ouvrage d’Égypte, le volume de planches d’antiquités. M. Pottier (ou l’ami Lebreton) se fera un plaisir de te montrer ça. Au reste, cet ouvrage n’est pas rare, quelque particulier l’a peut-être.

Voilà, il me semble, une longue lettre, pauvre chère vieille. qu’elle t’arrive vite, qu’elle te remonte, qu’elle te fasse du bien, comme un bon vent frais, ranimant. Adieux, je t’envoie toute ma tendresse.

À sa mère. §

Thèbes, amarrés au rivage de Louqsor, 3 mai 1850.

Il est quatre heures et demie du matin. Je me lève à la hâte, pauvre chère mère, pour t’envoyer ce mot à Keneh, à l’agent français qui le fera passer au Caire. Je fais partir un exprès à cheval pour le porter et me rapporter des lettres de toi, s’il y en a. Serai-je plus heureux à Keneh qu’à Assouan ? Dieu le veuille !

Nous sommes arrivés hier au soir à Thèbes, à neuf heures. Nous nous sommes promenés dans Louqsor au clair de lune. Elle se levait derrière les enfilades des colonnes, éclairant de grandes ruines. Ah ! comme le ciel est beau ici, pauvre vieille, quelles étoiles, quelle nuit ! Nous n’avons encore rien vu de Thèbes, mais ce doit être magnifique ! Nous allons y rester une quinzaine, j’imagine, car c’est immense, et comme nous voulons bien voir et ne pas nous échigner, nous prendrons notre temps. Par ce système, aucun de nous n’a été encore fatigué. Je vois que nous ne serons pas à Jérusalem avant le 1er ou le 15 juillet, probablement, et à Constantinople avant octobre ou novembre ; au reste il est impossible d’avance de rien indiquer de précis. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’hiver prochain, en janvier ou février, tu verras ton pauvre fieu. Prends donc patience, pauvre mère ; le temps passe, nous voilà à moitié. La seconde moitié passera plus vite que la première. Comme nous causerons dans nos fauteuils, au coin du feu ! Depuis ma dernière lettre d’Esneh, partie le 26 avril, je n’ai rien de nouveau à te dire, si ce n’est que j’ai tous les doigts noircis de nitrate d’argent, pour avoir aidé mon associé, hier, à Herment, dans ses travaux photographiques. Il s’est développé en lui une rage de natation qui aurait pu devenir désastreuse, si on n’avait fini par le prier de cesser. Il se jetait dans le Nil, en pleine eau, sans faire attention qu’il y a beaucoup de crocodiles ; cependant, sur nos remontrances, il a cessé. C’est un bien bon bougre ! Nos santés continuent à être superbes et nos mines ressemblent de plus en plus à des pipes extra-culottées !

Adieu, pauvre chérie ; je n’ai plus que le temps de t’embrasser de tout mon coeur. À toi.

À sa mère. §

Entre Kaft et Keneh, 16 mai 1850.

Nous avons quitté (enfin et hélas !) Thèbes hier matin. Il y a de quoi y rester longtemps et dans un perpétuel ébahissement. C’est de beaucoup ce qu’il y a de plus beau en Égypte et peut-être ce que nous verrons de plus crâne dans tout notre voyage. Ce soir, nous arriverons à Keneh probablement. Si je n’y ai pas de lettres, je n’ai plus d’espoir d’en avoir qu’au Caire. Enfin, Dieu bénisse la poste et les chanceliers ! Si je savais au moins que tu as reçu toutes les miennes ! Je mets dans mes envois le plus de régularité possible ; je fais partir des exprès à cheval quand je n’ai pas d’occasion. Avec tout cela, j’ai bien peur que tu ne passes souvent plusieurs courriers sans avoir de mes nouvelles. Mais tranquillise-toi, bonne mère, je vais et nous allons tous bien. En fait d’inconvénients de voyage, croiras-tu que je viens de passer quatre jours sans fumer ! faute de tabac. Le tabac des paysans arabes me semblant exécrable, je soupire après le caporal.

Je viens tout à l’heure de rater une grande cigogne qui se promenait tranquillement sur la rive. Ma balle a été à cinquante pas plus loin faire des ricochets sur le sable, et la cigogne tranquillement est remontée dans l’air, laissant pendre ses pattes et donnant de grands coups d’ailes.

Nous venons, pauvre vieille, de passer à Thèbes quinze bien bons jours. C’est beau ! ce devait être au moins une ville aussi grande que Paris. Il faut trois jours rien que pour voir, sans s’arrêter, les ruines qui en demeurent encore, quoique tout soit ravagé et aux trois quarts enfoui. C’est une plaine entre deux chaînes de montagnes, traversée par le Nil, parsemée d’obélisques, de colonnades, de frontispices, de colosses. Je n’oublierai jamais la première impression que m’a faite le palais de Karnac. Ça m’a semblé une demeure de géants, où l’on devait servir dans des plats d’or des hommes entiers à la brochette, comme des alouettes. Nous avons passé là trois jours, Maxime photographiant et moi estampant, ou pour mieux dire faisant estamper. j’avais parmi mes ouvriers un guide qui parlait un peu anglais ; nous nous entendions à moitié dans un charabia composé d’anglais, d’italien et d’arabe :

- Allah ! allah ! allons ! go on ! go on ! S. n. de D.

- Si, signor, si, signor, è questo bene ?

- t’is not very bad, but your paper is not clean.

- Taïeb, taïeb.

Et ainsi de suite. Nous vivions, c’est-à-dire nos affaires étaient dans une petite chambre qui avait pour plafond de grandes dalles peintes en bleu de ciel, et nous voyions devant nous, sur la muraille, des reines avec de grandes coiffures, qui tenaient des rois par la taille. La nuit, je dormais dehors sur une grande pierre (recouverte de mon matelas), couché sur le dos, le nez tourné aux étoiles, au bruit des tarentules et à l’aboiement des chacals, qui alternait avec celui des chiens des villages voisins. Puis nous avons passé sur la rive gauche du Nil. Après avoir, pendant deux jours, logé à Louqsor même, dans le palais de France (maison donnée par Méhémet-Ali, lors de l’expédition de Louqsor pour l’obélisque), nous avons été camper au pied du fameux colosse. Il n’a pas chanté au lever du soleil, mais le gredin m’a envoyé la nuit une grêle de moustiques qui m’ont dévoré les jambes, et m’ont empêché de dormir ; d’autant plus que le vent qu’il faisait secouait la tente avec furie. Le jour suivant, nous avons couché au Rhamesséion (tombeau d’Osymandias), et celui d’après à Biban-el-Moulouk, ou autrement vallée des rois. C’est une merveille. Figure-toi une vallée entière, coupée dans une montagne où il n’y a pas plus de végétation que sur une table de marbre et, des deux côtés, des carrières ; ce sont autant de tombeaux. On descend dans chacun par une série d’escaliers, les uns au bout des autres, et qui n’en finissent plus. Puis on entre dans deux grandes salles, peintes de haut en bas et au plafond. On y voyage, le mot est littéral. Figure-toi les grottes de Caumont, dont les murs seraient poncés et couverts de peintures d’or, d’azur, etc. Ce sont des représentations fantastiques ou symboliques, des serpents à plusieurs têtes qui marchent sur des pieds humains, des têtes décapitées qui naviguent, des singes qui traînent des navires, des rois sur leurs trônes avec des visages verts et des attributs étranges. Les peintures sont fraîches comme si elles venaient d’être faites et s’enlèvent sous le pouce. Ailleurs ce sont des joueurs de harpe, des danseuses, des gens qui mangent (...) ; on en cassepète. Tu n’en es pas quitte, va ! Je t’en reparlerai plus d’une fois.

Il y a, à l’entrée de la vallée des rois, au-dessus du Rhamesséion, un vieux Grec qui fait le commerce d’antiquités. Il vit là comme dans une tour, au milieu de la montagne, dans une maison pleine de momies, tout seul, et loin des humains. De vieilles carcasses racornies, plantées debout contre le mur, grimacent dans un coin de sa tour ; son rez-de-chaussée est bourré de cercueils, et la chambre où il nous a reçus a pour volet une planche peinte qui couvrait quelque citoyen du temps de Sésostris. Il est venu nous rendre notre visite un matin, comme nous étions campés au pied du colosse de Memnon. Il avait un turban blanc, une chemise de nubien blanche et un parapluie en coton blanc. Ce vieux fils de Lemnos portait en outre à sa main gauche son chibouk et un bâton en bois blanc tourné par lui-même et terminé par une pointe en fer, pour s’aider à marcher sur les rochers. Il avait les pieds nus dans ses savates et se traînait en soufflant.

Quant à emporter en France des momies, ce serait difficile ; l’exportation en est défendue maintenant. Nous aurions beaucoup d’embarras pour les passer en contrebande au Caire et pour les embarquer à Alexandrie. Ça nous demanderait trop de temps et d’argent.

À Keneh nous allons faire une pointe jusqu’à Kosseir, pour voir la mer Rouge que nous ne connaîtrions point sans cela, puisque le voyage du Sinaï n’aura pas lieu. Nous en aurions pour vingt jours de désert (au mois de juillet ce serait peut-être dur), douze jours de lazaret à Gaza, et 3000 francs de droit de passage au scheik de El-Akabah. Ce serait absurde. Le voyage de Kosseir, au contraire, nous demandera quatre ou cinq jours ; c’est une promenade.

Hier, avant de quitter Thèbes, nous avons pris des chevaux et nous avons été faire un grand tour dans la campagne, derrière Karnac et Louqsor. Au milieu de la journée nous nous sommes arrêtés dans un village et nous sommes entrés dans un jardin. Les arbres, orangers, citronniers palmiers, étaient si serrés les uns près des autres, qu’il fallait se baisser pour passer dessous. Là, nous nous sommes reposés à l’ombre, sur un paquet de branches sèches de palmier. Le gamin qui nous suivait à pied a été chercher le gardien du jardin qui nous a apporté une grande jatte de dattes, avec des petits pains chauds posés sur un panier plat en paille de couleur tressée. Le ruisseau qui arrose le jardin, large d’un pied et profond d’un demi-pouce, coulait devant nous, sous la semelle de nos bottes, traînant des feuilles sur son courant, tout comme une rivière. Nous sommes restés là deux grandes heures à causer. Puis nous sommes remontés à cheval et nous nous sommes dirigés sur Karnac. C’est avec un serrement de coeur que nous lui avons dit adieu. Quelle étrange chose ! être ému en quittant des pierres ! Et quand tant d’autres choses nous émeuvent.

j’ai énormément pensé à Alfred à Thèbes. Si le système des saint-simoniens est vrai, il voyageait peut-être avec moi ; alors ce n’était pas moi qui pensais à lui, mais lui qui pensait en moi. Et je songe bien aux autres aussi, pauvre mère ! Je ne peux admirer en silence. j’ai besoin de cris, de gestes, d’expansion ; il faut que je gueule, que je brise des chaises, en un mot que j’appelle les autres à participer à mon plaisir. Et quels autres appeler que ses plus aimés ?

Quand je prends une feuille de papier pour t’écrire, le diable m’emporte si je sais quoi mettre. Puis, de soi-même, ça vient, je bavarde. Je m’amuse, les lignes s’allongent. Mais quand je ne sais plus que dire, je jette sur elles un bon regard d’adieu et je leur dis dans ma pensée : allez-vous-en là-bas vite, vite, embrassez-la pour moi. Des lignes d’écriture embrasser quelqu’un ! Suis-je bête ? Allons, pas fort !

Adieu, pauvre chérie, mille tendresses. Allons, remonte-toi un peu. "Tu te manges le sang" ; "tu ne te fais pas de raison".

17. Keneh. – Grande joie ! chère mère, mon coeur en saute. Voilà dix lettres pour moi, dont une du père Parain et une de Bouilhet. Quant à toi, je t’embrasse à t’étouffer. Je vois que tu vas bien, que tu es raisonnable. Je t’en aime mille fois plus pour cela. Tu te conduis bien. Comme tes lettres sont gentilles ! Je les ai dévorées comme un affamé. Adieu, encore mille baisers.

À Emmanuel Vasse. §

17 mai 1850.

À bord de notre cange, entre Kous et Keneh.

Je ne sais, cher ami, si tu as reçu un mot de moi daté du Caire, en réponse à un envoi de ta seigneurie, envoi dont je n’ai pu apprécier que l’intention, puisqu’il est arrivé à Rouen comme j’étais déjà en Égypte. Je crois t’en avoir remercié dans ma dernière lettre ; à mon retour ce sera ma première occupation de te lire, sois-en sûr.

Que deviens-tu et comment supportes-tu cette polissonne d’existence ? Que dit-on à Paris ? Quant à nous, nous n’avons pas reçu de nouvelles d’Europe depuis la fin de janvier dernier. Voilà en effet quatre grands mois que nous vivons sur le Nil, ne voyant que ruines, crocodiles et fellahs. Ce n’est pas le moyen d’être fort en politique ni de se tenir au courant du mouvement social. Au reste, si tout en France est dans le même état qu’à mon départ, si le bourgeois y est toujours aussi férocement inepte et l’opinion publique aussi lâche, en un mot si la pot-bouille générale y exhale une odeur de graillon aussi sale, je ne regrette rien. Au contraire, que tout cela s’arrange pour le mieux ou pour le pis, je ne demande rien du gâteau général, m’écartant de la foule pour n’avoir pas les coudes foulés.

Pour le moment nous revenons de la Nubie, du désert d’Abou-Coulome et de Korosko ; demain ou après-demain nous partons pour Kosseir, sur les bords de la mer Rouge, et dans trois semaines nous ferons une excursion à la grande oasis indépendante de Thèbes.

Tu vois que nous nous foutons complètement de tout ce qui se passe et que nous vivons comme de grands égoïstes, aspirant à pleins poumons le bon air chaud des tropiques, contemplant le ciel bleu, les palmiers et les chameaux, buvant du lait de buffle, fumant dans de longues pipes et dormant le nez aux étoiles. Je crois du reste que jusqu’à présent peu de voyages en Égypte (j’en excepte les voyages des savants) ont été aussi complets que le nôtre. On met ordinairement trois mois à voir ce pays ; nous en aurons mis huit. Nous avons relevé, dessiné, mesuré tous les temples de la Nubie et du Saïd (quant au Delta, l’inondation nous empêchera de le connaître aussi bien). Nous avons fait également une excursion dont peu de voyageurs se donnent la fatigue, celle du lac Moeris et du Fayoum.

Nous ne serons pas de retour au Caire avant la fin du mois prochain ; nous nous embarquerons à Alexandrie pour Beyrouth où je compte bien, mon cher Monsieur, avoir une lettre de toi. De Beyrouth nous nous mettrons en selle pour visiter toute la Palestine et la Syrie ; notre intention est de faire ensuite le voyage des îles Chypre, Candie et Rhodes.

Comme tu t’es occupé pendant de longues années de Candie, envoie-moi là-dessus le plus de questions que tu pourras. Je m’informerai et verrai par moi-même tout ce que tu me diras ; je te promets la bonne volonté la plus sincère. Expédie-moi donc par le courrier le plus prochain (à Beyrouth) une masse de notes, tant pour mon instruction personnelle que pour te servir d’éclaircissement à mille solutions qui sans doute te tourmentent. Si tu as quelque lettre à faire remettre ou n’importe quelle commission, tu sais, cher et vieil ami, que je suis tout à toi. Ma mère a dû écrire à Mme Vasse que nous irions à Larnaka ; ainsi je ne te demande rien pour ta soeur de ce côté. Je crois du reste que tu n’es pas avec elle en correspondance bien suivie. Tu peux t’appliquer ce mot connu : il n’y a pas de ressemblance entre moi, ma famille et une botte d’asperges ; nous ne sommes pas tous très unis. Le principal, quant à la famille, c’est de n’en être pas embêté. Or tu as su, par ton travail et une patience héroïque, te faire une position qui t’en rend indépendant. Dis-moi si elle s’améliore, si tu montes en grade, c’est-à-dire si l’argent augmente à mesure que la besogne diminue. Tu sais que tout ce qui t’intéresse m’intéresse. Voilà longtemps que nous portions ensemble ce vénérable habit de collège et que nous mangions les fromages de Neufchâtel du père Degouay. Comme c’est vieux ! comme il a coulé de l’eau sous le pont depuis ! comme j’ai déjà usé de bottes et regardé brûler de chandelles ! qu’est-ce que sont devenus tous ceux qui étaient avec nous ?... établis, dispersés, crevés, oubliés, mariés, cocus, députés, etc., etc. Tout cela est drôle. Et "le Garçon" ? y penses-tu quelquefois ?

Adieu, cher vieux camarade, le ciel te tienne en joie ; je t’embrasse.

À toi.

Aurais-tu la bonté d’envoyer à Croisset un simple mot à ma mère, lui disant que tu as reçu de mes nouvelles et que je me porte bien ? Tu me rendras service.

À Louis Bouilhet. §

Entre Girgeh et Siout. (4 juin 1850.)

Et d’abord, mon cher Monsieur, permettez-moi de vous adresser l’hommage de mon admiration frénétique pour le morceau que tu m’as envoyé sur Don Dick d’Arrah. C’est taillé ! voilà du style ! Sérieusement, c’est fort beau. Je viens de le relire encore une fois et d’en rire comme trois cercueils ouverts. Il y a là des reprises et des mouvements de maître tout à fait crânes. Ce vieux Richard ! ça m’a donné une envie de boire de sa bière, que la langue m’en pêle. Je vois le sable qui parsème le sol de l’établissement, je l’entends qui craque sous les bottes. La salle doit être au rez-de-chaussée, basse, humide, sentir le moisi et avoir peu de lumière. Homme cruel, tu ne m’as pas dit où se fonde l’établissement. Ce doit être dans le "bas" de la ville, rue Nationale ou rue de la Savonnerie plutôt, à moins que ce ne soit à Saint-Sever, ce qui serait sublime. Oui, en voilà encore un qui s’établit, un qui est fixé ! Et nous, nous sommes bien loin d’être établis ni fixés, même à quelque chose. Quant à moi, j’y renonce. j’ai beaucoup réfléchi à tout cela depuis que nous nous sommes quittés, pauvre vieux. Assis sur le devant de ma cange, en regardant l’eau couler, je rumine ma vie passée avec des intensités profondes. Il me revient beaucoup de choses oubliées, comme de vieux airs de nourrice dont il vous survient des bribes. Est-ce que je touche à une période nouvelle ? ou à une décadence complète ? Et, du passé, je vais rêvassant à l’avenir, et là je n’y vois rien, rien. Je suis sans plan, sans idée, sans projet et, ce qu’il y a de pire, sans ambition. Quelque chose, l’éternel "à quoi bon ?" répond à tout et clôt de sa barrière d’airain chaque avenue que je m’ouvre dans la campagne des hypothèses. On ne devient pas gai en voyage. Je ne sais si la vue des ruines inspire de grandes pensées. Mais je me demande d’où vient le dégoût profond que j’ai maintenant, à l’idée de me remuer pour faire parler de moi. Je ne me sens pas la force physique de publier, d’aller chez l’imprimeur, de choisir le papier, de corriger les épreuves, etc. Et qu’est-ce que cela, comparativement au reste ? Autant travailler pour soi seul. On fait comme on veut et d’après ses propres idées. On s’admire, on se fait plaisir à soi-même ; n’est-ce pas le principal ? Et puis, le public est si bête ! Et puis, qui est-ce qui lit ? Et que lit-on ? Et qu’admire-t-on ? Ah ! bonnes époques tranquilles, bonnes époques à perruques, vous viviez d’aplomb sur vos hauts talons et sur vos cannes ! Mais le sol tremble sous nous. Où prendre notre point d’appui, en admettant même que nous ayons le levier ? Ce qui nous manque à tous, ce n’est pas le style, ni cette flexibilité de l’archet et des doigts désignée sous le nom de talent. Nous avons un orchestre nombreux, une palette riche, des ressources variées. En fait de ruses et de ficelles, nous en savons beaucoup plus qu’on n’en a peut-être jamais su. Non, ce qui nous manque c’est le principe intrinsèque, c’est l’âme de la chose, l’idée même du sujet. Nous prenons des notes, nous faisons des voyages ; misère, misère ! Nous devenons savants, archéologues, historiens, médecins, gnaffes et gens de goût. qu’est-ce que tout ça y fait ? Mais le coeur, la verve, la sève ? d’où partir et où aller ? Oui, quand je serai de retour, je reprendrai et pour longtemps, je l’espère, ma vieille vie tranquille sur ma table ronde, entre la vue de ma cheminée et celle de mon jardin. Je continuerai à vivre comme un ours, me moquant de la patrie, de la critique et de tout le monde. Ces idées révoltent le jeune Du Camp qui en a de tout opposées, c’est-à-dire qui a des projets très remuants pour son retour et qui veut se lancer dans une activité démoniaque. À la fin de l’hiver prochain, nous causerons de tout cela, mon bonhomme.

Je m’en vais te faire une confidence très nette : c’est que je ne m’occupe pas plus de ma mission que du roi de Prusse. Pour "remplir mon mandat" exactement, il eût fallu renoncer à mon voyage. C’eût été trop sot. Je fais parfois des bêtises, mais pas de si pommées. Me vois-tu dans chaque pays m’informant des récoltes, du produit, de la consommation ? Combien fait-on d’huile, combien goinfre-t-on de pommes de terre ? Et dans chaque port : combien de navires ? quel tonnage ? combien en partance ? combien en arrivée ? dito, report d’autre part, etc. merde ! Ah non, franchement je te le demande, était-ce possible ? Et après tant de turpitudes (mon titre en est déjà une suffisante), si on avait fait quelques démarches, que les amis se fussent remués et que le ministre eût été bon enfant, j’aurais eu la croix ! Tableau ! Satisfaction pour le père Parain ! Eh bien non, mille fois, je n’en veux pas, m’honorant tellement moi-même que rien ne peut m’honorer.

Je pense bougrement à toi, va, grande canaille, je te vois circulant dans les rues de Rouen, les coudes serrés, le nez au vent, avec ta canne et le chapeau gris, maintenant que nous sommes en été. À ce moment, mardi 4 juin, 2 h et demie de l’après-midi, je te vois tournant le coin de la rue Ganterie à côté de la Crosse. À propos, voilà le grand moment qui approche. Ce sera décisif et pour n’y plus revenir ; on va savoir enfin à quoi s’en tenir, le prix de discours français décidera tout. Je ne serai plus dans cette perplexité atroce qui me poursuit jusqu’au milieu du désert, comme des djins. Sera-ce Pigny ? Sera-ce Defodon ? Lequel ? C’est comme la bataille d’Actium. Le sort de l’humanité en dépend, peut-être. Je comparerais volontiers l’un à Catilina et l’autre à César. À moins que le premier ne devienne un Marius, et que dans le second ne se découvre plus tard un Sylla ! Et qui sait ! Les meilleures républiques ont été ébranlées par des ambitions qui, dans l’origine, paraissaient moins dangereuses ; une action futile cache souvent un motif sérieux. Alcibiade fit couper la queue de son chien pour détourner l’attention des athéniens.

Il paraît que l’établissement de bacheliers va bien et que tu fais la répétition avec succès. Tant mieux ; tâche de gagner de l’argent et de bien vivre. C’est toujours ça.

j’ai vu Thèbes, vieux ; c’est bien beau. Nous y sommes arrivés un soir à 9 heures, par un clair de lune qui cassepétait sur les colonnes. Les chiens aboyaient, les grandes ruines blanches avaient l’air de fantômes et la lune à l’horizon, toute ronde et rasant la terre, semblait ne pas bouger et se tenir là exprès. À Karnac nous avons eu l’impression d’une vie de géants. j’ai passé une nuit aux pieds du colosse de Memnon, dévoré de moustiques. Ce vieux gredin a une bonne balle, il est couvert d’inscriptions ; les inscriptions et les merdes d’oiseaux, voilà les deux seules choses sur les ruines d’Égypte qui indiquent la vie. La pierre la plus rongée n’a pas un brin d’herbe. Ça tombe en poudre comme une momie, voilà tout. Les inscriptions des voyageurs et les fientes des oiseaux de proie sont les deux seuls ornements de la ruine. Souvent, on voit un grand obélisque tout droit avec une longue tache blanche qui descend comme une draperie dans toute la longueur, plus large à partir du sommet et se rétrécissant vers le bas. Ce sont les vautours qui viennent fienter là depuis des siècles. C’est d’un très bel effet, et d’un curieux "symbolisme". La nature a dit aux monuments égyptiens : Vous ne voulez pas de moi, la graine du lichen ne pousse point sur vous ? Eh bien, je vous chierai sur le corps.

Dans les hypogées de Thèbes (qui sont une des choses les plus curieuses et les plus amusantes que l’on puisse voir) nous avons découvert des gaudrioles pharaoniques, ce qui prouve, monsieur, que de tout temps on s’est damné, on a aimé la fillette, comme dit notre immortel chansonnier. C’est une peinture représentant des hommes et des femmes à table, mangeant et buvant tout en se prenant par la taille et en s’embrassant. Il y a là des profils d’un cochon charmant, des oeils de bourgeois en goguette admirables. Plus loin, nous avons vu deux fillettes avec des robes transparentes, les formes on ne peut plus p..., et jouant de la guitare d’un air lascif. C’est b... comme une gravure lubrique, Palais-Royal 1816. Cela nous a fait bien rire et donné à songer.

Quelque chose de bougrement magnifique, ce sont les tombeaux des rois. Figure-toi des carrières de Caumont, dans lesquelles on descend par des escaliers successifs, tout cela peint et doré du haut en bas et représentant des scènes funèbres, des morts que l’on embaume, des rois sur leurs trônes avec tous leurs attributs, et des fantaisies terribles et singulières, des serpents qui marchent sur des jambes humaines, des têtes décapitées portées sur des dos de crocodiles, et puis des joueurs d’instruments de musique et des forêts de lotus. Nous avons vécu là trois jours. C’est très ravagé et abîmé, non pas par le temps, mais par les voyageurs et les savants.

Nous avons fait une chasse à la hyène. Ça a consisté à passer la nuit à la belle étoile, ou mieux aux belles étoiles, car je n’ai jamais vu le ciel beau comme cette nuit-là. Mais la bête féroce s’est moquée de nous : elle n’est pas venue. En revanche, un jour que je me promenais à cheval tout seul et sans armes du côté des hypogées, pendant que Maxime photographiait de son côté, je montais lentement et le nez baissé sur ma poitrine, me laissant aller au mouvement du cheval, quand tout à coup j’entends un bruit de pierres qui déroulent ; je lève la tête et je vois sortant d’une caverne, à dix pas en face de moi, quelque chose qui monte la roche à pic, comme un serpent. C’était un gros renard ; il s’arrête, s’asseoit sur le train de derrière et me regarde. Je prends mon lorgnon et nous restons ainsi à nous contempler réciproquement pendant trois minutes, nous livrant sans doute à part nous-mêmes à des réflexions différentes. Comme je m’en retournais tranquillement, maudissant la sottise que j’avais faite de n’avoir pas emporté mon fusil, voilà qu’à ma gauche, d’une autre caverne (le sol en est plus percé en cet endroit qu’une écumoire ne l’est de trous) débusque avec un calme impudent le plus beau chacal que l’on puisse voir. Il s’est en allé tranquillement, à petits pas, s’arrêtant de temps à autre pour détourner la tête et me lancer des oeillades méprisantes. À Karnac, nous étionud étourdis la nuit du bruit de ces gaillards-là qui hurlaient comme des diables ; l’un d’eux est venu, une nuit, voler notre beurre au milieu de notre campement. Quant aux crocodiles, ils sont plus communs sur le Nil que les aloses dans la Seine. Nous tirons dessus quelquefois, mais toujours de trop loin. Pour les tuer, il faut les atteindre à la tête et ce n’est qu’en s’approchant très près (mais ils ont l’oreille fine et détalent lestement) que l’on a chance d’exterminer ces odieux monstres. Quelle belle idée que celle du monstre ! l’animal méchant pour le plaisir d’être méchant !

À Esneh j’ai revu Ruchiouk-Hânem ; ç’a été triste. Je l’ai trouvée changée. Elle avait été malade. Le temps était lourd, il y avait des nuages. Sa servante d’Abyssinie jetait de l’eau par terre pour rafraîchir la chambre. Je l’ai regardée longtemps, afin de bien garder son image dans ma tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste, j’ai bien savouré l’amertume de tout cela ; c’est le principal, ça m’a été aux entrailles.

j’ai vu la mer Rouge à Kosseir. Ç’a été un voyage de quatre jours pour aller et de cinq pour revenir, à chameau, et par une chaleur qui, au milieu de la journée, montait à 45 degrés Réaumur. Ça piquait et j’ai souhaité parfois la bière Richard, car nous avions de l’eau qui, outre le goût de bouc que lui avaient communiqué les outres, sentait par elle-même le soufre et le savon. Nous nous levions à 3 heures du matin ; nous nous couchions à 9 heures du soir, vivant d’oeufs durs, de confitures sèches et de pastèques. C’était la vraie vie du désert. Tout le long de la route, nous rencontrions de place en place des carcasses de chameaux morts de fatigue. Il y a des endroits où l’on trouve de grandes plaques de sable dallées ; c’est uni et glacé comme l’aire d’une grange : ce sont les lieux où les chameaux s’arrêtent pour pisser. l’urine, à la longue, a fini par vernir le sol et l’égaliser comme un parquet. Nous avions emporté quelques viandes froides. Dès le milieu du second jour nous avons été obligés de les jeter. Un gigot de mouton que nous avions laissé sur une pierre a, par son odeur, immédiatement attiré un gypaète qui s’est mis à voler en rond, tout autour.

Nous rencontrions de grandes caravanes de pèlerins qui allaient à La Mecque (Kosseir est le port où ils s’embarquent pour Gedda ; de là à La Mecque il n’y a plus que trois jours), de vieux turcs avec leurs femmes portées dans des paniers, un harem tout entier qui voyageait voilé et qui criait, quand nous sommes passés près de lui, comme un bataillon de pies, un derviche avec une peau de léopard sur le dos.

Les chameaux des caravanes vont quelquefois les uns à la file des autres, d’autres fois tous de front. Alors, quand on aperçoit de loin à l’horizon, en raccourci, toutes ces têtes se dandinant qui viennent vers vous, on dirait d’une émigration d’autruches qui avance lentement, lentement et se rapproche. À Kosseir nous avons vu des pèlerins du fond de l’Afrique, de pauvres nègres qui sont en marche depuis un an, deux ans. Il y a là de bien singuliers crânes. Nous avons vu aussi des gens de Bokhara, des Tartares en bonnet pointu, qui faisaient la soupe à l’ombre d’une barque échouée construite en bois rouge des Indes. Quant aux pêcheurs de perles, nous n’en avons vu que les pirogues. Ils se mettent deux là dedans, un qui rame et un qui plonge, et vont au large en mer. Quand le plongeur remonte à la surface de l’eau, le sang lui sort par les oreilles, par les narines et par les yeux.

j’ai pris, le lendemain de mon arrivée, un bain de mer dans la mer Rouge. ç’a été un des plaisirs les plus voluptueux de ma vie ; je me suis roulé dans les flots comme sur mille tétons liquides qui m’auraient parcouru tout le corps.

Le soir Maxime, par politesse et pour faire honneur à notre hôte, s’est donné une indigestion. Nous étions logés dans un pavillon séparé, couchés sur des divans, en vue de la mer, et servis par un jeune eunuque nègre, qui portait avec chic les plateaux de tasses de café sur son bras gauche. Le matin du jour où nous devions partir, nous avons été à deux lieues de là, au vieux Kosseir, dont il ne reste que le nom et la place. Maxime indigéré s’est aussitôt mis à ronfler sur le sable. Le cawas du consul de Gedda et son chancelier qui étaient venus avec nous, ainsi que le fils de notre hôte, se sont mis à chercher des coquilles, et je suis resté tout seul à regarder la mer. Jamais je n’oublierai cette matinée-là. j’en ai été remué comme d’une aventure. Le fond de l’eau était plus varié de couleurs, à cause de toutes ces coquilles, coquillages, madrépores, coraux, etc., que ne l’est au printemps une prairie couverte de primevères. Quant à la couleur de la surface de la mer, toutes les teintes possibles y passaient, chatoyaient, se dégradaient de l’une sur l’autre, se fondaient ensemble, depuis le chocolat jusqu’à l’améthyste, depuis le rose jusqu’au lapis-lazuli et au vert le plus pâle. C’était inouï et, si j’avais été peintre, j’aurais été rudement embêté en songeant combien la reproduction de cette vérité (en admettant que ce fût possible) paraîtrait fausse. Nous sommes partis de Kosseir le soir de ce jour-là, à 4 heures, et avec une grande tristesse. Je me suis senti les yeux humides en embrassant notre hôte et en remontant sur mon chameau. Il est toujours triste de partir d’un lieu où l’on sait que l’on ne reviendra jamais. Voilà de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les plus profitables des voyages.

À propos du changement qui aura pu nous survenir pendant notre séparation, je ne crois pas, cher vieux, s’il y en a un, qu’il soit à mon avantage. Tu auras gagné par la solitude et la concentration ; j’aurai perdu par la dissémination et la rêverie. Je deviens très vide et très stérile. Je le sens. Cela me gagne comme une marée montante. Cela tient peut-être à ce que le corps remue ; je ne peux faire deux choses à la fois. j’ai peut-être laissé mon intelligence là-bas, avec mes pantalons à coulisse, mon divan de maroquin et votre société, cher monsieur. Où tout cela nous mènera-t-il ? qu’aurons-nous fait dans dix ans ? Pour moi, il me semble que, si je rate encore la première oeuvre que je fais, je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau. Moi qui étais si hardi, je deviens timide à l’excès, ce qui est dans les arts la pire de toutes les choses et le plus grand signe de faiblesse.

Il y a au Caire un poète qui fait des tragédies orientales dans le goût de Marmontel mitigé de Ducis. Il nous a lu une tragédie sur Abd-El-Kader qui est amoureux d’une française et finit par se tuer de jalousie. Il y a là des morceaux. Tu en peux juger par le sujet. Le poète, qui est médecin, est un être bouffi de vanité, gredin, voleur, assomme tout le monde de ses oeuvres et est repoussé de ses compatriotes. Lors de la révolution de février, il adressa une pièce à Lamartine dont le vers final était :

Vive à jamais le Gouvernement provisoire !

Dans une autre, adressée au peuple français, il y avait ceci :

Peuple Français ! ô mes compatriotes !

Il vit avec un sale nègre dans une maison obscure. Sa famille le redoute et, lorsqu’il lit sa tragédie, tout chez lui tremble de silence et d’attention. Il porte un nez en perroquet, des lunettes bleues et est accusé par un ingénieur de lui avoir volé une caisse d’habits. La canaille française à l’étranger est magnifique et, j’ajoute, nombreuse.

Hein, vieux, j’espère qu’en voilà un paquet et que je suis un aimable homme ! Réponds-moi à Beyrouth où nous serons à la fin de juillet, ensuite à Jérusalem. Pioche toujours. Adieu, vieux de la plume, je t’embrasse sur ta bonne tête.

5 juin. – C’est demain le 6, anniversaire de la naissance du grand Corneille ! Quelle séance à l’Académie de Rouen ! Quels discours ! Tenue de ces messieurs : cravates blanches ; pompe, saines traditions ! Un petit rapport sur l’agriculture !

À sa mère. §

6 lieues avant Beni-Souëf, 24 juin 1850.

Quand je t’ai envoyé ma dernière lettre, de Siout, chère pauvre vieille, je croyais bien qu’à la date présente nous serions au Caire depuis plusieurs jours. Mais je comptais sans le vent ; il nous a été constamment défavorable. Depuis quinze jours nous avons fait soixante lieues ; il y a des journées où nous faisons un quart de lieue, et en se donnant un mal de chien. Comme le Nil est maintenant à son plus bas, nous engravons souvent, ce qui n’accélère pas notre voyage. Bref, désespérant d’arriver au Caire avant une huitaine au moins (de Beni-Souëf au Caire il y a 25 lieues juste) et ayant peur que tu ne passes par-dessus un courrier sans avoir de lettres, à tout hasard je vais envoyer celle-ci au Caire dès que nous aurons touché Beni-Souëf. Mais j’ai bien peur que la malle des Indes ne soit déjà arrivée et le courrier de la fin juin parti. En conséquence, ça te fera un mois sans avoir de mes nouvelles. Pauvre mère, je fais tout ce que je peux pour que tu en reçoives le plus souvent possible. Mais je ne commande ni au vent, ni aux bateaux, ni à la poste, ni à la bonne volonté des gens par lesquels passent mes lettres. En Syrie, il est probable qu’il y aura dans ma correspondance de grandes irrégularités ; je t’en préviens d’avance. Fais-toi à cette idée. C’est beaucoup plus mal administré que l’Égypte qui se sent un peu de l’influence de Méhémet-Ali, quoique tout aille en se détraquant et redevenant turc de plus belle.

Nos matelots sont maigris de fatigue ; notre raïs est jaune d’impatience. Joseph désire être arrivé pour envoyer de l’argent à sa femme et Sassetti crève d’envie d’être de retour au Caire, sans savoir pourquoi et par esprit d’imitation. Quant à Maxime et moi, nous ne nous sommes jamais ennuyés à bord, quoique nous n’ayons plus rien à faire ni à voir. Nous avons des livres et nous ne lisons pas. Nous n’écrivons rien non plus. Nous passons à peu près tout notre temps à faire les scheiks, c’est-à-dire les vieux. Le scheik est le vieux monsieur inepte, rentier, considéré, très établi, hors d’âge et nous faisant des questions sur notre voyage, dans le goût de celles-ci :

–  Et dans les villes où vous passiez, y a-t-il un peu de société ? Aviez-vous quelque cercle où on lise les journaux ?

–  Le mouvement des chemins de fer se fait-il sentir un peu ? Y a-t-il quelque grande ligne ?

– Et les doctrines socialistes, dieu merci, j’espère, n’ont pas encore pénétré dans ces parages ?

– Y a-t-il au moins du bon vin ? Avez-vous quelques crus célèbres ? Etc., etc.

– Les dames sont-elles aimables ?

–  Y a-t-il au moins quelques beaux cafés ? Les dames de comptoir affichent-elles un luxe somptueux ?

Tout cela d’une voix tremblée et d’un air imbécile. Du scheik simple nous sommes arrivés au scheik double, c’est-à-dire au dialogue. Alors, dialogues sur tout ce qui se passe dans le monde et avec de bonnes opinions encroûtées. Puis le scheik a vieilli et est devenu le vieux tremblotant, cousu d’infirmités, et parlant sans cesse de ses repas et de ses digestions. Ici, il s’est développé chez Maxime un grand talent de mimique. Il a un neveu qui est substitut, une bonne qui s’appelle Marianne, etc. Il s’appelle père Étienne. Moi il m’appelle Quarafon ; le nom de Quarafon est sublime ! Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Il me dit cent fois par jour d’écrire à son neveu le substitut, pour lui dire de venir parce qu’il ne se sent pas bien et, comme nous sommes excédés de poulet, toutes les fois que je me plains, il me dit : "Allons, Quarafon, consolez-vous, vous aurez pour dîner un bon poulet ; j’ai dit à Marianne de vous en faire un." Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes. "Al-lons-bon-soir-mon-a-mi, bonsoir !" Il y a quelques jours je commençais à dormir quand j’ai senti un poids qui me pesait sur le dos. C’était le père Étienne qui venait coucher avec moi, parce qu’il avait peur tout seul dans son lit. Quelquefois aussi, il y a des disputes aigres où le père Étienne abuse de la supériorité de son âge et où Quarafon déclare qu’il prendra la diligence la semaine prochaine.

Je t’envoie toutes ces bêtises, chère mère, parce que c’est toi. Je sais que tout ce qui t’initie un peu à notre vie intérieure te fait plaisir. Tu vois que nous passons le temps assez gaiement et que nous avons beau changer de pays, nous ne changeons pas d’humeur. n’importe, ça ne me fera pas de peine non plus d’être arrivé au Caire pour avoir de tes lettres. j’ai reçu les dernières à Keneh le 17 mai, il y a bientôt six semaines.

Nous avons été accueillis à Siout par le médecin du lieu, un français, et accueillis d’une façon remarquable. Pendant deux jours, nous nous sommes empiffrés chez cet excellent garçon ; ça nous a remis le torse en état et délassés un moment du poulet, du riz et du pain moisi. On rencontre ainsi de braves gens auxquels on n’est nullement recommandé et qui sont enchantés de vous recevoir. Cela tient à l’ennui où ils vivent, à la disette de nouvelles, et au regret du pays dont on leur apporte quelque chose.

Nous avons vu, près de Manfalout, les grottes de Samoun. C’est un cimetière souterrain où il faut ramper pendant trois quarts d’heure sur la poitrine et sur le ventre. Cette expédition est aussi éreintante que curieuse. On en sort exténué. Tout suinte le bitume des embaumements ; la poussière des momies vous prend à la gorge et vous fait tousser, les chauves-souris voltigent autour de votre lanterne. C’est une jolie promenade à faire avec une dame. Nous en avons rapporté des momies de crocodiles, des pieds et des mains humaines dorées, choses à apprendre dans nos locaux. l’entassement qu’il y a là est inouï. C’est une des choses les plus singulières que l’on puisse voir. Si on y allait tout seul, je crois qu’on serait pris de panique. Maxime a tué hier trois pélicans d’une seule balle. Leurs têtes sont à sécher au gouvernail. La collection de pattes d’oiseaux s’augmente. Il y a quelques jours, on nous a apporté tout vivant un énorme lézard du Nil qui ressemblait à un petit crocodile, que nous avons immédiatement tué et dépiauté. Pour 60 paras (7 sous et demi) j’ai acheté une belle carapace de tortue.

Dans quelques jours va finir notre voyage sur le Nil. Nous quitterons, je suis sûr, notre pauvre cange avec tristesse. Mais la pensée que je me rapproche de toi, mère chérie, efface tout regret du temps qui s’écoule.

Quoique je n’aime guère les sentimentalités de cheveux, de fleurs et de médaillons, pour ne pas faire l’homme fort, je t’envoie une fleur de coton que j’ai cueillie hier à Fechnah à ton intention.

À Louis Bouilhet. §

Le Caire, 27 juin 1850.

Nous voilà revenus au Caire. Je n’ai que cela de nouveau à te dire, cher et bon vieux, car depuis ma dernière lettre il n’y a rien d’intéressant à te narrer sur notre voyage. Dans quelques jours, nous partons pour Alexandrie et à la fin du mois prochain, si d’ici là ne surgit quelque obstacle, nous ne serons pas loin de Jérusalem.

j’ai quitté notre pauvre barque avec une mélancolie navrante. Rentré à l’hôtel au Caire, j’avais la tête bruissante comme après un long voyage en diligence. La ville m’a semblé vide et silencieuse, quoiqu’elle fût pleine de monde et agitée. La première nuit de mon arrivée ici, j’ai entendu tout le temps ce bruit doux des avirons dans l’eau, qui depuis trois grands mois cadençait nos longues journées rêveuses.

Bizarre phénomène psychologique, Monsieur ! Revenu au Caire (et après avoir lu ta bonne lettre), je me suis senti éclater d’intensité intellectuelle. La marmite s’est mise à bouillir tout à coup, j’ai éprouvé des besoins d’écrire cuisants. j’étais monté. Tu me parles du plaisir que te font mes lettres ; j’y crois sans peine, à la joie que les tiennes me causent. Je les lis ordinairement trois fois de suite, je m’en bourre. Ce que tu me dis sur tes visites à Croisset m’a remué le ventre. Je me suis senti toi. Merci, cher vieux, des visites que tu fais à ma mère. Merci, merci. Elle n’a que toi à qui parler de moi dans ses idées, et que toi qui me connaisse, après tout. Cela se flaire par le coeur. Mais ne te crois pas obligé à dépenser à Croisset tous tes dimanches, pauvre vieux. Ne t’ennuie pas par dévouement. Quant à elle, je crois qu’elle paierait bien tes visites cent francs le cachet. Il serait gars de lui en faire la proposition. Vois-tu le mémoire que fourbirait le "Garçon" en cette occasion : "Tant pour la société d’un homme comme moi. Frais extraordinaires : avoir dit un mot spirituel, avoir été charmant et plein de bon ton, etc."

Tu t’ennuies ! t’ennuieras-tu moins quand je serai revenu ? Qui sait ? l’âge des tristesses continues nous arrive. Au moins nous nous embêterons ensemble.

Un plan de conte chinois me paraît fort comme idée générale. Peux-tu m’envoyer le scénario ? Quand tu auras comme couleur locale tes jalons principaux, laisse là les livres et mets-toi à la composition ; ne nous perdons pas dans l’archéologie, tendance générale et funeste, je crois, de la génération qui vient. La résolution de Mulot est belle et m’a énormément fait de plaisir comme moralité artistique ; mais est-elle aussi intelligente et sympathique qu’elle est consciencieuse ? Un maître eût été causer avec un prévôt pendant vingt minutes ou huit jours, aurait compris et se serait mis à la besogne. Et le temps perdu ! Misérables que nous sommes, nous avons, je crois, beaucoup de goût parce que nous sommes profondément historiques, que nous admettons tout et nous plaçons au point de vue de la chose pour la juger. Mais avons-nous autant d’innéité que de compréhensivité ? Une originalité féroce est-elle compatible même avec tant de largeur ? Voilà mon doute sur l’esprit artistique de l’époque, c’est-à-dire du peu d’artistes qu’il y a. Du moins, si nous ne faisons rien de bon, aurons-nous, peut-être, préparé et amené une génération qui aura l’audace (je cherche un autre mot) de nos pères avec notre éclectisme à nous. Ça m’étonnerait : le monde va devenir bougrement bête. d’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. l’humanité ne fera plus de barbarismes dans son thème insipide ; mais quel foutu style, quelle absence de tournure, de rythme et d’élan ! Ô Magniers de l’avenir, où seront vos enthousiasmes ?

qu’importe, le bon Dieu sera toujours là après tout ! Espérons qu’il sera toujours le plus fort et que ce vieux soldat ne périra point. Hier soir (ou hier au soir) j’ai relu l’engueulade de Paulus à Vénus et ce matin j’ai soutenu comme à dix-huit ans la doctrine de l’Art pour l’Art contre un utilitaire (homme fort du reste) ; je résiste au torrent. Nous entraînera-t-il ? Non, cassons-nous plutôt la gueule avec le pied de nos tables. Soyons forts, soyons beaux, essuyons sur l’herbe la poussière qui salit nos brodequins d’or, ou ne l’essuyons même pas. Pourvu qu’il y ait de l’or en dessous, qu’importe la poussière en dessus ! j’ai lu (toujours à propos de cette vieille bougresse de littérature à laquelle il faut tâcher d’ingurgiter du mercure et des pilules), j’ai lu la critique de Vacquerie sur Gabrielle. C’est bon, très bon même. Ça m’a fort estonné, il l’a bien empoigné par son faible ; j’en ai été content.

Je viens de passer une partie de ma nuit à lire un roman de Scribe, la Maîtresse anonyme. C’est complet. Procure-toi cette oeuvre ; l’immondicité ne va pas plus loin, rien n’y manque. Ô public ! public ! Il y a des moments où, quand j’y songe, j’éprouve pour lui de ces haines immenses et impuissantes, comme lorsque Marie-Antoinette a vu envahir les tuileries. Mais causons d’autre chose.

La pièce à propos du volume de Musset est bonne, insolente, troussée, un peu longue seulement, surtout (et rien que là) vers la fin. Si tu pouvais la condenser un peu (chose facile à toi qui n’es pas un prime-sautier), ce serait parfait. Mais quelque chose de bien beau, cher vieux, c’est la pièce À un monsieur ; c’est fort. Ce n’est pas pour te dire une malhonnêteté, comme on m’en a dit toute ma vie, sur ma figure, en me trouvant des ressemblances avec tout le monde, mais c’est étrange comme ça m’a rappelé Alfred. Ne trouves-tu pas ?

À Louis Bouilhet. §

Alexandrie, 5 juillet (1850).

C’est fini, j’ai dit adieu au Caire, c’est-à-dire à l’Égypte. Pauvre Caire ! comme il était beau la dernière fois que j’ai humé la nuit sous ses arbres ! Alexandrie m’ennuie. C’est plein d’Européens, on ne voit que bottes et chapeaux ; il me semble que je suis à la porte de Paris, moins Paris. Enfin dans quelques jours la Syrie, et là nous allons nous mettre le derrière sur la selle et pour longtemps. Nous serons enfourchés dans les grandes bottes et nous galoperons poitrine au vent.

Je te remercie, cher vieux, des cadeaux qui m’attendent à Beyrouth. À propos de Lamartine, j’ai lu hier dans le Constitutionnel quelques passages de Geneviève. Il y a dans la préface une revue des grands livres que je te recommande. C’est de la folie arrivée à l’idiotisme.

Que dis-tu de l’histoire suivante qui s’est passée au Caire pendant que nous y étions ? Une femme jeune et belle (je l’ai vue), mariée à un vieux, ne pouvait à sa guise visiter son amant. Depuis trois mois qu’ils se connaissaient, à peine s’ils avaient pu se voir trois ou quatre fois tant la pauvre ville était surveillée. Le mari, vieux, jaloux, malade, hargneux, la serrait sur la dépense, l’embêtait de toutes façons et sur le moindre soupçon la déshéritait, puis refaisait un testament, et toujours ainsi, croyant la tenir en laisse par l’espoir de l’héritage. Cependant il tombe malade. Alternatives, soins dévoués de madame ; on la cite. Puis quand tout a été fini, quand le malade est sans espoir, ne pouvant plus remuer ni parler, près de mourir, mais ayant toujours la connaissance, alors elle a introduit son amant dans la chambre et s’est donnée à lui sous les yeux du moribond. Rêve le tableau ! A-t-il dû rager, le pauvre bougre ! Voilà une vengeance.

À sa mère. §

Beyrouth, 26 juillet 1850.

C’est dans la nuit de jeudi à vendredi dernier que nous sommes arrivés à Beyrouth. La brume voilait les côtes de Syrie, il faisait humide, le pont était trempé, tous les passagers dormaient, moi seul excepté qui, le lorgnon sur l’oeil, me guindais pour découvrir quelque chose. Enfin des lumières à ras des flots ont paru ; c’était Beyrouth. Nous étions dans la rade, le bateau allait à demi-vapeur. Tout le monde se taisait ; on entendait de dessous l’avant du navire glousser une poule dans la cage aux volailles, et au haut du mât la lanterne qui crépitait dans l’humidité de la nuit. Quelque temps après j’ai entendu venir du rivage le chant d’un coq, un autre y a répondu, et puis il s’est mêlé à ces deux voix une autre voix stridente et se répétant d’une façon monotone, comme le chant du grillon. Le capitaine sur la passerelle donnait des commandements, la lune venait de se coucher, il faisait beaucoup d’étoiles. Nous avons passé près d’un navire dont la cabine était éclairée, on a lâché l’ancre, nous étions arrivés et j’ai été me coucher. Il était 3 heures 5 minutes du matin à ma montre.

Le lendemain, ou plutôt 3 heures après, à 6 heures, nous nous sommes embarqués, bagages et gens, dans le canot du lazaret. Nous avions avec nous, comme devant être nos compagnons de captivité, deux moines Franciscains, dont l’un s’en va à Ispahan et l’autre à Jérusalem, un capitaine Maltais, deux ou trois marchands chrétiens de Syrie, établis à Alexandrie, dont l’un possédait une pauvre petite négresse de 10 à 12 ans. Quand nous sommes arrivés sur le vapeur, nous l’avions vue blottie dans un coin et qui pleurait à chaudes larmes. Elle avait l’air si misérable et si triste que les marins en étaient apitoyés. Joseph, qui connaissait son propriétaire, m’a dit : "Il est de si grandes canailles ! Ces chrétiens de la Syrie ! bien pis que des Turcs ! Il est de mauvaises gens, tout à fait durs, savez-vous bien ? brutaux comme des mulets." Hier nous l’avons vue comme ses maîtres lui faisaient prendre un bain de mer. Son pauvre petit corps noir était là tout nu, sur la plage, les pieds dans l’eau, en plein soleil, avec sa tête noire frisée et un grand anneau d’argent passé à son cou. Ils l’ont savonnée avec du sable, et d’une si rude façon que la peau lui saignait. Après quoi on l’a entrée dans l’eau et rincée comme un caniche. Alors j’ai pensé aux jeunes personnes d’Europe qui sortent avec leurs mères, ont des maîtres, jouent du piano, lisent des romans, les pieds dans leurs pantoufles brodées... Il y avait aussi avec nous une bonne Alsacienne qui va à Jérusalem rejoindre son fiancé qui tient une manufacture de vers à soie, et de plus un étudiant allemand. l’étudiant allemand a rencontré sa compatriote à Marseille, il l’accompagne et la protège. Ces deux braves gens avaient acheté à Alexandrie une bouteille de vin qui, dans l’embarquement, s’était égarée et dont ils paraissaient fort inquiets. C’était comme l’homme aux bottes de la guimbarde de Fécamp : "ne sentez-vous pas les bottes ?" l’étudiant disait à tout le monde : "Ne foyez-vous pas une pouteille de fin ? Chosef, ne chentez-fous pas une pouteille de fin ?" Enfin on a fini par découvrir la fameuse bouteille qui roulait au fond de la barque, sous une de nos cantines. En voyant le danger qu’elle avait couru, son propriétaire en a écarquillé les yeux sous ses lunettes. C’était une polissonne de bouteille grande comme un broc, et qui contenait bien dix à quinze litres. Ils avaient emporté ça pour le "foyache".

La mer était si transparente et si bleue que nous voyions les poissons passer et les herbes au fond. Elle était calme et se gonflait avec un doux mouvement, pareil à celui d’une poitrine endormie. En face de nous Beyrouth, avec ses maisons blanches, bâtie à mi-côte et descendant jusqu’au bord des flots, au milieu de la verdure des mûriers et des pins parasols. Puis, à gauche, le Liban, c’est-à-dire une chaîne de montagnes portant des villages dans les rides de ses vallons, couronnée de nuages et avec de la neige à son sommet. Ah ! Pauvre mère, tiens, dans ce moment-ci, j’en ai les yeux humides en pensant que tu n’es pas là, que tu ne jouis pas comme moi de toutes ces belles choses, toi qui les aimes tant. Que j’aurais de plaisir à voir ta pauvre mine, ici, à mes côtés, s’ébahissant de ces prodigieux paysages. Je crois que la Syrie est un crâne pays, "il est carquechose de particulier", comme dit Joseph. Nous ne sommes pas gâtés en fait de verdure et de vues grasses. l’Égypte n’est même belle que par le caractère monumental, régulier, impitoyable de sa nature, soeur jumelle de son architecture. Mais la Syrie est au contraire mouvementée, variée, pleine de choses imprévues. Le lazaret, par exemple, est un des plus beaux pavillons de campagne que je connaisse. Ô nature ! nature ! Quelle canaille que cette vieille nature ! Comme c’est calme ! Quelle sérénité, à côté de toutes nos agitations !

À sa mère. §

Jérusalem, 10 août 1850.

Nous sommes arrivés hier au soir à quatre heures et demie. C’est une date dans la vie, cela, pauvre chère mère. Jusqu’à présent je n’ai encore rien vu que Botta deux fois, une porte, le couvent arménien, la place où était la maison de Ponce Pilate et celle de sainte Véronique. Tout est fermé ; c’est la fête du Baïram (fin du Ramadan). Demain seulement nous commençons nos courses. Jérusalem est d’une tristesse immense. Ceci a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville où l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines. C’est bougrement crâne.

À Beyrouth nous sommes restés trois ou quatre jours de plus que nous ne voulions, grâce à la société que nous y avons eue. Au lieu des braves gens ou des canailles plus ou moins embêtantes de l’Égypte, nous sommes tombés sur un petit groupe vraiment fort aimable : le consul et sa famille, le médecin sanitaire français, le chancelier et le directeur des postes, Camille Rogier, un brave peintre échoué là et qui vit (moyennant la poste) à orientaliser dans ce beau pays. Nous nous sommes trouvés, lui et nous, être de la même bande artistique. ç’a été pour nous une grande bonne fortune que de nous trouver tout à coup dans un vrai atelier d’artiste où nous avons eu, comme dessins, renseignements et existence, un tas de choses que nous n’aurions pas rencontrées ailleurs. Nous étions vraiment dans une bonne et charmante société. Nous faisions des pique-niques sur l’herbe, servis par des grooms autrement costumés qu’avec des culottes de peau. Pour partir de Beyrouth, il a fallu presque nous en arracher ; du reste, l’explication de toutes ces amabilités se trouve dans un mot de Rogier qui nous disait : "Si vous croyez que c’est pour vous que nous vous engageons à rester, vous êtes bon enfant." En effet, ces exilés sont tous heureux de trouver des gens à qui parler de leur monde, de leurs études. Nous leur apportions Paris et quelque chose de tout ce qu’ils y ont laissé. Beyrouth est du reste un lieu charmant ; on y voit de la neige et on y vit dans des maisons de campagne à vue magnifique, en face de la mer et des montagnes. La verdure qui pousse contre les murs entre jusque dans les appartements.

Notre voyage de Beyrouth à Jérusalem a duré neuf jours. Nous partions à quatre heures du matin. Nous faisions une sieste au milieu de la journée et nous nous arrêtions au coucher du soleil. Telle va être notre vie pendant toute la Syrie. Nous couchons dans des caravansérails ou à la belle étoile, sous des arbres. Alors notre lanterne suspendue dans les branches éclaire le feuillage, nos bagages rassemblés en cercle et la croupe de nos chevaux rangés autour de nous, attachés à leurs piquets. Nous avons quatre mulets dont, pendant tout le jour, dans la marche, nous entendons sonner les grelots, din, din, tout le temps. Il y a aussi un âne pour le chef des muletiers, grand bonhomme maigre qui porte un parapluie pour se garantir du soleil, et un cheval sur lequel on met le manger des bêtes. Enfin nos quatre chevaux pour nous. En tout dix bêtes et huit hommes (car il y a quatre muletiers qui vont à pied) ; c’est bien là l’Orient et le vrai voyage. Je jouis de tout ; je savoure le ciel, les pierres, la mer, les ruines. Nous passons des journées sans desserrer les dents et absorbés côte à côte dans nos songeries particulières. Puis, de temps à autre, la bonde éclate.

j’ai vu Tyr, Sidon, le Carmel, Saint-Jean-d’Acre, Jaffa, Ramleh. Pendant neuf jours nous avons marché à cheval au bord de la mer. Quelquefois nous traversions des bois entiers de lauriers-roses qui poussent jusqu’au bord des flots. Il y a de temps à autre des ponts bossus, jetés sur des ravins desséchés, qui font mon bonheur, surtout quand une bande de voyageurs, chameaux et bédouins, arrive à passer dessous. Ça fait un grand tableau de verdure dans un petit cadre de pierre. Oui, la Syrie est un beau pays, aussi varié et aussi fougueux de contrastes et de couleurs que l’Égypte est calme, monotone, régulièrement impitoyable pour l’oeil.

À Louis Bouilhet. §

Jérusalem, 20 août 1850.

Je dirais bien comme Sassetti : "Vous ne croiriez pas, Monsieur ? eh bien, quand j’ai aperçu Jérusalem, ça m’a fait tout de même un drôle d’effet." j’ai arrêté mon cheval que j’avais lancé en avant des autres et j’ai regardé la ville sainte, tout étonné de la voir. Ça m’a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m’y attendais. Puis j’ai pensé au Christ, que j’ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue et la sueur perlait sur ses tempes. j’ai pensé aussi à son entrée à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes, etc., à la fresque de Flandrin que nous avons vue ensemble à Saint-Germain-des-Prés, la veille de mon départ. À ma droite, derrière la ville sainte, au fond, les montagnes blanches d’Hébron se déchiquetaient dans une transparence vaporeuse ; le ciel était pâle. Il y avait quelques nuages, quoiqu’il fît chaud ; la lumière était arrangée de telle sorte qu’elle me semblait comme celle d’un jour d’hiver, tant c’était cru, blanc et dur. Puis Maxime m’a rejoint avec le bagage. Nous sommes entrés par la porte de Jaffa et nous avons dîné à 6 heures du soir.

Jérusalem est un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises. Il y a quantité de merdes et de ruines. Le Juif polonais avec son bonnet de peau de renard glisse en silence le long des murs délabrés, à l’ombre desquels le soldat Turc engourdi roule, tout en fumant, son chapelet musulman. Les Arméniens maudissent les grecs, lesquels détestent les Latins, qui excommunient les Cophtes. Tout cela est encore plus triste que grotesque. Ça peut bien être plus grotesque que triste. Tout dépend du point de vue ; mais n’anticipons pas sur les détails.

La première chose que nous ayons remarquée dans les rues, c’est la boucherie. Au milieu des maisons se trouve par hasard une place ; sur cette place un trou, et dans ce trou du sang, des boyaux, de l’urine, un arsenal de tons chauds à l’usage des coloristes. Tout à l’entour ça pue à crever ; près de là deux bâtons croisés d’où pend un croc. Voilà l’endroit où l’on tue les animaux et où l’on débite la viande. Le jeune Du Camp a fait comme à Montfaucon, il a pensé se trouver mal. Oui, monsieur, il n’y a pas plus d’abattoirs que ça. Les journaux de l’endroit devraient bien tancer un peu les édiles. Ensuite, nous avons été à la maison de Ponce Pilate convertie en caserne. C’est-à-dire qu’il y a une caserne à la place où l’on dit que fut la maison de Ponce Pilate. De là on voit la place du Temple où est maintenant la belle mosquée d’Omar. Nous t’en rapporterons un dessin. Le Saint-Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une cophte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! C’est le pacha turc qui a les clefs du Saint-Sépulcre ; quand on veut le visiter, il faut aller chercher les clefs chez lui. Je trouve ça très fort ; du reste c’est par humanité. Si le Saint-Sépulcre était livré aux chrétiens, ils s’y massacreraient infailliblement. On en a vu des exemples.

"Tantum religio, etc.", comme dit le gentil Lucrèce.

Comme art, il n’y a rien que d’archi-pitoyable dans toutes les églises et couvents d’ici. Ça rivalise avec la Bretagne, sauf quelques dorures, des oeufs d’autruche enfilés en chapelet et des flambeaux d’argent chez les Grecs, lesquels ont au moins l’avantage d’avoir du luxe. À Bethléem, j’ai vu un Massacre des Innocents où le centurion romain est habillé comme Poniatowski, avec des bottes à la russe, une culotte collante et un béret à plume blanche. Les représentations des martyrs sont à faire prendre en amour les bourreaux, s’ils ne valaient les victimes. Et puis on est assailli de saintetés. j’en suis repu. Les chapelets, particulièrement, me sortent par les yeux. Nous en avons bien acheté sept ou huit douzaines. Et puis, et surtout, c’est que tout cela n’est pas vrai. Tout cela ment. Après ma première visite au Saint-Sépulcre, je suis revenu à l’hôtel lassé, ennuyé jusque dans la moelle des os. j’ai pris un Saint Mathieu et j’ai lu avec un épanouissement de coeur virginal le Discours sur la montagne. Ça a calmé toutes les froides aigreurs qui m’étaient survenues là-bas. On a fait tout ce qu’on a pu pour rendre les saints lieux ridicules. C’est putain en diable : l’hypocrisie, la cupidité, la falsification et l’impudence, oui ; mais de sainteté, aucune trace. j’en veux à ces drôles de n’avoir pas été ému ; et je ne demandais pas mieux que de l’être, tu me connais. j’ai pourtant une relique à moi, et que je garderai. Voici l’histoire : la seconde fois que j’ai été au Saint-Sépulcre, j’étais dans le Sépulcre même, petite chapelle toute éclairée de lampes et pleine de fleurs fichées dans des pots de porcelaine, tels que ceux qui décorent les cheminées des couturières. Il y a tant de lampes tassées les unes près des autres que c’est comme le plafond de la boutique d’un lampiste. Les murs sont de marbre. En face de vous grimace un christ taillé en bas-relief, grandeur naturelle et épouvantable, avec ses côtes peintes en rouge. Je regardais la pierre sainte ; le prêtre a ouvert une armoire, a pris une rose, me l’a donnée, m’a versé sur les mains de l’eau de fleurs d’oranger, puis me l’a reprise, l’a posée sur la pierre pour bénir la fleur. Je ne sais alors quelle amertume tendre m’est venue. j’ai pensé aux âmes dévotes qu’un pareil cadeau, et dans un tel lieu, eût délectées et combien c’était perdu pour moi. Je n’ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j’ai éprouvé ce sentiment étrange que deux hommes "comme nous" éprouvent lorsqu’ils sont seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot "amour", ils se figurent ce que ce serait – si c’était possible. Non, je n’ai été là ni voltairien, ni méphistophélique, ni sadiste. j’étais au contraire très simple. j’y allais de bonne foi et mon imagination même n’a pas été remuée. j’ai vu les capucins prendre la demi-tasse avec les janissaires, et les frères de la terre sainte faire une petite collation dans le jardin des Oliviers. On distribuait des petits verres dans un clos à côté, où il y avait deux de ces messieurs avec trois demoiselles dont, entre parenthèses, on voyait les tetons.

À Bethléem, la grotte de la Nativité vaut mieux. Les lampes font un bel effet ; ça fait penser aux rois mages. Mais en revanche c’est un crâne pays, un pays rude et grandiose qui va de niveau avec la Bible. Montagnes, ciel, costumes, tout me semble énorme. Nous sommes revenus hier du Jourdain et de la mer Morte. Pour t’en donner une idée, il faudrait se livrer à un style des plus pompeux, ce qui m’ennuierait et toi aussi sans doute. Aux bords de la mer Morte, sur un petit îlot de pierres entassées qu’il y a là, j’ai ramassé, tout brûlant de soleil, un gros caillou noir pour toi, pauvre vieux, et dans l’eau bleue et tiède j’en ai pris encore trois ou quatre autres petits.

Nous sommes maintenant presque toujours en selle, bottés, éperonnés, armés jusqu’aux dents. Nous allons au pas, puis tout à coup nous lançons nos chevaux à fond de train. Ces bêtes ont des pieds merveilleux. Quand on descend une pente rapide, avant de poser leur sabot quelque part, elles tâtonnent lentement tout à l’entour avec ce mouvement doux et intelligent d’une main d’aveugle qui va saisir un objet. Puis elles le posent franchement et on part. Nous haltons aux fontaines ; nous couchons sous les arbres. Je ne peux pas dormir tant j’ai de puces. Nous avons quatre mulets qui portent des colliers avec sonnettes ; ça dure toute la journée et la nuit, rangés autour de nous, tout en mâchant leur paille.

À Beyrouth nous avons fait la connaissance d’un brave garçon, Camille Rogier, le directeur des postes du lieu. C’est un peintre de Paris, un de la clique Gautier, qui vit là en orientalisant. Cette rencontre intelligente nous a fait plaisir. Il a une jolie maison et un joli cuisinier.

Il y a bien longtemps que je n’ai lu de ta bonne écriture. Voilà les vacances, tu dois avoir un peu plus de temps. Envoie-moi des volumes.

À sa mère. §

Jérusalem, 20 août 1850.

Par le même courrier j’écris à Bouilhet. Je lui ai dit l’impression religieuse que m’avaient faite les saints lieux, c’est-à-dire impression nulle. Le proverbe arabe a raison : "Méfie-toi du hadji (pèlerin)." En effet on doit revenir d’un pèlerinage moins dévot qu’on n’était parti. Ce qu’on voit ici de turpitudes, de bassesses, de simonie, de choses ignobles en tout genre, dépasse la mesure ordinaire. Ces lieux saints ne vous font rien. Le mensonge est partout et trop évident. Quant au côté artistique, les églises de Bretagne sont des musées raphaélesques à côté.

Mais le pays, en revanche, me semble superbe, contre sa réputation. On ne dépense pas à la bible ; ciel, montagnes, tournure des chameaux (oh ! les chameaux), vêtements de femmes, tout s’y retrouve. À chaque moment on en voit devant soi des pages vivantes. Ainsi, pauvre vieille, si tu veux avoir une bonne idée du monde où je vis, relis la Genèse, les Juges et les Rois. Nous sommes revenus avant-hier de Jéricho, du Jourdain et de la mer Morte. Deux ou trois fois j’ai senti que la tête me partait. Nous avions une escorte de huit cavaliers ; nous faisions des courses au galop, à fond de train... sous un ciel outre-mer comme du lapis-lazuli, et puis... et puis tout le reste ! À Jéricho, nous avons couché dans une forteresse turque, tout en haut, sur une terrasse. La lune brillait assez pour qu’on pût lire à sa clarté sans fatigue. Au pied du mur les chacals piaulaient ; autour de nous, sur des nattes, les soldats turcs déguenillés fumaient leurs pipes ou faisaient leurs prières. Le lendemain nous avons couché à Saint-Saba au milieu des montagnes, dans un couvent grec, plus fortifié qu’un château fort, de peur des bédouins. Toute la nuit j’ai entendu leurs voix qui chantaient dans l’église et le tic-tac de l’horloge juchée tout en haut du couvent, sur un rocher.

Nous rapportons une quantité formidable de chapelets. Maxime en a particulièrement la rage. Il en achète partout, prétendant que ce sont des cadeaux qui font grand plaisir et qui ne coûtent pas cher (...)

À Louis Bouilhet. §

Damas, 4 septembre 1850.

Toi aussi, mon fils Brutus ! Ce qui ne veut pas dire que je sois un César !

Toi aussi, pauvre vieux, que j’admirais tant pour ton inébranlable foi ! Tu as raison de le dire, va, tu as été beau pendant deux ans, et le jour où tu as remporté ce fameux prix d’honneur qui décore la cheminée maternelle, ta mère a pu être fière de toi. Mais elle ne l’a jamais été autant que je l’étais, sois-en sûr. Au milieu de mes lassitudes, de mes découragements et de toutes les aigreurs qui me montaient aux lèvres, tu étais l’eau de Seltz qui me faisait digérer la vie. En toi je me retrempais, comme en un bain tonique. Quand je me plaignais tout seul, je me disais : "Regarde-le" et plus vigoureusement je me remettais à l’ouvrage. Tu étais mon spectacle le plus moral et mon édification permanente. Est-ce que le saint, maintenant, va tomber de sa niche ? Ne bouge donc pas de ton piédestal. Serions-nous des crétins, par hasard ? Ça se peut. Mais ce n’est pas à nous de le dire, encore moins de le croire. Le temps, cependant, nous devrait être passé de la migraine et des défaillances nerveuses. Il y a une chose qui nous perd, vois-tu, une chose stupide qui nous entrave : c’est "le goût", le bon goût. Nous en avons trop, je veux dire que nous nous en inquiétons plus qu’il ne faut. La terreur du mauvais nous envahit comme un brouillard (un sale brouillard de décembre qui arrive tout à coup, vous glace les entrailles, pue au nez et pique les yeux). Si bien que, n’osant avancer, nous restons immobiles. Ne sens-tu pas combien nous devenons critiques, que nous avons des poétiques à nous, des principes, des idées faites d’avance, des règles enfin, tout comme Delille et Marmontel ! Elles sont autres, mais qu’est-ce que ça fait ? Ce qui nous manque, c’est l’audace. À force de scrupules, nous ressemblons à ces pauvres dévots qui ne vivent pas de peur de l’enfer, et qui réveillent leur confesseur de grand matin pour s’accuser d’avoir eu la nuit des rêves amoureux. Ne nous inquiétons pas tant du résultat. Aimons, aimons ; qu’importe l’enfant dont accouchera la Muse ! Le plus pur plaisir n’est-il pas dans ses baisers ?

Faire mal, faire bien, qu’est-ce que ça fait ? j’ai renoncé pour moi à m’occuper de la postérité. C’est prudent. Mon parti en est pris. À moins qu’un vent excessivement littéraire ne survienne à souffler d’ici à quelques années, je suis très résolu à "ne faire gémir" les presses d’aucune élucubration de ma cervelle. Toi et ma mère et les autres (car c’est une chose magnifique qu’on ne veuille pas laisser exister les gens à leur guise) blâmiez fort ma manière de vivre. Attends un peu que je sois revenu, et tu verras si je vais la reprendre. Je me fous dans mon trou et, que le monde croule, je n’en bougerai pas. l’action (quand elle n’est pas forcenée) me devient de plus en plus antipathique. Je viens tout à l’heure de renvoyer sans les voir plusieurs écharpes de soie qu’on m’apportait pour choisir ; il n’y avait cependant qu’à lever les yeux et à se décider. Ce travail m’a tellement assommé d’avance que j’ai renvoyé les marchands sans leur rien prendre. j’aurais été sultan, je les aurais jetés par la fenêtre. Je me sentais plein de mauvais vouloir contre les gens qui me forçaient à une activité quelconque. Revenons à nos bouteilles, comme dit le vieux Michel.

Si tu crois que tu vas m’embêter longtemps avec ton embêtement, tu te trompes. j’ai partagé le poids de plus considérables ; rien, en ce genre, ne peut plus me faire peur. Si la chambre de l’Hôtel-Dieu pouvait dire tout l’embêtement que pendant douze ans deux hommes ont fait bouillonner à son foyer, je crois que l’établissement s’en écroulerait sur les bourgeois qui l’emplissent. Ce pauvre bougre d’Alfred ! C’est étonnant comme j’y pense et toutes les larmes non pleurées qui me restent dans le coeur à son endroit. Avons-nous causé ensemble ! Nous nous regardions dans les yeux, nous volions haut.

Prends garde, c’est qu’on s’amuse de s’embêter ; c’est une pente. qu’est-ce que tu as ? Comme je voudrais être là pour t’embrasser sur le front et te flanquer de grands coups de pied dans le derrière ! Ce que tu éprouves maintenant est le résultat du long effort que tu as subi pour Melaenis. Crois-tu que la tête d’un poète soit comme un métier à filer le coton, et que toujours il en sorte sans fatigue ni intermittence ? Allons donc, petiot ! Gueule tout seul dans ta chambre. Regarde-toi dans la glace et relève ta chevelure. Est-ce l’état social du moment qui t’indispose ? Cela est bon pour les bourgeois que ça trouble au comptoir ; moi aussi, je sens par moment des angoisses d’adolescent. Novembre me revient en tête. Est-ce que je touche à une renaissance, ou serait-ce la décrépitude qui ressemble à la floraison ? Je suis pourtant revenu (non sans mal) du coup affreux que m’a porté Saint Antoine. Je ne me vante point de n’en être pas encore un peu étourdi, mais je n’en suis plus malade comme je l’ai été pendant les quatre premiers mois de mon voyage. Je voyais tout à travers le voile d’ennuis dont cette déception m’avait enveloppé, et je me répétais l’inepte parole que tu m’envoies : "À quoi bon ?"

Il se fait pourtant en moi un progrès ? (Tu aimerais peut-être mieux que je causasse voyage, grand air, horizons, ciel bleu ?) Je me sens devenir de jour en jour plus sensible et plus émouvable. Un rien me met la larme à l’oeil. Il y a des choses insignifiantes qui me prennent aux entrailles. Je tombe dans des rêveries et des distractions sans fin. Je suis toujours un peu comme si j’avais trop bu ; avec ça, de plus en plus inepte et inapte à comprendre ce qu’on m’explique. Puis de grandes rages littéraires. Je me promets des bosses au retour. Voilà.

Tu fais bien de songer au Dictionnaire des idées reçues. Ce livre complètement fait et précédé d’une bonne préface où l’on indiquerait comme quoi l’ouvrage a été fait dans le but de rattacher le public à la tradition, à l’ordre, à la convention générale, et arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non, ce serait peut-être une oeuvre étrange et capable de réussir, car elle serait toute d’actualité.

Si, en 1852, il n’y a pas une débâcle immense à l’occasion de l’élection du président, si les bourgeois triomphent enfin, il est possible que nous soyons encore bâtis pour un siècle. Alors, lassé de politique, l’esprit public voudra peut-être des distractions littéraires. Il y aurait réaction de l’action au rêve ; ce serait notre jour ! Si au contraire nous sommes précipités dans l’avenir, qui sait la poésie qui doit en surgir ? Il y en aura une, va, ne pleurons rien, ne maudissons rien, acceptons tout, soyons larges. On vient de me dire un fait qui m’épouvante : les anglais sont en train de faire le plan d’un chemin de fer qui doit aller de Calais à Calcutta. Il traversera les Balkans, le Taurus, la Perse, l’Himalaya. Hélas, serions-nous trop vieux pour ne pas éternellement regretter le bruit des roues du char d’Hector ?

j’ai lu à Jérusalem un livre socialiste (Essai de philosophie positive, par Auguste Comte). Il m’a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien, etc. j’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. Je ne m’étais du reste pas trompé. Il y a là dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque. Il y a peut-être autre chose aussi. Ça se peut. Une des premières études auxquelles je me livrerai à mon retour sera certainement celle de toutes ces déplorables utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines. Pourquoi ne pas s’arranger de l’objectif qui nous est soumis ? Il en vaut un autre. À prendre les choses impartialement, il y en a eu peu de plus fertiles. l’ineptie consiste à vouloir conclure. Nous nous disons : mais notre base n’est pas fixe ; qui aura raison des deux ? Je vois un passé en ruines et un avenir en germe ; l’un est trop vieux, l’autre est trop jeune. Tout est brouillé. Mais c’est ne pas comprendre le crépuscule, c’est ne vouloir que midi ou minuit. Que nous importe la mine qu’aura demain ? Nous voyons celle que porte aujourd’hui. Elle grimace bougrement et par là rentre mieux dans le romantisme.

Où le bourgeois a-t-il été plus gigantesque que maintenant ? qu’est-ce que celui de Molière à côté ? M. Jourdain ne va pas au talon du premier négociant que tu vas rencontrer dans la rue. Et la balle envieuse du prolétaire ? et le jeune homme qui se pousse ? et le magistrat ! et tout ce qui fermente dans la cervelle des sots, et tout ce qui bouillonne dans le coeur des gredins !

Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. Cela revient à ces éternelles discussions sur la décadence de l’art. Maintenant on passe son temps à se dire : nous sommes complètement finis, nous voilà arrivés au dernier terme, etc., etc. Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère ? Contentons-nous du tableau ; c’est aussi bon.

Et puis, ô pauvre vieux, est-ce qu’il n’y a pas le soleil (même le soleil de Rouen), l’odeur des foins coupés, les épaules des femmes de trente ans, le vieux bouquin au coin du feu et les porcelaines de la Chine ? Quand tout sera mort, avec des brins de moelle de sureau et des débris de pot de chambre, l’imagination rebâtira des mondes.

Je suis bien curieux de le voir, ce brave conte chinois. Ce voyage-là me consolera des tristesses du retour. Je peux te dire une chose fortifiante et qui a le mérite d’être sincère, c’est que, comme nature, tu peux marcher hardiment. Tout ce que je vois ici, je le retrouve. (Il n’y a que les villes, les hommes, usages, costumes, ustensiles, choses de l’humanité enfin, dont je n’avais pas le détail net.) Je ne m’étais pas trompé. Pauvres diables, que ceux qui ont des désillusions. Il y a des paysages où j’ai déjà passé, c’est certain. Retiens donc ceci pour ta gouverne, c’est le résultat d’une expérience faite exactement qui ne se dément point depuis dix mois : c’est que nous sommes trop avancés en fait d’Art pour nous tromper sur la nature. Ainsi, marche.

Tu me demandes pourquoi tu es fidèle à ta Dulcinée. l’explication est facile : parce que tu ne l’étais pas aux autres. Mais pourquoi à celle-là plus qu’aux autres ? C’est que celle-là est venue à l’époque où tu devais l’être. l’amour est un besoin ; qu’on l’épanche dans un vase d’or ou dans un plat d’argile, il faut que ça sorte. Le hasard seul nous procure les récipients. Dieu ! les belles femmes qu’il y avait à Nazareth ! des bougresses à la fontaine, avec des vases sur la tête. Dans leur robe serrée aux hanches par des ceintures, elles ont des mouvements bibliques. Ça marche royalement. Le vent lève le bas de leur vêtement de couleur rayé à larges bandes. Elles ont la tête entourée d’un cercle de piastres d’or ou d’argent. C’est tout profil, et ça passe près de vous comme des ombres.

Au milieu du jour, à l’heure la plus chaude, quand la lumière tombe d’aplomb, quand nous cheminons sans parler sur nos maigres et solides chevaux et que les mulets fatigués tendent au vent leurs gencives blanchies par la soif, c’est alors qu’on voit sortir les lézards du tronc creux des oliviers et que sur les haies de nopals s’avance, en levant les pattes, le caméléon prudent qui roule ses yeux ronds.

Il y a deux ou trois jours nous sommes allés voir la léproserie. C’est hors la ville, près d’un marais d’où des corbeaux et des gypaètes se sont envolés à notre approche. Ils sont là, les pauvres misérables, hommes et femmes (une douzaine peut-être), tous ensemble. Il n’y a plus de voiles pour cacher les visages, de distinction de sexes. Ils ont des marques de croûtes purulentes, des trous à la place du nez, et j’ai mis mon lorgnon pour distinguer à l’un d’eux si c’était des loques verdâtres ou ses mains qui lui pendaient au bout des mains (sic). C’étaient ses mains. (Ô coloristes, où êtes-vous donc ?) Il s’était traîné pour boire auprès de la fontaine. Sa bouche, dont les lèvres étaient enlevées comme par une brûlure, laissait voir le fond de son gosier. Il râlait en tendant vers nous ses lambeaux de chair livides. Et la nature calme tout à l’entour ! de l’eau qui coulait, des arbres verts tout frissonnants de sève et de jeunesse, de l’ombre fraîche sous le soleil chaud. Puis deux ou trois poules, qui picotaient par terre dans l’espèce de basse-cour où ils sont. Les clôtures étaient en bon état ; leur logement même est très propre.

À peu près dans le même quartier se trouve le cimetière chrétien, vers la place où l’on dit que saint Paul fut renversé de cheval par l’apparition de l’ange. On y pue raide ; ça sent son fruit. Dans un caveau en ruines, nous avons vu, en nous baissant par l’ouverture, plusieurs débris humains, des squelettes, des têtes, des thorax, un mort desséché et tout raidi sous les morceaux de son linceul, une longue chevelure blonde dont le ton doré tranchait sur la poussière grise et, ce que nous avons trouvé assez gaillard, un gros toutou blanc qui sans doute était venu là pour s’y donner une bosse et qui, ne pouvant plus en sortir, y avait crevé. Quelle farce !

Adieu, pauvre vieux.

Le jeune Du Camp devient très socialiste. l’avenir de la France l’inquiète, et il s’emporte dans la discussion.

À Parain. §

De la quarantaine de Rhodes.

Dimanche, 6 octobre 1850.

Vous avez bien tort, mon vieux solide, de ne pas m’écrire plus souvent, car je vous assure que vos lettres sont pour moi de vraies parties de plaisir. La dernière m’a fait bien rire, et ce que vous me dites de toutes vos connaissances ne m’a pas médiocrement amusé. Il y aurait là-dessus de quoi causer longuement au coin du feu, le nez sous le manteau de la cheminée et les pieds dans nos pantoufles. C’est ce que je me promets bien de faire à mon retour. Quelle bosse de soufflet nous nous donnerons ! Il faudra lui faire ajouter un ressort.

Il paraît que le jeune Bouilhet se livre un peu à l’immoralité en mon absence. Vous le voyez trop souvent. C’est vous qui démoralisez ce jeune homme. Si j’étais sa mère, je lui interdirais votre société. Il n’y a rien de pire pour la jeunesse que la fréquentation des vieillards débauchés. Néanmoins, continuez, mes bons vieux, à boire le petit verre à ma santé quand vous vous trouvez ensemble. Pochardez-vous même en mon honneur. Je vous excuse d’avance. Quant à l’Hôtel-Dieu, ça ne va pas fort, dit-on, avec le nouveau ménage. Il n’y a là dedans rien qui m’étonne. Quel bonheur ce sera pour moi de voir de mes yeux ce jeune homme établi et père de famille ! La maison ne périra donc pas ; il y aura un rejeton qui fleurira dans le comptoir. Les laines s’en réjouiront et les registres auront un maître. Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles ? La bêtise est quelque chose d’inébranlable ; rien ne l’attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. À Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a sur la colonne de Pompée écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n’y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s’est incorporé au monument et se perpétue avec lui. Que dis-je ? Il l’écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. n’est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous ? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien, dans la vie, n’en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs ? Et puis, c’est qu’ils nous enfoncent toujours ; ils sont si nombreux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé ! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection ; mais, comme ils passent vite, ils amusent. Ce n’est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce.

Nous sommes venus ici de Beyrouth sur le bateau à vapeur autrichien, avec Hartim-Bey, ex-premier ministre d’Abbas-pacha. C’est une de nos anciennes connaissances d’Égypte que nous avons renouée dimanche dernier, au dîner du Consul général. Il a fui à temps d’Alexandrie ; on venait pour l’empoigner de force de la part du pacha, qui probablement allait lui faire prendre quelque funeste tasse de café. Il s’est réfugié à bord du paquebot français pour Beyrouth, et de Beyrouth il gagne Constantinople, où il va aller dénoncer son maître et tâcher de le faire sauter, ce qui est possible. Pendant trois jours passés ensemble à bord, nous avons beaucoup causé, ou plutôt il nous a beaucoup parlé, nous flairant gens de plume et que, par la suite, nous pourrions lui être utiles, et puis peut-être aussi parce que nous sommes des particuliers très aimables. Rien n’est plus respecté en Orient que l’homme maniant la plume. Effendi (homme qui sait lire) est un titre d’honneur. Maxime, en ce moment, rédige sur cette affaire un bout de note pour Paris ; c’est une nouvelle politique assez grave. Quant à moi, je deviens paresseux comme un curé. Je ne suis bon qu’à cheval ou en bateau. Tout travail maintenant m’assomme. Je deviens là-dessus très oriental ; il faut espérer que je changerai au retour. À propos de curé, puisque ce mot m’est venu au bec (de ma plume), j’en ai diablement vu en Syrie et en Palestine. Nous avons vu des capucins, des carmélites, etc. Nous avons étudié de près cette fameuse question des Druses et des Maronites dont on a fait tant de bruit en France, et qui est bien une des plus belles blagues du monde. Si on en excepte les Lazaristes, tous ces braves gens d’Église sont... Ce n’est pas en Terre Sainte qu’il faut aller pour devenir dévot. Il y a un proverbe arabe qui dit : "Méfie-toi du pèlerin." Il est fort sage, je vous en réponds. Dans le jardin des Oliviers, j’ai vu trois capucins qui faisaient une petite collation en compagnie de deux demoiselles dont les tetons blancs brillaient au soleil. Les bons pères les caressaient avec une satisfaction visible. Au moment où nous sommes partis, on apportait une bouteille d’eau-de-vie, et les petits verres étaient déjà atteints. Voilà ! Je n’en rapporte pas moins une collection formidable de chapelets pour les bonnes âmes. Tout cela n’empêche pas, mon pauvre vieux, que la Syrie ne soit un crâne pays, et nous avions le coeur gros quand nous sommes partis de Beyrouth. Nous avons vécu là d’une belle vie de vagabond, pendant deux mois.

Il faut vous dire que nous ne portons plus de chaussettes dans nos bottes. Nous avons reconnu que c’était une économie de blanchissage et que ça nous faisait plus frais aux pieds. La saison pourtant se refroidit. Nous couchons encore à la belle étoile, mais avec des vêtements de drap. Depuis le mois de janvier dernier, nous n’avons pas reçu une goutte de pluie ; mais nous allons en avoir à Constantinople.

Je vous ai bien regretté il y a aujourd’hui quinze jours. C’était à Esdoud, au beau milieu du Liban, à trois heures des cèdres. Nous avons dîné chez le scheik du pays. Pour aller dans la salle où nous avons été reçus, nous avons traversé une foule (le mot est littéral) de quarante à cinquante domestiques. Aussitôt que nous avons été assis sur les divans, on nous a parfumés avec de l’encens, après quoi on nous a aspergés avec de l’eau de fleurs d’oranger. Un domestique suivait, portant une longue serviette à franges pour vous essuyer les mains. Le maître de la maison, jeune homme de vingt-quatre ans environ, portait sur les épaules un manteau brodé d’or, et tout autour de la tête un turban de soie rouge à petites étoiles d’or serrées les unes près des autres. Il y avait bien une trentaine de plats à table, pour quatre personnes que nous étions. Afin de faire honneur à tant d’honneurs, j’ai mangé de telle sorte que si je n’ai pas eu d’indigestion le soir, c’est que j’ai un rude estomac. C’est du reste une grande impolitesse à ces gens-là que de refuser. À Kosseir, sur les bords de la mer Rouge, dans une circonstance semblable, Maxime a manqué crever d’indigestion.

Adieu, mon bon vieux père Parain ; ne faites pas trop de polissonneries avec Bouilhet. Écrivez-moi souvent, et recevez de ma part la meilleure embrassade que jamais neveu ait donnée à son oncle, ou ami à son ami. À vous du fond du coeur.

À sa mère. §

Rhodes, 7 octobre 1850.

Nous avons dit adieu à la Syrie. Pauvre Syrie ! Maintenant nous allons entrer dans l’antiquité classique, nous allons voir Milet, Halicarnasse, Sardes, Éphèse, Magnésie, Smyrne, Pergame, Troie et Constantinople. Dans quelques jours nous aurons parcouru Rhodes à dos de mulet ; nous allons rentrer dans les bottes et refoutre notre camp. Afin d’être plus libres, nous avons expédié notre bagage à Smyrne, ne gardant avec nous que nos couvertures, nos lits et nos sacs de nuit.

Nous avons vu, en venant de Beyrouth ici, de bons tableaux à bord. Le navire était plein de Turcs allant de Syrie en Turquie. Tout le côté bâbord du pont était occupé par le harem ; femmes blanches et noires, enfants, chats, vaisselle, tout cela était vautré pêle-mêle sur des matelas, dégueulait, pleurait, criait et chantait. C’était bien drôle comme couleur locale. Il y avait deux négresses vêtues de jaune, avec des vestes rouges, et qui se tenaient debout contre le bastingage dans des poses à faire pleurer de joie le Véronèse. Une vieille Grecque, énorme, se tenait de profil et laissait voir une des plus charmantes têtes antiques qu’il soit possible de trouver sur la plus pure médaille syracusaine. Il y avait avec elle une jeune femme, sa fille, qui était quelque chose d’un peu soigné. Les enfants des femmes turques avaient les sourcils peints jusqu’au milieu du nez et, aux pieds, de petits anneaux d’or garnis de grelots. Les maris étaient à part, couverts de leurs pelisses en peau de mouton et faisant beaucoup de politesses à son Excellence Hartim-Bey qui causait avec nous journaux et opéra. Nous avons couché sur le pont, regardant les étoiles qui filaient sur notre tête, à travers les déchirures du rouleau de gaze noire qui s’échappait de la cheminée.

Le second jour nous nous sommes arrêtés à Chypre cinq ou six heures. Nous n’y sommes pas descendus, grâce aux quarantaines. Voilà une des inventions les plus ineptes que l’homme ait jamais vues. Larnaka était devant nous. Nous avons vu de loin le mont Olympe. En sera-t-il toujours ainsi ? Ne le verrai-je jamais que de loin ? Stéphany pourtant nous mènera au Parnasse. Sais-tu sur quoi on y monte ? Sur des mulets, pas même sur des chevaux. Ce qui porte oreilles longues est seul capable de le gravir. Quelles bonnes plaisanteries on aurait faites là-dessus il y a deux cents ans, à l’époque des épigrammes !

Malheureusement nous n’irons pas en Candie ; le temps nous presse, nous nous hâtons pour gagner Constantinople, où la mauvaise saison ne va pas tarder à se faire sentir. Depuis que nous sommes à Rhodes, nous avons des nuages, chose presque nouvelle pour nous. Peu à peu nous nous rapprochons de l’Europe. Le lazaret où nous sommes maintenant est sur la pointe d’une petite presqu’île en rochers. Nous habitons une cahute au rez-de-chaussée, entourée de la mer de tous côtés. En face de nous, et presque à la toucher, nous avons la côte d’Asie Mineure et, derrière nous, la ville de Rhodes.

À Baalbeck nous sommes restés trois jours. Il y avait à côté des ruines un campement de bohémiens. (Te souviens-tu de ceux que nous avons rencontrés un jour en allant de Nîmes au pont du Gard ?) Une femme balançait un enfant suspendu dans un hamac à un arbre. À côté, par terre, était assis un gros singe. Avec les ruines des temples antiques on a construit au moyen âge une forteresse, ruine aussi maintenant et qui enveloppe les autres ruines. Les torrents de l’Anti-Liban se sont fait route au milieu du village dépeuplé ; les bouquets de lavande et de menthe poussent entre les murs ; une rivière passe par la porte d’une maison dont il n’y a plus que la porte. Quant au temple de Baalbeck, je ne croyais pas qu’on pût être amoureux d’une colonnade ; c’est pourtant vrai. Il faut dire que cette colonnade a l’air d’être en vermeil ciselé, à cause de la couleur des pierres et du soleil. De temps à autre, un grand oiseau qui passe en battant dans l’air bleu ses ailes silencieuses ; l’ombre de son corps ovale se dessine un instant sur les pierres et glisse dessus ; puis rien, du vent et le silence. Çà et là, dans l’air, quelques mèches de coton arrachées aux grands chardons des ruines et qui voltigent comme du duvet.

Nous sommes restés huit jours à Esdoud, au milieu du Liban, chez les lazaristes. Les cèdres ne valent pas leur réputation : ils tombent de vieillesse et sont trop peu nombreux. Mais le Liban n’est pas assez vanté. C’est aussi beau que les Pyrénées et sous un ciel d’Orient. Le supérieur des lazaristes chez lesquels nous étions est un homme avec qui nous avons beaucoup causé, et des plus charmants que j’aie jamais rencontrés. C’est un Espagnol, de mine très altière et vraiment gentilhomme.

Les femmes du Liban portent sur la tête des tasses d’argent ; quelques-unes se placent sur le front des carrés d’un pied et demi de longueur. Il y a encore dans le Liban des gens qui adorent des cèdres comme au temps des prophètes. Le ramassis de toutes les vieilles religions qu’il y a en Syrie est quelque chose d’inouï. j’étais là dans mon centre. Il y aurait de quoi y travailler pendant des siècles.

Maxime a lâché la photographie à Beyrouth. Il l’a cédée à un amateur frénétique. En échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n’en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d’or ! Je crois que ce sera chic ! Adieu, chère vieille adorée, reçois sur tes pauvres joues creuses tous les baisers de ton Gustave.

À Louis Bouilhet. §

Constantinople, 14 novembre 1850.

Si je pouvais t’écrire tout ce que je réfléchis à propos de mon voyage, c’est-à-dire que si je retrouvais quand je prends la plume les choses qui me passent dans la tête et qui me font dire, à part moi : "Je lui écrirai ça", tu aurais vraiment peut-être des lettres amusantes. Mais, va te faire foutre, cela s’en va aussitôt que j’ouvre mon carton. n’importe, au hasard de la fourchette, comme ça viendra.

d’abord de Constantinople, où je suis arrivé hier matin, je ne te dirai rien aujourd’hui, à savoir seulement que j’ai été frappé de cette idée de Fourier : qu’elle serait plus tard la capitale de la terre. C’est réellement énorme comme humanité. Ce sentiment d’écrasement que tu as éprouvé à ton entrée à Paris, c’est ici qu’il vous pénètre, en coudoyant tant d’hommes inconnus, depuis le Persan et l’Indien jusqu’à l’Américain et l’Anglais, tant d’individualités séparées dont l’addition formidable aplatit la vôtre. Et puis, c’est immense. On est perdu dans les rues, on ne voit ni le commencement ni la fin. Les cimetières sont des forêts au milieu de la ville. Du haut de la tour de Galata, on voit toutes les maisons et toutes les mosquées (à côté et parmi le Bosphore et la Corne-d’Or pleins de vaisseaux). Les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord (phrase un peu entortillée, passons).

j’aurai demain ton nom, Loue Bouilhette (prononciation turque), écrit sur papier bleu en lettres d’or. C’est un cadeau que je destine à orner ta chambre. Cela te rappellera, quand tu le regarderas tout seul, que je t’ai beaucoup mêlé à mon voyage. En sortant de chez les "malins" (écrivains) où nous avions discuté le papier, l’ornementation et le prix de ladite pancarte, nous avons été donner à manger aux pigeons de la mosquée de Bajazet. Ils vivent dans la cour de la mosquée, par centaines. C’est une oeuvre pie que de leur jeter du grain. Quand on arrive, ils s’abattent sur les dalles de tous les côtés de la mosquée, des corniches, des toits, des chapiteaux des colonnes. Le port a aussi ses oiseaux familiers. Au milieu des navires et des caïques, on voit les cormorans voler ou qui se reposent sur les flots. Sur les toits des maisons il y a des nids de cigognes, abandonnés l’hiver. Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les femmes turques y donnent des rendez-vous aux soldats.

Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement ; point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ça se trouve à propos de rien, dans la campagne ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles ; elles ne diffèrent que par l’ancienneté. Seulement, à mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfouissent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts. Les cyprès plantés en ces lieux sont gigantesques. Ça donne au site un jour vert plein de tranquillité. À propos de sites, c’est à Constantinople véritablement que l’on peut dire : un site ! Ah ! Quel tableau ! (...)

Où en es-tu avec la muse ? je m’attendais ici à trouver une lettre de toi et quelque chose en vers y inclus. Que devient la Chine ? Que lis-tu ? Comme j’ai envie de te voir ?

Quant à moi, littéralement parlant, je ne sais où j’en suis. Je me sens quelquefois anéanti (le mot est faible) ; d’autres fois le style "limbique" (à l’état de limbe et de fluide impondérable) passe et circule en moi avec des chaleurs enivrantes. Puis ça retombe. Je médite très peu, je rêvasse occasionnellement. Mon genre d’observation est surtout moral. Je n’aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. Le côté psychologique, humain, comique y est abondant. On rencontre des balles splendides, des existences gorge-pigeon très chatoyantes à l’oeil, fort variées comme loques et broderies, riches de saletés, de déchirures et de galons. Et, au fond, toujours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C’est là la base. Ah ! comme il vous en passe sous les yeux !

De temps à autre, dans les villes, j’ouvre un journal. Il me semble que nous allons rondement. Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d’une latrine qui m’a l’air passablement pourrie. l’idée d’étudier la question me préoccupe. À mon retour j’ai envie de m’enfoncer dans les socialistes et de faire, sous la forme théâtrale, quelque chose de très brutal, de très farce, et d’impartial bien entendu. j’ai le mot sur le bout de ma langue et la couleur au bout des doigts. Beaucoup de sujets plus nets comme plan n’ont pas tant d’empressement à venir que celui-là.

À propos de sujets, j’en ai trois, qui ne sont peut-être que le même et ça m’embête considérablement : 1° Une nuit de Don Juan à laquelle j’ai pensé au lazaret de Rhodes ; 2° l’histoire d’Anubis, la femme qui veut se faire aimer par le Dieu. C’est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces ; 3° Mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique, entre son père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d’un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d’une rivière grande comme l’Eau de Robec. Ce qui me turlupine, c’est la parenté d’idées entre ces trois plans. Dans le premier, l’amour inassouvissable sous les deux formes de l’amour terrestre et de l’amour mystique. Dans le second, même histoire ; mais on se donne, et l’amour terrestre est moins élevé en ce qu’il est plus précis. Dans le troisième, ils sont réunis dans la même personne, et l’un mène à l’autre ; seulement, mon héroïne crève d’exaltation religieuse après avoir connu l’exaltation des sens. Hélas ! il me semble que lorsqu’on dissèque si bien les enfants à naître, on n’est pas assez monté pour les créer. Ma netteté métaphysique me donne des terreurs. Il faut pourtant que j’en revienne. j’ai besoin de me donner ma mesure à moi-même. Je veux, pour vivre tranquille, avoir mon opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l’emploi de mes forces. Il me faut connaître la qualité de mon terrain et ses limites avant de me mettre au labourage. j’éprouve, par rapport à mon état littéraire intérieur, ce que tout le monde, à notre âge, éprouve un peu par rapport à la vie sociale : "Je me sens le besoin de m’établir."

À Smyrne, par un temps de pluie qui nous empêchait de sortir, j’ai pris au cabinet de lecture Arthur, d’Eugène Suë. Il y a de quoi en vomir ; ça n’a pas de nom. Il faut lire ça pour prendre en pitié l’argent, le succès et le public. La littérature a mal à la poitrine. Elle crache, elle bavache, elle a des vésicatoires qu’elle couvre de taffetas pommadés, et elle s’est tant brossé la tête qu’elle en a perdu tous ses cheveux. Il faudrait des Christs de l’Art pour guérir ce lépreux.

En revenir à l’antique ; c’est déjà fait. Au moyen âge ; c’est déjà fait. Reste le présent. Mais la base tremble ; où donc appuyer les fondements ? La vitalité et partant la durée est à ce prix, pourtant. Tout cela m’inquiète tellement que j’en suis venu à ne plus aimer qu’on m’en parle. j’en suis irrité parfois comme un galérien libéré qui entend causer système pénitentiaire ; avec Maxime surtout, qui n’y va pas de main morte et qui n’est pas un gaillard encourageant ; et j’ai rudement besoin d’être encouragé. d’un autre côté, ma vanité n’est pas encore résignée à n’avoir que des prix d’encouragement.

Je m’en vais relire toute l’Iliade. Dans une quinzaine, nous ferons un petit voyage en Troade. Au mois de janvier nous serons en Grèce. Je bisque d’être si ignorant. Ah ! Si je savais le grec au moins ! Et j’y ai perdu tant de temps !

La sérénité m’abandonne !

Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qu’il avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme, ou un bien robuste imbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble.

En passant devant Abydos j’ai beaucoup pensé à Byron. C’est là son Orient, l’Orient turc, l’Orient du sabre recourbé, du costume albanais et de la fenêtre grillée donnant sur des flots bleus. j’aime mieux l’Orient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l’Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe.

Je regrette de ne pas aller en Perse (l’argent ! l’argent !). Je rêve des voyages d’Asie, aller en Chine par terre, des impossibilités, les Indes ou la Californie, qui m’excite toujours sous le rapport humain. d’autres fois, je me prends de tendresses à en pleurer, en songeant à mon cabinet de Croisset, à nos dimanches. Ah ! comme je regretterai mon voyage et comme je le referai, et comme je me redirai l’éternel monologue : " Imbécile, tu n’as pas assez joui !"

Il faudra reprendre Agénor. C’est décidément très beau. Je m’en suis redit l’autre jour quelques vers, à cheval, tout haut, et j’ai ri comme un bossu. Ce sera un bon travail comme divertissement à mon retour et pour me désennuyer de revoir ma patrie. Je pense aussi au Dictionnaire. La médecine pourra fournir de bons articles ; l’histoire naturelle, etc. En voici un, de zoologie, que je trouve fort : LANGOUSTE : qu’est-ce que la langouste ? – La langouste est la femelle du homard.

Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté ? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. Lui qui avait si bien étudié les femmes, il est mort dès qu’il a été marié et quand la société qu’il savait a commencé son dénouement. Avec Louis-Philippe s’en est allé quelque chose qui ne reviendra pas. Il faut maintenant d’autres musettes.

Pourquoi ai-je une envie mélancolique de retourner en Égypte et de remonter le Nil et de revoir Ruchiouk-Hânem ?... C’est égal, j’ai passé là une soirée comme on en passe peu dans la vie. Du reste je l’ai bien sentie. t’ai-je regretté ! Pauvre vieux !

Il me semble que je ne te dis rien de bien intéressant. Je vais me coucher et demain je te parlerai un peu de mon voyage ; ça sera plus amusant pour toi que mon éternel moi dont je suis bougrement las.

À sa mère. §

Constantinople, 14 novembre 1850.

(...) Il y a beaucoup de choses du monde que, dans ta candeur, tu ignores, pauvre vieille. Moi qui deviens un très grand moraliste et qui, d’ailleurs, me suis toujours plongé à corps perdu dans ce genre d’études, j’ai soulevé pas mal de coins de rideau qui cachaient des turpitudes sans nombre. On apprend aux femmes à mentir d’une façon infâme. l’apprentissage dure toute leur vie. Depuis la première femme de chambre qu’on leur donne jusqu’au dernier amant qui leur survient, chacun s’ingère à les rendre canailles, et après on crie contre elles. Le puritanisme, la bégueulerie, la bigotterie, le système du renfermé, de l’étroit, a dénaturé et perd dans sa fleur les plus charmantes créations du bon Dieu. j’ai peur du corset moral, voilà tout. Les premières impressions ne s’effacent pas, tu le sais. Nous portons en nous notre passé ; pendant toute notre vie, nous nous sentons de la nourrice. Quand je m’analyse, je trouve en moi, encore fraîches et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisons de leur rencontre), la place du père Langlois, celle du père Mignot, celle de don Quichotte et de mes songeries d’enfant dans le jardin, à côté de la fenêtre de l’amphithéâtre. Je me résume : prends quelqu’un pour lui apprendre l’anglais et les premiers éléments généraux. Mêle-toi de tout cela le plus que tu pourras toi-même, et surveille le caractère et le bon sens (je donne au mot l’acception la plus large) de la personne.

Je te parlais tout à l’heure d’observation morale. Je n’aurais jamais soupçonné combien ce côté est abondant en voyage. On s’y frotte à tant d’hommes différents que finalement on finit par connaître un peu le monde (à force de le parcourir). La terre est couverte de balles splendides. Le voyage a des mines de comique immenses et inexploitées. Je ne sais pourquoi personne jusqu’à présent n’a fait cette remarque qui me paraît bien naturelle. Et puis, c’est qu’on se déboutonne si vite, on vous fait des confidences si étranges ! Un homme voyage depuis un an et ne trouve personne à qui parler ; il vous rencontre un soir dans un hôtel ou sous une tente ; on parle d’abord politique, puis on cause de Paris, puis le bouchon sort doucement, le vin s’épanche, et en deux heures voilà qu’on vide le reste jusqu’au fond, ou à peu près. Le lendemain, on se sépare, et l’on ne reverra jamais son ami intime de la veille au soir ; il y a même à cela souvent des mélancolies singulières.

Nous sommes venus sur le Lloyd avec un Américain, sa femme et son fils, de braves gens qui voyagent pour passer le temps. Le fils est un grand nigaud de 14 ans, rouge, muet, dégingandé et frénétique d’une lorgnette qu’il ne quitte pas. Le mari est un gros petit homme, gaillard, carré, gai. La femme, qui peut avoir 40 ans, parle français avec un petit accent très gentil ; figure impassible, blonde, robe de soie, beaucoup de cold cream, l’air très distingué et très gracieux. Pendant trois jours, j’ai travaillé scientifiquement ce ménage transatlantique (gens très comme il faut du reste) et voilà le résultat de mon travail. Le fils est ou sera prochainement mené chez les filles par le courrier de son papa, lequel courrier s’entend avec le drogman pour voler ses maîtres. Monsieur brutalise Madame qui se lave les yeux avant de se mettre à table. De plus, j’ai découvert que ce bon Américain est un affreux polisson qui chauffe une petite femme Grecque, épouse d’un drogman du Consulat et laquelle n’est pas digne de nouer les souliers de la lady Américaine. Le bonhomme évince son fils et sa femme pour avoir avec la fille des Grecs des entretiens mythologiques. Il la trimballe avec eux partout. Nous les avons trouvés ensemble aux derviches et dans les mosquées. l’autre soir nous marchions seuls avec lui dans la rue de Péra, quand a passé près de nous un affreux chapeau rose couvert d’un voile noir. l’Américain s’est arrêté sur ses talons et s’est écrié dans son menton : "Oh ! le petit fâme grec !" Eh bien, est-ce qu’il n’y a pas dans tout cela de quoi rire et surtout de quoi beaucoup rêver ?

Nous avons visité le vieux sérail et les mosquées. Le sérail ne signifie pas grand’chose. Ce sont d’admirables appartements dans le plus beau point de vue du monde peut-être, mais ornés et meublés dans un goût déplorable. Toutes les vieilles rocamboles d’Europe dont on ne veut plus, on les repasse aux Turcs qui donnent là dedans avec la naïveté du barbare. À part la salle du Trône, merveilleuse, c’est le mot, tout le reste est de la petite musique.

j’ai vu les derviches hurleurs. j’y étais très préparé par tout ce que j’avais déjà vu au Caire ; aussi n’en ai-je été nullement étonné. Jeudi prochain nous y retournerons. Il se passera des choses gentilles ; on se passera dans le corps un tas d’instruments de supplice que nous avons vus accrochés aux murs. Mais je trouve que l’on ne vante pas assez les tourneurs. Rien n’est plus gracieux que de voir valser tous ces hommes avec leurs grands jupons plissés et leur figure extatique levée au ciel. Ils tournent sans s’arrêter pendant une heure environ. Un d’eux nous a affirmé que, s’il ne fallait pas tenir ses bras au-dessus de sa tête, il est capable de tourner pendant six heures de suite. Celui-là nous fait de temps à autre des visites. Nous lui donnons une bouteille d’eau-de-vie qu’il boit très bien, en sa qualité de musulman.

À Parain. §

Constantinople, 24 novembre 1850.

En attendant que je reçoive la lettre annoncée par ma mère et dans laquelle vous devez me raconter une anecdote curieuse sur le jeune Bezet, je réponds bien vite, cher oncle, à la vôtre, que j’ai reçue par le dernier courrier...

Que voulez-vous que je vous dise, cher vieux compagnon ? Quand je serai revenu à Croisset, comme nous arrangerons ensemble toutes les babioles que je rapporte. Échignerons-nous la muraille, hein ! Quel abus de la vrille !

Vous avez donc laissé mourir ce pauvre père C*** ? Moi, je l’ai laissé en Égypte bien portant, avec beaucoup de minarets et les pyramides à l’horizon. Ses filles maintenant vont jouir de leur liberté. Si la rumeur publique est vraie, elles vont pouvoir se livrer à leurs débordements et avoir des rendez-vous en ville tout à leur aise. Prenez garde, mon vieux, ménagez votre santé, vous savez que rien n’est plus dangereux pour la jeunesse que les femmes d’un âge mûr. j’avoue qu’elles ont du charme, mais elles sont bien ardentes. Enfin je me tais, parce qu’il ne faut pas froisser les passions.

Ah ! vieux polisson de père Parain, si vous étiez ici vous ouvririez de grands yeux à voir dans les rues les femmes. Elles se font voiturer dans des espèces de vieux carrosses suspendus et dorés à l’extérieur comme des tabatières. Là dedans, couchées sur des divans comme dans leur maison (la voiture quelquefois est close par des rideaux de soie), on peut les contempler tout à son aise. Elles ont sur la figure un voile transparent à travers lequel on voit le rouge de leurs lèvres peintes et l’arc de leurs sourcils noirs. Dans l’intervalle du voile, entre le front et les joues, paraissent leurs yeux qui brûlent à regarder et qui dardent sur vous, d’aplomb, leurs prunelles fixes. De loin, ce voile, que l’on ne distingue pas, leur donne une pâleur étrange, qui vous arrête sur les talons, saisi d’étonnement et d’admiration. Elles ont l’air de fantômes. À travers les voiles qui retombent sur leurs mains, brillent leurs bagues de diamants ; et songer, miséricorde ! Que dans dix ans elles seront en chapeau et en corset ! qu’elles imiteront leurs maris qui se font habiller à l’européenne, portent des bottes et des redingotes !

Souvent, en vous promenant en canot avec moi, vous preniez instinctivement la chaîne. Si vous alliez en caïque sur le Bosphore, je ne sais à quoi vous vous accrocheriez. Figurez-vous des barques de vingt-cinq à trente-cinq pieds de long sur deux et demi tout au plus de large, pointues comme des aiguilles à l’avant et à l’arrière. On y peut tenir deux dedans. On s’accroupit au fond, et il faut rester complètement immobile de peur de chavirer. Les deux rameurs, en chemise de soie, se servent de rames dont la partie comprise entre le tolet et la poignée a un renflement énorme pour faire contrepoids. Quand on est dans une semblable embarcation, que la mer est calme et que les caikdjis sont bons, on vole sur l’eau.

Le port de Constantinople est plein d’oiseaux. Vous savez que les Musulmans ne les tuent jamais. Il y a des bandes de goélands qui nagent entre les navires. Les pigeons perchent sur les cordages des navires et de là s’envolent pour aller se poser sur les minarets.

Vous ne sauriez croire, mon vieux, combien nous pensons à vous et combien nous vous regrettons, ici particulièrement. Vous seriez capable d’y passer le reste de votre vie. Une fois entré dans les bazars, vous n’en sortiriez plus. Toutes les boutiques sont ouvertes, on s’asseoit sur le bord, on prend la pipe du marchand et on cause avec lui. On peut y revenir vingt jours de suite sans rien acheter. Quand un marchand n’a pas ce que vous désirez, il se lève de dessus son tapis et vous mène chez un voisin. Mais quand il s’agit du prix, il faut, règle générale, commencer par rabattre les deux tiers. On se dispute pendant une heure ; il jure par sa tête, par sa barbe, par tous les prophètes, et enfin vous finissez par avoir votre marchandise avec 50, 60 ou 75 pour 100 de rabais. Les Persans particulièrement sont d’infâmes gueux. Avec leur bonnet pointu et leur grand nez, ils ont des balles de gredins très amusantes. Stéphany, notre drogman, a une rage de Perse et de Persans incroyable ; partout où il en rencontre, il s’arrête à causer avec eux.

À sa mère. §

Constantinople, 4 décembre 1850.

Sais-tu que tu finiras, chère vieille, par me donner une vanité démesurée, moi qui assiste à la décroissance successive de cette qualité qu’on ne me refuse généralement point. Tu me fais tant de compliments sur mes lettres que je crois que l’amour maternel t’aveugle tout à fait. Car il me semble, à moi, que je ne t’envoie que de bien fades lignes et surtout bien mal écrites. C’est comme celles que j’envoie à Bouilhet ; le coeur m’en soulève quand je les relis. Quant à toi, comme je sais que ce n’est pas la qualité mais la quantité qui t’importe, je t’en expédie le plus que je peux.

j’ai lu ton numéro 45 avant-hier, dans le bureau même du Directeur des Postes (qui est dans toutes les villes, qu’il soit Turc, Français ou Arabe, la personne avec laquelle je me mets tout d’abord le mieux possible). Grâce à mes bassesses, j’ai mes lettres trois heures avant tout le monde. On m’en a d’abord donné une du jeune Bouilhet qui m’a fort amusé, puis une de toi où je vois que tu vas bien ; c’est ce que m’assure de son côté mon ancien collaborateur. En fait de nouvelles que tu m’apprends, le mariage d’Eugénie m’a fait rire ; je suis vexé de ne pas assister à la noce. Tu sais mon goût pour les noces.

Je suis curieux de voir ce que tu auras décidé relativement à ton voyage d’Italie et si tu emmèneras la petite. Écris-moi à Athènes. Nous ne savons au juste quand nous partons de Constantinople, mais ce sera probablement d’ici à une quinzaine. Nous nous ruinons dans les villes ; tout notre voyage de Rhodes et d’Asie Mineure nous a moins coûté que douze jours passés à Smyrne, où nous n’avons pourtant rien acheté. Mais la vie européenne est exorbitante. Deux piastres, Madame ! deux piastres, (dix sols !) pour laver un col de chemise ; ainsi du reste. d’Athènes nous filerons probablement sur Patras, après avoir vu de la Grèce ce que nos moyens nous permettront, et ils ne nous permettront pas grand’chose. Et à Patras nous nous embarquerons pour Brindisi, d’où nous irons par terre jusqu’à Naples. Tel est notre plan. Sinon, il faudrait retourner à Malte, y faire cinq jours de quarantaine et quatre de libre pratique, et de Malte se rembarquer pour Naples, ce qui serait peu amusant, surtout pour Maxime qui redoute la mer. Quant à moi, j’y suis crâne. C’est, avec l’équitation, un talent que j’ai acquis en voyage, car je suis maintenant "aussi bon homme de cheval que de pied" comme M. de Montluc. Autre talent : j’entends très bien l’italien ; il y a du moins peu de choses qui m’échappent quand on ne le parle pas trop vite ; pour ce qui est de le parler, je baragouine quelques mots. Mais ce qui me désole, c’est le grec ; leur s. n. d. D. de prononciation est telle, que je reconnais à peine un mot sur mille. Le grec moderne est tellement mêlé de slave, de turc et d’italien, que l’ancien s’y noie ; et ajoutez à cela leurs polissonnes de lettres sifflées et avalées ! À Athènes je serai moins ébouriffé ; on y parle plus littérairement.

En fait de haute littérature, nous avons rencontré ici M. de Saulcy, membre de l’Institut et directeur du Musée d’Artillerie, qui voyage avec Édouard Delessert, le fils de l’ancien préfet de police, et toute une bande qui les accompagne. Dès le début, grande familiarité ; on retranche le monsieur ; questions de la plus franche obscénité, plaisanteries, bons mots, esprit français dans toute sa grâce. Nous leur avons conseillé de ne pas aller dans le Hauran, où infailliblement ils se seraient fait casser leurs gueules. Je crois que c’est un service que nous leur avons rendu là. Dès le lendemain nous étions devenus tellement amis que M. de Saulcy me tapait sur le ventre en me disant : "Ah ! mon vieux Flaubert." C’est une connaissance, ou plutôt ce sont deux connaissances que je cultiverai plus tard. M. de Saulcy est celui qui a trouvé le moyen de lire le cunéiforme.

Nous dînons après-demain à l’ambassade chez le général. Ce brave général néglige la tenue diplomatique ; dans l’intimité il donne de grands coups de poing dans le dos de Maxime en l’appelant sacré farceur.

j’ai cuydé crever de rire hier au théâtre, à la représentation d’un ballet : Le Triomphe de l’Amour. Les danseuses pinçaient, aux yeux du public, un cancan effréné. La haute société, croyant que c’est le suprême bon ton, applaudissait à outrance. Les bons pachas étaient transportés. Il y avait des petites filles déguisées en amours qui lançaient des flèches, et un dieu Pan avec un pantalon de velours à bretelles. C’était bon.

Je viens de me promener à cheval, tout seul avec Stéphany, pendant trois heures. Il faisait très froid. Le ciel est pâle comme en France. Nous avons galopé sur des landes à travers champs. j’ai rejoint les eaux douces d’Europe où, dans l’été, les belles dames d’ici viennent marcher sur l’herbe avec leurs bottes de maroquin jaune. Il y avait à la place de promeneurs un troupeau de moutons qui broutaient, et les feuilles jaunies des sycomores tombaient au pied des arbres dans le palais d’été du grand sultan. Je suis revenu par Eyoub. Une mosquée est enfermée dans un jardin qui est plein de tombes drapées et enguirlandées de feuillage et de lierres. j’ai traversé l’interminable quartier juif et le Phanar, quartier des descendants des anciens empereurs Grecs. Puis, par le grand pont de bois et le Petit Champ des morts de Péra, je suis rentré à l’hôtel où le jeune Maxime écrit des lettres.

Je ne sais que rapporter au père Parain, et mon embarras est tel que je ne lui rapporte rien. Il choisira dans mes affaires à moi ce qui lui plaira le mieux. Pour le commun des amis, nous avons des pantoufles, des pipes, des chapelets, toutes choses qui font beaucoup d’effet et qui ne coûtent pas cher. Devenons-nous canailles, hein ? Les voyages instruisent la jeunesse.

À sa mère. §

Constantinople, 15 décembre 1850.

À quand ma noce ? me demandes-tu à propos du mariage d’Ernest. À quand ? À jamais, je l’espère. Autant qu’un homme peut répondre de ce qu’il fera, je réponds ici de la négative. Le contact du monde auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille. Le père Parain, qui prétend que les voyages changent, se trompe. Quant à moi, tel je suis parti, tel je reviendrai, seulement avec quelques cheveux de moins sur la tête et beaucoup de paysages de plus en dedans. Voilà tout. Pour ce qui est de mes dispositions morales, je garde les mêmes jusqu’à nouvel ordre. Et puis, s’il fallait dire là-dessus le fond de ma pensée et que le mot n’eût pas l’air trop présomptueux, je dirais que je suis trop vieux pour changer. j’ai passé l’âge. Quand on a vécu comme moi d’une vie toute intime, pleine d’analyses turbulentes et de fougues contenues, quand on s’est tant excité soi-même et calmé tour à tour, et qu’on a employé toute sa jeunesse à se faire manoeuvrer l’âme, comme un cavalier fait de son cheval qu’il force à galoper à travers champs, à coups d’éperon, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l’amble, le tout rien que pour s’amuser et en savoir plus ; eh bien, veux-je dire, si on ne s’est pas cassé le cou dès le début, il y a de grandes chances pour qu’on ne se le casse pas plus tard. Moi aussi, je suis établi, en ce sens que j’ai trouvé mon assiette comme centre de gravité. Je ne présume pas qu’aucune secousse intérieure puisse me faire changer de place et tomber par terre. Le mariage serait pour moi une apostasie qui m’épouvante. La mort d’Alfred n’a pas effacé le souvenir de l’irritation que cela m’a causée. ç’a été comme, pour les gens dévots, la nouvelle d’un grand scandale donné par un évêque. Quand on veut, petit ou grand, se mêler des oeuvres du bon dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l’hygiène, par se mettre dans une position à n’en être pas la dupe. Tu peindras le vin, l’amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal ; on en souffre ou on en jouit trop. l’artiste, selon moi, est une monstruosité, quelque chose hors nature. Tous les malheurs dont la providence l’accable lui viennent de l’entêtement qu’il a à nier cet axiome. Il en souffre et en fait souffrir. qu’on interroge là-dessus les femmes qui ont aimé des poètes et les hommes qui ont aimé des actrices. Or (c’est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j’ai vécu, seul, avec une foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d’ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fiche du monde, de l’avenir, du qu’en dira-t-on, d’un établissement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m’a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver. Voilà comme je suis ; tel est mon caractère.

Si je sais par exemple à propos de quoi me vient cette tartine de deux pages, que le diable m’emporte, pauvre chère vieille. Non, non, quand je pense à ta bonne mine si triste et si aimante, au plaisir que j’ai de vivre avec toi, si pleine de sérénité et d’un charme si sérieux, je sens bien que je n’en aimerai jamais une autre comme toi, va, tu n’auras pas de rivale, n’aie pas peur. Les sens ou la fantaisie d’un moment ne prendront pas la place de ce qui reste enfermé au fond d’un triple sanctuaire. On ira peut-être sur le seuil du temple, mais on n’entrera pas dedans.

Ce brave Ernest ! Le voilà donc marié, établi et toujours magistrat par-dessus le marché ! Quelle balle de bourgeois et de monsieur ! Comme il va bien plus que jamais défendre l’ordre, la famille et la propriété ! Il a du reste la marche normale. Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drames. Puis ç’a été un étudiant folâtre du quartier latin ; il appelait "sa maîtresse" une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours, quand j’allais le voir dans son fétide ménage. Il pinçait le cancan à la chaumière et buvait des bischops de vin blanc à l’estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là, le comique du sérieux a commencé, pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s’est caché pour faire de minces fredaines, s’est acheté définitivement une montre et a renoncé à l’imagination (textuel) ; comme la séparation a dû être pénible ! C’est atroce quand j’y pense ! Maintenant je suis sûr qu’il tonne là-bas contre les doctrines socialistes ; il parle de l’édifice, de la base, du timon, de l’hydre de l’anarchie. Magistrat, il est réactionnaire ; marié, il sera cocu ; et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l’humanité. Bref ! Parlons d’autre chose.

C’est jeudi, en revenant d’Asie, – jeudi anniversaire de ma naissance,  –  que j’ai trouvé en rentrant tes deux bonnes lettres. Ç’a été une fête. Pendant que Maxime était resté à la maison pour s’occuper des préparatifs du départ (douane, argent, envois de caisses, etc.), j’étais parti dès le matin avec notre ami le comte Kosielski pour la ferme polonaise qui est de l’autre côté du Bosphore, en Asie. Nous avons fait en notre journée 15 lieues ventre à terre, galopant sur la neige qui couvrait la campagne déserte. C’était de grands mouvements de terrain qui ondulaient comme des vagues monstrueuses, dont la blancheur monotone était déchirée de place en place par de petits chênes rabougris ou des bruyères. Un pâle soleil brillait sur cette étendue froide. Nous nous sommes égarés. Des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes, nous ont remis sur notre route. Quant à un chemin frayé, nous ne voyions sur la neige que la trace des lièvres et des chacals qui avaient couru pendant la nuit. Dans les montées et descentes, notre guide chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. Il faisait très froid ; le mouvement du cheval cependant nous faisait suer. Kosielski me disait : "Oh ! il me semble que c’est la Pologne." Et moi je pensais aux grands voyages par terre de l’Asie centrale, à la Tartarie, au Thibet, à tout le vague pays des fourrures et des cités à dômes d’étain.

Tu me demanderas peut-être ce que c’est que le comte Kosielski. C’est un grand seigneur polonais, avec nous au même hôtel, aux trois quarts ruiné par suite des guerres de son pays, couvert de blessures et de horions, homme charmant et de bonne compagnie. Il est chef de l’émigration polonaise et hongroise accueillie par la Sublime Porte sur les terres de l’empire. C’est lui qui leur distribue de l’argent et assigne à chacun le lieu où ils doivent résider. j’ai vu à cette ferme quelques-uns de ces pauvres diables. l’amour de la patrie mène loin (soit dit sans calembour). Kosielski est encore une des nombreuses connaissances que nous avons faites en voyage, et des meilleures ! C’est étonnant du reste comme on s’accroche vite. n’importe, cela a son petit moment d’amertume, de quitter ainsi des sympathies toutes fraîches. Ce pauvre garçon est tellement embêté de nous voir partir qu’il va quitter l’hôtel quand nous n’y serons plus. Sais-tu de quel nom il m’appelle ? C’est comme Herbert ; il m’appelle papa : "Voulez-vous un cigare, papa ? Allons, papa, venez", etc.

Quand je saurai l’époque de ton départ, je t’enverrai une liste d’objets que tu m’apporteras. Emmène une femme de chambre si tu le juges nécessaire ou même commode. l’argent est bon, mais l’aise meilleure. Et l’aise, en voyage, c’est tout. C’est la santé et la vie bien souvent. j’attribue notre bon état permanent au bon régime que nous avons suivi, à notre sobriété et, pour lâcher le mot, au confortable dont nous nous privions quand il était absent, mais que nous saisissions avec la même philosophie quand il se présentait.

À Louis Bouilhet. §

Athènes, 19 décembre 1850. Au lazaret du Pirée.

j’y suis depuis hier. Nous voilà casernés au lazaret jusqu’à dimanche... Je lis de l’Hérodote et du Thirlwall. La pluie tombe à verse, mais du moins il fait plus chaud qu’à Constantinople où, ces jours derniers, la neige couvrait les maisons. j’ai été joyeux tout de bon, hier, en apercevant l’Acropole qui brillait en blanc au soleil, sous un ciel chargé de nuages. Nous passions devant Colone, nous avions Égine à gauche, Salamine en face. Maxime, gêné du mal de mer, râlait dans sa cabine. Le temps était rude. À l’avant, avec mon lorgnon sur le nez, à côté de la cage aux poulets, debout et regardant devant moi, je me laissais aller à de "grandes pensées". Sans blague aucune, j’ai été ému plus qu’à Jérusalem, je ne crains pas de le dire, ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. C’est peut-être aussi que je m’y attendais moins. Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : "C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses."

Nous allons la semaine prochaine commencer nos courses aux Thermopyles, Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, etc. Ce ne sera guère qu’un voyage de touriste (oh ! !) : il ne nous reste ni temps ni argent. Il a fallu pour le même motif passer par-dessus la Troade. Constantinople nous a dévorés. j’aurais bien voulu voir aussi la Thessalie. Mais il faut quitter Golconde ; c’est fini. j’ai été triste à crever en disant adieu à Constantinople. Encore une porte fermée derrière moi. Encore une bouteille d’avalée. j’éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage, justement parce que mon voyage finit. Je me désespère d’avoir manqué la Perse. n’y pensons plus. l’homme n’est jamais satisfait de rien ; maxime qui, pour n’être pas neuve, n’en est pas plus consolante.

Comment un homme sensé comme toi a-t-il pu se méprendre à ce propos sur mon voyage d’Italie ? Ne vois-tu pas qu’une fois rentré, je ne sortirai plus et que d’ici à..., la saison de mes pérégrinations est close ? Comment et avec quoi, animal, irais-je jamais en Italie si je n’y vais pas cette année ? Mon voyage d’Orient a rudement entamé mon mince capital. Le soleil l’a fait maigrir. Crois-tu que, comme toi, je ne sente pas bien la fétidité d’un voyage exécuté sans préparations et qui durera peut-être six mois tout au plus ? n’importe, j’en prendrai ce que je pourrai, quoique, à suivre mon penchant, je voudrais rester en Italie le temps d’y travailler sur place et de m’infiltrer goutte à goutte ce que je vais avaler à grandes gorgées. C’est comme pour la Grèce ; je hausse les épaules de pitié, en songeant que j’y vais rester quelques semaines et non quelques mois. Espérons, malgré tes prédictions, que le voyage d’Italie ne me poussera pas à l’hyménée. Vois-tu la famille où s’élève, dans une tiède atmosphère, la jeune personne qui doit être mon épouse ? Madame Gustave Flaubert ! Est-ce que c’est possible ? Non, je ne suis pas encore assez canaille.

C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées. Adieu, femmes voilées. Adieu, bons turcs dans les cafés, qui, tout en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain ! Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer ; elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier ? Quand remonterai-je à dromadaire ?

Ô Plumet fils ! qui avez inventé la désinfection de la merde, donnez-moi un acide quelconque pour désembêter l’âme humaine.

Nous avons passé cinq semaines à Constantinople ; il y faudrait passer six mois. Malgré le mauvais temps, nous nous sommes beaucoup promenés dans les bazars, dans les rues, en caïque, à cheval. Nous avons vu le sultan. Nous avons été au théâtre, où l’on jouait un ballet : Le Triomphe de l’Amour. Un dieu Pan y dansait un pas de caractère, engaîné dans une culotte de velours à bretelles, et les danseuses exécutaient, à la barbe des Arméniens, des Grecs et Turcs, un cancan des plus effrénés. Le public prenait la chose au sérieux et se pâmait d’aise.

Un jour, nous sommes sortis à cheval et nous avons fait le tour des murailles de Constantinople. Les trois enceintes se voient encore. Les murs sont couverts de lierre. Derrière eux grouille la ville turque, avec ses maisons de bois noir et ses vêtements de couleur. En dehors il n’y avait rien qu’un immense cimetière planté de stèles funéraires et de cyprès. Le vent soufflait dans les arbres ; il faisait froid. En suivant toujours l’enceinte, nous sommes arrivés au bord de la mer de Marmara. En cet endroit il y a des boucheries. Des tripailles d’animaux jonchaient le sol ; des chiens fauves rôdaient là tout autour ; les oiseaux de proie, avec de grands cris, voltigeaient dans le ciel, au-dessus des flots qui se brisaient contre les tours et rebondissaient à grand bruit. Le vent levait en l’air la queue et la crinière de nos chevaux. Nous sommes revenus à travers les tombes, galopant et sautant entre elles, allant au pas quand c’était plus serré, trottant lestement sur les pelouses quand elles se présentaient entre les tombeaux et les arbres.

Un autre jour, c’était un dimanche, je suis sorti tout seul, à pied, et je me suis enfoncé dans le quartier (le Dimitri) au hasard, car je me suis perdu. Dans les cafés, des hommes accroupis autour des mangals (réchauds) fumaient leurs pipes. Dans une rue où une sorte de torrent coulait de la boue, une négresse accroupie demandait l’aumône en turc. Quelques femmes revenaient des vêpres. Des enfants jouaient sur les portes. Aux fenêtres, deux ou trois figures de Grecques qui me regardaient curieusement ; je me suis trouvé dans la campagne sur une hauteur, ayant Constantinople à mes pieds qui se développait avec une prodigieuse ampleur. Je ne savais plus guère où j’étais. Il y avait à côté de moi une caserne turque, plus loin quantité de petites colonnes élevées dans les champs. C’est là que les sultans autrefois venaient s’exercer à l’arc. Chaque fois qu’ils avaient touché le but, on élevait une colonne. Puis je me suis dirigé tant bien que mal vers la mer et me suis trouvé devant l’arsenal. Beaucoup de matelots de toutes nations ; rues tortueuses et noires, sentant le goudron ; et je suis rentré chez moi brisé, étourdi.

Il y a aujourd’hui huit jours, j’ai fait 15 lieues à cheval, en Asie, d’un train d’enfer, sur la neige. j’allais à la colonie polonaise. Pauvres diables ! En courant sur ces solitudes blanches où se voyaient seulement des traces de lièvres et de chacals, je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de la Chine, aux grands caravansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus dont les poils sont raides de givre. La neige assourdissait le bruit des pas de nos chevaux. Dans les fondrières leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin frayé. À la porte de la ferme, il y avait un grand chevreuil suspendu et dont la gorge coupée était noire. Nous sommes revenus à la nuit à Scutari. Mon compagnon, avec un grand coup de fouet de poste, frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. La mer était grosse pour passer le Bosphore et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. Du reste, ç’a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n’oublierai ces vieilles montagnes de Bithynie toutes blanches, et la lumière qui les éclairait, si froide et si immobile qu’elle semblait factice ; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant à fond de train sur le pavé, comme un éclair. Puis, au lieu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous nos pieds. Au détour de la route, le comte Kosielski, mon compagnon, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançait de grands coups de fouet, puis, faisant une volte, continuait sa route sans s’arrêter.

j’ai vu les mosquées, le sérail, Sainte-Sophie ; au sérail un nain, le nain du sultan, jouant avec les eunuques blancs à côté de la salle du trône ; le nain habillé d’une manière cossue, à l’européenne, sous-pieds, paletot, chaîne de montre, était hideux. Quant aux eunuques, les noirs, les seuls que j’eusse vus jusqu’à présent, ne m’avaient fait aucun effet. Mais les blancs ! Je ne m’y attendais guère. Ils ressemblent à de vieilles femmes méchantes. Cela vous irrite les nerfs et vous tourmente l’esprit. On se sent pris de curiosités dévorantes, en même temps qu’un sentiment bourgeois vous les fait haïr. Il y a là quelque chose de tellement antinormal, plastiquement parlant, que votre virilité en est choquée. Explique-moi ça. n’importe, ce produit est une des plus drôles de choses qui soient sorties de la main humaine. Que n’aurais-je pas donné en Orient pour me faire l’ami d’un eunuque ! Mais ils sont inabordables. À propos du nain, cher seigneur, il va sans dire qu’il m’a remis en mémoire le gentil Caracoïdès.

l’Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. À Constantinople, la plupart des hommes sont habillés à l’européenne ; on y joue l’opéra ; il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. Dans cent ans d’ici, le harem, envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de lui seul, sous le feuilleton et le vaudeville... bientôt le voile, déjà de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’envolera tout à fait. Le nombre des pèlerins de La Mecque diminue de jour en jour. Les ulémas se grisent comme des suisses. On parle de Voltaire ! Tout craque ici, comme chez nous. Qui vivra s’amusera !

La loi sur la correspondance des particuliers par voie électrique m’a étrangement frappé. C’est pour moi le signe le plus clair d’une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Cela est d’un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins à force de fatigue, à vouloir retenir l’immense nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité va disparaître. La "patrie" sera alors un archéologisme comme la "tribu". Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l’on fait contre l’adultère. On le réduit à la proportion d’un délit.

Ne rêves-tu pas souvent aux ballons ? l’homme de l’avenir aura peut-être des joies immenses. Il voyagera dans les étoiles, avec des pilules d’air dans sa poche. Nous sommes venus, nous autres, ou trop tôt ou trop tard. Nous aurons fait ce qu’il y a de plus difficile et de moins glorieux : la transition. Pour établir quelque chose de durable, il faut une base fixe ; l’avenir nous tourmente et le passé nous retient. Voilà pourquoi le présent nous échappe.

j’ai ri comme un fol aux "fumiers considérés comme engrais". La balle de Caudron, que j’ai revue là, m’a fait plaisir. Les couplets que j’aime le mieux sont ceux de

Caudron suivant les doctrines

De son illustre seigneur,

et surtout celui-ci, qui est infect de lourdeur bourgeoise :

Après six mois de ménage

Lise élargit ses jupons.

Quant aux vers sur "Un bracelet", je n’aime pas le rejet :

La femme d’un agent

De change.

Agent de change est un seul mot, et d’ailleurs il y a là un peu trop d’intention et de chic ; ça me semble trop espagnol et cavalcadour.

Ce que j’aime le mieux, c’est le second quatrain et ce vers :

Donne ton poignet mince, ô ma jeune maîtresse,

qui est svelte, vigoureux et bien cambré. Mais l’idée finale a-t-elle assez de relief ? n’aurait-il pas fallu frapper plus fort dans le dernier vers ?

Envoie-m’en, des vers ; écris-moi de longues lettres, cher vieux compagnon ; parle-moi de la muse d’abord, puis de toi ensuite. Je ne suis plus du tout au courant de tes amours. Aurais-tu le coeur occupé ? Conte-moi donc tout cela.

Que j’aurai de bonheur à revoir ton incomparable balle, ô pauvre vieux ! Comme nous reprendrons nos bons dimanches ! Mais que vais-je faire, une fois rentré ? Je n’en sais rien ; je ne m’en doute pas. j’ai tant pensé à l’avenir que je ne m’en occupe plus. C’est trop fatigant et trop creux. Vois-tu la façon formidable dont je gueulerai Melaenis d’un bout à l’autre ! Serai-je rouge à la fin ! Je crois n’avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche, j’ai bougrement perdu de cheveux. Le voyage m’a culotté la figure. Je n’embellis pas, tant s’en faut ; le jeune homme s’en va. Je ne voudrais pas vieillir davantage.

Je deviens maintenant comme le père Chateaubriand, qui pleurait à tous les enterrements. Le moindre fait me plonge dans des rêveries sans fin. Je m’en vais de pensées en pensées, comme une herbe desséchée sur un fleuve, et qui descend le courant flot à flot.

Non, ne te moque pas de moi de vouloir voir l’Italie. Que les épiciers s’y amusent aussi, tant mieux pour eux. Il y a là-bas de vieux pans de murs, le long desquels je veux aller. j’ai besoin de voir Capri et de regarder couler l’eau du Tibre.

Parle-moi de la Chine longuement et beaucoup. Je suis bien curieux de voir l’enfant. Nous fermerons les rideaux, nous ferons un grand feu, et seuls, les lumières flambant et les vers ronflant, nous fumerons des narguilés, tandis que l’hippogriffe intérieur nous fera voyager sur ses ailes.

Adieu, cher bon vieux ; je t’embrasse. Au printemps prochain, tu me reverras avec les roses. Nous reprendrons nos clairs de lune.

À sa mère. §

Athènes, 24 décembre 1850.

Nous cassepétons de satisfaction d’être à Athènes. Et d’abord il nous semble être au printemps, comparativement à Constantinople qui, dans l’hiver, est une véritable Sibérie. Les vents de la Russie rafraîchis par la mer Noire vous y arrivent de première main. Ici nous retrouvons les myrtes et les oliviers, qui nous rappellent notre bonne Syrie. Et puis les ruines ! les ruines ! Quelles ruines ! Quels hommes que ces Grecs ! Quels artistes ! Nous lisons, nous prenons des notes !

Quant à moi, je suis dans un état olympien, j’aspire l’antique à plein cerveau. La vue du Parthénon est une des choses qui m’ont le plus profondément pénétré de ma vie. On a beau dire, l’Art n’est pas un mensonge. Que les bourgeois soient heureux ! Je ne leur envie pas leur lourde félicité.

Nous sommes restés cinq jours au lazaret du Pirée. Sous prétexte de lazaret, on vous y écorche vif. Nous avons été rincés d’importance sous le rapport de la bourse. Quel infâme brigandage que ces quarantaines ! Comme on est complètement en prison, on vous vend tout au poids de l’or ; et comme il n’y a jamais rien de prêt, il faut l’aller chercher à la ville, et les commissionnaires ne sont pas à bon marché. Il faut payer pour avoir une serviette, un couteau, une table, etc.

j’ai vu hier Canaris. Il avait un chapeau de soie comme un simple mortel, était habillé à l’européenne et couvert d’un manteau noir. C’est un petit homme trapu, grisonnant, le nez un peu écrasé. Il ne sait ni lire ni écrire. Quand il était ministre de la marine, il ne pouvait signer son nom. Il ne connaît rien de tout ce qu’on a écrit en Europe sur lui. Quel renfoncement pour Hugo s’il savait cela, lui qui l’a tant chanté et si bien ! Canaris sait et dit seulement ceci : "Il y a des livres qui parlent de moi en France." Un de ces jours nous devons aller lui faire une visite.

Nous sommes ici pilotés et servis par un très brave homme, le colonel Touret, commandant de la place, ancien philhellène qui a fait la guerre de l’indépendance avec le général Fabvier.

Nous avons eu l’honneur d’exciter l’hilarité et la curiosité de S.M. Amélie, reine de Grèce. Nous nous sommes trouvés, le jour de notre arrivée, sur son passage, comme elle sortait en voiture pour se promener. Tout le monde la saluait, soit en ôtant son chapeau ou son bonnet. Nous, avec nos tarbouchs, nous lui avons fait le salut turc, ce qui lui a semblé si étrange (il n’y a pas du tout de Turcs ici) qu’elle s’est retournée vers sa dame d’honneur en se mettant à rire. Nous lui avons fait dire par le colonel Touret que nous eussions été fort embarrassés de la saluer autrement à cause de nos têtes. Elle a répondu qu’elle s’était pourtant aperçue que nous étions Français. Les Français doivent lui sembler de drôles de corps. n’importe, j’aime mieux être plus drôle encore et ne pas habiter l’ignoble palais où elle loge ! Est-ce laid !

Que dis-tu, en fait d’architecture, de celle du palais de l’ambassade à Constantinople, où l’architecte, ne sachant quel ordre inventer, a inventé celui de la croix de la Légion d’honneur ! Il a décoré des chapiteaux avec de grandes étoiles des braves.

Demain matin, nous partons pour Éleusis ; nous passerons sur le pont du Céphise, où jadis les femmes d’Athènes étaient engueulées, aux mystères, d’une façon si gaillarde !

1851 §

À sa mère. §

Athènes, 26 janvier 1851.

Voici ma dernière lettre d’Athènes probablement ; nous partons dans quelques jours pour le Péloponèse. Je ne sais maintenant comment t’écrire, d’ici à mon arrivée à Naples. Ainsi, pauvre mère, attends-toi à un retard de plusieurs courriers pendant au moins un bon mois. Après quoi tu en recevras régulièrement de Naples jusqu’à ce que toute correspondance cesse ; ce sera l’époque de nos embrassements. Je t’attends à Rome vers la fin de mars. Oh ! viens plus tôt si tu veux, pauvre vieille ; tu seras bien reçue. Quant au départ de Maxime, je te répète qu’il est complètement subordonné à ton arrivée.

Tu parles de souvenirs et de choses passées ; sais-tu aujourd’hui à quoi j’ai pensé ? Au long après-midi d’été que nous avons passé tous les trois dans l’auberge de la mère Leblond, à Pont-Audemer. Comme il faisait chaud ! comme il y avait des mouches ! j’entends encore les grelots des chevaux de roulier qui étaient dans l’arrière-cour pleine de poussière. Je suis comme toi, je n’oublie rien ; je rêve souvent de Déville. Le souvenir de ma pauvre soeur ne me quitte pas. j’ai toujours à son endroit une place vide au coeur et que rien ne comble ; charmante et bonne créature !

On a beau voyager, voir des paysages et des tronçons de colonnes, cela n’égaye pas. On vit dans une torpeur parfumée, dans une sorte d’état somnolent, où il vous passe sous les yeux des changements de décors, et à l’oreille des mélodies subites : bruits du vent, roulement des torrents, clochettes des troupeaux. Mais on n’est pas gai ; on rêvasse trop pour cela. Rien ne dispose plus au silence et à la paresse. Nous passons quelquefois des jours entiers, Maxime et moi, sans éprouver le besoin d’ouvrir la bouche. Après quoi nous faisons le scheik. À cheval, votre esprit trottine d’un pas égal par tous les sentiers de la pensée ; il va remontant dans les souvenirs, s’arrêtant aux carrefours et aux embranchements, foulant les feuilles mortes, passant le nez par-dessus les clôtures. Tout cela mûrit et vieillit, sans parler du physique. Car attends-toi à me retrouver aux trois quarts chauve, avec une mine culottée, beaucoup de barbe et de ventre. Décidément j’enlaidis ; j’en suis affligé. Ah ! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans. Dans onze mois, j’aurai trente ans. C’est l’âge de raison. Je n’en ai guère pourtant.

l’autre jour, nous avons eu à côté de nous, à table, une bande de petits élèves de la marine anglaise de neuf à quatorze ans, qui venaient tranquillement et comme des hommes se foutre une bosse à l’hôtel. Avec leurs uniformes trop grands pour eux, il n’y avait rien d’amusant et de gentil comme cela. Le plus petit, placé à côté de Maxime, et qui n’était pas plus haut que la table, perdait son long nez dans son assiette. Ces messieurs se portaient des toasts avec un sang-froid de lords. Ils fumaient des cigares et buvaient du Marsala. Ma figure les intriguait beaucoup. Ils me prenaient pour un Turc (ce qui est à peu près général partout). Ils ont dit au maître d’hôtel qu’ils étaient bien fâchés de partir le lendemain, que sans cela ils seraient venus me faire une visite pour causer avec moi.

Nous avons fait la connaissance de Mouraddi, celui qui a dernièrement soutenu le siège de Venise avec Manin. Il a été enfermé dans les plombs et s’en est échappé. Ancien philhellène, il a beaucoup connu lord Byron et nous a donné quelques détails intéressants sur lui. C’est un homme curieux à connaître et un crâne citoyen. On fait du reste, en voyage, de bonnes rencontres et je n’aurais jamais cru que l’on y pratiquât autant le monde.

j’ai rapporté, pour le commun des amis, des pipes d’un goût détestable et qui feront beaucoup d’effet. À moins d’y mettre un très grand prix, la curiosité n’a de valeur que comme ayant du caractère. Y compris ce qui nous appartient à tous deux, nous n’en avons pas en tout pour mille francs, et cela remplit plusieurs caisses.

À sa mère. §

Patras, 9 février 1851.

Nous voilà arrivés au terme de notre voyage, chère vieille mère. Dans quatre jours nous nous embarquons pour Brindisi. Là, nous rentrons dans les conditions du tourisme ordinaire. C’est fini quant au vrai voyage. Nous nous ennuyons ici à crever. Patras est un exécrable séjour. La gargote où nous sommes (les autres qui, dit-on, ne valent pas mieux, sont pleines) est atroce. Arrivant jeudi dernier à 10 heures, nous avons eu bien du mal à avoir de quoi manger, et François, notre drogman, a couché, tout trempé qu’il était, sur les marches de l’escalier où, sans mon paletot, il serait crevé de froid. Du reste nous allons bien sous le rapport sanitaire, et le voyage du Péloponèse, qui en cette saison est assez pénible, ne nous a pas fatigués. Il est vrai de dire que je nous crois solides. "Je sons capables", comme disait Joseph, de faire 30 lieues au trot et de recommencer le lendemain.

C’est donc à la fin du mois prochain, pauvre mère tant aimée, que nous nous reverrons. Nous allons compter non plus maintenant par mois, mais par semaines et jours. j’ai peur que tu n’aies froid dans ton voyage. Prends-y bien garde. Crois-en mon expérience et ne te fie nullement à la chaleur des pays chauds. Fais-moi le plaisir, je te le demande en grâce, de te faire faire des ceintures de flanelle. Emporte une chancelière pour tes pieds. Tu gèleras dans la diligence de Paris à Marseille, c’est certain. Munis-toi bien de vêtements chauds, manchon, manteau, etc. Si tu étais raisonnable, tu te ferais cadeau d’une petite pelisse en fourrure. Songe qu’à bord des bateaux à vapeur il n’y a pas de feu. À la fin de mars la saison sera encore fraîche. Crois-moi, bonne vieille mère, je n’exagère rien. Suis mes conseils. La santé en voyage n’est qu’au prix de tous ces soins.

Nous sommes dans un piteux état. Nous n’avons plus de talons à nos chaussettes ; nos chemises sont en lambeaux et nos bottes rapiécées. Avec ma barbe et ma peau de bique raccommodée avec des queues de renard, j’épouvantais les populations du Péloponèse. Je la couperai à Naples, ma splendide barbe qui m’a tour à tour fait prendre pour un pacha et pour un bandit. Tu me reverras comme jadis, menton rasé. Le Péloponèse m’a reculotté la peau. j’ai sur la figure, jusqu’au milieu du front, une plaque de réglisse comme les vieux matelots. Mes cheveux repoussent un peu ; mais d’ici à deux ans j’aurai la calotte complète. Je crois que je suis engraissé.

Tout ce que tu me dis sur l’oubli des absents ne m’étonne nullement. Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse, quand on la considère de près. Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n’y aura tout à l’heure plus rien du tout. Et puis c’est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu compte ! Il est si lassant de porter toujours le même sentiment ! On a besoin de changement, de distractions. C’est là le grand mal. Le coeur, comme l’estomac, veut des nourritures variées. Et d’ailleurs le commun, le chétif, le bête, le mesquin n’ont-ils pas des attractions irrésistibles ? Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière ? Pourquoi la France a-t-elle voulu Louis XVIII après Napoléon ? Ce qu’il y a de plus triste là dedans, c’est de s’apercevoir un jour de l’écroulement d’une ancienne amitié. Grâce à de vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale qui n’existe plus. On se disait : quand j’en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l’appelle ; l’oreille amie n’entend même plus votre langue. d’un homme à un autre homme, d’une femme à une autre femme, d’un coeur à un autre coeur, quels abîmes ! La distance d’un continent à l’autre n’est rien à côté.

Est-ce que j’ai besoin que vous vous jetiez à l’eau si j’y tombe ? ou que vous me défendiez contre des assassins ? Je sais nager, et l’on n’assassine plus. Ce n’est pas de sacrifices que le coeur a faim, mais de confidences. Je vous demande à aimer comme j’aime, à pleurer comme je pleure et pour les mêmes choses, à sentir comme je sens, voilà tout. Il n’y a rien de plus inutile que ces amitiés héroïques qui demandent des circonstances pour se prouver. Le difficile, c’est de trouver quelqu’un qui ne vous agace pas les nerfs dans toutes les occurrences de la vie.

Ne trouves-tu pas, chère vieille, que je deviens diablement moraliste en voyage ? j’ai beaucoup pratiqué l’humanité depuis dix-huit mois. Voyager développe le mépris qu’on a pour elle. Depuis celui qui vous demande du poison pour expédier son papa, jusqu’à la mère qui vous vend sa fille, on en voit de toutes couleurs. Je n’aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. On se dérange pour voir des ruines et des arbres ; mais entre la ruine et l’arbre c’est tout autre chose que l’on rencontre ; et de tout cela, paysages et canailleries, résulte en vous une pitié tranquille et indifférente, sérénité rêveuse qui promène son regard sans l’attacher sur rien (parce que tout vous est égal et qu’on se sent aimer autant les bêtes que les hommes, et les galets de la mer autant que les maisons des villes). Pleine de couchers de soleil, de bruits de flots et de feuillages et de senteurs, de bois et de troupeaux, avec des souvenirs de figures humaines dans toutes les postures et les grimaces du monde, l’âme recueillie sur elle-même sourit silencieusement en sa digestion, comme une bayadère engourdie d’opium.

l’égoïsme aussi se développe raide, à force de voir tant de gens qui vous sont aussi étrangers que le bouquet de lentisques du bord de la route. On ne pense qu’à soi, on ne s’intéresse qu’à soi et l’on donnerait la vie d’un régiment pour s’épargner un rhume. Il y a un proverbe oriental qui dit : "Méfie-toi du hadji (pèlerin)." Ce proverbe est bon. À force d’être hadji, on devient un gredin, à ce que je crois du moins.

Une des plus jolies choses que j’ai vues en Grèce, ce sont les musiciens ambulants. Souvent vous rencontrez dans les villages deux hommes qui vont ensemble. Ils sont couverts de grands manteaux de grosse laine blanche. Les chiens hurlent après eux d’une façon formidable et les poursuivent jusqu’à ce qu’ils se soient réfugiés sous le hangar d’une maison. Coiffés d’une sorte de petit turban noir très large, dont les deux bouts leur pendent sur les oreilles (l’un d’eux repasse sous le menton comme dans les chaperons du moyen âge), vêtus de guenilles, chaussés de sandales de toile, le plus grand souffle dans une vessie et le plus jeune porte au flanc un grand bissac. Après qu’ils ont fait leur collecte, ils s’en vont et les chiens se remettent à aboyer. j’en ai vu qui étaient noirs de boue et de crasse ; et là-dessous des figures charmantes, avec des airs de prince ou de galérien.

d’Athènes à Sparte nous avons eu de la pluie ; de Sparte ici, des torrents et des rivières à passer. Nous les passions à cheval ; quelquefois, le fleuve n’ayant plus de gué, notre cheval y nageait et nous avions de l’eau jusqu’au haut des cuisses. Quant au bagage, on le déchargeait complètement ; nos hommes se mettaient à l’eau et le transbordaient sur leur dos. Le soir nous couchions dans des écuries avec les ânes et les chevaux, enveloppés de nos pelisses, autour d’un grand feu dont la fumée vernissait en noir les poutres du plafond. d’autres fois c’était dans une maison, chez quelque papas grec. La pièce commune, où couchait toute la famille et nous-mêmes, était pleine d’outres de vin, de tas de blé, de fromages secs, d’oignons enfilés à des cordes, etc. Dans un coin, une femme berçait un enfant dans un tronc d’arbre creusé. Ces sortes d’auges servent à la fois de berceau, de pétrin et de vase à faire la lessive. Juge de la quantité de puces qu’il devait y avoir dans de semblables gîtes !

Nous avons eu du beau temps à partir de Sparte. La Messénie est une belle chose, mais rien n’égale la route de Mégare à Corinthe. Le paysage de Sparte est des plus étranges et ne s’efface pas de la tête une fois qu’on l’a vu. Il n’y a pas une seule route en Grèce, pays bien plus sauvage et mille fois plus inconfortable que toutes les Turquies et toutes les Syries. Mais ce qui vaudrait à lui seul tout le voyage, c’est l’Acropole d’Athènes.

À Athènes, nous avons fait une visite à Canaris. Je lui ai promis de lui envoyer les poésies d’Hugo qui le concernent. Il ne savait seulement pas que Hugo existât ! Ô vanité de la gloire !

François, notre drogman, est un ancien renégat fait prisonnier par les turcs dans la guerre d’indépendance. Chemin faisant il nous contait de bonnes histoires de guerre et d’évasion. Nous avons été contents de ce garçon. Je pioche maintenant à faire le derviche hurleur. François, à cheval, me donne des leçons. Maxime en est assommé ; je ne continue pas moins. Un soir, littéralement, j’en avais la poitrine défoncée et, dans la maison où nous couchions, tout le monde était venu à la porte pour voir ce qu’il y avait. Le scheik continue toujours, c’est une forte création que le temps n’entame pas.

Les kiques d’ici sont à côté, ou mieux, au milieu d’un poulailler qui occupe une chambre. On est obligé de se battre avec les dindes pour arriver jusqu’à la lunette. Quelle lunette ! Je crois que le maître de l’hôtel engraisse les volailles avec de la merde ; la cuisine semble l’indiquer.

Nous avons été hier pour prendre un bain turc. On nous a dit qu’on ne chauffait les bains qu’après le carnaval. Cela te donne la mesure de Patras. Tout est à l’avenant. Comme douceur orientale, le bain turc est une chose que je regretterai. Rien ne délasse et ne nettoie comme ça.

À Louis Bouilhet. §

Patras, 10 février 1851.

Merci, bon vieux solide, des deux pièces grecques. Il y avait longtemps que je n’avais reçu quelque chose d’aussi crâne de ta seigneurie. Celle du "Vesper" nous a enthousiasmés avec toutes sortes de "th". Je la trouve irréprochable, si ce n’est peut-être "pâtre nocturne". La coupe :

Toi, tu souris d’espoir derrière les coteaux,
Vesper

est bien heureuse, la seconde strophe surtout.

l’idylle est bonne aussi, quoique de qualité inférieure comme nature essentielle. j’aime ces vers :

l’atelier des sculpteurs est plein de cette histoire...
Sa gorge humide encor de l’écume des eaux...
Phébé qui hait l’hymen et qu’on croit vierge encore...
Ses pieds nus en silence effleuraient la bruyère...
Le jeune Endymion qu’a surpris le soleil

me paraît très profondément grec. En résumé, voilà deux bonnes pièces, la première surtout. Ta pièce au " Vesper" est peut-être une des choses les plus profondément poétiques que tu aies faites. C’est là la poésie comme je l’aime, tranquille et brute comme la nature, sans une seule idée forte et où chaque vers vous ouvre des horizons à faire rêver tout un jour, comme :

Les grands boeufs sont couchés sur les larges pelouses.

Oui, vieux, je ne sais trop t’exprimer ma satisfaction.

Au lieu des tartines que tu m’as envoyées à propos des splendides vignettes de tes pages, j’aurais autant aimé que tu me parlasses de toi. Que deviens-tu ? Que fais-tu ? matériellement, s’entend. Quid de Venere ? Il y a longtemps que tu ne m’as conté tes fredaines de jeune homme. Quant à moi, mes cheveux s’en vont. Tu me reverras avec la calotte ; j’aurai la calvitie de l’homme de bureau, celle du notaire usé, tout ce qu’il y a de plus bête en fait de sénilité précoce. j’en suis attristé. Maxime se moque de moi ; il peut avoir raison. C’est un sentiment féminin, indigne d’un homme et d’un républicain, je le sais. Mais j’éprouve par là le premier symptôme d’une décadence qui m’humilie et que je sens bien. Je grossis, je deviens bedaine et commence à faire vomir. Peut-être que bientôt je vais regretter ma jeunesse et, comme la grand’mère de Béranger, le temps perdu. Où es-tu, chevelure plantureuse de mes dix-huit ans, qui me tombais sur les épaules avec tant d’espérances et d’orgueil !

Oui, je vieillis ; il me semble que je ne peux plus rien faire de bon. j’ai peur de tout en fait de style. Que vais-je écrire à mon retour ? Voilà ce que je me demande sans cesse. j’ai beaucoup songé à ma Nuit de Don Juan, à cheval, ces jours-ci. Mais ça me semble bien commun et bien rabâché ; c’est retomber dans l’éternelle histoire de la religieuse. Pour soutenir le sujet il faudrait un style démesurément fort, sans faiblir d’une ligne. Ajoute à tout cela qu’il pleut, que nous sommes dans une sale gargote à attendre encore plusieurs jours le bateau à vapeur, que mon voyage est fini et que ça m’attriste. Je voudrais retourner en Égypte. Je ne cesse de penser aux Indes. Quel sot imbécile que l’homme, et moi en particulier !

Même après l’Orient, la Grèce est belle. j’ai profondément joui au Parthénon. ça vaut le gothique, on a beau dire, et je crois surtout que c’est plus difficile à comprendre.

Nous avons eu généralement mauvais temps depuis Athènes jusqu’ici. Nous passions les rivières à gué ; souvent nous avions de l’eau jusqu’au derrière, et nos chevaux nageaient sous nous. Le soir nous couchions dans des écuries, autour d’un feu de branches humides, pêle-mêle avec les chevaux et les hommes. Le jour, nous ne rencontrions que des troupeaux de moutons et de chèvres, et les bergers qui les gardaient avaient à la main de grands bâtons recourbés comme des crosses d’évêque. Des chiens au museau noir se ruaient sur nous en aboyant et venaient mordre nos chevaux au jarret, puis au bout de quelque temps s’en retournaient. La Grèce est plus sauvage que le désert ; la misère, la saleté et l’abandon la recouvrent en entier. j’ai passé trois fois par Éleusis. Au bord du golfe de Corinthe, j’ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leur corps et leur chevelure. Le port de Phalère a la forme d’un cirque. C’est bien là qu’arrivaient les galères à proue chargées de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils, jusqu’à la forme des montagnes, qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs.

j’ai vu l’antre de Trophonius où descendit ce bon Apollonius de Tyane qu’autrefois j’ai chanté.

Avoir choisi Delphes pour y mettre la Pythie est un coup de génie. C’est un paysage à terreurs religieuses, vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d’oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.

Nous nous sommes perdus dans les montagnes du Cithéron et avons failli y passer la nuit.

En contemplant le Parnasse, nous avons pensé à l’exaspération que sa vue aurait inspirée à un poète romantique de 1832, et quelle gueulade il lui aurait envoyée.

La route de Mégare à Corinthe est incomparable. Le sentier taillé à même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne, et à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. d’en bas vous monte aux narines l’odeur de la mer ; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine ; il y a sur elle, de place en place, de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert et derrière le golfe s’en vont à l’infini mille découpures des montagnes oblongues, à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scironiennes où se tenait Sciron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine :

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre.

Était-ce couenne, l’antiquité de tous ces braves gens-là ! En a-t-on fait, en dépit de tout, quelque chose de froid et intolérablement nu ! Il n’y a qu’à voir au Parthénon, pourtant, les restes de ce qu’on appelle le type du beau. S’il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et "de plus nature", que je sois pendu ! Dans les tablettes de Phidias, les veines des chevaux sont indiquées jusqu’au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étrangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c’était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tout cas c’était riche.

Le Parthénon est couleur de brique. Dans certains endroits ce sont des tons de bitume et d’encre. Le soleil donne dessus presque constamment ; quelque temps qu’il fasse, ça casse-brille. Sur la corniche démantelée viennent se poser des oiseaux, faucons, corbeaux. Le vent souffle entre les colonnes, les chèvres broutent l’herbe entre les morceaux de marbre blanc cassés et qui roulent sous le pied. çà et là, dans des trous, des tas d’ossements humains, restes de la guerre. De petites ruines turques parmi la grande ruine grecque ; et puis, au loin et toujours, la mer !

Parmi les morceaux de sculpture que l’on a trouvés dans l’Acropole, j’ai surtout remarqué un petit bas-relief représentant une femme qui rattache sa chaussure et un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins, depuis la naissance du cou jusqu’au-dessus du nombril. l’un des seins est voilé, l’autre découvert. Quels tetons ! Nom de Dieu ! quel teton ! Il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l’autre et pesant dans la main. Il y a là des maternités fécondes et des douceurs d’amour à faire mourir. La pluie et le soleil ont rendu jaune blond ce marbre blanc. C’est d’un ton fauve qui le fait ressembler presque à de la chair. C’est si tranquille et si noble ! On dirait qu’il va se gonfler et que les poumons qu’il y a dessous vont s’emplir et respirer. Comme il portait bien sa draperie fine à plis serrés. Comme on se serait roulé là-dessus en pleurant ! Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains ! j’ai senti là devant la beauté de l’expression "stupet acris". Un peu plus j’aurais prié.

À Athènes nous avons fait une visite à Canaris. C’est un gros petit homme trapu, le nez de côté, à cheveux blancs rares, sans crâne. Je lui ai promis de lui envoyer les pièces d’Hugo qui le concernent. Il ne le connaissait pas, même de nom ! Ô vanité de la gloire !

j’ai relu Eschyle. j’en reviens à ma première impression ; ce que j’aime le mieux c’est Agamemnon.

En fait de souvenirs de la Grèce, nous rapportons deux morceaux de marbre de l’Acropole d’Athènes et un du temple d’Apollon Épicureus. j’ai acheté dans un village, sur les bords de l’Alphée, un mouchoir brodé à une paysanne.

l’Eurotas est bordé de lauriers-roses et de peupliers. Le paysan de Sparte est unique et demande quatre pages de description ; ce sera pour plus tard. l’Élide est couverte de chênes. Nous l’avons traversée, pour venir ici, dans notre dernière journée, où nous avons fait en ligne droite sur la carte 22 lieues (15 heures de trot).

Nous avons des balles ravagées, culottées et déguenillées qui sont hautes comme chic. De chocolat, que j’étais en Syrie, je suis devenu brique. j’ai les sourcils presque roux comme un vieux matelot. Je ne m’excite pas à me considérer.

Adieu, vieux.

À sa mère. §

Naples, 9 mars 1851.

Quoiqu’il n’y ait pas de lettre de toi à la poste (peut-être y en a-t-il : c’est une infâme pétaudière, un chenil de gredins), je m’en vais t’écrire comme s’il y en avait, pauvre vieille chérie. Car une de mes lettres n’a qu’à manquer et voilà une bonne femme, j’imagine, qui se figure que je suis tombé malade. Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j’espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t’embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du 9. Par ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte ; ça en vaut la peine.

Naples est vraiment un séjour délicieux, quoique jusqu’à présent nous n’ayons guère joui de ses beautés. Tout notre temps est employé au musée des antiques, qui est inépuisable. La nuit dernière je n’ai pas dormi, tant j’avais la tête pleine de bustes d’impératrices et de bas-reliefs votifs. Nous allons là à 9 heures du matin ; nous en sortons à 3 heures. Le soir se passe à mettre au net nos notes, ou au théâtre. En nous dépêchant bien, nous en avons encore pour une quinzaine de jours. Restera ensuite le Vésuve, Pompéi et les environs.

Aujourd’hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l’heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque !). Il eût été trop tard, nous n’aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nous. Dans quelques jours nous irons à Poestum, ce qui est un petit voyage de trois jours.

Mercredi dernier, mercredi des cendres, le musée était fermé. (d’abord tout est fermé à Naples.) C’est fermé à cause du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu’elle n’est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt ; bientôt ce sera parce qu’il est mort (car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment). Nous avons été à Baïa, nous avons vu le lac Lucrin, l’Averne, les étuves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. Quels hommes ! Nous avons bu du falerne dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à côté du temple de Vénus, dans lequel il y avait une barque à sec.

Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n’est le jour où nous avons été à Baïa. Aujourd’hui pourtant il fait beau soleil. Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l’air très garces. Il n’y a pas que l’air. À la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu’elles vous laissent tranquille. Du reste, belle abondance de monacaille et de curés ; un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville et des mendiants à tous les pavés.

Que le voyageur est un être sot ! j’étudie tous ceux qui viennent au musée. Sur cinq cents il n’y en a pas un que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l’oeil, on fait le tour des galeries au petit trot ; après quoi on ferme le catalogue et tout est dit.

À sa mère. §

Rome, 8 avril 1851.

Rien de nouveau à t’apprendre ; nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefs-d’oeuvre qu’il y a à Rome est quelque chose d’effrayant et d’écrasant. On s’y sent plus petit encore que dans le désert. Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver où se caser.

Je vais écrire à Bouilhet dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort, ce qui m’ennuie. Pauvre garçon, comme il s’amuserait ici ! Comme il humerait les ruines et la campagne ! Car la campagne de Rome est ce qu’il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même, malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n’y est plus ; il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle. j’ai vu l’autre jour une vierge de Murillo dont il y a de quoi devenir fou, comme dirait le père Parain, et avant d’arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.

Une réflexion m’est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci, c’est qu’il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste, qu’un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans jamais y débarquer et y planter son drapeau. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est là la plus ignoble des professions, par la même raison que l’artiste me semble le maître homme des hommes. j’aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. ça durera plus longtemps et c’était peut-être plus difficile. Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins à ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape. Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l’esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu’il récite, est aussi respectable peut-être qu’un cardinal, s’il prie avec conviction, s’il accomplit son oeuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu’il n’a pas pour le réconforter dans ses découragements le spectacle de sa pourpre, ni l’espoir de s’asseoir un jour sur le Saint-Siège.

À Louis Bouilhet. §

Rome, 9 avril 1851.

Je t’ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et du Corydon ; aussi ai-je été fort étonné, dans le petit mot que Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu me demandais mon avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre ; je serais fâché qu’elle fût perdue.

De jour en jour, à Naples et à Rome, depuis que j’y suis, j’attendais et j’attends une lettre de ta seigneurie. Je n’en ai pas eu depuis Athènes, c’est-à-dire depuis janvier dernier. C’est long, cher monsieur. Que deviens-tu donc ? Voilà l’été, pauvre vieux ; au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi, nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes inquiétudes. Tu t’étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras, si tu veux, le cuir de ma selle.

Je deviens fou de désirs "effrénés" (j’écris le mot et je le souligne). Un livre que j’ai lu à Naples sur le Sahara m’a donné envie d’aller au Soudan avec les touaregs qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour voir la chasse aux nègres et aux éléphants. Je rêve bayadères, danses frénétiques et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l’Inde et dans les grands voyages d’Asie. Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. j’ai des besoins d’orgies poétiques. Ce que j’ai vu m’a rendu exigeant.

Le Don Juan avance piano ; de temps à autre, je "couche par écrit" quelques mouvements.

Mais parlons de Rome ; tu t’y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l’avouer, ma première impression a été défavorable. j’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. l’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. j’avais beau me fouetter et chercher ; toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec des grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant que l’antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.

l’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de boeuf à large envergure. ça, c’est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n’en suis pas encore revenu ; j’attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu’ils ont fait du Colisée, les misérables ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. La quantité de chefs-d’oeuvre qu’il y a dans cette ville, c’est étourdissant ! C’est bien la ville des artistes. On peut y passer l’existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel-Ange. C’est du Goethe, du Dante et du Shakespeare fondus dans un art unique ; ça n’a pas de nom et le mot sublime même me paraît mesquin, car il me semble qu’il comporte en soi quelque chose d’aigre et de trop simple.

j’ai vu une Vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle, un Enlèvement d’Europe, de Véronèse, qui m’excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t’en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m’a rendu difficile sur l’art antique. Le Parthénon me gâte l’art romain, qui me paraît à côté mastoc et trivial. Oui, c’est beau, la Grèce !

Ah ! pauvre vieux, comme je t’ai regretté à Pompéi ! Je t’envoie des fleurs que j’y ai cueillies dans un lupanar sur la porte duquel se dressait un phallus. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les semences antiques tombées à terre ont peut-être fécondé le sol. Le soleil casse-brillait sur les murs gris.

j’ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baïa. Ce sont des paradis terrestres ; les empereurs avaient bon goût. Je ne suis fondu en mélancolie par là.

Comme un touriste, je suis monté au haut du Vésuve, ce qui m’a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaune et lie de vin. j’ai été à Poestum. j’ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester... dans les flots. Malgré ma qualité de canotier, j’ai bien cru que c’était mon dernier moment. j’avoue avoir été troublé et même avoir eu paour, grand paour. j’étais à deux doigts de ma perte, comme Rome aux pires temps des guerres puniques.

Naples est charmant par la quantité de femmes qu’il y a. Tout un quartier est garni de putains qui se tiennent sur leur porte ; c’est antique et vrai Suburre. Lorsqu’on passe dans la rue, elles retroussent leurs robes jusqu’aux aisselles et vous montrent leur c... pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. C’est encore ce que j’ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Nous deux Maxime, au bout de la rue, avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré : "Ce pauvre Bouilhet !!!"

C’est à Naples qu’il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles. La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau et le murmure des flots derrière.

Tu verras Maxime dans un mois. Je lui envie la bonne embrassade qu’il te donnera et cette fleur du retour que mon égoïsme aurait voulu t’offrir. "Fleur du retour" est bien Sainte-Beuve.

Je compte être à Venise vers le commencement de juin et m’en fais une fête. Je m’y donnerai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C’est définitivement celle qui m’est la plus sympathique. On dit que ce sont des matérialistes, soit. En tous cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.

Adieu, cher vieux de mon coeur, je t’embrasse.

À Ernest Chevalier. §

Rome, 9 avril 1851.

Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier ; ma mère me l’avait écrit, mais j’ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c’est tout ce que je te souhaite et tout ce qu’on peut souhaiter, il me semble bien. Pauvre vieux, nous sommes loin l’un de l’autre, nous qui vécûmes jadis comme des frères siamois. Nos conditions différentes, toi d’homme marié et établi, et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent. Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j’ai pris, moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m’a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le Garçon, ne me permettant pas de reconnaître qu’il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).

Je ne cache pas que j’ai envie de connaître ta femme et d’embrasser tes moutards à naître. Ce que je te charge de faire aux uns et à l’autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n’a rien qui vous déplaise.

Ah ! oui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l’Hôtel-Dieu, converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu’aujourd’hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à 4 heures du soir et que je t’écrirais ? Qui nous eût dit encore que je serais chauve ? car tu me reverras la tête à peu près dépouillée. Je ressemble par là à Jules César et à une citrouille, car j’ai aussi énormément engraissé en Orient. Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d’être soi-même un bon homme, condition double et effrayante. Quoi qu’il t’advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l’eau, entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui, pour être vieux, n’a pas vieilli. Si l’écorce parfois t’a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c’est que j’ai subi des petites scènes d’intérieur (je parle de l’âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. Il faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches.

Eh bien, oui, j’ai vu l’Orient et je n’en suis pas plus avancé, car j’ai envie d’y retourner. j’ai envie d’aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l’Amérique et d’aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache ; c’est celle-là qu’on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l’esprit et à la bourse que ne peut l’être celle du vin ou du jeu. On s’embête parfois, c’est vrai ; mais on jouit démesurément aussi. La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. La mer Morte m’a aussi fait plus de plaisir que je ne l’aurais supposé d’après son nom "mer Morte ou lac Asphaltite", que je lisais sur les cartes depuis longtemps.

Nous n’avons pu aller en Perse, hélas ! Les massacres d’Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. Nous aurions eu l’imprudence de nous y engager, que nous y serions restés. Nous avons même traversé la Syrie le fusil au poing. Personne n’a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s’est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la fièvre, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. Pendant huit mois consécutifs, nous avons vécu de riz, d’oeufs durs, de notre chasse, c’est-à-dire de tourterelles, et d’eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l’Asie Mineure et à Rhodes, c’est plus confortable sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. Nous avons été bien rincés par les pluies et par les neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d’engueuler Apollon et les neuf muses. Nous avons traversé le Péloponèse dans un rude moment. Souvent, pour passer les fleuves, nous avions de l’eau jusqu’au nombril, et nos chevaux nageaient sous nous. De Patras nous nous sommes embarqués pour Brindisi, et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Calabres. Voilà ! cher vieux, ce que nous avons fait. Quant à l’Égypte, nous sommes remontés au delà de la première cataracte, environ 80 lieues au-dessus du tropique du cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50 degrés de chaleur Réaumur et par temps de Ramsin, autrement dit Simoun, meurtrier en poésie. Nous avons vu partout par là des choses, monsieur, que l’on ne verrait pas à Paris, même en payant. Ô le désert ! Ô le désert !

À quelque jour, quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part de mes impressions de voyage qui, pour être moins blagueuses que celles du sieur Dumas, ne laisseront pas, peut-être, de t’amuser tout autant.

À Louis Bouilhet. §

Rome, 4 mai 1851.

Après-demain je pars de Rome ; et d’une encore ! Je commençais à y bien vivre. On peut s’y faire une atmosphère complètement idéale et vivre à part, dans les tableaux et les marbres. j’en ai dévoré le plus que j’ai pu. Quant à l’antique, on est froissé d’abord de ne pas l’y rencontrer, et il est certain qu’il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Rome ! Je comprends bien la haine que Gibbon s’est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colisée une procession de moines ! Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l’on respire un peu. Mais les belles rues ! Monsieur ! Mais les étrangers ! Mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tous ses Saint-Pierre en mosaïque ! Il y a pour les touristes des magasins pleins de pierres du forum arrangées en presse-papier pour mettre sur les bureaux. On a fait des porte-plume avec les marbres des temples. Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m’a produite Rome.

Quant à la Rome du XVIe siècle, elle est flambante. La quantité des chefs-d’oeuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité. Quels tableaux ! quels tableaux ! j’ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien, à Rome, mais dans quelque rue du peuple. À force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.

j’ai été hier soir à Tibur. j’ai passé devant la place de la villa d’Horace ; il y avait quatorze messieurs et dames, montés sur des ânes.

La campagne est magnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.

j’en suis fâché, mais Saint-Pierre m’ennuie. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. Le vrai antique que j’ai vu fait du tort au faux. On a bâti ça pour le catholicisme, quand il commençait à crever, et rien n’est moins amusant qu’un tombeau neuf. j’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la petite mosquée, avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri.

Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y en a qui étaient vraiment des gens de goût.

Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C’est un art immense, à la Goethe, avec plus de passion. Il me semble que Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. Il y a encore le torse du Vatican, un torse d’homme penché en avant, un dos avec tous ses muscles ! Douze bonnes toiles dans différentes galeries et tout le reste...

Je suis amoureux de la Vierge de Murillo, de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi comme des lanternes dansantes.

Demain j’irai pour toi faire un tour dans Suburre. Mais c’est à Pompéi que je t’ai regretté.

Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera du bien. Tes lettres, en voyage, font partie de mon hygiène.

À Louise Colet. §

Croisset, 26 juillet 1851.

Je vous écris parce que "mon coeur me porte à vous dire quelque bonne parole", pauvre amie. Si je pouvais vous rendre heureuse, je le ferais avec joie ; ce ne serait que justice. l’idée que je vous ai tant fait souffrir m’est à charge ; ne le comprenez-vous pas ? Mais cela ne dépend (et tout le reste n’a dépendu) ni de moi, ni de vous, mais des choses mêmes.

Vous m’avez dû l’autre jour, à Rouen, trouver bien froid. Je l’ai été le moins possible pourtant. j’ai fait tous mes efforts pour être bon ; tendre, non : c’eût été une hypocrisie infâme et comme un outrage à la vérité de votre coeur.

Lisez et ne rêvez pas. Plongez-vous dans de longues études ; il n’y a de continuellement bon que l’habitude d’un travail entêté. Il s’en dégage un opium qui engourdit l’âme. j’ai passé par des ennuis atroces et j’ai tournoyé dans le vide, éperdu d’embêtement. On s’en sauve à force de constance et d’orgueil ; essayez.

Je voudrais que vous fussiez en tel état que nous puissions nous revoir avec calme. j’aime votre société quand elle n’est pas orageuse. Les tempêtes qui plaisent si fort dans la jeunesse ennuient dans l’âge mûr. C’est comme l’équitation : il fut un temps où j’aimais à aller au grand galop ; maintenant je vais au pas et la bride sur le cou. Je deviens très vieux ; toute secousse me gêne, et je n’aime pas plus à sentir qu’à agir.

Vous ne me dites rien de ce qui m’intéresse le plus, vos projets. Vous n’êtes encore fixée à rien ; je le devine. l’avis que je vous avais donné était bon ; il faut toujours, comme disait Phidias dans le temps, avoir un gigot et un aloyau.

Je vous reverrai bientôt à Paris, si vous y êtes. (Vous deviez rester en Angleterre un mois ?) Je serai à Paris à la fin de la semaine prochaine, je présume. j’irai en Angleterre vers la fin du mois d’août ; ma mère désire que je l’y accompagne. Ce dérangement m’ennuie. Enfin !... Si vous y êtes encore, j’irai vous faire une visite. Nous tâcherons d’être contents l’un de l’autre. À Paris, je remettrai chez vous les deux manuscrits que vous m’avez confiés. Je vous rendrai aussi, mais seulement à vous et en main propre, une médaille de bronze que j’ai acceptée jadis par faiblesse et que je ne dois pas garder. C’est la propriété de votre enfant.

Farewell. God bless you, poor child !

Gustave.

À Louise Colet. §

Croisset, vendredi soir.

Je tarderai un peu au rendez-vous que je vous ai donné, chère amie. Des circonstances indépendantes de moi, et que je vous conterai, font que je ne pourrai vous voir qu’à la fin de cette semaine qui vient ; en tous cas, je vous préviendrai dès la veille.

Je vous rapporterai votre manuscrit et le drame de Madeleine. Vous me feriez aussi bien plaisir si vous vouliez reprendre votre médaille. j’espère vous faire entendre raison là-dessus.

Vous me demandez que je vous apporte quelque chose de moi. Je n’ai rien à vous montrer. Voilà plus de deux ans que je n’ai écrit une ligne de français et ce que j’avais écrit, de longtemps avant mon départ, est illisible et non copié. d’ailleurs, dans l’état de dégoût où je suis de moi, ce n’est pas le moment.

À quelque jour, si j’ai dans mon navire une cargaison non avariée et qui en vaille la peine, quelque belle chose rapportée de loin ou trouvée par hasard (qui sait ?), vous serez des premières à la voir ; je vous le promets.

Adieu, à bientôt.

À vous.

G F.

À Louise Colet. §

Croisset, samedi soir.

Ma chère amie, je pars pour Londres jeudi prochain. Je porterai vos lettres et vous écrirai à mon retour ce que j’aurai fait pour vous. Je ne sais en vérité pourquoi j’irai voir Mazzini ; si vous avez une commission pour lui, je m’en acquitterai néanmoins avec plaisir.

j’ai commencé hier au soir mon roman. j’entrevois maintenant des difficultés de style qui m’épouvantent. Ce n’est pas une petite affaire que d’être simple. j’ai peur de tomber dans le Paul de Kock ou de faire du Balzac chateaubrianisé.

j’ai eu mal à la gorge depuis mon retour. Ma vanité prétend que ce n’est pas de fatigue et je crois qu’elle a raison. Et vous ? Comment va ?

Je suis en ce moment très occupé dans une besogne passagère que je vous conterai plus tard.

Adieu, chère Louise, je vous embrasse sur votre col blanc. Un long baiser à vous.

À Louise Colet. §

Londres, dimanche soir (28 septembre 1851).

Chère Louise, votre lettre, datée de mercredi et envoyée à Croisset, était arrivée ici avant moi. Par suite d’un système de voyage absurde adopté par ma mère, nous avons été trois mortels jours à faire le voyage de Rouen à Londres. Enfin, hier au soir samedi, nous sommes arrivés à neuf heures du soir.

Je verrai dès demain matin votre libraire. Je pense, sans savoir pourquoi, qu’il faut d’abord aller chez le sieur Delisy. j’irai ensuite chez l’autre et vous tiendrai exactement au courant de l’affaire, sans m’engager avec aucun d’eux avant de savoir quel est celui des deux qui en offre le plus. Suis-je intelligent en affaire, hein ? C’est l’air du pays qui me pénètre.

Sanitairement parlant, je vais bien. Mon mal de gorge est passé. Mais j’ai tellement perdu l’habitude des voitures, en Orient, que celle de Rouen à Abbeville m’a éreinté.

Quant à ma santé, chère amie, ne craignez pas que je la compromette ici. j’ai des intentions chastes (et sur cette matière l’intention pour moi peut être réputée pour le fait).

j’ai lu la moitié du volume de Diderot. C’est curieux et charmant par parties. Je vous le garderai quelque temps, car mon intention est de prendre des notes dessus.

j’ai revu la Manche et je l’ai traversée bien entendu. La dernière fois que je l’avais vue, c’était à Trouville, en revenant de Bretagne, il y a quatre ans. Quoique j’aie passé les meilleurs moments de ma jeunesse à humer son odeur et à dormir sur ses galets, je garde tout mon amour à la Méditerranée. j’aime la couleur avant tout et le calme, n’en déplaise aux gens poétiques qui préfèrent la tempête.

Nous venons de faire une promenade au cimetière de High-Gate. Quel abus d’architecture égyptienne et étrusque ! Comme c’est propre et rangé ! Ces gens-là ont l’air d’être morts en gants blancs. Je déteste les jardinets autour des tombeaux, avec des plates-bandes ratissées et des fleurs épanouies. Cette antithèse m’a toujours semblé de basse littérature. En fait de cimetières, j’aime ceux qui sont dégradés, ravagés, en ruines, pleins de ronces, avec des herbes hautes et quelque vache échappée du clos voisin qui vient brouter là tranquillement. Avouez que ça vaut mieux qu’un policeman en uniforme ! Est-ce bête, l’ordre ! c’est-à-dire le désordre, car c’est presque toujours ainsi qu’il se nomme.

Adieu, chère amie, je t’embrasse sur les deux joues et sous le menton à la plus grasse place blanche.

À toi. G. F.

P-S. – Envoyez-moi ce que vous voudrez pour Mazzini ; je le lui porterai.

À Louise Colet. §

Londres, mardi.

j’ai été hier chez M. Delisy qui a lu votre lettre et m’a renvoyé à M. Sams dépositaire du manuscrit.

M. Delisy m’a dit que la saison était mauvaise, toute la nobility étant à la campagne.

Quant à M. Sams, il est à Paris, hôtel de Lille et d’Albion, rue St-Honoré, et ne reviendra à Londres que dans un mois. Allez donc le trouver et tâchez d’en obtenir quelque chose.

Je suis fâché, chère amie, de n’avoir pu faire rien de mieux pour vous, mais vous voyez que j’y ai mis toute la célérité possible.

Adieu, nous partons pour l’exposition. Quel atroce brouillard !

Je vous embrasse.

À vous.

À Maxime Du Camp. §

[Croisset] ce mardi, 21 octobre 1851.

Il me tarde bien que tu sois ici et que nous puissions causer un peu longuement et serré, afin que je prenne une décision quelconque. Dimanche dernier, avec Bouilhet, nous avons lu des fragments de Saint Antoine : Apollonius de Tyane, quelques dieux, et la seconde moitié de la seconde partie, c’est-à-dire la courtisane, Thamar, Nabuchodonosor, le Sphinx, la Chimère et tous les animaux. Ce serait bien difficile de publier des fragments ; tu verras. Il y a de fort belles choses ; mais, mais, mais ! ça ne satisfait pas en soi, et le mot "drôle" sera, je crois, la conclusion des plus indulgents, voire des plus intelligents. Il est vrai que j’aurai pour moi beaucoup de braves gens qui n’y comprendront goutte et qui admireront de peur que le voisin n’y entende davantage. l’objection de Bouilhet à la publication est que j’ai mis là tous mes défauts et quelques-unes de mes qualités. Selon lui, ça me calomnie. Dimanche prochain nous lirons tous les dieux ; peut-être est-ce ce qui ferait le mieux un ensemble. Pas plus là-dessus que sur la question principale, je n’ai d’opinion à moi. Je ne sais que penser. Je suis comme l’âne de Buridan. On ne m’a pas jusqu’à présent accusé de manquer d’individualisme et de ne pas sentir mon petit moi. Eh bien ! voilà que, dans la question la plus importante peut-être d’une vie d’artiste, j’en manque complètement, je m’annule, je me fonds, et sans efforts, hélas ! car je fais tout ce que je peux pour avoir un avis quelconque, et j’en suis dénué autant que possible. Les objections pour et contre me paraissent également bonnes. Je me déciderais à pile ou face et je n’aurais pas regret du choix, quel qu’il fût.

Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde, parce qu’on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. Je n’en sens ni le besoin ni l’envie. Et ne crois-tu pas qu’il ne faut faire que ce à quoi le coeur vous pousse ? le poltron qui va sur le terrain, poussé par ses amis qui lui disent : "Il le faut !" et qui n’en a pas envie du tout, qui trouve que c’est très bête, est, au fond, beaucoup plus misérable que le franc poltron qui avale l’insulte et reste tranquillement chez lui. Oui, encore une fois, ce qui me révolte c’est que ça n’est pas de moi, que c’est l’idée d’un autre, des autres, preuve peut-être que j’ai tort. Et puis, regardons plus loin : si je publie, ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. j’irai vivre à Paris pendant l’hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui me révolteront et qui d’avance me font pitié. Eh bien ! Suis-je propre à tout cela, moi ? Tu sais bien que je suis l’homme des ardeurs et des défaillances. Si tu savais tous les invisibles filets d’inaction qui entourent mon corps et tous les brouillards qui me flottent dans la cervelle ! j’éprouve souvent une fatigue à périr d’ennui lorsqu’il faut faire n’importe quoi, et c’est à travers de grands efforts que je finis par saisir l’idée la plus nette. Ma jeunesse m’a trempé dans je ne sais quel opium d’embêtement pour le reste de mes jours. j’ai la vie en haine. Le mot est parti, qu’il reste ! Oui, la vie, et tout ce qui me rappelle qu’il la faut subir. C’est un supplice de manger, de m’habiller, d’être debout. j’ai traîné cela partout, en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage. Nature nette et précise, tu t’es souvent révolté contre ces normandismes indéfinis que j’étais si maladroit à excuser et tu ne m’as pas épargné les reproches !

Crois-tu que j’aie vécu jusqu’à trente ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d’un parti pris et sans qu’il y ait eu consultation préalable ? Pourquoi n’ai-je pas eu des maîtresses ? Pourquoi prêchai-je la chasteté ? Pourquoi suis-je resté dans ce marais de la province ? Crois-tu que je serais sans vigueur et que je ne serais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas ? Mais oui, ça m’amuserait assez. Considère-moi et dis-moi si c’est possible. Le ciel ne m’a pas plus destiné à tout cela qu’à être beau valseur. Peu d’hommes ont eu moins de femmes que moi. C’est la punition de cette beauté plastique qu’admire Théo, et si je reste inédit, ce sera le châtiment de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie ? Si je répugne au mouvement, c’est que peut-être je ne sais pas marcher. Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, violences, excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait ? Un jour j’accoucherais peut-être d’une oeuvre qui serait mienne, au moins.

j’admets que je publie. Y résisterai-je ? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serais pas devenu un crétin ? j’aurais donc un autre but que l’art même ? Seul, il m’a suffi jusqu’à présent et, s’il me faut quelque chose de plus, c’est que je baisse ; et si ce quelque chose d’accessoire me fait plaisir, c’est que je suis baissé. La peur que ce ne soit le démon de l’orgueil qui parle m’empêche de dire tout de suite : non, mille fois non ! Comme le colimaçon qui a peur de se salir sur le sable ou d’être écrasé sous les pieds, je rentre dans ma coquille. Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute espèce d’action, mais il faut que ça dure peu et qu’il y ait plaisir. Si j’ai la force, je n’ai pas la patience, et c’est la patience qui est tout. Saltimbanque, j’aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené en les portant au bout du poing. Cet esprit d’audace et de souplesse déguisées, de savoir-vivre, qu’il faut, l’art de la conduite, tout cela m’est lettre close, et je ferais de grandes sottises. Dans ta dernière nouvelle, tu as supprimé deux passages que tu considérais comme scabreux ; c’est une concession humiliante qui m’a irrité contre toi. Je ne suis pas certain de ne pas t’en vouloir encore, et il est possible que je ne te pardonne jamais.

La Muse me reproche "le cotillon de ma mère". j’ai suivi ce cotillon à Londres et il m’accompagnerait bien à Paris. Oh ! si tu me débarrassais de mon beau-frère et de..., combien je sentirais peu le voisinage de ce cotillon ! Hier j’ai parlé longuement de tout cela avec ma mère. Elle est comme moi, elle n’a pas d’avis. Son dernier mot a été : "Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le. "Me voilà bien avancé ! Au reste, je te donne tout ce qui précède comme un thème à méditation. Seulement médite et considère-moi tout entier. Malgré ma phrase de l’Éducation sentimentale : "Dans les confidences les plus intimes, il y a toujours quelque chose que l’on ne dit pas", je t’ai tout dit, autant qu’un homme peut être de bonne foi avec lui-même. Il me semble que je le suis. Je t’expose mes entrailles. Je me fie à toi, je ferai ce que tu voudras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé. Je ne me doutais guère, quand j’ai commencé ma lettre, que j’allais te dire tout cela. ça est venu ; que ça parte. Nos prochaines causeries en seront peut-être simplifiées. Adieu, je t’embrasse avec un tas de sentiments.

À Louise Colet. §

[Croisset] nuit de jeudi, 1 heure [fin octobre 1851].

Pauvre enfant ! Vous ne voudrez donc jamais comprendre les choses comme elles sont dites ? Cette parole, qui vous semble si dure, n’a pourtant pas besoin d’excuses ni de commentaires et, si elle est amère, ce ne peut être que pour moi. Oui, je voudrais que vous ne m’aimiez pas et que vous ne m’eussiez jamais connu et, en cela, je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme je voudrais n’être pas aimé de ma mère, ne pas l’aimer, ni elle ni personne au monde, je voudrais qu’il n’y eût rien qui partît de mon coeur pour aller aux autres, et rien qui partît du coeur des autres pour venir au mien. Plus on vit, plus on souffre. Pour remédier à l’existence, n’a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires, et l’opium, et le tabac, et les liqueurs fortes, et l’éther ? Béni celui qui a trouvé le chloroforme. Les médecins objectent qu’on en peut mourir. C’est bien de cela qu’il s’agit ! C’est que vous n’avez pas suffisamment la haine de la vie et de tout ce qui se (sic) rattache. Vous me comprendriez mieux si vous étiez dans ma peau et, à la place d’une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d’attendri et de généreux, il me semble. Vous me croyez méchant, ou égoïste pour le moins, ne songeant qu’à moi, n’aimant que moi. Pas plus que les autres, allez ; moins peut-être, s’il était permis de faire son éloge. Vous m’accorderez toutefois le mérite d’être vrai. Je sens peut-être plus que je ne dis, car j’ai relégué toute emphase dans mon style ; elle s’y tient et n’en bouge pas. Chacun ne peut faire que dans sa mesure. Ce n’est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s’évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doutes du dedans et du dehors, ce n’est pas celui-là qu’il fallait aimer. Je vous aime comme je peux ; mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu !À qui la faute ? Au hasard ! À cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses plus grand désagrément des parties. On ne se rencontre qu’en se heurtant et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l’autre qui ramasse les siennes. Il y a de bons jours cependant, des minutes douces. j’aime votre compagnie, j’aime votre corps, oui ton corps, pauvre Louise, quand, appuyé sur mon bras gauche, il se renverse la tête en arrière et que je te baise sur le cou. Ne pleure plus, ne pense ni au passé ni à l’avenir, mais à aujourd’hui. "qu’est-ce que ton devoir ? l’exigence de chaque jour", a dit Goethe. Subis-la cette exigence, et tu auras le coeur tranquille.

Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide) ; alors tu ne verras plus rien que l’éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard ; qu’importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.

Je me tourmente, je me gratte. Mon roman a du mal à se mettre en train. j’ai des abcès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant ! Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup. j’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte, avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde. j’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres. j’espère dans une quinzaine être enrayé ; mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi que j’en ouvre des yeux ébahis.

Mon rhume touche à sa décadence ; ça va bien. Au milieu du mois prochain, j’irai à Paris passer deux ou trois jours. Travaille, pense à moi, pas trop en noir et, si mon image te revient, qu’elle t’amène des souvenirs gais. Il faut rire quand même. Vive la joie ! Adieu. Encore un baiser. Le protégé de Mme Sand aura prochainement un article dans le Journal de Rouen.

À Louise Colet. §

[Croisset, début novembre 1851. Lundi soir.

j’aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m’a ému, pauvre chère femme. Mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu’il faut que je me secoue vertement pour vous dire merci d’avoir lu si vite Melaenis. j’ai embrassé de votre part l’auteur qui a été touché de cette sympathie. Vous êtes la première du public qui l’applaudissiez. Eh bien, qu’en dites-vous ? n’est-ce pas que c’est assez crânement tourné ? Je ne puis juger de sang-froid cette oeuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j’ai beaucoup contribué moi-même. j’y suis pour trop pour qu’elle me soit étrangère. Pendant trois ans ç’a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers. Je crois qu’on peut dire que ça promet un poète de haute futaie. Nous étions, il y a quelques années, en province, une pléiade de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure. Nous tournions entre la folie et le suicide. Il y en a qui se sont tués, d’autres qui sont morts dans leur lit, un qui s’est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l’ennui. C’était beau ! Il n’en reste plus rien que nous deux Bouilhet, qui sommes tant changés. Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue qui poussait à l’ombre dans la retraite, comme des champignons gonflés d’ennui.

Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère Louise, est dans ce passé de ma vie interne que personne ne connaît. Le seul confident qu’elle ait eu est enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village, à quatre lieues d’ici. C’est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j’ai connu Maxime. j’avais vingt ans, j’étais un homme et tout à fait. Il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais nettement faire comprendre. Melaenis, en résumé, est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la solitude ; c’est l’assouvissance d’un tas d’appétits qui nous ravageaient le coeur. Vous avez raison de dire que je n’en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même.

Aujourd’hui, je me sens noyé dans des flots d’amertume. l’arrivée des exemplaires de Melaenis m’a fait un effet de tristesse. Nous avons passé hier tout notre après-midi sombres comme la plaque de la cheminée. Ça nous causait une impression de prostitution, d’abandon, d’adieu ; comprenez-vous ? Quand j’ai reçu, au contraire, il y a quatre ans, le volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages.

d’où vient cette glace de maintenant, impression si différente de l’autre ? Je vous assure que tout cela ne m’excite nullement et que j’ai grande envie de devenir phoque, comme vous dites.

Je me demande à quoi bon aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent ; c’est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites affaires qui d’avance me font hausser les épaules de pitié. Il est beau d’être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. Il doit y avoir de délirants orgueils à sentir qu’on pèse sur l’humanité de tout le poids de son idée. Mais il faut, pour cela, avoir quelque chose à dire. Or je vous avouerai qu’il me semble que je n’ai rien que n’aient les autres, ou qui n’ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l’être mieux. Dans cette vie que vous me prêchez, j’y perdrais le peu que j’ai ; je prendrais les passions de la foule pour lui plaire et je descendrais à son niveau. Autant rester au coin de son feu, à faire de l’Art pour soi tout seul, comme on joue aux quilles. l’Art, au bout du compte, n’est peut-être pas plus sérieux que le jeu de quilles. Tout n’est peut-être qu’une immense blague ; j’en ai peur, et quand nous serons de l’autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d’apprendre que le mot du rébus était si simple. Au milieu de tout cela j’avance péniblement dans mon livre. Je gâche un papier considérable. Que de ratures ! La phrase est bien lente à venir. Quel diable de style ai-je pris ! Honnis soient les sujets simples ! Si vous saviez combien je m’y torture, vous auriez pitié de moi. m’en voilà bâté pour une grande année au moins.

Quand je serai en route j’aurai du plaisir ; mais c’est difficile. j’ai recommencé aussi un peu de grec et de Shakespeare.

j’oubliais de vous dire que l’institutrice dévote est arrivée depuis 10 jours. Son physique ne m’impressionne pas. Je n’ai jamais été moins vénérien.

Adieu, je t’embrasse, pauvre femme aimée. C’est bien grossier d’écrire une lettre de quatre pages pour ne parler que de soi ; c’est qu’en vérité, c’était déjà beaucoup. Deux longs baisers.

À bientôt.

À Louise Colet. §

[Rouen, 11 novembre 1851. Mardi soir.

Je ne me suis jamais piqué, ma chère, d’être un homme de goût ni de jolies manières ; la prétention eût été trop vaniteuse. Vous n’avez pas besoin de me le rappeler. Que votre cousine ait l’intelligence des choses du coeur, tant mieux pour elle. Je n’ai pas même, moi, celle de l’esprit. Chacun fait ce qu’il peut. Voyons, point d’aigreurs entre nous. Que diable voulez-vous que je vous écrive que vous ne sachiez aussi bien que moi ? Je ne peux vous donner aucune nouvelle ni du monde que je ne vois pas, ni de moi qui ne change, et comme je trouve en outre, pareillement à vous, qu’il faut garder ses douleurs pour soi sans en fatiguer les autres, et que je pense que j’ai fait un peu abus de ce chapitre vis-à-vis de vous, je n’ai donc rien de mieux à faire que de ne rien faire, c’est-à-dire me taire. Si vous saviez dans quelle plate monotonie je vis, vous vous étonneriez même que je m’aperçoive encore de la différence de l’hiver à l’été et du jour à la nuit.

Quoi qu’il en soit j’aurai de quoi causer avec vous quand je vous verrai la semaine prochaine. Comme on dit vulgairement, je vous apprendrai du nouveau, et qui sait quand nous nous reverrons après ?

Il s’accomplit en ce moment en moi quelque chose de solennel. Je suis à une époque critique. Voilà que je vais avoir trente ans ; il faut se décider et n’y plus revenir. Je vous préviens que j’aurais mieux aimé vous faire part de tout cela par correspondance ; ce m’eût été plus commode, mais trop long !

Vous me verrez lundi au soir vers 8 ou 9 heures à peu près. Je passerai encore avec vous une autre soirée et je repartirai le lendemain, car je ne verrai personne à Paris. qu’ai-je à y voir, si ce n’est vous ?

Adieu, mes lambeaux vous embrassent. Votre infirmité !

À Louise Colet. §

[Paris. Samedi, 1 heure du matin.

Bouilhet vient d’arriver à 5 h ce soir. Nous irons demain chez vous vers 9 ou 10 h du soir, quelque empêtrés que nous puissions être ailleurs.

Nous devons dîner tous quatre avec Gautier, mais nous nous séparerons de bonne heure et serons chez vous, je l’espère, encore assez à temps pour causer un instant. À vous.

À Louise Colet. §

Samedi, 8 heures.

j’ai reçu tantôt un rendez-vous de Duplan (pour la Revue des Deux-Mondes) m’indiquant ce soir même à 8 h et demie.

Je ne puis, par conséquent, t’aller voir, chère amie. À demain donc. Je viendrai de bonne heure, vers 4 ou 5 heures et resterai jusqu’au soir.

Le souvenir d’hier ne sera pas des plus mauvais.

Travaille bien ce soir ; que La Muse me remplace et te serre aussi fort.

Adieu, à demain.

À toi.

À Louise Colet. §

Dimanche matin.

Je suis pris pour ce soir, chère Muse, et ne viendrai pas chez vous. Gautier m’a fort invité à venir entendre chez lui la Martinez dont je vous ai sans doute déjà parlé. C’est assez curieux pour ne pas manquer l’occasion. Mais à lundi ; je viendrai de bonne heure et de bonheur (ah il est joli !). À vous. G. F.

À Louise Colet. §

midi.

Reçois toutes les félicitations pour l’héritage. j’en suis bien content. Surtout, quand tu auras reçu l’argent, ne t’avise pas de payer tes dettes et ne dis la chose à personne.

Ci-joint la Revue et un mot de Bouilhet que je garde depuis cinq ou six jours ! Il était inclus dans une lettre adressée à moi et j’oubliais toujours de le prendre.

Je n’irai pas dîner à 6 heures parce que je dîne chez le charmant beau-frère. j’ai accepté hier au soir. Il faut en passer par là. Ce n’est pas pour mon plaisir. Mais à 8 heures je serai chez toi.

Adieu, je t’embrasse.

À Louise Colet. §

Mercredi midi. [17 décembre 1851.

Il fait un froid atroce. Je ne pourrai vous voir que vers 3 h et demie pour vous quitter à 5 h et demie. Je reste chez moi et je viendrai vous voir demain au soir de bonne heure.

Sacré nom de Dieu ! l’héritage ! Faites-moi penser à vous en parler ; il y a peut-être quelque chose à faire néanmoins.

"Le paradis en ce monde se trouve sur le dos des chevaux, dans le fouillement des livres ou entre les deux seins d’une femme !" (Poésie arabe contemporaine). n’est-ce pas que c’est très joli cela ?

Je lis en ce moment un livre de Daumas, sur les chevaux du Sahara, qui m’intéresse énormément. Pauvre Orient, comme j’y pense ! j’ai un désir incessant et permanent de voyage. Cet affreux froid l’augmente. Je voudrais vivre aux bougies, ou mieux aux lanternes chinoises, dans un appartement chauffé à 30 degrés, sur des tapis peints comme des parterres... par le temps qui court, où se réfugier, si ce n’est en ses rêves ?

Adieu, chère bonne femme aimée, à demain. Tenez-vous les pieds chauds et le coeur tranquille.

À toi.

À Louise Colet. §

[Paris, 31 décembre 1851. Mercredi 2 heures.

Je n’irai pas vous voir ce soir, et je ne sais encore si j’irai chez Du Camp. Je lui avais donné rendez-vous hier et j’y ai manqué. À quoi bon porter chez les amis les fosses-Domange intérieures dont l’exhalaison vous asphyxie vous-même ? Je vais mettre le bouchon dessus et vous ne sentirez plus rien. Pardon, excusez-moi. j’ai eu le tort de penser tout haut, seul, un instant, deux soirs de suite. Je vous jure par Dieu que vous n’aurez plus à me reprocher de telles incongruités. Je serai gentil, aimable, charmant et faux à faire vomir ; mais je serai convenable. Je veux devenir un homme tout à fait bien.

La tête vous tournait donc quand je vous menais par la main au bord du balcon ? j’y vis penché, moi, et sans balustrade. Ou du moins, à force d’avoir les coudes appuyés dessus, voilà qu’elle se descelle petit à petit et que je la sens trembler.

Vous vous êtes blessée des choses secrètes de mon coeur. Pourquoi le vouliez-vous, ce coeur ? Quand je couchais sur la natte du juif ou du fellah, j’étais dévoré de poux et de puces ; mais je ne me plaignais pas à mon hôte de ce qu’il m’avait donné la vermine. n’avez-vous donc pas compris quelle immense amitié il fallait que j’eusse pour vous pour me permettre de vous dire tout cela, pour me montrer à vous si nu, si déshabillé, si faible, vous qui m’accusez d’orgueil ? Ce n’était guère en avoir, avouez-le.

Fermons là ce chapitre et n’en parlons plus. Le son de ces cuivres vous fait saigner les oreilles ; j’y mettrai une sourdine, ou vous jouerai de la flûte.

Un mot d’explication et ce sera tout ! j’aime à user les choses. Or tout s’use ; je n’ai pas eu un sentiment que je n’aie essayé d’en finir avec lui. Quand je suis quelque part, je tâche d’être ailleurs. Quand je vois un terme quelconque, j’y cours tête baissée. Arrivé au terme, je bâille. C’est pour cela que lorsqu’il m’arrive de m’embêter, je m’enfonce encore plus dans l’embêtement. Quand quelque chose me démange, je me gratte jusqu’au sang et je suce mes ongles rouges. Se distraire d’une chose, c’est vouloir que la chose revienne. Il faut que cette chose se distraie de nous au contraire, qu’elle s’écarte de notre être naturellement.

Je suis un rustre de me plaindre devant vous. Mais est-ce que je me plains ? Enfin, c’est fini, n, i, ni ; n’en parlons plus.

Vous avez dû recevoir une petite lampe hier au soir. Je viendrai demain soit dans la journée ou le soir, mais plus probablement le soir, avec un visage gai, un esprit gai, un costume gai, tout à neuf, comme il convient pour la solennité du jour.

À vous qui m’aimez comme un arbre aime le vent ; à vous pour qui j’ai dans le coeur quelque chose de long et de doux, quelque chose d’ému et de reconnaissant qui ne périra pas ; à toi, pauvre femme que je fais tant pleurer et que je voudrais tant faire sourire, bonne âme qui pansez le lépreux, quoique la lèpre n’ait pas besoin d’être pansée et que le lépreux s’en fâche parfois, je te souhaite tout ce que je n’ai pas, la sérénité d’esprit, la foi en soi et tout ce qui fait qu’on est content de vivre. Je te souhaite l’ébranchage de toutes les épines de la vie et des allées sablées à marcher, bordées de fleurs, avec des bruits de ruisseau, des roucoulements de colombes dans les branches et de grands vols d’aigles dans les nuages.

Il ne faut désespérer de rien. Il y a trois ans, l’an 1849, à minuit, je pensais à la Chine et l’an 1850, à minuit, j’étais sur le Nil. C’était sur la route. C’était un à peu près, c’était autre chose. Enfin, qui sait ? n’espérons pas, mais attendons.

Adieu, à demain.

1852 §

À Louise Colet. §

1 heure du matin. [1852].

La Banque que j’avais projetée échoue ; mon compte fait et ma place payée il me restera 3 francs. Il m’en aurait fallu au moins une dizaine. j’en suis vexé. Enfin !... c’eût été de l’argent agréablement jeté par la fenêtre ! et j’en ai tant jeté sottement.

Adieu, pauvre coeur, adieu. j’ai entendu tout à l’heure le bruit de tes deux portes se refermer. Demain soir je serai là-bas ; je ne sortirai plus de chez toi comme tous ces jours-ci. Quand tu liras ce billet je serai déjà rentré dans ma longue vie habituelle.

Adieu, ne te décourage pas. Grandis de plus en plus. l’orgueil est un dur consolateur, mais il console.

Adieu encore, je t’embrasse de tous mes membres et de toute mon âme.

À Parain. §

[Croisset, janvier 1852].

Eh bien ! vieux père Parain, vous ne venez donc pas ? Savez-vous que ma cheminée s’embête de ne plus vous avoir à cracher dans ses cendres ? n’est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons ? Dépêchez-vous, mon vieux compagnon ; maman s’ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle n’a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lui serez fort utile. Quant à moi, vous savez si votre présence m’est agréable ; elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La maison est pleine d’humidité au rez-de-chaussée. Les murs suent comme un homme qui a trop chaud. On a été obligé de faire du feu partout. Maman s’est décidée à démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas être un petite affaire quand vous serez revenu.

Tout le temps que nous avons été à Paris, Liline a été mauvaise comme le diable. j’avais conseillé de la renvoyer à Olympe pour la duire un peu ; mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.

Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise ; je ne la connais pas encore.

Je me suis trouvé, comme vous savez, à Paris, lors du coup d’État. j’ai manqué d’être assommé plusieurs fois, sans préjudice des autres où j’ai manqué d’être sabré, fusillé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de toutes les manières. Mais aussi j’ai parfaitement vu : c’était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m’envoyer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n’ai pas été volé ; c’était coquet.

Le poème du sieur Bouilhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d’aplomb dans la gent de lettres. l’année prochaine il s’en ira à Paris et me plantera là, ce dont je l’approuve, mais ce qui ne m’égaye pas quand j’y pense.

Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros. Les beaux temps de Saint Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage !

À Louise Colet. §

Mercredi, 1 heure. [14 janvier 1852].

Je suis d’une tristesse de cadavre, d’un embêtement démesuré. Ma sacrée Bovary me tourmente et m’assomme. Bouilhet m’a fait, dimanche dernier, des objections sur un de mes caractères et sur le plan, auxquelles je ne peux rien ; et quoiqu’il y ait, dans ce qu’il m’a dit, du vrai, je sens pourtant que le contraire est vrai aussi. Ah ! je suis bien las et bien découragé ! Tu m’appelles Maître. Quel triste Maître !

Non, tout cela n’a pas été assez creusé peut-être, car ces distinctions de la pensée et du style sont un sophisme. Tout dépend de la conception. Tant pis ! Je vais continuer, et le plus vite possible, afin de faire un ensemble. Il y a des moments où tout cela me donne envie de crever. Ah ! je les aurai connues les affres de l’Art.

Enfin, je m’en vais secouer un peu ce manteau d’angoisses qui m’accable et te répondre. Ma lettre ne sera pas longue. Je profite d’une occasion pour Rouen, afin que tu aies ceci demain matin, à ton réveil.

j’ai reçu Les Fantômes. La première partie est bonne, mais la dernière est plus faible. j’aurais voulu quelque chose de plus roide. Si tu n’en es pas pressée, ce sera une autre fois que je te la renverrai avec des remarques.

1. – Il faut mettre perce dans le vers de squelette. Ailleurs, au lieu de ses os perçaient (creusaient est complètement faux), c’est l’idée de on voyait ses os sous...

Plomber, dans le sens que tu lui donnes, ne s’emploie, selon le dictionnaire de l’académie, qu’au participe passé. teint plombé, pour dire livide, c’est-à-dire vert et non couleur de plomb. Sois sûre que ce n’est pas pur de dire : le soleil plombait ses cheveux.

2. – Oui, mais il me semble qu’il y avait un autre mot que contour et qui valait mieux ?

4. – C’est l’idée même que je trouvais trop chargée et exclusive. "Vont languir seules", parce que les jeunes gens sont partis, est trop cru ; j’aimerais mieux que le sentiment fût plus général, qu’elles fussent tristes du départ des conscrits, par plus de sentiments que celui seulement de l’apitoyement d’amour.

5. – Sur le manuscrit mets-nous ces variantes, la 2e en note et la première dans le texte même.

7. – Parmi est peut-être prétentieux et il arrête.

Pourquoi (au risque de la césure passée) ne pas trouver un verbe plus long que ployé et alors tu mettrais par.

8. – Mets feu ranimé de tes cendres tu sors ou ravivé peut-être ? il faut voir tout le couplet.

11. – On va l’interrogeant est fort lourd ; et puis on ne va pas l’interrogeant, on l’interroge tout simplement et très brutalement. d’ailleurs c’est inutile si tu pouvais suivre l’idée jusqu’au bout du vers et mettre argent.

12. – Débris aimés ne vaut rien. j’aime mieux fantômes. Tu peux mettre aussi ombres, mais tu l’as, je crois, plus bas. Ce qui excuserait débris, ce serait poussière que tu as plus bas ?

13. – Tant pis, en présence n’est pas heureux. Il se présente n’est pas heureux, quoique ce soit l’idée. C’est il s’en va, il se traîne...

qu’empreint la mort sous son râle étouffant. Ce vers-là n’est pas bon, mais restes-y (et je te ferai observer, en passant, chère Muse, que souvent tu changes plus que tu ne corriges). Empreint est mauvais ; c’est qu’y fixe et puis sur nous. l’idée est : erre un calme sourire que la mort balance, fait flotter sur son visage. Si tu parles du râle cela contrariera, comme idée, celle du sourire. On ne peut matériellement sourire quand on râle. Ce sont deux gestes de figure opposés. Simplifie ton idée et tu en viendras à bout facilement.

Ses cris aigus dispersés dans la nuit. Il faut à toute force un singulier, son cri. Dispersés est bien mou.

Voici comme je ferais :

Puis tout se tait, les champs deviennent pâles
Et l’on n’entend que le Rhône qui fuit
Et le coucou jetant par intervalles,
Son cri sonore au milieu de la nuit (?)

Va maintenant et sois sûre que ta Paysanne est faite.

Adieu, mon pauvre cher coeur. Moi je suis bien accablé ; ma tête pèse 300 livres. Voilà plusieurs jours que j’en ai abandonné Sophocle et Shakespeare. Comme c’est beau les histoires de l’ami ! Elles m’ont bien amusé. Encore adieu, mille baisers.

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

[Croisset] Vendredi soir [16 janvier 1852].

Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Harriet lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’Album, si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie ?

La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen. Je mettrai au chemin de fer Saint Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore : elle me sert de cachet. Je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.

Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation. Elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis. En tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble. Il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Ce caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henry. Un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henry. La nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules.

Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. j’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie. C’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue. j’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. l’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). j’ai échoué. Quelques retouches que l’on donne à cette oeuvre (je les ferai peut-être), elle sera toujours défectueuse ; il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès. Mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité ? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi ; mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.

Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.

C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.

Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. j’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec coeur. Les beaux temps de Saint Antoine vont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. j’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.

La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale. On le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu ; c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’oeuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait. On n’en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc, pour sa biographie future, classé grand homme d’après toutes les règles de l’histoire.

Tu me rappelles dans ta lettre que je t’en ai promis une pleine de tendresses. Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale non pour cause de faillite (Ah ! il est joli celui-là), au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible. Eh bien non, ce n’est pas de l’amour. j’ai tant sondé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours.

j’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi, en mon âme, des bénédictions mouillées. Tu y es en un coin, dans une petite place douce, à toi seule. Si j’en aime d’autres, tu y resteras néanmoins (il me semble) ; tu seras comme l’épouse, la préférée, celle à qui l’on retourne ; et puis n’est-ce pas en vertu d’un sophisme que l’on nierait le contraire ? Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? Tout. Les momies que l’on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.

Les sens, un jour, vous mènent ailleurs ; le caprice s’éprend à des chatoiements nouveaux. qu’est-ce que cela fait ? Si je t’avais aimée dans le temps comme tu le voulais alors, je ne t’aimerais plus autant maintenant. Les affections qui suintent goutte à goutte de votre coeur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent. Voilà le vrai et je m’y tiens.

Oui je t’aime, ma pauvre Louise, je voudrais que ta vie fût douce de toute façon, et sablée, bordée de fleurs et de joies. j’aime ton beau et bon visage franc, la pression de ta main, le contact de ta peau sous mes lèvres. Si je suis dur pour toi, pense que c’est le contre-coup des tristesses, des nervosités âcres et des langueurs mortuaires qui me harcèlent ou me submergent. j’ai toujours au fond de moi comme l’arrière-saveur des mélancolies moyen âge de mon pays. ça sent le brouillard, la peste rapportée d’Orient, et ça tombe de côté avec ses ciselures, ses vitraux et ses pignons de plomb, comme les vieilles maisons de bois de Rouen. C’est dans cette niche que vous demeurez, ma belle ; il y a beaucoup de punaises, grattez-vous.

Encore un baiser sur ta bouche rose.

À toi.

À Louise Colet. §

[Croisset, 17 janvier 1852. Samedi soir, 3 heures].

Il est temps que tu t’arrêtes en tes corrections de la Paysanne. Finis celles-là, c’est assez ; tu ne ferais plus que la gâcher.

1. – Pointaient n’est pas bien fameux parce qu’il vient tout de suite à la pensée le mot perçaient qui est le propre ; mais enfin c’est une tache ; ce serait saillissaient si l’on pouvait.

2., 3. : Bon.

4. – Hercule, atroce, épiant sa torture, mauvais. Mais il me semble que ce qui était là précédemment valait mieux.

5. – Bon.

5 bis. – Oui, songes vaut mieux, mais le doux paysage du vieux château : nous avons bien des fois ce château. Mets donc son pays.

6. – Fais donc attention que renaît est une métaphore et, quelque renaissance de sentiment qu’il y ait dans le coeur de quelqu’un, on ne peut jamais dire qu’il renaît, que ta Jeanneton renaît au moment même où elle meurt.

Tout le couplet de la mort de J. me paraît maintenant irréprochable, si ce n’est le fameux vers du sourire. Voici la version que j’aime le mieux :

À ces doux bruits dont son coeur fut bercé,
Sur son visage erre un calme sourire
Qui dans la mort y demeure fixé.

Ce vers est mauvais, mais il est clair. Il faut en garder presque tout. Si tu pouvais le faire ainsi :

... un calme sourire
qui... y flotte... et demeure fixé.

En mettant ton y plus haut tu retranches de la dureté à y demeure qui est bien lourd, mais propre ; et ne t’embarrasse pas de la mort, on le devine très bien. C’est de même que pour le Rhône ; ton plus n’est pas utile et j’aime bien mieux la tournure :

et l’on n’entend que le Rhône qui fuit, etc.

7. – C’est peu important. Mets les deux variantes en marge du manuscrit au net. On ne peut pas toujours juger bien l’effet d’un vers isolé.

8. – Sois sûre que quel est cet indigent est farce. C’est le mot (en soi) que je blâme et non pas la tournure, l’intention. Je le blâme comme vilain.

Pour tes morts, il faut garder, à la fin, la tournure du présent, parce que...

Et telle est la frayeur

qu’en vain on cherche un autre fossoyeur

est excellent.

C’était en présence de que j’avais repris, comme peu élégant en soi. Au reste mets-nous ces deux variantes en marge du manuscrit, sur la page blanche. Quant à présence, c’est une bien légère tache.

Tu vois donc qu’il ne te reste presque plus rien à faire. Mets-toi à l’Acropole ; il est temps, grandement temps.

j’ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. j’ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t’irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S’il ne t’écrit pas plus souvent, c’est qu’il n’a rien à te dire ou qu’il n’a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu’il est occupé huit heures par jour à ses leçons ; il a reçu l’autre jour d’Edma une lettre charmante. Je crois que la conjonction aura lieu à la première rencontre.

j’ai été cinq jours à faire une page ! La semaine dernière, et j’avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits ; il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais ; mais alors c’est la faute du style. j’ai ainsi maintenant cinquante pages d’affilée, où il n’y a pas un événement, c’est le tableau continu d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif ; amour d’autant plus difficile à peindre qu’il est à la fois timide et profond, mais hélas ! Sans échevelements internes, parce que mon monsieur est d’une nature tempérée. j’ai déjà eu dans la première partie quelque chose d’analogue. Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu’il faut différencier pourtant. Si c’est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c’est peindre couleur sur couleur et sans ton tranché (ce qui est plus aisé). Mais j’ai peur que toutes ces subtilités n’ennuient et que le lecteur n’aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système, et je gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d’aspect. Nouvelle ! Le jeune Du Camp est officier de la Légion d’honneur ! Comme cela doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras, à quelque jour, attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête, femme, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolisme !), comme dirait le père Michelet, que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y a qu’un seul de commandeur, c’est Monsieur Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque !

Adieu ma pauvre chère vieille féroce,

Tout à toi,

Ton Gustave.

Je ne te renvoie pas la page que tu m’as envoyée avant-hier, le contenu s’en trouve dans les pages ci-incluses.

Voilà, je crois, tout et il me semble n’oublier rien. Tu vois que c’est bien peu de chose, pauvre chère Muse. Aussi je m’attends à avoir dimanche un manuscrit irréprochable. Quand je dis dimanche, j’ai tort. Tu devrais encore être une quinzaine ; ou plutôt, je me mettrais à rêver l’Acropole de suite et je ferais ces corrections tout à mon aise. C’est un travail si ennuyeux que de corriger ainsi tout en bloc !

Je t’engage à te dépêcher de commencer l’Acropole, pour avoir du temps à nous pour les corrections. Tu as l’habitude d’attendre toujours au dernier moment. Alors on se hâte, on s’essouffle, on ne fait rien de bien. Rappelle-toi le charivari où nous étions pour les corrections de ton volume. Il faut laisser cette manière de travailler aux journalistes. j’ai reçu, à propos de journaliste, une lettre de Du Camp, fort aimable. Houssaye est parti de la Revue. Du Camp, du reste, m’a l’air fort content. Si c’est de ses oeuvres, il n’est pas difficile. La Revue, dit-il, va bien. Dieu le sait ; mais j’ai peu envie de contribuer à cette gloire.

Lis aussi dans ce dernier numéro le conte de Champfleury. Je suis curieux d’avoir ton avis. As-tu lu la scène de l’écurie dans l’Âne d’or, et la prière à Isis ? Je te recommande, dans les États du Soleil, le combat de l’animal glaçon et le royaume des Arbres. Je trouve cela énorme de poésie.

Sais-tu ce que tu devrais faire, ma vieille ? C’est de prendre l’habitude religieuse, tous les jours, de lire un classique pendant au moins une bonne heure.

En fait de vers français, il n’y en a qu’un comme facture, c’est La Fontaine. Hugo vient après, tout plus grand poète qu’il est, et, comme prose, il faudrait pouvoir faire un mélange de Rabelais et de La Bruyère.

Ah ! si je t’avais connue dix ans plus tôt et que j’eusse eu, moi, dix ans de plus ! Mais marche, bon courage ! Tu es en bonne voie et il faut profiter du vent arrière, tant qu’il souffle dans la voile.

Adieu, chère coeur, il est bien tard.

Je t’embrasse tendrement.

À toi. Ton G.

À Ernest Chevalier. §

Croisset, 17 janvier 1852.

Non, mon bon vieil Ernest, je ne t’ai pas oublié ! Ta vie ne m’est pas plus indifférente que la mienne ne te l’est et, quand ta lettre m’est arrivée, il y avait cinq ou six jours que je pensais très fortement à toi, sans autre motif, et que j’allais t’écrire. Nos deux volontés se sont croisées.

j’ai vu avec peine que tu en avais plein ton sac de cette chère existence, pauvre bougre ! l’affection que tu portes à ta femme n’est pour toi qu’une série de soucis. Je sais par moi-même ce que c’est que de voir souffrir ceux que l’on chérit. Il n’y a pas de pire misère parce qu’il n’y en a pas où l’on sente plus son impuissance. Tu me dis que tes cheveux blanchissent ; les miens s’en vont. Tu retrouveras ton ami à peu près chauve. La chaleur, le turban, l’âge, les soucis peuvent bien être la cause de cette sénilité précoce du plus bel ornement de ma tête. Je ne pourrai jamais dire à un François 1er quelconque :

Nous avons tous les deux au front une couronne.

Ah ! pauvre vieux et bon ami, où est le temps où chevelure, gaieté, espérances, tout cela flottait au vent ! La blague aussi est tombée. Quand je me rappelle le passé et ce vieux Garçon (que j’ai retrouvé à Rhodes, par parenthèse, dans la personne de Pruss, le consul), je suis jaloux de tant de choses dépensées tout d’un coup. j’en voudrais avoir quelque chose maintenant.

Me voilà revenu à Croisset, auprès de mon feu, et bûche moi-même. Je suis recourbé sur mon travail acharné. j’ai abandonné toute idée de tapage quelconque. Ce que j’en fais est pour moi, pour moi seul, comme on joue aux dominos afin que la vie ne vous soit pas trop à charge. Si je publie (ce dont je doute), ce sera uniquement par esprit de condescendance vis-à-vis de ceux qui me le conseillent, pour n’avoir pas l’air d’un orgueilleux, d’un ours entêté. Rien de plus monotone que ma vie ; elle s’écoule plus uniforme à l’oeil que la rivière qui passe sous mes fenêtres. La petite fille apporte un peu de gaieté dans la maison. Quant à ma mère, elle vieillit de corps et d’humeur. Un désoeuvrement triste l’envahit, avec les insomnies qui l’épuisent. Moi, je suis là entre eux deux. Le dimanche seulement Bouilhet vient ; je cause un peu et puis j’en ai pour huit jours.

En fait de nouvelles, j’ai été au mois d’octobre à l’Exposition de Londres, qui était une fort belle chose, quoique admirée de tout le monde. j’ai passé dernièrement six semaines à Paris et j’ai manqué d’être assommé plusieurs fois lors du coup d’État.

l’ami Bouilhet vient de débuter avec éclat dans la Revue de Paris par un conte romain (Melaenis) qui l’a posé de suite, parmi les artistes, au premier rang ou tout au moins immédiatement au second. Je n’en doutais du reste nullement. Quant au sieur Du Camp, sa Revue de Paris marche bien. Ils vont gagner de l’argent. Il n’y a que moi qui reste toujours avec une non-position et léger escholier comme à 18 ans. Je vois cependant tous mes camarades ou mariés, ou établis, ou sur le point de l’être. À propos, j’ai un mien ami qui veut me faire faire un mariage de deux cent mille livres de rentes avec une mulâtresse qui parle six langues, est née à La Havane et a une humeur charmante. Me vois-tu en train de confectionner un tas de moricauds ? Oïmé ! Je n’en ai guère envie, de la femme ni des enfants. Quant à l’argent, moins qu’autrefois. j’ai bien vieilli sous le rapport d’un tas de cupidités dont la satisfaction, jadis, me semblait indispensable. Et puis à force de se répéter que les raisins sont verts, ne finit-on pas par le croire ? Aussi je vais donc au jour le jour, travaillant pour travailler, sans plan de vie, sans projets (j’en ai trop fait, de projets), sans envie quelconque, si ce n’est de mieux écrire.

Quant à la question matérielle, mon voyage m’a écorniflé un peu. d’un autre côté, la fortune de ma mère ne s’améliore pas par le temps qui court. Enfin !

Et toi, donne-moi de tes nouvelles et surtout de celles de ta femme. Reprenons l’habitude de nous donner de temps à autre signe de vie. Si tu m’avais écrit cet été que tu étais aux Andelys, j’y aurais été certainement.

Adieu, mon bon vieux, reçois la plus cordiale embrassade de ton plus vieil ami.

À Louise Colet. §

Dimanche, 1 heure. [25 janvier 1852].

Je commençais, pauvre chère amie, à être inquiet de toi quand j’ai reçu ce matin ta bonne lettre. De jour en jour je remettais à t’écrire pour savoir de tes nouvelles et j’avais fixé ce jourd’hui comme le dernier pour en attendre. j’avais en tête que tu étais malade.

Épouse de Mahomet ! Je t’envoie Saint Antoine, un presse-papier et un petit flacon d’huile de santal ; il y en a les deux tiers de ma provision. Tu en verseras une demi- goutte sur n’importe quoi et tu verras ensuite quelle odeur. C’est le premier et le plus précieux parfum d’Orient. Comme je viens de t’arranger ce flacon, j’en ai un peu maintenant aux mains et cette senteur me rappelle les bazars du Caire et de Damas. Il me semble que je vais voir les chameaux s’agenouiller devant les boutiques ouvertes.

j’ai peur que le Saint Antoine ne se perde en route. Ce serait un jugement de la Providence définitif. écris-moi donc aussitôt que tu auras reçu cette boîte que je mettrai moi-même demain au chemin de fer.

Voilà deux dimanches que le pauvre Bouilhet me fait faux bond. Depuis le lendemain de mon arrivée ici je n’ai donc vu âme qui vive. La Seine coule à pleins bords ; le petit bout des branches des arbres est déjà rouge.

j’ai travaillé avec ardeur. Dans une quinzaine de jours je serai au milieu de ma première partie. Depuis qu’on fait du style, je crois que personne ne s’est donné autant de mal que moi. Chaque jour j’y vois plus clair ; mais la belle avance si la faculté imaginative ne va pas de pair avec la critique !

Hier au soir j’ai lu les 2 premiers volumes du Don Juan de Mallafitte. Hum ! Hum ! Il y a du reste de grands efforts et par ci par là une phrase. Mais que c’est peu corsé !

Oui, fais ta comédie pour le Gymnase tout de suite, si tu as suffisamment mûri le sujet. (Si les Français sont si difficiles qu’ils refusent ta pièce, ou traînent trop en longueur, pourquoi ne la donnerais-tu pas à l’Odéon ?) Tu devrais faire un drame féroce, en prose, quelque chose de fouetté et d’ardent. Il me semble que tu es capable de cela. Qui sait ? Tu n’auras qu’à tomber sur un bon sujet ; ça pourrait réussir et, partant, te donner de l’argent.

Je vais écrire à Henriette pour l’album et, si elle n’en a pas rien tiré et qu’elle ne voie pas en pouvoir tirer quelque chose, lui dire de me le renvoyer, car je ne peux lui dire de se faire débitante une à une d’autographes. Cela me semble délicat ; qu’en dis-tu ?

Au reste, ma pauvre vieille, si tu es gênée veux-tu que je t’envoie 500 francs. (C’eût été avec Du Camp ou Bouilhet, que ça n’eût pas fait de difficulté, n’est-ce pas ?) Je l’eusse déjà fait, si je n’avais craint de te blesser. Il y a des traditions, pour toutes ces choses-là, que le plus indépendant observe !

Si j’ai été toujours si discret sur ces matières, c’est que j’en devinais trop. C’est que je ne voulais pas gâter, en t’en parlant, le plaisir que tu avais à me voir. C’est surtout que je n’y pouvais rien. À ce propos je regrette bien des choses. Enfin ce qui est fait est fait. Voilà, je te le répète, ma vieille : j’ai une réserve de mille francs et t’en propose la moitié ! Tu aurais tort de refuser.

Ta pièce de vers, la Veille, m’a ému ; le mouvement est beau : ô fraîcheur du sang, etc... quel dommage que ce vers :

Si fortes qu’on dirait un lien antérieur

dépare la charmante idée qui suit.

Eh bien ! Moi aussi, pauvre coeur, je pense à toi. Je t’aime, pauvre Louise, toi qui m’aimes tant. j’ai toujours le son de ta voix dans l’oreille et, sur les lèvres, souvent, l’impression de ton col. Pardonne-moi le mal que je te fais. Je m’en fais bien plus à moi, va.

Ce qu’on t’a conté sur le séjour de Maxime à Étretat (lequel pays est dans la Seine-Inférieure et non en Bretagne, par parenthèse) est vrai en partie et faux en d’autres. j’ignorais que le bois Gonthier eût péri, ainsi que l’histoire contée par Alphonse Karr, et je te serais très obligé de me procurer ou de m’indiquer la chose exactement. Ce doit être dans les Guêpes. Max était à Étretat à l’automne de 1842, pendant que je rêvais Novembre sur la plage de Trouville. Il y avait, en effet, laissé des dettes, parce qu’on lui a donné immédiatement un conseil judiciaire qui lui a coupé l’herbe sous le pied. Son conseil judiciaire était son tuteur, lequel le volait. Mais il y a longtemps que tout a été payé à Étretat.

Je lis, le soir dans mon lit, les petites choses d’économie politique de Bastiat ; c’est très fort. Je fais, tous les jours, deux heures de grec et je commence à labourer mon Shakespeare assez droit. Dans deux ou trois mois je le lirai presque couramment. Quel homme ! Quel homme ! Les plus grands ne lui vont qu’au talon, à celui-là.

j’ai repensé au père d’Arpentigny. C’est une bonne balle. Son système est curieux et j’ai envie de le connaître à fond.

Aujourd’hui dimanche, tu vas avoir ta petite société. Je ne sais pourquoi j’ai idée que le jeune Simon est amoureux de ta seigneurie. Il doit aspirer à l’épaule, comme le nez du père Aubry à la tombe (pour, de là, s’élancer au paradis).

Je m’en vais écrire un mot à Maxime, dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort. Je ne sais s’il est encore à Coutances ou de retour.

Adieu, chère femme ; toutes sortes de baisers.

À toi. G.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1er février 1852.

j’ai écrit une lettre à Henriette Collier où je l’engage à s’occuper vivement de l’Album et, si elle ne peut s’en défaire avantageusement, en totalité ou en partie, à me le renvoyer par la poste à Croisset. La lettre est partie.

Mauvaise semaine. Le travail n’a pas marché ; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’étaient toutes nuances et finesses où je n’y voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans votre pensée. j’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné. Je m’y retrouverai peut-être maintenant. Oh ! Quelle polissonne de chose que le style ! Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il y aura des choses atroces de misères et de fétidité. Bouilhet, qui est venu dimanche dernier à 3 h comme je venais de t’écrire ma lettre, trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l’entende ! Mais ça prend des proportions formidables comme temps. À coup sûr, je n’aurai point fini à l’entrée de l’hiver prochain. Je ne fais pas plus de cinq à six pages dans ma semaine.

Les vers de la Presse m’ont semblé meilleurs qu’à la première lecture, quoiqu’il y ait, dans cette pièce, un défaut capital : c’est le non-enchaînement de la première partie avec la seconde. l’Orient (1re), Hypathie (2e) étaient assez fertiles pour occasionner deux pièces séparées. On ne voit pas nettement comment la première amène la seconde. Quant à la dédicace, entre nous ton procédé est un peu leste vis-à-vis de Max. Puisque tu la lui avais dédiée manuscrite, c’est assez drôle de changer à l’impression.

Je n’ai aucune nouvelle de lui. La Prose Duchemin est une bonne idée, quoiqu’il y ait, çà et là, des choses qui sortent du ton. Pour l’histoire du jeune Maxime, il y a, je crois, malheureusement du vrai. Il est probable qu’il ignore cette publication. Du moins, il ne m’en a jamais parlé. Au reste il croyait, en effet, être beaucoup plus riche qu’il ne s’est trouvé l’être.

À propos d’argent, c’est comme tu voudras, chère femme. Ce que je t’ai proposé sera toujours à ta disposition. Tu peux te regarder comme l’ayant dans un tiroir à Croisset. Dès que tu m’avertiras je te l’enverrai.

Ce bon Saint Antoine t’intéresse donc ? Sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges, pauvre chérie. C’est une oeuvre manquée. Tu parles de perles. Mais les perles ne font pas le collier ; c’est le fil. j’ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l’ai oublié. C’est un personnage à faire (difficulté qui n’est pas mince). S’il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j’ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d’amour. Mais ça n’a pas été assez mûri. De ce que j’avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m’y suis mis. Tout dépend du plan. Saint Antoine en manque ; la déduction des idées sévèrement suivie n’a point son parallélisme dans l’enchaînement des faits. Avec beaucoup d’échafaudages dramatiques, le dramatique manque.

Tu me prédis de l’avenir. Oh ! combien de fois ne suis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu monter à pic sur cette muraille de marbre ! Comme j’ai déployé mes petites ailes ! Mais l’air passait à travers au lieu de me soutenir et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer. j’irai jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Qui sait ? Le hasard a des bonnes fortunes. Avec un sens droit du métier que l’on fait et une volonté persévérante, on arrive à l’estimable. Il me semble qu’il y a des choses que je sens seul et que d’autres n’ont pas dites et que je peux dire. Ce côté douloureux de l’homme moderne, que tu remarques, est le fruit de ma jeunesse. j’en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred. Nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l’embêtement de l’existence à 70 degrés Réaumur. C’était là un homme, celui-là ! Jamais je n’ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils. Nous allions loin sans quitter le coin de notre feu. Nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas. Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.

Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie. Il faudrait savoir ses origines. À quelque jour, je m’écrirai tout à mon aise. Mais dans ce temps-là je n’aurai plus la force nécessaire. Je n’ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m’entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd’hui, je le ferai demain, je l’ai fait hier. j’ai été le même homme il y a dix ans. Il s’est trouvé que mon organisation est un système ; le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses qui fait que l’ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l’hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n’est peut-être autre que le génie. Adieu, mille baisers depuis l’épaule jusqu’à l’oreille. Garde tous mes manuscrits. Je t’apporterai moi-même la Bretagne.

À toi.

À Louise Colet. §

8 février. [1852]

Tu es donc, décidément, enthousiaste de Saint Antoine, toi. Enfin ! j’en aurai toujours eu un ! C’est quelque chose. Quoique je n’accepte pas tout ce que tu m’en dis, je pense que les amis n’ont pas voulu voir tout ce qu’il y avait là. Ç’à été légèrement jugé ; je ne dis pas injustement, mais légèrement. Quant à la correction que tu m’indiques, nous en causerons ; c’est énorme. Je rentre avec grand dégoût dans un cercle d’idées que j’ai abandonné, et c’est ce qu’il faut faire pour corriger dans le ton des autres parties circonvoisines.

j’aurai bien du mal à refaire mon Saint. Je devrai m’absorber bien longtemps pour pouvoir inventer quelque chose. Je ne dis point que je n’essayerai pas, mais ce ne sera pas de sitôt.

Je suis dans un tout autre monde maintenant, celui de l’observation attentive des détails les plus plats. j’ai le regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme. Il y a loin de là aux flamboiements mythologiques et théologiques de Saint Antoine. Et, de même que le sujet est différent, j’écris dans un tout autre procédé. Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement, ni une seule réflexion de l’auteur.

Je crois que ce sera moins élevé que Saint Antoine comme idées (chose dont je fais peu de cas), mais ce sera peut-être plus raide et plus rare, sans qu’il y paraisse. Du reste, ne causons plus de Saint Antoine. Ça me trouble, ça m’y fait resonger et perdre un temps inutile. Si la chose est bonne, tant mieux ; si mauvaise, tant pis. Dans le premier cas, qu’importe le moment de sa publication ? Dans le second, puisqu’elle doit périr, à quoi bon ?

j’ai un peu mieux travaillé cette semaine. j’irai à Paris d’ici à un mois ou cinq semaines, car je vois bien que ma première partie ne sera pas faite avant la fin d’avril. j’en ai bien encore pour une grande année, à 8 heures de travail par jour. Le reste du temps est employé à du grec et à l’anglais. Dans un mois je lirai Shakespeare tout couramment, ou à peu de chose près.

Je lis, le soir, du théâtre de Goethe. Quelle pièce que Goetz de Berlichingen !

À ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux les discours de Guizot et de Montalembert. Je n’en verrai rien ; c’est du temps perdu. Autant bâiller aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. l’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie Française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! j’ai la haine de toute limite et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme.

Quels vers que ceux de l’ami Antony Deschamps !

Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. Un délassement du coeur, car ta pensée m’attendrit, et il se couche sur elle comme moi sur toi. Tu m’as beaucoup aimé, pauvre chère femme, et maintenant tu m’admires beaucoup et m’aimes toujours. Merci de tout cela. Tu m’as donné plus que je ne t’ai donné, car ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme qui en sort.

Adieu, chère et bonne Louise, merci de ton fragment de la Chine. Un bon baiser sous ton col.

À Louise Colet. §

[Croisset] Lundi soir [16 février 1852].

j’ai une occasion de faire revenir d’Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu’on me les rapporte ? Je crois que, là-bas, tu n’en tireras pas grand’chose, ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc là-dessus. Schiller et Goethe ont été traduits par Marmier dans le format Charpentier. Tu peux dire au capitaine d’Arpentigny que la famille Fouet est dans les honneurs et la fortune. Le papa est conseiller à la Cour d’appel, le fils substitut, et on vient d’épouser 60 000 francs de rentes, ou 30, mais enfin pas mal !

Sais-tu que le fin Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser les bouts de cigares d’Alfred de Musset ! Dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c’est à peine s’il l’a nommé, et sans en citer un vers. En revanche beaucoup de coups d’encensoir à l’illustre M. Housaye, à Mme De Girardin, etc. Ce qu’il en dit est habile au point de vue de la haine, parce qu’il passe dessus, comme sur quelque chose d’insignifiant. Je n’ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé. Il est pourtant d’ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui. Il y a là-dessous quelque histoire, d’autant qu’il a été publié, il y a trois semaines environ, un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c’est-à-dire louange de toute la Revue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l’exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoire-là. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melaenis, comme si tu n’avais pas lu son article (il a paru dans le Constitutionnel lundi dernier).

Depuis que je suis parti de Paris, j’ai eu une fois cinq lignes de Du Camp, voilà tout. Il a écrit à Bouilhet qu’il était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et je tuerai le veau gras, et je crois que ce jour-là elle lui semblera douce, car il s’achemine à de tristes mécomptes ; enfin !

j’ai un Ronsard complet, 2 vol. in-folio, que j’ai enfin fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine. Les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d’extraits et de traductions, c’est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t’imagines pas quel poète c’est que Ronsard. Quel poète ! quel poète ! quelles ailes ! C’est plus grand que Virgile et ça vaut du Goethe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin, à 1 heure et demie, je lisais tout haut une pièce qui m’a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C’était comme si l’on m’eût chatouillé la plante des pieds. Nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente ! Cette idée me fait regretter les Champs-Élysées des anciens. C’eût été bien doux d’aller causer avec ces bons vieux que l’on a tant aimés pendant que l’on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l’existence d’une façon tolérable ! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. j’ai assez bien travaillé cette semaine. j’irai à Paris cinq ou six jours dans trois semaines environ, lorsque je serai à un point d’arrêt. Adieu, je te baise les seins et la bouche.

À Louise Colet. §

Lundi soir, minuit [1er mars.]

Dans huit jours je pense être près de toi. Si tu ne me vois pas chez toi lundi, une fois passé 9 heures, ce sera pour le lendemain mardi. Je resterai jusqu’à la fin de la semaine.

Si tu vois Pelletan, tu peux, de toi-même, lui parler de Melaenis et qu’il fasse un article comme il l’entende, favorable bien entendu. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux, puisque c’est lui qui fait les comptes rendus de la presse. Mais je ne crois pas qu’il se charge de critiquer les vers.

Tâche de me savoir quelque chose quant à l’affaire Sainte-Beuve. Il a paru aujourd’hui dans la Revue de Paris des vers de Bouilhet ; procure-toi ce numéro.

Je suis en train de raboter quelques pages de mon roman pour m’arrêter à un point. Mais ça n’en finit pas. Cette première partie, que j’avais estimée devoir être finie à la fin de janvier, me mènera jusqu’à la fin de mai. Je vais si lentement ! Quelques lignes par jour, et encore !

Voilà que je recommence comme du temps de Saint Antoine ; je ne peux plus dormir. Je n’en éprouve aucune fatigue. Une fois que mon horloge est remontée, elle va longtemps ; mais il ne faut pas qu’on l’arrête. Et pour la remonter, c’est avec des cabestans et des machines. Je ne lis rien, sauf un peu de Bossuet, le soir, dans mon lit ; j’ai quitté momentanément tout pour arriver en temps. Je voulais être libre à l’époque que j’avais dite.

Adieu donc, pauvre cher coeur, à bientôt ; je t’embrasserai effectivement et comme je t’aime, à bras serrés. À toi.

À Louise Colet. §

[Croisset] Mercredi, 1 heure de nuit [3 mars 1852.]

Laisse donc là toutes tes corrections. La chose est risquée : qu’elle le soit ! Merci, merci, pauvre chère femme, de tout ce que tu m’envoies de tendre. Je suis content de moi, de te voir heureuse à mon endroit ; comme je t’embrasserai la semaine prochaine !

Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfant. Je suis à moitié fou, ce soir, de tout ce qui a passé aujourd’hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu’à des récits de naufrages et de flibustiers. j’ai retrouvé des vieilles gravures que j’avais coloriées à sept et huit ans et que je n’avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. j’ai reéprouvé devant quelques-unes (un hiverbanage (sic) dans les glaces entre autres) des terreurs que j’avais eues étant petit. Je voudrais je ne sais quoi pour me distraire ; j’ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale, avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m’empêchait de dormir autrefois), et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d’or. Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale.

j’ai lu aujourd’hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité ! Que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu’elle existe !

Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches. Fais-moi penser à te parler de cela. Tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent. Adieu, à bientôt donc. Si lundi à 10 heures je ne suis pas chez toi, ce sera pour mardi. Mille baisers.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [20-21 mars 1852.]

j’ai été d’abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désoeuvré, très endormi. Puis j’ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tic tac de son balancier. j’ai rempoigné cet éternel grec, dont je viendrai à bout dans quelques mois, car je me le suis juré, et mon roman qui sera fini Dieu sait quand ! Il n’y a rien d’effrayant et de consolant à la fois comme une oeuvre longue devant soi. On a tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à passer ! Pour le moment je suis dans les rêves de jeune fille jusqu’au cou. Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les mémoires de Mme Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis et j’ai peur d’être entraîné plus loin que je ne veux. Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que cela peut être, j’en ai des éblouissements. Mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée, à moi, j’ai des coliques d’épouvante, à fuir me cacher n’importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. j’ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l’exclusion de mes autres passions que j’enfermais dans des cages, et que j’allais voir quelquefois seulement pour me distraire. Oh ! Si je fais jamais une bonne oeuvre, je l’aurai bien gagné. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! Je serais sûr d’être un des premiers.

Il y a aujourd’hui 8 jours à cette heure, je m’en allais de chez toi, [...]. Comme le temps passe !

Oui, nous avons été heureux, pauvre chère femme, et je t’aime de toutes sortes de façons.

Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m’a été au coeur. C’était bien bon (et bien habile !). Ç’aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet. Il se rappellera cette petite soirée toute sa vie. Ma muse intérieure t’en bénit et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t’oublierai pas, quoi qu’il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres. Tu seras un carrefour, un point d’intersection de plusieurs entre-croisements (je tombe dans le Sainte-Beuve ; sautons). Et d’ailleurs, est-ce qu’on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu’on peut se détacher de quoi que ce soit ? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu’elles ont conservé de leur passé. Il y a des constructions souterraines à tout. Ce n’est qu’une question de surface et de profondeur. Sondez et vous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de rougir d’hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les anciennes ? Quant à moi, je jure, devant toi que j’aime, que j’aime encore tout ce que j’ai aimé, et que, quand j’en aimerais une autre, je t’aimerai toujours. Le coeur dans ses affections, comme l’humanité dans ses idées, s’étend sans cesse en cercles plus élargis. De même que je regardais, il y a quelques jours, mes petits livres d’enfant dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j’y retrouve tout. Je n’ai rien arraché, rien perdu. On m’a quitté, je n’ai rien délaissé. Successivement j’ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres. Ils ne se souviennent plus de moi ; je me souviens toujours. C’est la complexion de mon esprit, dont l’écorce est dure. j’ai les nerfs enthousiastes avec le coeur lent ; mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.

Avant-hier au soir, on m’a remis un petit paquet enveloppé dans de la toile cirée et qui avait été adressé chez mon frère. C’était un carré de filet de coton pour servir de housse à un fauteuil. j’ai cru reconnaître l’écriture d’Henriette Collier sur l’adresse ; mais pas de lettre, pas d’avis, rien, et aucune nouvelle.

Il paraît donc que les femmes s’occupent de moi. Je vais devenir fat. Mme Didier elle-même trouve que j’ai l’air distingué. Est-ce que je serais digne par hasard de figurer dans les brillantes sociétés où va Du Camp ?

Caroline De Lichtfield est très pénible à lire. j’ai vu ce que c’était et m’arrête avant la fin du 1er volume.

j’ai lu la moitié de celui du sieur d’Arpentigny. C’est curieux et fort spirituel en certaines parties. Veux-tu que je t’écrire, pour nous amuser, une lettre officielle sur son bouquin, où je ferai des remarques ? j’ai envie de m’en faire un ami, de ce pauvre père d’Arpentigny. Je ne sais pourquoi, mais je crois qu’il se divertit intérieurement sur notre compte et qu’il m’envie ma place.

[...] À propos d’excitations, Bouilhet l’est tout à fait (excité) par Madame R.... demain je verrai le fameux sonnet. Nous causerons aussi de l’article et de tout ce qu’il y a à faire. n’oublie pas de nous écrire distinctement les noms des deux particuliers de la Presse à qui il faut envoyer des Melaenis.

Quant à la Bretagne, je ne serais pas fâché que Gautier la lût maintenant. Mais si tu es tout entière à ta comédie, restes-y ; c’est plus important. Pioche ferme. Si je t’avais seulement sous mes yeux pendant quatre mois de suite, bien libre de toute autre chose, tu verrais comme je te ferais travailler, et comme il faut peu de chose pour changer le médiocre en bon et le bon en excellent.

En tous cas n’envoie la Bretagne à Gautier (et non Gauthier) que quand tu l’auras lue, et avertis-moi. Je t’enverrai un petit mot à mettre dans le paquet.

Adieu, je vais me coucher ; à demain. Ô ! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée ! As-tu remarqué quelquefois le peu d’empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre, l’esprit, dans le sommeil, et où il va ?

Dimanche.

j’ai écrit à Pradier pour le concours dès lundi dernier. Quant à Sénard, je le connais trop peu pour lui rien recommander. Je ne l’ai vu que deux fois et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère. Je connais ses gendres, mais les ricochets n’iraient pas jusque-là.

Je crois du reste qu’il connaît peu d’académiciens. Sa société était celle de l’archevêque de Paris et de Cavaignac, l’année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses. j’y attache une idée superstitieuse, puisque j’y ai travaillé un peu moi-même. Fasse le ciel que je ne t’aie pas porté malheur !

Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article. Ces messieurs de là-bas sont évidemment peu gracieux pour nous. Malgré les belles promesses d’articles, etc., rien ou presque rien n’a eu lieu. Gautier, qui en devait faire un dans la Presse, n’en a pas fait et n’en fera pas. Du Camp se doute qu’il se passe entre toi et Bouilhet quelque chose. Ton article, pour lui, viendrait évidemment de nous trois et quoique certainement il n’oserait ostensiblement s’en montrer piqué, il serait choqué que nous ayons fait cela sans lui. Gautier, de son côté, serait médiocrement réjoui de voir l’éloge de Melaenis imprimé à son insu dans son journal avec force citations, car il a dit que Girardin lui défendait de citer des vers. Il faut accepter les blagues telles qu’on vous les donne jusqu’au moment où l’on en a un nombre suffisant pour les ramasser en bloc et vous les rejeter à la figure. Max sera seul cet été à la Revue, sans influence artistique supérieure. Nous verrons ce qu’il fera alors et s’il est complètement perdu pour nous, ce que je pense à peu près. d’ici là, Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu’il ne puisse articuler aucun grief contre lui, même en dedans, qu’il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu’il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire ? Bouilhet ne sait comment te remercier et s’excuser de refuser ton service. Je me suis chargé d’entortiller la chose de précautions oratoires. Quoique je n’aie pas été d’abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu’au bout. Quant à lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable. Merci donc, pauvre chère amie. Nous t’envoyons un tas de baisers de reconnaissance et, me séparant de la dualité, je t’en envoie, tout seul, d’autres d’une autre nature.

À toi.

À Louise Colet. §

[Croisset] Samedi soir, minuit et demi [27 mars 1852].

Tu aurais pu, chère Louise, te dispenser de te piquer pour ma malheureuse plaisanterie sur d’Arpentigny. Je n’étais pas convaincu qu’elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu’elle fût blessante et atroce surtout. Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste ?

Tu n’as guère le mot pour rire, si de semblables sottises t’importent. Moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux. Il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d’étoffes. C’est une bonne méthode. On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive. Il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite. Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse et t’embrasse sur tes deux yeux que j’ai peut-être fait pleurer. Pauvre coeur, pourquoi me troubles-tu une si bonne tête ? Et c’est pourtant ce voisin envahissant qui m’a reçu, qui me garde et qui m’admire.

n’importe, tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir, à savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne. qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque synonyme de mot, et tu verras ! Tu verras comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t’emplira ! Refoulé à l’horizon, ton coeur t’éclairera du fond au lieu de t’éblouir sur le premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute de détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes oeuvres des foules humaines.

Si tu savais combien de fois j’ai souffert de cela en toi, combien de fois j’ai été blessé de la poétisation de choses que j’aimais mieux à leur état simple ! Quand je t’ai vue pleurer à la lecture des lettres d’amour, faite par Mme R..., toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l’un et l’autre, et nous sommes là maigrement idéalisés. qu’est-ce que ça intéressera ? à qui ressemble cet homme ? Pourquoi prendre l’éternelle figure insipide du poète qui, plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d’une abstraction, c’est-à-dire de quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’anti-humain, d’anti-poétique par conséquent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette. Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante ; du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; l’homme, le milieu. l’Art, comme Lui dans l’espace, doit reste suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur. Et puis on se prépare par là, dans la vie et dans l’Art, de terribles mécomptes. Vouloir se chauffer les pieds au soleil, c’est vouloir tomber par terre. Respectons la lyre ; elle n’est pas faite pour un homme, mais pour l’homme.

Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t’apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais, quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai ? l’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. Moins je m’en fais une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale, sculptant la nuit aux flambeaux.

Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit. Tu t’es gâté le reste avec tes lectures et tes sentiments qui sont venus encombrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair. j’espère beaucoup de ton Institutrice, sans savoir pourquoi. C’est un pressentiment. Et quand tu l’auras faite, fais-en deux ou trois autres et, avant la demi-douzaine, tu auras attrapé le filon d’or.

Ce que je disais des sentiments qui ne passent pas, tu l’as pris pour une allusion au petit présent d’Henriette que j’avais reçu et cela t’a attristé ! j’ai deviné, avoue-le. Eh bien non, je n’ai pas été ému en le recevant et nullement ému même. C’est que je ne m’émeus pas facilement maintenant, et de moins en moins. Elle a tant sonné, ma sensibilité, que j’ai mis du mastic aux fêlures ; c’est ce qui fait qu’elle vibre moins clair.

Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.

j’ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. j’en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j’irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse. Et le tiers de mon livre à peu près sera fait.

À propos de bal, j’ai fait une débauche mercredi dernier ; j’ai été à Rouen, au concert, entendre Allard le violoniste, et j’en ai vu là des balles ! C’était la haute société. Quelles têtes que celles de mes compatriotes ! j’ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans et que je voyais quand j’allais au spectacle, en rhétorique. j’ai reconnu du monde que je n’ai pas salué, lequel a fait de même. C’était très fort de part et d’autre. Le plaisir d’entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi. Lis-tu la Bretagne ? Les deux premiers chapitres sont faibles.

Adieu, demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu. Mille baisers, chère épouse.

À toi.

 

Tu n’as pas besoin de m’envoyer les mémoires de Lafarge. Je les demanderai ici. Bouilhet t’a écrit hier et te ré-embrasse.

Encore adieu, mille caresses.

À Louise Colet. §

Dimanche, 2 heures.[1852]

Bouilhet est là qui pioche ton oeuvre, nous allons t’écrire nos remarques et corrections qui vont probablement nous occuper jusqu’à 6 heures.

Merci de ton offre d’article pour la Presse. Ce ne sera pas, probablement, de refus ; mais attends-moi pour en causer. Es-tu sûre d’ailleurs que l’article soit admis ? Je t’irai sans doute voir dans une quinzaine. j’ai encore 8 à 10 pages à faire et à en recaler quelques autres avant d’être arrivé à un temps d’arrêt ; après quoi je me donnerai cinq à six jours de vacances.

j’ai assez travaillé cette semaine. j’ai bon espoir, pour le moment du moins, quoiqu’il me prenne quelquefois des lassitudes où je suis anéanti. j’ai à peine la force de me tenir sur mon fauteuil dans ces moments-là. n’importe, je voudrais bien que mon roman fût fini et te le lire. Ce sera diamétralement l’antipode de Saint Antoine, mais je crois que le style en sera d’un art plus profond.

Je n’entends point parler de Du Camp. Au reste c’est un sujet qui m’afflige et te saurai gré de ne plus m’en ouvrir la bouche.

Pourquoi m’envoies-tu des autographes de d’Arpentigny ? Ils n’ont rien de curieux. Je cherche à savoir quel est le sens de ces présents.

[...] Ce bon Augier ! Il avait bien débuté, mais ce n’est pas en fréquentant les filles et en buvant des petits verres que l’on se développe l’intelligence. Et puis tous ces gars-là sont d’une telle paresse et d’une si crasse ignorance ! Ils ont si peu la foi ! Et si peu d’orgueil ! Ah ! Ah ! Les gens d’esprit, quels pauvres gens cela fait !

Adieu, chère Louise, à bientôt donc.

Je t’embrasse.

À Louise Colet. §

Samedi, 4 heures [3 avril 1852.]

Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur ; j’ai les nerfs agacés comme des fils de laiton. Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. Ça ne va pas, ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. j’ai dans des moments envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu’un homme. Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel oeil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter ! Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages depuis mon retour de pays ? Vingt. Vingt pages en un mois et en travaillant chaque jour au moins sept heures ! Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d’une fantaisie indomptable. Mais je vieillis, et la vie est courte.

Ce que tu as remarqué dans la Bretagne est aussi ce que j’aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique et qui en est véritablement une exposition complète en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions, et à faire un tout d’une foule de choses disparates. Il m’a donné beaucoup de mal. C’est la première chose que j’aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s’arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant s’en faut). Mais je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries, vulgarités, etc. Elles abondent ; le sujet y était pour beaucoup : songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris d’avance le parti de tout raconter. Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le coeur, pour quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profondément.

Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu’il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s’abstenir. Tu me rappelles à l’orgueil. Merci !

j’ai bien fait la bégueule envers lui, ce bon Gautier. Voilà longtemps qu’il me demande que je lui montre quelque chose et que je lui promets toujours. C’est étonnant comme je suis pudique là-dessus. Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [...] vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son oeuvre. La pensée de rester toute ma vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. Pourvu que mes manuscrits durent autant que moi, c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop grand tombeau ; je les ferais enterrer avec moi comme un sauvage fait de son cheval.

Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue plaine. Elles m’ont donné des soubresauts, des fatigues aux coudes et à la tête. Avec elles j’ai passé des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche.

j’ai parcouru rapidement le premier acte de l’Institutrice. j’y ai vu beaucoup de ça, dont tu abuses encore plus que moi. Je te la renverrai à la fin de la semaine avec des remarques. Le volume de d’Arpentigny sera dans le paquet.

C’est un homme héroïque, ce brave homme-là. À quelque jour sa femme de ménage le trouvera, un matin, glacé dans son lit et, la veille, il aura dîné en ville où il aura dit des galanteries, conté des histoires, été le plus aimable de la compagnie. Je suis sûr qu’il souffre quelquefois beaucoup. Comme les vieilles coquettes il crèvera dans son corset (je veux dire sa bonne tenue), plutôt que d’avouer qu’il lui faudrait retirer ses bottes et passer son bonnet de coton.

Ne t’inquiète pas de la page, elle fait partie d’un chapitre de Du Camp. Mets-la à part. Tâche de te procurer le dernier numéro de la Revue ; le chapitre de Max qui y est est, avec Tagabor, ce qu’il a mis là de plus écrit.

[...] j’ai lu 50 pages de Graziella et vais me mettre ce soir à ta pièce. C’est pour cela que je t’écris maintenant. Demain matin je clorai ma lettre en t’embrassant de nouveau.

Dimanche.

j’ai lu l’Institutrice. La première impression ne lui a point été favorable. C’est lâche de style, sauf quelques phrases qui n’en font que mieux ressortir le négligé du reste. C’est fait trop vite, je crois.

Au reste, je t’écrirai cette semaine plus au long tout ce que j’en pense, après l’avoir relue. Ne te décourage pas toutefois. Je le suis par moment plus que tu ne le seras jamais, qu’on ne peut l’être.

j’ai toujours trouvé tes vers très supérieurs à ta prose. Il n’y a rien d’étonnant à cela, t’étant plus exercée aux uns qu’à l’autre.

Adieu, pauvre chère femme bien-aimée. Je t’embrasse comme je t’aime, tendrement et chaudement.

À Louise Colet. §

Jeudi. [1852]

Je ne t’ai point fait de remarques particulières sur le style de ta comédie que je trouve vulgaire. Je sais bien qu’il n’est point aisé de dire proprement les banalités de la vie, et les hystéries d’ennui que j’éprouve en ce moment n’ont pas d’autre cause. C’est même un grand effort que je fais que de t’écrire. Je suis brisé et anéanti de tête et de corps, comme après une grande orgie. Hier, j’ai passé cinq heures sur mon divan, dans une espèce de torpeur imbécile, sans avoir le coeur de faire un geste, ni l’esprit d’avoir une pensée. n’importe, continuons.

Je trouve donc que le style est généralement mou, lâche et composé de phrases toutes faites. C’est de la pâte qui n’a pas été assez battue. l’expression n’est point condensée, ce qui, au théâtre surtout, fait paraître l’idée lente, et cause de l’ennui. Et d’abord tout le 1er acte est une exposition. l’action se passe au second et dès la première scène du 3e on devine le dénouement. La dernière scène du 2e acte est pleine de mouvement. Si tout était comme ça, ce serait superbe. La première scène (monologue de la femme de chambre) est à tout le monde. Qui ne connaît ce plumeau, cette glace où elle se mire ?

La seconde, avec le garçon de restaurant, est assez drôle en elle-même. Mais que d’abus de ça ! Et la plaisanterie du chantage est d’un goût médiocre.

Quant aux deux personnages de Léonie et de Mathieu, je n’y comprends rien. Ils sont parfois très cyniques et d’autres fois très vertueux, sans que ce soit fondu. On se révolterait de ces moeurs-là qui sentent le Macaire (sauf l’exagération, laquelle sauve ce personnage) ; et puis, et puis, que de négligences ! Je t’assure, pauvre chère Louise, que cette lecture m’est pénible. Je peux ne rien entendre au théâtre ; mais quant au français en lui-même, il me semble que tu es là singulièrement sortie de tes habitudes littéraires.

Cette scène entre le frère et la soeur est démesurée de longueur. On ne s’intéresse ni à l’un ni à l’autre, avec leurs projets de duperie, leurs misères et les sentiments de fierté de Léonie, quoiqu’elle avoue jouer un rôle.

La scène 4 est également longue ; le dialogue, vers la fin, plus mouvementé. On est tout heureux de trouver quelque chose d’amusant.

Les scènes 6 et 7 me semblent atroces et j’y trouve à peu près tous les défauts réunis. Quant à l’acte 2e, qu’est-ce que c’est que cette femme qui reste pendant tout l’acte en scène, à faire la sourde et muette, trompant tout le monde, si ce n’est le spectateur qui est tenté de crier à l’acteur : "Elle vous trompe !". (Quel besoin y avait-il de ce personnage ? En quoi est-il nécessaire à l’action ? Et ce polisson d’acte a treize scènes !) Et puis comme on s’embêtera à leur conversation par écrit ! Il faut éviter d’écrire sur la scène, ça ennuie toujours à regarder. Cette bonne Madame de Lauris, à laquelle on rarrange ses oreillers, m’assomme et me révolte. Elle se joue indignement de ses enfants, dont la tendresse fera rire. Alors nous tombons dans la farce,

Scène 3. Quel interminable monologue ! Il faut faire des monologues quand on est à bout de ressources et comme exposition de passion (lorsqu’elle ne peut se montrer en fait). Mais ici c’est pour nous parler de ce que nous voyons, c’est-à-dire la vie intérieure de ce château. Inutile.

Quant à l’oiseau que l’on dessine, le perroquet empaillé que l’acteur serait obligé de tenir à la main, ferait pouffer de rire la salle et suffirait à lui seul pour faire tomber un chef-d’oeuvre. Comment se fait-il que tu n’aies pas vu cela ?

Dans la scène 5, l’explosion de Léonie dépasse les bornes. Bref, toute cette pièce me fait une impression de délicatesse froissée, pareille à celle que tu as ressentie si légitimement à la lecture de la bonne moitié de l’Éducation sentimentale.

j’arrête là mon analyse, car c’est, selon moi, une idée à reprendre complètement, ou à laisser.

Excuse-moi si je te choque en ce moment. Fais lire ton oeuvre à Madame R..., en qui tu as confiance, et tu verras, si elle est franche, que l’effet ne lui en sera point agréable.

Je te renvoie le volume du père d’Arpentigny. Comme il ne me l’a pas prêté, je ne peux lui écrire. Si j’étais en train, je t’écrirais une lettre pour lui montrer. Son volume m’a beaucoup intéressé. Il devrait en faire faire une édition avec des planches. Il a deux ou trois portraits frappés avec beaucoup d’esprit et un même, celui du parvenu faisant tout lui-même, est un morceau qui pourrait passer pour classique ; il y a là du talent de style.

j’ai lu Graziella. Le malheureux ! Quelle belle histoire il a gâtée là. Cet homme, on a beau dire, n’a pas l’instinct du style. Tel est du moins mon avis.

Adieu, je t’embrasse. Tâche d’être plus gaie que moi. Encore deux baisers sur tes bons et beaux yeux.

À toi.

À Louise Colet. §

Croisset, jeudi, 4 heures du soir [15 avril 1852].

Je t’écris avec grand’peine, car j’ai depuis hier matin un rhumatisme dans l’épaule droite qui ne va qu’en empirant d’heure en heure. Ce sont les pluies de la Grèce, les neiges du Parnasse et toute l’eau qui m’a ruisselé sur le corps dans le sacré vallon qui se font ainsi souvenir d’elles. Je souffre raisonnablement et suis pas mal irrité.

Si Madame R... trouve bonne ta comédie, tant pis pour elle (Mme R...) ; ou elle manque de goût, ou elle te trompe par politesse, à moins que je ne sois aveugle complètement.

Moi, j’ai trouvé la chose ennuyeuse, démesurée, et surtout le personnage de la grand’mère des plus maladroits, toute considération littéraire mise à part.

Pendant deux hivers de suite, à Rouen, 1847 et 1848, tous les soirs, trois fois (sic) par semaine, nous faisions à nous deux Bouilhet des scénarios, travail qui assommait, mais que nous nous étions jurés d’accomplir. Nous avons ainsi une douzaine, et plus, de drames, comédies, opéras-comiques, etc. , écrits acte par acte, scène par scène, et quoique je ne me croie nullement propre au théâtre, il me semble que la charpente de ta pièce est malhabile. Cette grand’mère écoutant sans bouger est une ficelle trop cynique. Je crois être dans le vrai, ma pauvre chérie. Tant mieux si mes coups d’étrivières t’excitent ; tant pis (pour moi) s’ils sont donnés intempestivement. Le travail remarche un peu. Me voilà à la fin revenu du dérangement que m’a causé mon petit voyage à Paris. Ma vie est si plate qu’un grain de sable la trouble. Il faut que je sois dans une immobilité complète d’existence pour pouvoir écrire. Je pense mieux couché sur le dos et les yeux fermés. Le moindre bruit se répète en moi avec des échos prolongés qui sont longtemps avant de mourir. Et plus je vais, plus cette infirmité se développe. Quelque chose, de plus en plus, s’épaissit en moi, qui a peine à couler. Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase.

l’histoire de Mme R... m’a réjoui profondément (l’infortuné n’en sait rien encore ; il est à Cany au sein de ses Lares. Voilà fort longtemps que je ne l’ai vu ; je le régalerai de la chose dimanche). Tu me dis que, si tu étais homme, tu serais indigné de voir une femme te préférer une médiocrité. Ô femme, ô femme poète ! Que tu sais peu le coeur des mâles ! On n’a pas dix-huit ans, que l’on a déjà éprouvé en cette matière tant de renfoncements que l’on y est devenu insensible. On traite les femmes comme nous traitons le public, avec beaucoup de déférence extérieure et un souverain mépris en dedans. l’amour humilié se fait orgueil libertin. Je crois que le succès auprès des femmes est généralement une marque de médiocrité, et c’est celui-là pourtant que nous envions tous et qui couronne les autres. Mais on n’en veut pas convenir, et comme on considère très au-dessous de soi les objets de leur préférence, on arrive à cette conviction qu’elles sont stupides, ce qui n’est pas. Nous jugeons à notre point de vue, elles au leur. La beauté n’est pas pour la femme ce qu’elle est pour l’homme. On ne s’entendra jamais là-dessus, ni sur l’esprit, ni sur le sentiment, etc.

Je me suis trouvé une fois avec plusieurs drôles (assez vieux) dans un lieu infâme. Tous certes étaient plus laids que moi, et celui à qui ces dames firent meilleure mine était franchement vilain (explique-moi ça, ô Aristote !). Et il n’est pas question ici de dons de l’âme, poésie de langage ou force d’idées, mais du corps, de ce qui est appréciable à l’oeil et au reniflement des sens. Interroge n’importe quel ex-bel homme et demande-lui si, couché quelquefois avec une femme, il en a jamais trouvé qui se soient extasiées sur les lignes de son bras ou les muscles de sa poitrine. Quel abîme que tout cela ! Et qu’importe le vase ? C’est l’ivresse qui est belle (il y a là-dessus un beau vers dans Melaenis). l’important, c’est de l’avoir.

qu’elle s’amuse avec son beau Enault, cette pauvre petite mère R..., qu’elle jouisse, triple jouisse, et fasse monter au gars R... des cornes grandes comme des cèdres, tant mieux !

La contemplation de certains bonheurs dégoûte du bonheur : quel orgueil ! C’est quand on est jeune surtout que la vue des félicités vulgaires vous donne la nausée de la vie : on aime mieux crever de faim que de se gorger de pain noir. Il y a bien des vertus qui n’ont pas d’autre origine. j’ai vu dans ta lettre le père d’Arpentigny jetant sur ta couche un regard d’arpenteur géomètre, estimant à vue de nez combien elle contenait d’hectares de plaisir. m’étais-je trompé ? Eh ! eh ! Et le petit Simon que j’accusais, il y a quatre mois, d’aspirer au teton, comme le nez du père Aubry à la tombe ; m’étais-je trompé ? Quel grand moraliste je fais !

Quitte à renouveler tes inquiétudes, je t’annonce que je vais encore aller à Rouen ce soir, dîner chez mon frère. Depuis que ma mère a fait réparer son billard, ils sont d’une grande tendresse et viennent ici tous les dimanches, jusqu’à ce que quelque autre caprice les en écarte.

Et le prix ? Quand saurai-je la solution ?

Adieu, mon pauvre cher coeur.

d’où vient donc ta fièvre ? Est-ce que c’est régulier ! Prends du (sic) quinine.

Mille baisers sur tes yeux.

À Louise Colet. §

[Croisset] Samedi soir [24 avril 1852.]

Ah ! Je suis bien content, ç’a été un bon réveil, chère Louise, et aujourd’hui que j’ai fini mon ouvrage et qu’il est bonne heure encore, je m’en vais, selon ton désir, bavarder avec toi le plus longtemps possible. Mais d’abord que je commence par t’embrasser fort et sur le coeur, en joie de ton prix, pauvre chérie. Comme je suis heureux qu’il te doit survenu un événement agréable ! La balle du Philosophe s’esquivant au moment où l’on va lire ton nom est d’un comique de haut goût.

Si je n’ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c’est que j’ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier j’ai laissé de côté toute autre chose, et j’ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal que je commence lundi. j’espère que ça ira mieux. j’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, 25 pages net (25 pages en six semaines). Elles ont été dures à rouler. Je les lirai demain à Bouilhet. Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements : si tu pouvais voir les miens ! Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps, de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais qui est continuelle. j’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelquefois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui.

Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le coeur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. Du moins je crois qu’il y avait de tout cela dans cette émotion où les nerfs, après tout, avaient plus de place que le reste. Il y en a, dans cet ordre, de plus élevées ; ce sont celles où l’élément sensible n’est pour rien. Elles dépassent alors la vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de toute personnalité, de toute relation humaine. j’ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui vous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui sait alors s’il n’y aurait pas moyen de retrouver pour l’esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale ? l’art grec n’était pas un art ; c’était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. Les montagnes y avaient des lignes tout autres et étaient de marbre pour les sculpteurs, etc.

Le temps est passé du Beau. l’humanité, quitte à y revenir, n’en a que faire pour le quart d’heure. Plus il ira, plus l’Art sera scientifique, de même que la science deviendra artistique. Tous deux se rejoindront au sommet après s’être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir maintenant à quels éblouissants soleils psychiques écloreront les oeuvres de l’avenir. En attendant, nous sommes dans un corridor plein d’ombre ; nous tâtonnons dans les ténèbres. Nous manquons de levier ; la terre nous glisse sous les pieds ; le point d’appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quoi ça sert-il ? À quel besoin répond ce bavardage ? De la foule à nous, aucun lien. Tant pis pour la foule, tant pis pour nous surtout. Mais comme chaque chose a sa raison, et que la fantaisie d’un individu me paraît tout aussi légitime que l’appétit d’un million d’hommes, et qu’elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l’humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d’ivoire et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester seuls dans nos rêves. j’ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves. Eh bien ! Je n’échangerais tout cela pour rien, parce qu’il me semble, en ma conscience, que j’accomplis mon devoir, que j’obéis à une fatalité supérieure, que je fais le bien, que je suis dans le juste.

Causons un peu de Graziella. C’est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. Il y a de jolis détails : le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, deux ou trois belles comparaisons de la nature, telles qu’un éclair par intervalles qui ressemble à un clignement d’oeil : voilà à peu près tout. Et d’abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. Que c’est beau, ces histoires d’amour où la chose principale est tellement entourée de mystère que l’on ne sait à quoi s’en tenir, l’union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l’ombre comme boire, manger, pisser, etc.! Le parti pris m’agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l’aime et qu’il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! Ô hypocrite ! S’il avait raconté l’histoire vraie, que c’eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. Il est plus facile en effet de dessiner un ange qu’une femme : les ailes cachent la bosse. Autre chose : c’est dans un désespoir qu’il visite Pompéi, le Vésuve, etc., ce qui était une manière bien intelligente de s’instruire, par parenthèse. Et là, pas un mot d’émotion, tandis que nous avons passé au commencement par l’éloge de saint-Pierre de Rome, oeuvre glaciale et déclamatoire, mais qu’il faut admirer. C’est dans l’ordre ; c’est une idée reçue. Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles. Il y aurait eu moyen de faire pleurer avec Cecco, le cousin dédaigné. Mais non. Et à la fin aucun arrachement ; par exemple, l’exaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brillant des classes aisées, l’ennui des grandes villes.

Mais c’est que Naples n’est pas ennuyeux du tout. Il y a de charmantes femelles, et pas cher. Le sieur de Lamartine tout le premier en profitait, et celles-là sont aussi poétiques dans la rue de Tolède que sur la Margellina. Mais non ; il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. Ah mensonge ! Mensonge ! Que tu es bête !

Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nous montrant ce qui s’est sans doute passé : un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille d’un pêcheur et l’envoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer. (La fin de Candide est ainsi pour moi la preuve criante d’un génie de premier ordre. La griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie.) Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine n’a pas, ce coup d’oeil médical de la vie, cette vue du Vrai, enfin, qui est le seul moyen d’arriver à de grands effets d’émotion. À propos d’émotion, un dernier mot : avant la pièce de vers finale, il a eu soin de nous dire qu’il l’a écrite tout d’une seule haleine et en pleurant. Quel joli procédé poétique ! Oui, je le répète, il y avait là de quoi faire un beau livre, pourtant.

Je suis bien de l’avis du Philosophe relativement aux vers de Gautier. Ils sont très faibles, et l’ignorance des gens de lettres est monstrueuse. Melaenis a paru une oeuvre érudite : il n’y a pas un bachelier qui ne devrait savoir tout cela ! Mais est-ce qu’on lit, est-ce qu’on a le temps ? qu’est-ce que ça leur fait ? On patauge à tort et à travers. On est loué par ses amis, on perd la tête, on s’enfonce dans une obésité de l’esprit que l’on prend pour de la santé ! C’était pourtant un homme né, ce bon Gautier, et fait pour être un artiste exquis. Mais le journalisme, le courant commun, la misère (non, ne calomnions pas ce lait des forts), le putinage d’esprit plutôt, car c’est cela, l’ont abaissé souvent au niveau de ses confrères. Ah ! que je serais content si une plume grave comme celle du Philosophe, qui est un homme sévère (de style), leur donnait un jour une bonne fessée, à tous ces charmants messieurs !

Je reviens à Graziella. Il y a un paragraphe d’une grande page tout en infinitifs : "se lever matin, etc." l’homme qui adopte de pareilles tournures a l’oreille fausse ; ce n’est pas un écrivain. Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrés, et dont le talon sonne. j’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera à quelque jour, dans dix ans ou dans dix siècles, et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu ; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d’hier ; voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites ; mais celles de la prose, tant s’en faut.

Les histoires de Mme R... me délectent et la figure du capitaine est splendide. Quel homme bien que ce capitaine ! Tu m’as envoyé un morceau de dialogue qui m’a fait un effet analogue à quelques-uns de Molière ; c’était carré et lyrique tout ensemble. Pauvre petite femme ! Quelle tristesse ensuite quand elle s’apercevra que son cher ami n’est qu’un sot ! Que j’aurais voulu assister à la visite dans la chambre et voir toutes les cérémonies réciproques ! Tu sens bien cela, toi ; tu devrais porter ton attention littéraire sur ce genre d’aspects humains. Tu as un côté de l’esprit fin, délié et perspicace, relativement au comique, que tu ne cultives pas assez, de même qu’un autre, sanguin, gueulard, passionné et débordant quelquefois, auquel il faut mettre un corset et qu’il faut durcir du dedans.

Tu me dis que je t’ai envoyé des réflexions curieuses sur les femmes, et qu’elles sont peu libres d’elles (les femmes). Cela est vrai ; on leur apprend tant à mentir, on leur conte tant de mensonges ! Personne ne se trouve jamais à même de leur dire la vérité, et quand on a le malheur d’être sincère, elles s’exaspèrent contre cette étrangeté ! Ce que je leur reproche surtout, c’est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère et il saura qu’elle est bête, qu’il n’en jouira pas moins. Mais si une femme aime un goujat, c’est un génie méconnu, une âme d’élite, etc. , si bien que, par cette disposition naturelle à loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ni la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est, au point de vue de l’amour en soi, une supériorité) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tant ! Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune.

Maximes détachées : elles ne sont pas franches avec elles-mêmes ; elles ne s’avouent pas leurs sens ; elles prennent leur cul pour leur coeur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir.

Le cynisme, qui est l’ironie du vice, leur manque ; ou, quand elles l’ont, c’est une affectation.

La courtisane est un mythe. Jamais une femme n’a inventé une débauche.

Leur coeur est un piano où l’homme, artiste égoïste, se complaît à jouer des airs qui le font briller, et toutes les touches parlent. Vis-à-vis de l’amour en effet, la femme n’a pas d’arrière-boutique : elle ne garde rien à part pour elle comme nous autres qui, dans toutes nos générosités de sentiment, réservons néanmoins toujours in petto un petit magot pour notre usage exclusif.

Assez de réflexions morales. Causons de nous deux un peu. Et d’abord ta santé. qu’est-ce que tu as donc ?

Plût à Dieu que le dire de Pradier sur ma calvitie fût vrai ! (ils repousseraient). Mais je crois qu’elle n’a pas cet avantage d’avoir eu une cause aussi gaillarde ; non que je veuille me faire passer pour un invaincu comme dirait Corneille. j’ai eu des lacs de Trasimène. Mais il n’y a que moi qui peux le dire, tant la République a été complètement rétablie. Depuis trois semaines surtout, mes pauvres cheveux tombent comme des convictions politiques. Je ne sais si l’eau Taburel les faisait tenir. Tu peux m’en envoyer encore deux bouteilles pour essayer.

Tu mettras dans le paquet la Bretagne, si tu veux ; ou garde-la, ça m’est égal.

Que je te dise des tendresses, me demandes-tu. Je ne t’en dis pas, mais j’en pense. Chaque fois que ta pensée me vient à l’esprit, elle est accompagnée de douceur.

Mes voyages à Paris, qui n’ont plus que toi pour attrait, sont dans ma vie comme des oasis où je vais boire et secouer sur tes genoux la poussière de mon travail. En ma pensée, ils chatoient dans le lointain, baignés d’une lumière joyeuse. Si je ne les renouvelle pas plus souvent, c’est par sagesse et parce qu’ils me dérangent trop. Mais prends patience ; tu m’auras plus tard plus longuement.

Dans un an ou 18 mois, je prendrai un logement à Paris. j’irai plus souvent et dans l’année y passerai plusieurs mois de suite. Quant à présent, j’irai quand ma première partie sera finie, je ne sais quand, pas avant un grand mois ; j’y passerai huit jours. Nous serons heureux, tu verras. Et puis, comment ne t’aimerais-je pas, pauvre chère femme ? Tu m’aimes tant, toi ! Ton amour est si bon, si aveugle ! Tu me dis des choses si flatteuses ! Et qui ne sont pas pour me flatter cependant. Si c’est la vérité qui parle en toi, si plus tard les autres reconnaissent ce que tu y trouves, je me souviendrai de tes prédictions avec orgueil. Si au contraire je reste dans l’ombre, et bien tu auras été un grand rayon dans ce cachot, un hymne dans cette solitude.

Loin de toi, je suis ta vie, va ; je la devine, je la vois et j’entends souvent, dans mon oreille, le bruit de tes pas sur ton parquet.

d’ici je regarde maintenant ta tête penchée sur ta petite table ronde où tu écris, et ta lampe qui brûle. Henriette te parle à travers la cloison. Je sens sous mes doigts ta peau si fine et ta taille abandonnée sur mon bras gauche.

Je n’ai pas eu beaucoup de voluptés dans ma vie (si j’en ai beaucoup souhaité). Tu m’en as donné quelques-unes. Et je n’ai pas eu non plus beaucoup d’amours (heureux surtout) et je sens pour toi quelque chose de plus calme, mais de tout aussi profond, de sorte que tu es la meilleure affection que j’aie eue. Elle se tient sur moi avec un grand balancier.

j’ai été bousculé de passions dans ma jeunesse. C’était comme une cour de messageries où l’on est embarrassé par les voitures et les portefaix : c’est pour cela que mon coeur en a gardé un air ahuri.

Je me sens vieux là-dessus. Ce que j’ai usé d’énergie dans ces tristesses ne peut être mesuré par personne. Je me demande souvent quel homme je serais si ma vie avait été extérieure au lieu d’être intérieure ; ce qu’il serait advenu si ce que j’ai voulu autrefois je l’eusse possédé... Il n’y a qu’en province et dans le milieu littéraire où je nageais que ces concentrations soient possibles. Les jeunes gens de Paris ignorent tout cela.

Ô dortoirs de mon collège, vous aviez des mélancolies plus vastes que celles que j’ai trouvées au désert !

Adieu, voilà minuit passé. Mille baisers. Hein quelle lettre ! En ai-je barbouillé de ce papier !

Je t’embrasse partout.

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

Dimanche. [2 mai.1852]

Je ne t’ai pas écrit cette semaine tant j’étais harassé. Depuis avant-hier ça va mieux un peu et hier au soir, jour habituel de ma correspondance, comme j’étais en train, j’ai continué jusqu’à 2 heures sans avoir le temps de te dire bonjour.

Je n’ai reçu aucun paquet de toi et n’ai, par conséquent, rien à te renvoyer avec deux Melaenis que Bouilhet t’adressera, les accompagnant de toutes sortes d’amitiés. Puisque tu dois lire ta comédie aux Français, je vais t’en dire pratiquement ce que j’en pense. Le Philosophe, sous un transparent clair, y est bafoué. Ne fût-ce que cette terminaison en in, tout le monde le reconnaîtra, et lui-même surtout s’y reconnaîtra et t’en gardera une rancune éternelle. Tu as tort pour Henriette, pour toi-même d’abord.

Quant à moi, ces messieurs de la Revue et autres, auxquels l’ami n’a pas manqué, ou ne manquera pas de dire la chose, feront des gorges chaudes sur mon compte. Le grand homme futur en aura (ce dont je me moque complètement) ; obscur et absent d’ailleurs, que m’importe ? Il n’y a que sur toi que quelque désagrément en pourra rejaillir. Atténue donc autant que possible toute ressemblance entre Dherbin et le Philosophe. Fais-en un légitimiste, tout ce que tu voudras, au lieu d’un doctrinaire, etc. Réfléchis là-dessus ; je crois le conseil important pour ta vie, pour l’avenir. Appelles-y ton attention. Ce que (on) m’a rapporté de Musset et de Sand m’a ému. Le capitaine se soutient toujours ; c’est une grande figure. Dans la lettre que je t’avais écrite en te renvoyant son volume, je t’y avais glissé deux phrases louangeuses un peu exagérées, pensant que tu pourrais les lui lire. À propos de lettres, j’en viens de voir une de Du Camp, qui est un chef-d’oeuvre de démence et de vanité. Si Lambert, qui le voit souvent, était un homme communicatif, il en pourrait dire de belles à Madame Didier. Comme le temps change les hommes ! Et qu’il faut peu de choses pour faire tourner les têtes à de certaines gens !

Les clous sont à la mode ; ma belle-soeur en est capitonnée et elle ne fait rien pour se les faire passer, exemple que je t’engage à suivre, au lieu de donner ton argent en pure perte au pharmacien et au médecin. Si tu avais été élevée comme moi dans les coulisses d’Esculape, tu serais convaincue de l’inutilité des remèdes dans les trois quarts et demi des maladies (et des choses de ce monde).

Il y avait dans les deux derniers numéros de la Revue deux articles curieux sur Edgar Poë. Les as-tu lus ?

Oui, je connais le Raphaël de Lamartine ; c’est le dernier mot de la stupidité prétentieuse.

j’ai passé une mauvaise semaine ; je me sens stérile, par moments, comme une vieille bûche. j’ai à faire une narration ; or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n’en ai vu un que ça me demande de grands efforts d’imagination. Et puis c’est si commun, c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter pourtant.

Adieu, ma pauvre chère amie, je suis bien heureux de ton succès. Je t’embrasse sur les yeux.

Mille baisers encore à toi.

Bouilhet est là, étalé sur mon divan.

À Louise Colet. §

Croisset, samedi soir, minuit [8-9 mai 1852.]

Le sonnet sera excellent avec deux ou trois petites corrections.

Quel odorant bien-être !
Son chant me berce et me pénètre, etc.

Du reste l’inspiration est bonne. j’ai reçu la boîte. Bouilhet a le drame. Merci de l’eau Taburel. Tu as dû recevoir des confitures et du sucre de pomme pour Henriette.

Je suis bien aise que tu sois de mon avis relativement aux corrections. Change les terminaisons en IN et AVE, crois-moi.

À propos de d’Herbin, ton mariage avec lui a été annoncé mercredi dernier dans le Nouvelliste, journal de Rouen. Sais-tu cela ?

Cette rectitude de coeur dont tu parles n’est que la même justesse d’esprit que je porte, je crois, dans les questions d’Art. Je n’adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de coeur, d’esprit, de forme, de fond, d’âme ou de corps : tout est lié dans l’homme. Il fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C’est là ce que croient ceux qui voient la surface. Il en est de même de cet orgueil qui révolte tant les autres et que payent pourtant de si grandes misères. Personne plus que moi n’a, au contraire, aspiré les autres. j’ai été humer des fumiers inconnus, j’ai eu compassion de bien des choses où ne s’attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de coeur. l’ironie pourtant me semble dominer la vie. d’où vient que, quand je pleurais, j’ai été souvent me regarder dans la glace pour me voir ? Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague, est pour moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. Les deux éléments humains sont là. le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons. Le "n’y aurait-il pas du danger à parler de toutes ces maladies ?" vaut le "qu’il mourût !"

Mais que l’on fasse jamais comprendre cela aux pédants ! C’est une chose drôle, du reste, comme je sens bien le comique en tant qu’homme et comme ma plume s’y refuse ! j’y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c’est là la dernière des tristesses. j’ai des idées de théâtre depuis quelque temps et l’esquisse incertaine d’un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard, qui m’est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours. Si je m’y mets dans cinq ou six ans, que se passera-t-il depuis cette minute où je t’écris jusqu’à celle où l’encre se séchera sur la dernière rature ? Du train dont je vais, je n’aurai fini la Bovary que dans un an. Peu m’importe six mois de plus ou de moins ! Mais la vie est courte. Ce qui m’écrase parfois, c’est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu’il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d’une façon âpre et continue, et que je n’aurai jamais le temps de me donner à moi-même l’idée de ce que je voulais faire.

j’ai lu dernièrement tout l’Enfer de Dante (en français). Cela a de grandes allures, mais que c’est loin des poètes universels qui n’ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille ! Pas de plan ! Que de répétitions ! Un souffle immense par moments ; mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses consacrées, Saint-Pierre de Rome entre autres, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n’ose pas dire que ça vous embête. Cette oeuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps ; elle en porte le cachet. Tant pis pour nous qui l’entendons moins ; tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre !

Je viens de lire quatre volumes des Mémoires d’outre-tombe. Cela dépasse sa réputation. Personne n’a été impartial pour Chateaubriand, tous les partis lui en ont voulu. Il y aurait une belle critique à faire sur ses oeuvres. Quel homme c’eût été, sans sa poétique ! Comme elle l’a rétréci ! Que de mensonges, de petitesses ! Dans Goethe il ne voit que Werther, qui n’est qu’une des mansardes de cet immense génie. Chateaubriand est comme Voltaire. Ils ont fait (artistiquement) tout ce qu’ils ont pu pour gâter les plus admirables facultés que le bon Dieu leur avait données. Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, qu’eût fait l’homme qui a écrit Velléda et René ! Napoléon était comme eux : sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l’obsédait, nous n’aurions pas eu le galvanisme d’une société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de l’antiquité si belles, c’est qu’elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d’étude il faut passer pour se dégager des livres, et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser.

Puisque tu admires tant la belle périphrase du père de Pongerville, "le tapis qu’à grands frais Babylone a tissé," je pourrai t’apporter un acte d’une tragédie que nous avions commencée il y a cinq ans, Bouilhet et moi, sur La Découverte de la vaccine, où tout est de ce calibre, et mieux. j’avais à cette époque beaucoup étudié le théâtre de Voltaire que j’ai analysé, scène par scène, d’un bout à l’autre. Nous faisions des scénarios, nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmontel, et ç’a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre. Je t’assure que, comme style, les gens que je déteste le plus m’ont peut-être plus servi que les autres. Que dis-tu de ceci pour dire un bonnet grec :

pour sa tête si chère
le commode ornement dont la Grèce est la mère,

et pour dire noblement qu’une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire :

d’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,
Horrible désormais, nous présenter l’image
De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,
Dont se sert la matrone en son zèle empressé,
Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante
Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante.

Voilà de la poésie, ou je ne m’y connais pas, et dans les règles encore !

j’éprouve le besoin de faire encore deux citations.

Une demoiselle parle à sa confidente de ses chagrins d’amour :

Et d’un secours furtif aidant la volupté
Je goûte avec moi-même un bonheur emprunté

La confidente répond qu’elle connaît cela et ajoute :

Et les hommes aussi
Par un moyen semblable apaisent leur souci.

La lettre de la mère Hugo est très gentille. Je te la renvoie. Elle m’a causé une impression très profonde, et à Bouilhet aussi. Nous connaissons ici un jeune homme qui nourrit pour elle un amour mystique depuis l’exposition de son portrait par L. Boulanger, il y a une douzaine d’années au moins. Se doute-t-elle peu de cela, cette femme qui vit à Paris, qu’il n’a jamais vue, qu’elle n’a jamais vu ? Chaque chose est un infini ; le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l’idée de Dieu. Entre deux coeurs qui battent l’un sur l’autre, il y a des abîmes ; le néant est entre eux, toute la vie et le reste. l’âme a beau faire, elle ne brise pas sa solitude, elle marche avec lui. On se sent fourmi dans un désert et perdu, perdu. À propos de quoi donc tout cela ? Ah ! à propos du portrait de Madame Hugo. C’est bien drôle, n’est-ce pas ? j’ai été une fois chez elle, en 1845, en revenant de Besançon, où la marraine d’Hugo m’avait fait voir la chambre où il est né. Cette vieille dame m’avait chargé d’aller porter de ses nouvelles à la famille Hugo. Madame m’a reçu médiocrement. Le grand Hippolyte Lucas est arrivé, et je me suis retiré au bout de six minutes que j’étais assis.

Bouilhet va se mettre à son drame. Au mois d’octobre, il ira habiter Paris. Lui parti, je serai seul ; là commencera ma vieillesse. Tout ce que je connais de la capitale ne me donne pas envie d’y vivre. Paris m’ennuie ; on y bavarde trop pour moi. La tentative de séjour que j’y ferai, les quelques mois que j’y passerai pendant deux ou trois hivers m’en détourneront peut-être pour toujours. Je reviendrai dans mon trou et j’y mourrai, sans sortir, moi qui me serai tant promené en idée. Ah, je voudrais bien aller aux Indes et au Japon ! Quand la possibilité m’en viendra, je n’aurai peut-être ni argent ni santé. Physiquement d’ailleurs je me recoquille de plus en plus. La vue de ma bûche qui brûle me fait autant de plaisir qu’un paysage. j’ai toujours vécu sans distractions ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. j’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien.

Mais je t’aime, mon pauvre coeur, et je t’embrasse... rarement ! Si je te voyais tous les jours, peut-être t’aimerais-je moins ; mais non, c’est pour longtemps encore. Tu vis dans l’arrière-boutique de mon coeur et tu sors le dimanche. Adieu, mille baisers sur ta poitrine.

À toi.

À Louise Colet. §

Croisset, samedi à dimanche, 1 heure matin. [15-16 mai 1852.]

La nuit de dimanche me prend au milieu d’une page qui m’a tenu toute la journée et qui est loin d’être finie. Je la quitte pour t’écrire, et d’ailleurs elle me mènerait peut-être jusqu’à demain soir ; car comme je suis souvent plusieurs heures à chercher un mot et que j’en ai plusieurs à chercher, il se pourrait que tu passasses encore toute la semaine prochaine si j’attendais la fin. Voilà pourtant plusieurs jours que cela ne va pas trop mal, sauf aujourd’hui où j’ai éprouvé beaucoup d’embarras. Si tu savais ce que je retranche et quelle bouillie que mes manuscrits ! Voilà cent vingt pages de faites ; j’en ai bien écrit cinq cents au moins. Sais-tu à quoi j’ai passé tout mon après-midi avant-hier ? à regarder la campagne par des verres de couleur ; j’en avais besoin pour une page de ma Bovary qui, je crois, ne sera pas une des plus mauvaises.

Tu as bien envie de me voir, chère Louise, et moi aussi. j’éprouve le besoin de t’embrasser et de te tenir dans mes bras. j’espère, à la fin de la semaine prochaine à peu près, pouvoir te dire au juste quand nous nous verrons.

Je vais être dérangé cette semaine par l’arrivée de cousines (inconnues) et assez égrillardes, à ce qu’il paraît, du moins l’une d’elles. Ce sont des parentes de Champagne, dont le père est directeur de je ne sais quelles contributions à Dieppe. Ma mère a été les voir avant-hier et hier, jours où je suis resté seul avec l’institutrice. Mais sois sans crainte, ma vertu n’a pas failli et n’a pas même songé à faillir. À la fin de ce mois, ma nièce, la petite de mon frère, va faire sa première communion. Je suis convié à deux dîners et à un déjeuner. Je m’empiffrerai ; ça me distraira. Quand on ne se gorge pas dans ces solennités, qu’y faire ? Te voilà donc au courant de ma vie extérieure.

Quant à l’intérieure, rien de neuf. j’ai lu Rodogune et Théodore cette semaine. Quelle immonde chose que les commentaires de M. de Voltaire ! Est-ce bête ! Et c’était pourtant un homme d’esprit. Mais l’esprit sert à peu de chose dans les arts, à empêcher l’enthousiasme et nier le génie, voilà tout.

Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu’un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple ! Mais il est si doux de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d’apprendre aux gens leur métier ! La manie du rabaissement, qui est la lèpre morale de notre époque, a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante. La médiocrité s’assouvit à cette petite nourriture quotidienne qui, sous des apparences sérieuses, cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre, et de bavarder art, idée du beau, idéal, etc., que de faire le moindre sonnet ou la plus simple phrase. j’ai eu envie souvent de m’en mêler aussi et de faire d’un seul coup un livre sur tout cela. Ce sera pour ma vieillesse, quand mon encrier sera sec. Quel crâne ouvrage, et original, il y aurait à écrire sous ce titre : "De l’interprétation de l’antiquité" ! Ce serait l’oeuvre de toute une vie. Et puis à quoi bon ? De la musique ! De la musique plutôt ! Tournons au rythme, balançons-nous dans les périodes, descendons plus avant dans les caves du coeur.

Cette manie du rabaissement, dont je parle, est profondément française, pays de l’égalité et de l’antiliberté. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie. l’idéal de l’État, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces coeurs étroits : "Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases", etc. Il n’est pas de sottises ni de vices qui ne trouve son compte à ces rêves. Je trouve que l’homme maintenant est plus fanatique que jamais, mais de lui. Il ne chante autre chose et, dans cette pensée qui saute par-delà les soleils, dévore l’espace et bêle après l’infini, comme dirait Montaigne, il ne trouve rien de plus grand que cette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager. Ainsi la France, depuis 1830, délire d’un réalisme idiot ; l’infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l’infaillibilité du pape. La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l’autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l’esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l’antiquité ; la Victoire était sainte, les dieux la donnaient, elle était juste ; l’homme esclave se méprisait lui-même autant que son maître. Au moyen âge, elle se résignait et subissait la malédiction d’Adam (à laquelle je crois au fond). Elle a joué la Passion pendant 15 siècles, Christ perpétuel qui, à chaque génération nouvelle, se recouchait sur sa croix. Mais voilà maintenant qu’épuisée de tant de fatigues elle paraît prête à s’endormir dans un hébétement sensuel, comme une putain sortant du bal masqué, qui sommeille à demi dans un fiacre, trouve les coussins doux tant elle est saoule, et se rassure en voyant dans la rue les gendarmes qui avec leurs sabres la protègent des gamins dont les huées l’insulteraient.

République ou Monarchie, nous ne sortirons pas de là de sitôt. C’est la résultante d’un long travail auquel tout le monde a pris part depuis De Maistre jusqu’au père Enfantin, et les républicains plus que les autres. qu’est-ce donc que l’Égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la nature elle-même ? l’Égalité, c’est l’esclavage. Voilà pourquoi j’aime l’Art. C’est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions. On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites ; l’humanité est pour vous un pantin à grelots que l’on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied (je me suis souvent, ainsi, bien vengé de l’existence ; je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume ; je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages), comme l’âme courbée se déploie dans cet azur qui ne s’arrête qu’aux frontières du Vrai. Où la Forme, en effet, manque, l’idée n’est plus. Chercher l’un, c’est chercher l’autre. Ils sont aussi inséparables que la substance l’est de la couleur et c’est pour cela que l’Art est la vérité même. Tout cela, délayé en vingt leçons au Collège de France, me ferait passer, près de beaucoup de petits jeunes gens, de messieurs forts et de femmes distinguées, pour grand homme pendant quinze jours.

Une chose qui prouve, selon moi, que l’Art est complètement oublié, c’est la quantité d’artistes qui pullulent. Plus il y a de chantres à une église, plus il est à présumer que les paroissiens ne sont pas dévots. Ce n’est pas de prier le bon Dieu que l’on s’inquiète, ou de cultiver son jardin, comme dit Candide, mais d’avoir de belles chasubles. Au lieu de traîner le public à sa remorque, on se traîne à la sienne. Il y a plus de bourgeoisme pur dans les gens de lettres que dans les épiciers. Que font-ils en effet, si ce n’est de s’efforcer, par toutes les combinaisons possibles, de flouer la pratique, et en se croyant honnêtes encore ! (c’est-à-dire artistes), ce qui est le comble du bourgeois. Pour lui plaire, à la pratique, Béranger a chanté ses amours faciles, Lamartine les migraines sentimentales de son épouse, et Hugo même, dans ses grandes pièces, a lâché à son adresse des tirades sur l’humanité, le progrès, la marche de l’idée, et autres balivernes auxquelles il ne croit guère. d’autres, restreignant leur ambition, comme Eugène Süe, ont écrit pour le Jockey Club des romans du grand monde, ou bien pour le faubourg Saint-Antoine des romans arsouille, comme les Mystères de Paris. Le jeune Dumas, pour le quart d’heure, va se concilier à perpétuité toute la loretanerie avec sa Dame aux Camélias. Je défie aucun dramaturge d’avoir l’audace de mettre en scène sur le boulevard un ouvrier voleur. Non : là il faut que l’ouvrier soit honnête homme, tandis que le monsieur est toujours un gredin, de même qu’aux Français la jeune fille est pure, car les mamans y conduisent leurs demoiselles. Je crois donc cet axiome vrai, à savoir, que l’on aime le mensonge, mensonge pendant la journée et songe pendant la nuit. Voilà l’homme. Excellente narration du vieux Villemain et description de la mère Hugo.

Bouilhet ne viendra pas à Paris (à ce que je pense) de si tôt. Les nouveaux règlements universitaires lui ont retiré du coup quinze cents francs.

Trois heures viennent de sonner. Le jour paraît, mon feu est éteint, j’ai froid et vais me coucher.

Combien de fois déjà dans ma vie n’ai-je pas vu le jour vert du matin paraître à mes carreaux ! Autrefois, à Rouen, dans ma petite chambre de l’Hôtel-Dieu, à travers un grand acacia ; à Paris, dans la rue de l’Est, sur le Luxembourg ; en voyage, dans les diligences ou sur les bateaux, etc.

Adieu, ma chère amie, ma chère maîtresse. À toi.

À Louise Colet. §

Dimanche 3 heures [23 mai.]

La mauvaise nouvelle que tu m’as envoyée ce matin, pauvre chère amie, ne m’a surpris qu’à moitié. j’avais été hier, pendant toute la journée, dans un état de langueur étrange comme si j’eusse subi le contre-coup des angoisses que tu éprouvais en ce moment. Ne te désespère pas. Remonte-toi. Je sais que cela est plus facile à dire qu’à faire, mais on se sauve de tout par l’orgueil. Il faut de chaque malheur tirer une leçon et rebondir après les chutes.

Pour le drame que tu médites, rumine bien le plan et aie toujours en vue l’action, l’effet. Ils ont trouvé mauvais (pour leur usage) le changement de décoration au second acte. Tu te rappelles que je t’avais fait cette objection. Tout ce qui sort de la ligne commune effraie. "Sus à l’originalité !" C’est le cri de guerre intérieur de toutes les consciences. Garde ta pièce telle qu’elle est ; la changer serait la gâter. Si l’on ne protégeait pas les arts, au lieu du théâtre Français il y en aurait dix autres et où tu pourrais te faire jouer. Mais qu’y faire ? Rester dans sa tente et y rebattre sur l’enclume son épée.

Quand tu auras un succès, un jour ou l’autre, tu redonneras ta pièce. d’ici là, garde-la pour toi ; la publier serait la perdre pour l’avenir. Attendre est un grand mot et une grande chose. Je suis aussi découragé que toi pour le moment. Mon roman m’ennuie ; je suis stérile comme un caillou. Cette première partie qui devait être finie d’abord à la fin de février, puis en avril, puis en mai, ira jusqu’à la fin de juillet. À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la deuxième partie m’inquiète beaucoup. Je me donne un mal de chien pour des misères ; les phrases les plus simples me torturent. Je ne veux pas aller à Paris (n’aie pas peur) avant d’être quitte de cette première partie. Mais comme je t’ai promis de te voir à la fin de ce mois et que, d’autre part, j’en ai bien besoin aussi, moi, voici ce que je te propose : un des jours de la fin de la semaine prochaine, vers le 3 ou le 4 juin, je t’écrirai pour te donner rendez-vous à Mantes, si tu veux, dans notre ancien hôtel, et nous y passerons 24 heures seuls, loin de tous. Une bonne journée à deux vaudra bien cinq ou six visites que je te ferai à Paris, chez toi et avec de l’entourage, et ne me coupera pas mon travail comme un arrêt d’une semaine, à un moment où j’ai besoin de ne pas perdre le fil de mes pensées. Dis-moi si ce plan te sourit.

Moi aussi je passerai plus tard par des journées comme tu en as eu une hier. Quand j’aurai fini ma Bovary et mon conte égyptien (dans deux ans), j’ai deux ou trois idées de théâtre que je mettrai à exécution, mais bien décidé d’avance à ne faire aucune concession, à n’être jamais joué ou sifflé.

Si j’arrive jamais à une position, comme on dit, ce sera à travers tout, et malgré toute considération de réussite. Je serai écrasé ou j’écraserai. Si j’ai en moi quelque valeur, ce parti pris (que je n’ai jamais pris mais qui est venu de lui-même) doit l’augmenter. Si je n’en ai aucune, c’est au moins quelque chose que cet entêtement. Mais j’éprouve, en revanche, de belles lassitudes, de fiers ennuis, et des saouleurs de moi, à me vomir moi-même si je pouvais.

Ça me fera bien de te voir, de m’appuyer la tête sur ton pauvre coeur plein de moi, de causer en regardant tes yeux.

Adieu, chère amour, à bientôt, un long baiser sur tes lèvres.

À toi.

À Louise Colet. §

[Croisset, 30 mai 1852.]

Il faut se méfier des meilleures affections, telle est la morale que je tire de ta lettre. Si le discours de Musset qui m’horripile t’a paru charmant et que tu trouves également charmant ce que j’ai pu faire ou ferai, qu’en conclure ?

Mais où se réfugier, mon Dieu ! Où trouver un homme ? Fierté de soi, conviction de son oeuvre, admiration du Beau, tout est donc perdu ? La fange universelle où l’on nage jusqu’à la bouche emplit donc toutes les poitrines ? à l’avenir, et je t’en supplie, ne me parle plus de ce que l’on fait dans le monde, ne m’envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s’y brasse. Ces choses me rendent malade ; elles me feraient devenir méchant et me renforcent d’autant dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne. Que je me remercie de la bonne idée que j’ai eue de ne pas publier ! Je n’ai encore trempé dans rien ! Ma muse (quelque déhanchée qu’elle puisse être) ne s’est point encore prostituée, et j’ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire un public et que ce public n’est pas fait pour moi, je m’en passerai. "Si tu cherches à plaire, te voilà déchu", dit Épictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu médité Épictète, et cependant ce n’est pas l’amour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c’est bien beau d’être honnête homme. Là-dessus, satisfaction générale du public. (Voir Gabrielle, de M. Émile Augier.) l’éloge des qualités morales, agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l’art oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on s’attribue les secondes ! j’ai eu un domestique qui avait l’habitude de prendre du tabac. Je lui ai souvent entendu dire lorsqu’il prisait (pour s’excuser de son habitude) : "Napoléon prisait". Et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat dans sa propre estime.

Voyons un peu ce fameux discours. Le début est des plus mal écrits ; il y a une série de que de quoi faire vingt catogans. Je trouve ensuite du respect qui va l’empêcher de parler (Musset respectant le sieur Dupaty !), la mort prématurée de son père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles "interrompent pour un moment les relations de société". Quel malheur ! Cela me rappelle un peu les filles entretenues, après 1848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s’en allaient de Paris ; tout était perdu ! Il est vrai que, comme contrepoids, arrive l’éloge indirect de l’abolition de la torture ; la grande ombre de Calas passe, escortée d’un vers corsé :

Un beau trait nous honore encor plus qu’un beau livre.

Idée reçue et généralement admise, quoique l’un soit plus facile à faire que l’autre. j’ai pris bien des petits verres, dans ma jeunesse, avec le sieur Louis Fessard, mon maître de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d’une mort imminente et au péril de ses jours. Or, comme il n’y a pas quarante-six beaux livres dans le monde, depuis qu’on en fait, voilà un drôle qui, à lui tout seul, enfonce dans l’estime d’un poète tous les poètes. Continuons :

Éloge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents), et derechef épigramme sur la liberté : utile dulci ; c’est le genre.

Enfin une phrase, et fort belle : "Le murmure de l’Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d’archet l’emporta." Mais c’est l’Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne. Quelque indifférent que soit le sujet en soi, il faut qu’il existe néanmoins. Or, lorsque de mauvaise foi on entonne l’éloge d’un homme médiocre, qu’attendre, sinon une médiocrité ? La forme sort du fond, comme la chaleur du feu.

Arrive le petit confiteor ; là le poète appelle ses oeuvres des fautes d’enfant, se blâme des torts qu’il n’a plus et traite l’école romantique de n’avoir pas le sens commun, quoiqu’il ne renie pas ses maîtres. Il y aurait eu ici de belles choses à dire sur la place d’Hugo, vide. Comme se priver de pareilles joies, comme se refuser à soi-même la volupté de scandaliser la compagnie ? Mais les convenances s’y opposaient ; cela aurait fait de la peine à ce bon Gouvernement et c’eût été de mauvais goût. Mais en revanche nous avons, immédiatement après, l’éloge inattendu de Casimir Delavigne, qui savait que l’estime vaut mieux que le bruit et qui, en conséquence, s’est toujours traîné à la remorque de l’opinion, faisant les Messéniennes après 1815, Le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Faliero lors de la vogue de Byron, Les Enfants d’Édouard quand on raffolait du drame moyen âge. Delavigne était un médiocre monsieur, mais Normand rusé qui épiait le goût du jour et s’y conformait, conciliant tous les partis et n’en satisfaisant aucun, un bourgeois s’il en fut, un Louis-Philippe en littérature. Musset n’a pour lui que des douceurs.

Louer des vers où se trouve celui-ci :

En quittant Raphaël, je souris à l’Albane.

Et Anacréon à côté d’Homère ! l’Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l’aimait beaucoup. Ferney est plein de ses copies. Musset, qui a tant injurié Voltaire dans Rolla, mais qui devait faire son éloge à l’Académie (car il était académicien), devait bien ce petit hommage à son peintre favori.

Suit l’éloge de l’opéra comique comme genre. Tout est du même tonneau ; sans cesse l’exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la grisette ! Et d’une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dans sa veine propre. Cette manie de l’étriqué (comme idée et comme oeuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît ; il n’y a rien à dire, on donne là dedans pour le quart d’heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans. Houssaye alors fleurira, c’est un berger.

Maintenant, un peu d’outrages aux grandes choses et aux grands hommes. Le travail du poète : un noble exercice de l’esprit. vraiment ! et quoi qu’on en puisse dire encore ! Quelle audace ! Mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes (d’après la classification des genres bien entendu, 1° tragédies, 2° comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s’ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien) ; Télémaque vaut mieux que le Malade Imaginaire ; pour les hommes graves, en effet, c’est une farce (tel est l’avis entre autres de M. Chéruel, professeur à l’École normale). n’importe, la petite route n’en est pas moins belle et à coup sûr elle doit être honorée (que de bonté !) quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l’honnête homme) ; autrement, non !

Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l’Empire, de beaux faits dans la garde nationale.

Ce vers cité comme bon :

Les doux tributs des champs sur son onde tranquille !

Et Tancrède qui est un type inimitable de poésie chevaleresque ! Enfin, pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des soeurs de charité, lesquelles nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l’idée chrétienne glorifiée.

Il y en a pour tous les goûts, si ce n’est pour le mien.

Quant à la réponse de Nisard, elle dégrade encore plus le sieur de Musset. De Frank, de Rolla, de Bernerette, pas un mot. Et il était là, lui ! Il avalait tout cela, il écoutait cette théorie que l’amour de Boileau est une qualité sociale. Il s’entendait dire que ses vers n’étaient pas sur leurs pieds et que les mères de famille daignaient l’approuver, une fois les enfants retirés. Avaler toutes ces grossièretés en public avec un habit vert sur le dos, une épée au côté et un tricorne à la main, cela s’appelle être honoré. Et voilà pourtant le but de l’ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années ; ensuite on est posé, consacré. Ah ! C’est que l’on vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie. Deux heures durant même, le public vous gratifie de cet empressement naïf qu’il témoigne tour à tour à Tom-Pouce, aux Osages, à la planète Le Verrier, aux ascensions de Poittevin, aux premiers convois du chemin de fer de Versailles (rive droite). Et puis on figure le lendemain dans tous les journaux, entre la politique et les annonces.

Certes, il est beau d’occuper de la place dans les âmes de la foule, mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie, qu’il y a de quoi dégoûter la délicatesse d’un homme bien né.

Avouons que si aucune belle chose n’est restée ignorée, il n’est pas de turpitude qui n’ait été applaudie, ni de sot qui n’ait passé pour grand homme, ni de grand homme qu’on n’ait comparé à un crétin. La postérité change d’avis quelquefois (mais la tache n’en reste pas moins au front de cette humanité qui a de si nobles instincts), et encore ! Est-ce que jamais la France reconnaîtra que Ronsard vaut bien Racine ! Il faut donc faire de l’art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon.

Musset restera par ces côtés qu’il renie. Il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout. Mais le parisien chez lui entrave le poète ; le dandysme y corrompt l’élégance ; ses genoux sont raides de ses sous-pieds. La force lui a manqué pour devenir un maître ; il n’a cru ni à lui (?) ni à son art, mais à ses passions. Il a célébré avec emphase le coeur, le sentiment, l’amour avec toutes sortes d’H, au rabaissement de beautés plus hautes : "le coeur seul est poète", etc. Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poètes sans avoir fait un vers. Cette glorification du médiocre m’indigne. C’est nier tout art, toute beauté ; c’est insulter l’aristocratie du bon Dieu.

l’Académie française subsistera encore longtemps, quoiqu’elle soit fort en arrière de tout le reste. Elle puise sa force dans la rage qu’ont les Français pour les distinctions. Chacun espère en être plus tard ; je m’excepte. Du jour où elle a donné le premier prix Montyon, elle a avoué par là que la vie littéraire s’était retirée d’elle. n’ayant donc plus rien à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s’est réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion.

Puisque je suis en veine de mauvaise humeur (et franchement j’en ai le coeur gros), je l’épuise. "Les jours d’orgueil où l’on me recherche, où l’on me flatte", dis-tu. Allons donc ! Ce sont des jours de faiblesse, ceux-là, les jours dont il faut rougir. Tes jours d’orgueil, je vais te les dire. Les voici, tes jours d’orgueil ! Quand tu es chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec Henriette qui t’embête, la cheminée qui fume, gênée d’argent, etc. , et que tu vas te coucher le coeur gros et la tête fatiguée ; quand, marchant de long en large dans ta chambre, ou regardant le bois brûler, tu te dis que rien ne te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse, et qu’alors, sous l’affaissement de la femme, la muse rebondissant, quelque chose cependant se met à chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre, comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de sa force, flamboiement des oeuvres à venir. Si cela te vient, voilà tes jours d’orgueil ; ne me parle pas d’autres orgueils. Laisse-les aux faibles, au sieur Énault qui sera flatté d’entrer à la Revue de Paris, à Du Camp qui est enchanté d’être reçu chez Mme Delessert, à tous ceux enfin qui s’honorent assez peu pour que l’on puisse les honorer. Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu’on en possède, et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celles de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c’est de se fixer sur une pyramide quelconque, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit élevée et la base solide. Ah ! ce n’est pas toujours amusant et l’on est tout seul ; mais on se console en crachant d’en haut.

Encore un mot relativement à ma mère. Sans nul doute qu’elle ne t’ait reçue de son mieux, si vous vous fussiez rencontrées d’une façon ou d’une autre. Mais quant à en être flattée (ne prends pas ceci pour une brutalité gratuite), apprends qu’elle n’est flattée de rien, la bonne femme. Il est fort difficile de lui plaire ; elle a dans toute sa personne je ne sais quoi d’imperturbable, de glacial et de naïf qui vous démonte. Elle se passe de principes encore plus aisément que d’expansions. Toute en constitution vertueuse, elle déclare impudemment qu’elle ne sait pas ce que c’est que la vertu, et ne lui avoir jamais fait un sacrifice.

Elle me disait ce soir que je m’aigrissais. Je tourne peut-être en effet à la vieille fille. Tant pis ; la figure du Misanthrope est une des plus sottes que l’on puisse avoir. Oui, je deviens vieux, je ne suis pas du siècle, je me sens étranger au milieu de mes compatriotes tout autant qu’en Nubie, et je commence sérieusement à admirer le prince Président qui ravale sous la semelle de ses bottes cette noble France. j’irais même lui baiser le derrière, pour l’en remercier personnellement, s’il n’y avait une telle foule que la place est prise.

Dimanche soir.

Je serai jeudi prochain à Mantes à 5 h 15. Tu peux prendre le convoi de 3 h 25 et commander le dîner si tu as le temps. Je t’attends au débarcadère. Adieu, mille baisers.

À toi. G.

À Louise Colet. §

[Croisset] Mercredi, minuit [9 juin 1852.]

Le même jour que j’ai appris la mort de Pradier (dimanche), j’en ai appris deux autres, celle d’un de mes camarades de collège (cousin de mon beau-frère), qui vient de crever à Alger où il se promenait, et celle d’une jeune femme, ancienne amie de ma soeur, qui dépérit d’une maladie de poitrine causée par des chagrins d’amour. La dernière fois que j’ai vu l’un, c’est il y a cinq à six mois, ici, à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec moi. La dernière fois que j’ai vu la seconde, c’est il y a une douzaine d’années, à la campagne, dans le château de son tuteur ; nous montions une côte ensemble, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.

Ce pauvre Pradier, je le regrette ! Aimable et charmante nature ! qu’il lui a manqué peu de chose, à cet homme, pour être un grand homme tout à fait : un peu plus de sérieux dans l’esprit et moins de banalité dans le caractère. Il n’en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps. Nous étions à Rosny pendant qu’il se mourait ; il n’en est pas moins mort et nous n’en avons pas moins joui. Voilà l’éternelle, lamentable et sérieuse ironie de l’existence. C’est il y a six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme ! j’en suis resté ahuri toute la journée. Je pourrais déjà faire un volume nécrologique respectable de tous les morts que j’ai connus. Quand on est jeune, on associe la réalisation future de ses rêves aux existences qui vous entourent. À mesure que ces existences disparaissent, les rêves s’en vont. j’ai bien éprouvé cela pour ma soeur, pour cette femme charmante dont je ne parle jamais par une pudeur de coeur qui me clôt la bouche. Avec elle j’ai enterré beaucoup d’ambitions, presque tout désir mondain de gloire. Je l’avais élevée, c’était un esprit solide et fin qui me charmait ; elle s’est mariée à la vulgarité incarnée. Voilà les femmes.

La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d’égoïste assez honteux. Je suis fâché qu’il ne m’ait pas connu, moi qui l’admirais beaucoup. j’aurais voulu qu’un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pataugeais autour de lui. Mais l’aurait[-il] pu d’ailleurs ? Il avait peu le sens critique, notre ami. Sur son art même, je n’ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur à mes yeux, car c’était un homme d’instinct.

Tu te les rappelleras nos 48 heures de Mantes, ma chère Louise. ça a été de bonnes heures. Je ne t’ai jamais tant aimée ! j’avais dans l’âme des océans de crème. Toute la soirée ton image m’a poursuivi comme une hallucination. Il n’y a que depuis hier au soir que je me suis remis à travailler. Jusque-là j’ai passé mon temps dans le désoeuvrement et la rumination des moments écoulés. j’ai besoin de me calmer.

Prends courage, un temps viendra où nous nous verrons plus souvent. Dans deux mois, quand ma première partie sera faite, j’irai passer quelques jours à Paris et au mois d’octobre nous retournerons à notre maison de campagne, voir jaunir les feuilles. Une fois mon roman fait, je prends un logement à Paris. Nous en ferons l’inauguration solennelle.

Adieu, je t’écrirai plus longuement la prochaine fois, à la fin de la semaine ou vers le commencement de l’autre.

Je t’embrasse, je te baise partout.

À toi, mon amour.

À Louise Colet. §

[1852]

Dimanche. 11 heures du soir.

Nous nous occupons présentement de ta pièce de Pradier. Quand je dis nous, j’emploie un pluriel ambitieux, car Bouilhet, depuis une heure, s’essouffle à refaire une strophe à laquelle je renonce. Je te dirai au bas de ma lettre nos observations. Il y a de bonnes choses dans ta pièce. Avec peu de corrections, elle peut être excellente.

j’ai repris mon travail. j’espère qu’il va aller, mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin ; aussi je n’y trouve aucune commodité.

La lettre de l’Arménien m’a fait plaisir. Ce sont de rusés drôles que les Arméniens. Mets-toi en garde contre tout ce qui est oriental civilisé. Ces gens-là ont les vices des deux mondes. Avis. " Quand je retournerai en Orient... " dis-tu. Hélas la saison de ma migration est passée ; je suis cloué et pour longtemps ! j’aurais pourtant bien besoin d’eaux de Jouvence. Au fond je me sens las. Après les leçons de géographie que je donne à ma nièce, je reste quelquefois à regarder la carte avec des mélancolies sombres que je tais. Oh ! la vie est trop courte et trop longue.

C’est un homme charmant que ce capitaine. Il te fait mon éloge (discrètement, par savoir-vivre, devinant son auditeur) et il admire l’Âne d’or. Vivent mes compatriotes ! Mets-toi à ce bouquin et dévore-le. Je ne m’étonne point que le Philosophe se soit récrié. C’est du vin trop fort pour lui ; il l’épouvante. Moi, j’aime les choses qui me font peur. À propos de peur, j’ai frémi à l’histoire de ta chauve-souris. La superstition est le fond de la religion, la seule vraie, celle qui survit sous toutes les autres. Le dogme est une affaire d’invention humaine. Mais la superstition est un sentiment éternel de l’âme et dont on ne se débarrasse pas. Aujourd’hui, Rouen a été plein de processions, de reposoirs. Quelle bête chose que le peuple ! Jusqu’à présent on a respecté cette idée. Celles de royauté, d’autorité, de droit divin, de noblesse ont été bafouées ; le peuple seul restait debout. Il faut qu’il se traîne si bas dans l’ignominie et la bêtise qu’on le prenne en pitié à son tour et qu’il soit bien reconnu qu’il n’y a rien de sacré. Le siècle m’ennuie prodigieusement. De quelque côté que je me tourne, je n’y vois que misère. Des mots, des mots, et quels mots !

Ce que Gautier dit de Pradier dans le feuilleton que tu m’as envoyé est bien sec ; rien d’ému. Quel éreintement on aperçoit ! C’est qu’à force de jouer du violon sur son coeur, les cordes s’en détendent. Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l’art comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu’ils peuvent, mais ne l’aiment plus, et tout s’avachit ensemble. âme et style, poitrine et coeur.

Je me suis gaudy des détails sur la mère R… j’aime toujours à connaître l’envers des choses. À la bonne heure ! Je l’estime et la balle du père R... cultivant ses roses est carrée. Le mari aux dehors non poétiques, ayant au fond des goûts plus propres que madame, j’aime ça ; et jugez ensuite sur l’étiquette ! Depuis qu’il sait qu’elle est légère, Bouilhet est très excité.

Nous avons été très tristes aujourd’hui. Pourquoi ? Je n’en ais rien. était-ce le ciel, le carillon des processions que nous entendions au loin, où l’éternel sujet : l’avenir ?

j’ai lu l’Homère de Lamartine. Pour du Lamartine, je l’aime assez. Mais je soutiendrai toujours que ce n’est pas là un écrivain et je t’en persuaderai en une demi-heure, quand tu voudras, preuves en main. Toute la partie narrative est la meilleure, mais qu’il y avait mieux à dire sur Homère ! Les premières pages de la Longueville du Philosophe sont bien entortillées ; il vise trop au XVIIe siècle et s’y embrouille souvent dans des tournures lourdes de que, de qui, etc. j’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. l’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines dans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.

Hier, j’ai été avec ma mère à la campagne voir le père et la mère de ce jeune homme mort à Alger (comme je te l’ai dit). C’est une maison entourée de grands arbres ; le vent soufflait dans les tilleuls, des chiens de chasse hurlaient. j’ai eu là un bon frisson dans le dos. Le père, pauvre bonhomme de près de 80 ans, m’a embrassé en pleurant, sanglotant, crachant, râlant. C’était un sale et lamentable spectacle. Je les connais de longue date ces aspects de deuil.

PRADIER. – Pourquoi ce cortège funèbre est un peu Delavigne de tournure, mais il faudrait tout changer ; garde-le.

Ce sont de blanches théories, etc. , très bon, très bon.

n’es-tu pas le fils de la Grèce
enchanteresse

atroce.

Variante :

n’es-tu pas le fils de la Grèce
Un des plus grands, un des plus beaux ?
Sous ton ciseau qui la caresse,
Chaque nymphe, chaque déesse
Sort radieuse des tombeaux.

La strophe qui suit a d’abord son premier vers mauvais : les blondes ombres est bien dur et puis qu’est-ce que les ombres d’Homère qui sont filles de Phidias et revivent vierges en palpitant sous ta paupière ? Elle est fort difficile à changer.

Voici donc deux variantes dont je ne suis guère fou, mais qui valent peut-être un peu mieux :

Lorsque la forme juvénile

(hum ! hum ! C’est juvénile)

S’élançait du bloc, dans tes bras,
Le marbre, à ton geste docile,
Croyait revoir le front tranquille
De Praxitèle ou Phidias.

ou mieux peut-être :

Quand la forme blanche et pudique
S’élançait du bloc, dans tes bras,
Le marbre ému, rêvant l’attique,
Croyait sentir l’étreinte antique
De Praxitèle ou Phidias.

Je supprimerais complètement la strophe :

Splendeur, beauté, etc.
Se condensaient...
mariaient
l’homme antique à l’homme nouveau

qui est d’explication et qui coupe le mouvement figuré. Elle arrête la marche et n’est pas bonne en soi.

Ô peuple immortel de statues, etc.

et la suivante, très bon ; garde-toi bien de changer :

Dianes effleurant les grèves

qui est le meilleur vers de toute la pièce.

Au lieu de venez glorifier sa mort, qui me semble fort plat : Venez pleurer ! Le maître est mort !

Ici, le mouvement me semble très fini et qu’il n’y a plus rien à dire. Je m’arrêterais là ; ou bien si tu veux faire une queue pour la Sapho, fais alors une seule strophe pour Sapho seule, mais rythmée.

... et toi, etc.
Symbole si triste et si beau
Poésie, amour, double flamme,
Marbre où la lyre se fait femme,
Viens et marche en tête, ô Sapho !

mauvais : qu’est-ce qu’un marbre où une lyre se fait femme ?

À celui, etc.
Souffle...

Tu as un souffle plus loin et là...

au fier créateur, au doux maître

bon

... l’être
l’immortalité.

II.

1re Excellente.

2e Les deux premiers vers charmants.

... empires tombés,

tu as, tout à la fin,

... la poudre des empires.
Ainsi que de fraîches Hébés

est bien mauvais ; une fraîche Hébé, archi-commun ; plus bas, d’ailleurs, frais paysage. Dans la fin de la strophe suivante il y a du vague : onde, quiétude, sérénité, cela patauge.

Puis ils diront ta mort si douce, si rapide

si douce et si rapide plus harmonieux.

qu’elle a glacé...

très beau, et la fin est bonne aussi, si ce n’est peut-être

... riante apothéose, etc.

La dernière image charmante.

Sur ce, très humiliés de n’avoir pu en trois heures rien trouver de mieux, nous allons nous coucher.

Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse avec mille tendresses profondes.

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

[Croisset.] Samedi [12 juin 1852.]

Quoiqu’il soit une heure du matin et que j’aie écrit aujourd’hui pendant douze heures (sauf une pour mon dîner), il faut que je te dise combien je suis content de toi. C’est pour moi un bonheur que ta pièce, chère Louise, un bonheur pour moi, comme j’en ai eu un pour toi, lorsque tu as eu ton prix. Il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d’oeuvre ; et il n’y a pas de petits chefs-d’oeuvre. Rythme, composition, nouveauté, tout y est ; c’est bien, c’est bien. Je suis curieux de voir demain l’avis du confrère.

Mais moi j’en suis enchanté. Cette lettre partira demain par une occasion ; elle t’arrivera le soir même. qu’elle t’apporte donc un baiser d’ami, bien vigoureux et bien ému ! Dans la première strophe :

Leurs serres de fleurs de l’Asie
Avec toute leur poésie ! !...

tu la montres la poésie ; ton mot la gâte.

9e méandre, vulgaire et lâche, ne présente rien à l’oeil.

La nef, Lamartine, Tastu, Valmore, dames sensibles ; va avec le barde, le destrier, etc.

3e Morts radieux est-il le mot propre ?

4e Exquise d’un bout à l’autre, mais c’est le banc des orangeries qu’il faut lire et non les bancs des orangeries.

5e Un peu de confusion dans l’idée, mais d’excellents détails, des vers charmants :

Courent sur le marbre des frises.

6e Les gais conteurs et les poètes, trop de deux idées ; une seule. Comme... les plus beaux vers... des poètes.

7e À la lèvre monte l’Amour, un peu brusque ? ?

8e À la calme étendue, n’est pas raide.

9e Il est fâcheux que nous ayons déjà vu les reines.

Voici un vers :

Où les reines buvaient du lait,

dont je fais un cas énorme.

Il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l’âme, l’humanité, qui bourrent ce qu’on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l’oeil comme une pensée à grand effet ; mais quelle vérité bien dite, et que c’est profond du sentiment de la chose ! Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, métaphores, etc. C’est là la griffe du lion, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même dans les oeuvres. Un volume de pièces comme celle-là (une fois ces corrections faites, et qui du reste sont faciles) ne le céderait à quoi que ce fût ; voilà mon avis. Quel joli refrain, et d’un singulier balancement ! Il n’y a qu’aujourd’hui de toute la semaine que j’aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m’est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu’une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses !

Du Camp m’a envoyé ses photographies. Je viens de lui écrire un mot pour le remercier. Si la Revue de Paris commence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier. Il sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot. Lui qui devait me prendre à son bord, je lui tendrai peut-être la perche. Non, je ne regrette pas d’être resté si tard en arrière. Ma vie, du moins, n’a jamais bronché. Depuis le temps où j’écrivais en demandant à ma bonne les lettres qu’il fallait employer pour faire les mots des phrases que j’inventais, jusqu’à ce soir où l’encre sèche sur les ratures de mes pages, j’ai suivi une ligne droite, incessamment prolongée et tirée au cordeau à travers tout. j’ai toujours vu le but se reculer devant moi, d’années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher ! Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l’entends dans ma tête et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l’approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demi du plaisir que j’en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme, qui m’as tant aimé. Mon coeur n’est pas ingrat ; il n’oubliera jamais que ma première couronne, c’est toi qui l’as tressée et qui me l’as posée sur le front avec tes meilleurs baisers. Eh bien, il y a des choses plus voisines, que j’envie davantage que ce tapage que l’on partage avec tant de monde. Sait-on, quelque connu que l’on soit, sa juste valeur ? Les incertitudes de soi que l’on a dans l’obscurité, on les porte dans la célébrité. Que de gens, parmi les plus forts, en sont morts rongés, à commencer par Virgile qui voulait brûler son oeuvre ! Sais-tu ce que j’attends ? C’est le moment, l’heure, la minute où j’écrirai la dernière ligne de quelque longue oeuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j’irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m’écouteras, que je te verrai t’attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. Je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. Tu sais que je dois prendre au commencement de l’autre hiver un logement à Paris. Nous l’inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary. Ce sera une fête.

l’Arménien t’a fait de l’effet. Que serait-ce si tu avais vu des gens de La Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne ? Les Arméniens ne sont généralement pas beaux : ils ont un nez d’oiseau de proie et des dents bombées, race de gens d’affaires, drogmans, scribes et politiques de tout l’Orient. Je crois que celui-ci, en question, désire conquérir des femmes illustres. Il se doit cela en sa qualité d’homme civilisé. S’il te proposait quelque affaire d’argent, rappelle-toi l’avertissement. Je crois à la race plus qu’à l’éducation. On emporte, quoi qu’en ait dit Danton, la patrie à la semelle de ses talons et l’on porte au coeur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. Quant à moi, je ferais là-dessus, personnellement, une démonstration par A + B. Il en est de même en littérature. Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par coeur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. Adieu, mille et mille baisers ; je suis éreinté et vais me coucher. À toi.

À Maxime Du Camp. §

Croisset, 1852 [26 juin.]

Mon cher ami,

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti est pris là-dessus depuis longtemps.

Je te dirai seulement que tous ces mots : se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un algonquin. Comprends pas.

Arriver, à quoi ? à la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc. , Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixante-douze autres avec ? Merci.

Être connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. d’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j’y marche, vers ce but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d’une semelle, ni m’arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames, ou dormir sur l’herbette. Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute.

Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre.

j’ai en tête une manière d’écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l’abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu’on batte des mains s’il est bon. d’ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.

Que si, dans ce temps-là, il n’est plus temps et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède.

Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en matière commerciale, des veines d’achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre oeuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans, ou après vous. qu’importe !

C’est là qu’est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu’il sent souvent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale, pour moi, de ce Parnasse où tu me convies, plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.

Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme comme toi renchérir sur la marquise d’Escarbagnas, qui croyait que " hors Paris, il n’y avait pas de salut pour les honnêtes gens ". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. l’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens.

Certes, il y a une chose que l’on gagne à Paris, c’est le toupet ; mais l’on y perd un peu de sa crinière.

Celui qui, élevé à Paris, est devenu néanmoins un véritable homme fort, celui-là était né demi-dieu. Il a grandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu’au contraire il faut être dénué d’originalité native si la solitude, la concentration, un long travail ne vous créent à la fin quelque chose d’approchant.

Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours, sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l’exercice du domino, ou à la culture des melons, j’en concevrais le reproche. Mais si je m’abrutis, c’est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.

Je t’ai dit que j’irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j’en étais content. Ma résolution n’a point changé. Voilà ce que je peux dire, mais rien de plus.

Et crois-moi, mon ami, laisse couler l’eau. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent pas, je m’en fous. qu’Augier réussisse, je m’en contrefous, et que Vacquerie et Ponsard élargissent si bien leurs épaules qu’ils me prennent toute ma place, je m’en archifous et je n’irai pas les déranger pour qu’ils me la rendent,

Sur ce je t’embrasse.

À Louise Colet. §

[Croisset Samedi soir [26 juin 1852.]

Je viens d’écrire trois lettres, une à Trouville, à un capitaine, pour avoir 60 litres de rhum anglais, une à Henriette Collier pour qu’elle te ou me renvoie ton album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois, revirement. À propos de l’Ulysse de Ponsard il m’a écrit de but en blanc et il recommence a déplorer amèrement, c’est le mot, que je ne sois pas à Paris où ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n’y a qu’à Paris qu’on vit, etc. , etc. Je mène un vie neutralisante. Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre. Je crois qu’il n’y reviendra plus et qu’il ne montrera ma lettre à personne. Je m’y suis tenu dans le sujet, mais je l’emplis. Ma lettre a quatre pages ; en voici un paragraphe que je copie et qui te donnera une idée du ton : "C’est là qu’est le souffle de la vie, me dis-tu. Je trouve qu’il sent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi, de ce Parnasse où tu m’invites, plus de miasmes à faire vomir que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.

Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme d’esprit renchérir sur la marquise d’Escarbagnas, laquelle croyait que "hors Paris, il n’y avait point de salut pour les honnêtes gens". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. l’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens", etc.

Ton long récit de la visite de Musset m’a fait une étrange impression. En somme, c’est un malheureux garçon. On ne vit pas sans religion. ces gens-là n’en ont aucune, pas de boussole, pas de but. On flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l’origine de cette décadence dans la manie commune qu’il avait de prendre le sentiment pour la poésie.

Le mélodrame est bon où Margot a pleuré.

ce qui est un très joli vers en soi, mais d’une poétique commode. "Il suffit de souffrir pour chanter ", etc. Voilà des axiomes de cette école ; cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard ; mais rien de planté, de rassis, de carré, de serein dans son talent ni sa personne (comme existence j’entends). C’est que, hélas ! Le vice n’est pas plus fécondant que la vertu. Il ne faut être ni l’un ni l’autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j’ai trouvé de plus sot et que l’ivresse même n’excuse pas, c’est la fureur à propos de la croix. C’est de la stupidité lyrique en action, et puis c’est tellement voulu et si peu senti. Je crois bien qu’il a peu écouté Melaenis. Ne vois-tu donc pas qu’il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que tu te mettais à lui vanter après l’avoir repoussé (lui, Musset) ? Il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens.

Il eût été plus fort de ta part de souscrire à sa condition et puis, le soir de la lecture, de lui répondre par ses maximes "qu’il faut qu’une femme mente", et de lui dire "mon cher monsieur, allez à d’autres, je vous ai joué". S’il a envie de toi il lira ton poème ; mais c’est un pauvre homme pour taire l’aveu que les petits journaux l’empêchent de tenir sa parole. Sa lettre d’excuse achève tout, car il ne promet encore rien ; ce n’est pas franc. Ah mon Dieu ! mon Dieu ! quel monde !

Voilà plusieurs fois que je t’écris et que je ne pense pas à te parler de l’article de Melaenis. Si tu crois que Monsieur Nefzer fera l’article, ça vaudrait mieux. Tâche de le savoir. Si non, nous rarrangerons un peu le tien et le reverrons.

Je n’aime pas tes corrections aux Résidences royales (nous verrons cela plus tard), ni ton sonnet. Tu mériterais bien que je te tirasse (excusez le subjonctif) les oreilles pour ton réintroniser, expression de droit canonique que tu me fourres là ! Tu emploies quelquefois ainsi des mots qui me mettent en rage. Et puis le milieu du sonnet n’est pas plein. Il faut que tous les vers soient tendus dans un sonnet, et venant d’une seule haleine. La pièce de Bouilhet sur Pradier avait, dimanche dernier, 12 vers de faits. Il a dû supprimer le commencement qui était mauvais. Il m’apportera, j’espère, demain la chose finie.

Je suis harassé. j’ai depuis ce matin un pincement à l’occiput et la tête lourde comme si je portais dedans un quintal de plomb. Bovary m’assomme. j’ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté. Ce qui est atroce de difficulté c’est l’enchaînement des idées et qu’elles dérivent bien naturellement les unes des autres.

Tu me parais, toi, dans une veine excellente ; mais médite davantage. Tu te fies trop à l’inspiration et vas trop vite. Ce qui fait, moi, que je suis si long, c’est que je ne peux penser le style que la plume à la main et je patauge dans un gâchis continuel que je déblaye à mesure qu’il s’augmente. Mais pour des vers c’est plus net, la forme est toute voulue. La bonne prose pourtant doit être aussi précise que le vers, et sonore comme lui.

Je lis dans ce moment une charmante et fort belle chose, à savoir Les États de la Lune, de Cyrano De Bergerac. C’est énorme de fantaisie et souvent de style.

Peux-tu me dire l’époque à peu près précise de la lecture de ton prix ? Je pense avoir fini ma première partie à la fin du mois prochain. Nous irons à Trouville 15 jours au mois d’août. Si mon voyage à Paris se trouvait entre ces deux époques, ça m’arrangerait.

Adieu, chère femme bien-aimée, je t’embrasse sur le coeur. À toi, à toi. Ton G.

Sais-tu que ton récit de la visite de Musset est crânement bien écrit, sans que tu t’en sois doutée peut-être ; ça empoigne.

À Louise Colet. §

[Croisset] Dimanche soir, minuit [27-28 juin 1852].

Voilà enfin la pièce sur Pradier. Si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que la publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment Bouilhet est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection, et n’imaginera guère que [ce] soit l’auteur d’une pièce sur le même sujet. Ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet.

Je suis encore sous l’impression de la visite de Musset et suis curieux de voir la fin de l’histoire. On n’est pas plus goujat qu’il ne l’a été ! C’est caduc et ignoble à la fois. Et voilà des gaillards qui ont des prétentions aux belles manières, à la gentilhommerie !

Je t’engage fort à ne plus lui faire aucune avance pour le rappel de sa promesse. Garde-toi le droit de le mépriser radicalement.

Au milieu de l’impression pénible que m’a donnée cette histoire, une consolation a surgi.

C’est l’idée qu’il ne sort rien de bon de cette vie stupide. Si en la menant il faisait de bonnes oeuvres ; si, préoccupé de tant de misères, il restait malgré cela grand comme poète, là serait pour nous l’embêtement objectif. Mais non, plus rien ! Son génie, comme le duc De Glocester, s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloque de pourriture. l’alcool ne conserve pas les cerveaux comme il fait pour les foetus.

Je n’en persiste pas moins dans mon dire relativement à l’Âne d’or, malgré l’avis du Philosophe et celui de Musset. Tant pis pour ces messieurs s’ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe. Mais s’il y a une vérité artistique au monde, c’est que ce livre est un chef-d’oeuvre. Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements. La nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme. Nous sommes bien loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral, ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole. Eh bien ! pas moi. Elle sent l’esprit (que je l’exècre en art !). Les chefs-d’oeuvre sont bêtes ; ils ont la mine tranquille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes. j’aime l’ordure, oui, et quand elle est lyrique, comme dans Rabelais qui n’est point du tout un homme à gaudriole. Mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore et la lui faire avaler sans qu’il s’en doute.

P.S. – Nous venons de relire la pièce ; nous en sommes saouls et n’en savons que penser. Juge-la toi-même et " fais-en ce que tu voudras" (Bouilhet) – "et tâche de la faire paraître" (moi).

Adieu, je t’embrasse tendrement. À toi.

Ton G.

À Maxime Du Camp. §

[Croisset, début juillet 1852.]

MON CHER,

Je suis peiné de te voir si sensible. Loin d’avoir voulu rendre ma lettre blessante, j’avais tâché qu’elle fût tout le contraire. Je m’y étais, autant que je l’avais pu, renfermé dans les limites du sujet, comme on dit en rhétorique.

Mais pourquoi aussi recommences-tu ta rengaine et viens-tu toujours prêcher le régime à un homme qui a la prétention de se croire en bonne santé ? Je trouve ton affliction à mon endroit comique, voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d’avoir publié, etc.? Lorsque tu voulais même, dans un temps, venir habiter une maison voisine de la mienne, à la campagne, ai-je applaudi à ce projet ? t’ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingénieuse à la lisière, lui disant : " Mon petit ami, il ne faut pas manger de cela, s’habiller de cette manière, venir ici, etc.? " À chacun donc ce qui lui convient. Toutes les plantes ne veulent pas la même culture. Et, d’ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire ; si nous n’avons pas l’étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra ; et si au contraire elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste ?

Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois-en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d’une foule de monologues que je sais par coeur.

Encore un mot cependant. Le renouvellement littéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée (on se traîne au cul des maîtres comme par le passé). On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. Je ne nie pas la bonne volonté, dans la jeunesse actuelle, de créer une école, mais je l’en défie. Heureux si je me trompe ; je profiterai de la découverte.

Quant à mon poste d’homme de lettres, je te le cède de grand coeur, et j’abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. Je dénie l’honneur d’un pareil titre et d’une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m’occupant de littérature, et sans rien demander aux autres : ni considération, ni honneur, ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles. C’est pourquoi je me tiens à l’écart.

Pour ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu’il soit. Je me jetterais à l’eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n’importe de qui. Mais je ne crois pas pour cela que l’humanité ait besoin de moi, pas plus que je n’ai besoin d’elle.

Modifie encore cette idée, à savoir que, si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C’est quand je le serai, content de moi, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d’encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase, que tu as écrite, te semblerait une monstruosité.

Si ta conscience t’a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l’intention. Mais je crois que tu l’étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se foutent complètement de ma pratique ou, du moins, n’y pensent guère. "La calvitie de ce pauvre Flaubert ", ils peuvent en être convaincus ; mais désolés, j’en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement. Il tient comme la teigne ; tes ongles se casseront dessus. Garde-les pour des besognes plus légères.

Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil.

Je suis à toi.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure du matin. [3-4 juillet 1852].

Tes dernières lettres sont bien tristes, pauvre chère Louise. Tu m’as l’air découragée ; ne baisse pas. Tu étais si bien il y a quelque temps ; j’aime à te savoir calme là-bas pendant que je suis ici. Il y a bien des moments où, si je pouvais m’envoler vers toi, pour aller embrasser ta belle et bonne figure quand je me l’imagine triste et rêvant seule sur mille misères de la vie, je le ferais, va, et je m’en reviendrais. Espère, espère, tout est là ; les voiles ne vont pas sans vent, les coeurs tombent quand le souffle leur manque. j’ai été bien affaissé toute cette semaine où j’ai fait à peu près une page. Comme j’ai envie que cette première partie soit achevée ! j’ai presque la conviction que c’est trop long et pourtant je n’y vois rien à retrancher, il y a tant de petites choses importantes à dire. Depuis hier au soir pourtant et surtout aujourd’hui, ça va mieux, le beau temps sans doute en est cause. Ce soleil m’a délecté et ce soir la lune. Je me sens, à l’heure qu’il est, frais et rajeuni.

Du Camp m’a répondu une lettre bonhomme et affligée. Je lui en ai renvoyé une autre du même tonneau (de vinaigre). Je crois qu’il sentira longtemps l’étourdissement d’un tel coup de poing et qu’il se le tiendra pour dit. Je suis très bon enfant jusqu’à un certain degré, jusqu’à une frontière (celle de ma liberté) qu’on ne passe pas. Or comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, je l’ai recalé dans son coin et à distance. Comme il me disait que l’on se devait aux autres, qu’il fallait s’aider, etc. , que j’avais une mission et autres phrases, après lui avoir exprimé net que je me foutais radicalement de tout et de tous, j’ajoutais : "Les autres se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles" et de même encre pendant quatre pages. Je suis un Barbare, j’en ai l’apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille ; mais j’en ai aussi l’élan, l’entêtement, l’irascibilité. Normands, tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines ; c’est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.

Nous reverrons demain, nous deux Bouilhet, l’article de Melaenis, puisque tu penses que ça vaut mieux. Mais il faudrait qu’il fût signé de quelqu’un du journal ou, tout au moins, que l’on ne sût pas que ça vient de toi, pour dérouter et voir un peu les revirements. Je voudrais savoir aussi la pièce de Pradier parue. Quelle immense chose que les États du Soleil de Bergerac ! j’adore Babinet ; voilà un homme qui admire l’Âne d’or.

j’ai beaucoup songé à Musset. Eh bien le fonds de tout cela c’est la Pose ! Pour la Pose tout sert, soi, les autres, le soleil, les tombeaux, etc., on fait du sentiment sur tout, et les pauvres femmes les trois quarts du temps y sont prises. C’est pour donner une bonne idée de lui qu’il te disait : essayez, j’ai échigné des Italiennes (laquelle idée d’Italiennes s’associe à celle de volcan ; on voit toujours le Vésuve sous leur jupon. Erreur ! l’Italienne se rapproche de l’Orientale et est molle à la fesse, " Folle à la messe ", comme eût dit ce vieux Rabelais ; mais n’importe, c’est une idée reçue), tandis que le pauvre garçon ne peut seulement peut-être pas satisfaire sa blanchisseuse. C’est pour paraître un homme à passions ardentes qu’il disait : "Moi, je suis jaloux, je tuerais une femme, etc.". On ne tue pas les femmes, on a peur de la cour d’assises. Il n’a pas tué George Sand. C’est pour paraître un luron qu’il disait : "Hier j’ai failli assommer un journaliste". Oui, failli, car on l’a retenu. C’est peut-être l’autre qui l’eût assommé. C’est pour paraître un savant qu’il disait : "Je lis Homère comme Racine". Il n’y a pas, à Paris, vingt personnes qui en soient capables, et de ceux qui en font leur métier. Mais quand on s’adresse à des gens qui n’ont jamais étudié le susdit grec, on vous croit. Cela me rappelle ce bon Gautier me disant : "Moi, je sais le latin comme on le savait au moyen âge ", et le lendemain je trouve sur sa table une traduction de Spinosa. "Pourquoi ne le lisez-vous pas dans l’original ? – Ah ! c’est trop difficile." Comme on ment ! Comme on ment en ce bas monde ! Bref, les bras tendus aux arbres et les regrets dithyrambiques de sa jeunesse perdue me semblent partir du même sol. Elle sera émue, elle voudra (se dira-t-elle) me sauver, me relever, elle y mettra son orgueil. Les femmes à prétentions justes se laissent prendre à ces sophismes, et l’on blague, l’on blague les larmes aux yeux. Enfin, comme bouquet du feu d’artifice, éblouissement de la débauche, les démons de feu (pour dire les garces), etc., etc. Mais j’ai donné dans tout cela aussi moi ! à 18 ans ! j’ai cru également que l’alcool et le bordel inspiraient. j’ai quelquefois, comme ce grand homme, mangé en un seul coup beaucoup d’argent à des processions mythologiques, mais j’ai trouvé tout cela aussi bête que le reste et aussi vide. Il faut être un piètre homme pour s’y tenir ; on en est bien vite rebattu. Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. j’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le coeur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) sera sous ce rapport, la somme de ma science psychologique et n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille !

Tu me racontes au moins quelque chose, toi, dans tes lettres. Mais que puis-je te dire, que t’entretenir des éternelles préoccupations de mon moi qui doivent finir par devenir fastidieuses ? Mais c’est que je ne sais que cela. Quand je t’ai dit que je travaille et que je t’aime, j’ai tout dit.

Adieu donc, chère Louise bien-aimée, je t’embrasse tendrement.

À toi, à toi. G.

La Rose Énault est quelque chose de gigantesque. Voilà du comique au moins !

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de lundi à mardi, [2 heures 5-6 juillet 1852].

Je viens d’achever l’article sur Melaenis. Le tien, relu, ne m’a pas plu et celui que je viens de faire n’est guère meilleur. Si tu le trouves bon, tant pis pour toi. Bouilhet doit venir ce soir après ses leçons pour le voir. Nous le recalons encore et te l’enverrons.

Pour faire un article sur Melaenis, il m’eût fallu les coudées franches et pouvoir tout dire. À quelque jour je ferai pour moi ce travail. Il y aurait, à propos de ce poème, beaucoup à dire et du neuf, esthétiquement et archéologiquement parlant, mais aujourd’hui il s’agit tout bonnement d’en parler tant bien que mal et de faire passer un article favorable. Les turpitudes que j’ai mises à la fin n’ont point d’autre but.

Je rougis de tout point de cette ordure et moi qui te fais de si belles remarques sur ce que tu me montres, si je t’avais là, tu verrais un peu comme je déchiquetterais à belles dents le foutu style que je t’envoie. Peu importe. Je désire beaucoup que cet article paraisse et serais excessivement content si quelqu’un du journal voulait le signer. Je te recommande, bien entendu, l’anonyme le plus strict. Arrange-toi aussi de manière à ce que l’on ne se doute pas qu’il vient de toi. (Tu le feras recopier par la mère Hamelin.) Si aucun de ces messieurs ne veut le signer, mets un nom de hasard, mais vraisemblable. Si l’article semble trop long, tu supprimerais toute l’analyse et ferais un joint quelconque pour arriver jusqu’aux considérations, qu’il faut garder ; et alors on ferait une longue citation (la taverne). Mais je crois que l’analyse n’est pas ennuyeuse et que le peu de vers que j’ai cités, étant bien choisis, donnent une idée, approximative hélas, du poème.

Arrange-nous cette affaire, bonne Musette. Nous serions flattés de pouvoir montrer indirectement à la Revue de Paris qu’on peut se passer d’elle. Il y a dans le dernier numéro une petite grosse flatterie directe de Musset à l’adresse de Bouilhet et une indirecte à la mienne. Je n’ai pas reçu de réponse à ma seconde lettre. En recevrai-je ? j’en doute.

Mardi. [6 juillet].

j’ai relu tout seul, et à loisir, ta dernière longue lettre, le récit de la promenade au clair de lune. j’aimais mieux la première, de toute façon, et comme forme, et comme fond. n’est-ce pas qu’il s’est passé en toi quelque chose de trouble ? Tu as eu beau dédaigner cette bouffée, elle ne t’en a pas moins tourné le coeur pendant quelque temps. Tu me comprendrais mal si tu croyais, pauvre chère Louise, que je t’adresse quelque reproche. On peut être maître de ce que l’on fait, mais jamais de ce que l’on sent. Je trouve seulement que tu as eu tort d’aller te promener une seconde fois avec lui. Tu l’as fait naïvement, je veux bien ; mais, à sa place, je t’en garderais rancune. Il peut te prendre pour une coquette.

Il est dans les idées reçues qu’on ne va pas se promener avec un homme au clair de lune pour admirer la lune, et le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues : sa vanité est de sang bourgeois. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il a senti le plus soient les oeuvres d’art. Ce qu’il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu’artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète – et un pauvre homme.

Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour les consolations du coeur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie. j’en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu, à travers des portes fermées, parler à voix basse des gens à trente pas de moi ; moi dont on voyait, à travers la peau du ventre, bondir tous les viscères et qui parfois ai senti, dans la période d’une seconde, un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice. Mais ce sont d’excellents sujets de conversation et qui émeuvent.

La poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. Cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m’explique.

Si j’avais eu le cerveau plus solide, je n’aurais point été malade de faire mon droit et de m’ennuyer. j’en aurais tiré parti, au lieu d’en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C’était une déviation. Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal ; ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s’exaltent en jouant du piano, le coeur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades, et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir. La vocation a été déplacée ; l’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt ; il n’en résulte ni génie, ni santé.

Même chose dans l’art. La passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. j’ai toujours péché par là, moi ; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. À la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis ; la Tentation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie : voir, avoir le modèle devant soi, qui pose.

C’est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. Pour les choses qui n’ont pas de mots, le regard suffit. Les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style. Ailleurs, c’est une prostitution de l’art et du sentiment même.

C’est cette pudeur-là qui m’a toujours empêché de faire la cour à une femme. En disant les phrases po-é-tiques qui me venaient alors aux lèvres, j’avais peur qu’elle ne se dise : "Quel charlatan !" et la crainte d’en être un effectivement m’arrêtait. Cela me fait songer à Mme Cloquet qui, pour me montrer comme elle aimait son mari et l’inquiétude qu’elle avait eue durant une maladie de cinq à six jours qu’il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et me disait : "j’ai passé trois nuits sans dormir, trois nuits à le garder." C’était en effet formidable de dévouement.

Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au théâtre, prennent un air pensif devant l’Océan. Farceurs ! farceurs ! et triples saltimbanques ! qui font le saut du tremplin sur leur propre coeur pour atteindre à quelque chose.

j’ai eu, aussi, moi, mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j’en porte encore, comme un galérien, la marque au cou. Avec ma main brûlée j’ai le droit maintenant d’écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m’as connu comme cette période venait de se clore, et arrivé à l’âge d’homme. Mais avant, autrefois, j’ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions, etc. j’avais une admiration égale pour tous les tapages ; j’en ai été assourdi et je les ai distingués.

j’aurais pu t’aimer d’une façon plus agréable pour toi, me prendre à ta surface et y rester. C’est longtemps [ce] que tu as voulu. Eh bien non, j’ai été au fond. Je n’ai pas admiré ce que tu montrais, ce que tout le monde pouvait voir, ce qui ébahissait le public. j’ai été au delà et j’y ai découvert des trésors. Un homme que tu aurais séduit et dominé ne savourerait pas, comme moi, ton coeur aimant jusqu’en ses plus petits angles. Ce que je sens pour toi n’est pas un fruit d’été, à peau lisse, qui tombe de la branche au moindre souffle et épate sur l’herbe son jus vermeil. Il tient au tronc, à l’écorce dure comme un coco, ou garnie de piquants comme les figues de Barbarie. Cela vous blesse les doigts, mais contient du lait. Quel beau temps, Louise, comme le soleil brille ! Tous mes volets sont fermés ; je t’écris dans l’ombre. Voilà deux ou trois bien belles nuits. Quels clairs de lune ! Je me sens en bon état physique et moral et j’espère que ma Bovary va reprendre un peu. La chaleur me fait l’effet d’eau-de-vie ; elle me sèche la fibre et m’excite.

j’attends Bouilhet. Un bon baiser, je fermerai ma lettre ce soir. À toi.

Ton G.

Je te renvoie aussi ton article, à cause des citations coupées.

Mardi soir.

Bouilhet est étonné de n’avoir reçu de toi ni lettre ni Pays. qu’est-ce qu’il y a ?

Voilà l’article ; il ira comme ça. Tâche pourtant de le faire passer, ainsi que la pièce de Pradier, si elle ne l’est pas encore.

À Louise Colet. §

Nuit de mercredi. [7-8 juillet 1852.]

Non, je ne te ferai pas de reproches, quoique tu m’as fait bien souffrir ce matin, étrangement et d’une manière nouvelle. Quand j’en suis arrivé, dans ta lettre, au tutoiement, c’est comme si j’eusse reçu un soufflet sur la joue ; j’ai bondi. Oui j’ai eu cette faiblesse et ne pas l’avouer serait poser. Cet homme me paiera cette rougeur un jour ou l’autre, d’une façon telle quelle. Si je faisais des phrases dans son genre, je te dirais que j’éprouve le besoin de l’assommer. Mais il est certain que je le bâtonnerais avec délices, et qu’il me reste de tout cela un cor fort sensible. S’il me marche jamais sur le pied, je lui fourrerai ce pied dans le ventre, et quelque chose avec. Ah ! ma pauvre Louise, toi, toi, avoir été là ! Je t’ai vue un moment tuée sur le pavé, avec la roue te passant sur le ventre, un pied de cheval sur ta figure, dans le ruisseau, toi, toi, et par lui ! Oh comme je voudrais qu’il revienne et que tu me [le] foutes à la porte crânement devant trente personnes !

S’il te récrit, réponds-lui une lettre monumentale de cinq lignes. "Pourquoi je ne veux pas de vous ? Parce que vous me dégoûtez et que vous êtes un lâche." Il avait peut-être peur de se compromettre en venant voir si tu n’étais pas écrasée sous la roue.

Noble poète qui pense à amuser le prince-président en lui envoyant des facéties sur l’Académie (dont il est très fier d’être membre), et qui tremble encore, à l’heure qu’il est, que l’Académie n’en sache quelque chose ! Tu as manqué de tact dans toute cette affaire. Il y a du vent dans la tête des femmes comme dans le ventre d’une contrebasse ! Au lieu de t’élancer de la voiture, tu n’avais qu’à faire arrêter le cocher et de [sic] lui dire : "Faites-moi le plaisir de jeter dehors M. A de Musset qui m’insulte. "

Je m’arrête, je ne veux pas t’en écrire plus long. Il est très tard ; je n’ai rien fait aujourd’hui, sauf ce soir depuis 2 heures.

La pièce sur M. Waldor est fort belle, fort belle. Quant au reste, assez médiocre.

Merci pour l’article, et qu’on le signe surtout ! j’attends les vers avec impatience.

Adieu, je t’embrasse, je te serre, je te baise partout ; à toi, à toi, mon pauvre amour outragé.

Encore un long baiser.

Ton G.

À Louise Colet. §

Dimanche soir. [18 juillet 1852.]

Ce sera ce soir une lettre bien courte. Voilà plusieurs nuits que je passe à peu près complètement et j’ai besoin d’en faire une bonne. Je t’écrirai plus longuement un des jours de cette semaine. Hier il a fallu se lever avant six heures pour aller à 3 lieues d’ici, à la campagne, à l’enterrement de Fauvel, ce cousin de ma mère dont je t’ai parlé, qui est mort en Afrique. j’ai avalé deux messes, une à la cathédrale de Rouen d’abord, puis là-bas à Pissy. Ce matin, j’ai été à un comice agricole, dont j’en [sic] suis revenu mort de fatigue et d’ennui. j’avais besoin de voir une de ces ineptes cérémonies rustiques pour ma Bovary, dans la deuxième partie.

C’est pourtant là ce qu’on appelle le Progrès et où converge la société moderne. j’en suis physiquement malade. l’ennui qui m’arrive par les yeux me brise, nerveusement parlant, et puis le spectacle longtemps enduré de la foule me plonge toujours dans des vases de tristesse où j’étouffe !

Je ne suis pas sociable, définitivement. La vue de mes semblables m’alanguit. Cela est très exact et littéral.

Quelles bonnes journées j’ai passées jeudi et vendredi ! Jeudi soir, à deux heures du matin, je me suis couché si animé de mon travail qu’à trois heures je me suis relevé et j’ai travaillé jusqu’à midi. Le soir je me suis couché à une heure, et encore par raison. j’avais une rage de style au ventre à me faire aller ainsi le double de temps encore. Le vendredi matin, quand le jour a paru, j’ai été faire un tour de jardin. Il avait plu, les oiseaux commençaient à chanter et de grands nuages ardoise couraient dans le ciel. j’ai joui là de quelques instants de force et de sérénité immense dont on garde le souvenir et qui font passer par-dessus bien des misères. j’éprouve encore l’arrière goût de ces trente-six heures olympiennes et j’en suis resté gai, comme d’un bonheur.

Ma première partie est à peu près faite.

j’éprouve un grand sentiment de débarras.

Jamais je n’ai écrit quelque chose avec tant de soin que ces vingt dernières pages.

Au milieu de la semaine qui suivra la prochaine, c’est-à-dire vers le 4 ou le 5 août, de mardi ou de mercredi en quinze, je compte donc aller te voir. Je t’apporterai 500 francs ; ce sera avant l’époque de ton billet.

Musset s’est conduit en homme d’esprit. Retiens cela et rappelle-toi cette appréciation de sa conduite présente pour plus tard. Voilà tout ce que j’en peux dire.

Quant à moi, tu finis par me donner une figure ridicule d’anthropophage, que je renie. Mais mes sentiments là-dessus ne sont pas comme les tiens, si variables. Je n’ai vu que l’action et non la réaction. Tu m’excuseras donc si je garde mes premières impressions que rien, je crois, n’effacera.

Ce qui se formule en moi par image y reste. Or il m’en a causé une, à ton endroit, odieuse. Nous causerons de tout cela tranquillement, ensemble, dans seize à dix-huit jours, quand je t’embrasserai, ma bonne chère Louise.

j’ai bien ri de ton excitation à propos du Satyricon. Il faut que tu sois fort enflammable. Je te jure bien, quant à moi, que ce livre ne m’a jamais rien fait.

Il y a, du reste, peu de luxure, quoi que tu en dises. Le luxe y domine tellement la chair qu’on la voit peu.

Adieu, à bientôt une autre lettre. Écris-moi.

Je t’embrasse bien fort.

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

Jeudi 4 heures du soir.[1852]

Je suis en train de recopier, de corriger et raturer toute ma première partie de Bovary. Les yeux m’en piquent. Je voudrais d’un seul coup d’oeil lire ces cent cinquante-huit pages et les saisir avec tous leurs détails dans une seule pensée. Ce sera de dimanche en huit que je relirai tout à Bouilhet et le lendemain, ou le surlendemain, tu me verras. Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. Voilà du moins mon ambition (il y a une chose dont je suis sûr, c’est que personne n’a jamais eu en tête un type de prose plus parfait que moi ; mais quant à l’exécution, que de faiblesses, que de faiblesses mon Dieu !). Il ne me paraît pas non plus impossible de donner à l’analyse psychologique la rapidité, la netteté, l’emportement d’une narration purement dramatique. Cela n’a jamais été tenté et serait beau. Y ai-je réussi un peu ? Je n’en sais rien. À l’heure qu’il est je n’ai aucune opinion nette sur mon travail.

Causons un peu de la pièce d’Hugo. Je n’aime pas les six premiers vers.

Aux anges de ta vie

pas d’ange ! pas d’ange ! Ce sont tous ces mots-là qui donnent des chloroses au style. Une femme vaut mieux qu’un ange, d’abord ; les ailes ne valent pas les omoplates et sont plus faciles à faire. La description du salon est bien troussée et il y a là deux excellents vers :

Mais l’ombre disputait...
La moitié du plafond...
Des fronts charmants, des têtes inspirées

répétition de la même idée ; lourd et surtout bien vague d’expression à côté du détail si précis bordures dorées. Piédestal, triomphal, rime commune ; va avec : guerriers, lauriers.

d’un culte saint et la tête penchée

encore une tête. C’est trop de têtes.

Comme une grecque eût fait de ses poètes dieux

atroce de tournure.

Une muse...
Attachait...

deux bons vers, si ce n’est conquis, qui est banal.

Tu passais radieux, ceint de la double gloire !!

deux idées ; une aurait suffi ; elles se nuisent. On voit à la fois des rayons et une ceinture. Que l’idée de radieux emplisse seule le vers ! C’est ceint qui est mauvais.

Les deux autres, qui finissent le mouvement, bons.

Héros triomphants

pas raide ; nous avons déjà triomphal plus loin. Toute la fin du couplet bien pâteuse. Mauvaises épithètes : courtisane étrange. Pourquoi étrange ? Pour rimer avec ange. Pourquoi ange ? Pour rimer avec étrange ; cheville double.

Le couplet qui suit me plaît assez et le commencement de l’autre, dont je ne comprends pas la fin parce que l’idée n’est pas nette ; et d’ailleurs encore du radieux.

Quoi qu’il en soit, il y a du bon dans cette pièce et j’en aime assez l’ensemble. C’est bien de toi dont on peut dire le mot de Boileau sur Corneille. Il a un bon génie qui lui souffle des vers et puis qui, tout à coup, l’abandonne et lui dit : " Tirez-vous-en comme vous pourrez. " À côté de choses excellentes tu en fourres avec le même aplomb de pitoyables.

Mais l’ombre disputait à la pâle clarté
La moitié du plafond rempli d’obscurité.

n’a pas l’air d’être fait par l’auteur de :

Les suaves désirs de la vierge au coeur d’ange
Et ceux de Marion la courtisane étrange.

Et ce qui m’étonne, c’est que souvent, en tes bons endroits, la difficulté y est vaincue triomphalement (comme ici par exemple) et que les mauvais pèchent au contraire par une inexpérience enfantine.

Médite donc plus avant d’écrire et attache-toi au mot. Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C’est la précision qui fait la force. Il en est en style comme en musique : ce qu’il y a de plus beau et de plus rare c’est la pureté du son.

Bouilhet a reçu de Du Camp une lettre qui nous plonge dans une hilarité profonde. Il a découvert les vers au Pays et lui fait toute espèce d’offres de services. Il va en mettre dans le numéro d’août, lui en promet d’avance pour celui de novembre, etc. Voilà les hommes : plus on les néglige, plus ils vous recherchent. Quelle pitoyable chose que tout cela !

Je ne te parle jamais de mes embêtements de famille, mais je n’en manque pas non plus. Mon frère, ma belle-soeur, mon beau-frère [...], j’ai de tout cela plein le dos. Dieu ! Que je suis gorgé de mes semblables ! Si j’étais seul, l’ennui ne durerait pas un quart d’heure et j’aurais bien vite envoyé promener toutes ces mauvaises bêtes. Patience ! Je me promets un jour un grand soulagement de ce côté. Mon entourage (qui, Dieu merci, m’entoure peu) recevra un jour de ma seigneurie une ruade telle qu’il ne s’en relèvera plus. Quelle admirable invention du Diable que les rapports sociaux !

Je lis maintenant le soir, dans mon lit, l’histoire de Charles XII du sieur de Voltaire. C’est corsé ! Voilà de la narration au moins.

Enault poussant Bouilhet me paraît assez grotesque. Mais qu’est-ce qui n’est pas grotesque ? Voir les choses en farce est le seul moyen de ne pas les voir en noir. Rions pour ne pas pleurer.

Dans quinze jours, chère Louise, j’espère être à tes côtés (et sur tes côtes). j’en ai besoin. Cette fin de mon roman m’a un peu fatigué. Je m’en aperçois maintenant que le four commence à se refroidir.

Adieu, je profite d’une occasion pour Rouen pour faire partir ma lettre ce soir. écris-moi. Je t’embrasse tendrement comme je t’aime, ma vieille chérie.

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

[Croisset] Lundi soir, 1 heure de nuit [27 juillet 1852].

j’en aurais encore pour quinze grandes journées de travail à revoir toute ma première partie. j’y découvre de monstrueuses négligences. Mais je t’ai promis pour la semaine prochaine de venir ; je ne manquerai pas à ma promesse. Ce ne sera pas lundi, mais mercredi ; je resterai une huitaine. Nous devons aller à Trouville (où ma mère a besoin) vers le 15. Si je ne reviens pas exprès pour ton prix, chose que je ne puis te promettre, je viendrai te faire une petite visite dans les premiers jours de septembre, quand je ne serai pas encore bien en train et que le scénario de ma seconde partie sera bien retravaillé. Voilà sept à huit jours que je suis à ces corrections, j’en ai les nerfs fort agacés. Je me dépêche et il faudrait faire cela lentement. Découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc. ! Est un travail aride, long et très humiliant au fond. C’est là que les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent. j’ai lu mes vingt dernières pages hier à Bouilhet qui en a été content ; pourtant, dimanche prochain je lui relis tout. Je ne t’apporterai rien ; avec toi j’ai de la coquetterie, et je ne te montrerai pas une ligne avant que je n’aie complètement fini, quelque envie que j’aie de faire le contraire. Mais c’est plus raisonnable ; tu n’en jugeras que mieux et n’en auras que plus de plaisir si c’est bon. Encore une longue année !

j’ai reçu l’eau Taburel, l’article et la poudre. Pourquoi la poudre ? Je me sers depuis des années d’odontine de Lepelletier, qui est une très bonne chose. Enfin je vais user de cette poudre en ton honneur.

Les vers du Pays sont parus. (Merci pour nous deux, ma pauvre chérie.) Un journal de Rouen les a reproduits le lendemain. Hier j’ai été voir à Rouen une ascension aérostatique de Poittevin ; c’est fort beau. j’ai été dans une vraie admiration. – De tes deux pièces de vers, il n’y a de vraiment bon que le milieu de la Place-Royale ; la fin est bien molle. Pourquoi donc ne donnes-tu pas plus cours à ton talent pittoresque ? Tu es plus pittoresque et dramatique que sentimentale, retiens cela ; ne crois pas que la plume ait les mêmes instincts que le coeur. Ce n’est pas dans le vers de sentiment que tu réussis, mais [dans] le vers violent ou imagé, comme toutes les natures méridionales. Va donc dans cette voie franchement ; il y a, dans cette pièce de la Place-Royale, de charmantes choses, comme rareté et compréhension plastique, et qui sont à toi, au moins qui sont neuves. Dans quatorze à seize mois, quand j’aurai un logement à Paris, je te rendrai la vie dure, va, et je te traiterai virilement comme tu le mérites.

Oui, c’est une étrange chose que la plume d’un côté et l’individu de l’autre. Y a-t-il quelqu’un qui aime mieux l’antiquité que moi, qui l’ait plus rêvée, et fait tout ce qu’il a pu pour la connaître ? Et je suis pourtant un des hommes (en mes livres) les moins antiques qu’il y ait. À me voir d’aspect, on croirait que je dois faire de l’épique, du drame, de la brutalité de faits, et je ne me plais au contraire que dans les sujets d’analyse, d’anatomie, si je peux dire. Au fond, je suis l’homme des brouillards, et c’est à force de patience et d’étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui noyait mes muscles. Les livres que j’ambitionne le plus de faire sont justement ceux pour lesquels j’ai le moins de moyens. Bovary, en ce sens, aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc. , tout est hors de moi. Cela devra me faire faire un grand pas par la suite. Je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s’il me tombe sous la main un air de mon goût et que je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, du reste, qu’en cela je suis dans la ligne. Ce que vous faites n’est pas pour vous, mais pour les autres. l’Art n’a rien à démêler avec l’artiste. Tant pis s’il n’aime pas le rouge, le vert ou le jaune ; toutes les couleurs sont belles, il s’agit de les peindre. Lis-tu l’Âne d’or ? Tâche donc de l’avoir lu avant que je n’arrive, que nous en causions un peu. Je t’apporterai Cyrano. Voilà un fantaisiste, ce gaillard-là, et un vrai encore ! Ce qui n’est pas commun. j’ai lu le volume de Gautier : piteux ! Par-ci par-là une belle strophe, mais pas une pièce. C’est éreinté, recherché ; toutes les ficelles sont en jeu. On sent un cerveau qui a pris des cantharides. Érection de mauvaise nature, comme celle des gens qui ont les reins cassés. Ah ! Ils sont vieux tous ces grands hommes, ils sont vieux, ils bavachent sur leur linge. Ils ont fait tout ce qu’il faut pour cela, du reste.

Sois tranquille, le jeune homme aura son paquet, non pas par moi (ça pourrait être jugé partial), mais par Bouilhet qui s’en charge.

j’irai après-demain à Rouen pour toi et huit jours après nous nous verrons donc ! Comme je te serrerai dans mes bras avec plaisir, comme je t’embrasserai ! Adieu, chère Louise bien-aimée, mille baisers sur les yeux et sous le col.

Je te rapporterai tous tes livres et journaux. Je t’écrirai samedi ou dimanche pour te dire le jour précis de mon arrivée.

À Louise Colet. §

Dimanche soir, 11 heures [1er août 1852].

Après-demain, à cette heure-ci je serai avec toi. Attends-moi, mardi, vers 9 ou 10 heures.

j’ai retrouvé la pièce des Yeux et te l’apporte.

À toi, à bientôt.

Ton G.

Ce sont de bonnes lettres, cela, n’est-ce pas ? Quoiqu’elles ne soient pas longues. j’écrirai la prochaine avec moins de plaisir.

Mille baisers encore.

À Louise Colet. §

9 heures du soir [4 août 1852].

Je tombe sur les bottes (expression que je t’expliquerai).

Dieu ! Que c’est mauvais, que c’est mauvais ! j’en suis gêné. Et les orgues de barbarie qui n’arrêtent pas !

j’y suis depuis 3 heures. Je sors pour aller dîner. Duplan vient à 10 heures.

Je travaillerai tard cette nuit.

Adieu, mille baisers. À demain, le plus tôt possible, mais je veux te porter tout achevé.

À Louise Colet. §

Mercredi, minuit. [1er septembre 1852.]

Chère et bonne Louise, j’ai été tantôt à Rouen (j’avais à y chercher un Casaubon à la Bibliothèque) et j’ai rencontré par hasard le jeune Bouilhet chez lequel je devais aller ensuite. Il m’a montré ta lettre. Permets-moi de te donner, ou plutôt de vous donner un conseil d’ami et, si tu as quelque confiance en mon flair, comme tu dis, suis-le ; je te demande ce service pour toi. Ne publie pas la pièce qu’il t’a adressée. Voici mes raisons : elle vous couvrirait de ridicule tous les deux. Les petits journaux qui n’ont rien à faire ne manqueraient pas de blaguer sur les regards de flamme, les bras blancs, le génie, etc... et la Reine ! surtout. Ne touchez pas à la reine deviendrait un proverbe. Cela te ferait du tort, sois-en sûre. S’ils étaient bons, ces vers, au moins ; mais c’est que la pièce est assez médiocre en elle-même (je la connaissais et ne t’en avais point parlé pour cela). Tu t’es d’ailleurs révoltée toi-même contre cette association du physique et du moral que je trouve ici outrée et même maladroite.

Qui ne vante nos vers qu’en vantant nos beaux yeux. On vous associerait dans un tas de charges. La pièce, étant la plus faible jusqu’à ce jour que Bouilhet ait faite, lui nuirait (songes-y un peu) et, quant à toi, à part la petite gloriole d’un instant de la voir imprimée, te ferait peut-être un mal plus sérieux. Il n’avait point réfléchi à tout cela et riait seulement de ta résolution. Nous sommes convenus qu’il t’en referait une plus sérieuse et plus publiable. Tu es une très belle femme mais meilleur poète encore, crois-moi. Je saurais où en aller trouver qui aient la taille plus mince, mais je n’en connais pas d’un esprit plus haut quand toutefois le... , que j’aime entre parenthèses, ne le fait pas décheoir. Tu vas te révolter, je le sais bien ; mais je te conjure de réfléchir et, plus, je te supplie de suivre mon avis.

Si tu avais toujours eu un homme aussi sage que moi pour [te] conseiller, bien des choses fâcheuses ne te seraient pas arrivées. Comme artiste et comme femme, je ne trouve pas cette publication digne.

Le public ne doit rien savoir de nous. qu’il ne s’amuse pas de nos yeux, de nos cheveux, de nos amours. (Combien d’imbéciles accueilleront ces vers d’un gros rire !) C’est assez de notre coeur que nous lui délayons dans l’encre sans qu’il s’en doute. Les prostitutions personnelles en art me révoltent, et Apollon est juste : il rend presque toujours ce genre d’inspiration languissante ; c’est du commun. (Dans la pièce de Bouilhet il n’y a pas un trait neuf ; on y sent, en dessous, une patte habile ; voilà tout.)

Console-toi donc et attends une autre pièce où tu seras chantée mieux de toute façon et d’une manière plus durable. C’est une affaire convenue, n’est-ce pas ?

Si quelqu’un t’outrage là-dessus, comment répondre ? Il faut pour ces genres d’apothéoses une oeuvre hors ligne. Alors ça dure, fût-ce adressé à des crétins ou à des bossus. Sais-tu ce qui te manque le plus, à toi ? le discernement. On en acquiert en se mettant des éponges d’eau froide sur la tête, chère sauvage.

Tu fais et écris un peu tout ce qui te passe par la cervelle, sans t’inquiéter de la conclusion ; témoin la pièce des Fantômes.

C’était une belle idée et le début est magistral, mais tu l’as éreintée à plaisir. Pourquoi la femme spéciale, au lieu de la femme en général ? Il fallait, dans la première partie, montrer l’indifférence de l’homme et, dans la seconde, l’impression morne de la femme. Si ses fantômes sont plus nets, c’est qu’ils ont passé moins vite ; c’est qu’elle a aimé et que l’homme n’a fait que jouir. Chez l’un c’est froid, chez l’autre c’est triste. Il y a oubli chez l’un et rêve chez l’autre, étonnement et regret. C’est donc à refaire.

Voilà que tu deviens bonne. Ce qui t’est personnel est plus faible maintenant que ce qui est imaginé (tu as été moins large en parlant de la femme que de l’homme). j’aime ça, que l’on comprenne ce qui n’est pas nous ; le génie n’est pas autre chose, ma vieille : avoir la faculté de travailler d’après un modèle imaginaire qui pose devant nous. Quand on le voit bien, on le rend.

La forme est comme la sueur de la pensée ; quand elle s’agite en nous, elle transpire en poésie.

Je reviens aux Fantômes. Je garderais jusqu’au § III et je ferais un parallélisme plus serré. Il faut aussi que l’on sente plus nettement les deux voix qui parlent. En un mot ta pièce (telle qu’elle est) est au début large comme l’humanité et, à la fin, étroite comme l’entre-deux des cuisses.

Ne te laisse pas tant aller à ton lyrisme. Serre, serre, que chaque mot porte. La fin des Fantômes bavache et n’a plus de rapport avec le commencement. Il n’y a pas de raison avec un tel procédé pour t’arrêter ; il ne faut pas rêver, en vers, mais donner des coups de poings.

Je ne fais point de remarque marginale sur la seconde partie, parce que presque rien ne m’en plaît ; mais ce qui me plaît c’est ta bonne lettre de ce matin. Tu m’as dit un mot qui me va au coeur : "Je ferai quelque chose de beau, dussé-je en crever." Voilà un mot, au moins. Reste toujours ainsi et je t’aimerai de plus en plus, si c’est possible. C’est par là surtout que tu seras mon épouse légitime et fatale.

Bouilhet va s’occuper des journaux de Rouen. Ce sont des brutes, des ânes, etc... faire un article sérieux dans l’une de ces feuilles, c’est du temps complètement perdu de toute façon. Est-ce qu’on lit à Rouen ?

Je voulais faire de toi un portrait littéraire, si je l’avais pu toutefois, non pas à la Sainte-Beuve, mais comme je l’entends. Il m’aurait fallu pour cela te relire en entier ; ce serait pour moi un travail d’un bon mois. C’est comme pour Melaenis, j’y ferai un jour une préface. Quoi qu’il en soit, si tu me trouves dans un journal de Paris une grande colonne, je t’y dirai des douceurs sincères. Mais quant à Rouen, outre que la chose me répugne parce que c’est Rouen (comprends ça), cela ne te servirait à rien, ne te ferait pas vendre un volume, ni apprécier d’un être humain.

Comme l’histoire de Babinet m’a amusé ! Que je te remercie de me l’avoir envoyée ! [...]

À propos de Babinet il me vient des idées sur son compte. On ne prête pas (dans les idées du monde et il faut songer qu’il n’y a que nous qui ne les ayons pas, les idées du monde), d’ordinaire dis-je, on ne prête pas à une femme le Musée secret de Naples, c’est-à-dire un album lubrique, pour des prunes. Cela fait entre le prêteur et l’emprunteuse un compromis (pardon, je ne voulais pas faire de calembour, c’est un terme de droit). On a un petit secret qui vous lie, et concernant l’article, qui pis est. Donc ne t’étonne pas si Babinet, un de ces jours, fait quelque tentative. Tout l’Institut viendra s’agenouiller sur ton tapis, c’est écrit. C’est, du reste, une belle liaison d’idées qu’il a eue. Il cherchait l’Âne d’or. "Je ne le trouve pas, s’est-il dit ; voyons, qu’est-ce que je lui apporterais bien ? De l’antique et du sale, tout ensemble. Ah ! le Musée secret." Et il l’a mis dans sa poche.

Le Capitaine est un farceur. Un homme comme lui ne s’ébouriffe pas de deux ou trois mots grossiers que j’aurai pu dire. Il a voulu causer et voir ta mine.

La lettre de Madame Didier m’a assez amusé ! Ce fragment de pamphlet qu’elle cite a peut-être raison. Nous avons peut-être besoin des barbares. l’humanité, vieillard perpétuel, prend à ses agonies périodiques des infusions de sang.

Comme nous sommes bas ! Et quelle décrépitude universelle !

Les trois XXX dans ta lettre, au bout du nom de David, me donnent à penser. Est-ce qu’il ressemblerait au roi musicien de la Bible que j’ai toujours suspecté d’avoir pour Jonathan un amour illicite ? Est-ce cela que tu as voulu dire ? Un homme aussi sérieux, du reste, doit être calomnié. S’il est chaste, on le répute pédéraste ; c’est la règle. j’ai également eu dans un temps cette réputation. j’ai eu aussi celle d’impuissant. Et Dieu sait que je n’étais ni l’un ni l’autre.

Quelle est cette cantatrice admiratrice de mon frère ? Comme je m’amuse à causer avec toi ! Je laisse aller ma plume sans songer qu’il est tard. Cela me délasse de t’envoyer, au hasard, toutes mes pensées, à toi, ma meilleure pensée du coeur.

j’ai été bien triste les premiers jours de mon retour. Je suis en train maintenant ; je ne fais que commencer, mais enfin la roue tourne.

Tu parles des misères de la femme ; je suis dans ce milieu. Tu verras qu’il m’aura fallu descendre bas, dans le puits sentimental. Si mon livre est bon, il chatouillera doucement mainte plaie féminine ; plus d’une sourira en s’y reconnaissant.

j’aurai connu vos douleurs, pauvres âmes obscures, humides de mélancolie renfermée, comme vos arrière-cours de province, dont les murs ont de la mousse.

Mais c’est long... c’est long ! Mes bras fatigués retombent quelquefois. Quand me reposerai-je quelques mois seulement ? Quand nous goûterons-nous tous deux, à loisir et en liberté ? Voilà encore une longue année devant nous et l’hiver, toi avec les omnibus dans les rues boueuses, les nez rouges, les paletots et le vent sous les portes ; moi avec les arbres dépouillés, la Seine blanche et, six fois par jour, le bateau à vapeur qui passe.

Patience, travaillons. l’été se passera. Après l’été je serai presque à la fin, et ensuite j’irai piquer ma tente près de toi, dans un antre désert, mais où tu seras.

Tu m’as mis à la fin de tes Fantômes. j’en ai aussi, moi, en deçà de toi, et de plus nombreux ! Fantômes possédés, fantômes désirés surtout, ombres égales maintenant. j’ai eu des amours à tous crins, qui reniflaient dans mon coeur, comme des cavales dans les prés. j’en ai eu d’enroulés sur eux-mêmes, de glacés et de longs comme des serpents qui digèrent. j’ai eu plus de concupiscences que je n’ai de cheveux perdus. Eh bien, nous devenons vieux, ma belle ; soyons-nous notre dernier fantôme, notre dernier mensonge ; qu’il soit béni, puisqu’il est doux ! qu’il dure longtemps, puisqu’il est fort.

Adieu, je t’embrasse toute entière.

À Louise Colet. §

[Croisset] Samedi, 5 heures [4 septembre 1852].

Nous ne sommes pas, à ce qu’il paraît, dans une bonne passe matérielle. Il y a sympathie (sympathie veut dire qui souffre ensemble) ; sans vouloir comparer mes tracas aux tiens, j’en ai ma petite dose. Je suis si embêté de mon entourage que je n’en ai pas travaillé cet après-midi. C’est ma mère qui pleure, qui s’aigrit de tout, etc. ! (quelle belle invention que la famille !) Elle vient dans mon cabinet m’entretenir de ses chagrins domestiques. Je ne peux la mettre à la porte, mais j’en ai fort envie. Je me suis réservé dans la vie un très petit cercle, mais une fois qu’on entre dedans je deviens furieux, rouge.

j’avais ainsi tout supporté de Du Camp. Quand il a voulu l’envahir, j’ai allongé la griffe. Aujourd’hui elle prétend que ses domestiques l’insultent (ce qui n’est pas). Il faut que je raccommode tout, que je les engage à aller faire des excuses quand ils n’ont pas tort. j’en ai plein mon sac, par moments, de tout cela. Je vais être, en outre, dérangé (mais je m’arrangerai pour qu’on ne me dérange pas) par une cousine qui vient ici passer deux mois. Que ne peut-on vivre dans une tour d’ivoire ! Et dire que le fond de tout cela, c’est ce malheureux argent, ce bienheureux métal argent, maître du monde ! Si j’en avais un peu plus, je m’allégerais de bien des choses. Mais, d’année en année, mon boursicot diminue et l’avenir, sous ce rapport, n’est pas gai. j’aurai toujours de quoi vivre, mais pas comme je l’entends. Si mon brave homme de père avait placé autrement sa fortune, je pourrais être sinon riche, du moins dans l’aisance ; et quant à en changer la nature, ce serait peut-être une ruine nette. Quoi qu’il en soit, je n’avais aucun besoin des 200 francs que tu m’as envoyés. Les reveux-tu ? Ma première idée, ce matin, a été de te les renvoyer aussitôt ; mais avec toi, il faut mettre des gants. j’ai eu peur que tu ne prisses cela pour une réponse tacite à ta lettre de ce matin et que tu ne pensasses que j’ai cru y voir une espèce de petite sollicitation indirecte. Voilà pourquoi ! Mais ne te gêne donc pas et, sans vergogne, redemande-les-moi, s’ils peuvent te faire plaisir.

Je n’ai, moi, aucune dette et, par conséquent, besoin de rien maintenant. Quant aux 300 autres, tu me les rendras pour faire imprimer les affiches de Saint Antoine. C’est convenu.

Tu ne m’as pas répondu relativement à ton article. Envoie chez Bouilhet, si tu veux, le Musée secret ; il s’amusera avec. Il est du reste un peu calmé relativement à la mère Roger, et je crois qu’il va se mettre sérieusement à son drame. Son intention est toujours de quitter Rouen cet hiver. Il n’en peut plus de leçons (il devient rebours, et il y a de quoi) et ne veut plus en donner, mais comment vivra-t-il là-bas ? As-tu trouvé justes mes observations sur les Fantômes ?

Il y a dans la Revue de Paris, va de suite la lire à un cabinet de lecture, deux grandes pages de Jourdan et deux citations ; une des Tableaux vivants, une autre de l’orgueil. l’ensemble est élogieux, mais avec quelques conseils singulièrement pareils à ceux de ma dernière lettre. Aussi, quand j’ai lu le numéro en m’éveillant, le lendemain, cela m’a fait un drôle d’effet.

Du Camp n’a pas signé le numéro. Est-ce parce qu’on y faisait ton éloge ? Dans la Chronique, du ton le plus bas, le Philosophe est injurié, sans raison, à propos de rien. La suite du roman de Gozlan est ignoble. Quel triste recueil ! Quant à cette Chronique, que ces messieurs signent maintenant du nom anonyme de Cyrano (rien que cela de prétention !), c’est une infamie. Lorsqu’on parle aux gens d’une telle manière, il faut au moins porter sa carte de visite à son chapeau.

j’ai écrit deux fois en Angleterre pour ton album et n’ai pas eu de réponse, ce qui m’étonne excessivement. Je connais en ce moment un jeune homme à Londres qui doit, je crois, bientôt revenir. Veux-tu que je lui fasse écrire d’aller le prendre ?

Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai fait huit pages de ma deuxième partie : la description topographique d’un village. Je vais maintenant entrer dans une longue scène d’auberge qui m’inquiète fort. Que je voudrais être dans cinq ou six mois d’ici ! Je serais quitte du pire, c’est-à-dire du plus vide, des places où il faut le plus frapper sur la pensée pour la faire rendre.

Ta lettre de ce matin aussi m’attriste. Pauvre chère femme, comme je t’aime ! Pourquoi t’es-tu blessée d’une phrase qui était au contraire l’expression du plus solide amour qu’un être humain puisse porter à un autre ? Ô femme ! femme, sois-le donc moins ! Ne le sois qu’au lit ! Est-ce que ton corps ne m’enflamme pas, quand j’y suis ? Ne m’as-tu pas vu te contempler, tout béant, et passer mes mains avec délices sur ta peau ? Ton image, en souvenir, m’agite ; et si je ne te rêve pas plus souvent, c’est qu’on ne rêve pas ce qu’on désire. Hume bien l’air des bois cette semaine, et regarde les feuilles pour elles-mêmes ; pour comprendre la nature, il faut être calme comme elle.

Ne nous lamentons sur rien ; se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c’est se plaindre de la constitution même de l’existence. Nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et rien de plus. Soyons religieux. Moi, tout ce qui m’arrive de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus en plus à mon éternel souci. Je m’y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux. À force d’appeler la Grâce, elle vient. Dieu a pitié des simples et le soleil brille toujours pour les coeurs vigoureux qui se placent au-dessus des montagnes.

Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble), et je voudrais qu’il fût plus fort. Quand aucun encouragement ne vous vient des autres, quand le monde extérieur vous dégoûte, vous alanguit, vous corrompt, vous abrutit, les gens honnêtes et délicats sont forcés de chercher en eux-mêmes quelque part un lieu plus propre pour y vivre. Si la société continue comme elle va, nous reverrons, je crois, des mystiques comme il y en a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s’épancher, l’âme se concentrera. Le temps n’est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde, l’attente d’un messie. Mais, la base théologique manquant, où sera maintenant le point d’appui de cet enthousiasme qui s’ignore ? Les uns chercheront dans la chair, d’autres dans les vieilles religions, d’autres dans l’Art ; et l’humanité, comme la tribu juive dans le désert, va adorer toutes sortes d’idoles. Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt ; dans vingt-cinq ans, le point d’intersection sera superbe aux mains d’un maître. Alors la prose (la prose surtout, forme plus jeune) pourra jouer une symphonie humanitaire formidable. Les livres comme le Satyricon et l’Âne d’or peuvent revenir, et ayant en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu de débordements sensuels.

Voilà ce que tous les socialistes du monde n’ont pas voulu voir, avec leur éternelle prédication matérialiste. Ils ont nié la douleur, ils ont blasphémé les trois quarts de la poésie moderne, le sang du Christ qui se remue en nous. Rien ne l’extirpera, rien ne la tarira. Il ne s’agit pas de la dessécher, mais de lui faire des ruisseaux. Si le sentiment de l’insuffisance humaine, du néant de la vie venait à périr (ce qui serait la conséquence de leur hypothèse), nous serions plus bêtes que les oiseaux, qui au moins perchent sur les arbres. l’âme dort maintenant, ivre de paroles entendues ; mais elle aura un réveil frénétique où elle se livrera à des joies d’affranchi, car elle n’aura plus autour d’elle rien pour la gêner, ni gouvernement, ni religion, pas une formule quelconque. Les républicains de toute nuance me paraissent les pédagogues les plus sauvages du monde, eux qui rêvent des organisations, des législations, une société comme un couvent. Je crois, au contraire, que les règles de tout s’en vont, que les barrières se renversent, que la terre se nivelle. Cette grande confusion amènera peut-être la liberté. l’Art, qui devance toujours, a du moins suivi cette marche. Quelle est la poétique qui soit debout maintenant ? La plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables. Tout ce que nous pouvons faire, c’est donc, à force d’habileté, de serrer plus raide les cordes de la guitare tant de fois râclées et d’être surtout des virtuoses, puisque la naïveté à notre époque est une chimère. Avec cela le pittoresque s’en va presque du monde. La Poésie ne mourra pas cependant ; mais quelle sera celle des choses de l’avenir ? Je ne la vois guère. Qui sait ? La beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l’humanité et l’Art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l’algèbre et la musique.

Puisque je ne peux pas voir demain, j’aurais voulu voir hier. Que ne vivais-je au moins sous Louis XIV, avec une grande perruque, des bas bien tirés et la société de M. Descartes ! Que ne vivais-je du temps de Ronsard ! Que ne vivais-je du temps de Néron ! Comme j’aurais causé avec les rhéteurs grecs ! Comme j’aurais voyagé dans les grands chariots, sur les voies romaines, et couché le soir dans les hôtelleries, avec les prêtres de Cybèle vagabondant ! Que n’ai-je vécu surtout au temps de Périclès, pour souper avec Aspasie couronnée de violettes et chantant des vers entre des murs de marbre blanc ! Ah ! c’est fini tout cela, ce rêve-là ne reviendra plus. j’ai vécu partout par là, moi, sans doute, dans quelque existence antérieure. Je suis sûr d’avoir été, sous l’empire romain, directeur de quelque troupe de comédiens ambulants, un de ces drôles qui allaient en Sicile acheter des femmes pour en faire des comédiennes et qui étaient tout ensemble professeur, maquereau et artiste. Ce sont de belles balles, dans les comédies de Plaute, que ces gredins-là, et en les lisant il me revient comme des souvenirs. As-tu éprouvé cela quelquefois, le frisson historique ?

Adieu, je t’embrasse, tout à toi, partout.

À Louise Colet. §

[Croisset] Lundi soir, minuit [13 septembre 1852].

j’ai été absent deux jours, vendredi et samedi, et je ne me suis guère amusé. Il a fallu à toute force aller aux Andelys voir un ancien camarade que je n’avais pas vu depuis plusieurs années et à qui, d’année en année, je promettais ma visite. j’ai été, étant très gamin, fort lié avec ce brave garçon qui est maintenant substitut, marié, élyséen, homme d’ordre, etc.! Ah mon Dieu ! Quels êtres que les bourgeois ! Mais quel bonheur ils ont, quelle sérénité ! Comme ils pensent peu à leur perfectionnement, comme ils sont peu tourmentés de tout ce qui nous tourmente !

Tu as tort de me reprocher de n’avoir pas plutôt employé mon temps à aller te voir. Je t’assure que ça m’eût fait un tout autre plaisir.

Comme tu m’écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon côté fort facétieux. l’intérieur et l’extérieur, tout va assez sombrement. La Bovary marche à pas de tortue ; j’en suis désespéré par moments. d’ici à une soixantaine de pages, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que ça ne continue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde et, si j’ôte de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur ! Je te tiens quitte des misères du foyer, de mon beau-frère, etc.

l’institutrice part demain pour Londres. Je lui ai donné une lettre pour miss Collier ; elle te rapportera ton album.

Ce matin j’ai donné à Bouilhet le billet de cette infortunée mère Roger. Je trouve cela franc d’intention. Elle veut, la malheureuse ! Comme les femmes se précipitent naïvement dans la gueule du loup ! Comme elles se compromettent à plaisir ! Elle viendra bientôt à Rouen et l’affaire se fera, tu verras cela. Une pitié me prend toujours au début de ces histoires, quand je les contemple. Le premier baiser ouvre la porte des larmes.

Quels sont ces récits ? C’est bien difficile en vers, une narration. Le drame est arrêté ? Tant mieux. j’ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes. Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les oeuvres d’art possibles.

Il ne t’a pas manqué que la patience jusqu’à présent. Je ne crois pas que ce soit le génie, la patience ; mais c’en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boileau vivra autant que qui que ce soit, parce qu’il a su faire ce qu’il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n’est pas de l’Art pur. Aie en vue le modèle, toujours, et rien autre chose. Tu en sais assez pour pouvoir aller loin ; c’est moi qui te le dis. Aie foi, aie foi. Je veux (et j’y arriverai) te voir t’enthousiasmer d’une coupe, d’une période, d’un rejet, de la forme en elle-même, enfin, abstraction faite du sujet, comme tu t’enthousiasmais autrefois pour le sentiment, pour le coeur, pour les passions. l’Art est une représentation, nous ne devons penser qu’à représenter. Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond.

Il me semble qu’il y a dix ans que je ne t’ai vue. Je voudrais te presser sur moi dans mes défaillances. Mais après ? – non ! Non ! Les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains. La mélancolie elle-même n’est qu’un souvenir qui s’ignore. Nous nous retrouverons dans un an, mûris et granitisés. Ne te plains pas de la solitude. Cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as besoin de lui pour vivre, c’est te mettre au-dessous de lui)." Si tu cherches à plaire, dit Épictète, te voilà déchu." j’ajoute ici : s’il te faut les autres, c’est que tu leur ressembles. qu’il n’en soit rien ! Quant à moi, la solitude ne me pèse que quand on m’y vient déranger ou quand mon travail baisse. Mais j’ai des ressorts cachés avec quoi je me remonte, et il y a ensuite hausse proportionnelle. j’ai laissé, avec ma jeunesse, les vraies souffrances ; elles ont descendu sur les nerfs, voilà tout. Adieu, chère bonne amie bien-aimée. Je t’embrasse longuement, tendrement, amplement.

Tu feras bien d’aller voir Jourdan. Il m’a eu l’air d’un brave homme. C’est une connaissance d’ailleurs à ne pas négliger.

À Louise Colet. §

[Croisset] Dimanche soir, 11 heures [19 septembre 1852].

Tu me permettras, chère Louise, de ne pas te faire de compliments sur ton flair psychologique. Tu crois tout ce que la mère Roger t’a débité, avec une bonne foi d’enfant. C’est une poseuse, cette petite femme. La demande qu’elle a faite d’écrire à Bouilhet équivaut, selon moi, au geste d’ouvrir les cuisses. S’en doute-t-elle ? Ici est le point difficile à éclaircir. Je ne crois ni à sa constitution dérangée par les excès du mari, ni aux nuits passées " avec son esprit et avec son coeur " et cela surtout ne m’a semblé ni vrai, ni senti ; elle aime autre chose.

La passion de tête pendant 10 ans pour Hugo me paraît également une blague cyclopéenne. Le grand homme l’a dû savoir et, dès lors, en profiter en sa qualité de paillard qu’il est, à moins que cette passion ne soit encore une pose. Remarque qu’elle ne fait jamais que des demi-confidences, qu’elle n’avoue rien relativement à Énault. Il y a au fond de tout cela bien de la misère ! qu’elle mente sciemment, il se peut que non. On n’y voit pas toujours clair en soi et, surtout lorsqu’on parle, le mot surcharge la pensée, l’exagère, l’empêche même. Les femmes, d’ailleurs, sont si naïves, même dans leurs grimaces, on prend si bien son rôle au sérieux, on s’incorpore si naturellement au type que l’on s’est fait ! Mais il y a d’autre part une telle idée reçue qu’il faut être chaste, idéal, qu’on doit n’aimer que l’âme, que la chair est honteuse, que le coeur seul est de bon ton. Le coeur ! Le coeur ! Oh ! voilà un mot funeste ; et comme il vous mène loin !

l’envie de remonter chez toi, le jour du prix, la voiture qu’on attend sous la porte, à la pluie, etc., cela est vrai, par exemple, de même que l’embêtement du poids marital à porter. Mais elle ne dit pas que, sous lui, elle rêvait un autre homme et, au milieu de son dégoût, peut-être y trouvait du plaisir, à cause de cela. Prédiction : ils se baiseront [...], elle te soutiendra encore qu’il n’y a rien et qu’elle aime seulement notre ami de coeur ou de tête. Ce brave organe génital est le fond des tendresses humaines ; ce n’est pas la tendresse, mais c’en est le substratum comme diraient les philosophes. Jamais aucune femme n’a aimé un eunuque et si les mères chérissent les enfants plus que les pères, c’est qu’ils leur sont sortis du ventre, et le cordon ombilical de leur amour leur reste au coeur sans être coupé.

Oui, tout dépend de là, quelqu’humiliés que nous en soyons. Moi aussi je voudrais être un ange ; je suis ennuyé de mon corps, et de manger, et de dormir, et d’avoir des désirs. j’ai rêvé la vie des couvents, les ascétismes des brachmanes etc... c’est ce dégoût de la guenille qui a fait inventer les religions, les mondes idéaux de l’art. l’opium, le tabac, les liqueurs fortes flattent ce penchant d’oubli ; aussi je tiens de mon père une sorte de pitié religieuse pour les ivrognes. j’ai comme eux la ténacité du penchant et les désillusions au réveil.

Que ma Bovary m’embête ! Je commence à m’y débrouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien. j’en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l’escamoter. j’ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d’objets, et à montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s’éprendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place encore ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être épaté, tout en me ménageant, pour la suite, d’autres détails qui là seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d’ensemble successives ; à force de revenir dessus, cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m’est fort pénible. Il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l’expression !

Tu me parles encore, pauvre chère Louise, de gloire, d’avenir, d’acclamations. Ce vieux rêve ne me tient plus, parce qu’il m’a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie ; non, je ne crois à rien. Je doute de tout, et qu’importe ? Je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l’espoir d’une récompense quelconque. C’est un ulcère que je gratte, voilà tout. j’ai plus de livres en tête que je n’aurai le temps d’en écrire d’ici à ma mort, au train que je prends surtout. l’occupation ne me manquera pas (c’est l’important). Pourvu que la Providence me laisse toujours du feu et de l’huile ! Au siècle dernier, quelques gens de lettres, révoltés des exactions des comédiens à leur égard, voulurent y porter remède. On prêcha Piron d’attacher le grelot : "car enfin vous n’êtes pas riche, mon pauvre Piron", dit Voltaire." C’est possible, répondit-il, mais je m’en fous comme si je l’étais ". Belle parole et qu’il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n’est pas décidé à se faire sauter la cervelle. Et puis l’hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-on ? À moins d’être un crétin, on meurt toujours dans l’incertitude de sa propre valeur et de celle de ses oeuvres. Virgile même voulait en mourant qu’on brûlât l’Énéide. Il aurait peut-être bien fait pour sa gloire. Quand on se compare à ce qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, vers l’absolu, vers le rêve, comme on se méprise ! j’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces et j’ai pris son nom dans la Biographie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins, " le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire ". Et dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand "... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger". Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.

Quand tu reverras Nefftzer, ne lui parle plus de l’article. Nous donnerions au contraire beaucoup maintenant pour qu’il ne paraisse pas (et je crois que notre désir sera accompli). Il vaut bien mieux avoir par devers nous quelque chose à leur reprocher, à ces braves messieurs nos amis, et au besoin à leur jeter à la figure ; donc n’en dis plus mot.

Je crois que les journaux de Rouen vont parler de toi ; du moins il y a promesse. Mais quel compte faire sur de semblables mannequins !

La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j’y pense. Il se pourrait bien que je ne fasse gémir jamais aucune presse. À quoi bon se donner tant de mal ? Et le but n’est pas là d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les rues du Caire pendant qu’il pleuvait, avec des bottes en cuir de Russie qui me monteront jusqu’au ventre.

C’est sur toi que ma pensée revient quand j’ai fait le cercle de mes songeries ; je m’étends dessus comme un voyageur fatigué sur l’herbe de la prairie qui borde sa route. Quand je m’éveille, je pense à toi et ton image, dans le jour, apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. ô mon pauvre amour triste, reste-moi ! Je suis si vide ! Si j’ai beaucoup aimé, j’ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l’aies dit. Les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m’aimer en bonnes filles pendant un quart d’heure ou une nuit. Une nuit ! C’est bien long, je ne m’en rappelle guère. Eh bien, je déclare qu’elles ont eu tort ; je valais mieux que bien d’autres. Je leur en veux pour elles de n’en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue, dont tu parles, et les bouillons de tendresse, comme eût dit Corneille, j’avais tout cela. Mais je serais devenu fou si quelqu’un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette. C’est donc un bonheur : je serais maintenant stupide. Le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est rentré sous terre, le reste t’appartient, va ; il est tout à toi, bien à toi.

Bouilhet t’enverra prochainement deux pièces pour être mises en musique (si cela se peut, ce dont il doute). Il est parti se coucher. Je te porterai demain moi-même cette lettre à la poste. Il faut que j’aille à Rouen pour un enterrement ; quelle corvée ! Ce n’est pas l’enterrement qui m’attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront. La contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant. Adieu, mille tendresses, mille caresses. Nous nous reverrons à Mantes comme tu le désires.

Je te baise partout.

À toi. Ton Gustave.

À Louise Colet. §

Croisset, samedi soir [25 septembre 1852].

Ne me répète plus que tu me désires, ne me dis pas toutes ces choses qui me font de la peine. À quoi bon ? Puisqu’il faut que ce qui est soit, puisque je ne peux travailler autrement. Je suis un homme d’excès en tout. Ce qui serait raisonnable pour un autre m’est funeste. Crois-tu donc que je n’aie pas envie de toi aussi, que je ne m’ennuie pas souvent d’une séparation si longue ? Mais enfin je t’assure qu’un dérangement matériel de trois jours m’en fait perdre quinze, que j’ai toutes les peines du monde à me recueillir et que, si j’ai pris ce parti qui t’irrite, c’est en vertu d’une expérience infaillible et réitérée. Je ne suis en veine tous les jours que vers 11 h du soir, quand il y a déjà sept à huit heures que je travaille et, dans l’année, qu’après des enfilades de jours monotones, au bout d’un mois, six semaines que je suis collé à ma table.

Je commence à aller un peu. Cette semaine a été plus tolérable. j’entrevois au moins quelque chose dans ce que je fais. Bouilhet, dimanche dernier, m’a du reste donné d’excellents conseils après la lecture de mes esquisses ; mais quand est-ce que j’aurai fini ce livre ? Dieu le sait. d’ici là, je t’irai voir dans les intervalles, aux temps d’arrêt. Si je ne t’avais pas, je t’assure bien que je ne mettrais pas les pieds à Paris peut-être pas avant 18 mois. Lorsque j’y serai, tu verras comme ce que je dis est vrai, quant à ma manière de travailler, avec quelle lenteur ! Et quel mal !

La lettre de ton amoureux m’a fait bien rire d’abord, et en même temps bien pitié ! j’ai, du reste, reconnu là le langage de mon beau-frère. Ils en sont tous deux au même degré de folie. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il dit sur ses propriétés soit un mensonge. On n’invente pas des phrases comme celles-là, à moins d’être Molière : "Je n’ai qu’une propriété, la plus poétique qu’on puisse voir, située dans la ville de Montélimar et dominant toute la plaine du Rhône ; pour l’agrément surtout je l’estime plus de cent mille francs." Ce pauvre Pipon, que nous avions oublié ! Avais-je tort de soutenir qu’il devait être un pitoyable mathématicien ?

Ce que j’ai lu du pamphlet ne m’a point enthousiasmé : de grosses injures et beaucoup de placages de style. Il n’a pas donné le temps à sa colère de se refroidir. On n’écrit pas avec son coeur, mais avec sa tête, encore une fois, et si bien doué que l’on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. qu’il y aurait eu bien mieux à dire ! Mais j’attends la totalité pour t’en parler plus longuement. Je trouve que tu es sévère pour Gautier. Ce n’est pas un homme né aussi poète que Musset, mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de Musset qui soit d’un art si haut que le Saint-Christophe d’Ecija. Personne n’a fait de plus beaux fragments que Musset, mais rien que des fragments ; pas une oeuvre ! Son inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme ; il a à la fois le sous-pied tendu et la poitrine débraillée. Charmant poète, d’accord ; mais grand, non. Il n’y en a eu qu’un en ce siècle, c’est le père Hugo. Gautier a un monde poétique fort restreint, mais il l’exploite admirablement quand il s’en mêle. Lis le Trou du serpent, c’est cela qui est vrai et atrocement triste. Quant à son Don Juan, je ne trouve pas qu’il vienne de celui de Namouna, car chez lui il est tout extérieur (les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), et chez Musset tout moral. Il me semble, en résumé, que Gautier a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) et, quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous (et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi ? Quand l’époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées et flatté le goût du moment ? Pour être durable, je crois qu’il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides. Mais quel dommage que deux hommes pareils soient tombés où ils en sont ! Mais s’ils sont tombés, c’est qu’ils devaient tomber. Quand la voile se déchire, c’est qu’elle n’est pas de trame solide. Quelque admiration que j’aie pour eux deux (Musset m’a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d’esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l’idée et de la tournure), ce sont en somme deux hommes du second rang et qui ne font pas peur, à les prendre en entier. Ce qui distingue les grands génies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de Don Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un continent ; il y avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. Ils n’ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes et à cause d’elles. Mais nous, les petits, nous ne valons que par l’exécution achevée. Hugo, en ce siècle, enfoncera tout le monde, quoiqu’il soit plein de mauvaises choses ; mais quel souffle ! quel souffle ! Je hasarde ici une proposition que je n’oserais dire nulle part : c’est que les très grands hommes écrivent souvent fort mal, et tant mieux pour eux. Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’art de la forme, mais chez les seconds (Horace, La Bruyère). Il faut savoir les maîtres par coeur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s’en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles. Adieu, j’ai été dérangé tout le temps de ma lettre ; elle ne doit pas avoir le sens commun.

Je t’embrasse de la plante des pieds au haut des cheveux.

À toi, ma bien aimée Louise ; mille baisers encore.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de vendredi à samedi, 2 heures 

[1er-2 octobre 1852].

Je t’écris ce soir parce que, voulant t’envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j’attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long, bonne chère Louise. j’avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury. Quel crétin ! Quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard, les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième ! Voilà pourtant ce qui nous juge ! Quoi qu’il en soit, Cuvillier t’admire beaucoup ; cela perce et c’est un bon article, au sens profitable du mot. l’immoralité l’a choqué, ce monsieur ! Que dis-tu du reproche d’égoïsme à propos des Résidences royales ? Quand je te disais que ton titre était mauvais ! Avais-je tort ? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier, où l’on n’a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre prétentieux. Retire de ces critiques le blâme à l’occasion du titre et il ne reste presque rien. C’était donner à mordre.

l’histoire de Gagne me touche beaucoup. Pauvre homme ! pauvre homme ! Quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose ! j’ai appris ces jours-ci l’internement à Saint-Yon (maison de fous à Rouen) d’un jeune homme que j’ai connu au collège. Il y a un an, j’avais lu de lui un volume de vers stupides ; mais la préface m’avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. j’ai su qu’il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu’il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des outrages ; il avait tout le martyre des génies méconnus ; il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas pour être artiste voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ? l’art n’est pas un jeu d’esprit ; c’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l’histoire d’un homme sain (il l’est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles.

Je te déclare que la mère Roger m’excite beaucoup. Les polonais, sont immenses et l’haleine donc ! Et le mot de ta servante : "Cette dame-là fait la noce". Sacré nom de Dieu ! Tu m’accorderas que je l’avais un peu bien jugée en ne croyant pas inébranlablement à ses sentimentalités. Oh ! la Pohésie, quelle pente ! Quelle planche savonnée pour l’adultère ! n’importe, je me réjouis immensément d’avance du couple. Je me fais le tableau en imagination. Mais il l’effondrera, la malheureuse ! Car c’est un rude mâle et, comme disent les cuisinières, capable de donner bien de la satisfaction à une femme.

La phrase du pamphlet sur le muet du sérail est splendide. Voilà qui est précis, tourné, juste et neuf. Je ne sais si l’institutrice se chargera de la commission ; en tout cas je compte sur toi.

Babinet ne t’a pas apporté l’Âne d’or ? Lis-tu ce brave Bergerac ? j’ai relu avant-hier, dans mon lit, Faust. Quel démesuré chef-d’oeuvre ! C’est ça qui monte haut et qui est sombre ! Quel arrachement d’âme dans la scène des cloches ! Il a dû paraître aujourd’hui, dans la Revue de Paris, deux pièces de vers de Bouilhet.

t’ai-je dit que j’ai été, il y a quelques jours, à un enterrement (celui d’un oncle de ma belle-soeur) ? Je commence à être las du grotesque des funérailles, car c’est encore plus sot que ce n’est triste. j’ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées. C’est fort ! j’étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s’entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c’était au cimetière où sont mon père et ma soeur, l’idée m’a pris d’aller voir leurs tombes. Cette vue m’a peu ému ; il n’y a là rien de ce que j’ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j’ai contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souvenir. La vue d’un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d’effet que celle de leurs tombeaux. Idée reçue, l’idée de la tombe ! Il faut être triste là, c’est de règle. Une seule chose m’a ému, c’est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère, sans doute, y a fait porter. C’est une communauté entre ce jardin-là et l’autre, une extension de sa vie sur cette mort et comme une continuité d’existence commune à travers les sépulcres. Les anciens se privaient de toutes ces saletés de charognes. La poussière humaine, mêlée d’aromates et d’encens, pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, légère comme celle du grand chemin, s’envoler dans les rayons du soleil. Adieu, je vais me coucher, il en est temps. À toi, mille et mille baisers de ton G.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [8 octobre 1852].

La lettre (incluse dans la tienne de ce matin) m’a fait un singulier effet. Malgré moi, tout cet après-midi, je ne pouvais m’empêcher de reporter mes yeux dessus et d’en considérer l’écriture. Je la connaissais pourtant, mais d’où vient qu’elle ne m’avait jamais causé cette impression ? C’est sans doute le sujet et la personne à qui elle était adressée qui en sont cause. Cela me touchait de plus près. Il a dû en effet être flatté et, quelque banales qu’il ait l’habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c’est carré, coupé ? Je n’ai pu m’empêcher, dans mon contentement naïf, de la montrer à ma mère qui l’a aimée. Veux-tu que je te la renvoie ? Mais je crois, dans les circonstances actuelles, qu’il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi. On aime à se voir bien traité par ceux qu’on admire. Comme ils seront oubliés, tous les grands hommes du jour, quand celui-là encore sera jeune et éclatant !

Madame Didier me paraît une femme d’un esprit borné, elle et les républicains ses amis ; braves petites gens qui nous ont versés dans la boue et qui se plaignent de la route, les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon, sans en comprendre un seul mot. Cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain. Ce sont des secs en littérature ; en politique, ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu’elle compare à Tacite, le malheureux ! Lui Tacite ! j’ai lu justement ce portrait de Napoléon dont elle parle. Lamartine l’y accuse d’aimer la table, d’être gras, etc. Quand est-ce donc que l’on fera de l’histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d’aucun des personnages ? Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supérieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ?

C’est une femme curieuse du reste ; elle représente bien ce certain milieu du monde, stérile et convenable.

La dame de Saint-Maur me paraît dans une bonne passe ; elle lit aussi Tacite, elle. Quelle rage de sérieux ! Tu me dis qu’il t’est difficile de l’étudier. Comme le factice pourtant se constitue d’après les règles, qu’il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je ne crois pas un mot de toutes ses spiritualités. Sa fureur contre les mâles, pour le moment, vient de quelque morsure récente. qu’elle soit dégoûtée du petit Énault, cela se peut ; mais c’est tout, au fond. Et à ce propos permets-moi de t’envoyer l’axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en particulier (pénètre-toi de cette vérité). Elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange (un coeur d’élite, etc.). Nous ne sommes ni monstres ni anges. Je voudrais voir un esprit aussi élevé que le tien, chère Louise, dégagé de ce préjugé que tu partages. Vous ne nous pardonnez jamais, vous autres, les filles, et toutes tant que vous êtes, depuis les prudes jusqu’aux coquettes, vous vous heurtez toujours à cet angle-là avec une obstination fougueuse. Vous ne comprenez rien à la Prostitution, à ses poésies amères, ni à l’immense oubli qui en résulte. Quand vous avez couché avec un homme, il vous reste quelque chose au coeur, mais à nous, rien. Cela passe, et un homme de quarante ans, pourri de vérole, peut arriver à sa maîtresse plus vierge qu’une jeune femme à son premier amant. n’as-tu pas remarqué les juvénilités sentimentales des vieillards ? Être jalouse des filles, c’est l’être d’un meuble. Tout se confond en effet dans un océan dont toutes les vagues sont pareilles. Mais vous, vous avez encore vos fleuves taris qui murmurent et dont les courants détournés s’entre-croisent dans l’ombre sous le branchage nouveau. Si tu voulais, je te ferais faire des progrès dans la connaissance de notre sexe, que je ne soutiens nullement, mais que j’explique ; il en est de cette question-là comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit du mal de l’un aux dépens de l’autre, j’abonde toujours dans le sens de celui qui parle et j’ajoute, en finissant, que je pense exactement la même chose de l’autre partie en litige.

Je lis les voyages du Président ; c’est splendide. Il faut (et il s’y prend bien) que l’on en arrive à n’avoir plus une idée, à ne plus respecter rien. Si toute moralité est inutile pour les sociétés de l’avenir qui, étant organisées comme des mécaniques, n’auront pas besoin d’âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c’est là sa mission). À mesure que l’humanité se perfectionne, l’homme se dégrade. Quand tout ne sera plus qu’une combinaison économique d’intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu ? Quand la nature sera tellement esclave qu’elle aura perdu ses formes originales, où sera la plastique ? etc. En attendant, nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., à une époque où l’on s’occuperait d’art, c’est-à-dire de ces messieurs. l’intelligence allait fleurir dans un petit parterre anodin soigneusement ratissé par Monsieur le Préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n’a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer. C’est dommage, ils étaient si indépendants et si libéraux, si désintéressés ! On s’est moqué du droit divin et on l’a abattu ; puis on a exalté le peuple, le suffrage universel, et enfin ç’a été l’ordre. Il faut qu’on ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d’Henri IV et le chêne de saint Louis. Mort aux mythes ! Quant à ce fameux mot : "Que ferez-vous ensuite ? Que mettrez-vous à la place ?", il me paraît inepte et immoral, tout ensemble. Inepte, car c’est croire que le soleil ne luira plus parce que les chandelles seront éteintes ; immoral, car c’est calmer l’injustice avec le cataplasme de la peur. Et dire que tout cela vient de la littérature pourtant ! Songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du latin ! La rage du discours de rhétorique et la manie de reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures médiocres à des excès qui l’étaient peu. Maintenant nous allons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l’acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d’échecs, aux choses ingénieuses, au suicide. Je connais un élève de l’École normale qui m’a dit que l’on avait puni un de ses camarades (qui doit sortir dans six mois professeur de rhétorique) comme coupable d’avoir lu la Nouvelle Héloïse, qui est un mauvais livre. Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans, mais je ne voudrais pas naître maintenant et être élevé dans une si fétide époque.

Envoie-moi, si tu veux, de l’eau Taburel ; mais c’est de l’argent perdu. Le docteur Valerand, qui est chauve, est un homme d’une foi robuste et, de plus, un fier âne. Rien ne peut faire repousser les cheveux (pas plus qu’un bras amputé !).

Je travaille un peu mieux ; à la fin de ce mois j’espère avoir fait mon auberge. l’action se passe en trois heures. j’aurai été plus de deux mois. Quoi qu’il en soit, je commence à m’y reconnaître un peu ; mais je perds un temps incalculable, écrivant quelquefois des pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut en composant que j’en embrasse du même coup d’oeil une quarantaine au moins. Une fois sorti de là et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume. j’y pense souvent et c’est là, je crois, que sera tout l’effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d’avance ! Quand nous [nous] verrons, à Mantes, dans un petit mois, fais-moi penser à te parler de l’Acropole et comment je comprends le sujet.

Il y a dans le dernier numéro de la Revue de Paris une pièce de Bouilhet que tu ne connais pas, adressée à Rachel, putain (passez-moi le mot) de la connaissance du poète, et qui lui a beaucoup servi autrefois de toutes façons. La mère Roger avait-elle lu cette pièce ? Et sa misanthropie, peut-être, venait d’[être] renforcée par la lecture de la susdite pièce, qui sent son cru.

Adieu, chère Louise ; adieu, chère femme, je t’embrasse avec toutes sortes de baisers.

À toi, ton G.

À Louise Colet. §

9 octobre 1852, samedi, 1 heure du matin.

Je vais envoyer, demain dimanche, au chemin de fer, tes volumes que tu me demandes (il m’a été impossible de retrouver les Exilés ; dois-je les avoir ? Si je les retrouve tu les auras). Le paquet t’arrivera probablement avant ce petit mot, ou en même temps que lui. Je suis bien content, bonne chère Louise, que tu aies réussi dans une affaire pécuniaire, mais ton traité me paraît fait par un normand ; prends-y garde. Ainsi article 1... "tous les ouvrages de sa composition parus jusqu’à ce jour ainsi que ceux inédits qui pourraient paraître par la suite", qu’est-ce que veut dire ce par la suite ? C’est indéterminé, c’est fort vague. Ce palliatif de l’art. 3 "il est bien entendu que, pour les ouvrages inédits, M. B… ne pourra les faire imprimer dans son format qu’après le délai de deux années à partir de la mise en vente de la première publication". Dans son format ne veut pas dire qu’il n’ait pas le droit de le faire paraître dans un autre format que celui stipulé par l’article 1 de la première publication. Par qui ? Par un autre éditeur, ou par le même ? Tout cela me semble lâche et matière à procès, par la suite. j’ai peur qu’il ne se soit arrangé pour que tu sois liée à lui, pieds et poings liés, sans pouvoir disposer d’une ligne jusqu’à ce qu’il lui plaise.

Puisqu’on te réédite, change quelques-uns de tes titres, chère Louise. Tu n’as pas la main heureuse en fait de titres, regarde : Ce qu’il y a dans le coeur des femmes – Deux mois d’émotion – Deux femmes célèbres – Les coeurs brisés.

Ce sont des titres à la fois prétentieux et vagues et qui, quant à moi, me repousseraient d’un livre. Ils sentent la bas-bleu et tu n’en es pas une, Dieu merci.

Voilà deux ou trois jours que ça va bien. Je suis à faire une conversation d’un jeune homme et d’une jeune dame sur la littérature, la mer, les montagnes, la musique, tous les sujets poétiques enfin. On pourrait la prendre au sérieux et elle est d’une grande intention de grotesque. Ce sera, je crois, la première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. l’ironie n’enlève rien au pathétique ; elle l’outre au contraire.

Dans ma 3e partie, qui sera pleine de choses farces, je veux qu’on pleure.

Ta lettre d’H…, ton affaire de ce matin, tout cela m’a bien fait et rendu gai.

Je t’embrasse de mes meilleures tendresses.

Adieu, chère amie bien-aimée. À toi, mille baisers sur les lèvres. Ton G.

 

Dimanche matin.

Bouilhet n’a pas reçu " le petit mot pour le cher poète" annoncé par le billet de la Diva. Où est-il ? Tu as oublié de nous l’envoyer.

À Louise Colet. §

[Croisset] Mardi soir [26 octobre 1852].

Je m’attendais à avoir un mot de toi ce matin pour me dire que ta fièvre était passée. Comment vas-tu ? Sans prendre tout de suite, comme toi, des inquiétudes exagérées, je voudrais bien savoir si tu n’es pas malade.

Ce ne sera pas au commencement de la semaine prochaine que nous nous verrons, mais vers la fin ou le commencement de l’autre. Je suis si long à me remettre à la besogne, après chaque temps d’arrêt, que je veux m’être taillé un peu de besogne pour mon retour et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j’ai maintenant. j’écris maintenant d’esquisse en esquisse ; c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. j’ai lu à Bouilhet, dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois. Il n’en a point été mécontent et c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. Je n’y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! C’est peut-être s’en être bien tiré que de l’avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d’être en plein adultère. Alors on s’en donnera, et elle s’en donnera, ma petite femme !

j’ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu’un excellent itinéraire que j’avais prêtés à Chéruel (professeur à l’École normale). Je t’apporterai cela, ça pourra te servir pour l’Acropole. Il y a moyen, sur ce sujet, de faire de beaux vers.

Quel temps ! Quelle pluie ! Et quel vent ! Les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes. Entre moi et le paysage qui m’entoure, il y a concordance de tempérament. La sérénité, à tous deux, nous revient avec la nuit. Dès que le jour tombe, il me semble que je me réveille. Je suis loin d’être l’homme de la nature, qui se lève au soleil, s’endort comme les poules, boit l’eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieux en tout extraordinaires. Ce n’est point un vice d’esprit, mais toute une constitution de l’homme. Reste à savoir, après tout, si ce que l’on appelle le factice n’est pas une autre nature. l’anormalité est aussi légitime que la règle.

Je viens de finir le Périclès de Shakespeare. C’est atrocement difficile et prodigieusement gaillard. Il y a des scènes de bordel où ces dames et ces messieurs parlent un langage peu académique ; c’est agréablement bourré de plaisanteries obscènes. Mais quel homme c’était ! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits à côté et paraissent légers surtout. Lui, il avait les deux éléments, imagination et observation, et toujours large ! Toujours ! " Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. " C’est bien là le cas de le dire. Il me semble que, si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.

Je vais me mettre, quand je t’aurai vue, à Sophocle, que je veux savoir par coeur. La bibliothèque d’un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu’il faut relire tous les jours. Quant aux autres, il est bon de les connaître et puis c’est tout. Mais c’est qu’il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d’esprit que de bien lire !

Ah ! enfin, dans quelques jours nous nous verrons donc ; il me semble que je t’embrasserai de bien bon coeur et que cela nous sera bon, pauvre chère Louise.

Si ce temps continue, nous ne pourrons guère sortir de notre chambre. Tant mieux, nous aurons différentes et nombreuses choses à y dire (et à y faire ?).

Adieu, mille baisers sur tes beaux yeux. À toi.

À Louise Colet. §

Mardi, minuit, 2 novembre 1852.

Chère bien-aimée. j’espère que dans huit jours à cette heure-ci, je toucherai à la Reine malgré les vers de l’ami qui sont, d’hier, dans la Revue de Paris. Comment ça se fait-il ? Est-ce une galanterie indirecte du sieur Houssaye à ton endroit, ou tout bonnement pour emplir quelques lignes et ne sachant que dire ?

Je partirai mardi prochain à 1 h 30 et j’arriverai à Mantes à 3 h 43. Quant aux convois qui partent de Paris, il y en a un à midi et un autre à 4 h 25 (par celui-là tu n’arriverais qu’à 6 heures). Prends donc le premier, qui arrive à 1 h 50. Tu feras tout préparer, commanderas le dîner, etc.

Ce n’est point pour te contrarier que je ne viens que mardi au lieu de lundi, mais je vais finir ma semaine et j’emploierai lundi à te chercher quelques notes, bouquins et gravures pour ton Acropole. Cela me tourmente beaucoup. Je me suis mis dans la tête qu’il faut que tu aies le prix et il me semble que ce te sera aisé. Enfin nous en causerons à loisir d’ici à peu.

Quel bête de numéro que celui de la Revue ! pauvre ! pauvre ! Et canaille par-dessus le marché.

Je relis maintenant, le soir en mon lit (j’ai un peu quitté Plutarque), tout Molière. Quel style ! mais quel autre homme c’était que Shakespeare ! On a beau dire, il y a dans Molière du bourgeois. Il est toujours pour les majorités, tandis que le grand William n’est pour personne.

Mon travail va bien lentement ; j’éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple.

Adieu, bonne Louise bien chérie, à bientôt. Réponds-moi si mes petits arrangements te vont. Mille baisers sur tes yeux.

À toi.

À Louise Colet. §

Dimanche, minuit, 7 novembre 1852.

Rien de changé à nos dispositions, chère Louise ; après-demain mardi je prends le convoi de 1 h 30.

Bouilhet nous viendra voir jeudi. Tu peux te dispenser de lui apporter le drame de Pelhion, que nous avons lu il y a quelques mois, lorsqu’il venait d’être refusé aux Français.

n’emplis pas ta malle (par un surcroît inutile de toilettes) ; je te donnerai beaucoup de choses à rapporter. n’apporte que ta personne (et ta Paysanne).

Adieu, mille baisers. À bientôt les vrais. À toi, à toi.

À Louise Colet. §

Mardi, minuit, 16 novembre 1852.

Ta pauvre force de la nature n’a pas été gaie hier. Il a fallu s’y remettre ! (à la besogne) et regarder la semaine dernière tomber dans l’abîme. Enfin !... j’ai fait vers le soir un effort de colère et je me suis retrouvé sur mes pieds. Mais la vie se passe ainsi à nouer et à dénouer des ficelles, en séparations, en adieux, en suffocations et en désirs. Oui, ç’a été bon, bien bon et bien doux. C’est l’âge qui fait cela ; en vieillissant on devient plus grave dans ses joies, ce qui les rend plus douces.

Quand je t’ai eu quittée, je suis entré dans ce cabaret près du chemin de fer et le cafetier m’a demandé poliment des nouvelles de "Madame ". En revenant je me suis trouvé avec un monsieur qui avait fait un voyage en Orient et un gamin de Rouen qui me connaissait de nom et de vue et qui m’a beaucoup parlé de ses véroles. Il y a des gens confiants. Le lendemain matin, en m’éveillant, j’ai trouvé dans l’Athenaeum un article sur ton volume, signé Julien Lemer. Voilà un gaillard qui a la patte fine ; mais, mon Dieu, qu’est-ce qui exterminera donc les critiques, pour qu’il n’en reste plus un !

1re colonne : Éloge de l’Académie française.

2e colonne : Éloge exagéré et inepte du poëme couronné, avec trois citations (bonnes du reste). C’est, selon ce monsieur, ce qu’il y a de meilleur dans le volume.

3e colonne : Déchaînement contre les Tableaux vivants ; on trouve cela anti-chrétien. Parallèle de L Collet avec Th Gautier : digression sur ce que c’est que l’art (2 colonnes). Énumération analytique et rapide des pièces ; il trouve le Deuil trop intime, etc.

Conclusion en somme peu louangeuse. Mais Énault ! Quel imbécile et pauvre garçon ! Il se croit spirituel avec ses petites malices, et savant peut-être, avec ses quatre citations, une en italien, deux en latin et une en allemand (celle-là est la plus facile). Si j’étais de toi, puisque c’est un ami, je le bourrerais un peu dru à sa première visite.

Je relis Rabelais avec acharnement et il me semble que c’est pour la première fois que je le lis. Voilà la grande fontaine des lettres françaises ; les plus forts y ont puisé à pleine tasse. Il faut en revenir à cette veine-là, aux robustes outrances. La littérature, comme la société, a besoin d’une étrille pour faire tomber les galles qui la dévorent. Au milieu de toutes les faiblesses de la morale et de l’esprit, puisque tous chancellent comme des gens épuisés, puisqu’il y a dans l’atmosphère des coeurs un brouillard épais empêchant de distinguer les lignes droites, aimons le vrai avec l’enthousiasme qu’on a pour le fantastique et, à mesure que les autres baisseront, nous monterons.

Il n’y a plus maintenant pour les purs que deux manières de vivre : ou s’entourer la tête de son manteau, comme Agamemnon devant le sacrifice de sa fille (procédé peu hardi en somme et plus spirituel que sublime) ; ou bien se hausser soi-même à un tel degré d’orgueil qu’aucune éclaboussure du dehors ne vous puisse atteindre.

Tu es maintenant sur une bonne voie ; que rien ne te dérange ! Il y a dans la vie un quart d’heure utile pour tout le reste et dont il faut profiter. Tu y es maintenant ; en déviant, qui sait s’il reviendrait ? Ta Paysanne sera une chose solide, chère amie, sois en sûre. Les bonnes oeuvres sont celles où il y a pâture pour tous. Ton conte est ainsi : il plaira aux artistes qui y verront le style et aux bourgeois qui y verront le sentiment.

Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science et non comme expansion. Dans George Sand, on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l’idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles.

C’est avec la tête qu’on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux ; mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible et nous évitons, par là, d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf, et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une oeuvre.

Ah ! il y a huit jours à cette heure-ci ?... Que veux-tu que je dise ? j’y pense. Ce seront des bons souvenirs pour notre vieillesse.

Bouilhet et moi nous avons passé toute notre soirée de dimanche à nous faire des tableaux anticipés de notre décrépitude. Nous nous voyions vieux, misérables, à l’hospice des incurables, balayant les rues et, dans nos habits tachés, parlant du temps d’aujourd’hui et de notre promenade à la Roche-Guyon. Nous nous sommes d’abord fait rire, puis presque pleurer. Cela a duré quatre heures de suite. Il n’y a que des hommes aussi placidement funèbres que nous le sommes pour s’amuser à de telles horreurs.

Adieu, adieu, bonne, belle et chère Louise, je t’embrasse partout.

À Louise Colet. §

[Croisset] Lundi soir [22 novembre 1852].

De suite, pendant que j’y pense (car depuis trois jours j’ai peur de l’oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d’un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s’emparer, se rendre maître. Dans l’exemple que tu me cites "le renard s’en saisit", ça veut dire le renard s’en empare, en fait son profit ; il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d’accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d’utilité ultérieure). Mais saisir s’emploie tout seul pour dire prendre. Exemple : "Saisissez-vous de cette anguille-là ; je ne peux la saisir, elle me glisse des mains." Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse ; mais il y a, il me semble, quelque chose comme cette tournure : se saisissait des brins de paille... ce qui est lent d’ailleurs et impropre, comme tu vois.

j’attends la Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon. Tous les perruquiers sont d’accord à dire que plus les chevelures sont peignées, plus elles sont luisantes. Il en est de même du style, la correction fait son éclat. j’ai relu hier, à cause de toi, la Pente de la Rêverie. Eh bien, je ne suis pas de ton avis. ça a une grande allure, mais c’est mou, un peu, et peut-être le sujet même échappait-il aux vers ? Tout ne se peut pas dire ; l’Art est borné, si l’idée ne l’est pas. En fait de métaphysique surtout, la plume ne va pas loin, car la force plastique défaille toujours à rendre ce qui n’est pas très net dans l’esprit. Je vais lire l’Oncle Tom en anglais. j’ai, je l’avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint l’art de s’adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Faublas et l’Amour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis c’est tout. Le bourgeois (c’est-à-dire l’humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait qu’ils sont, serait fâché qu’ils ne fussent pas, comprend qu’ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n’en use nullement et ça l’embête beaucoup, voilà.

j’ai fait prendre au cabinet de lecture la Chartreuse de Parme et je la lirai avec soin. Je connais Rouge et Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c’est encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît. C’est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d’admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d’être obscurs. Quant à Beyle, je n’ai rien compris à l’enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir. En fait de lectures, je ne dé-lis pas Rabelais et Don Quichotte, le dimanche, avec Bouilhet. Quels écrasants livres ! Ils grandissent à mesure qu’on les contemple, comme les Pyramides, et on finit presque par avoir peur. Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté ! Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit !

Je ne travaille pas mal, c’est-à-dire avec assez de coeur ; mais c’est difficile d’exprimer bien ce qu’on n’a jamais senti : il faut de longues préparations et se creuser la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et de l’atteindre tout en même temps. l’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu’on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles découlent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j’aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera décidé ; mais je crois que je passe maintenant un défilé dangereux. j’ai ainsi, parmi les haltes de mon travail, ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos. Notre amour, par là, est une espèce de signet que je place d’avance entre les pages, et je rêve d’y être arrivé de toutes façons.

Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n’en ai jamais eu sur d’autres ? Est-ce parce qu’il n’est pas dans ma voie naturelle et pour moi, au contraire, tout en art, en ruses ? Ce m’aura toujours été une gymnastique furieuse et longue. Un jour, ensuite, que j’aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras ! j’ai fini aujourd’hui Perse ; je vais de suite le relire et prendre des notes. Tu dois être à l’Âne d’or, maintenant ; j’attends tes impressions.

Sais-tu (entre nous) que l’ami Bouilhet m’a l’air un peu troublé par la mère Roger ? Je crois qu’il tourne au tendre et que le drame s’en ressent. Les passions sont bonnes, mais pas trop n’en faut ; ça fait perdre bien du temps. Comment donc le sieur Houssaye (qui s’appelle de son nom Housset, mais je trouve l’Y sublime) est-il son ami ? Est-ce que ?... Oh !

Ne t’occupe de rien que de toi. Laissons l’Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d’ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n’est-ce pas ? Mais qu’importe ! On voit les étoiles briller clair et l’on n’entend plus les dindons.

Adieu, voilà deux heures du matin. Comme je voudrais être dans un an d’ici !

Encore adieu, mille tendresses. Je fais tout à l’entour de ton col un collier de baisers.

À toi.

À Louise Colet. §

Dimanche soir, 5 décembre 1852.

Nous nous sommes occupés aujourd’hui de ta Paysanne. Tu recevras mardi une lettre de Bouilhet dans laquelle tu trouveras quelques indications pour la fin.

Demain je t’écrirai nos observations en marge et les corrections tiennes, que nous avons adoptées.

Rien de nouveau. Je lis l’Oncle Tom. [...] à bientôt donc une lettre plus longue, chère Louise. Je t’embrasse. À toi.

À Louise Colet. §

[Croisset] Jeudi, 1 heure d’après-midi [9 décembre 1852].

Je vais envoyer au chemin de fer tout à l’heure (en même temps que cette lettre à la poste) un paquet contenant tes deux manuscrits de la Paysanne, le Richard III que je n’ai pas eu le temps de lire, et un volume de gravures antiques, afin de donner un peu de poids au paquet, et qui te sera peut-être utile. Sois sans crainte, le plan que Bouilhet t’a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de même que les corrections que tu trouveras en marge de ton manuscrit sont nos corrections. Quand je dis corrections, c’est plutôt observations, car nous n’avons rien corrigé ; mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir et je n’ai rien omis d’important, j’en suis sûr. Quant à ce qui t’arrête pour la fin, pourquoi donc t’embarrasses-tu ? Tu n’as pas besoin de préciser l’époque. Peins vaguement la vie de Jean à l’armée et le temps qu’il y reste. l’idée des Invalides est mauvaise d’ailleurs. Si les pontons, à cause de la date, te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et revenant à pied à travers l’Europe au bout de longues années (mais ne t’avise pas alors de me peindre son voyage, et surtout pas d’effet de neige ! cela gâterait ta comparaison des vaisseaux dans les mers de glace qui est plus haut). Ne te dépêche pas pour les corrections et attends que les bonnes te viennent.

j’ai lu le Livre posthume ; est-ce pitoyable, hein ? Je ne sais pas ce que tu en as dit à Bouilhet, mais il me semble que notre ami se coule. Il y a loin de là à Tagabor. On y sent un épuisement radical ; il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m’a particulièrement fait rire, c’est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui ; il se complaît jusqu’à son portrait physique. Ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. S’il me demande jamais ce que j’en pense, je te promets bien que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce. Comme il ne m’a pas épargné du tout les avis quand je ne le priais nullement de m’en donner, ce ne sera que rendu. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : "La solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l’égoïsme et la vanité ". Je t’assure que ça m’a bien fait rire. Égoïsme, soit ; mais vanité, non. l’orgueil est une bête féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts. La vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavarde en pleine lumière. Je ne sais si je m’abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout le Livre posthume il y a une vague réminiscence de Novembre et un brouillard de moi, qui pèse sur le tout ; ne serait-ce que le désir de Chine à la fin : "Dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on appelle la Chine", etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j’aurai laissé mon empreinte. Le tort qu’il a eu c’est de la recevoir. Je crois qu’il a agi très naturellement en tâchant de se dégager de moi. Il suit maintenant sa voie ; mais en littérature, il se souviendra de moi longtemps. j’ai été funeste aussi à ce malheureux Hamard. Je suis communiquant et débordant (je l’étais est plus vrai) et, quoique doué d’une grande faculté d’imitation, toutes les rides qui me viennent en grimaçant ne m’altèrent pas la figure. Bouilhet est le seul homme au monde qui nous ait rendu justice là-dessus, à Alfred [Le Poittevin] et à moi. Il a reconnu nos deux natures distinctes et vu l’abîme qui les séparait. S’il avait continué de vivre, il eût été s’agrandissant toujours, lui par sa netteté d’esprit et moi par mes extravagances. Il n’y avait [pas] de danger que nous [ne] nous réunissions de trop près. Quant à lui, Bouilhet, il faut que tous deux nous valions quelque chose, puisque, depuis sept ans que nous nous communiquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé respectivement notre physionomie individuelle.

Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! C’est plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de l’importance, on dîne chez le ministre, etc. Et puis il faut dire le vrai, il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté ; les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens d’imagination. Le bourgeois se rassure à la vue d’un gendarme et l’homme d’esprit se délecte à celle d’un critique ; les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d’embêtement pour nous n’est-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide ; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs n’a peut-être pas d’autre signification : ils ont crucifié l’homme-parole, voulu tuer Dieu. Les républicains, là-dessus, m’ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous Louis-Philippe, de quelles déclamations vertueuses n’a-t-on pas [été] étourdi ! qu’est-ce qui a jeté les plus lourds sarcasmes à toute l’école romantique, qui ne réclamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre échange ! Ce qu’il y a de comique ensuite, ce sont les grands mots : " Mais que deviendrait la société ? " et les comparaisons : " laissez-vous jouer les enfants avec des armes à feu ? " Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries et que, si on les retire, tout va crouler. Ils la jugent (et cela d’après les vieilles idées) comme un produit factice de l’homme, comme une oeuvre exécutée d’après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n’a pas plus d’influence sur l’existence ou la destruction de la civilisation qu’elle n’en a sur la pousse des arbres ou la composition de l’atmosphère. Vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là. Mais la force humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s’agiter sans vous. Elle roulera votre souvenir avec toutes ses autres feuilles mortes. Votre coin de culture disparaîtra sous l’herbe, votre peuple sous d’autres invasions, votre religion sous d’autres philosophies et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps, sans que les fleurs cessent de pousser et la sève de monter.

C’est pourquoi l’Oncle Tom me paraît un livre étroit. Il est fait à un point de vue moral et religieux ; il fallait le faire à un point de vue humain. Je n’ai pas besoin, pour m’attendrir sur un esclave que l’on torture, que cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l’Évangile et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient du sublime, de l’exception, et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a de grandes dans ce livre, eussent été mieux employées si le but eût été moins restreint. Quand il n’y aura plus d’esclaves en Amérique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l’on représentait invariablement les mahométans comme des monstres. Pas de haine ! pas de haine ! Et c’est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel. La vérité seule, l’éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. Le parti pris de donner aux noirs le bon côté moral arrive à l’absurde, dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier tandis qu’il devrait piétiner dessus, etc. , et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc. La mort de la jeune Saint-Claire est celle d’une sainte. Pourquoi cela ? Je pleurerais plus si c’était une enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l’apparente demi-teinte que l’auteur y a mise. Au moment de la mort de sa fille, elle ne doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait [faire] rire le parterre, comme dit Rousseau.

Il y a du reste de jolies choses dans ce livre : le caractère de Halley, la scène entre le sénateur et sa femme Mrs Ophélia, l’intérieur de la maison Legree, une tirade de Miss Cussy, tout cela est bien fait. Puisque Tom est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature). Les répétitions des mères avec leurs enfants sont archirépétées ; c’est comme le journal du sieur Saint-Claire qui revient à toute minute. Les réflexions de l’auteur m’ont irrité tout le temps. Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage ? Montrez-le, voilà tout. C’est là ce qui m’a toujours semblé fort dans le Dernier jour d’un condamné. Pas une réflexion sur la peine de mort (il est vrai que la préface échigne le livre, si le livre pouvait être échigné). Regarde dans le Marchand de Venise si l’on déclame contre l’usure. Mais la forme dramatique a cela de bon, elle annule l’auteur. Balzac n’a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocrate.

l’auteur, dans son oeuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. l’Art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues. Que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. l’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ? doit-on dire, et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi. l’art grec était dans ce principe-là et, pour y arriver plus vite, il choisissait ses personnages dans des conditions sociales exceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux. On [ne] vous intéressait pas avec vous-mêmes ; le divin était le but. Adieu, il est tard. C’est dommage, je suis bien en train de causer. Je t’embrasse mille et mille fois. [...]

À toi. Ton G.

À Louise Colet. §

Samedi, 1 heure, 11 décembre 1852.

Je commence par te dévorer de baisers, dans la joie qui me transporte. Ta lettre de ce matin m’a enlevé de dessus le coeur un terrible poids. Il était temps. Hier, je n’ai pu travailler de toute la journée... À chaque mouvement que je faisais (ceci est textuel), la cervelle me sautait dans le crâne et j’ai été obligé de me coucher à 11 heures. j’avais la fièvre et un accablement général. Voici trois semaines que je souffrais horriblement d’appréhensions : je ne dépensais pas à toi d’une minute, mais d’une façon peu agréable. Oh oui, cette idée me torturait ; j’en ai eu des chandelles devant les yeux deux ou trois fois, jeudi entr’autres. Il faudrait tout un livre pour développer d’une manière compréhensible mon sentiment à cet égard. l’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur. Je me maudirais si j’étais père. Un fils de moi ! Oh non, non, non ! Que toute ma chair périsse et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence ! [...]

j’avais aussi une idée superstitieuse : c’est demain que j’ai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe un homme. C’est l’âge où l’on se dessine pour l’avenir, où l’on se range ; on se marie, on prend un métier. À 30 ans il y a peu de gens qui ne deviennent bourgeois. Or, cette paternité me faisait rentrer dans les conditions ordinaires de la vie. Ma virginité, par rapport au monde, se trouvait anéantie et cela m’enfonçait dans le gouffre des misères communes. Eh bien, aujourd’hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tache ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusqu’à l’heure présente ce n’est qu’une grande ligne droite. Et comme je n’ai rien sacrifié aux passions, que je n’ai jamais dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas. Je suis encore tout plein de fraîcheur, comme un printemps. j’ai, en moi, un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore et, si les cheveux me tombent du front, je crois que mes plumes n’ont encore rien perdu de leur crinière. Encore un an, ma pauvre chère Louise, ma bonne femme aimée, et nous passerons de longs jours ensemble.

Pourquoi désirais-tu ce lien ? Oh non, tu n’as [pas] besoin, pour plaire, de rentrer dans les conditions de la femme et je t’aime au contraire parce que tu es très peu une femme, que tu n’en as ni les hypocrisies mondaines, ni la faiblesse de l’esprit. Ne sens-tu pas qu’il y a entre nous deux une attache supérieure à celle de la chair et indépendante même de la tendresse amoureuse ? Ne me gâte rien à ce qui est. On est toujours puni de sortir de sa route. Restons donc dans notre sentier à part, à nous, pour nous. Moins les sentiments tournent au monde et moins ils ont quelque chose de sa fragilité ! Le temps ne fera rien sur mon amour parce que ce n’est pas un amour comme un amour doit être, et je vais même te dire un mot qui va te sembler étrange. Il ne me semble pas que tu sois ma maîtresse. Jamais cette appellation banale ne me vient dans la tête quand je pense à toi. Tu te trouves en moi à une place spéciale et qui n’a été occupée par personne. Toi absente, elle resterait vide, et pourtant ma chair aime la tienne et, quand je me regarde nu, il me semble même que chaque pore de ma peau bâille après la tienne, et avec quelles délices je t’embrasse !

Je ne suis pas en train de causer littérature ; je ne fais que me remettre de ma longue inquiétude et mon coeur se dilate. Je respire, il fait beau, le soleil brille sur la rivière, un brick passe maintenant toutes voiles déployées ; ma fenêtre est ouverte et mon feu brûle.

Adieu, je t’aime plus que jamais et je t’embrasse à t’étouffer, pour mon anniversaire.

Adieu, chère amour, mille tendresses. Encore à toi.

À Louise Colet. §

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [17 décembre 1852].

[...] Depuis samedi j’ai travaillé de grand coeur et d’une façon débordante, lyrique. C’est peut-être une atroce ratatouille. Tant pis, ça m’amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m’est arrivé maintes fois. Je suis en train d’écrire une visite à une nourrice. On va par un petit sentier et on revient par un autre. Je marche, comme tu le vois, sur les brisées du Livre posthume ; mais je crois que le parallèle ne m’écrasera pas. Cela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d’une façon élégiaque et proprette, sans baugée de vaches et sans orties. Ils l’aiment, comme les prisonniers, d’un amour niais et enfantin. Cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries. Je me rappelle, à ce propos, une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l’aie vue) nous faire visite à Deville, humait, s’extasiait, admirait. "Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche ; j’adore cette odeur-là." Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l’avons toujours vue, comme nous en connaissons d’une façon plus rassise toutes les saveurs et toutes les mélancolies !

C’est bien bon, ce que tu me dis de l’histoire Roger de Beauvoir, l’écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !

t’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comédie. j’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. j’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. j’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.

Ainsi on trouverait :

ARTISTES : sont tous désintéressés.

LANGOUSTE : femelle du homard.

FRANCE : veut un bras de fer pour être régie.

BOSSUET : est l’aigle de Meaux.

FÉNELON : est le cygne de Cambrai.

NÉGRESSES : sont plus chaudes que les blanches.

ÉRECTION : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.

Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de HOMME, FEMME, AMI, POLITIQUE, MOEURS, MAGISTRAT. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître.

j’ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault ; c’est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : "La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s’étendre". Est-ce énorme d’effet, hein ? Et celle-ci : "Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à porteurs, d’autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles". Et dire que, tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.

Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites ; c’était la part des premiers. Ce qui nous reste, c’est l’extérieur [sic] de l’homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme. Aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac, s’il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n’aurait pas tant fait, n’aurait pas eu cette ampleur.

Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n’est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même ; c’est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder ? Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos oeuvres.

Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent. j’étais en train, ce soir, d’écrire une scène d’été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l’autre. Ce grand vent m’a charmé toute la soirée ; cela berce et étourdit tout ensemble. j’avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m’a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l’a effrayée elle-même. Le coeur m’en a longtemps battu et il m’a fallu un quart d’heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. j’ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d’un coup de poignard qui m’aurait traversé l’âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! Et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase ! Edma et Bouilhet s’écrivent toujours ; les lettres sont superbes de pose et de pôhësie. Lui, ça l’amuse comme tableau ; mais, au fond, il aurait fort envie de faire avec elle un tronçon de chère-lie, comme dit maître Rabelais. Là-dessus pas un mot ; nous croyons qu’elle se méfie de toi, quoiqu’elle n’ait rien articulé à cet égard. Leur première entrevue sera farce.

Pioche bien la Paysanne ; passes-y encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi ; apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage. Adieu, il est bien tard, mille baisers, porte-toi mieux. À toi cher amour.

À Louise Colet. §

Mercredi, 1 heure. [22 décembre 1852].

Je vais aller à Rouen pour ton buvard et je le ferai porter, par le marchand, au chemin de fer. Ne donne pas la note ; ce serait une imprudence inutile, surtout après les avances de R... auxquelles tu n’es pas tenue de répondre d’une autre façon ; mais enfin, puisqu’on te laisse tranquille, ne leur donne aucune prise. Suis la maxime d’Épictète : "abstiens-toi" et "cache ta vie". qu’il ne soit plus question de l’airain, soit. Mais c’est une faute énorme, non de langage, mais de sens poëtique. Sois sûre, du reste, que peu de gens la remarqueront.

Bouilhet m’a fait corriger dernièrement cette expression "et dans ce mélange de sentiments où il s’embarrassait" parce qu’on ne s’embarrasse pas dans un liquide. Il faut que les métaphores soient rigoureuses et justes d’un bout à l’autre. Enfin, arrange-toi comme tu l’entends.

Nous t’avons dit, et nous te le répétons, qu’on pouvait faire de la Paysanne une chose achevée, qu’il y avait là l’étoffe d’un chef-d’oeuvre. Sans doute, publiée telle qu’elle est (ou était), ce sera toujours très remarquable, par fragments surtout. Mais est-ce qu’il faut s’arrêter dans le mieux ? Et il me semble qu’il y a une moralité de l’esprit consistant à vouloir constamment la perfection. Il ne faut pas te dire : "voilà tout", parce que les faibles crient à l’orgueil. Mais quand on n’a pas la conviction qu’on peut atteindre au premier rang, on rate le second.

Allons, nom de Dieu, relève-toi donc, reprends-moi cette fin à pleins bras et renvoie-nous le tout complet.

Adieu, je t’embrasse, chère sauvage. À toi.

À Louis Bouilhet. §

[Croisset, 25 décembre 1852.]

Je ne sais si tes deux collaborateurs s’en sont doutés, ni si toi-même en as conscience, mais tu as fait sur Mademoiselle Chéron quatre vers sublimes, de génie ! j’en ai été ébloui. Ce billet n’a d’autre but que de t’en faire part. Ta pièce est d’une fantaisie transcendante. Cet amour dans une poitrine maigre, comme un oiseau dans une cage ! Superbe ! superbe !

Quant à tout le reste de ta bonne, longue et triste lettre, tu es un couillllon avec toutes sortes d’l mouillés. Mais j’espère, la semaine prochaine, replanter un bâton dans le corps de ton énergie, pour la faire se tenir belle et droite, comme une poupée de Nurenberg.

Sais-tu qu’on vient de découvrir à Madagascar un oiseau gigantesque qu’on appelle l’Épiornis ? Tu verras que ce sera le Dinorius et qu’il aura les ailes rouges.

Fais-moi le plaisir, aussitôt ton arrivée à Rouen, de me faire parvenir un mot qui me dise le jour où je te verrai positivement. Car, de mardi soir à vendredi, j’en serai tellement troublé et impatient que je n’en vivrai pas. Tu connais mes manies.

Je vais ce soir dîner chez Achille. Dîner de scheik ! champagne ! anniversaire de la naissance de la maîtresse de la maison ! Fête de famille ! Tableau.

À Louis Bouilhet. §

Cejourd’huy, 26 décembre 1852.

En recepvant, à ce matin, la tant vostre gente épistre, i’ay esté marry, vrayment ; car ès érèbes où pérégrine ma vie songeresse, ces jours dominicaux, par ma soif, sont comme oasis libyques où ie me rafraischys à vostre ombraige et en suis-ie demouré méchanique toute la vesprée, ie vous assure. Oyez pourtant. Par affinité d’esperits animaulx et secrète coniunction d’humeurs absconses, ie me suys treuvé estre ceste septmaine hallebrené de mesme fascherie, à la teste aussy, au dedans, voyre ; pour ce que toutes sortes grouillantes de papulles, acmyes, phurunques et carbons (allégories innombrables et métaphores incongrues, ie veux dire) tousiours poussoyent emmy mes phrases, contaminant par leur luxuriance intempestive, la nice contexture d’icelles ; ou mieux, comme il advint à Lucius Cornelius Sylla, dictateur romain, des poulx et vermine qui issoyent de son derme à si grand foyson que quant et quant qu’il en escharbouylloit, plus en venoyt, et estoyt proprement comme ung pourceau et verrat leperoseux, tousiours engendrant corruption de soy-même, et si en mourut finalement.

Ains vous, tant docte scripteur, qui d’un font caballin espanchez à goulot mirifique vos ondes susurantes, de ce souci ne vous poinctant, ceste tant robuste pucelle qui ha nom muse, comme bon compaignon et paillard lyrique que estes, tousiours la tabourinez avec engin roide, tousiours la hacquebutez, la gitonnez, la biscotez, la glossotez, par devant, par derrière, en tous accoutremens et langaiges, à la Francoyse, à la Sinnoyse, à la Latine, à l’Alexandrine, à la saphique, à l’Adonique, à la Dithyrambique, à la Persique, à l’Égyptiacque, en cornette, en camail, sur le coing d’ung tonneau, sur les fleurs d’ung pré, sur les coquilles du rivaige, en plain amphithéâtre ou en camère privée, brief en toutes postures et occasions.

Ie me suys bien délecté ce jourd’huy à vos distiques Catulliens. Ie vouldroys en faire tels, si pouvois, ie le dys. Comme Julius Caesar Scaliger (ung consommé ès lettres anctiques, cestuy-là) qui souloyt répéter par enthousiasme, luy plus aimer avoir faict l’ode melpomènéenne du bon Flaccus que estre roy d’Arragon (ce est une province de Hespaigne, delà les monts Pyrénéans, près Bagnères en Bigorre, où vérolés vont prendre bains pour eux guarryr ; allez, si en estes), i’ay donc curiosité véhémente de voir du tout finy votre carmen fossiléen qui estalera la pourtraicture des antiques périodes de la terre et chaos (y devoit estre un aage à rire, par la confusion qu’y estoit) et ie cuyde desia, par le loppin que i’en connoys, que sera viande de mardy-gras, régallade de monseigneur, et y fauldra estre moult riche en entendement poétique, pour en guster à lourdoys la souëve saveur, comme de Chalibon de Assyrie, de Johannisberg de Germanie, de Chiras ès mers Indiques, que magnats seuls hument quand ils veulent entregaudyr aux grandes festes et esbattements dépenciers.

Ains n’avez-vous paour, amy, que tousiours couché comme ung veau et roulant la vastitude de ces choses en la sphéréité de vostre entendement, elles ne cataglyptent une façon de microsme en votre personne et ne vous appréhendent vous-même ? Ce advient aux femmes engroissées, vous savez, qui appètent mangier un connil, ie suppose ; à leur fruict qu’elles font poussent des oreilles de connil sur l’estomach ; ou comme enfantelets qui cogitant, dans leur bers, eux pysser contre un mur, compyssent de vray leurs linceuls ; tant le cerveau ha force, ie vous dys, et met tous atosmes en branle ! Adonc, vos roignons deviendroyent rochiers et les poils du cul palmiers, et la semence demeurant stagnante ès vases spermatiques (comme laictages, l’été, dans les jarres d’argile) se tourneroit en crème, et bientôt en beurre, voyre bitume plustôt, ou lave volcanique dont on feroyt après des pumices, pour bellement polir les marbres des palais et sépulchres. Lors, mousse croystroit au fondement (lequel tousiours est eschauffé par vents tiédis comme ès régions équatoriales), fange serait ès dents, or en aureilles, nacres ès ongles, fucus sur la merde et uystres à l’escalle dans le gozier ; yeux aggrandis et tousiours stillants en place seroient comme des lunes mortes, et perpétuelle exhalaëson poëtique, comme l’on voit de l’Etna en Sicile, issoyroit de votre bouche ! Voyageurs lors viendroient par milliers specter ce poëte-nature, cet homme-monde et ce rapporteroit moult argent au portier. Je m’esgare, ie croys, et mon devis sent la phrénésie Delphique et transport hyperbolique. Si pourtant ne vay-ie tourner mon style, car vous sais-ie compaignon aymant aulcune phantaisie et phantastiquerie, et conchiez de dédain et contemnation (ès continents Apolloniques) ces tant coincts jardinets, à ifs taillés et gazons courts, où l’on n’a place pour ses coudes ne ombre pour sa teste. Ains dilectez contrairement les horrificques forêts caverneuses et spelunqueuses, avec grands chênes, larges courants d’aër embalsamés, fleurs coulourés, ombres flottantes, et tousiours, au loing, quelque hurlement mélancholique, en le dessous des feuilles, comme d’un loup affamé ; et déjà, delà, esbattements spittacéens sur les hautes branches, et singes à queue recourbe, claquant des badigoinces et montrant leur cul.

Or donc, puisque n’avons jà bronché (estant ferrés à glace, ie suppose) ni jà courbé nostre eschine sous le linteau d’aulcune boutique, ecclise, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux) ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours calophonisant et nous chéryssant.

À Dieu, mon bon, adieu mon peton, adieu mon couillon (gausche).

Gustavus Flaubertus,

bourgeoisophobus.

À Louise Colet. §

[Croisset] Lundi, 5 heures [27 décembre 1852].

Je suis, dans ce moment, comme tout épouvanté, et si je t’écris c’est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c’est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s’appelle Louis Lambert ? Je viens de l’achever il y a cinq minutes ; il me foudroie. C’est l’histoire d’un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles. Cela s’est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à peu de choses près, est mon pauvre Alfred. j’ai trouvé là de nos phrases (dans le temps) presque textuelles : les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d’études qui m’est arrivée, etc., etc. Te rappelles-tu que je t’ai parlé d’un roman métaphysique (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ? Eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface. À la fin le héros veut se châtrer, par une espèce de manie mystique. j’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie (je te montrerai dans la rue Vivienne une boutique devant laquelle je me suis arrêté un soir, pris par cette idée avec une intensité impérieuse), alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme. (l’année dernière, lorsque je vous parlais de l’idée d’entrer dans un couvent, c’était mon vieux levain qui me remontait.) Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage, tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse été peut-être un grand mystique. Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d’idées, d’images. l’élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c’est que mourir. j’ai souvent senti nettement mon âme qui m’échappait, comme on sent le sang qui coule par l’ouverture d’une saignée. Ce diable de livre m’a fait rêver Alfred toute la nuit. À neuf heures je me suis réveillé et rendormi. Alors j’ai rêvé le château de la Roche-Guyon ; il se trouvait situé derrière Croisset, et je m’étonnais de m’en apercevoir pour la première fois. On m’a réveillé en m’apportant ta lettre. Est-ce cette lettre, cheminant dans la boîte du facteur sur la route, qui m’envoyait de loin l’idée de la Roche-Guyon ? Tu venais à moi sur elle. Est-ce Louis Lambert qui a appelé Alfred cette nuit (il y a huit mois j’ai rêvé des lions et, au moment où je les rêvais, un bateau portant une ménagerie passait sous mes fenêtres). Oh ! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout ! Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m’aiment ! Je t’assure que j’ai peur maintenant. Pourtant, en me mettant à ma table pour t’écrire, la vue du papier blanc m’a calmé. Depuis un mois, du reste, depuis le jour du débarquement, je suis dans un singulier état d’exaltation ou plutôt de vibration. À la moindre idée qui va me venir, j’éprouve quelque chose de cet effet singulier que l’on ressent aux ongles en passant auprès d’une harpe.

Quel sacré livre ! Il me fait mal ; comme je le sens !

Autre rapprochement : ma mère m’a montré (elle l’a découvert hier) dans le Médecin de campagne de Balzac, une même scène de ma Bovary : une visite chez une nourrice (je n’avais jamais lu ce livre, pas plus que Louis Lambert). Ce sont mêmes détails, mêmes effets, même intention, à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite, sans me vanter. Si Du Camp savait tout cela, il dirait que je me compare à Balzac, comme à Goethe. Autrefois, j’étais ennuyé des gens qui trouvaient que je ressemblais à M. un tel, à M. un tel, etc.; maintenant c’est pis, c’est mon âme. Je la retrouve partout, tout me la renvoie. Pourquoi donc ?

Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c’est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume !

Bouilhet n’est pas venu hier. Il est resté couché avec un clou et m’a envoyé à ce sujet une pièce de vers latins charmante ; à quoi j’ai répondu par une lettre en langage du XVIe siècle, dont je suis assez content.

Il m’est égal que Hugo m’envoie tes lettres, si elles viennent de Londres ; mais de Jersey ce serait peut-être trop clair. Je te recommande encore une fois de ne pas envoyer de note écrite. Je garde ta lettre pour la montrer à Bouilhet dimanche, si tu le permets. Lis-tu enfin l’Âne d’or ? à la fin de cette semaine je t’écrirai en te donnant la réponse des variantes que tu me soumets pour la Paysanne. Bon courage, pauvre chère muse. Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent. Adieu, je t’embrasse bien tendrement. À toi, mille bons baisers.

À Louise Colet. §

Mercredi, 3 heures. [29 décembre 1852.]

Ah ! enfin ! Voilà ta Paysanne bonne ; sois-en sûre. j’avais bien raison d’être sévère, j’étais convaincu que tu y arriverais. C’est maintenant irréprochable de dessin et virilement mené. (Je me représente M. de Fontanes, et toi Chateaubriand lors de la confection du discours du père Aubry ; mais nous y arriverons aussi, chère Muse). Il ne me reste plus que quelques critiques de détail et, je t’en conjure, fais-les, ne laisse rien passer ; ce sera une oeuvre. Rappelle-toi toujours ce grand mot de Vauvenargues "la correction est le vernis des maîtres". Mais avant d’aller plus loin, que je t’embrasse bien fort. Je suis bien content.

Tout ce début est excellent ; les chiens au mistral, magnifique ; le fanal, les hommes, etc. , mais la confection de l’huile est trop longue, trop didactique. Quand nous allons venir aux petits détails, je te dirai où il faudrait l’arrêter.

l’invocation au moulin, charmante ; la description de Jean, bonne, mais gâtée par un tronçon de lyrisme intempestif et qui coupe l’action ou, plutôt, la narration. Quelques petites longueurs encore vers la fin de ce mouvement. l’épidémie et l’occasion de le faire fossoyeur, bonnes sauf quelques expressions. La fin, parfaite ou à peu de choses près. Venons maintenant à la critique de mots et je vais être, selon ma coutume, impitoyable. Cela me réussit trop bien pour que je change de système. Sais-tu que tu me donnes de l’orgueil, pauvre coeur aimé, en te voyant d’après mes conseils faire de belles choses. Voyons, travaillons et pas de tendresse. j’ai envoyé promener le grec pour être tout à toi cet après-midi.

1, 2 – Il faut choisir. C’est trop de deux sur. C’est peut-être le premier qui est à enlever ?

Sur la paroi du fond est, peut-être, un peu commun ? Vois ; en tout cas ces deux sur font un mauvais effet, rapprochés.

3 – Charmant, charmant.

4 – À la forte ; dans le vers précédent, au cylindre de pierre. Ces répétitions donnent toujours l’air mal écrit et c’est ici que commencent les longueurs. Cette description fort bien faite d’ailleurs, si ce n’est le dernier vers qui est dur et lourd. "Aux visiteurs, etc." est didactique en diable ; on voit que l’auteur a voulu nous apprendre comment on faisait [l’huile] d’olive. Il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête. Pourtant comme il y a dedans d’excellents vers-images, tâche de les conserver (je vais les marquer par des lettres) en resserrant tout ; et n’aie souci, dans ce travail, de la vérité chronologique de la fabrication. Saute sur des détails, peu importe. Le lecteur ici ne te demande pas d’être exact. Les lacunes de faits lui sont indifférentes. C’est trop long, pour sûr. On ne sait où tu veux en venir et ton mouvement lyrique "ô moulin" est d’ailleurs une description en soi et c’est là ce qu’il a de bon.

5 – Flamme de tes grands feux de branches d’olivier ; des régimes qui se régissent, mauvais et lent. (Si tu savais en ce moment le mal que j’ai pour arranger cette phrase : la vignette d’un prospectus de parfumerie !)

6 – Trop de leurs ; choisis la place pour mettre des le ou des un.

7 – Bon vers ; mais il y a là une chute dont je ne me rends pas compte, et comme un trou où l’on tombe. Cela vient-il de la rime à épaulette (peu bonne d’ailleurs) qui est trop haut, ou de ce que la description s’arrête court sur un petit détail ? Mais il y a certainement là une défectuosité quelconque. C’est délicat, mais ça est.

8 – Il est si las qu’il tombe de faiblesse, banal. Du reste ce il entre les deux on est bien lent de coupe. De ces quatre vers n° 8, il faut tâcher de lier davantage les deux premiers.

9 – Jean n’avait pas péri dans Sarragosse ; c’est évident, puisque nous le voyons là (on n’y pense plus à Sarragosse, sois-en sûre), et ce vers fait presque rire par sa naïveté. Et puis qu’est-ce que c’est que ce commencement de mouvement lyrique qui n’aboutit à rien ? Dans le premier manuscrit au moins il avait une suite et ça se comprenait. Fais-en le sacrifice complet, crois-moi, et vois avec quelle ampleur ton récit reprendrait si tu arriverais [sic] de suite, beaucoup plus bas ainsi... "Qui reconnaît Jean ? il revenait du fond de la Russie" et, au lieu du mouvement lyrique "revoir, etc.", je parlerais de son voyage, couchant dans les granges, marchant, passant parmi des populations qu’il ne comprend pas. Quelque chose d’assez funèbre, cette marche sur les steppes neigeuses, avec le soleil de Provence dans le coeur. Une analyse donc et non pas un mouvement ; mais pas bien long et j’arriverais à (10) "il arriva".

11 – Le terme d’un voyage qui voit un vieillard, tournure trop pohêtique et recherchée.

12 – Bon ; mais prends garde, tu as plusieurs de ces comme, ainsi employés après un verbe.

13 – Plus un ami, plus un toit familier ; pas de toit familier ? Pour éviter la répétition de mots.

Celle d’idée et de coupe subsisterait ; ainsi c’est ne rien retirer.

14 – Il erre, détestable ; les quatre vers qui suivent, vulgaires d’expression. Un peu de bon tabac ; le vieux grognard conduire le bétail ; nous avons troupier plus haut, c’est bien assez. Il faut être délicat en tout.

15 – Bon.

16 – Tout ce hameau, tout le hameau.

17 – Morne, mauvais.

18 – Au lieu de suc, je mettrais :

Le vin manquait aux grappes de la vigne ??

Ce serait peut-être outré de poésie, mais à coup sûr moins sec. Ne dit-on pas du reste : du vin en pilules ?

19 – Ceci rentre dans mon domaine et M. Homais, pharmacien à Yonville-l’abbaye, ne dirait pas mieux. Ce n’est pas la peine d’être poëte pour parler le langage d’un donneur de lavements.

20 – Pompeux, voltairien et qui ferait claquer d’applaudissements une salle de spectacle. C’est un vers de tragédie parmi de bons vers de poésie. Retranche-moi donc ce canton-là, où la vie n’est pas.

21 – Pauvre engeance, atroce.

22 – Quel dommage qu’on ne puisse mettre

l’avaient rompu à ce sombre métier

En tout cas il faut un plus-que-parfait. Le présent, qui revient là pour un vers, ralentit, puisque le commencement de la phrase est à l’imparfait. De même qu’il faut enlever Jean, mot dit plus haut, "Jean vint s’offrir". Ces répétitions du sujet par le même mot alanguissent le style.

23 – Ce comme là, dont je comprends l’intention, est lourd néanmoins. Si tu pouvais mettre quelque chose qui brille, exprimer un éclat quelconque en rapport avec luire. Tout ce qui suit est bon.

Ainsi, il n’y a donc d’important que l’exposition narrative du voyage de Jean, avec ce qu’il pensait pendant ce voyage, et tu arrives naturellement (passant du désir à la réalisation) à son arrivée.

Arrange-donc bien la mort de Jeanneton.

Refais toutes les corrections indiquées précédemment et celles-ci, et renvoie-nous un manuscrit bien lisible. Il est probable que nous y trouverons encore à redire, mais ce sera la dernière revision. Tu auras au moins une bonne chose, une oeuvre écrite et émouvante, durable et tienne. Ce conte est d’une originalité saisissante. Je le crois destiné à un succès populaire et artistique ; il a les deux côtés. Patience donc, patience et espoir ! qu’importent nos ennuis, nos défaillances, la lenteur d’exécution et le dégoût de l’oeuvre ensuite, si nous sommes toujours en progrès ! Si nous montons, qu’importe le but ! Si nous galopons, qu’importe l’auberge ! Ce perpétuel malaise n’est-il pas une garantie de délicatesse, une preuve de foi ! Quand on a seulement exécuté la moitié de son idéal, on a fait du beau, pour les autres du moins, si ce n’est pour soi-même.

Nous ne nous verrons pas, ma pauvre chérie, avant la fin de janvier au plus tôt : ma Bovary va si lentement ! Je ne fais pas quatre pages dans la semaine et j’ai encore du chemin avant d’arriver au point que je me suis fixé, quoique j’anticipe toujours dessus. Ainsi j’en suis maintenant à l’endroit que je m’étais fixé au mois d’août pour notre première rencontre, qui a eu lieu au mois de novembre. Vois ! Et je veux pourtant avancer et ne pas encore y passer tout l’hiver prochain. Quelles pyramides à remuer, pour moi, qu’un livre de 500 pages !

Adieu, bon courage, je t’embrasse avec toutes mes tendresses.

Ton Gustave.

1853 §

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Samedi, 3 h (15 janvier 1853).

J'ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J'ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t'irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S'il ne t'écrit pas plus souvent, c'est qu'il n'a rien à te dire ou qu'il n'a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu'il est occupé huit heures par jour à ses leçons ? (...).

J'ai été cinq jours à faire une page, la semaine dernière, et j'avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c'est l'élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d'intéresser avec, je le sais, mais alors c'est la faute du style. J'ai ainsi maintenant cinquante pages d'affilée où il n'y a pas un événement. C'est un tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif ; amour d'autant plus difficile à peindre qu'il est à la fois timide et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d'une nature tempérée. J'ai déjà eu dans la première partie quelque chose d'analogue : mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu'il faut différencier pourtant. Si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés, ce qui est peu aisé. Mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l'action, j'agirais en vertu d'un système et gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d'ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d'aspect.

Nouvelle : le jeune du Camp est officier de la Légion d'honneur ! Comme ça doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu'il a fait de la route (extérieure). Tu le verras à quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et, pourvu que ça le pousse, c'est l'important. Admirable époque (curieux symbolismes, comme dirait le père Michelet) que celle où l'on décore les photographes et où l'on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu'il faudrait avoir faits avant d'arriver à cette croix d'officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n'y (en) a qu'un seul de commandeur, c'est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l'honneur manque ! Adieu, ma pauvre chère vieille féroce ! Tout à toi.

À LOUISE COLET. §

Dimanche, 2 h (23 janvier 1853).

Pourquoi, chère Muse, m'as-tu de suite renvoyé la Paysanne sans y avoir fait les dernières corrections ? Je ne me plains pas de tout le temps que j'y ai passé, mais tu m'as fait te répéter plusieurs fois les mêmes choses, auxquelles il eût été plus simple de remédier dès l'abord.

Quoi qu'il en soit, ton oeuvre est bonne. Je l'ai lue à ma mère qui en a été tout attendrie. À l'avenir seulement ne choisis plus ce mètre. C'est peut-être un goût particulier, mais je le trouve peu musical, de soi-même. Tout ce que j'en pense de bien je te l'ai déjà dit et te le redirai. C'est parfaitement composé, simple et poétique à la fois, deux qualités presque contradictoires ; il y a là dedans un grand fond. Quantité de vers naïfs et une inspiration soutenue d'un bout à l'autre. Où est la force, c'est d'avoir tiré d'un sujet commun une histoire touchante et pas canaille. Seulement, pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour l'amour de l'Art, fais encore attention et change moi quelqu'un de ces passages, les seuls auxquels je trouve à redire (voir mes avis précédents) :

Plombait, qui j'en suis sûr est mauvais ;

La douleur est d'airain ;

Les fers qui s'attachent à des ailes, au milieu des ruines de l'âme. Le passage peut du reste se passer de ces quatre vers et s'arrêter à Perdue en toi commence à se tarir ;

4° Enfin, et surtout le Christ qu'il faut retrancher. Cela donne un caractère couillon, néo-catholique, à ton oeuvre, et abîme tes parfums.

Pas de Christ, pas de religion, pas de patrie ; soyons humains. Et puis c'est peut-être le seul endroit de ton oeuvre qui choquera. Je sais bien qu'il y a âme du pauvre, mais le lecteur n'y verra pas moins que le Christ doit recueillir surtout les âmes des filles qui font des enfants. Le reste passera.

de tes grands feux de branches d'olivier. Quant à vouloir publier ce conte comme étant d'un homme, c'est impossible puisque, à deux places, parlant des femmes, tu dis nous. Passages très bons, très à leur place et auxquels il ne faut rien changer. Publie donc cela franchement et avec ton nom, puisque c'est de beaucoup ta meilleure oeuvre. Quant à la Revue des Deux-Mondes, à part l'avantage immédiat d'être lu, je n'en vois pas d'autre, n'ayant pas, en réserve, d'autres publications qui puissent suivre celle-là de suite. Au reste, peu importe ; publie-le séparément après qu'il sera paru dans un journal, et je serais fort étonné si ce conte n'avait un grand succès. On en fera des illustrations, ça deviendra populaire, tu verras. C'est bon, et ça restera. C'est pourquoi, je t'en supplie encore une fois, enlève les quelques taches qui subsistent afin qu'on n'ait rien à y reprendre.

À la fin de la semaine prochaine je serai avec toi. Ma prochaine lettre, chère amie, te dira le jour précis de mon arrivée. Bouilhet, je pense, viendra avec moi. Je ne l'ai pas vu aujourd'hui et je l'attends en ce moment. Je ne clorai ma lettre qu'après que nous aurons relu ensemble ton manuscrit et te dirai ses dernières observations, si elles sont différentes des miennes.

Au commencement, au lieu de pointaient, perçaient, et à squelette tu peux mettre saillit.

Machinal et machinalement, près l'un de l'autre.

Le vieux château baigné dans le soleil

Illuminant ses deux tours dans la mer

Voilà. Ma prochaine lettre sera plus longue.

Adieu, pauvre chère Muse aimée, je t'embrasse partout. À toi.

Ton G.

P. -S. Bouilhet est au contraire d'avis que tu dois faire tout ton possible pour rentrer à la Revue des Deux-Mondes. Quant à signer d'un nom d'homme, c'est impossible à cause du motif ci-dessus. Mais tu peux en trouver un de femme, ou hermaphrodite, ce qui vaudrait mieux. Nous allons (sic) chercher l'épigraphe et, comme Lawrence, nous n'avons trouvé aucune épigraphe. Bouilhet t'en cherchera et te l'enverra, s'il en trouve.

À LOUISE COLET. §

Lundi, 1h de nuit (25 janvier 1853).

Bouilhet venait d'emporter ce matin ta Paysanne pour la mettre au chemin de fer, quand ton mot est venu. Il part tous les lundis à 9 h 1 sur 2 et la poste n'arrive jamais avant 10. Ainsi toutes les fois que tu veux me charger d'une commission pour le lundi, c'est le dimanche qu'il faut que je reçoive ta lettre.

Enfin ! tu t'es décidée pour tablier ! Ce qui me semble drôle, c'est que tu aies eu besoin de preuves. Je te défie de prononcer ce mot en deux syllabes. Sois sûre, pauvre chérie, que nos autres remarques sont aussi fondées et que tu reviendras tôt ou tard sur les deux ou trois contre lesquelles tu restes achoppée, «si l'on peut s'exprimer ainsi».

1. Bon.

2. J'efface «et lui comptant» et je rétablis comme précédemment, qui est infiniment mieux. Troussé n'est que le mot à peu près ; c'est étroussé le vrai. Mais la quantité de le qu'il y a dans ces trois vers est insoutenable :

le but riant c'était le gai château.

le cuisinier ;

En voilà déjà bien assez !

Tâche donc de mettre... bras nus sur ses hanches et tablier (troussé ?) sous son couteau, sans article autant que possible ; mais, tel que c'est, cela fait une quantité de petits sujets qui empiètent sur ton principal. Le tablier, les bras nus, le cuisinier, tout cela a autant de place l'un que l'autre.

Il y a aussi un vers bien dur :

On laisse à peine à la veuve un grabat,

que je voudrais voir changé.

Nous avons lu ensemble tout. Console-toi, c'est bon ; encore un dernier effort.

J'arriverai à la fin de la semaine prochaine, le samedi 5. Comme Bouilhet a des congés il en profitera. Son intention est de passer dimanche, lundi et mardi gras à Paris. Il faut qu'il soit de retour le mercredi des Cendres. Ainsi, pauvre amie, dans 12 jours.

Travaille bien ton Acropole. Connaissant tes allures, je ne serais pas surpris quand il y en aurait beaucoup de fait ; mais ne te dépêche pas. Tu vas toujours trop vite et puis, quel besoin de re-travailler maintenant à ta comédie, quand les dernières corrections de la Paysanne ne sont pas finies et quand il ne faut pas perdre une minute à cause du prix ! C'est comme Bouilhet qui, au lieu de faire son drame, fait tout autre chose ! Oh les poètes !

Adieu, bonne chère muse, je t'embrasse bien fort, à bientôt.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Samedi, minuit (29-30 janvier 1853).

Oui, chère Muse, je devais t'écrire une longue lettre, mais j'ai été si triste et embêté que je n'en ai pas eu le coeur. Est-ce l'air ambiant qui me pénètre ? mais de plus en plus je me sens funèbre. Mon sacré nom de Dieu de roman me donne des sueurs froides. En cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit ? Soixante-cinq pages ! dont trente-six depuis Mantes ! J'ai relu tout cela avant-hier, et j'ai été effrayé du peu que ça est et du temps que ça m'a coûté (je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites. Mais précisément à cause de cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m'épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi. Mon sujet peut-être ne comporte pas ce style. Oh ! heureux temps de Saint-Antoine, où êtes-vous ? J'écrivais là avec mon moi tout entier ! C'est sans doute la faute de la place ; le fond était si ténu ! Et puis, le milieu des oeuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j'en suis maintenant à la page 204). Quand je serai revenu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade, qui sera le terme de la première partie de la deuxième. Je n'en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l'époque de notre entrevue à Mantes. Vois quel amusement ! Enfin, à la grâce de Dieu ! Dans huit jours nous serons ensemble ; cette idée me dilate la poitrine.

Je ne t'engage pas à inviter Villemain et, avec ma vieille psychologie de romancier, voici mes motifs : 1° tu as besoin de lui pour ton prix ; 2° nous sommes jeunes ; 3° il est vieux. Qui te dit qu'il ne sera pas embêté du petit prônage de Bouilhet ? Ces gens sur le déclin sont jaloux ; ici pas d'objection, c'est une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c'est un homme fin, il s'apercevra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir) que la place désirée est prise, et par moi, second motif pour l'indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés et, sans faire la coquette, laisse toujours du vague. Il ne faut pas s'endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier. Je crois donc que ce serait maladroit que de l'inviter à ta soirée. Tu penses bien que, pour moi personnellement, sa connaissance me serait plutôt agréable. Mais comme, en cette circonstance, elle n'est utile à aucun de nous trois, et qu'il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s'abstenir.

C'est comme pour Jourdan : nous n'avons besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp. Il irait clabauder chez lui ce qui s'est fait et dit chez toi. Je peux l'y revoir le lendemain ; ce seraient des questions. Non, non. Enfin, mon troisième refus est relatif à Béranger. Bouilhet ne demande pas mieux que d'y aller avec toi ; mais moi, qui n'ai aucun titre, je ne puis vous accompagner. Quant à tout le reste, j'adhère à tes plans. Pour en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à Bouilhet : ne fais pas lire de ses vers devant un public nombreux. Il t'en supplie et moi aussi. Tu comprends que ce garçon finirait par avoir l'air de sortir de dessous ton cotillon. Dans le commencement c'était bon ; mais maintenant qu'il a déjà publié plusieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure !

Quel imbécile que ce Buloz ! Quelle brute ! quelle brute ! Tout cela vous donne des envies de crever. Je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l'on avait au moyen âge, lors des époques sombres. Où se tourner pour trouver quelque chose de propre ? De quelque côté qu'on pose les pieds on marche sur la merde. Nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine. On deviendra si bête d'ici à quelques années que, dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleront élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l'art et les manières de cette époque, car ils réhabiliteront l'immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait ! Mais non, rien du dehors ne vous rassérène. Au contraire, au contraire !

Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s'en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! Mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d'eux-mêmes, il leur faut des volumes et le cadre, l'occasion. S'ils ont du goût, ils s'en abstiennent même, car c'est là ce qu'il y a de moins fort au monde, parler de soi.

Pourtant j'ai peur qu'à force d'avoir de ce fameux goût, je n'en arrive à ne plus pouvoir écrire. Tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres. J'ai relu, il y a quelques jours, l'entrée d'Eudore à Rome (des Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un. Eh bien, c'est fort pédant à dire, mais j'ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas. Où est donc le style ? En quoi consiste-t-il ? Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire. Mais si, mais si pourtant ! Je me le sens dans le ventre.

Nous allons encore bien causer dans huit jours, bien nous embrasser, bien nous chérir. L'idée de ton contentement, si mon oeuvre est réussie plus tard, n'est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté. Cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche. Toi, tu as fait une bonne chose ; ta Paysanne va réussir si le Pays en veut (mais ces messieurs aussi doivent être pudiques). Tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n'en aurais eu à la Revue.

Bouilhet a un clou au cou. Il est en dispositions énergiques pour Edma et se fait des résolutions. Moi, je crois qu'il va m'en venir au nez. Enfin, nous t'arriverons toujours samedi vers six ou sept heures du soir. La Seine est débordée. Je ne sais comment j'irai à Rouen. Il me faudra prendre le bateau, et les heures ne coïncideront peut-être pas avec le chemin de fer. En tout cas nous irons dîner avec toi, et si d'ici à samedi tu ne recevais aucune lettre, c'est qu'il n'y aurait rien de changé dans nos plans. Peut-être mercredi ou jeudi t'enverrai-je un simple mot pour te dire : j'arrive. Adieu donc, à bientôt, dans huit jours à cette heure-ci. À toi, à toi.

Ton GUSTAVE.

Tiens-tu absolument à mes Notes de voyage ? Moi je crois que maintenant il faudrait (sic) mieux que tu ne les lises pas. Tout ce qui est étranger au travail en distrait.

À LOUISE COLET. §

Jeudi, minuit (17 février 1853).

Je n'ai rien fait depuis que je t'ai quittée, chère et bonne muse, si ce n'est penser à toi et m'ennuyer. Mon rhume continue. Je me chauffe à outrance et je regarde la neige tomber, mon feu brûler. Aujourd'hui pourtant je me suis remis à la Bovary ; je rêvasse à l'esquisse, j'arrange l'ordre, car tout dépend (de) là : la méthode. Mais ça vient bien lentement, ou plutôt ça ne vient pas. Il faut que je fasse immédiatement quelque chose de fort difficile en soi : à savoir cette haine qui vous prend tout à coup à regarder certaines gens que l'on ne déteste pas encore. Pour écrire passablement ces choses-là, il faut surtout les sentir et j'ai du mal à me faire sentir. Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! Et puis je suis une si lourde machine à remuer ! Il me faut tant de préparations et de temps pour me remettre en train !

Comme nous avons été heureux à ce voyage ! Comme nous nous sommes aimés ! Mais la prochaine entrevue sera meilleure encore. Ce sera à Mantes, au printemps. Là, nous sommes plus à nous, et rien qu'à nous. J'aurai une bonne tartine encore de faite ; toi, ton Acropole terminée, le prix décidé ? espérons-le, le plan de ton drame écrit. Après cette fois-là, encore deux ou trois autres, et puis mon installation à Paris et l'inauguration de mon logement par cinq ou six bonnes séances passées à lire la Bovary. Allons, du courage, pauvre amie. Pioche l’Acropole, fais-nous de grands vers cornéliens, cela est dans ta corde. Tu as naturellement le vers tendu et pompeux (quand il n'est pas flasque, banal). Veille surtout à la correction, pour ces messieurs. Tu sais quels pédants, et ils ont raison de l'être. Si on leur ôtait cela, que leur resterait-il ?

J'ai envoyé ta lettre à Bouilhet et j'ai reçu de lui ce matin, par la poste, un mot où il me dit qu'il travaille ferme. Pas un mot de la Diva. Mais je crois qu'il en a reçu une lettre, car il me dit : «Je t'apporterai un morceau de prose que j'ai reçu.» Je serais étonné, au ton de son billet, si lui avait écrit. Nous viderons cette affaire-là définitivement dimanche.

Tantôt j'ai fait un peu de grec et de latin, mais pas raide. Je vais reprendre, pour mes lectures du soir, les Morales de Plutarque. C'est une mine d'érudition et de pensées intarissable. Comme l'on serait savant, si l'on connaissait bien seulement cinq à six livres !

J'avais depuis quelque temps, sur ma table de nuit, Gil Blas ; je le quitte. C'est léger en somme (comme psychologie et poésie, j'entends). Après Rabelais d'ailleurs, tout semble maigre. Et puis c'est un coin de la vérité, rien qu'un coin. Mais comme c'est fait ! N'importe, j'aime les viandes plus juteuses, les eaux plus profondes, les styles où l'on en a plein la bouche, les pensées où l'on s'égare.

Adieu, je n'ai rien à te dire ; je n'ai pas l'énergie de t'écrire. Avant de reprendre mon travail, j'éprouve toujours ainsi des hébétements de tristesse. Ton souvenir vient par dessus et m'achève. Je sais que cela passera, c'est ce qui me console. Il faut donner quelque peu à la faiblesse humaine et lâcher la bride à la mélancolie ; c'est le moyen qu'elle soit plus calme.

Adieu encore, mille baisers partout. Ma prochaine sera plus longue ; et toi, écris-moi de longues lettres.

À toi, à toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, minuit (23 février 1853).

Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! J'ai griffonné dix pages, d'où il en est résulté deux et demie. J'en ai préparé quelques autres. ça va aller, j'espère. Et toi, pauvre bonne Muse, où en es-tu ? Je te vois piochant ton Acropole avec rage et j'attends le premier jet d'ici à peu de jours. Soigne bien les vers : au point où tu en es maintenant tu ne dois pas te permettre un seul vers faible. Je ne sais ce qu'il en sera de ma Bovary, mais il me semble qu'il n'y aura pas une phrase molle. C'est déjà beaucoup. Le génie, c'est Dieu qui le donne ; mais le talent nous regarde. Avec un esprit droit, l'amour de la chose et une patience soutenue, on arrive à en avoir. La correction (je l'entends dans le plus haut sens du mot) fait à la pensée ce que l'eau de Styx faisait au corps d'Achille : elle la rend invulnérable et indestructible. Plus je pense à cette Acropole et plus il me semble qu'il y aurait à la fin une engueulade aux Barbares superbe. Cela rentrerait dans l'esprit de la pièce et m'en paraît même le complément. Je vais tâcher d'être clair. Après tes Panathénées, ton tableau de la Grèce, vivant, animé, et avoir bien marqué que cela n'existe plus, je dirais... «et puis les Barbares sont venus (pas de description de l'invasion, mais plutôt l'effet en résultant) ; ils ont cassé, profité, fait des meules de moulin avec les piédestaux de tes statues... ils ont chauffé leurs pieds nus à ton olivier qui brûlait, ô Minerve, et dans des langues barbares accusé tes dieux, ô Homère...» Il faudrait faire la confusion soutenue des deux espèces de Barbares, et cela très large, à la fois lyrique et satirique. ça ne sortirait pas du lieu même de l'Acropole. Les diverses ruines et constructions modernes te serviraient de comparaisons et de points de rappel. Et ce mouvement t'amènerait naturellement à ton trait final : nous cherchons maintenant parmi ces débris les vestiges du Beau.

Réfléchis à cela ; il me semble qu'il y a là beaucoup. Cette idée plairait au côté classique de l'Académie et pourrait d'ailleurs être en elle-même une fort belle chose.

La Sylphide, comme dit Babinet, a écrit deux lettres charmantes. Bouilhet a répondu quelques lignes à la dernière, pour lui dire qu'elle le laisse tranquille et qu'il ne veut plus entendre parler d'elle. Il m'a l'air très calme et décidé, mais un vieux psychologue comme moi pense que ce n'est pas là une fin. Ils se reverront d'une façon ou d'une autre et se baiseront, ou je serais fort étonné. Elle a dû être vexée de son dernier billet. Y répondra-t-elle ? Elle garderait le silence si elle avait un peu d'orgueil. Mais c'est une infâme coquette, et elle voudra l'astiquer encore. Alors, la correspondance se rengagerait sur un pied purement littéraire ? Mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glisser, sans qu'on s'en doute, des hauteurs du ciel aux profondeurs du c... Problème ! Pensée ! comme dirait le grand Hugo.

Nous avons ici, depuis lundi, une vieille dame, amie de ma mère (femme d'un ancien consul en Orient), avec sa fille. Leur fils, qui est un de mes camarades de collège, est dans ce moment à Sainte-Pélagie pour un an (et de plus 500 francs d'amende) pour avoir distribué des exemplaires de Napoléon-le-Petit - avis - et personne n'en sait rien.

J'ai demain à déjeuner un jeune homme que Bouilhet m'a amené dimanche. Je l'avais connu enfant, lorsqu'il avait sept à dix ans. Son père, magistrat inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études. Mais malgré tous ses soins, il n'est point devenu crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la littérature. Il est hugotique, rouge, etc. De là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois. Il désirait depuis longtemps faire ma connaissance. Je l'ai reçu carrément et dans tout le déshabillé franc de ma pensée. C'est ce qu'il faut faire aux gens qui viennent nous flairer par curiosité. S'ils sont choqués, ils ne reviennent plus ; et s'ils vous aiment, c'est qu'ils vous connaissent.

Quant à lui, il m'a paru être un assez intelligent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène à un but et fait faire les oeuvres. Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues, plans gigantesques et charabias un peu vides. Mais en somme on peut causer avec lui pendant quelques heures ; or la graine est rare de ceux-là. Il habite Paris, a une vingtaine de mille francs de rente et va s'en aller en Amérique et de là aux Indes, pour son plaisir. Il veut aussi écrire une histoire grecque, voir la Grèce. Voilà bien des volontés, qui marquent peut-être absence de volonté. Dans quelle époque de diffusion nous sommes ! L'esprit autrefois était un soleil solitaire ; tout autour de lui il y avait le ciel vide. Son disque maintenant, comme par un soir d'hiver, semble avoir pâli et il illumine toute la brume humaine de sa clarté confuse.

Je m'en vais relire Montaigne en entier. C'est une bonne causerie, le soir avant de s'endormir. Comment vas-tu ? Il me semble qu'il y a six mois que je t'ai quittée. Comme nous serons à nous à Mantes ! Mais ne pensons pas à cela. Travaillons. Moi je ne veux plus regarder en avant. La longueur de ma Bovary m'épouvante à me décourager. «Qu'est-ce que ton devoir ? dit Goethe ; l'exigence de chaque jour». Ne sortons pas de là.

Adieu, mille baisers sur tes lèvres de muse.

À toi, ton G F.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de dimanche, 1 heure et demie.

(27-28 février 1853)

Il est bien tard, et je devrais me coucher. Mais c'est demain dimanche, je me reposerai. Je veux te dire tout de suite, chère Muse, combien je t'aime, d'abord, et comme tes deux dernières courtes lettres m'ont fait plaisir. Elles ont un souffle qui m'a gonflé, je crois, car je suis dans le même état lyrique que toi. J'y ai vu que tu étais emportée dans l'art et que tu roulais dans la houle intellectuelle, ballottée à tous les grands vents apolloniques. C'est bien, c'est bien, c'est bon. Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous. C'est là ce qui fait même les médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la foi, l'amour. «Si vous aviez la foi vous remueriez les montagnes.» Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu'il n'a pas douté.

Garde-moi toujours cette rage-là. Tout cède et tout pète à la fin, devant les obstinations suivies. J'en reviens toujours à mon vieil exemple de Boileau : ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française, et c'était pourtant un des moins poètes des poètes. Qu'a-t-il fait ? Il a suivi sa ligne jusqu'au bout et donné à son sentiment si restreint du Beau toute la perfection plastique qu'il comportait.

Ta Paysanne a du mal à paraître. C'est justice. Voilà une preuve que c'est beau. Pour les oeuvres et pour les hommes médiocres, le hasard est bon enfant. Mais ce qui a de la valeur est comme le porc-épic, on s'en écarte. Une des preuves qui m'auraient convaincu de la vocation de Bouilhet, si j'en eusse douté, c'est qu'à Rouen, dans son pays et où il est connu, pas un journaliste n'a même cité son nom. On objectera qu'ils ne peuvent le comprendre, et j'accepte l'objection qui me donne raison. Ou bien c'est qu'ils l'envient, et qu'ils font bien alors ! De même l'ami Gautier fait des réclames pour E Delessert, qu'il connaît à peine, et ne souffle mot de l'ami Bouilhet. Est-ce clair ? Envoie demain, à n'importe quel journal, ta Paysanne éreintée, fais-y une fin sentimentale, une nature factice, des paysans vertueux, quelques lieux communs sur la moralité, avec un peu de clair de lune parmi les ruines, à l'usage des âmes sensibles, le tout entremêlé d'expressions banales, de comparaisons usées, d'idées bêtes, et que je sois pendu si on ne l'accepte. Mais patience, la vérité a son tour ; elle possède en soi-même une force divine et, quoiqu'on l'exècre, on la proclame. On a de tout temps crié contre l'originalité ; elle finit pourtant par entrer dans le domaine commun et, bien que l'on déclame contre les supériorités, contre les aristocrates, contre les riches, on vit néanmoins de leurs pensées, de leur pain. Le génie, comme un fort cheval, traîne à son cul l'humanité sur les routes de l'idée. Elle a beau tirer les rênes et, par sa bêtise, lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu'elle peut le mors dans sa bouche. L'autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop, par les précipices et les vertiges.

J'attends lundi matin l’Acropole et, comme il faut se dépêcher, je la lirai, je la porterai de suite à Rouen à Bouilhet. Nous la lirons et, chez lui, je t'écrirai en te renvoyant le tout.

Pour un autre travail, ce procédé de composition ne serait pas bon. Il faut écrire plus froidement. Méfions-nous de cette espèce d'échauffement, qu'on appelle l'inspiration, et où il entre souvent plus d'émotion nerveuse que de force musculaire. Dans ce moment-ci, par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m'arrivent, voilà deux heures que je voulais t'écrire et que de moment en moment le travail me reprend. Au lieu d'une idée, j'en ai six et, où il faudrait l'exposition la plus simple, il me surgit une comparaison. J'irais, je suis sûr, jusqu'à demain midi sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l'imagination d'où l'on revient avec la mort au coeur, épuisé, n'ayant vu que du faux et débité des sottises. Tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc de Berry, il a pris une carafe d'orgeat et n'a pas manqué son coup. C'était une comparaison de ce pauvre Pradier et qui m'a toujours frappé. Elle est d'un haut enseignement pour qui sait la comprendre. Ayant du reste peu de temps à toi, il eût été impossible de faire autrement et ce n'est pas encore donné à tout le monde de posséder en soi-même une boîte à cantharides d'où l'on tire le moyen de se faire (...) à volonté.

J'ai revu, jeudi, mon jeune homme et qui m'a plus intéressé que la première fois. Il m'a conté beaucoup de choses de son coeur intéressantes. Il cherche (mais naïvement et sans pose ; conséquemment c'est respectable) un idéal, une femme à aimer toute sa vie, avec qui passer une existence intelligente, entourée d'enfants et dénuée de soucis, etc... J'ai été grand ! je me suis montré pontifical et olympien ! Je l'ai prêché avec une envergure chevelue. «Jeune homme, lui ai-je dit, etc.»

Ma préface du Dictionnaire des idées reçues me tourmente. J'en ai fait le plan par écrit. J'ai passé l'autre jour deux heures de suite à rêver (à propos de Juvénal que je lisais) un grand roman romain. Mon livre XVIIIe siècle m'est revenu hier. La Bovary marche son petit train et se dessine dans l'avenir. Il n'est pas jusqu'à ce malheureux grec qui ne me semble se débrouiller. Je crois que le ramollissement de cervelle diagnostiqué par Du Camp n'arrive pas encore. Ah ! ah ! mais je les casserais sur elle, tous ces petits braves compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent sur leur front les assiettes d'auberge, par facétie.

Si je cherche un peu d'où vient mon bon état (présent), c'est peut-être à deux causes : 1° d'avoir vu l'autre jour ce brave garçon qui enfin parle notre langue ; on a plaisir à trouver des compatriotes dans la vie ; 2° à la société de Mme Vasse (tu sais, cette dame qui est ici). Elle a longtemps habité l'Orient. Nous en causons à table ; cela me ranime et me fait passer dans la tête de grands coups de vent qui m'emportent. Si fort que l'on ait l'orgueil de se croire, l'élément extérieur est bon quelquefois. Mais c'est si rare de trouver un lit pour ses fatigues ! Adieu, toi qui es l'édredon où mon coeur se pose et le pupitre commode où mon esprit s'entr'ouvre. Adieu encore, et mille toutes sortes de tendresses. À toi.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de samedi, 1 h (5-6 mars 1853).

Nous causerons demain de l’Acropole. Parlons donc ce soir de nous et des autres. Et d'abord, quitte pour toujours ce système de travail hâtif, qui use la santé et la pensée. On gâche ainsi toutes ses forces nerveuses et intellectuelles. Habitue-toi à t'y prendre d'avance, à travailler plus lentement. Quand je me suis trouvé avec toi, lorsque tu faisais des corrections, tu ne saurais croire, bonne Muse, combien souvent tu m'irritais nerveusement par ta précipitation à passer d'une idée à l'autre, à adopter un synonyme, à le rejeter, etc... Il faut se cramponner à une chose et y rester, jusqu'à ce qu'on l'ait décrochée complètement.

Tu admires la facture de Bouilhet : il a passé dernièrement dix jours pour changer deux vers. Il est vrai que c'est la plus belle méthode pour crever de faim et pour avoir envie, dans des moments, de se casser la gueule (si l'on peut s'exprimer ainsi), comme il m'est advenu hier, toute la soirée. Quelle désespérante chose qu'un long travail, quand on y met de la conscience ! J'ai fait, depuis que nous nous sommes quittés, 8 pages ; et quand je pense que j'en ai encore 250 ! que dans un an je n'aurai pas fini ! et puis les doutes sur l'ensemble qui vous empoignent au milieu de tout ça ! Quel foutu métier ! Quelle sacrée manie ! Bénissons-le pourtant ce cher tourment. Sans lui il faudrait mourir. La vie n'est tolérable qu'à la condition de n'y jamais être.

Tu donnes en plein dans les embûches de la Sylphide, ô muse naïve ! La lettre envoyée à Enault lui faisait entendre que la protection pouvait bien être demandée pour Bouilhet et sa réponse, à lui Enault, a été écrite pour être montrée (premier but atteint). La ficelle «vous voyez bien qu'elle n'est pas tendre» est donc une corde à puits. Le mot «les hommes sont bêtes et drôles» dit pour être rapporté ! (second but atteint). Puis un peu de poésie, les arbres, la neige et enfin ce bon Capitaine, qui arrive à la fin, à propos de rien du tout, mais pour pallier l'allusion et sucer la blessure après l'avoir faite. J'oubliais la blanche main (voir L'Hallali). Ah ! si j'avais affaire seulement pendant un mois à une créature semblable, je la ferais écumer de rage ! Comme c'est bête les finesses ! et que les malins sont faibles !

Je ne t'adresserai pas mon jeune homme (Crépet), d'abord parce qu'il est à Paris maintenant. Il viendra me dire adieu dans un mois, où il doit partir pour l'Angleterre et de là voyager pendant trois ou quatre ans. Tu l'as embelli (comme tu fais de toutes choses et de toutes gens). Il est de notre monde, mais pas de notre sang. Il rêve et n'écrit point. Les idées sociales le préoccupent ; il a fait sortir du bordel une fille qu'il voulait régénérer, etc... Cela creuse un abîme entre moi et lui. Un seul fait, comme un seul mot, vous ouvre des horizons. Mes enthousiasmes à moi ont une autre pente et toutes mes extravagances n'ont jamais été que des arabesques qui s'enlaçaient sur la ligne droite d'une seule idée. L’âpreté lui manque. Sa mère est morte de la poitrine et son frère aussi. C'est peut-être là la cause.

Physiquement, c'est un grand diable assez laid ; mais je le crois une nature fort tendre, féminine et, en somme, un pauvre coeur assez souffrant, un esprit sans direction, une vie sans but. En fait de nouvelles, Madame Vasse et sa fille sont parties aujourd'hui. En voilà encore deux qui ne bénissent pas la Providence ! (et elles ont raison).

Partout où l'on regarde, on ne voit que pleurs, malheurs, misère, ou bien bêtise, infâmie, lâchetés, canailleries et autres menus suffrages comme dirait Rabelais.

Et les vers de Poncy ! Qu'en dirons-nous ? Est-ce suffisamment lourd ? Quelle invention que celle des poètes ouvriers ! Et quels cocos sans muscles que tous ces bons garçons-là, avec leurs mains sales !

Quant au Livre posthume, la fin répond au commencement. J'ai admiré comme toi la Croix, Porcia, le couvre-pied, etc. Il a fourré là jusqu'à un rêve qu'il a fait en voyage et que je l'ai vu écrire ; il n'en a pas changé trois phrases. Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant incapable à son endroit d'un sentiment quelconque. La partie de mon coeur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal et il n'y a pas là dédain. Ce n'est point une affaire d'orgueil, mais j'éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. Il est parti comme un mort et sans même me laisser un regret. Dieu l'a voulu ! Dieu soit béni ! La douceur que j'ai éprouvée dans cette affection (et que je me rappelle avec charme) atténue sans doute l'humiliation où je pourrais être de l'avoir eue. Une chose m'a fait sourire dans sa phrase de «la large épaule». Il aurait pu choisir une comparaison plus heureuse. C'est sur cette épaule pourtant qu'à la mort de sa grand'mère je l'ai porté, comme un enfant, lorsque, l'arrachant de son cadavre où il pleurait, criait, appelait les anges, parlant de là-haut, etc. , je l'ai pris d'un bras et l'ai enlevé tout d'un bond jusque sur sa terrasse. Je me rappelle aussi que je lui ai arrangé un duel, à cet homme si brave, etc. , etc. Ah ! les hommes d'action ! les actifs ! comme ils se fatiguent et nous fatiguent pour ne rien faire, et quelle bête de vanité que celle que l'on tire d'une turbulence stérile !

L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré. Elle me semble appartenir au côté animal de l'existence (qui n'a senti la fatigue de son corps ! combien la chair lui pèse !). Mais quand il l'a fallu, ou quand il m'a plu, je l'ai menée, l'action, et raide, et vite et bien. Pour sa croix d'honneur, à Du Camp, j'ai fait en une matinée ce qu'à cinq ou six gens d'action qu'ils étaient là ils n'avaient pu accomplir en six semaines. Il en a été de même pour mon frère, quand je lui ai fait avoir sa place. De Paris où j'étais, j'ai enfoncé toute l'école de médecine de Rouen et fait écrire par le roi au préfet pour lui forcer la main. Les amis qui me considéraient étaient épouvantés de mon toupet et de mes ressources. Le père Degasc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu'il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j'avais de grandes dispositions pour l'intrigue. Ah ! quand on sait rouler une métaphore on peut bien peloter des imbéciles. L'incapacité des gens de pensée aux affaires n'est qu'un excès de capacité. Dans les grands vases, une goutte d'eau n'est rien et elle emplit les petites bouteilles.

Mais la durée est là qui nous console. Que reste-t-il de tous les actifs, Alexandre, Louis XIV, etc. , et Napoléon même, si voisin de nous ? La pensée est comme l'âme, éternelle, et l'action comme le corps, mortelle. J'étais en train de philosopher ce soir, mais je n'ai plus une seule feuille de papier à lettres et il est temps d'aller se coucher. Adieu donc, mille baisers sur tes beaux yeux.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Rouen, jeudi (3 mars 1853).

Voici ce que nous venons de décider.

Bouilhet va, ce soir, demain et après-demain travailler à ton Acropole. Il me l'apportera dimanche, et lundi soir tu recevras le paquet.

Le défaut général est la longueur. De là résultent des répétitions d'idées. Il faut supprimer plusieurs vers et faire quelques-uns. Voilà ce que c'est que d'attendre toujours au dernier moment ! Enfin ton commencement te sera renvoyé superbe. Il y a fort peu de choses à y retoucher, ainsi que dans les Panathénées. Mais l'idée de Minerve est développée à satiété et avec des redites. C'est à toi de refaire toute cette partie, depuis

Dans le temple du Dieu qu'elle s'était choisi

jusqu'au mouvement :

Pour Minerve, ta mère, ainsi tu fis Athènes !

Mais enlève la longue comparaison de la mère, qui précède. C'est trop long ! trop long !

Ainsi tu n'as à t'occuper que de Minerve. Mets-moi les mêmes pensées, mais plus vives, en moins de vers et d'un tour moins monotone. Tel que ça est, c'est d'une lenteur fatigante. Songe qu'il y a près de 50 vers. Une vingtaine tout au plus suffiront.

Bouilhet va t'arranger le reste, te recoller les attaches, changer les vers faibles. Il aime beaucoup le commencement du n IV. Sois tranquille ; il y a du bon. Mais on voit seulement que les notes n'ont pas été assez digérées. Mais il me semble qu'il faut peu de chose pour que ta pièce marche. J'ai bon espoir.

Allons du courage, mille baisers.

À toi. Ton G.

4 h du soir.

Pour ta distraction, tu peux lire le dernier numéro de la Revue de Paris. Tu y verras, dans la fin du Livre Posthume, une phrase à mon adresse, verte, et des réengueulades de l'ami à Béranger, avec allusions à Cousin, Mérimée, Rémusat. Cela devient fort réjouissant.

À LOUISE COLET. §

Mercredi, 11 h du matin (9 mars 1853).

Je ne prétends pas, chère Muse, vouloir défendre nos corrections quand même. Il doit y avoir dans le grand nombre bien des taches, mais l'esprit général en est bon. Corrige ces corrections quant aux répétitions, mais dans leur sens autant que possible, comme nous avons fait nous-mêmes relativement à tes vers. En fait de répétitions je me rappelle, en effet, à deux places voisines

On dirait qu'ils sont nus

et

On eût dit...

 

(à propos des vêtements) Nous n'avons pas omis de choses nécessaires.

Ne décris pas les Propylées. Songe donc qu'on en a déjà par-dessus les oreilles, de l'architecture. Personne ne te saura gré d'une fidélité aussi scrupuleuse. L'Art est avant l'Archéologie, et tu as déjà tant de colonnes ! etc. ! Passe, passe hardiment. Il faut à toute force que tes petits vers arrivent après ces deux magnifiques :

... pour tailler de sa main
Les blocs du Pentélique aussi durs que l'airain.

Arrête-toi là, au nom de Dieu ! Tu me dis : «ils ne restent indiqués que dans les ruines et on ne les voit pas debout, neuves et formant vestibule». Mais qu'est-ce que ça fait ! C'est déjà bien assez. Je suis de cela sûr.

Ton poème ne pèche pas par la sécheresse, n'aie pas peur. C'est l'abondance au contraire qui peut causer de la fatigue. Tous ces détails «formant des ailes, servant de vestibule», etc. , sont fastidieux. C'est trop didactique et enfin, j'en reviens toujours là, il faut s'arrêter infailliblement aux vers cités que je trouve sublimes de raide et de net. Voilà une facture au moins !

Adopte donc nos coupures. Seulement si nous avons laissé des répétitions, corrige-les. Il y en avait dans le premier morceau (les hexamètres du commencement) que nous n'avons pas eu le temps de changer ; ainsi :

Diadème éthéré

et plus bas :

Corinthe couronnée
Sa tête illuminée.

C'est à peu près la même idée, mais n'importe. Causons maintenant des Barbares : c'est grave.

Pour faire complètement bien ce morceau, il eût fallu ne pas ménager deux classes de citoyens auxquels il nous est interdit de toucher : 1° les prêtres, 2° les académiciens eux-mêmes. Ce sont ces deux genres d'animaux féroces qui, quant à l'idée du Beau (l'idée antique), ont fait plus de mal que les Attila et les Alaric. Nous ne pouvons donc rendre notre pensée qu'avec des adoucissements sans nombre et une atténuation originelle qui l'affaiblit de soi-même ; et il faut aller auprès du but et non au but.

Ton morceau n'était pas bon. Il était même mal écrit, mou, trop long d'ailleurs et ne disait rien des autres Barbares (ou trop peu). Celui de Bouilhet, et dont toute la seconde partie a été faite par nous deux, me semble plus approchant. Si tu crois que l'on y verra une main différente et que cela pourra compromettre le succès, je ne dis plus rien. Mais tu n'y as pas compris des choses pourtant fort compréhensibles. Ainsi :

Opposiez des seins nus aux boucliers d'airain

C'est vous qui opposiez des seins nus, vos seins nus aux boucliers d'airain (des Grecs). Les barbares, en effet, étaient sans armes défensives. Tu me dis «que ça laisse à peine deviner les viols des Grecques». Mais à quoi bon parler du viol des Grecques ? Ce n'est pas là ce qu'on a voulu dire ; c'est seulement un détail pittoresque pour peindre les Barbares.

L'observation sur les répétitions de flancs nus est plus fondée ; tâche d'y obvier.

Fleuve où le grand Homère emplit son urne d'or

Il y a en effet déjà l'Ilissus et bien des flots.

La première version était :

Ils ont dit : que la source était empoisonnée
D'où jaillit l'Iliade ainsi qu'un flot sacré.

mais les deux premiers de la stance n'ont pu être trouvés. Vois... cherche.

Si tu as peur que l'on croie que ce fleuve est l’Ilissus, change plus haut (je cite de mémoire) :

Des sommets de l'Hymette aux bords de l'Ilissus.

Mais le dernier de cette stance-là est bon, bon :

Ont écrasé la gloire en passant par-dessus.

Ce morceau des Barbares me paraît d'ensemble très pompeux, lyrique et gueulard. C'est pour cela qu'il me plaît.

Despôles du Nord, du fond de l'Asie

est lourd comme tout et commun de forme ; fais donc plus d'attention à la pâte générale du style. Si nos Barbares ne te vont pas (moi je tâcherais seulement d'en enlever les taches (répétitions) dont nous convenons ensemble), refais-les dans ce mouvement et dans ce rythme (par stances de 4) qui est très ferme, et en suivant le plan (puisque nous y avons les entournures gênées). Eh bien ! tu n'y as pas relevé ce qui est incontestablement le plus mauvais et même la seule vraie faute, à savoir : le passé glorieux.

Tu ne me dis pas si tu approuves l'allusion finale. Sois sûre que toutes nos corrections ont été mûrement délibérées. Nous y avions d'abord passé tout l'après-midi du jeudi. Bouilhet y a travaillé vendredi et samedi et dimanche. Nous avons encore revu le tout et nous sommes mis au travail le soir. Pour moi, il me semble que j'y vois clair. Si nous avions pu de suite avoir le poème recopié, je te jure bien qu'on te l'aurait renvoyé propre tout à fait.

Pour notre plaisir personnel, aie l'obligeance, dans la copie que je recevrai vendredi, de me mettre en marge nos corrections parmi celles que tu n'adoptes pas, afin que nous voyions clairement lequel est (sic) à raison. Tu comprends ?

Vandales et Germains ; tâche de trouver quelque chose de synthétique, si tu veux.

J'attends donc, vendredi, une copie comme je te l'indique. Nous te la renverrons immédiatement. J'irai à Rouen exprès et nous y passerons ensemble tout l'après-midi.

Adieu, bonne chance, mille caresses.

À toi. Ton G.

Pour te désagacer, sache que la Sylphide et Bouilhet ne s'écrivent plus. Tout me semble tombé à l'eau. Il l'a décidément envoyée faire (...) par d'autres.

Je ne vois pas pourquoi il faut qu'Athènes soit nommée avant d'en venir au mouvement de Vénus. Tu as peut-être raison ; je n'en sais rien. Mais «ce n'était pas Vénus» suit parfaitement comme nous l'avions fait. Voilà ce dont je me rappelle. On sait bien que c'est d'Athènes que tu parles et tout à l'heure tu as :

... oui, Athènes, Minerve fut ta mère...

À LOUISE COLET. §

(11 mars 1853.)

Mon premier mouvement a été de te renvoyer ton manuscrit sans t'en dire un mot, puisque nos observations ne te servent à rien et que tu ne veux (ou ne peux) y voir clair. À quoi bon nous demander notre avis, et nous échigner le tempérament, si tout cela ne doit aboutir qu'à du temps perdu et des récriminations de part et d'autre ?

Je t'avoue que, si je ne me retenais, je t'en dirais bien plus et qu'il me vient à ce propos une tristesse grande. Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres oeuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c'était encore pour soutenir des excentricités ! des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t'acharnes à des misères. Quand je te dis que sardoine est le mot français de sardonix, qui est latin, tu me réponds que ça ressemble à sardine ! et pour cela tu fais deux vers durs :

Un Sardonix...
Un autre...

ornés d'un mot pédantesque. Ah ! si tu avais fait Melaenis nous aurions eu de la science ! Dans ta rage de corriger nos corrections, tu ajoutes des fautes. Le soyeux parasol. Les Grecs ne connaissaient pas la soie ; ou elle était tellement rare que c'était tout comme. Enfin n'est-ce pas un parti pris, lorsqu'on t'avertit de vers désagréables comme :

Il semble qu'il ondule en sa marche légère
Ainsi que sur la mer il glisse sur la terre

de remettre mer au lieu de flots etc. , etc.

Que veux-tu que je te dise ? Il me semble que tu le mets complètement dans la blouse ? Où nous avions lié les phrases, tu les dénoues ! Garde donc tes à droite, tes à gauche, tes puis viennent à satiété, etc.

Tes objections techniques n'ont aucun sens. Je crois que ton idéal, en faisant l’Acropole, était de faire une description d'architecte. Cela me paraît t'avoir étrangement préoccupée.

Je devrais m'arrêter là. Une seule considération me fait continuer. Je sais combien, lorsqu'on sort d'une oeuvre, on en est plein. Je te conseille donc de tâcher de revoir à froid ce que nous te disons.

Cette re-lecture du manuscrit me donne mal aux nerfs. Quel entêtement à garder des monstruosités !

Devant le Parthénon aboutissant enfin

Mais ton mouvement n'a plus de sens, après ta tournure de l'imparfait. Des colonnes ne ressemblent pas à des cols de cygne ! D'ailleurs, enfin, sois sûre que c'est la dernière fois que je m'en mêle. Ceci est trop fort ! Il fallait s'arrêter après la construction du Parthénon et le mouvement arrivait tout naturellement :

Le voilà ce temple sans tache

Nous avions là fondu deux strophes, mais toi tu aimes à redire les mêmes idées et en quels vers !

Qui seul devine la beauté
Des dieux dont la voix de son frère
Rend seule l'immortalité !

Une voix qui rend l'immortalité des dieux dont un autre devine la Beauté ! Et Phidias (jumeau d'Homère, charmante expression !) répété deux fois.

L'aperçoivent dressant

mais non ! Aperçoivent son aigrette dressée. Ça a l'air qu'elle dresse en ce seul moment où ils l'aperçoivent.

IV. Même objection que pour la construction du Parthénon. Après avoir dit : on y va (aux Panathénées), montre-moi de suite les Panathénées comme après avoir dit on construit cela, tu me montres cela construit. Ce paragraphe intermédiaire ralentit le mouvement et ôte du lyrisme à ce qui suit ; et d'ailleurs fête aux divins ébats, ce que nous avions mis le valait, conviens-en.

     Des têtes et des corps qui se groupent !
Couvrent leurs chastes corps de chastes draperies.

C'est du Delille ! et du pire.

Figurant des Titans... ,

mais non ; figurent, qui finit bien mieux ta phrase et veut exactement dire la même chose.

La strophe «théâtre de Bacchus» est, à cause des 2e et 3e vers, d'une lenteur et d'un mal écrit désespérant, outre qu'elle était fort inutile, puisque nous commencions :

Dans les théâtres pleins

Mais non ! Tu tiens à ton théâtre de Bacchus ! et puis pourquoi l'imparfait, puisque c'est la même action qui se continue, le même tableau ? Achève-le donc ! Peut-on rien devoir (sic) de plus sec et de plus plat que la strophe :

Sous chaque forme l'art était une prière

Dieu, suprême beauté !

V. Quant aux Barbares, à propos de quoi viennent-ils maintenant ? Il fallait surtout des Barbares intellectuels ! et d'armes bizarres !

Sur les trépieds d'or servant aux offrandes
Ils ont fait griller de sanglantes viandes.

Eh bien ? et les Grecs aussi faisaient rôtir de sanglantes viandes sur les trépieds d'or !

Qui, folles d'horreur, mouraient dans leurs bras

Mais on ne dit pas ça ! C'est inconvenant et indécent, mouraient ! D'ailleurs, où est la femme violée qui en soit morte ?

Qu'est-ce que vient faire là la Judée ! à quoi bon ? Quel fouillis !

Je trouve tout ce morceau des Barbares détestable.

Je vais aller à Rouen porter à Bouilhet ton manuscrit.

Je ne sais ni ce qu'il dira, ni ce qu'il fera. Quant à moi, mon dernier avis se résume en ceci (si tu ne veux pas suivre les autres) : garde les coupures que nous avons faites. Je ne te donne pas quinze jours pour être convaincue que nous avons en cela raison. Mais il sera, en cela, trop tard.

Adieu, indomptable sauvage. À toi, ton G.

P-S. 2 h de l'après-midi.

Bouilhet est complètement de mon avis quant aux Barbares. Retranche-les, si tu ne prends pas les nôtres, et fais une strophe pour dire : les Barbares sont venus.

Bouilhet n'a pas encore reçu ta lettre.

4 h - dernière imprécation.

Par tous les Dieux ! écoute-nous donc pour tous les vers corrigés et les coupures !

À LOUISE COLET. §

Lundi matin, 4 h et demie (15 mars 1853).

Enfin voilà l'ouvrage fini. Nous y sommes depuis 2 h de l'après-midi, sans désemparer, sauf une heure pour dîner. J'ai bon espoir, ça ira.

Nous t'avons singulièrement simplifié la besogne, car je crois qu'elle est complètement terminée. Bouilhet cherche en ce moment le dernier vers. Il a été sublime.

Tout le morceau a été refait en entier par lui et il a eu une idée que j'ose qualifier de dantesque et obéliscale ; c'est, à propos des Barbares, de parler délicatement de l'abbé Gaume.

Le ver rongeur trouve là un asticot qui lui mord la queue. Bouilhet pense que ce sujet de l’Acropole pourrait bien avoir été donné en haine des attaques aux idées classiques, aux études antiques. Ces messieurs alors seront chatouillés à leur endroit sensible.

Admire le dernier vers, qui est d'un Casimir Delavigne achevé :

Et Midas aujourd'hui juge encore Apollon.

(Midas eut des oreilles d'âne pour avoir préféré Pan à Apollon.)

Maintenant, pour nous récompenser de notre pioche, qui n'a (pas) été médiocre, fais de suite (pour toi et pour nous) recopier le tout, comme nous l'avons corrigé ou refait, et envoie-le-moi de suite. Je le porterai à Bouilhet et nous verrons s'il reste encore quelque chose à redire. L'ensemble nous apparaîtra plus clairement ; mais je serais bien étonné si ce poème, maintenant, n'avait toutes les chances. Les vers excellents y abondaient, nous les avons fait saillir. Ceux qui avaient la figure sale ont été débarbouillés et la tourbe des médiocres expulsée sans pitié.

À toi, mille baisers et bon espoir.

Ton G.

NOTA.

Vandales et Germains. - Nous ne sommes pas sûrs si les Vandales et les Germains ont réellement été à Athènes. Informe-t'en. En tout cas il nous y faut, à cause des femmes blondes, des barbares du Nord, tels que Huns (bien dur), Scythes, Goths, etc.

Vandale, au reste, ne serait peut-être pas relevé (dans l'hypothèse même d'une inexactitude historique), à cause de son double sens. Au reste il faut s'en assurer.

Au vers

Et la France a compris cette grande parole

mets en note : «école d'Athènes».

À la fin de cette lettre Bouilhet a écrit les lignes suivantes :

Chère Muse, vous avez bien raison, nous formons à nous trois un faisceau que nul ne brisera ; je suis en retard avec vous, de deux lettres, mais je viens de vous faire plus de quarante mauvais vers ; nous sommes presque quittes.

Adieu, je tombe de sommeil, et vous embrasse du fond du coeur.

L BOUILHET.

P-S. L'amour ne me martyrise pas trop, et je suis bien plus inquiet de mes Fossiles. Je ne peux m'empêcher de constater avec quelle intensité complaisante vous parlez des éphèbes. ça n'est pas rassurant pour nous autres, qui commençons à perdre notre duvet.

Adieu, adieu.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir (20 mars 1853).

Deux mots seulement ce soir, chère Muse. Bouilhet a reçu ta lettre relative à l’Acropole. Voici les résultats :

1° Il écrira demain à Azvedo.

2° Quant au préfet, je m'en charge. Bouilhet n'a aucune accointance avec lui, ni directe ni indirecte. Moi non plus ; mais j'ai songé à un mien ami dont le cousin est le médecin du préfet. Je le crois bien avec ce cousin. Demain nous commencerons à tâter la chose et j'ai bon espoir de ce côté. Ainsi de deux.

3° Quant à écrire à du Camp, Bouilhet y était tout disposé ; mais, à moins que tu n'y tiennes absolument (et ce serait, je crois, une gaucherie), il n'en fera rien. Voici mes raisons. La première de toutes est qu'il se douterait que c'est toi. Cela est sûr et la conclusion n'a pas besoin d'être exprimée. Il sait fort bien que Bouilhet ne connaît personne autre que toi en disposition de concourir à l'Académie et qu'eût-il une de ses connaissances qui en fût capable, il ne se donnerait pas la peine de lui écrire pour cela, ne lui écrivant pas depuis fort longtemps.

Ce serait d'ailleurs (car tôt ou tard la vérité serait sue) renouveler un tas de cancans inextricable.

Pourquoi n'aurait-ce pas été moi qui aurais écrit ? La mère Delessert se retrouverait mêlée là dedans, avec tous les embrouillements de maîtresse, amis et nos trois personnalités, toujours confondues. Du Camp, furieux d'avoir été joué, recommencerait cette série de rapports, comme disent les cuisinières, de blagues et contre-blagues dont je suis fort las. Pour Dieu, laissons-le tranquille afin qu'il nous rende la pareille.

Fais-toi (toujours sous l'anonyme) recommander au Philosophe par Béranger. Il doit être assez honnête homme pour te garder le secret. Est-ce que ce bon Babinet ne peut pas te servir ? J'oubliais, pour Saulcy, que Du Camp, au fond, ainsi que Mérimée, est son ennemi intime. Non, je t'assure que c'est une mauvaise idée et, comme on dit, un pas de clerc.

Si Du Camp revient chez toi, et il y reviendra, tâche de t'arranger pour qu'il y reste peu et qu'il n'y revienne que fort rarement. Avec des connaissances renouées, tôt ou tard on en arrive aux récriminations et alors !...

Tu devrais, par le père Chéron, te faire recommander à d'Arpentigny pour Musset ? Qu'en dis-tu ?

J'avais oublié de te rendre réponse pour les deux vers de la tour vénitienne. Laisse le manuscrit tel qu'il a été envoyé. Ta 2e correction est moins heureuse.

Adieu, chère et bonne Muse, mille baisers et tendresses. À toi. Ton G.

Bouilhet te remercie bien pour Jacottet. Ce n'est peut-être pas de refus, mais il faut savoir avant où en est Azvedo de ses démarches, ce qui va faire naturellement le prétexte de la lettre qu'il lui écrira demain.

À LOUISE COLET. §

Nuit de lundi (22 mars 1853).

Il est 2 h du matin, je croyais qu'il était minuit. Je suis exténué d'avoir gueulé toute la soirée en écrivant. C'est une page qui sera bonne, mais qui ne l'est pas.

Voici la lettre de Madame... que je t'envoie.

Un mot de réponse pour me dire si tu l'as reçue. J'aurai, je pense, après-demain, la réponse pour l’Acropole.

Adieu, mille tendresses.

À toi, ton G.

À LOUISE COLET. §

Jeudi matin, midi (24 mars 1853).

Je vais aller à Rouen pour avoir la réponse de ton Acropole. Je t'écrirai dimanche une longue lettre. Ce sera le jour de Pâques. Je passerai à cela l'après-midi ; ce sera ma fête.

Ce n'était pas par délicatesse que je t'ai envoyé cachetée la lettre mais il me semble qu'elle a dû te faire plus de plaisir ainsi. Il y a dans l'action matérielle de décacheter une lettre un certain charme, un plaisir des nerfs que je n'ai pas voulu t'enlever. Si j'avais à te transmettre un fruit, ce ne serait pas par délicatesse que je tâcherais de n'en pas enlever la fleur, mais pour qu'il restât plus propre. Comprends-tu ? Quelle drôle de chose que les femmes ! Toujours l'esprit tendu vers l'article ! «Puisque tu savais bien, me dis-tu, qu'il ne m'a jamais fait la cour.» Je t'assure que je n'avais nullement pensé à cette question. Quelles sont donc ces deux ou trois choses du genre de celles-là et que tu veux me dire en riant et en m'embrassant ? Je me perds en conjectures et rêve dans le vide.

J'ai bien compris ton sentiment relativement à mes notes de voyage. Je te répondrai sur tout cela, mais c'est toi qui as voulu cette lecture. Je m'y étais longtemps refusé, souviens-t'en ; mais tu es bien enfant.

Je ne te renverrai pas la lettre. Je crois plus sage de la garder. Elle était accompagnée d'un petit mot à ton adresse, fort poli. Tu peux, en lui répondant, lui exprimer que je suis tout à son service et trop heureux de lui être agréable. Il a vraiment une belle figure là-bas, dans son île. Si je le pouvais, j'irais le voir. J'en éprouve le besoin ; mais la Bovary qui me tient et l'argent que je ne tiens pas m'en empêchent.

Quand tu feras le plan de ton drame, détaille le plus possible et scène par scène, avec tous les mouvements ; c'est le seul moyen d'y voir clair.

Voilà quatre jours que je suis à une page ! Et peut-être faudra-t-il la déchirer. Quelle scie !

Adieu, tout à toi, à dimanche, je t'embrasse.

Ton G.

Ne lui écris pas pour Villemain, tu as raison.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de vendredi, 1 heure (25-26 mars 1853).

Pourquoi, chère bonne Muse, ai-je une sorte de pressentiment que tu es malade ? (...) L’Acropole doit t'avoir bien fatiguée. ça ne vaut rien, ni pour l'oeuvre ni pour l'auteur, de composer ainsi. Si, après nos corrections, nous eussions eu encore trois semaines devant nous, et que tu nous eusses renvoyé le manuscrit recopié comme nous l'avions refait, et avec tes observations à toi, nous te l'aurions renvoyé ; tu l'aurais retravaillé et, après une seconde revision de notre part, je t'assure que c'eût été une crâne chose. L'étoffe y était, mais nous n'avons pas eu seulement le temps de nous entendre. Ainsi, quand je te disais que le Parthénon est couleur bitume et terre de Sienne, c'est vrai ; mais les Propylées, je ne sais pourquoi, sont fort blanches. Ainsi l'on pouvait dire :

L'éternelle blancheur des longues Propylées,
Etc. , etc.

Tu as oublié de parler de Pandrose ; mais sois sûre que l'Académie, toute pédante qu'elle soit, tient plus aux vers en eux-mêmes qu'à une description technique. Le sujet l'Acropole était d'ailleurs tellement vague que chacun peut le traiter à sa fantaisie. Si tu as fait, comme tu me le dis, les coupures et nos corrections les plus importantes, j'ai bon espoir. Mais agis comme l'an passé, ne néglige pas tes petites recommandations indirectes. Après la peau du lion, un lopin de celle du renard : soyons prudents.

D'ici à quelques jours, je vais avoir dans ma maison des tableaux à la Greuze (scènes d'intérieur). Ma mère a depuis 25 ans une femme de chambre qu'elle croyait lui être fort dévouée, etc... Or elle s'est aperçue qu'elle abusait, comme on dit, et entre autres qu'elle nourrissait à peu près complètement un sien frère (drôle fort peu drôle et des plus bêtes et des plus canailles), à nos dépens. Elle va la renvoyer ; l'autre ne va pas vouloir. Tout cela est assommant. Quelle basse crapule aussi que tous ces paysans ! Oh ! la race, comme j'y crois ! Mais il n'y a plus de race ! Le sang aristocratique est épuisé ; ses derniers globules, sans doute, se sont coagulés dans quelques âmes. Si rien ne change (et c'est possible), avant un demi-siècle peut-être l'Europe languira dans de grandes ténèbres et ces sombres époques de l'histoire, où rien ne luit, reviendront. Alors quelques-uns, les purs, ceux-là, garderont entre eux, à l'abri du vent, et cachée, l'impérissable petite chandelle, le feu sacré, où toutes les illuminations et explosions viennent prendre flamme.

Ta jeune Anglaise, sans que je la connaisse, me cause une grande pitié, à cause de toutes les déceptions qui doivent l'attendre. Si elle n'est pas stupide, elle finira par s'énamourer de quelque intrigant, porteur d'une figure pâle et adressant des vers aux étoiles comparées aux femmes, lequel lui mangera son argent, et la laissera ensuite avec ses beaux yeux pour pleurer, et son coeur pour souffrir. Ah ! comme on perd de trésors dans sa jeunesse ! Et dire que le vent seul ramasse et emporte les plus beaux soupirs des âmes ! Mais y a-t-il quelque chose de meilleur que le vent et de plus doux ? Moi aussi, j'ai été d'une architecture pareille. J'étais comme les cathédrales du XVe siècle, lancéolé, fulgurant. Je buvais du cidre dans une coupe de vermeil. J'avais une tête de mort dans ma chambre, sur laquelle j'avais écrit : «Pauvre crâne vide, que veux-tu me dire avec ta grimace ?» Entre le monde et moi existait je ne sais quel vitrail, peint en jaune, avec des raies de feu et des arabesques d'or, si bien que tout se réfléchissait sur mon âme comme sur les dalles d'un sanctuaire, embelli, transfiguré et mélancolique cependant, et rien que de beau n'y marchait. C'étaient des rêves plus majestueux et plus vêtus que des cardinaux à manteaux de pourpre. Ah ! quels frémissements d'orgue ! quels hymnes ! et quelle douce odeur d'encens qui s'exhalait de mille cassolettes toujours ouvertes ! Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui, avant de partir pour un long voyage, vont dire adieu à des tombeaux chers. Moi, avant de mourir, je revisiterai mes rêves.

Eh bien, c'est fort heureux d'avoir une jeunesse pareille et que personne ne vous en sache gré. Ah ! à dix-sept ans si j'avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant ! Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution.

La Bovary traînotte toujours, mais enfin avance. J'espère d'ici à quinze jours avoir fait un grand pas. J'en ai beaucoup relu. Le style est inégal et trop méthodique. On aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. Il faudra donner du jeu. Mais comment ? Quel chien de métier ! Belle balle que celle de P Chasles. Mais pourquoi «vieux ennemis» ?

Adieu ! mille tendresses, bonne Muse.

À toi, ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Dimanche, 4 heures (27 mars 1853).

Jour de Pâques.

Pas de nouvelle de l’Acropole ! et je devais en recevoir ce matin ! Voici, au reste, l'état des choses tel que je le connais. Jeudi dernier j'ai été à Rouen relancer à la douane, où il est employé, le jeune Baudry (frère d'un de mes camarades qui habite Versailles). Il avait vu Pylore son cousin, médecin du préfet ; et lui avait fait la commission. Le susdit docteur n'avait pas mieux demandé que de s'en charger, mais avait répondu qu'il croyait que le préfet ne ferait rien parce que c'était son habitude. Il ne recommande jamais personne afin qu'on ne lui rende pas la pareille. était-ce une défaite, ou est-ce la vérité ? J'ai réchauffé le zèle de mon jeune homme qui m'avait promis que Pylore, nonobstant, irait exprès chez le préfet et lui demanderait cette recommandation. Je devais avoir la réponse telle quelle ce matin. Peut-être sera-ce pour demain ? Si j'en ai une, je rouvrirai ma lettre, pour t'en faire part. Tu recevras dans la prochaine celle du grand homme (qui est vraiment charmante), puisque tu y tiens. Mais ces voyages de papiers semblables sont bien inutiles et de telles choses ne devraient pas rester longtemps dans tes mains. Songes-y donc un peu. Je crois aussi qu'il serait plus prudent que je reçusse ses lettres de Londres directement. Encore cinq ou six envois et le timbre seul mettra sur la piste ; on les ouvrira ; elles seront gobées. De Londres, au contraire, c'est trop vague, heureusement. Il faudrait donc, je crois, qu'il les y envoyât. Comme tu peux les y envoyer, il y aurait une double enveloppe. La lettre même, partant de lui, serait à mon adresse et enveloppée dans une autre à la désignation de Mme Farmer, laquelle l'ouvrirait et remettrait une seconde enveloppe à moi adressée ; de même que pour toi, tu m'enverrais tes lettres, je les enfermerais à l'adresse de Mme Farmer qui, à Londres l’ouvrirait et la jetterait à la poste. Il me semble que, de cette façon, vous ne devez avoir rien à craindre. Tu comprends que pour moi ça m'est parfaitement égal. Mais, pour toi, cela peut être important. J'aime mieux avoir recours à Mme Farmer qu'à tout autre. Qui sait si les connaissances de l'institutrice ne peuvent pas bavarder ? J'avais pensé aussi aux Miss Collier, mais elles sont de la connaissance de Nieukerke. Dans la conversation un mot peut échapper. Ces braves gens, au contraire, ne voient personne et sont complètement confinés dans leur commerce. Autant qu'on peut être sûr d'autrui, je le suis d'eux. Quant à la transmission de volumes, ça me paraît plus difficile. Tout paquet envoyé par la poste est décacheté à la douane. Il faut donc attendre une occasion, une personne sûre, pour le passer en fraude. L'envoyer ainsi, franchement, par la voie ordinaire et avec l'adresse dessus c'est se désigner naïvement à la surveillance de la police. Voilà, chère sauvage, mes réflexions politiques. Explique-lui bien la marche à suivre pour les lettres ; il n'y a rien de plus simple. Quand est-ce que l'on saura la décision de l’Acropole ? Tu me parais du reste être en bon train pour les recommandations par M. Béchard, etc. Je suis bien impatient du résultat.

L'impression que te font mes Notes de voyage m'a fait faire d'étranges réflexions, chère Muse, sur le coeur des hommes et sur celui des femmes. Décidément ce n'est pas le même, on a beau dire.

De notre côté est la franchise, sinon la délicatesse ; et nous avons tort pourtant, car cette franchise est une dureté. Si j'avais omis d'écrire mes impressions féminines, rien ne t'eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles. On n'en tire jamais une confidence entière. Le plus qu'elles font, c'est de laisser deviner et, quand elles vous racontent les choses, c'est avec une telle sauce que la viande en disparaît. Mais nous, pour deux ou trois méchants (...) et où le coeur même n'était pas, voilà le leur qui gémit ! étrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela ; et j'y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie. Enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment ? Tu es jalouse du sable où j'ai posé mes pieds, sans qu'il m'en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au coeur une large entaille que tu y as faite ? Tu aurais voulu que ton nom revînt plus souvent sous ma plume. Mais remarque que je n'ai pas écrit une seule réflexion. Je formulais seulement de la façon la plus courte l'indispensable, c'est-à-dire la sensation, et non le rêve, ni la pensée. Eh bien, rassure-toi, j'ai pensé souvent à toi, souvent, très souvent. Si, avant de partir, je n'ai pas été te dire adieu, c'est que j'avais déjà du sentiment par-dessus les oreilles ! Il m'était resté de toi une grande aigreur ; tu m'avais longuement irrité, j'aimais mieux ne pas te revoir, quoique j'en eusse eu maintes fois envie. La chair m'appelait, mais les nerfs me retenaient. Et il sortait de tout cela une tendresse qui, s'alimentant par le souvenir, n'avait pas besoin d'épanchement. Je m'étais promis de m'abstenir de toi, tant j'avais éprouvé à ton endroit de sentiments violents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J'avais déserté la place, c'est-à-dire j'avais enfermé sous clef tout cela, pour ne plus en entendre parler, et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon coeur restée ouverte. Et puis, j'ai toujours détesté les choses solennelles. Nos adieux l'eussent été. Je suis superstitieux là-dessus. Jamais avant d'aller en duel, si j'y vais, je ne ferai mon testament ; tous ces actes sérieux portent malheur. Ils sentent d'ailleurs la draperie. J'en ai eu à la fois peur et ennui. Donc, quand j'ai eu quitté ma mère, j'ai pris de suite mon rôle de voyageur. Tout était quitté, j'étais parti. Alors, pendant quatre à cinq jours à Paris, je me suis foutu une bosse comme un matelot. Et quand la France a disparu à mes yeux, derrière les îles d'Hyères, j'étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psychologie de mon départ. Je ne l'excuse pas, je l'explique.

Pour Ruchiouk-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu'elle n'a rien éprouvé du tout ; au moral, j'en réponds, et au physique même, j'en doute fort. Elle nous a trouvés de fort bons cawadja (seigneurs) parce que nous avons laissé là pas mal de piastres, voilà tout. La pièce de Bouilhet est fort belle, mais c'est de la poésie et pas autre chose. La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d'occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu'on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d'icelle. Et c'est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c'est qu'elle rentre absolument dans la nature.

J'ai vu des danseuses dont le corps se balançait avec la régularité ou la furie insensible d'un palmier. Cet oeil si plein de profondeurs, et où il y a des épaisseurs de teintes comme à la mer, n'exprime rien que le calme, le calme et le vide, comme le désert. Les hommes sont de même. Que d'admirables têtes ! et qui semblent rouler, en dedans, les plus grandes pensées du monde ! Mais frappez dessus et il n'en sortira pas plus que d'un cruchon sans bière ou d'un sépulcre vide.

À quoi tient donc la majesté de leurs formes, d'où résulte-t-elle ? De l'absence peut-être de toute passion. Ils ont cette beauté des taureaux qui ruminent, des lévriers qui courent, des aigles qui planent. Le sentiment de la fatalité qui les remplit, la conviction du néant de l'homme donne ainsi à leurs actions, à leurs poses, à leurs regards, un caractère grandiose et résigné. Les vêtements lâches et se prêtant à tous les gestes sont toujours en rapport avec les fonctions de l'individu par la ligne, avec le ciel par la couleur, etc. , et puis le soleil ! le soleil ! Et un immense ennui qui dévore tout ! Quand je ferai de la poésie orientale (car moi aussi j'en ferai, puisque c'est de mode et que tout le monde en fait), c'est là ce que je tâcherai de mettre en relief. On a compris jusqu'à présent l'Orient comme quelque chose de miroitant, de hurlant, de passionné, de heurté. On n'y a vu que des bayadères et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. En un mot, on en reste encore à Byron. Moi je l'ai senti différemment. Ce que j'aime au contraire dans l'Orient, c'est cette grandeur qui s'ignore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d'argent, et à l'autre un vésicatoire. Voilà l'Orient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques d'or. Tu me dis que les punaises de Ruchiouk-Hânem te la dégradent ; c'est là, moi, ce qui m'enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu'il y ait une amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l'enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l'odeur des citronniers et celle des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et que c'est la grande synthèse ? Tous les appétits de l'imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d'anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l'art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l'interprétation de l'antiquité ! Car je suis sûr d'être dans la tradition ; ce que j'y mets de plus, c'est le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n'y avait pas pour eux de chose que l'on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d'Ajax qui pleure. Et quand je songe qu'on a regardé Racine comme hardi pour avoir mis des chiens ! Il est vrai qu'il les avait relevés par dévorants !... Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus d'esprit que le bon Dieu. Autrefois on croyait que la canne à sucre seule donnait le sucre. On en tire à peu près de tout maintenant ; il en est de même de la poésie. Extrayons-la de n'importe quoi, car elle gît en tout et partout : pas un atome de matière qui ne contienne la pensée ; et habituons-nous à considérer le monde comme une oeuvre d'art dont il faut reproduire les procédés dans nos oeuvres.

J'en reviens à Ruchiouk. C'est nous qui pensons à elle, mais elle ne pense guère à nous. Nous faisons de l'esthétique sur son compte, tandis que ce fameux voyageur si intéressant, qui a eu les honneurs de sa couche, est complètement parti de son souvenir, comme bien d'autres. Ah ! cela rend modeste de voyager ; on voit quelle petite place on occupe dans le monde.

Encore une légère considération sur les femmes, avant de causer d'autre chose (à propos des femmes orientales). La femme est un produit de l'homme. Dieu a créé la femelle, et l'homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une oeuvre factice. Dans les pays où toute culture intellectuelle est nulle, elle n'existe pas (car c'est une oeuvre d'art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin ?) Quelles femmes c'étaient que les courtisanes grecques ! Mais quel art c'était que l'art grec ! Que devait être une créature élevée pour contribuer aux plaisirs complets d'un Platon ou d'un Phidias ?

Toi, tu n'es pas une femme, et si je t'ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot profondément) que toute autre, c'est qu'il m'a semblé que tu étais moins femme qu'une autre. Toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rêve là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit. Je ne veux de toi, comme femme, que la chair. Que tout le reste donc soit à moi, ou mieux soit moi, de même pâte et la même pâte. Comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d'être plus grande. Tout sentiment est une extension. C'est pour cela que la liberté est la plus noble des passions.

Nous relisons du Ronsard et nous nous enthousiasmons de plus belle. À quelque jour nous en ferons une édition ; cette idée, qui est de Bouilhet, me sourit fort. Il y a cent belles choses, mille, cent mille, dans les poésies complètes de Ronsard, qu'il faut faire connaître, et puis j'éprouve le besoin de le lire et relire dans une édition commode. J'y ferais une préface. Avec celle que j'écrirai pour la Melaenis et le conte chinois, réunis en un volume, et de plus celle de mon Dictionnaire des idées reçues, je pourrai à peu près dégoiser là ce que j'ai sur la conscience d'idées critiques. Cela me fera du bien, et m'empêchera vis-à-vis de moi-même de jamais saisir aucun prétexte pour faire de la polémique. Dans la préface du Ronsard je dirai l'histoire du sentiment poétique en France, avec l'exposé de ce que l'on entend par là dans notre pays, la mesure qu'il lui en faut, la petite monnaie dont il a besoin. On n'a nulle imagination en France. Si l'on veut faire passer la poésie, il faut être assez habile pour la déguiser. Puis dans la préface du livre de Bouilhet je reprendrais cette idée, ou plutôt je la continuerais et je montrerais comment un poème épique est encore possible, si l'on veut se débarrasser de toute intention d'en faire un. Le tout terminé par quelques considérations sur ce que peut être la littérature de l'avenir.

La Bovary ne va pas raide : en une semaine deux pages ! ! ! Il y a de quoi, quelquefois, se casser la gueule de découragement ! si l'on peut s'exprimer ainsi. Ah ! j'y arriverai, j'y arriverai, mais ce sera dur. Ce que sera le livre, je n'en sais rien ; mais je réponds qu'il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l'erreur, ce qui se peut.

Ma torture à écrire certaines parties vient du fond (comme toujours). C'est quelquefois si subtil que j'ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu'il faut rendre, à cause de cela même, plus nettes. Et puis, dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c'est atroce.

Médite bien le plan de ton drame ; tout est là, dans la conception. Si le plan est bon, je te réponds du reste, car pour les vers, je te rendrai l'existence tellement insupportable qu'ils seront bons, ou finiront par l'être, et tous encore.

J'ai lu ce matin quelques fragments de la comédie d'Augier. Quel anti-poète que ce garçon-là ! à quoi bon employer les vers pour des idées semblables ? Quel art factice ! et quelle absence de véritable forme que cette prétendue forme extérieure ! Ah ! c'est que ces gaillards-là s'en tiennent à la vieille comparaison : la forme est un manteau. Mais non ! La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée en est l'âme, la vie. Plus les muscles de votre poitrine seront larges, plus vous respirerez à l'aise.

Tu serais bien aimable de nous envoyer pour samedi prochain le volume de Lecomte, nous le lirions dimanche prochain. J'ai de la sympathie pour ce garçon. Il y a donc encore des honnêtes gens ! des coeurs convaincus ! Et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte. Avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes. La critique serait utile et l'art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation.

Tu me parais, pauvre chère âme, triste, lasse, découragée. Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l'air sombre, parce qu'ils brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d'une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.

Ce sont des mots tout cela ; comparaison n'est pas raison, je le sais. Mais avec quoi donc se consolerait-on si ce n'est avec des mots ? Non, raffermis-toi, songe aux étonnants progrès que tu fais, aux transformations de ton vers qui devient si souvent plein et grand. Tu as écrit cette année une fort belle chose complète, la Paysanne, et une autre pleine de beautés, l'Acropole. Médite ton drame. J'ai un pressentiment que tu le réussiras. Il sera joué et applaudi, tu verras. Marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le coeur battant, et toujours, toujours ! Si l'on s'arrête, d'incroyables fatigues et les vertiges et les découragements vous feraient mourir. L'année prochaine nous aurons de bons loisirs ensemble, de bonnes causeries mêlées de toutes caresses.

Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon audace grandit (c'est là ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute). J'ai des plans d'oeuvres pour jusqu'au bout de ma vie, et s'il m'arrive quelquefois des moments âcres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d'autres aussi où j'ai peine à me contenir de joie. Quelque chose de profond et d'extra-voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l'âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s'il m'arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n'irai jamais bien loin, je sais tout ce qui (me) manque. Mais la tâche que j'entreprends sera exécutée par un autre. J'aurai mis sur la voie quelqu'un de mieux doué et de plus . Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c'est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! Je sens bien en quoi je faille. (Ah ! si j'avais quinze ans !) N'importe, j'aurai toujours valu quelque chose par mon entêtement. Et puis, qui sait ? peut-être trouverai-je un jour un bon motif, un air complètement dans ma voix, ni au-dessus ni au-dessous. Enfin, j'aurai toujours passé ma vie d'une noble manière et souvent délicieuse.

Il y a un mot de La Bruyère auquel je me tiens : «Un bon auteur croit écrire raisonnablement». C'est là ce que je demande, écrire raisonnablement et c'est déjà bien de l'ambition. Néanmoins il y a une chose triste, c'est de voir combien les grands hommes arrivent aisément à l'effet en dehors de l'Art même. Quoi de plus mal bâti que bien des choses de Rabelais, Cervantès, Molière et d'Hugo ? Mais quels coups de poing subits ! Quelle puissance dans un seul mot ! Nous, il faut entasser l'un sur l'autre un tas de petits cailloux pour faire nos pyramides qui ne vont pas à la centième partie des leurs, lesquelles sont d'un seul bloc. Mais vouloir imiter les procédés de ces génies-là, ce serait se perdre. Ils sont grands, au contraire, parce qu'ils n'ont pas de procédés. Hugo en a beaucoup, c'est là ce qui le diminue. Il n'est pas varié, il est constitué plus en hauteur qu'en étendue.

Comme je bavarde ce soir ! Il faut que je m'arrête pourtant, et puis j'ai peur de t'assommer, car il me semble que je répète toujours les mêmes choses (moi aussi je ne suis pas varié). Mais de quoi causer, si ce n'est de notre cher souci ?

Tu me parles des chauves-souris d'Égypte, qui, à travers leurs ailes grises, laissent voir l'azur du ciel. Faisons donc comme je faisais ; à travers les hideurs de l'existence, contemplons toujours le grand bleu de la poésie, qui est au-dessus et qui reste en place, tandis que tout change et tout passe.

Tu commences à trouver un peu vide l'Anglaise. Oui, il y a, je crois, plus de vanité mondaine qu'autre chose là dedans. Je n'aime pas les gens poétiques d'ailleurs, mais les gens poètes. Et puis cet hébreu, ce grec, ces vers en deux langues, c'est beaucoup tout cela. Voilà le défaut général du siècle : la diffusion. Les petits ruisseaux débordés prennent des airs d'océan. Il ne leur manque qu'une chose pour l'être : la dimension. Restons donc rivière et faisons tourner le moulin. Non, ce Villemain d'Égypte n'est pas celui dont tu parles. Le mien est de Strasbourg et fort pâle et maigre. Codrika est consul à Manille. Qu'en disait-on dans la Presse ? C'est un garçon qui m'a laissé un souvenir assez profond par sa nervosité. Je crois chez lui l'élément passionnel excessif. Moi qui l'ai peu (malgré mon occiput énorme), cela m'impressionne toujours. Mais qui sait ? Je ne l'ai pas peut-être. J'ai donné tant de coups de talon de botte à mes passions, jadis, qu'elles ont pris l'habitude de rester l'échine courbée. J'en ai eu peur. C'est pour cela que j'ai été dur à leur endroit. Il me semble que j'avais encore cent mille choses à te dire ; je cherche et ne trouve plus rien. Ah ! tes Fantômes que tu me redemandes ; ils sont probablement sur ma table ou dans le tiroir à côté où je mets tes lettres, mais ça me demanderait pas mal de temps à chercher. Si tu ne les as pas, je suis pourtant sûr de les retrouver, ne brûlant jamais rien.

Adieu, mille bons baisers.

À toi, et encore à toi : Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset, jeudi 4 heures et demie, 31 mars 1853.)

J'arrive de Rouen où j'avais été pour me faire arracher une dent (qui n'est pas arrachée). Mon dentiste m'a engagé à attendre. Je crois néanmoins que d'ici à peu de jours il faudra me dés-orner d'un de mes dominos. Je vieillis, voilà les dents qui s'en vont, et les cheveux qui bientôt seront en allés. Enfin ! pourvu que la cervelle reste, c'est le principal. Comme le néant nous envahit ! à peine nés, la pourriture commence sur vous, de sorte que toute la vie n'est qu'un long combat qu'elle nous livre, et toujours de plus en plus triomphant de sa part jusqu'à la conclusion, la mort. Là, elle règne exclusive. Je n'ai eu que deux ou trois années où j'ai été entier (de dix-sept à dix-neuf ans environ). J'étais splendide, je peux le dire maintenant, et assez pour attirer les yeux d'une salle de spectacle entière, comme cela m'est arrivé à Rouen, à la première représentation de Ruy Blas. Mais depuis, je me suis furieusement détérioré. Il y a des matins où je me fais peur à moi-même, tant j'ai de rides et l'air usé. Ah ! c'est dans ce temps-là, pauvre Muse, qu'il fallait venir. Mais un tel amour m'eût rendu fou, plus même, imbécile d'orgueil. Si même je garde en moi un foyer chaud, c'est que j'ai tenu longtemps mes bouches de chaleur fermées. Tout ce que je n'ai pas employé peut servir. Il me reste assez de coeur pour alimenter toutes mes oeuvres. Non, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'oeuvre !

Voici mon opinion sur ton idée de Revue : toutes les Revues du monde ont eu l'intention d'être vertueuses ; aucune ne l'a été. La Revue de Paris elle-même (en projet) avait les idées que tu émets et était très décidée à les suivre. On se jure d'être chaste, on l'est un jour, deux jours, et puis... et puis... la nature ! les considérations secondaires ! les amis ! les ennemis ! Ne faut-il pas faire mousser les uns, échigner les autres ? J'admets même que pendant quelque temps l'on reste dans le programme ; alors le public s'embête, l'abonnement n'arrive pas. Puis on vous donne des conseils en dehors de votre voie ; on les suit par essai et l'on continue par habitude. Enfin, il n'y a rien de pernicieux comme de pouvoir tout dire et d'avoir un déversoir commode. On devient fort indulgent pour soi-même, et les amis, afin que vous le soyez pour eux, le sont pour vous. Et voilà comme on s'enfonce dans le trou, avec la plus grande naïveté du monde. Une Revue modèle serait une belle oeuvre et qui ne demanderait pas moins que tout le temps d'un homme de génie. Directeur d'une revue devrait être la place d'un patriarche ; il faudrait qu'il y fût dictateur, avec une grande autorité morale, acquise par des oeuvres. Mais la communauté n'est pas possible, parce qu'on tombe de suite dans le gâchis. On bavarde beaucoup, on dépense tout son talent à faire des ricochets sur la rivière avec de la menue monnaie, tandis qu'avec plus d'économie on aurait pu par la suite acheter de belles fermes et de bons châteaux.

Ce que tu me dis, Du Camp le disait ; vois ce qu'ils ont fait. Ne nous croyons pas plus forts qu'eux, car ils ont failli, comme nous faillirions, par l’entraînement et en vertu de la pente même de la chose. Un journal enfin est une boutique. Du moment que c'est une boutique, le livre l'emporte sur les livres, et la question d'achalandage finit tôt ou tard par dominer toutes les autres. Je sais bien qu'on ne peut publier nulle part, à l'heure qu'il est, et que toutes les revues existantes sont d'infâmes putains, qui font les coquettes. Pleines de véroles jusqu'à la moëlle des os, elles rechignent à ouvrir leurs cuisses devant les saines créations que le besoin y presse. Eh bien ! il faut faire comme tu fais, publier en volume, c'est plus crâne, et être seul. Qu'est-ce qu'on a besoin de s'atteler au même timon que les autres et d'entrer dans une compagnie d'omnibus, quand on peut rester cheval de tilbury ? Quant à moi, je serais fort content si cette idée se réalise. Mais quant à faire partie effectivement de quoi que ce soit en ce bas monde, non ! non ! et mille fois non ! Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale. Et puis il faudrait juger, être critique ; or je trouve cela ignoble en soi et une besogne qu'il faut laisser faire à ceux qui n'en ont pas d'autre. Du reste, vois. Ce serait une bonne affaire et je souhaite qu'elle réussisse. Tu penses bien que j'y pourrais trouver mon profit, et que ce n'est donc pas le côté personnel qui me fait parler, mais plutôt le côté esthétique et instinctif, moral.

Le sieur Delisle me plaît, d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tranchants et énergumènes. On ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion ; et les philosophes du XVIIIe siècle, en criant après l'un, renversaient l'autre. Le fanatisme est la foi, la foi même, la foi ardente, celle qui fait des oeuvres et agit. La religion est une conception variable, une affaire d'invention humaine, une idée enfin ; l'autre un sentiment. Ce qui a changé sur la terre, ce sont les dogmes, les histoires des Vischnou, Ormuzd, Jupiter, Jésus-Christ. Mais ce qui n'a pas changé, ce sont les amulettes, les fontaines sacrées, les ex-voto, etc. , les brahmanes, les santons, les ermites, la croyance enfin à quelque chose de supérieur à la vie et le besoin de se mettre sous la protection de cette force. Dans l'Art aussi, c'est le fanatisme de l'Art qui est le sentiment artistique. La poésie n'est qu'une manière de percevoir les objets extérieurs, un organe spécial qui tamise la matière et qui, sans la changer, la transfigure. Eh bien, si vous voyez exclusivement le monde avec cette lunette-là, le monde sera teint de sa teinte et les mots pour exprimer votre sentiment se trouveront donc dans un rapport fatal avec les faits qui l'auront causé. Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l'innéité et de l'éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l'illumination. Que de fois ai-je entendu dire à mon père qu'il devinait des maladies sans savoir à quoi ni en vertu de quelles raisons ! Ainsi le même sentiment qui lui faisait d'instinct conclure le remède, doit nous faire tomber sur le mot. On n'arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d'abord, et ensuite qu'on l'a exercé avec acharnement pendant longtemps.

Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n'étaient pas des hommes d'énorme génie. On n'a aucun de ces ébahissements, en les lisant, qui vous fassent croire en eux à une nature plus qu'humaine, comme à la lecture d'Homère, de Rabelais, de Shakespeare surtout ; non ! Mais quelle conscience ! Comme ils se sont efforcés de trouver pour leurs pensées les expressions justes ! Quel travail ! quelles ratures ! Comme ils se consultaient les uns les autres. Comme ils savaient le latin ! Comme ils lisaient lentement ! Aussi toute leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer. Or il n'y a pas de degrés : ce qui est bon vaut ce qui est bon. La Fontaine vivra tout autant que Le Dante, et Boileau que Bossuet ou même qu'Hugo. Sais-tu que tu finis par m'exciter avec ton Anglaise ? Mais c'est une charmante fille ! Ces déclamations dramatiques furibondes me plaisent fort. Tu me dis qu'elle est aristocrate. Tant mieux, cela n'est pas donné à tout le monde. Est-ce que nous ne sommes pas aussi des aristocrates, nous autres, et de la pire ou de la meilleure espèce ? La seule sottise c'est de vouloir l'être. Moi, j'ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme d'atrocité. C'est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions, etc... me sont antipathiques. Elles dénaturent l'aumône, c'est-à-dire l'attendrissement d'homme à homme, la communion spontanée qui s'établit entre le suppliant et vous. La foule ne m'a jamais plu que les jours d'émeute, et encore ! Si l'on voyait le fond des choses ! Il y a bien des meneurs là dedans, des chauffeurs. C'est peut-être plus factice que l'on ne pense. N'importe, en ces jours-là il y a un grand souffle dans l'air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente.

Ce pauvre père Babinet, avec sa panne, m'attendrit !

Il faut renoncer à Pylore ; l'affaire a complètement manqué. La mère Roger sera-t-elle plus heureuse ?

Elle est bien médiocre cette bonne Madame Didier. Cela suinte, comme la sueur le fait aux pores de la peau, de toutes les syllabes de son style.

Je te renverrai dans la prochaine la lettre du grand homme. Je la garde pour la montrer dimanche à Bouilhet, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Je lui parlerai de ton projet de Revue et te dirai ce que nous en aurons dit.

J'ai appris que mon ami J. Cloquet était décidément cocu, très fort. Cela me fait beaucoup rire et ne m'étonne guère. Sa petite moitié a l'oeil double. Pourquoi donc ce mauvais sentiment qui nous porte toujours à nous réjouir des infortunes conjugales d'autrui ? Y a-t-il là une jalousie déguisée ? Je crois, en effet, que chaque homme voudrait avoir à lui toutes les femmes, même celles qu'il ne désire pas.

Autre fait. Nous avons eu jadis un pauvre diable pour domestique, lequel est maintenant cocher de fiacre (il avait épousé la fille de ce portier dont je t'ai parlé, qui a eu le prix Monthyon, tandis que sa femme avait été condamnée aux galères pour vol, et c'était lui qui était le voleur, etc.) ; bref ce malheureux Louis a ou croit avoir le ver solitaire. Il en parle comme d'une personne animée qui lui communique et lui exprime sa volonté et, dans sa bouche, il désigne toujours cet être intérieur. Quelquefois des lubies le prennent tout à coup et il les attribue au ver solitaire : «Il veut cela» et de suite Louis obéit. Dernièrement il a voulu manger pour trente sols de brioche ; une autre fois il lui faut du vin blanc, et le lendemain il se révolterait si on lui donnait du vin rouge (textuel). Ce pauvre homme a fini par s'abaisser, dans sa propre opinion, au rang même du ver solitaire ; ils sont égaux et se livrent un combat acharné. «Madame (disait-il à ma belle-soeur dernièrement), ce gredin-là m'en veut ; c'est un duel, voyez-vous, il me fait marcher ; mais je me vengerai. Il faudra qu'un de nous deux reste sur la place.» Eh bien c'est lui, l'homme, qui restera sur la place ou plutôt qui la cédera au ver, car, pour le tuer et en finir avec lui, il a dernièrement avalé une bouteille de vitriol, et en ce moment se crève par conséquent. Je ne sais pas si tu sens tout ce qu'il y a de profond dans cette histoire. Vois-tu cet homme finissant par croire à l'existence presque humaine, consciencieuse, de ce qui n'est chez lui peut-être qu'une idée, et devenu l'esclave de son ver solitaire ? Moi je trouve cela vertigineux. Quelle drôle de chose que les cervelles humaines !

J'en reviens à la Revue. Si j'avais beaucoup de temps et d'argent à perdre, je ne demanderais pas mieux que de me mêler d'une Revue pendant quelque temps. Mais voici comme je comprendrais la chose : ce serait d'être surtout hardi et d'une indépendance outrée ; je voudrais n'avoir pas un ami, ni un service à rendre. Je répondrais par l'épée à toutes les attaques de ma plume ; mon journal serait une guillotine. Je voudrais épouvanter tous les gens de lettres par la vérité même. Mais à quoi bon ? Il vaut mieux reporter tout cela dans une oeuvre longue ; et puis, s'établir arbitre du beau et du laid me semble un rôle odieux. À quoi ça mène-t-il, si ce n'est à poser ?

Je lis en ce moment pour ma Bovary un livre qui a eu au commencement de ce siècle assez de réputation, «Des erreurs et des préjugés répandus dans la société», par Salgues. Ancien rédacteur du Mercure, ce Salgues avait été à Sens le proviseur du collège de mon père. Celui-ci l'aimait beaucoup et fréquentait à Paris son salon où l'on recevait les grands hommes et les grandes garces d'alors. Je lui avais toujours entendu vanter ce bouquin. Ayant besoin de quelques préjugés pour le quart d'heure, je me suis mis à le feuilleter. Mon Dieu, que c'est faible et léger ! léger surtout ! Nous sommes devenus très graves, nous autres, et comme ça nous semble bête, l'esprit ! ! ! Ce livre en est plein (d'esprit) ! Mais en des sujets semblables nous avons maintenant des instincts historiques qui ne s'accommodent pas des plaisanteries, et un fait curieux nous intéresse plus qu'un raisonnement ou une jovialité. Cela nous semble fort enfantin que de déclamer contre les sorciers ou la baguette divinatoire. L'absurde ne nous choque pas du tout ; nous voulons seulement qu'on l'expose, et quant à le combattre, pourquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant ?

Il y a ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend. (C'est qu'il ne faut pas sans doute prendre une idée par un bout, mais par son milieu). Ainsi Voltaire, le magnétisme, Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc. , qu'on en dise du bien ou du mal, j'en suis mêmement irrité. La conclusion, la plupart du temps, me semble acte de bêtise. C'est là ce qu'ont de beau les sciences naturelles : elles ne veulent rien prouver. Aussi quelle largeur de faits et quelle immensité pour la pensée ! Il faut traiter les hommes comme des mastodontes et des crocodiles. Est-ce qu'on s'emporte à propos de la corne des uns et de la mâchoire des autres ? Montrez-les, empaillez-les, bocalisez-les, voilà tout ; mais les apprécier, non. Et qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds ?

Il me semble que je t'ai donné mes Notes d'Italie. Je ne tenais pas de journal. J'ai seulement pris des notes sur les musées et quelques monuments ; tu dois avoir tout. Tu dis que Du Camp me croyait mort ; d'autres l'auraient pu croire. J'ai des recoquillements si profonds que j'y disparais, et tout ce qui essaie de m'en faire sortir me fait souffrir. Cela me prend surtout devant la nature, et alors je ne pense à rien ; je suis pétrifié, muet et fort bête. En allant à la Roche-Guyon j'étais ainsi, et ta voix qui m'interpellait à chaque minute et surtout tes attouchements sur l'épaule pour solliciter mon attention me causaient une douleur réelle. Comme je me suis retenu pour ne pas t'envoyer promener de la façon la plus brutale ! J'ai souvent été dans cet état en voyage.

Adieu, bonne et chère amie. Je ne voulais t'écrire qu'un mot et je me suis laissé aller à une longue lettre. Dans la prochaine je te parlerai du logement, etc. Encore adieu ; mille baisers et tendresses.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi soir, minuit (6 avril 1853).

Voilà trois jours que je suis à me vautrer sur tous mes meubles et dans toutes les positions possibles pour trouver quoi dire ! Il y a de cruels moments où le fil casse, où la bobine semble dévidée. Ce soir pourtant, je commence à y voir clair. Mais que de temps perdu ! Comme je vais lentement ! Et qui est-ce qui s'apercevra jamais des profondes combinaisons que m'aura demandées un livre si simple ? Quelle mécanique que le naturel, et comme il faut de ruses pour être vrai ! Sais-tu, chère Muse, depuis le jour de l'an combien j'ai fait de pages ? Trente-neuf. Et depuis que je t'ai quittée ? vingt-deux. Je voudrais bien avoir enfin terminé ce satané mouvement, auquel je suis depuis le mois de septembre, avant que de me déranger (ce sera la fin de la première partie de ma seconde). Il me reste pour cela une quinzaine de pages environ. Ah ! je te désire bien, va, et il me tarde d'être à la conclusion de ce livre, qui pourrait bien à la longue amener la mienne. J'ai envie de te voir souvent, d'être avec toi. Je perds souvent du temps à rêver mon logement de Paris, et la lecture que je t'y ferai de la Bovary, et les soirées que nous passerons. Mais c'est une raison pour continuer, comme je fais, à ne perdre pas une minute et à me hâter avec une ardeur patiente. Ce qui fait que je vais si lentement, c'est que rien dans ce livre n'est tiré de moi ; jamais ma personnalité ne m'aura été plus inutile. Je pourrai peut-être par la suite faire des choses plus fortes (et je l'espère bien), mais il me paraît difficile que j'en compose de plus habiles. Tout est de tête. Si c'est raté, ça m'aura toujours été un bon exercice. Ce qui m'est naturel à moi, c'est le non-naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique. Saint Antoine ne m'a pas demandé le quart de la tension d'esprit que la Bovary me cause. C'était un déversoir ; je n'ai eu que plaisir à écrire, et les dix-huit mois que j'ai passés à en écrire les 500 pages ont été les plus profondément voluptueux de toute ma vie. Juge donc, il faut que j'entre à toute minute dans des peaux qui me sont antipathiques. Voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte catholiquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller en confesse !

Tu me demandes où je logerai. Je n'en sais rien. Je suis là-dessus fort difficile. Cela dépendra tout à fait de l'occasion, de l'appartement. Mais je ne logerai pas plus bas que la rue de Rivoli, ni plus haut que le boulevard. Je tiens à du soleil, à une belle rue et à un escalier large. Je tâcherai de n'être pas loin de toi ni de Bouilhet, qui part définitivement au mois de septembre. Il fera son drame à Paris ; je ne peux donc à ce sujet te donner aucune réponse nette. Je sais très bien les rues et quartiers dont je ne veux pas, voilà tout. Hier j'ai reçu le Livre Posthume avec cette inscription «Souvenir d'amitié». Je lui ai de suite répondu un mot pour le remercier en lui disant que, quant à porter un jugement dessus, je m'en abstenais parce que j'avais peur qu'il ne se méprît sur ma pensée, ne pouvant en quelques lignes lui faire comprendre nettement mon opinion et que le dialogue serait plus commode pour cela. Donc, je lui ai ainsi rendu sa politesse sans me compromettre, ni mentir. S'il veut mon avis, et qu'il me le demande, je le lui donnerai net et sincèrement, je t'en jure bien ma parole ; mais il se gardera de l'aventure.

As-tu le dernier numéro de la Revue ? Il y a une note de lui qui vaut cinquante francs, comme dirait Rabelais. La Revue de Paris est comparée au soleil. C'est de la démence ! Et au bas du Livre Posthume, sur la page du titre même : «l'auteur se réserve le droit de traduire cet ouvrage en toutes les langues.» Il y a un article d'Hippolyte Castille sur Guizot, ignoble. Ne sachant comment l'éreinter, il lui reproche d'aller à pied dans les rues de Londres. Il l'appelle marcassin. C'est aussi bête que canaille. Quel joli métier ! Et des vers de Monsieur Nadaud ! Ah ! quelle fange intellectuelle et morale !

J'ai lu Leconte. Eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là : il a un grand souffle, c'est un pur. Sa préface aurait demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'intention. Il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien. Mais à qui la faute ? À la langue. Nous avons trop de choses et pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. Il faut pourtant tout accepter et tout imprimer, et prendre surtout son point d'appui dans le présent. C'est pour cela que je crois les Fossiles de Bouilhet une chose très forte. Il marche dans les voies de la poésie de l'avenir. La littérature prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique. Il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.

Il y a une belle engueulade aux artistes modernes, dans cette préface et, dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies irae et Midi. Il sait ce que c'est qu'un bon vers ; mais le bon vers est disséminé, le tissu généralement lâche, la composition des pièces peu serrée. Il y a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race. Ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources. Il n'a pas assez lu de classiques en sa langue. Pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir ; le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise. Mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'aspiration ! Son hymne védique à Sourya est bien belle. Quel âge a-t-il ?

Lamartine se crève, dit-on. Je ne le pleure pas (je ne connais rien chez lui qui vaille le Midi de Leconte). Non je n'ai aucune sympathie pour cet écrivain sans rythme, pour cet homme d'état sans initiative. C'est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire, et lui que nous devons remercier de l'Empire : homme qui va aux médiocres et qui les aime. Bouilhet lui avait envoyé Melaenis à peu près en même temps qu'un de ses élèves, à lui Bouilhet, lui avait adressé une pièce de vers détestable, stupide (pleine de fautes de prosodie), mais à la louange du susdit grand homme, lequel a répondu au moutard une lettre splendide, tandis qu'à Bouilhet pas un mot. Tu vois pour ton numéro ce qu'il a fait ! Et puis, un homme qui compare Fénelon à Homère, qui n'aime pas les vers de La Fontaine, est jugé comme littérateur. Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C'est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n'a jamais pissé que de l'eau claire.

Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire. Cela fait tant de bien de trouver quelqu'un qui aime l'art et pour l'art ! Mais je me suis dit : à quoi bon ? On est toujours dupe de tous ces bons mouvements-là. Et puis je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. C'est comme pour le père Hugo, j'ai hésité à lui écrire, à propos de rien, par besoin. Il me semble très beau là-bas. Il m'avait mis son adresse au bout de son petit mot. était-ce une manière de dire : «écrivez-moi, ça me flattera» ? Mais cela m'attirerait tant de style pompeux en remerciement que tu me feras seulement le plaisir dans ta lettre de lui dire que je suis tout à son service, etc. , qu'il envoie ses lettres à Londres. Je ne suis pas sûr si elle venait de D. J'ai perdu l'enveloppe, mais je le crois.

Adieu, bonne, chère, tendre et bien-aimée Muse. Mille tendresses, caresses et amour. Je te baise tout le long du corps, bonne nuit.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Dimanche, 6 heures du soir (10 avril 1853).

Comme tu m'as l'air triste ! pauvre chère Muse. Ta lettre m'a navré. Je t'ai suivie dans toutes tes courses et la boue de Paris qui t'a trempé les pieds m'a fait froid au coeur. Quelle amère et grotesque chose que le monde ! Il y a quelques années, quand tu faisais des choses lâchées, molles, tu ne manquais pas d'éditeurs. Et maintenant que tu viens de faire une OEuvre, car la Paysanne en est une, tu ne peux trouver avec, ni argent, ni publication même. Si je doutais de sa valeur, tous ces déboires-là me confirmeraient encore plus dans l'opinion que c'est bon, excellent. Tu as vu ce que Villemain en a dit : pas une femme n'en serait capable. ça a, en effet, un grand caractère de virilité, de force. Sois tranquille, ça fera son trou.

On se moque de toi indignement ; la lettre de Jacottet est menteuse depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Quoique je sois peu au fait de la librairie, il me paraît absurde que 700 et quelques vers coûtent à imprimer 400 francs, quand un in-8 n'en coûte guère que 7 à 8 tout au plus. C'est une défaite et, avant que tu ne m'aies exprimé l'opinion de Pagnerre là-dessus, j'avais pensé comme lui.

Bouilhet a beaucoup vanté la Paysanne à Maxime. Peut-être est-ce un tour pour que tu la leur donnes ? Mais cette supposition est bien cherchée. M. a-t-il une si grande influence sur J. ? Quels foutus drôles que tous ces gens-là ! Il paraît que les quais sont chargés de numéros de la Revue de Paris non coupés et que l'on vend au rabais.

Tu as raison ; ne donne rien dans cette boutique. Mais puisque tu es bien avec Jourdan et Pelletan, pourquoi ne prendraient-ils pas la Paysanne pour la mettre en feuilleton ? Au reste, à l'heure qu'il est, tu dois avoir conclu avec Perrotin.

Non, pauvre muse, nous n'avons rien pu du côté du préfet. La seule voie que nous ayons vue, nous l'avons tentée et le résultat tu le connais. Mon frère n'est nullement en relation avec lui. Il ne va pas même à ses soirées (où tout le monde va). Quant à connaître quelqu'un au Havre, j'ai beau me retourner. Néant. Figure-toi, du reste, que je connais bien peu de monde, ayant, depuis 15 ans, fait tout ce que j'ai pu pour laisser tomber dans l'eau toute espèce de relation avec mes compatriotes, et j'ai réussi. Beaucoup de Rouennais ignorent parfaitement mon existence. J'ai si bien suivi la maxime d'épictète «Cache ta vie» que c'est comme si j'étais enterré. La seule chance que j'aie de me faire reconnaître ce sera quand Bovary sera publiée ; et mes compatriotes rugiront, car la couleur normande du livre sera si vraie qu'elle les scandalisera.

J'attends le résultat du concours avec bien de l'impatience.

Bouilhet est dans mon cabinet. On cause à mes côtés ; je ne sais pas trop bien ce que je te dis, mais j'ai voulu t'embrasser de suite. Je vois de là ta pauvre et belle figure si dolente.

Dieu ! que ma Bovary m'embête ! J'en arrive à la conviction quelquefois qu'il est impossible d'écrire. J'ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé, dialogue canaille et épais, et, parce que le fonds est commun, il faut que le langage soit d'autant plus propre. L'idée et les mots me manquent. Je n'ai que le sentiment. Bouilhet prétend pourtant que mon plan est bon, mais moi je me sens écrasé. Après chaque passage, j'espère que le reste ira plus vite et de nouveaux obstacles m'arrivent ! Enfin ça se finira un jour ou l'autre.

Va trouver Mignet. Qu'est-ce que tu risques ? Adieu, mille baisers, je t'écrirai au milieu de la semaine. Encore bien des caresses sur le coeur, sur le corps.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, minuit et demi (13-14 avril 1853).

Comme je suis content que ta Paysanne paraisse enfin ! Tu verras, ce sera un succès. Je l'ai toujours dit, il en a tous les éléments : c'est une oeuvre. Marche donc et lève haut la tête, ô Muse ! Vois comme tu as bien fait d'en retrancher tout le lyrisme inutile. Ainsi la tartine déclamatoire contre la guerre :

Pour le soldat vous êtes l'air vital

aurait empêché Perrotin d'être ému ; elle eût contrarié sa fibre troupière, et il ne faut contrarier aucune fibre humaine, mais en faire naître s'il se peut. Ne blâmons rien, chantons tout, soyons exposants et non discutants. Quant au plombait que Villemain trouve original, moi je le trouve trop original, et si original que ce n'est pas français, quoi qu'il en dise. S'il eût été un bonhomme de couleur, au lieu d'être un critique, il n'aurait pas d'ailleurs trouvé que du soleil frappant sur du blanc faisait une couleur de plomb, c'est-à-dire quelque chose de plus terne que n'est le blanc lui-même sans le soleil. Cette couleur plombée peut s'appliquer, je suppose, à l'eau du Nil, à de l'eau d'un bleu épais, sombre, et dont une excessive lumière clarifie la teinte. Alors il peut y avoir en dessus comme un glacis de plomb, c'est vrai. Enfin plombait, là, est mauvais. Je l'ai dit et je le maintiens jusqu'à la guillotine.

Laisse donc ton vers comme il est ! «Tout cotillon, etc.» Qu'est-ce que cela fait que ça ressemble à du Béranger ? Il est dans la couleur du morceau où il se trouve, et tout est là : faire rentrer le détail dans l'ensemble. Ta correction «avait la tête en feu» est mauvaise, car ce n'était pas la tête qu'il avait en feu. Et d'ailleurs comme

Tout cotillon mettait Gros-Pierre en feu

est bien mieux rythmé, excellent, garde-le. C'est drôle comme ton discernement a des berlues quelquefois ! De même que :

Il eut la soif qu'on puise dans l'ivresse.

est très plat, quoique tu prétend

es que ça fasse une image. Comment ne t'aperçois-tu pas que c'est une phrase banale, toute faite : «la soif qu'on puise dans l'ivresse !» la soif qu'on puise, métaphore usée et qui n'en est pas une ! On va puisant la soif dans l'ivresse ? Non, non, mille fois non ! Sacrée Muse, va, que tu es drôle ! Garde donc ton vers tout simple, sans prétention et d'une grande âpreté lubrique cachée : «il souhaitait d'y revenir sans cesse». Je crois seulement que «il souhaitait y revenir sans cesse» serait plus élégant. Au reste, c'est bien peu important.

Non, tu ne me dois pas tous les remerciements que tu me fais. Si tu savais user de tes moyens, tu pourrais faire des choses merveilleuses. Tu es une nature vierge et tes arbres de haute futaie sont encombrés de broussailles. Dans cette Paysanne par exemple, il n'y a pas une intention qui soit de moi. Mais comment se fait-il que j'y aie développé beaucoup d'effets nouveaux ? C'est en enlevant tout ce qui empêchait qu'on ne les vît. Moi, je les y voyais ; ils y étaient. Ce qui fait la force d'une oeuvre, c'est la vesée, comme on dit vulgairement, c'est-à-dire une longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas.

C'est là ce qu'a voulu dire Villemain en trouvant que ce n'étaient pas des vers de femme. Ah ! fie-toi à moi, va, et je te jure bien qu'il n'y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons, pour le style, les ébahir, tous ces mâles-là dont la culotte est si légère.

Comment, en supposant seulement que l'on soit né avec une vocation médiocre (et si l'on admet avec cela du jugement), ne pas penser que l'on doit arriver enfin, à force d'étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon ? Allons donc ! Ce serait trop bête ! La littérature (comme nous l'entendons) serait alors une occupation d'idiot. Autant caresser une bûche et couver des cailloux. Car lorsqu'on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n'a pour se soutenir rien, oui, rien, c'est-à-dire aucun espoir d'argent, aucun espoir de célébrité, ni même d'immortalité (quoiqu'il faille y croire pour y atteindre, je le sais). Mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m'en abstiens. Non, ce qui me soutient, c'est la conviction que je suis dans le vrai, et si je suis dans le vrai, je suis dans le bien, j'accomplis un devoir, j'exécute la justice. Est-ce que j'ai choisi ? Est-ce que c'est ma faute ? Qui me pousse ? Est-ce que je n'ai pas été puni cruellement d'avoir lutté contre cet entraînement ? Il faut donc écrire comme on sent, être sûr qu'on sent bien, et se foutre de tout le reste sur la terre.

Va, Muse, espère, espère. Tu n'as pas fait ton oeuvre. Et sais-tu que je t'aime bien de ce nom de Muse où je confonds deux idées ? C'est comme dans la phrase d'Hugo (dans sa lettre) : «Le soleil me sourit et je souris au soleil.» La poésie me fait songer à toi, toi à la poésie. J'ai passé une bonne partie de la journée à rêver de toi et de ta Paysanne. La certitude d'avoir contribué à rendre très bon ce qui l'était à peu près m'a donné de la joie. J'ai pensé beaucoup à ce que tu ferais. écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effet, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela). Ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts, dont on t'a donné l'un, et dont l'autre tient à ton sexe. Le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc. , toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendro-manie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu'on y voie des muscles et non une glande. Toutes tes oeuvres jusqu'à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n'étaient belles que jusqu'à certaine place, et puis le reste traînait en replis mous. Comme c'est bon, hein, pauvre Muse, de se dire ainsi tout ce qu'on pense ! Oui, comme c'est bon d'avoir toi, car tu es la seule femme à qui un homme puisse écrire de telles choses.

Enfin je commence à y voir un peu clair dans mon sacré dialogue de curé. Mais franchement, il y a des moments où j'en ai presque envie de vomir physiquement, tant le fond est bas. Je veux exprimer la situation suivante : ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'église ; elle trouve à la porte le curé qui, dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retourne dégoûtée et indévote. Et mon curé est très brave homme, excellent même, mais il ne songe qu'au physique (aux souffrances des pauvres, manque de pain ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues aspirations mystiques ; il est très chaste et pratique tous ses devoirs. Cela doit avoir six ou sept pages au plus et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct). De plus, comme je trouve très canaille de faire du dialogue en remplaçant les «il dit, il répondit» par des barres, tu juges que les répétitions des mêmes tournures ne sont pas commodes à éviter. Te voilà initiée au supplice que je subis depuis quinze jours. À la fin de la semaine prochaine cependant, j'en serai complètement débarrassé, je l'espère. Il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvements), et j'aurai fini le premier ensemble de ma seconde partie. L'adultère est mûr ; on va s'y livrer, et moi aussi, j'espère, alors. Pourquoi donc m'envoies-tu les billets de Madame Didier ? Ils n'ont rien de bien curieux ?

Cette Lagrange, actrice des Italiens, dont elle parle, est la petite-fille d'un bonhomme de Rouen, M. Bordier, dont mon père était le médecin. Il y a six ou sept ans ma mère l'a entendue chanter dans un salon à Rouen. Elle est ensuite venue jouer sur le théâtre, mais sans succès ; elle était d'ailleurs, à ce moment, dans un état intéressant. Quelle est donc cette dame de Rouen avec laquelle tu t'es trouvée chez les Chéron, il y a quelques semaines ?

Comme je suis impatient de savoir le résultat du concours ! J'imagine que les articles d'Hippolyte Castille sont payés par les intéressés. Il doit y avoir là-dessous quelque petit commerce canaille. Quelle charmante littérature !

Dans le dernier numéro de l’Athenoeum, il y avait un article de Dufaï contre émaux et Camées. Ces imbéciles-là finiraient presque par vous faire trouver bon ce qu'on trouve mauvais, tant ils blâment le mauvais sottement. Mais cet article doit être une réponse indirecte à la note de notre ami. Ah ! comme tout cela est intéressant, instructif et moral ! Quelle bête d'invention que l'imprimerie, au fond !

Adieu, chère Muse bien-aimée, à toi.

Avec mille baisers.

Ton G.

J'approuve l'idée de Pelletan de publier d'abord sans nom d'auteur. Mais ce titre de Poème de la femme est bien prétentieux pour une chose si franche du collier. ça sent l'école fouriériste, etc. Tâche donc de t'en priver, si ça se peut. J'ai ce portrait que tu dis.

À LOUISE COLET. §

16 avril 1853, samedi, 1 heure.

C'est donc pour cela que j'ai été, hier, d'une tristesse funèbre, atroce, démesurée et dont j'étais stupéfait moi-même. Nous ressentons à distance nos contre-coups moraux. Avant-hier, dans la soirée, j'ai été pris d'une douleur aiguë à la tête, à en crier ; et je n'ai pu rien faire.

Je me suis couché à minuit. Je sentais le cervelet qui me battait dans le crâne, comme on se sent sauter le coeur quand on a des palpitations. Si le système de Gall est vrai et que le cervelet soit le siège des affections et des passions, quelle singulière concordance ! Voilà trois jours que j'en ai lâché le grec et le reste. Je ne m'occupe plus que de ma Bovary, désespéré que ça aille si mal.

Pauvre amie, comme ta lettre de ce matin est pleine de sanglots ! Voilà longtemps que tu me sembles dans un triste état, mais tu prends les choses trop ardemment. Eh bien ! quand tu échouerais au concours, tant pis ! Si c'est l'argent qui te gêne, demande-m'en. Quoique je n'en aie guère, le peu que je t'enverrai te fera toujours du bien. Pas de façons ! Qu'est-ce que ça fait ? Je n'en dînerai ni m'en chaufferai moins, et quant à l'Académie, je médite (en cas d'insuccès) une vengeance raide qui leur tapera sur les doigts et les fera lire, à l'avenir, les pièces à juger, avec plus d'attention. Mais je crois que Villemain va faire les cinq cents coups. C'est comme la bataille de Marengo. Tu la gagneras peut-être au moment où tu crois tout perdu. En tout cas, il sera inutile, lui, de l'envoyer promener. À quoi bon se faire un ennemi ! Il ne faut jamais obéir aux passions infructueuses. Tu t'es déjà attiré bien des chagrins par tes emportements, chère sauvage bien-aimée.

Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes.

Si tu échoues, voici ce que je ferais à ta place (toutes les pièces refusées sont brûlées, n'est-ce pas, et il n'en reste rien ?). Je reprendrais mon Acropole (que tu m'apporterais à Mantes) ; nous reverrions tout, ne laissant rien passer comme à la Paysanne ; nous en ferions une chose parfaite, ce qui ne serait pas difficile. Le morceau des Barbares serait exécuté comme je l'ai conçu, c'est-à-dire on y taperait légèrement sur ceux qui échignent l'antique sous prétexte de le conserver. Badigeonneurs, faiseurs d’expurgata, professeurs, etc. , on pourrait faire, là-dessus, un mouvement crâne et où l'Académie ne serait pas ménagée, sans la nommer. Puis, le lendemain du prix je publierais mon Acropole avec une note : «Ce poème n'a pas eu le prix». L'insertion de ce poème se ferait dans un journal gouvernemental (puisque l'Académie est mal vue du gouvernement) et on y ajouterait un article où l'on se foutrait de l'Académie et de toi qui as eu la candeur de croire, etc.

Pourquoi Madame Colet concourt-elle ? Est-ce pour se faire juger ? On raillerait tes autres prix aux détriments de celui-là. L'Académie a fait son temps... c'est une chose jugée... puisqu'on parle d'économie pourquoi ne pas faire celle de supprimer ce corps caduc, etc. Qu'en penses-tu ? Ainsi, de toute façon, silence absolu. Mais j'ai encore bon espoir.

Je viens de relire deux fois la Paysanne. C'est superbe (sans exagération). ça marche comme un chemin de fer, et c'est plein de couleur. Quoique je la susse presque par coeur, j'ai été attendri encore. Si je ne te renvoie pas l'épreuve aujourd'hui, c'est que je veux la faire lire à Bouilhet demain. Tu l'auras lundi soir. J'y ferais des corrections si je connaissais les signes. Mais j'appellerai ton attention sur quelques fautes de ponctuation. Il n'y a guère que celles-là et puis quelques espaces à observer entre les mouvements. Mais c'est bien dommage de n'avoir pas fait un volume diamant, comme émaux et Camées. Ainsi, ça a l'air brochure. Il faut à toute force changer l'impression du titre. Tel que c'est, avec Poème de la femme plus gros, on croit qu'on va lire : le poème de la femme (et d'abord l'oeuvre semble avoir des dimensions bien petites pour un titre si lourd), tandis que c'est la Paysanne, faisant partie du poème de la femme. La Paysanne doit donc être en plus gros caractères et attirer toute l'attention. Sois sûre que ce titre de «Poème de la femme» écarte les gens de goût (moi, par exemple) et bien des bourgeois. Il faut mettre :

LE POÈME DE LA FEMME.
-----------------
Premier Récit.
LA PAYSANNE.

en très gros caractères, car, encore une fois, c'est La Paysanne et, de la manière dont je dis, il y a moins de charlatanisme. Je crois cela très important. Supprime aussi, aux annonces des autres récits, la femme intelligente, qui a l'air de faire une classe à part. La femme intelligente n'est pas un rang dans la société. Mets : la bonne, la bas-bleu, n'importe quoi, mais pas d'épithète qualificative. La femme intelligente, ainsi annoncée après la princesse, la servante, est d'un effet godiche, ou tout au moins naïf.

Je suis brisé de fatigues et de fatigue et d'ennui. Ce livre me tue ; je n'en ferai plus de pareils. Les difficultés d'exécution sont telles que j'en perds la tête dans des moments. On ne m'y reprendra plus, à écrire des choses bourgeoises. La fétidité du fonds me fait mal au coeur. Les choses les plus vulgaires sont, par cela même, atroces à dire et, quand je considère toutes les pages blanches qui me restent encore à écrire, j'en demeure épouvanté. À la fin de la semaine prochaine j'espère te dire pourtant quand est-ce qu'enfin nous nous verrons. Tu n'en as pas plus envie que moi. Ce sera dans trois semaines, je pense. Si un bon vent me soufflait, je n'en aurais pas pour longtemps.

Que c'est bête de se donner tout ce mal-là et que personne n'appréciera jamais ! Mais je me plains, quand c'est toi qu'il faut plaindre. Peut-être m'envoies-tu ta tristesse. Eh bien, prends donc toute ma force et mes baisers les plus tendres. Je mets ma bouche sur tes lèvres, mon coeur sur ton coeur.

Adieu, pauvre bonne muse, adieu, adieu.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Nuit de mercredi, 2 heures (20 avril 1853).

Puisqu'il te faut une réponse immédiate, chère Muse, j'enverrai demain, à 6 heures, mon domestique à cheval porter à Rouen ce petit mot. Autrement, il ne m'est jamais possible de te répondre poste par poste. Tu dois avoir ceci demain, vers 5 heures. Voilà mon opinion sur les corrections proposées par le gars Pelletan : merde !

Quand on s'est échigné à faire son oeuvre, en conscience, qu'on s'est donné bénévolement d'atroces ennuis à la corriger, se corriger, peser et critiquer et refondre et rechanger, etc. , s'il fallait obéir ensuite à tous les imbéciles qui vous disent : recommencez, autant vaudrait se jeter la tête la première par-dessus le Pont Neuf.

Garde

Trottant comme hanneton

S'il faut changer à toute force par condescendance, mets :

Trottant sous son petit jupon

qui ne le vaut pas.

Oh ! les gens de goût qui n'ont pas remarqué les deux seules métaphores inexactes du poème : «La douleur d'airain qui marche» et «les ailes qui ont des ruines» ! et qui s'attachent à celles-ci.

Quant à :

Avec délice il faisait un enfant,

je me révolte. Ce vers-là est tout bonnement de la famille de Molière :

Si les enfants qu'on fait se faisaient par l'oreille

Il n'offre pas une image libertine, il n'a aucune expression basse ou obscène, il est franc et dit la chose simplement, carrément, sans malice. Il fait rire ? Eh bien après ? Il faut mieux faire rire que faire pitié, effet que la critique du critique Pelletan me procure.

Ah ! voilà bien mes couillons de l'école de Lamartine ! Tas de canailles sans vergogne ni entrailles. Leur poésie est une bavachure d'eau sucrée. Sacré nom de Dieu ! j'écume ! Je les crois bien ! quand ils me disent qu'ils n'aiment pas l'antique ni les anciens. Mais ceux qui ont sucé le lait de la louve (j'entends le suc des vieux) ont un autre sang dans la veine et ils considèrent comme des fleurs blanches de l'esprit toutes ces mièvreries pudibondes où toute naïveté doit périr.

«Puisque vous écrivez le poème de la femme», toujours des grands mots ! toujours la prétention, toujours la grosse caisse mise sur l'estomac ! et sur laquelle il faut taper à tour de bras en disant : «ceci, ô mes frères, est mon coeur». Mais non, tu as écrit l'histoire de Jean et de Jeanneton, tout bonnement, et il s'est trouvé qu'en écrivant l'histoire de Jean et de Jeanneton tu as écrit l'histoire de la Paysanne, parce que toute individualité idéale, fortement rendue, résume. Mais il ne faut pas vouloir résumer. Et puis, je commence à m'indigner de tes titres : Poème de la femme ; Ce qui est dans le coeur des femmes ; Deux femmes célèbres ; Deux mois d'émotion. Mais saprelotte, tu vaux mieux que ça ! Tu te dégrades par l'enseigne.

Dans quelle fange morale ! dans quel abîme de bêtise l'époque patauge ! Il me semble que l'idiotisme de l'humanité arrive à son paroxysme. Le genre humain, comme un tériaki, saoul d'opium, hoche la tête en ricanant et se frappe le ventre, les yeux fixés par terre. Ah ! je hurlerai à quelque jour une vérité si vieille qu'elle scandalisera comme une monstruosité. Il y a des jours où la main me démange d'écrire cette préface des Idées reçues et mon Essai sur le génie poétique français.

Enfin, Pelletan ne fait pas de la correction de ce vers une condition sine qua non de ses articles. Dis-lui donc que tu as essayé de refaire ce vers, que c'est impossible, qu'on t'a rassurée, etc. (le malheureux, s'il avait vu tout ce qui n'est plus !).

Ah ! charmant mérite de Monsieur de Lamartine : «avoir purifié les moeurs des femmes !». D'abord je nie, et ensuite je m'en fouts. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'a pas purifié le langage françoys. Est-il peu shakespearien, rabelaisien, dantesque et fulgurant, ce bon barde-là ! Et je le déclare même sale, quand il veut faire de l'amour éthéré. Les déguisements virils de Laurence dans la grotte (dans Jocelyn), les filets avec quoi on se garrotte dans Raphaël, cette chasteté par ordre du médecin ! tout cela me dégoûte par tous mes instincts.

Monsieur de Lisle est bien bon enfant de s'assombrir des éloges décernés à Lamartine. ça prouve son ingénuité ! Il restera de Lamartine encore moins que de Béranger, car Béranger écrit mieux dans sa mesure. Au reste, je les livre tous les deux aux libéraux et aux femmes sensibles.

Quant à moi, je finis par être aussi embêté de moi-même que d'autrui. Voilà trois semaines que je suis à écrire dix pages ! Je passe des journées entières à changer des répétitions de mots, à éviter des assonances ! Et quand j'ai bien travaillé, je suis moins avancé à la fin de la journée qu'au commencement.

Enfin, Allah est miséricordieux et le temps est un grand maigre (sic).

Adieu, je voudrais bien un de ces jours être un peu mieux disposé pour t'écrire une longue lettre ; mais franchement, je suis bas.

Encore mille bons baisers, chère amie. À toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset,) Vendredi, 1 heure (22 avril 1853).

Je t'écris à la hâte ; ma lettre partira par une occasion que j'ai pour Rouen et tu la recevras demain à ton réveil. C'est étrange ! mais hier au soir j'avais bon espoir, j'étais dans un bon état. Nos communications d'effluves ont été en défaut. Ou bien étais-tu peut-être très calme (car ta lettre de ce matin est stoïque, chère sauvage) et m'envoyais-tu ta sérénité ? ou est-ce moi qui t'ai envoyé la mienne ? Villemain a fait là dedans une bonne figure ! Allons, en voilà encore un que j'avais toujours bien jugé. Quand il reviendra, et je le souhaite, tu n'as qu'une chose à faire, c'est de le remercier avec effusion de ce qu'il a fait pour toi. Il n'y a pas de pire vengeance que ces politesses-là. Elles sont hautes comme orgueil et fortes comme esprit. S'il veut faire des excuses, donner des explications, c'est de l'arrêter court, du premier mot, avant de l'entendre, et de lui dire : «Causons d'autre chose». Voilà tout. Et ce Musset aussi, qui ne dit rien ! Tous ! tous ! Enfin, mes vieilles haines sont donc justes. Mais j'aurais voulu que le ciel, cette fois, ne me donnât pas si bien raison. Tu vois que je n'avais pas mal deviné quand je te disais qu'on ne te tiendrait pas compte de tant de détails archéologiques et qu'il y en avait trop (à leur goût). Pas un des académiciens (si ce n'est peut-être Mérimée) n'en savait autant que ton Acropole en dit, et on garde toujours une petite rancune à qui nous instruit, rappelle-toi cela, surtout quand on a la prétention d'instruire les autres. Moi, à ta place, je lèverais le masque (le jour de la distribution des prix) et je publierais mon Acropole retouchée, puisqu'on n'en a lu que des fragments ; ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas un vers qui ne fût bon, et l'année prochaine, au mois de janvier, je renverrais une autre Acropole (il y a manière de refaire le sujet tout à l'inverse et sans que rien y ressemble). Cette fois-ci je m'arrangerais pour avoir le prix en m'y prenant (politiquement) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez ? Ce serait assez coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la seconde par eux-mêmes. Tu verrais quelle politesse on aurait pour toi après, et les amabilités, les traits d'esprit de M. le rapporteur ! Si tu t'en rapportes à moi complètement, je crois que nous y pouvons arriver.

Qu'est-ce que ça fout, tout cela ? Il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul devant sa glace, dans sa conscience. J'aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n'aurais pas été plus abattu. Il ne faut penser qu'aux triomphes que l'on se décerne, être soi-même son public, son critique, sa propre récompense.

Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'oeil. Cela scandaliserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! Qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. ô candeur ! nous en sommes tous !

Enfin, si cette défaite du concours te gêne comme argent, tu sais que j'ai encore un petit magot de 500 francs. Ils sont à ta disposition comme si tu les tenais dans la main, et j'espère que tu m'estimes assez (je ne dis pas : aimes) pour agir sans cérémonie.

Il a donc fallu en passer par la correction de l’enfant. Certainement ton vers nouveau n'est pas mauvais ; mais l'autre était bon ! Que penses-tu si, au lieu de :

Et chaque année il avait un enfant

tu mettais :

Et chaque année lui donnait un enfant.

ça me semble moins plat et ça relève mieux «il en fit tant», qui suit. Mais de quoi que l'on s'arrange, on ne remplacera pas la première version. Ils étaient si carrés, ces deux vers ! à ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. ça aurait l'air d'avoir été supprimé par ordre. Supprimez le bon, d'accord ; mais ne le corrigez pas. Dans la suppression complète vous obéissez à la force matérielle, mais en corrigeant vous êtes complice. Les iconoclastes sont pires que les barbares.

«Sous son petit jupon» peut aller à cause des deux ainsi. Non ! il avait vaut mieux. Ah ! mon Dieu, tu ne t'imagines pas la haine, le mal aux nerfs, que ça me fait de voir des bêtises semblables ! Envoie-le faire foutre ! Puisqu'ils avaient trouvé bon tout d'abord le poème, qu'est-ce que ça signifie, ces revirements-là ? Eh bien, qu'ils en fassent, eux, de la poésie ! Encore une fois, s'il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc. En tout cas, à une deuxième édition, refourre-moi-les.

Le commencement de la semaine a été mauvais, mais maintenant ça reva, pour retomber bientôt sans doute. J'ai toujours ainsi des hauts et des bas. La fétidité du fond, jointe aux difficultés de la forme, m'accable quelquefois. Mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse être, sera toujours une oeuvre d'une rude volonté et, une fois fini, corrigé, achevé d'un bout à l'autre, je crois qu'il aura une mine hautaine et classique. Ce sont de ces oeuvres dont parle Perse, qui veulent que l'on se morde les ongles jusqu'au sang. À défaut d'autre mérite, c'en est un que la patience. Le mot de Buffon est impie ; mais quand le génie manque, la volonté, dans une certaine limite, le remplace. Napoléon III n'en est pas moins empereur tout comme son oncle. Après ce trait de modestie (de ma part), je te dis adieu, bon courage, à bientôt. Le soleil ne meurt jamais ! l'art est immortel comme lui ! et il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort ; elles roulent avec les astres dans l'infini sans mesure.

Un long baiser sur tes lèvres. À toi, à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mardi soir, 1 heure après minuit (26-27 avril 1853).

Il est bien tard, je suis très las. J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice. Je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. Quelle singulière mécanique que l'homme ! Quoique je n'aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t'emplir ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. Ah ! si ! J'ai quelque chose à te dire, c'est que ma Bovary n'avançant qu'à pas de tortue, je renonce à remettre à la fin du mouvement qui m'occupe notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. Mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette première partie de la deuxième, j'en aurais, en travaillant bien, pour jusqu'à la fin du mois de mai. C'est trop long ! Ainsi la lettre que je t'écrirai à la fin de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez-vous. Tâche de te bien porter et de m'apporter ce que tu as fais du plan de ton drame, ainsi que le poème de l’Acropole tel qu'il a été envoyé à l'Académie. J'ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre du Gagne : (peine perdue). Mais j'ai retrouvé les Fantômes. Je suis sûr de l'avoir (la lettre de Gagne), mais j'ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c'est le diable quand il faut chercher quelque chose que je n'ai point classé. Si tu veux, je recommencerai et je suis sûr que je la retrouverai. Jamais je ne jette aucun papier ; c'est de ma part une manie. L'année prochaine, quand Bouilhet ne sera pas là, je consacrerai mes dimanches à ce grand rangement qui sera à la fois très triste et très amusant, très pénible et assez sot. À propos de lettre, j'en ai reçu une de Du Camp (à l'occasion d'une chose égarée de voyage, que je lui demandais) des plus aimables, cordiale, dans le ton de l'amitié. Il m'annonce que les vers de Bouilhet doivent paraître dans le prochain numéro, seuls pour les mieux faire valoir, etc. (?). Comme je ne tiens aucun compte de ses sentiments favorables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à chercher d'où vient ce revirement momentané.

Et toi, es-tu remise ? Comment vas-tu ? Je m'attends demain ou après-demain à avoir la Paysanne. Combien ton avoué demande-t-il de dommages-intérêts dans l'affaire Barba ? Es-tu sûre de gagner et que ce ne soit des frais perdus ?

Ce bon père Béranger ! Je crois que la Paysanne le syncopera un peu. Voilà de la poésie peuple comme ce bourgeois n'en a guère fait. Il a les pattes sales, Béranger ! Et c'est un grand mérite en littérature que d'avoir les mains propres. Il y a des gens (comme Musset par exemple) dont ç'a été presque le seul mérite, ou la moitié de leur mérite pour le moins. Les poètes sont d'ailleurs jugés par leurs admirateurs, et tout ce qu'il y a de plus bas en France, comme instinct poétique, depuis trente ans s'est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m'ont causé bien des colères par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu'il y a longtemps, en 1840, à Ajaccio, j'osai soutenir seul, devant une quinzaine de personnes, c'était (chez) le préfet, que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J'ai paru à toute la société, j'en suis sûr, un petit collégien fort mal élevé. Ah ! Les gueux ! les gueux ! Quel horizon !... Cela donnait le cauchemar à mon pauvre Alfred. La postérité, du reste, ne tarde pas à cruellement délaisser ces gens-là qui ont voulu être utiles et qui ont chanté pour une cause. Elle n'a souci déjà, ni de Chateaubriand avec son Christianisme renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même bientôt de Lamartine avec son humanitarisme religieux. Le Vrai n'est jamais dans le présent. Si l'on s'y attache, on y périt.

À l'heure qu'il est, je crois même qu'un penseur (et qu'est-ce que l'artiste si ce n'est un triple penseur ?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction sociale. Le doute absolu maintenant me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. Bouilhet me disait, l'autre jour, qu'il éprouvait le besoin de faire l'apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de Français, et de foutre, après, son camp de l'Europe pour ne plus jamais en entendre parler, si c'était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l'immense mépris qui vous emplit le coeur jusqu'à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthousiasmer, mais même à vous intéresser, par le temps qui court ? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l'énergie dans toutes ces bêtises-là ! Que d'amour inutile ! Je t'ai connue démocrate pure, admiratrice de G Sand et Lamartine. Tu ne faisais pas la Paysanne dans ce temps-là ! Soyons nous, et rien que nous. «Qu'est-ce que ton devoir ? L'exigence de chaque jour». Cette pensée est de Goethe. Faisons notre devoir, qui est de tâcher d'écrire bien. Et quelle société de saints serait celle où seulement chacun ferait son devoir !

Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque quand on vit dans les tristes époques où nous sommes.

Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thèbes, en Égypte, avec Babinet, et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité ? Au moment où il me disait : «Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là», les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent dans notre fuite, et la couleur du sable où nous filions comme sur des patins.

J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire. Mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour le bourgeois c'est profondément raisonnable.

Adieu, bonne Muse, à bientôt. Nous aurons là deux ou trois bons jours ; j'en ai besoin. Je ne sais combien de millions il faudrait me donner pour recommencer ce sacré roman ! C'est trop long pour un homme que cinq cents pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240e et que l'action commence à peine ! Encore adieu, mille baisers sur toutes les lèvres.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (30 avril-1er mai 1853).

Tu me reverras avec une dent de moins, chère amie. Il a fallu hier en passer par là. Je m'étais réveillé avec des douleurs atroces à 4 heures. Ma molaire qui n'était pas «d'une entière blancheur», comme dit Bilboquet, était sautée ; mais la pareille, de l'autre côté, m'a fait encore plus souffrir après et il s'est déclaré un abcès qui m'a donné, toute cette nuit, une fièvre atroce. J'en ai encore les genoux en bouillie. À 9 heures du matin je suis donc retourné à Rouen pour me faire ouvrir cet abcès. Tout cet après-midi j'ai dormi sur mon divan. Ce soir je vais mieux, mais j'ai grand'peine à manger. Le pis de tout cela, c'est que voilà deux jours d'entièrement perdus pour le travail, car, hier au soir, je n'ai pu guère travailler (quoique j'aie fait une phrase sur les étoiles) et, ce soir, j'ai eu la surprise de la visite de Bouilhet qui avait appris mes douleurs et est venu me voir un jour plus tôt. Il m'a apporté la Paysanne. Cette publication est plus jolie extérieurement que je ne m'y attendais ; elle a une bonne figure. Tu verras, ça réussira.

Bouilhet m'a aussi apporté les vers de l'Anglaise, un autre volume du sieur Baillet, et les autographes que tu lui as envoyés. Tout cela est monstrueusement pitoyable. C'est plus que médiocre, ta jeune Anglaise ! Quel vide ! et quelle pose ! ces épigraphes en hébreu ! en grec ! et quels vers plats et avec de faux chics de Casimir Delavigne ! Vois comme tout ce qu'il y a de médiocre en littérature par les deux bouts, soit le canaille ou bien le vide, se tourne invariablement vers Béranger ou Lamartine. Dieu ! comme je suis dégoûté des poètes ouvriers ! et des ouvriers ! Dans la lettre de ce bon Baillet, il s'emporte justement contre la seule chose qui rachète l'ouvrier et le colore, le cynisme, et il est malgré cela content d'être ouvrier ! Quel amour de la crasse pour la crasse !

Reçois mes compliments pour la manière dont tu as reçu le sieur Villemain. Tu t'es bien conduite. Il n'y avait que cela à dire. Et sois sûre que tu l'as humilié de toutes façons. C'est ce qu'il fallait faire. Il y a une chose qui m'a semblé très farce dans tout ce qu'il t'a dit, à savoir, l'aveu qu'il travaillait pour la postérité (il est temps qu'il s'y prenne). Ah ! la postérité n'est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l'Université, pairs de France, députés, professeurs, etc. , etc. La postérité ! Ce pauvre vieux ! Est-ce son Cours de littérature ? son Lascaris ? ses Portraits ? ses Discours ? Mais lis-en donc, du Villemain. Ses plus belles pages (!) ne dépassent pas la portée d'un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n'a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l'érudition, aucune. Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux-ci à propos de l'accusation de fratricide portée contre M-J Chénier : «Non, c'est une calomnie, j'en jure par le coeur de leur mère» ; ou bien en parlant de la Pucelle : «Le poème qu'il ne faut pas nommer» ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel.» Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d'autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissements de l'auditoire, vive émotion», etc. J'ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j'ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu'il y a. Tout ce que j'apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. À la fin de ma troisième, à quinze ans, j'ai lu son Cours de littérature du moyen âge. J'étais à cet âge en état de l'écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l'Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu'on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n'y a du reste que dans notre siècle où l'on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes-là était le père Royer-Collard, qui n'avait jamais écrit que quatre-vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu'on puisse comprendre toute la portée d'un mot quand on n'a pas le sens poétique, et qu'il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d'histoire, beaucoup d'anecdotes, avec cela de l'esprit de société et la réputation d'habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l'amour, ce qui est tout un.

Tu me dis : «Nous finirons pas valoir mieux qu'eux comme talent.» Ah ! ceci m'ébouriffe, car je crois que c'est déjà fait, et je pense que Villemain peut s'atteler le reste de ses jours avant d'écrire une seule page de la Bovary, une seule strophe de Melaenis, un seul paragraphe de la Paysanne. «Que je sois jamais de l'Académie (comme dit Marcillac, l'artiste romantique de Gerfault), si j'arrive au diapason de pareils ânes !» C'est bien beau, l'idée qui a frappé l'Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur les ruines d'Athènes et évoquant le passé, le faisant revivre !» Est-ce Volney ! et rococo ! Comment un homme peut-il rapporter de semblables bêtises sans en rire le premier ? Comment ne pas sentir que c'était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet ? Si mon pharmacien avait concouru pour l’Acropole, il est certain que c'eût été là son plan.

Et l'aplomb de ces messieurs-là ! Sont-ils piètres, contents d'eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre Delisle qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m'indigne trop. Je suis gorgé de l'humanité en général et des gens de lettres en particulier, comme si j'avais avalé cent livres de suif.

J'aurais bien voulu être là quand le Philosophe a dit : «Les Ronsards qui vous conseillent», pour voir son ton. À qui ça s'adressait-il ? à propos de quoi ? Comment ? Il a dit cela sans doute comme une injure, ce bon Cousin ! Les Ronsards qui vous conseillent ! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homme de goût, un classique.

J'ai eu aujourd'hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est Française, ne savait pas que Louis-Philippe n'était plus roi de France, qu'il y avait eu une république, etc. Tout cela ne l'intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu'un triple imbécile. C'est comme cette femme qu'il faut être.

Hier, en allant me faire arracher ma dent, j'ai passé sur la place du Vieux-marché, où l'on exécutait autrefois, et en analysant l'émotion caponne que j'avais au fond de moi, je me disais que d'autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! L'attente d'un événement qui vous fait peur ! Cela m'a rappelé que, tout enfant, à six ou sept ans, en revenant de l'école, j'avais vu là une fois la guillotine qui venait de servir. Il y avait du sang frais sur les pavés et on défaisait le panier. J'ai rêvé cette nuit la guillotine ; chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide, et qui découle des pentes plus hautes sur les plus basses ?... Qui est-ce qui a jamais étudié tout cela scientifiquement, posément ? Il faudrait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d'un très honnête homme.

Ma prochaine te dira le jour certain de notre entrevue. Ce sera probablement de mardi prochain en huit jours ; mais s'il me survient de la fluxion ou quelque reprise de mal de dent, ce à quoi je m'attends, notre voyage se trouverait peut-être retardé deux ou trois jours. Quoi qu'il en soit, je serais bien étonné si l'autre semaine se passait sans que nous ne nous vissions. Adieu, bonne chère Muse, merci de ta dédicace ; elle n'est pas vraie pourtant. Adieu, mille baisers, à toi.

Ton G.

Bouilhet m'a chargé de te dire avant de s'aller coucher qu'il avait été pressé par le temps et n'avait pu t'écrire plus longuement.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de mardi, 1 heure (3-4 mai 1853).

Oui, chère Muse, nous nous verrons lundi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu'à samedi (ma prochaine t'indiquera les heures de départ). C'est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d'ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l'état présent, ma bouche n'est pas présentable. Il m'a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle mal. J'ai eu depuis quatre jours une fièvre continue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu'il me prend de temps à autre au cervelet (siège des passions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m'ont repris dimanche. Mais aussi quel dimanche et quelle société j'ai eus ! Je ne te parle jamais de mes ennuis domestiques, mais j'en suis comblé parfois : mon frère ! ma belle-soeur ! mon beau-frère ! Ah ! ah ! ah ! La santé de ma mère commence aussi à m'inquiéter profondément et plus que je ne le dis. Tout ce qu'il lui faudrait d'effectif est impraticable. Enfin, je viens d'être assez secoué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi à dormir comme un homme ivre. J'avais (nerveusement parlant) la sensation interne d'un homme qui aurait bu six bouteilles d'eau-de-vie. J'étais brûlé et étourdi. Mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une seule haleine toute une page, et de psychologie fort serrée, où il y aura, je crois, peu à reprendre. N'importe, je voudrais bien que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un milieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.

L'échec de Melaenis chez Charpentier a assez embêté Bouilhet. Il n'était pas non plus gai dimanche. Entre lui et Edma, il ne se passe rien ; ils s'écrivent toutes les six semaines un billet de six lignes. Tu feras bien de pas lui en parler quand tu le verras ; c'est un sujet qui l'embête. Rappelle-toi l'avertissement ou laisse-le venir.

Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, il faudrait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seulement d'une façon qu'il n'approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte, c'est la couleur unie à l'émotion. Il t'a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous causerons de tout cela en détail la semaine prochaine, je l'espère. Réponds-moi poste par poste si tu veux que je t'apporte les 500 francs, afin que j'aie la lettre samedi au plus tard. Tu en auras une de moi dimanche.

Comme c'est faible, outre que c'est fort canaille, les articles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l'appeler nain parvenu ! etc. , et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu'à Danton parce que Thiers l'a justifié ! Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles ! Mais tout cela est payé, ou implore de l'être.

Le scrupule du Philosophe sur l'épigraphe de Goethe dévoile l'homme. Voilà bien mes hypocrites. Ah !

comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocufier Orgon !

Adieu. As-tu remarqué le nouveau prospectus de la Revue, «la phalange décidée à vaincre» ?

Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n'essaierai jamais de publier dans aucune revue. Il me semble que, par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir, tant tout est bas.

À LOUISE COLET. §

Samedi, 1 heure (7 mai 1853).

Chère amie, il y a, partant de Paris, des trains qui partent à 11 heures, midi et 4 h 25 du soir et qui arrivent à 1 heure, 1 h 50 et 6 h 15, et ceux partant de Rouen sont à 10 h 35, 1 h 25 et 4 h 15. Celui qui me conviendrait le plus serait celui de 1 h 25 (express). Mais, comme il arrive à 3 h 39 à Mantes, cela te ferait attendre deux heures (en prenant, toi, celui qui part à midi). Il vaut mieux que je parte à 10 heures et demie et toi à 11 heures précises. Tu seras arrivée à 1 heure juste et moi à 1 h 15. Ainsi c'est convenu, prends le train de 11 heures. Tu auras seulement un quart d'heure à m'attendre.

Mes dents vont mieux ; j'ai plusieurs choses à t'apporter. Dans 48 heures nous serons ensemble. Mille bons baisers en attendant les vrais. À toi, à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Dimanche, 5 h du soir (15 mai 1853).

En arrivant ici, hier au soir, bonne et chère amie, j'ai trouvé cette lettre du père Hugo (encore le crocodile !), escortée d'un rediscours. Qu'en dois-je faire ? T'est-il destiné ? Je vais définitivement lui répondre et dans le sens que j'ai arrêté en dernier lieu.

Bouilhet a une nouvelle prouesse de Du Camp à te raconter, et qui est splendide. Le temps aujourd'hui est lourd, il commence à pleuvoir, j'étouffe un peu. Je suis fatigué et je pense à toi. Voilà bientôt déjà 24 heures que nous sommes séparés ! Je t'écrirai demain ou après-demain, quand je serai remis.

À toi, cher Amour, à toi de toutes mes profondeurs.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Croisset, mardi 11 heures (17 mai 1853).

J'ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme tu as fait, te raconter tout mon départ. Quand j'ai vu ton dos disparaître, j'ai été me mettre sur le pont afin de revoir le train passer. Je n'ai vu que cela. Tu étais là dedans ; j'ai suivi de l'oeil le convoi tant que j'ai pu et j'ai tendu l'oreille. Du côté de Rouen, le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J'ai allumé un autre cigare, je me suis promené de long en large. Par bêtise et ennui, j'ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. J'ai rencontré là, allant à Elbeuf, un ancien camarade à moi, clerc de notaire, grand séide de Du Camp (c'est son groom, etc.), avec qui j'ai eu une longue conversation. Je te la rapporterai plus tard. À Rouen j'ai trouvé Bouilhet ; mais ma voiture, par un malentendu, n'y était pas. Nous l'avons attendue, puis, au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voitures afin d'avoir un fiacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s'est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle qui brûle, bretelles tombant sur les hanches, etc.). Là il a fallu atteler la voiture. Enfin nous sommes arrivés à Croisset à 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j'ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste. Les Achille ne sont pas venus, Dieu merci ! L'après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l'on fait à quelque distance d'ici pour les bateaux à vapeur. Le soir nous avons lu du Jocelyn et la Courtisane amoureuse de La Fontaine. Hier matin Bouilhet est parti à une heure. J'ai dormi une bonne partie de l'après-midi et, le soir, je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J'ai recommencé aujourd'hui mon train ordinaire, leçon à ma nièce, Sophocle, Juvénal et la Bovary, dont je suis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mon absence. J'ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du plaisir. Voilà, et les mêmes jours vont suivre.

Comme ils ont été bons, pauvre Muse, ceux que nous avons passés ensemble ! Je n'ai plus bien nettement dans la tête ce que j'entendais jadis par rêves d'amour ; mais ce que je sais, c'est que je ne souhaite maintenant rien au delà de ce que tu me donnes et qu'il me paraît impossible de mieux aimer que nous nous aimons. Ah ! comme nous nous fondions bien ! Comme je te regardais ! comme je te vois encore ! Quelle étreintes des bras et quelle pénétration mutuelle de toute la pensée ! Ta bonne et belle figure est encore là, devant moi ; j'ai encore sous mes yeux tes yeux et l'impression de ta bouche sur mes lèvres. Ce sera plus tard, pour nos vieillesses, un souvenir réchauffant que cette promenade de Vétheuil à la Roche, avec ce bon Soleil qu'il y avait, ces gens qui fouissaient au pied des vignes, le grand air, le mouvement, nos paroles échangées, etc... Pauvre Mantes ! comme je l'aime. Il faudra y revenir pas trop tard et avant que les feuilles ne soient tombées. Bouilhet m'a beaucoup reparlé de la Paysanne. Trois de ses élèves vont l'acheter. Qu'on en parle ou non, je te dis que ça percera, tu verras.

Anecdote : tu sais, ou ne sais pas, que Reyer (musicien) avait écrit à Bouilhet, pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Rachel : «Je ne suis pas le Christ», permission qui fut accordée. Samedi, Bouilhet a reçu cela, qui a pour titre Rédemption (invention nouvelle de l'éditeur ou du compositeur, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à Bouilhet). Mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, au-dessus de la vignette, au-dessous du titre, cette dédicace : «à M. Maxime Du Camp». Est-ce fort ? C'est si fort que ça n'a pas même aucun sens, puisque la pièce, d'un bout à l'autre, est adressée à quelqu'un et qu'elle portait, originairement, une dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi, cela me semble démesuré (même en mettant à part le sans-gêne du procédé). Cet homme qui, pour se pousser par tous les moyens possibles, pour se voir étaler à une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n'a en rien contribué, s'intercaler ainsi dans l'oeuvre d'un autre et mettre son nom à la place d'une lettre, laquelle lettre représentait un souvenir, un cri de l'âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime ! pour se faire mousser ! Cela m'a d'abord fait beaucoup rire. Après quoi, j'ai compris l'odieux de la chose.

Cet ami dont je te parlais, que j'ai rencontré en chemin de fer, m'a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant à celui de l’Athenoeum, j'ai compris que le père Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a répondu aux témoins de Du Camp que c'était une discussion littéraire et qu'il ne donnerait aucune excuse. Du Camp a écrit qu'il le méprisait, à quoi l'autre a répondu qu'il l'engageait «à modérer ses expressions et à ne pas entrer sur le terrain de la calomnie», ou qu'il aurait recours aux tribunaux. - Et tout cela est rapporté par un dévoué ! Grand mépris de Foüard pour Turgan et Cormenin. La bande se détraque, à ce qu'il paraît. Cormenin, au Moniteur, travaille sous «un conseil de rédaction» dont font partie Sainte-Beuve, Rolle, etc. «C'est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du directeur.» Voilà comme on est arrangé par les amis. À tout cela je ne répondais mot. Maxime a loué une maison de campagne à Chaville, près Versailles, pour y passer l'été. Il va écrire le Nil. Encore des voyages ! Quel triste genre ! Il n'a pas écrit une ligne de Reiz Aldallah ni du Coeur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.

Autre aspect humain : ce Foüard allant à Elbeuf pour demander à son père la permission de changer de nom. Ce nom de Foüard (foire) l'empêche de se marier et il a besoin d'un riche mariage pour payer sa future étude. Mais je vois que le bourgeois, qui a fait sa fortune lui-même, va être indigné et refusera son consentement. Qu'est-ce qui est le plus fort, du fils ou du père ?

As-tu le troisième volume de l’Archéologie de Muller ? Il m'est impossible de le retrouver. J'ai oublié de te remettre (je l'avais dans mon carton) les Fantômes. Les veux-tu ? Mais j'aimerais mieux te les redonner en te faisant de vive voix des observations.

Comme c'est mauvais, Jocelyn ! Relis-en. La quantité d'hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est incroyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C'est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur. Ces phrases-là n'ont ni muscles ni sang. Et quel singulier aperçu de l'existence humaine ! Quelles lunettes embrouillées ! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans La Fontaine ! C'est à apprendre par coeur d'un bout à l'autre. La Courtisane amoureuse, quels vers ! quels vers ! que de tournure et de style ! Il n'y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible, au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant. Voilà du coeur au moins ! et de la poésie ! car toutes ces distinctions, après tout, ne sont que des subtilités à l'usage de ceux qui n'ont ni de l'un ni de l'autre. Relis ce conte et appesantis-toi sur chaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaînement ! ! ! Songer pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu'elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle.

L'oeuvre de la critique moderne est de remettre l'Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qu'a-t-on fait de l'antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir d’expurgata, de résumés, de traductions, d'atténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu'il y a de meilleur dans l'Art échappera toujours aux natures médiocres, c'est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j'aime tant pour les enthousiasmes que tu as, et pour tout le reste aussi.

Mille baisers partout. À toi, à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (21-22 mai 1853).

Sais-tu que tu m'as écrit deux lettres charmantes, superbes et avec qui j'ai eu (comme le père Babinet avec sa femme délicieuse) «le plus grand plaisir» ? ? ? Je vais les reprendre et t'en parler (c'est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J'aime bien ta mine chez Mme Didier, défendant la bonne cause contre les Lamartiniens, et toute la manière dont tu me parles de cette grande source de fleurs blanches. Le portrait du sénateur Beauvau, ton chic raide chez le chevreau : tout cela est crânement troussé.

Quel immense mot que celui d'Houssaye : «Auriez-vous le style de M. de Lamartine !» Ah ! oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde, et petit, et faible. Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu'ils vivent. Ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d'un loyer ; elles sont à terme. On est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c'est déjà beaucoup) ; puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais ce qu'il y a de dur, c'est l'aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise ! Ils sont bruissants à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; leur sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d'âne et le fond, néant ! Tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour !

Tu me parles des tristesses de ce bon Delisle qui n'a personne autour de lui ! Moi, j'ai été en cela protégé du ciel, j'ai toujours eu de bonnes oreilles pour m'entendre et même d'excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je l'hiver prochain, quand mon Bouilhet ne sera plus là ? Je crois du reste qu'il sera comme moi, un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes (fait) l'un à l'autre, en nos travaux respectifs, une espèce d'indicateur de chemin de fer, qui, le bras étendu, avertit que la route est bonne et qu'on peut suivre.

J'aime beaucoup Delisle pour son volume, pour son talent et aussi pour sa préface, pour ses aspirations. Car c'est par là que nous valons quelque chose, l’aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. Et c'est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse. Mais c'est bien la dernière fois ; au fond cela me dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c'est de ma part une chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu'admireront certaines gens (et encore en petit nombre) ; d'autres y trouveront quelque vérité de détail et d'observation. Mais de l'air ! de l'air ! Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin, n'y sera pas. Seulement, j'en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireux d'être dans une quinzaine de jours, afin de lire à Bouilhet tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'oeuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages, tandis que les préliminaires en auront plus du double. J'ai suivi, j'en suis sûr, l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt. Mais la proportion esthétique n'est pas la physiologique. Mouler la vie, est-ce l'idéaliser ? Tant pis, si le moule est de bronze ! C'est déjà quelque chose ; tâchons qu'il soit de bronze.

Je me suis gaudy profondément aux récits de Mme Biard ; je la connais cette petite femme. J'ai joué avec elle à l'oie, chez Pradier, dans le temps des galanteries du grand homme. Elle me paraissait un peu grisette. Ce ne doit pas être un mets de haute cuisine ; elle m'a été peu sympathique. Voilà tout ce que je m'en rappelle.

Mais sais-tu qu'il se dessine comme un très bon homme, le père Hugo ? Cette longue tendresse pour sa vieille Juliette m'attendrit. J'aime les passions longues et qui traversent patiemment et en droite ligne tous les courants de la vie, comme de bons nageurs, sans dévier. Il n'y a pas de meilleur père de famille, puisqu'il écrit à la maîtresse de son fils de venir habiter avec eux ! C'est bien humain cela ! et peu posé. (J'aurais eu un fils, que j'aurais pris grand plaisir à lui procurer des femmes et celles qu'il eût aimées surtout.) Pourquoi a-t-il affiché parfois une morale si bête et qui l'a tant rétréci ? Pourquoi la politique ? Pourquoi l'Académie ? Les idées reçues ! l'imitation !

Les réflexions que tu m'envoies sur tout cela sont justes et j'en tire la conclusion que ce grand homme doit être très seul dans sa famille. Tout se groupe toujours autour de l'officiel ; les faibles vont au convenable, ils se sentent appuyés vaguement par une majorité innombrable. Il doit avoir de bonnes tristesses là-bas, avec sa femme qui l'embête, Vacquerie qui l'admire (comme M. Wagner de Faust) et ses fils, petits lionçonneaux qui regrettent le boulevard. Ah ! pourquoi se marier ? pourquoi accepter la vie quand on est créé par Dieu pour la juger, c'est-à-dire pour la peindre ?

Oui, c'est bien étrange, ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant la Courtisane amoureuse tandis que Mme Biard te contait les baisements de pieds de Juliette.

Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse. Eh bien, reçois en échange toutes celles, plus tendres encore, que tu pourras imaginer. Ton amour, à la fin, me pénètre comme une pluie tiède, et je m'en sens imbibé jusqu'au fond de tout mon coeur. N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour que je t'aime, corps, esprit, tendresse ? Tu es simple d'âme et forte de tête, très peu «pohétique» et extrêmement poète. Il n'y a rien en toi que de bon, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j'ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j'ai désirées te valussent. Je tâche quelquefois de m'imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t'aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l'esprit, comme les dromadaires que l'on a grand mal également à faire marcher et s'arrêter : la continuité du repos et du mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins diapré que ma personne et tu seras toujours la seule maîtresse de ton amant. Sais-tu seulement que j'ai peur de devenir bête ! Tu m'estimes tellement que tu dois te tromper et finir par m'éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah ! Muse, si je t'avouais toutes mes faiblesses, si je te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit appartement de l'année prochaine ! Comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur ; cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une félicité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre. Heureusement qu'on ne peut guère se l'imaginer ; c'est là ce qui console. L'impossibilité où l'on est de goûter au nectar fait trouver bon le chambertin. Adieu ! Quel dommage qu'il soit si tard ! Je n'ai guère envie de dormir, et j'avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mardi, ne parle pas de Du Camp à Gautier ; laisse-le venir, si tu veux t'en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est un sujet qui l'amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d'envier quelqu'un ! Mille baisers et tendresses.

J'embrasse tes lèvres.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de jeudi, 1 heure (26-27 mai 1853).

Je ferais mieux de continuer à travailler et de t'écrire demain, car je suis ce soir fort animé et dans un grand rut littéraire. Mais comme demain il peut revenir, cela me remettrait trop loin (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort aimer les miennes). Et puis il faut se méfier de ces grands échauffements. Si l'on a alors la vue longue, on l'a souvent trouble. Le bon de ces états-là, c'est qu'ils retrempent et vous infusent dans la plume un sang plus jeune. On a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières qui ne durent pas plus que les lilas, qu'une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t'éblouissait ?

Oui, cela a bien marché aujourd'hui. Je me suis à peu près débarrassé d'un dialogue archi-coupé, fort difficile. J'ai écrit aux deux tiers une phrase «pohétique» et esquissé trois mouvements de mon pharmacien qui me faisaient à la fois beaucoup rire et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure. J'en ai pour jusqu'à la fin du mois de juin, de cette première partie. J'ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire, ou du moins à corriger fortement. C'est lâche et plein de répétitions. Je cherchais la manière qui, plus loin, est trouvée. ça ne m'a pas semblé long et il y a de bonnes choses, mais par-ci par-là certains chics pittoresques inutiles, manie de peindre quand même, qui coupe le mouvement et quelquefois la description elle-même et qui donne ainsi, parfois, un caractère étroit à la phrase. Il ne faut pas être gentil. Il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures. C'est peut-être une illusion, mais ça n'en est peut-être pas une, puisque, à mesure que j'avance, j'ai plus de mal. Si j'ai plus de mal, c'est que j'y vois plus loin. On peut juger du poids d'un fardeau aux gouttes de sueur qu'il vous cause.

Et ton drame ? Resserre bien ton plan, que chaque scène avance, pas de traits inutiles, mets de la poésie dans l’action, motive bien chaque entrée et chaque sortie, et que les vers soient roides. Pourquoi ai-je bonne opinion de ce drame ? Pourquoi ai-je le pressentiment qu'il sera reçu, applaudi, que ce sera un succès ? Envoie-moi un plan bien détaillé ; je suis curieux de le voir. Mais comme nous nous disputerons probablement !

Je crois le conseil du grand homme bon. Deux mille francs, après tout, sont à considérer et, en s'y prenant bien, il y a moyen de les avoir l'année prochaine. La vengeance les vaut-elle ? Note que tu ne peux publier l’Acropole (que) tout à fait bien corrigée. Ce serait différent du poème envoyé, et ils pourraient réclamer. D'ailleurs pour que la farce leur fût amère (et je persiste là dedans), il faudrait, l'année prochaine, gagner le prix avec une autre Acropole. Mais je comprends parfaitement que ça t'ennuie. Suis donc ta première idée ; finis tes corrections puisque tu y es, puis laisse tout ça de côté pour l'en tirer cet hiver, quand il sera temps. On intéressera le Philosophe, etc. !

Quelles charmantes manières que celles de l'ami Gautier ! Quel savoir-vivre ! Je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies. Informe-t'en donc. N'y a-t-il pas là-dessous quelques blagues ? On ne se soucie peut-être pas beaucoup du rapprochement. J'ai reçu aujourd'hui du jeune homme une plaisanterie (l'annonce, dans le journal, de la mort d'un brave homme inconnu sur lequel nous avons fait des charges en voyage, un entrefilet qu'il m'envoie dans une enveloppe de deuil et avec cachet noir). Voilà déjà deux ou trois amabilités en peu de temps. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Rien du tout, légèreté, vanité, inconsistance d'idées, d'amour ou de haine et, en quoi que ce soit, impuissance à suivre la ligne droite. À propos de l'ami Théo, il me revient en tête cette phrase de Candide (c'est Martin qui parle, et de Paris) : «Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là. Je le veux croire.» Cela me fait songer aux tables tournantes (les convulsionnaires). Est-elle bête cette Edma ! Avoue que c'est fort, les tables tournantes. ô lumière ! ô progrès ! ô humanité ! Et on se moque du moyen âge, de l'antiquité, du vicaire Paris, de Marie Alacoque et de la Pythonisse ! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! Les sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. C'est une chose curieuse comme l'humanité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d'inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis. ô socialistes ! C'est là votre ulcère : l'idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle-même (ce qui conduit à la doctrine de l'utile dans l'Art, aux théories de salut public et de raison d'état, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour), et il n'y a sorte de sottises que ne fasse et qui ne charme cette époque si sage. «Ah ! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle. Pauvres gens que ceux qui ont cru à l'apothéose ou au paradis ! On est plus positif maintenant, on, etc...». Et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois du siècle ! Quel nigaud ! Quel jobard ! Car la canaillerie n'empêche pas le crétinisme. J'ai déjà assisté, pour ma part, au choléra qui dévorait les gigots que l'on envoyait dans les nuages sur des cerfs-volants, au serpent de mer, à Gaspar Hauser, au chou colossal, orgueil de la Chine, aux escargots sympathiques, à la sublime devise «liberté, égalité, fraternité», inscrite au fronton des hôpitaux, des prisons et des mairies, à la peur des Rouges, au grand parti de l'ordre ! Maintenant nous avons «le principe d'autorité qu'il faut rétablir». J'oubliais les «travailleurs», le savon Ponce, les rasoirs Foubert, la girafe, etc. Mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n'ont rien écrit (et qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d'autant plus, c'est-à-dire la moitié au moins de l'école doctrinaire, à savoir les hommes qui ont réellement gouverné la France pendant vingt ans.

Si l'on veut prendre la mesure de ce que vaut l'estime publique et quelle belle chose c'est que d’»être montré au doigt», comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris, dans les rues, le jour du Mardi-Gras. Shakespeare, Goethe, Michel-Ange n'ont jamais eu quatre cent mille spectateurs à la fois comme ce boeuf. Ce qui le rapproche, du reste, du génie, c'est qu'on le met ensuite en morceaux.

Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! Sans que j'aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et (bien) que la vie, pour moi, n'ait pas manqué de coussins où je me calais dans des coins, en oubliant les autres, je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. C'est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers ? La lumière qui brille dans mon oeil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'un milliard de lieues du ventre où le foetus de mon père s'est formé. Et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? à force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr'humaines sic ne sont pas plus intenses.

D'où viennent les mélancolies historiques, les sympathies à travers siècle, etc. ? Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens. Oui, mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer ou, tout au moins, de dire que je l'aime et qu'il m'intéresse.

Il fut un temps où le patriotisme s'étendait à la cité. Puis le sentiment, peu à peu, s'est élargi avec le territoire (à l'inverse des culottes : c'est d'abord le ventre qui grossit). Maintenant l'idée de patrie est, Dieu merci, à peu près morte et on en est au socialisme, à l'humanitarisme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Je crois que plus tard on reconnaîtra que l'amour de l'humanité est quelque chose d'aussi piètre que l'amour de Dieu. On aimera le Juste en soi, pour soi, le Beau pour le beau. Le comble de la civilisation sera de n'avoir besoin d'aucun bon sentiment, ce qui s'appelle. Les sacrifices seront inutiles ; mais il faudra pourtant toujours un peu de gendarmes ! Je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement à tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox populi, vox Dei) est que l'idée du peuple est aussi usée que celle du roi. Que l'on mette donc ensemble la blouse du travailleur avec la pourpre du monarque, et qu'on me les jette de compagnie toutes deux aux latrines pour y cacher conjointement leurs taches de sang et de boue ; elles en sont raides.

Adieu, comme il est tard ! Je t'embrasse partout, du coeur et du corps, toi avec qui je me fonds et confonds. Aussi je signe toujours de ce seul mot

Ton G.

À LOUISE COLET.

(Croisset) Mercredi, minuit (1er juin 1853).

Je viens d'écrire au grand homme (la lettre partira après-demain au plus tard), ce qui n'était pas aisé à cause de la mesure que je voulais tenir. Il a fait trop de canailleries pour que je puisse lui exprimer une admiration sans réserve (ses encouragements à des médiocrités, l'Académie, son ambition politique, etc.). Et d'autre part il m'a causé tant de bonnes heures d'enthousiasme, il (...) qu'il m'était fort difficile de me tenir juste entre la raideur et d'adulation. Je crois cependant avoir été à la fois poli et sincère (chose rare).

J'ai relu, et attentivement, tout l’Acropole trois fois. À part beaucoup de lumières, de lumineux, de rayons, d'auréoles qu'il y a dans le commencement, et le morceau des Barbares que je persiste à trouver mauvais et même inutile, c'est une forte chose, dont il n'y a pas six vers faibles. Les Panathénées m'ont ébloui ; c'est abondant et précis tout ensemble. Sois sûre que c'est bon, très bon, et qu'avec encore une semaine de travail tu fais de cela une chose achevée. Le vers est parfois superbe et il y a là un talent merveilleux à exprimer nettement, et en vers essentiellement poétiques, des idées historico-philosophiques. écoute bien ce qui suit.

Il faut prendre de suite, à ce propos, un parti et n'y plus revenir.

Veux-tu, oui ou non, reconcourir l'année prochaine ? Ta réponse : "Je verrai au mois de janvier» m'exaspère ; je t'en préviens. C'est maintenant qu'il faut se décider et prendre ses mesures d'avance, lentement et bien. Ainsi, première décision. Seconde : est-ce ce poème-là que tu veux redonner ? (L'idée du Philosophe, de redemander le manuscrit à Villemain, est excellente, et c'est ce qu'il faut faire, de quelque façon que tu te décides). Si tu veux exécuter ta vengeance (une fois le manuscrit de l'Académie détruit), il sera facile de faire l’Acropole irréprochable, je t'en réponds. Mais alors, dès que ton plan de drame sera fait, au mois de septembre je suppose, nous reverrons donc à bâtir un plan de 2e Acropole. Bouilhet, qui sera alors à Paris, t'aiderait à la confection. Réfléchis à tout cela et tâche de comprendre, chère Muse, qu'il faut toujours avoir du temps devant soi et faire de suite afin de pouvoir faire à l'aise. Ne m'objecte pas l'inspiration. Les gens comme nous, Dieu merci, doivent savoir s'en passer.

Oui, je crois au succès de ton drame. Mais, si tu le fais dans des idées heurtantes, non. Fais-le en vue du public éternel, sans allusion, sans époque, dans la plus grande généralité et il ne heurtera rien et sera plus large. Après une première réussite, tu pourras déployer tes ailes en liberté. Bouilhet est dans la même position. Les conditions de son drame le dégoûtent assez, à cause de toutes les privations qu'il faudra qu'il s'y impose. Mais il ne l'exécutera pas moins au point de vue théâtral, et pour réussir. La condition d'honnêteté, c'est le style. Voilà tout, et il faut réussir, bonne Muse, il le faut. C'est facile, ne fût-ce que pour s'imposer ensuite, impérieusement.

Le rire a empêché l'indignation ; la pitié a presque attendri ma colère.

Je regarde cet article de Villemain comme un hommage involontaire de la bêtise au génie. J'eusse douté de la Paysanne, que je suis maintenant convaincu de son excellence, car il n’a pu lui rien reprocher. Les vers qu'il cite comme mauvais sont des meilleurs, et le blâme d'immoralité, d'irréligion, couronne le tout ! C'est splendide. Ma mère a lu ces deux articles et en a été indignée ou plutôt scandalisée. Elle admire ce stoïcisme des poètes à se laisser déchirer et la force qu'il faut pour supporter tout cela. Du reste ces articles ne sont pas convaincus ; on y sent un parti pris, un dessous de cartes qui vous échappe. Plus une oeuvre est bonne, plus elle attire la critique. C'est comme les puces qui se précipitent sur le linge blanc.

Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir. Toute la journée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux lignes ! Je relis du Montesquieu, je viens de repasser tout Candide ; rien ne m'effraie.

Pourquoi, à mesure qu'il me semble me rapprocher des maîtres, l'art d'écrire, en soi-même, me paraît-il plus impraticable et suis-je de plus en plus dégoûté de tout ce que je produis ? Oh ! le mot de Goethe : "J'eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée indomptable !» Et c'était Goethe !

Bouilhet m'a lu tout ce que tu lui dis de Leconte ! Eh bien, cela m'a attristé. À part cette séparation au chemin de fer, que je sens et comprends, je n'admets pas le reste de l'histoire ni du bonhomme. Ces deux ans passés dans l'absorption complète d'un amour heureux me paraissent une chose médiocre. Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges. Si c'était le chagrin encore, bien ! Mais la joie ? Non ! non ! C'est long, deux ans passés sans le besoin de sortir d'ici, sans faire une phrase, sans se tourner vers la Muse. À quoi donc employer ses heures, quand les lèvres sont oisives ? à aimer ? à aimer ? Ces ivresses me surpassent et il y a là une capacité de bonheur et de paresse, quelque chose de satisfait qui me dégoûte. Ah ! poète, vous vous consolez dans la littérature. Les chastes soeurs viennent après madame et votre lyrisme n'est qu'un échauffement d'amour détourné. Mais il en est puni, ce brave garçon, la vie lui manque un peu dans ses vers, son coeur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son style.

Et puis se plaindre, crier à la trahison, ne pas comprendre (et quand on est poète) cette suprême poésie du néant-vivant, de l'habit qui s'use, ou du sentiment qui fuit ! Tout cela est bien simple, pourtant. Je ne déclame pas contre ce bon Delisle, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète, pour moi, est un prêtre. Dès qu'il passe la soutane, il doit quitter sa famille.

Pour tenir la plume d'un bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du coeur.

Toi, tu es bien la meilleure femme du monde, et la plus candide nature. Ta proposition d'aller faire visite à cette dame n'avait pas le sens commun ; tu me permettras de te (le) dire. N'allais-tu pas plaider pour lui ? Et qu'aurais-tu répondu au premier mot, quand elle t'aurait répliqué : "De quoi vous mêlez-vous ?"

Il y a encore une chose qui m'a semblé légèrement bourgeoise dans ce même individu : "Je n'ai jamais pu voir une fille."

Eh bien, je déclare que j'ai souvent pu, moi ! Et en fait de dégoût, tous ces gens dégoûtés me dégoûtent fort. Est-ce qu'il croyait qu'il ne pataugeait pas en plein dans la prostitution, quand il allait essuyer de son corps les restes du mari ? La petite dame, sans doute, en avait un troisième et, dans les bras de chacun des trois, pensait à un quatrième. ô ironie des étreintes ! Mais n'importe ! comme elle n'avait pas de carte, ce bon Delisle pouvait la voir.

Je déclare que cette théorie-là me suffoque. Il y a de ces choses qui me font juger les hommes à première vue : 1° l'admiration de Béranger ; 2° la haine des parfums ; 3° l'amour des grosses étoffes ; 4° la barbe portée en collier ; 5° l'antipathie du bordel. Que j'en ai connu, de ces bons jeunes gens, nourrissant une sainte horreur des maisons publiques, et qui vous attrapaient, avec leurs soi-disant maîtresses, les plus belles (...) du monde ! Le quartier latin est plein de cette doctrine et de ces accidents. C'est peut-être un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu'il y a en dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de coeur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à noeuds me chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d'intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d'amour ! Ah ! faiseurs d'élégies, ce n'est pas sur des ruines qu'il faut aller appuyer votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies.

Oui, il manque quelque chose à celui qui ne s'est jamais réveillé dans un lit sans nom, qui n'a pas vu dormir sur son oreiller une tête qu'il ne reverra plus, et qui, sortant de là au soleil levant, n'a pas passé les ponts avec l'envie de se jeter à l'eau, tant la vie lui remontait en rots du fond du coeur à la tête. Et quand ce ne serait que le costume impudent, la tentation de la chimère, l'inconnu, le caractère maudit, la vieille poésie de la corruption et de la vénalité ! Dans les premières années que j'étais à Paris, l'été, par les grands soirs de chaleur, j'allais m'asseoir devant Tortoni et, en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me dévorais, là, de poésie biblique. Je pensais à Isaïe, à la "fornication des hauts lieux" et je remontais la rue de La Harpe, en me répétant cette fin de verset : "Et son gosier est plus doux que de l'huile". Diable m'emporte si j'ai jamais été plus chaste ! Je ne fais qu'un reproche à la prostitution, c'est que c'est un mythe. La femme entretenue a envahi la débauche, comme le journaliste la poésie ; nous nous noyons dans les demi-teintes. La courtisane n'existe pas plus que le saint ; il y a des soupeuses et des lorettes, ce qui même est encore plus fétide que la grisette.

Il m'arrive dans mon intérieur une chose triste et qui me chagrine : le père Parain tombe en enfance et par moment déraisonne complètement. Ce brave homme, dont un entrain un peu fou et juvénile faisait tout le charme, est maintenant un vieillard. Son bon naturel perce ; il pleure en parlant de nous, de moi surtout et, dans ses rabâchages c'est notre fortune, mes succès futurs, le moyen de me faire ma part, et mon éloge qui reviennent sans cesse. Cela me navre. Il croit que je vais publier dans six semaines, et dix-huit volumes d'un seul coup ! etc.

Nous n'avons pas de chance ma mère et moi. La tête finit par tourner aux gens qui nous entourent. En voilà deux (Hamard et lui) qui en pètent néanmoins, que ce soit cela ou autre chose ; sans compter Du Camp, qui n'est pas revenu de son voyage avec moi très sain non plus. Qu'ai-je donc  Je sens bien en moi de grands tourbillons, mais je les comprime. Transpire-t-il quelque chose de tout ce qu'on ne dit pas ? Suis-je un peu fou moi-même ? Je le crois. Les affections nerveuses d'ailleurs sont contagieuses et il m'a peut-être fallu une constitution d'âme robuste, pour résister à la charge que mes nerfs battaient sur la peau d'âne de mon entendement.

Pour moi, j'ai un exutoire (comme on dit en médecine). Le papier est là, et je me soulage. Mais l'humidité de mes humeurs peut filtrer au dehors et, à la longue, faire mal. Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans.

Pourquoi un phrénologue m'a-t-il dit que j'étais fait pour être un dompteur de bêtes féroces ? et un autre, que je devais magnétiser ? Pourquoi tous les fous et tous les crétins me suivent-ils sur les talons, comme des chiens (expérience que j'ai renouvelée plusieurs fois), etc... "Il ne vous arrivera rien de fâcheux", me dit Monsieur Jorche (drogman du consulat) à la première visite que je lui fis en arrivant à Alexandrie. – Pourquoi ? – Parce que vous avez l'oeil oriental. – Comment ? – Oui, le regard drôle, ils aiment ces figures-là".

Adieu, toi qui as le goût des fous, des crétins, des bêtes féroces et des Arabes, et qui m'aimes. Ce mot d'Arabes me fait penser au Trésor des Houris.

Je t'embrasse. Allons, ranime-toi. Tu m'as l'air bien sombre depuis quelque temps. établis carrément le plan de ton drame et envoie-le-moi. Mille baisers encore.

Edma, dimanche dernier, n'avait pas encore répondu à la lettre des tables tournantes dont tu as lu la copie. T'aperçois-tu qu'il y a un vent de folie générale ? L'idée du Philosophe à Charenton m'a bien fait rire.

Quelle jolie fin à l'éclectisme !

À VICTOR HUGO. §

Croisset, 2 juin 1853.

Je crois, Monsieur, devoir vous avertir de ceci :

Votre envoi, à la date du 27 avril, m'est arrivé fort endommagé ; l'enveloppe avait été déchirée en plusieurs places, et quelques mots de votre écriture se trouvaient à découvert. La seconde enveloppe (à l'adresse de Mme C) avait été arrachée sur les bords, et l'on pouvait apercevoir de son contenu, à savoir deux autres lettres et une feuille d'impression.

Est-ce la douane qui a ouvert le paquet pour y surprendre quelque dentelle ? Mais cette hypothèse me paraissant un peu niaise, il faut donc reporter l'indiscrétion sur le compte des sauveurs de la société. Or, si vous avez, Monsieur, quelque chose d'important à me transmettre, le moyen suivant serait, je crois, le plus sûr : je connais à Londres une famille de bons marchands, auxquels vous pourriez, de Jersey même, adresser vos lettres. Ils décachetteraient cette première enveloppe (à leur nom), puis couvriraient la seconde (au mien) d'une autre qui porterait ainsi leur écriture anglaise et le timbre de Londres. Les envois de Mme C suivraient par mon intermédiaire le même chemin.

Le second paquet, du mois de mai (voie du Havre), m'est arrivé intact.

Cependant vous me permettez, Monsieur, de vous remercier pour tous vos remerciements et de n'en accepter aucun. L'homme qui, dans ma vie restreinte, a tenu la plus large place, et la meilleure, peut bien attendre de moi quelque service, puisque vous appelez cela des services !

La pudeur que l'on a à exposer soi-même toute passion vraie m'empêche, malgré l'exil, de vous dire ce qui m'attache à vous. C'est la reconnaissance de tout l'enthousiasme que vous m'avez causé. Mais je ne veux pas m'empêtrer dans des phrases qui en préciseraient mal l'étendue.

Personnellement, déjà, je vous ai vu ; nous nous sommes rencontrés quelquefois, vous m'ignorant, et moi vous considérant. C'était dans l'hiver de 1844, chez ce pauvre Pradier, de si gracieuse mémoire ! On était là cinq ou six, on buvait du thé, et l'on jouait au jeu de l'oie ; je me rappelle même votre grosse bague d'or, sur laquelle est gravé un lion rampant, et qui servait d'enjeu.

Vous avez depuis compromis d'autres enjeux, en des facéties plus terribles. Mais la patte du lion y était toujours. Il en porte au front la cicatrice, et les siècles le reconnaîtront à cette marque rouge, quand il défilera dans l'histoire.

Pour vous, du reste, qui sait ? Les faiseurs d'esthétique, dans l'avenir, remercieront peut-être la Providence de cette monstruosité, de cette consécration. Car ce qui complète la Vertu, n'est-ce pas le martyre ? Ce qui grandit encore la grandeur, n'est-ce pas l'outrage ? Et il ne vous aura rien manqué, ni du dedans, ni du dehors.

Recevez donc, Monsieur, avec l'hommage de toute mon admiration pour votre génie, l'assurance de tout mon dévouement pour votre personne.

Gust FLAUBERT.

(Mme Farmer, Upper Holloway Manor road, n 5. LONDON.)

À LOUISE COLET. §

2 juin 1853. Jeudi soir, minuit.

Mille pardons, bonne Muse, j'ai oublié hier de te parler et de te remercier de ta pièce sur Vetheuil.

Quand je prends le papier avec toi, le premier mot entraîne l'autre et j'oublie souvent le plus important de ce que je voulais te dire.

Merci donc du cadeau ; il m'a fait bien plaisir. Je ne l'ai pas montré à Bouilhet dimanche. J'ai égoïstement gardé tout pour moi, et puis tu m'y dis de ces choses dont ma pudeur a à rougir.

Ce milieu, il faudra le changer pour rendre la pièce présentable aux autres. Les vers, du reste, y sont moins bons. Mais il faudrait bien peu de chose pour rendre le début superbe. J'aime beaucoup ces vers-là :

Les peupliers dans l'air, etc.
Une senteur d'encens tombait du mur glacé !

Fais-moi donc une pièce toute en vers de cette force-là !!! et tu pourras aller avec n'importe qui . Quelle drôle d'organisation tu as ! Tu parles "de force de la nature", mais ta force intellectuelle, à toi, opère par les mêmes procédés, et tu produis des navets et des oranges avec la même naïveté.

Quand tu voudras, lorsque nous nous reverrons, nous examinerons cette pièce, qui est d'un sentiment large et qu'on peut rendre belle.

Pour ton forçat, puisque tu n'y peux rien, il n'y a rien à répondre.

Quant au sieur Pascal Augé, auteur du type du jour, il m'a l'air bon. Je peux, ces vacances, si je vais à Trouville, prendre des informations sur lui, si ça t'amuse et si j'y pense.

La semaine a été mauvaise ; je suis d'un sombre funèbre, harassé, ennuyé. Ces corrections, que j'ai enfin faites, mais mal faites, m'embêtent. Il n'y a rien de pis pour moi que de corriger. J'écris si lentement que tout se tient et, quand je dérange un mot, il faut quelquefois détraquer plusieurs pages. Les répétitions sont un cauchemar et puis tout ce qui me reste encore à faire m'épouvante, quand je songe que j'en ai encore pour des mois ! Comme c'est long, c'est long ! Pour en être arrivé au point où je croyais être lors de notre dernière entrevue, il me faut encore un bon mois. Juge du reste !

Bouilhet va bien, lui. Ses Fossiles seront une grande chose. Il est en progrès évident. Jamais il n'a été si crâne de forme, ni si élevé d'idées. Mais moi je ne suis pas brillant. Ce sujet bourgeois m'abrutit. Je me sens de mon Homais. Ce sera un joli tour de force, je le sais, mais j'ai peur quelquefois de m'y casser les reins, ou, du moins, il me semble qu'ils faiblissent.

Ah ! quand donc pourrai-je écrire en toute liberté un sujet Pohétique ? Car le style à moi, qui m'est naturel, c'est le style dithyrambique et enflé.

Je suis un des gueulards au désert de la vie. Adieu, ma poète chérie. Mille bons baisers et courage.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de lundi, minuit et demi.

(6-7 juin 1853).

Je porterai moi-même, demain matin, cette lettre à la poste. Il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, celui de Madame Pouchet, la femme d'un médecin, morte avant-hier dans la rue, où elle est tombée de cheval, près de son mari, frappée d'apoplexie. Quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autrui, je le suis à celui-là. Ce Pouchet est un brave garçon, qui ne fait aucune clientèle et s'occupe exclusivement de zoologie où il est très savant. Sa femme, Anglaise fort jolie et d'excellentes façons, l'aidait beaucoup dans ses travaux. Elle dessinait pour lui, corrigeait ses épreuves, etc. Ils avaient fait des voyages ensemble, c'était un compagnon. Le pauvre homme est complètement sourd et peu gai naturellement. Il aimait beaucoup cette femme. L'abandon qu'il va avoir, comme le déchirement qu'il a eu, sera atroce. Bouilhet, qui demeure en face d'eux, a vu son cadavre ramené en fiacre et le fils qui descendait la mère,  un mouchoir sur la figure. Au même moment où elle entrait ainsi chez elle, les pieds devant, un commissionnaire apportait une botte de fleurs qu'elle avait commandée le matin. ô Shakespeare !

Il y a de l'égoïsme dans le fond de toutes nos commisérations et ce que je sens pour ce pauvre mari, brave homme du reste, et qui portait à mon père une vraie vénération de discipline sic , vient d'un retour que je fais sur moi. Je pense à ce que j'éprouverais si tu mourais, pauvre Muse, si je ne t'avais plus. Non, nous ne sommes pas bons ; mais cette faculté de s'assimiler à toutes les misères et de se supposer les ayant est peut-être la vraie charité humaine. Se faire ainsi le centre de l'humanité, tâcher enfin d'être son coeur général où toutes les veines éparses se réunissent, ... ce serait à la fois l'effort du plus grand homme et du meilleur homme ? Je n'en sais rien. Comme il faut du reste profiter de tout , je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour ma Bovary . Cette exploitation à laquelle je vais me livrer, et qui semblerait odieuse si on en faisait la confidence, qu'a-t-elle donc de mauvais ? J'espère faire couler des larmes aux autres avec ces larmes d'un seul, passer ensuite à la chimie du style. Mais les miennes seront d'un ordre de sentiment supérieur. Aucun intérêt ne les provoquera et il faut que mon bonhomme (c'est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là, du reste, ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai de la méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au vif en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragments de style cachetés à triple cachet et qui contiennent de si atroces procès-verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qui est fort sot du reste, car je les sais par coeur.

Mais parlons de nous. Donc encore un échec, pauvre amie ! Cela m'a assez vexé, mais moins que pour l’Acropole , je l'avoue, car j'avais moins d'espoir. La première lecture n'est pas si loin qu'ils ne s'en soient rappelés et, ayant refusé une première fois, ils se devaient (toujours en vertu du respect qu'on se doit à soi-même) de refuser une seconde fois. Patience, tu auras ton jour et, après ton drame, tu feras ce que tu voudras. Mais, encore une fois, fais ton drame jouable , et tu sais ce que j'entends par là. J'aurais bien voulu être à Paris, le soir de cet insuccès, pour t'embrasser tendrement et prendre dans mes mains ta belle et bonne tête dont je sais apprécier, moi, les lignes et les casiers.

Non ! ce qui m'embête le plus profondément, ce n'est pas de ne pas être applaudi, ni compris, mais de voir les imbéciles applaudis, exaltés. Il y a dans le numéro d'hier de l’Athenaeum , une pièce de vers de Dufaï à la louange de Jasmin et de Monsieur et Madame Ancelot ! Quels vers ! Ils rappellent tout à fait les vers-charge de Molière. Ce bon Dufaï ! qui fait des épîtres en l'honneur de Jasmin et faisait des satires contre Hugo ! à propos d'Hugo, la Revue de Paris se signale. L'article de Pichat sur lui est de fond honnête, quoiqu'il y eût mieux à dire ; mais enfin l'intention est bonne. Cet article est probablement pour racheter ceux de Castille (dans le prochain numéro le Philosophe y passera). Ces gaillards-là nagent en eau trouble. Pourquoi est-ce que je crois que dans cet article sur le Philosophe il y aura des petites allusions offensives à ton endroit ? ça m'étonnerait que ça n'y fût pas et, au fond, si ça ne va pas trop loin, j'en serai presque content. Ce sera ça de plus ! et un élargissement au fossé qui n'est pas prêt de se reboucher du reste. Je suis long à prendre des déterminations, à quitter des habitudes. Mais quand les pierres, à la fin, me tombent du coeur, elles restent pour toujours à mes pieds et aucune force humaine ensuite, aucun levier n'en peut plus remuer les ruines. Je suis comme le temple de Salomon, on ne peut plus me rebâtir.

Bouilhet avait recommandé à Du Camp la Paysanne et Delisle dans la même lettre, l'un et l'autre ensemble, "pour n'avoir pas l'air", comme on dit.

Vois-tu, si c'est moi qui suis chargé prochainement de transmettre à Pichat les remerciements du grand homme, ce sera étrange. Une chose m'a ennuyé, c'est que cet article lui dit (et plus longuement) ce que je lui dis moi-même. Voilà ce que c'est d'écrire n'importe quoi, quand on n'a pas les coudées franches . On est également faibles.

La politique a retenu Pichat, comme moi la peur d'être grossier ou adulateur. Quelles bien meilleures choses j'eusse dites dans un livre !

Tu me parles de lire je ne sais quel numéro de la Revue des Deux Mondes . "Je n'ai pas le temps de me tenir au courant" (phrase de mon brave professeur d'histoire Chéruel). Deux heures aux langues, huit au style, et le soir, dans mon lit, une heure encore à lire un classique quelconque. Je trouve que c'est raisonnable. Ah ! que je voudrais avoir le temps de lire ! Que je voudrais faire un peu d'histoire, que je dévore si bien, et un peu de philosophie, qui m'amuse tant ! Mais la lecture est un gouffre ; on n'en sort pas. Je deviens ignorant comme un pot. Qu'importe ! Il faut racler la guitare et c'est dur, c'est long.

C'est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l'habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s'infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. Ce qui a amené Bouilhet à son vers de Melaenis , c'est le latin, sois-en sûre. Personne n'est original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres. Il n'y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu'on a, parce qu'on ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements m'allaient mieux. Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré. Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts. Je n'ai pardieu pas peur que tu fasses des fables.

Oh ! comme il me tarde que nous ayons ensemble de bons loisirs ! Quelles lectures nous ferons ! Quelles bosses d'Art ? Ne me dis plus que je mets à notre séparation un entêtement sauvage, un parti pris acharné. Crois-tu que je m'amuserais à nous faire souffrir, si je n'en sentais pas le besoin, la nécessité ? Il faut que mon livre se fasse, et bien, ou que j'en crève. Après, je prendrai un genre de vie autre. Mais ce n'est pas au milieu d'une oeuvre si longue qu'on peut se déranger. Je n'écrirai jamais bien à Paris, je le sais. Mais j'y peux préparer mon travail, et c'est ce que je ferai les mois d'hiver que j'y passerai. Il me faut, pour écrire, l’impossibilité (même quand je le voudrais) d'être dérangé.

Cet Énault qui va en Orient ! C'est à dégoûter de l'Orient. Quand je pense qu'un pareil monsieur va pisser sur le sable du désert ! Et à coup sûr (lui aussi) publier un voyage d'Orient ! Eh bien, moi aussi, j'en ferai, de l'Orient (dans dix-huit mois), mais sans turban, pipes ni odalisques, de l'Orient antique. Et il faudra que celui de tous ces barbouilleurs-là soit comme une gravure à côté d'une peinture. Voilà en effet le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J'ai peur seulement qu'une fois dans les notes je ne m'arrête plus et que la chose ne s'enfle. J'en aurais encore pour des années ! Eh bien, après, qu'est-ce que ça fait, si ça m'amuse et que ce soit bon plus tard ? Au fond, c'est fort bête de publier.

Bouilhet m'a apporté hier le volume de La Caussade. C'est une canaille (d'après sa préface), et je plains Leconte, – car je ne veux pas l'appeler Delisle, ce brave garçon-là ! – Une réflexion esthétique m'est surgie de ce volume : combien peu l'élément extérieur sert ! Ces vers-là ont été faits sous l'équateur et l'on n'y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d'écosse. C'est en Hollande seulement et à Venise, patrie des brumes, qu'il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l'âme se replie.

Voilà ce qui fait de l'observation artistique une chose bien différente de l'observation scientifique : elle doit surtout être instinctive et procéder par l'imagination, d'abord. Vous concevez un sujet, une couleur, et vous l'affermissez ensuite par des secours étrangers. Le subjectif débute. Mais ce La Caussade est bête comme tout ; et ce qui n'est pas peu dire, car tout est bien bête.

La pièce de Leconte à Mme C est la redite, et moins bonne, de Dies irae . Ce que j'en aime, c'est le commencement et la fin. Le milieu est noyé. Ses plans généralement sont trop ensellés , comme on dirait en termes de maquignons ; l'échine de l'idée fléchit au milieu, ce qui fait que la tête porte au vent. Il donne aussi, je trouve, un peu trop dans l’idée forte , dans la grande pensée. Pour un homme qui aime les Grecs, je le trouve peu humain, au sens psychologique. Voilà pour le moral. Quant au plastique, pas assez de relief. Mais en somme je l'aime beaucoup ; ça m'a l'air d'une haute nature. Je ne pense pas du reste que nous (nous) liions beaucoup ensemble, j'entends Bouilhet et moi. Il nous trouvera trop canailles , c'est-à-dire pas assez en quête de l’idée , et nous lâchera là, comme mon jeune Crépet qui n'est pas revenu nous voir. Je l'avais du reste reçu franchement, d'une façon déboutonnée et entière, afin de ne pas le tromper.

Il y a une chose que j'aime beaucoup en M. Leconte, c'est son indifférence du succès. Cela est fort et prouve en sa faveur plus que bien des triomphes. Comme Mme Didier est médiocre ! Quel gâteau de Savoie que son style ! C'est lourd et prétentieux tout ensemble. Quelle petite cuisine ! Bonne histoire que celle des Anglaises avec Lamartine ! "Encore une illusion !", comme dirait iceluy barde.

Je viens de relire Grandeur et Décadence des Romains , de Montesquieu. Joli langage ! joli langage. Il y a par-ci par-là des phrases qui sont tendues comme des biceps d'athlète, et quelle profondeur de critique ! Mais je répète encore une fois que jusqu'à nous, jusqu'aux très modernes, on n'avait pas l'idée de l'harmonie soutenue du style. Les qui , les que enchevêtrés les uns dans les autres reviennent incessamment dans ces grands écrivains-là. Ils ne faisaient nulle attention aux assonances, leur style très souvent manque de mouvement, et ceux qui ont du mouvement (comme Voltaire) sont secs comme du bois. Voilà mon opinion. Plus je vais, moins je trouve les autres, et moi aussi, bons.

Adieu, il est deux heures passées ; il faut que je me lève à sept. Mille tendres baisers partout.

À Toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (11-12 juin 1853).

Qu'arrive-t-il donc, bonne Muse ? Pas une seule lettre de toi, cette semaine ! Se sont-elles égarées ? Es-tu malade ? Je ne sais que penser. Ces douleurs au coeur, dont tu te plains de temps à autre, m'inquiètent. J'ai reçu ce matin un volume de la Revue Britannique et un numéro de journal, des affiches de Londres, avec l'adresse mise par toi. Je m'attendais à une lettre ; rien. Je serai bien dupe demain si la journée se passe ainsi, et il me tarde que la nuit soit passée et d'être à dix heures.

Nous avons jeudi dit adieu au père Parain. Son gendre est venu le chercher. Le jour du départ, il était plus mal que les autres et tout à fait perdu. La nuit, il s'était relevé à deux heures, avait ouvert les portes, s'était promené sur le quai, etc. Pauvre bonhomme ! c'est peut-être la dernière fois que je l'ai vu. Il m'aimait d'une façon canine et exclusive. Si j'ai jamais quelque succès, je le regretterai bien. Un article de journal l'aurait suffoqué et les applaudissements même d'un salon fait crever de joie.

La semaine a été assez funèbre : ce départ, l'enterrement de Mme Pouchet, et pas de lettre de toi. Malgré cela j'ai travaillé passablement. Je viens de sortir d'une comparaison soutenue qui a d'étendue près de deux pages. C'est un morceau, comme on dit, ou du moins je le crois. Mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre, et me faudra-t-il plus tard le retrancher. Mais, physiquement parlant, pour ma santé, j'avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases poétiques. L'envie d'une forte nourriture se faisait sentir, après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françoises dont je ne fais pas, quant à moi, un très grand cas, qui me sont fort difficiles à écrire, et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison, du reste, est une ficelle, elle me sert de transition et par là rentre donc dans le plan.

J'ai reçu hier une lettre de Paris. Elle m'est adressée par un médecin français qui m'a reçu dans la haute Égypte, à Siout. Il vient à Paris passer sa thèse et me demande d'un ton très cérémonieux ma protection, c'est-à-dire des recommandations. Je crois que ce brave homme, qui nous a traités là-bas cordialement, a eu le nez cassé chez Maxime. Il se plaint à moi de n'avoir pas trouvé son adresse et m'écrit la bonne adresse. Voilà bien là le gentleman ! Force protestations, et à l'heure du service, serviteur. Je me rappellerai toujours qu'il avait promis de but en blanc à Joseph de lui acheter un fonds de gargote en Toscane.

Ces deux articles que tu m'envoies sont le commencement. Fais ton drame, n'aie pas peur, courage, tu verras.

Quant à moi il n'y a qu'une seule chose qui m'effraye, c'est ma lenteur. Je crèverai que je n'aurai pas balbutié la moitié de ma pensée.

Adieu, je t'embrasse, écris-moi donc, tout à toi, encore mille tendresses.

À LOUISE COLET. §

12 juin 1853, dimanche soir, 1 heure.

Deux mots seulement, quoiqu'il soit bien tard et que je sois bien fatigué. Je t'écrirai demain ou après-demain soir. J'ai dévoré ton énorme paquet de ce matin et, si je t'eusse eue là, je t'eusse aussi, toi-même, dévorée de caresses. Qui m'expliquera pourquoi cette lettre m'a causé au coeur une sorte de priapisme sentimental ?

L'exhibition de la plus luxueuse nudité ne procure pas à la chair plus d'attirement que le récit de tout cela n'en a fait à ma pensée.

J'ai senti ce matin que je t'aimais plus pour toutes ces misères. Quel dommage que je n'aie pas été à Paris ! Je te l'aurais mené ton monsieur Lacroix. Il faut que Delisle le bâtonne, et rien de plus. Toutes ces punaises-là doivent être écrasées du pied et non de la main. J'espère bien, à quelque jour, me donner ce plaisir, quand je les rencontrerai sur mon chemin.

Bouilhet a été presque malade, cet après-midi, de la tristesse, du découragement, du dégoût que ce récit lui a causé.

Comme Ferrat y est beau ! et le Capitaine toujours gentilhomme ! Mais vous êtes en bon chemin ; il faut avoir une rétractation franche, complète, explicite.

Par une singulière coïncidence, Bouilhet, cette semaine, a sous sa porte, à l'entrée de sa rue, foutu ce qui s'appelle une pile à un porteur d'eau. Tout le quartier était en rumeur.

P-S. – Le porteur d'eau avait même ses crochets.

Adieu, bonne chère Muse, tâche de te raffermir, imite ce bon Delisle qui m'a l'air d'un stoïque. Ce garçon-là me va tout à fait par ce que je sais de son caractère, de sa conduite, de ses intentions, de ses aspirations et de ses oeuvres.

Encore mille baisers. À toi, tout.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de mardi, 1 heure (14-15 juin 1853).

Me sentant ce matin en grande humeur de style, j'ai, après ma leçon de géographie à ma nièce, empoigné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon après-midi, que je viens de récrire ce soir. Le mouvement en est furieux et plein. J'y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu'il faudra ôter. À l'heure qu'il est, j'en vois peu. Quel miracle ce serait pour moi d'écrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine ! Lors du Saint Antoine , c'est pourtant comme cela que j'allais ; mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais et plus coulant. N'importe, je crois que cette semaine m'avancera et que, dans quinze jours à peu près, je pourrai lire à Bouilhet tout ce commencement (cent vingt pages). S'il marche bien, ce sera un grand encouragement et j'aurai passé sinon le plus difficile, du moins le plus ennuyeux. Mais que de retards ! Je n'en suis pas encore au point où je croyais être pour notre dernière entrevue à Mantes.

Quels sots et violents tracas tu as eus cette semaine passée, pauvre chère amie ! Sur de pareilles merdes qui nous viennent se déposer à nos pieds, le mieux qu'il y a à faire, c'est de passer de suite l'éponge et de n'y plus songer. Mais si tu tiens le moins du monde à ce que le sieur Lacroix ou le grand Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la figure ou autre part, tu n'as qu'à me le dire. C'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à mon prochain voyage à Paris, par manière de passe-temps, entre deux courses. Mais ne pouvais-tu, du premier mot, mettre ce Lacroix à la porte ? à quoi bon discuter, répliquer, se passionner ? Tout cela est bien facile à dire de sang-froid, n'est-ce pas ? C'est que c'est toujours ce maudit élément passionnel qui nous cause tous nos ennuis. Quel grand mot que celui de La Rochefoucauld : "L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien". Oui, il faut se brider le coeur, le tenir en laisse comme un bouledogue enragé et ensuite le lâcher tout d'un bond dans le style, au moment opportun. Cours, mon vieux, cours, aboie fort et prends au ventre. Ce que ces drôles-là ont de supérieur sur nous, c'est la patience. Ainsi dans cette histoire, Lacroix, par sa ténacité de couardise, va lasser Delisle. Celui-ci finira par s'embêter de tout cela et quittera la partie, et "le Jeune irrité" (tout Sainte-Beuve est dans ce mot) n'aura eu en définitive ni épée dans la bedaine, ni coup de pied au cul, et il recommencera en sourdine ses machinations, comme dirait Homais.

Tu t'étonnes d'être en butte à tant de calomnies, d'attaques, d'indifférence, de mauvais vouloir. Plus tu feras bien, plus tu en auras. C'est là la récompense du bon et du beau. On peut calculer la valeur d'un homme d'après le nombre de ses ennemis et l'importance d'une oeuvre au mal qu'on en dit. Les critiques sont comme les puces, qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent les dentelles. Ce blâme envoyé par Sainte-Beuve à la Paysanne me confirmerait plus dans l'excellence de la Paysanne que les éloges du grand Hugo. On donne des éloges à tout le monde, mais le blâme, non. Qu'est-ce qui a jamais fait la parodie du médiocre ?

À propos de Hugo, je ne crois pas qu'il soit temps de lui écrire. Tu as mis à lui répondre un mois. Notre paquet est parti il n'y a pas quinze jours. Il faut au moins encore attendre autant. Pourvu qu'on ne l'ait pas saisi ! Toutes les précautions ont été prises pourtant. Ma mère a écrit l'adresse elle-même.

Qu'est-ce que veut donc dire cette phrase dans ta lettre de ce matin, en parlant de Delisle : "Je crois que je m'étais trompée sur mon impression d'hier" ? Les mots des bourgeois de Chartres à Préault sont bons. T'ai-je dit celui d'un curé de Trouville, auprès de qui je dînais un jour ? Comme je refusais du champagne (j'avais déjà bu et mangé à tomber sous la table, mais mon curé entonnait toujours), alors il se tourna vers moi et, avec un oeil ! quel oeil ! un oeil où il y avait de l'envie, de l'admiration et du dédain tout ensemble, il me dit en levant les épaules : "Allons donc ! vous autres jeunes gens de Paris qui, dans vos soupers fins, sablez le champagne, quand vous venez ensuite en province, vous faites les petites bouches". Et comme il y avait de sous-entendus, entre le mot "soupers fins" et celui de "sablez" , ceux-ci :"avec des actrices" ! Quels horizons ! Et dire que je l'excitais, ce brave homme. Et, à ce propos, je vais me permettre une petite citation :

"Allons donc ! fit le pharmacien en levant les épaules, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.

– Moi, je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.

– Ni moi non plus, répliqua vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec des actrices ! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions quelquefois de faire de très beaux mariages.»

En deux pages j'ai réuni, je crois, toutes les bêtises que l'on dit en province sur Paris, la vie d'étudiant, les actrices, les filous qui vous abordent dans les jardins publics, et la cuisine de restaurant "toujours plus malsaine que la cuisine bourgeoise".

Cette raideur dont m'accuse Préault m'étonne. Il paraît du reste que, quand j'ai un habit noir, je ne suis plus le même. Il est certain que je porte alors un déguisement. La physionomie et les manières doivent s'en ressentir. L'extérieur fait tant sur l'intérieur ! C'est le casque qui moule la tête ; tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l'alignement. Bouilhet prétend que j'ai, dans le monde, l'air d'un officier habillé en bourgeois. Foutu air ! Est-ce pour cela que l'illustre Turgan m'avait surnommé "le major" ? Il soutenait aussi que j'avais l'air militaire. On ne peut pas me faire de compliment qui me soit moins agréable. Si Préault me connaissait, probablement au contraire qu'il me trouverait trop débraillé, comme ce bon Capitaine. Mais que Ferrat a dû être beau, avec sa "bonne furie méridionale" ! Je le vois de là gasconnant ; c'est énorme ! Tu parles de grotesque ; j'en ai été accablé à l'enterrement de Mme Pouchet. Décidément le bon Dieu est romantique ; il mêle continuellement les deux genres. Pendant que je regardais ce pauvre Pouchet qui se tordait debout comme un roseau au vent, sais-tu ce que j'avais à côté de moi ? Un monsieur qui m'interrogeait sur mon voyage : "y a-t-il des musées en Égypte ? Quel est l'état des bibliothèques publiques ?" (textuel). Et comme je démolissais ses illusions , il était désolé. "Est-il possible ! Quel malheureux pays ! Comment la civilisation !» etc... L'enterrement étant protestant, le prêtre a parlé en français sur le bord du trou. Mon monsieur aimait mieux ça... "Et puis, le catholicisme est dénué de ces fleurs de rhétorique". Ô humains, ô mortels ! Et dire qu'on est toujours dupe, qu'on a beau se croire inventif, que la réalité vous écrase toujours. J'allais à cette cérémonie avec l'intention de m'y guinder l'esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers, et ce sont des blocs qui me sont tombés sur la tête ! Le grotesque m'assourdissait les oreilles et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux. D'où je tire (ou retire plutôt) cette convulsion : Il ne faut jamais craindre d'être exagéré. Tous les très grands l'ont été, Michel-Ange, Rabelais, Shakespeare, Molière. Il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac) ; on n'apporte pas une seringue ; non, on emplit le théâtre de seringues et d'apothicaires. Cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même. Si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille. Et qu'est-ce donc que l'idéal, si ce n'est ce grossissement-là ?

Adieu, mille bons baisers, travaille bien ; vois seulement les amis, monte dans la tour d'ivoire et advienne que pourra.

Encore un baiser. À toi.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Lundi, minuit (20 juin 1853).

Tu as donc encore eu des ennuis cette semaine, pauvre chère Muse, encore ! "Encore le Crocodile". Mais laisserons-nous donc toujours notre manteau se déchirer par les rats ! Les punaises s'insinuent à la longue dans les joints du coeur. Prends garde, il en retient le goût et les petites misères rapetissent. Laisse là les Enault et autres ! Qu'est-ce que ça te fait son salut, après tout ? Fouts-moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se présentent, très bien ! Mais ils ne méritent de toi pas même un battement de coeur de colère, car pas un seul brin de leur barbe ne vaut un seul de tes cheveux, sois-en sûre, et les contractions de leur vengeance, faisant saillie en petits articles, en petites calomnies, etc., n'auront jamais la consistance et la persistance de ta musculature poétique. La tour d'ivoire, la tour d'ivoire ! et le nez vers les étoiles ! Cela m'est bien facile à dire, n'est-ce pas ? Aussi, dans toutes ces questions-là, j'ose à peine parler. On peut me répondre : Ah ! vous, vous avez vos petits revenus, mon gros bonhomme, et n'avez besoin de personne. Je le sais, et j'admire ceux qui valent autant que moi et mieux que moi, et qui souffrent et sur qui on piétine. Il y a des jours où l'idée de tout ce mal qui s'attaque aux bons m'exaspère. La haine que je vois partout, portée à la poésie, à l'Art pur, cette négation complexe du Vrai me donne des envies de suicide. On voudrait crever, puisqu'on ne peut faire crever les autres, et tout suicide est peut-être un assassinat rentré. Cette histoire d'Enault, d'Edma et la misère de ce pauvre Leconte (surtout) nous ont beaucoup attristés hier. Pauvre et noble garçon ! Le succès, les compliments, la considération, l'argent, l'amour des femmes et l'admiration des hommes, tout ce que l'on souhaite enfin est, à des degrés différents, pour les médiocres (depuis Scribe jusqu'à Enault). Ce sont les Arsène Houssaye et les Du Camp qui trouvent le moyen de faire parler d'eux. Ce que j'admire, c'est que ceux-là même (Houssaye par exemple) sont, au point de vue de l'amusement, bassement embêtants. Les Symboles et Paradoxes sont aussi fastidieux pour un bourgeois que le serait Saint Antoine . Eh bien n'importe ! Ils ont tant crié, imprimé, réclamé, que le bourgeois les connaît et les achète. Pauvre Leconte ! C'est de toi l'idée qu'il viendrait à Rouen ? Qu'il ne fasse pas cela ! Il n'y resterait pas huit jours. Mieux vaut s'expatrier en Californie. Quand on est à Paris, il faut y rester, je crois, sous peine de n'y jamais revenir. En sortir est s'avouer vaincu.

Je crois que les souffrances de l'artiste moderne sont, à celles de l'artiste des autres temps, ce que l'industrie est à la mécanique manuelle. Elles se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages. Patience, quand le socialisme sera établi, on arrivera en ce genre au sublime. Dans le règne de l'égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de verrues. Qu'est-ce que ça fout à la masse, l'Art, la poésie, le style ? Elle n'a pas besoin de tout ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment , encore. Il y a conjuration permanente contre l'original, voilà ce qu'il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! La même critique est applicable à l'opéra-comique (genre françois) et à la peinture de genre, comme l'entend M. Biard, et aux délicieuses Revues de la Semaine de Môsieur Eugène Guinot. Voilà un gaillard qui a six mille francs d'appointements par an pour parler au bout de la semaine de tout ce qu'on a lu dans le courant de la semaine. De temps en temps, je m'en repasse la fantaisie. Je lui ai découvert ce matin, en parlant de la Suisse, des phrases textuelles, à peu de chose près, de mon monsieur et de ma dame parlant de la Suisse (dans Bovary). ô bêtise humaine, te connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te contemple ! Et note que ces mêmes gens qui disent "poésie des lacs", etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac, si ce n'est leur pot de chambre qu'ils prennent pour un océan. J'ai été assez dérangé ces jours-ci : mardi par la construction d'un mur, sur lequel il a fallu que je donne mon avis ; jeudi par du vin, qu'il a fallu que j'aille acheter ; vendredi par une visite que j'ai reçue et un dîner que j'ai pris, et aujourd'hui enfin par le re-vin qu'il a fallu classer. Bouilhet m'a accompagné jeudi dans ces courses vinicoles. J'ai été splendide et j'avais une bonne balle chez le marchand de vins, dans son comptoir, derrière les grilles, dégustant les crus dans la petite tasse d'argent, roulant mes joues et tournant les yeux. Vendredi j'ai dîné à Rouen chez Baudry avec le père Sénard, son beau-père. C'est ce Baudry qui a traduit un morceau indien dans le dernier numéro de la Revue de Paris . Il m'a dit que tous les articles y étaient payés à raison de 100 francs la feuille. Il y a de plus un prix supérieur pour les grands hommes. On a fait le calcul et donné à Baudry 40 francs. Rougissant de les empocher (ou d'empocher si peu), il a pris un abonnement, voilà. Mais comme Bouilhet est un ami, on ne le paie pas et Melaenis lui a coûté 250 francs. C'est juste, Melaenis est bon. Il faut toujours prendre, dans les choses de ce monde, la vérité et la morale à rebours. Tu verras que Énault et Du Camp vont finir par se lier . J'ai beaucoup ri, dans un temps, de la conjuration d’Holbachique , dont Jean-Jacques se plaint tant dans ses Confessions . Le tort qu'il avait, je crois, c'était de voir là un parti pris. Non, la multitude, ou le monde, n'a jamais de parti pris. ça agit comme un organisme, en vertu de lois naturelles. Et comme Rousseau devait bien heurter tout ce XVIIIe siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières ! Quel ours lâché en plein salon ! Chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble sur la tête, il dérangeait. Or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace. Et je ne compte pas les coups de pied au cul donnés au pauvre ours, ni les chaînes, ni la bastonnade, et les sifflets, et le rire des enfants. "Ô ours, mes frères, j'ai compris votre douleur, etc..." Quel beau mouvement à continuer pendant dix pages !

Je lis maintenant les contes d'enfant de Mme d'Aulnoy, dans une vieille édition dont j'ai colorié les images à l'âge de six ou sept ans. Les dragons sont roses et les arbres bleus ; il y a une image où tout est peint en rouge, même la mer. ça m'amuse beaucoup, ces contes. Tu sais que c'est un de mes vieux rêves que d'écrire un roman de chevalerie. Je crois cela faisable, même après l'Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque. Mais qu'est-ce que je n'ai pas envie d'écrire ? Quelle est la luxure de plume qui ne m'excite ! Adieu, bon courage ; à la fin de juillet je t'irai voir ; encore six semaines ; d'ici là travaille bien, mille bons baisers partout, et surtout à l'âme.

À LOUIS BOUILHET. §

(Croisset, 23 juin 1853.)

MY DEAR,

Je me suis surembêté, ces jours-ci, d'une façon truculente. Il m'était impossible, tout l'après-midi, de secouer une torpeur de mastodonte qui m'accablait.

J'ai fait, ou à peu près, mon trio d'imbéciles... Il m'est impossible de l'écrire court. Il me ronge. N'oublie pas de m'apporter les renseignements suivants :

1° Si c'est... nous en donnerons de ferrugineux ; si au contraire nous avons affaire à... on pourrait en essayer d'oléagineux.

2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar ? Il me faut un bon nom grec, à toute force.

3° Ma phrase de la chasse : car si la chasse, par malheur, eût été vive, il eût à cause de... perdu les deux pieds infailliblement.

Je viens de passer une heure à me chantonner les Fossiles (le Printemps et le Combat) . Tu peux te réjouir en sécurité, c'est bon ! Si tu savais, moi, dans quelles bassesses je suis.

No news from the Muse, comme dirait Don Dick.

J'ai lu avant-hier l’Oiseau bleu . Comme c'est joli ! Quel dommage qu'on ne puisse pas empoigner tout cela ! Ce serait plus amusant à écrire que des discours de pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m'assombrissent. À force de peindre les chemineaux j'en deviens un moi-même.

J'âpre-difficultés de style, mauvais temps. Tout ça, ainsi que ce que nous avons dit l'autre jour, m'embête.

Adieu, cher vieux bon, à dimanche.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de samedi, 1 h (25-26 juin 1853).

Enfin, je viens de finir ma première partie (de la seconde). J'en suis au point que je m'étais fixé pour notre dernière entrevue à Mantes. Tu vois quels retards ! Je passerai la semaine encore à relire tout cela et à le recopier et, de demain en huit, je dégueulerai tout au sieur Bouilhet. Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j'en réponds, car le fonds était bien ténu . Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle . J'ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l'action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N'est-ce pas une grande défectuosité ? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c'est que ce livre est une biographie plutôt qu'une péripétie développée. Le drame y a peu de part et, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s'apercevra-t-on pas de ce manque d'harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement. Et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça. Un coup dure une minute et a été souhaité pendant des mois ! Nos passions sont comme les volcans : elles grondent toujours, mais l'éruption n'est qu'intermittente.

Malheureusement l'esprit françois a une telle rage d'amusement ! il lui faut si bien des choses voyantes ! Il se plaît si peu à ce qui est pour moi la poésie même, à savoir l’exposition , soit qu'on la fasse pittoresquement par le tableau, ou moralement par l'analyse psychologique, qu'il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou que j'aie l'air d'y être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je souffre d'écrire en ce langage et d'y penser ! Au fond, je suis Allemand ! C'est à force d'étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air. Ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effets, tous les calculs du dessous et qui sont de l'Art pourtant, car l'effet du style en dépend, et exclusivement. Et toi, bonne Muse, chère collègue en tout (collègue vient de colligere , lier ensemble), as-tu bien travaillé cette semaine ? Je suis curieux de voir ce second récit. Je n'ai qu'à te faire deux recommandations : 1° observe de suivre les métaphores, et 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand nous voudrons, et mieux que personne. Il faut montrer aux classiques qu'on est plus classique qu'eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs intentions. Je crois la chose faisable, car c'est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d'Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.

Si le livre que j'écris avec tant de mal arrive à bien, j'aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux vérités, qui sont pour moi des axiomes, à savoir : d'abord que la poésie est purement subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu'en conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L'artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas.

Aurai-je une lettre de toi demain à mon réveil ? Ta correspondance n'a pas été nombreuse cette semaine, chère amie ? Mais je suppose que c'est le travail qui t'a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture à l'Odéon ! Je vois de là son facies , comme dirait mon pharmacien, écoutant les pièces qu'on lit.

Mais il faut aussi que d'Arpentigny en soit. Serait-il aimable pour les petites actrices ! Il a deux bonnes choses, ce bon Capitaine, l'énormité de ses cravates blanches et le renflement interne de ses bottes.

Tu me demandes mon impression sur toutes les histoires d'Edma et d'Énault. Que veux-tu que je te dise ? Tout cela me paraît profondément ordinaire et bête. Mais la Société n'est-elle pas l'infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L'humanité pullule ainsi sur le globe, comme une sale poignée de morpions sur une vaste motte. Jolie comparaison. Je la dédie à Messieurs de l'Académie française. À communiquer à Messieurs Guizot, Cousin, Montalembert, Villemain, Sainte-Beuve, etc.

À propos de gens respectés , officiels, comme tu dis, il se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux assises un brave homme accusé d'avoir tué sa femme, de l'avoir ensuite cousue dans un sac et jetée à l'eau. Cette pauvre femme avait plusieurs amants, et l'on a découvert chez elle (c'était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d'un sieur Delaborde-Duthil, chevalier de la Légion d'honneur, légitimiste rallié, membre du conseil général, du conseil de fabrique, du conseil etc., de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint-Vincent de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blagues possibles, haut placé dans la considération de la belle société de l'endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : "Nous sommes heureux de posséder monsieur un tel". Et voilà tout à coup qu'on découvre que ce gaillard entretenait des relations (c'est le mot !) avec une gaillarde de la plus vile espèce, oui, madame ! Ah ! Mon Dieu ! Moi je me gaudys comme un gredin, quand je vois tous ces braves gens-là avoir des renfoncements. Les humiliations que reçoivent ces bons messieurs qui cherchent partout des honneurs (et quels honneurs !) me semblent être le juste châtiment de leur défaut d'orgueil. C'est s'avilir que de vouloir toujours ainsi briller ; c'est s'abaisser que de monter sur des bornes. Rentre dans la crotte, canaille ! Tu seras à ton niveau. Il n'y a pas, dans mon fait, d'envie démocratique. Cependant j'aime tout ce qui n'est pas le commun, et même l'ignoble, quand il est sincère. Mais ce qui ment, ce qui pose, ce qui est à la fois (la) condamnation de la Passion et la grimace de la Vertu me révolte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait, depuis deux ans, de grands progrès. L'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour.

Adieu, chère colombe. Mille bécottements sur la bouche.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mardi, 1 heure de nuit (28-29 juin 1853).

Je suis accablé, la cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier dix heures du soir jusqu'à maintenant, de recopier soixante-dix-sept pages de suite qui n'en font plus que cinquante-trois. C'est abrutissant. J'ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquerait M. Énault, brisé d'avoir eu la tête penchée longtemps. Que de répétitions de mots je viens de surprendre ! Que de tout , de mais , de car , de cependant ! Voilà ce que la prose a de diabolique, c'est qu'elle n'est jamais finie. J'ai pourtant de bonnes pages, et je crois que l'ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour dimanche à lire tout cela à Bouilhet. Ainsi, depuis la fin de février, j'ai écrit cinquante-trois pages ! Quel charmant métier ! Quelle crème fouettée à battre, qui vaut des marbres à rouler !

Je suis bien fatigué. J'ai pourtant bien des choses à te dire. J'ai écrit quatre lignes tout à l'heure à Du Camp : non pour toi, c'eût été une raison qu'il y mît plus de malveillance ; je connais l'homme. Voici pourquoi je lui ai écrit : j'ai reçu aujourd'hui la dernière livraison de ses photographies, dont jamais je ne lui avais parlé ; le billet que je lui envoie est pour le remercier. C'est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi, dans l'article du Philosophe, il y a ton nom accompagné d'injures ou d'allusions, je ferai ce que tu voudras. Mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Je t'engage parfaitement à faire venir ton beau-frère, etc... Mais enfin, ne nous tourmentons pas, puisque la chose n'aura sans doute pas lieu. C'est l'avis de Bouilhet. Mon billet d'aujourd'hui est en prévision de l'hypothèse contraire, afin d'être en de bons termes quand la rupture viendrait et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger ; bonsoir et (à) jamais au revoir. Comprends-tu ?

Quant à l'article Énault, il me semble, bonne Muse, que tu te l'es exagéré. C'est bête et folâtre, voilà tout. Les petites feminotteries comme "femme sensible", "plus jeune", etc., qui t'ont indignée, viennent de la Edma, laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports ; de cela j'en parie ma tête. C'est notre opinion à tous deux, Bouilhet et moi. Cela sue dans ses petits billets mensuels, sans qu'il y ait jamais rien d'articulé. Bouilhet en est profondément dégoûté et se propose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu'il sera à Paris. Et puis, qu'est-ce que ça nous fout, l'opinion du sieur Énault écrite ou dite ? C'est comme le mot de Du Camp à Ferrat. Veux-tu qu'au milieu du tourbillon où il vit, avec l'infatuation de sa personne, la croix d'officier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., il puisse garder assez de netteté pour sentir une chose neuve, originale, nouvelle ? Et il y a d'ailleurs en cela calcul ; peut-être c'est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres, nous n'empêcherons jamais les médiocres d'être médiocres. Je t'assure bien que lorsqu'il m'a dit "que j'avais une maladie de la moelle épinière, un ramollissement du cerveau", cela m'a fait beaucoup rire. Sais-tu ce que j'ai vu aujourd'hui dans ses photographies ? La seule qui ne soit pas publiée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres et au milieu duquel j'étais en costume de Nubien ! C'est une petite malice de sa part. Il voudrait que je n'existasse pas, je lui pèse et toi aussi, tout le monde. L'ouvrage est dédié à Cormenin, avec une dédicace-épigraphe latine ; et le texte a une épigraphe tirée d'Homère : toujours du grec. "Encore le Crocodile !" Ce bon Maxime ne sait pas une déclinaison, n'importe. Il s'est fait traduire de l'allemand l'ouvrage de Lepsius, et il le pille impudemment (dans ce texte que j'ai parcouru) sans le citer une fois. J'ai su cela par FOüard que j'ai rencontré en chemin de fer, tu sais. Je dis il le pille, car il y a toutes sortes d'inscriptions qu'il n'a nullement prises, qui ne sont pas non plus dans les livres dont nous nous sommes servis en voyage, et qu'il rapporte comme ayant été prises par lui. Il en est de même de tout le reste, etc. Quant à la Paysanne , l'éloge que Bouilhet lui en a écrit (en même temps que pour Delisle, lettre qui n'a pas eu de réponse) est la cause, sois sûre, du mot à Ferrat. Au reste, tout cela est bien peu important. Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l'après-midi. Ces histoires démoralisent un peu le sieur Bouilhet, en quoi je le trouve faible, et moi aussi qui en tiens. Mais franchement, ça devient stupide, que de permettre que des gaillards comme ça vous troublent. En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face . Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez : mon cul vous contemple.

Je t'aime tant quand je te vois calme et que je te sais travaillant bien ! Je t'aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante. Et puis, tu m'écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme, ménage-toi, tâche de modérer ta furie méridionale, comme tu dis en parlant de Ferrat.

Les conseils de Delisle relativement à l’Acropole sont bons. 1° Rends à Villemain le manuscrit comme tu l'as envoyé à Jersey (je n'en reçois pas de lettre, cela me semble drôle ; ma mère écrira un de ces jours à Mme Farmer, si je ne reçois rien). Tu peux même faire quelques corrections encore si tu en trouves ; mais moi il me semble que c'est bon, sauf les Barbares que je persiste à trouver la partie la plus faible, et de beaucoup. Puis 2° tâcher de faire paraître dans la Presse . 3° Nous trouverons un plan, sois-en sûre. Bouilhet sera là cet hiver, il t'aidera. Son dernier Fossile , troisième pièce, Le Printemps, est superbe. Il y a, à la fin, une baisade d'oiseaux près de nids gigantesques, qui est gigantesque elle-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre Bouilhet. Sacré nom de Dieu ! il faut se raidir et emmerder l'humanité qui nous emmerde ! Oh ! je me vengerai ! je me vengerai ! Dans quinze ans d'ici, j'entreprendrai un grand roman moderne où j'en passerai en revue ! Je crois que Gil Blas peut être refait. Balzac a été plus loin, mais le défaut de style fera que son oeuvre restera plutôt curieuse que belle, et plutôt forte qu'éclatante. Ce sont de ces projets dont il ne faut pas parler, ceux-là. Tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie : celui-là et le conte oriental.

Vois-tu le voyage qu'Énault publiera à son retour d'Italie ! C'est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là sur quelqu'un chez qui l'on a dîné sans le lui avoir rendu. Quant à l'article, il est tout simplement bête. Celui qu'il avait fait sur Bouilhet n'était pas plus fort. Il souligne sein, guenille ! L'exclamation "huit enfants ! ô poésie !" peint l'école ; probablement qu'il y a un certain nombre d'enfants qui est convenable en littérature ? Non, si l'on s'arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.

Mon père répétait toujours qu'il n'aurait jamais voulu être médecin d'un hôpital de fous, parce que si l'on travaille sérieusement la folie, on finit parfaitement bien par la gagner. Il en est de même de tout cela. À force de nous inquiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même. Mon Dieu, que j'ai mal à la tête ! Il faut que je me couche ! J'ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu.

Le père Parain va toujours de même. Il radote, à ce que nous écrit sa fille. Mais voilà une dizaine de jours que nous n'en avons eu de nouvelles.

Je trouve l'observation de Musset sur Hamlet celle d'un profond bourgeois, et voici en quoi. Il reproche cette inconséquence, Hamlet sceptique, lorsqu'il a vu par ses yeux l'âme de son père. Mais d'abord, ce n'est pas l'âme qu'il a vue. Il a vu un fantôme, une ombre, une chose, une chose matérielle vivante, et qui n'a aucun lien dans les idées populaires et poétiques, reportons-nous à l'époque, avec l'idée abstraite de l'âme. C'est nous, métaphysiciens et modernes, qui parlons ce langage. Et puis Hamlet ne doute pas du tout au sens philosophique ; il rêve . Je crois que cette observation de Musset n'est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son Don Juan . C'est superficiel, selon moi. Un paysan de nos jours peut encore parfaitement voir un fantôme et, revenu au grand jour, le lendemain, réfléchir à froid sur la vie et la mort, mais non sur la chair et l'âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d'école, mais sur des pensers humains. C'est au contraire ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. Mais les gens d'esprit veulent des caractères tout d'une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres). Il n'y a pas au contraire un bout de l'âme humaine qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.

Si je n'étais si las, je t'exprimerais ma pensée plus au long. C'est si facile de bavarder sur le Beau. Mais pour dire en style propre "fermez la porte" ou "il avait envie de dormir", il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.

La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme presque toujours, et comme valeur morale , incontestablement. Elle passe après le bout rimé et l'acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d'invention quelconque.

Allons adieu. Mille bons baisers. À toi, coeur sur coeur, Ton G.

À LOUISE COLET. §

Croisset, samedi minuit (2 juillet 1853).

Enfin ! une lettre du Grand Crocodile ! Mais j'ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : 1° lui, le suprême alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères ; puis la Revue de Paris où il n'y a rien, Dieu merci ; cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan, ma Bovary , et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s'étendre ; passe-moi le calembour.

Je commençais à être inquiet de cet envoi qui n'arrivait pas ; mais je l'ai reçu intact et avec le bon timbre. Y était inclus à mon adresse un billet charmant et point poseur, ce qui m'a étonné, avec son portrait vu de profil. Je crois que le fils a une rage de portraits et que c'est là un moyen de les placer. N'ayant pas de modèles, il fait son père à satiété (comme Edma va être heureuse !). N'importe, c'est bien gracieux pour moi et je le garde précieusement. Comme cela m'aurait rendu fou, jadis ! J'ai lu ta lettre ; je vois qu'il ne rêve qu'à ça . C'est un tort ; il devrait faire autre chose. Il va finir par s'ankyloser dans cette haine ! Les satires personnelles passent, comme les personnes. Pour durer, il faut s'attaquer au durable. Tu feras bien de m'envoyer la réponse de suite. J'ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.

J'ai ouvert ce matin, je l'avoue, la Revue de Paris d'abord et j'ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu'il dit du Philosophe est même modéré en comparaison de la manière dont il a traité les autres. Mais quel imbécile, quel médiocre et envieux coco ! Toujours les faibles préférés aux forts. À propos de Thiers, il lui reprochait d'aimer mieux Danton que Robespierre. À propos de Carrel, il grandit Girardin et reproche au premier d'avoir fait travailler les ouvriers du National à des heures indues. Aujourd'hui, c'est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La philosophie positive , lequel est un ouvrage profondément farce, et qu'il faut même lire pour cela, l'introduction seulement, qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu'un qui voudrait faire des charges au théâtre, dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des californies de rire), pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené. De son analyse de Locke pas un mot, ni de ses travaux sur la philosophie ancienne, rien, etc. Tout est du même tonneau. Un coup de patte en passant à Jouffroy, parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet, lequel l'est mal du gouvernement. C'est charmant, cette série de ricochets ! Et enfin, comme couronnement de l'oeuvre, Proudhon, un très grand écrivain et plus fort que Voltaire ! Oh ! que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde ! Comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aux angles, ce gros mot triste suivi de trois points d'exclamation ! Ce petit bout d'écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m'a charmé. Les mignardises d'Edma et son beau langage ne m'impressionnent pas autant.

L'introduction aux photographies a 25 à 26 pages in-folio, dont il n'y en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de Champollion-Figeac (volume de l’Univers pittoresque) et de Lepsius, mais cité entre guillemets ; réparation. Cela sent un peu trop la commande, le livre bâclé. C'est Gide sans doute qui aura exigé un texte ; il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce malheureux garçon se respecte. En revanche, il craint de se compromettre en entrant dans un café à minuit. Tu sais l'anecdote qui m'est arrivée à ce sujet avec lui et Turgan, autre grand homme. N'importe, je suis content que ton nom et même aucune allusion n'aient paru. Ce dernier numéro est d'un faible complet. Il y a un poème du marquis du Belloy que je n'ai pu achever, et pourtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin autant que moi, et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire, et qu'on n'en est pas crevé, on a la constitution robuste à l'endroit des lectures embêtantes. Il signe marquis , ce monsieur ! Marquis, c'est possible ; mais ce sont des vers de perruquier !

Comme l'article de Pelletan est bête ! J'en ai été (ceci n'est pas une façon de parler) plus indigné que de celui d'Énault. Que nos ennemis disent du mal de nous, c'est leur métier ; mais que les amis en disent du bien sottement, c'est pis. Il avait à faire un article sur un poème et c'est de cela d'abord qu'il s'inquiète le moins. Il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour lui, copie deux passages, bavache un éloge et signe. ô critiques ! éternelle médiocrité qui vit sur le génie pour le dénigrer ou pour l'exploiter ! Race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l'Art ! Si l'Empereur demain supprimait l'imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le cul en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie et de l'abus qu'on en fait. échignez-vous donc à faire un paysage ; mettez "cette hirondelle qui vient battre de son vol le front de Jeanneton mourante, etc." Tout cela, traduit et vanté par un ami, s'appellera "la Parque implacable" ; la Parque pour dire la mort ! Et c'est un gaillard du progrès qui s'exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l'antiquité ! Comme c'est peu senti, cet article ! Pas un mot de l’Art , de la forme en soi, des procédés d'effet. Quelle sacrée canaille ! J'écume ! Tous ces gens forts (voilà encore un mot : homme fort !), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lorsqu'ils se trouvent en face de quelque chose de sain, de robuste, de net, d'humain. Ils battent la campagne et ne trouvent rien à dire. Ah ! ce sont bien là les hommes de la poésie de Lamartine en littérature et du gouvernement provisoire en politique : phraseurs, poseurs, avaleurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la plastique. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des analysateurs. Leur activité cérébrale, sans but ni direction fixe, se porte, avec un égal tempérament, sur l'économie politique, les belles-lettres, l'agriculture, la loi sur les boissons, l'industrie linière, la philosophie, la Chine, l'Algérie, etc., et tout cela au même niveau d'intérêt. "C'est de l'art aussi", disent-ils, et tout est art. Mais à force de voir tant d'art, je demande où sont les Beaux-Arts ? Et voilà les gaillards qui nous jugent ! Ce n'est rien d'être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.

Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t'inquiéter des Énault ni des Pelletan. Si cet article fait du bien à la vente, tant mieux. Mais n'y a-t-il donc pas un coin sur la terre où l'on aime le Vrai pour le Vrai, le Beau pour le Beau, où l'enthousiasme s'accepte sans honte et pour le seul plaisir d'en jouir, comme d'une volupté où l'idée vous convie ?

Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s'y trouvera. C'est matière à Saint-Simonisme. D'abord j'en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux. C'est passer à tes vers une robe de pédagogue. Cela sent l'école, la doctrine, le parti ; et ce qu'il y a précisément de fort dans la Paysanne , c'est que c'est l'histoire du "caporal et de sa payse", rappelle-toi cela. Je ne sais si j'aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus ambitieux selon moi que l'autre), mais c'était le vrai. Tu as condensé et réalisé, sous une forme aristocratique , une histoire commune et dont le fond est à tout le monde. Et c'est là, pour moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands. Les natures médiocres l'évitent ; elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté. Sais-tu que si tes autres contes sont à la hauteur de celui-là, réunis en volume ça fera un bouquin ? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets ! Il me tarde bien de voir ta Servante ! Tu me dis que tu dois aller à la Salpêtrière pour cela. Prends garde que cette visite n'influe trop . Ce n'est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, pour écrire immédiatement après. On se préoccupe trop des détails, de la couleur, et pas assez de son esprit, car la couleur dans la nature a un esprit , une sorte de vapeur subtile qui se dégage d'elle, et c'est cela qui doit animer en dessous le style. Que de fois, préoccupé ainsi de ce que j'avais sous les yeux, ne me suis-je pas dépêché de l'intercaler de suite dans une oeuvre et de m'apercevoir enfin qu'il fallait l'ôter ! La couleur, comme les aliments, doit être digérée et mêlée au sang des pensées.

Demain je lis à Bouilhet 114 p de la Bovary , depuis 139 jusqu'à 151. Voilà ce que j'ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J'ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n'y comprenais plus rien ; à force de s'appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus ; c'est une série de corrections et de recorrections des corrections à n'en plus finir. On en arrive à battre la breloque et c'est là le moment où il est sain de s'arrêter. Toute la semaine a été assez ennuyeuse et, aujourd'hui, j'éprouve un grand soulagement en songeant que voilà quelque chose de fini, ou approchant ; mais j'ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait entre les pierres, et il a fallu retasser les pierres pour que les joints ne parussent pas. La prose doit se tenir droite d'un bout à l'autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j'écrivais comme je sais qu'il faut écrire, que j'écrirais bien ! Il me semble pourtant que dans ces 114 pages il y en a beaucoup de raides et que l'ensemble, quoique non dramatique, a l'allure vive. J'ai aussi rêvassé à la suite. J'ai une baisade qui m'inquiète fort et qu'il ne faudra pas biaiser, quoique je veuille la faire chaste, c'est-à-dire littéraire, sans détails lestes, ni images licencieuses ; il faudra que le luxurieux soit dans l'émotion.

Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d'achever le Troïle et Cresside de Shakespeare, j'ai pris son article dans la Biographie universelle , quoique je susse parfaitement que je n'y trouverais rien de neuf, attente qui n'a pas été trompée. L'article est de Villemain. Il faut lire ça pour s'édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu'il admire Shakespeare ; mais c'est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle et les consacrés . Sais-tu comment il parle de Ronsard ? "La diction grotesque de Ronsard" ; allez donc ! "Ô triste !", comme dit Babinet. "Triste ! excepté la belle poésie". Oui, mais pourquoi ces gaillards-là s'en mêlent-ils ? Que c'est beau, Troïle et Cresside !

Sais-tu que tu m'as écrit jeudi une lettre brûlante et qui m'a porté sur les sens ? ô cher volcan, que je t'aime et comme je pense à toi, va ! Si tu savais combien de fois je te regarde travaillant sur ta petite table, dans ton cabinet, et avec quelle impatience j'aspire à l'époque où nous serons réunis ! à cause de toi, Paris, comme à dix-huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, "je me meuble dans ma tête mon appartement". Je n'y rêve pas, comme lui, une guitare accrochée au mur. Mais à sa manière, et d'une façon plus nette, j'y entrevois une figure souriante qui se penche sur mon épaule. Patience, pauvre chérie ! Ce n'est plus maintenant qu'une question de mois et non d'années. C'est encore un hiver à passer, deux ou trois rendez-vous à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais être seul cette année, quand tu m'auras pris mon pauvre Bouilhet ! Tu peux penser comme j'aurai envie d'aller vous rejoindre !

Je ne t'entretiens jamais des affaires domestiques, mais c'est bien bête en effet. C'est bon du reste sous le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un bois. Nous seuls n'avons pas de légumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens. On vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par le vapeur. Vois-tu la balle du jardinier "faisant son beurre" chez le bourgeois et le bourgeois pas content ? 2° L'institutrice était d'un caractère si rogue, fantasque et brutal, elle malmenait tellement l'enfant qu'on la remercie ; elle s'en va. 3° Nous avons découvert, par hasard, que mon frère, cet hiver, avait donné une soirée à des têtes sans nous en parler, pour ne pas nous inviter (ils viennent ici tous les dimanches). Est-ce bon, ça ? Tu peux juger par là de l'empressement qui nous entoure, ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu braves gens), qui sont la banalité même, ne comprennent guère et n'aiment guère conséquemment les non-ordinaires. N'importe comment, jouis-je de peu de considération dans mon pays et dans ma famille ! ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle. Adieu, mille tendresses et caresses. Baisers partout.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset, 7-8 juillet 1853) Nuit de jeudi, 1 heure.

Hier 6 et aujourd'hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d'Azvédo ! Deux après-midi ! Deux dîners ! Quel crocodile ! ou plutôt quel lézard ! Et ce qu'il y a de bon, c'est que ce cher garçon m'adore. Il m'a embrassé ce soir en partant ! Hier à onze heures il arrive, et je l'ai fait partir à sept heures par le bateau. Ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promenade dans le bois. Il faisait un temps splendide, la vue de la forêt me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé. Mais c'est quand on est en tête à tête et qu'on le regarde ! Aujourd'hui à 4 heures il est revenu avec Bouilhet qu'il ne quitte pas et qui en est malade . Quelle chose étrange ! Car au fond ce pauvre garçon n'est pas sot. Il a même quelquefois de l'esprit, à travers ses grosses blagues, et il possède une qualité fort rare, à savoir l'enthousiasme (qualité qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole, qu'à son esprit en soi-même). Mais il est si commun, si répulsif, nerveusement parlant, que, vous eût-il rendu tous les services du monde, on ne peut l'aimer. En quoi gît donc l'agrément ? Qu'est-ce que c'est que cette buée mauvaise et subtile qui s'exhale d'un individu et fait qu'il vous déplaît, alors même qu'il ne vous déplaît pas ? Quelle est la raison de ça ? Je me creuse à la chercher. Et puis quel costume ! Quels habits ! un noir râpé partout, des souliers-bottes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe ! Oh ! c'est fort, le collier ! Le collier est tout un monde ; rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l'instant même ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! N'avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques ? Comme ça fait aimer la beauté, ces êtres-là ! Ah ! oui, c'est beau une belle figure, une belle étoffe, un beau marbre ; c'est beau l'éclat de l'or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un gros boeuf ruminant dans l'herbe, un oiseau qui vole... Il n'y a que l'homme de laid. Comme tout cela est triste ! ça m'en tourne sur la cervelle. Et dire que, si j'étais aveugle, je l'aimerais peut-être beaucoup ! Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence. C'est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre en garde, et je me tue à chercher en quoi Azvédo pourra me nuire.

À propos de gens désagréables, pourquoi t'acharnes-tu, chère Muse, à me cadotter des billets de Mme Didier ? Je t'assure qu'ils ne me divertissent pas du tout. Je sais tout cela par coeur (quelle médiocre individue !). C'est comme les feuilletons de l'ami Théo ; est-ce plat !

Aujourd'hui il a fait une journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l'atmosphère. Mais l'Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d'aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rasséné sic , calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t'a écrit. Il a dû te dire qu'il était content de ce que je lui avais lu ; et moi aussi, franchement. Comme difficulté vaincue, ça me paraît fort ; mais c'est tout. Le sujet par lui-même (jusqu'à présent du moins) exclut ces grands éclats de style qui me ravissent chez les autres, et auxquels je me crois propre. Le bon de la Bovary , c'est que ça aura été une rude gymnastique. J'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare. Mais je prendrai ma revanche. Que je trouve un sujet dans ma voix , et j'irai loin. Qu'est-ce donc que les contes d'enfant dont tu parles ? Est-ce que tu vas écrire des contes de fées ? Voilà encore une de mes ambitions ! écrire un conte de fées.

Je suis fâché que la Salpêtrière ne soit pas plus raide en couleur. Les philanthropes échignent tout. Quelles canailles ! Les bagnes, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bête maintenant comme un séminaire. La première fois que j'ai vu des fous, c'était ici, à l'hospice général, avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu'à la ceinture et tout échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles. J'avais peut-être à cette époque six à sept ans. Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune ; elles virilisent. Quels étranges souvenirs j'ai en ce genre ! L'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois, avec ma soeur, n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j'ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.

Je n'approuve pas Delisle de n'avoir pas voulu entrer et ne m'en étonne (pas). L'homme qui n'a jamais été au bordel doit avoir peur de l'hôpital. Ce sont poésies de même ordre. L'élément romantique lui manque, à ce bon Delisle. Il doit goûter médiocrement Shakespeare. Il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs. Aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief. Le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration, de l'objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour la bien reproduire. Quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine ? Elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des appétits de cannibale. Il se précipite dessus pour les dévorer, se les assimiler. Avec quelles rêveries je suis resté souvent dans un lit de (...), regardant les éraillures de sa couche !

Comme j'ai bâti des drames féroces à la Morgue, où j'avais la rage d'aller autrefois, etc. ! Je crois du reste qu'à cet endroit j'ai une faculté de perception particulière ; en fait de malsain, je m'y connais. Tu sais quelle influence j'ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j'ai gardé ma puissance.

Ah ! tu ne deviendras pas folle ! Il avait raison ! Tu as la tête d'aplomb, toi, et je crois que lui, ce pauvre garçon, il a plus de dispositions que nous. La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m'en a cuit, par exemple. Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience , même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.

Personne n'a étudié tout cela et les médecins sont des imbéciles d'une espèce, comme les philosophes le sont d'une autre. Les matérialistes et les spiritualistes empêchent également de connaître la matière et l'esprit, parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les uns font de l'homme un ange et les autres un porc. Mais avant d'en arriver à ces sciences-là (qui seront des sciences), avant d'étudier bien l'homme, n'y a-t-il pas à étudier ses produits, à connaître les effets pour remonter à la cause ? Qui est-ce qui a, jusqu'à présent, fait de l'histoire en naturaliste ? a-t-on classé les instincts de l'humanité et vu comment, sous telle latitude, ils se sont développés et doivent se développer ? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour tel besoin de l'esprit, telle forme doit apparaître, et suivi cette forme partout, dans les divers règnes humains ? Qui est-ce qui a généralisé les religions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre aplatie. Qui est-ce qui a prouvé, par exemple, que la religion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout, malgré ses différences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? Si bien qu'un Cuvier de la Pensée n'aurait qu'à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour reconstituer toute une société et que, les lois en étant données, on pourrait prédire à jour fixe, à heure fixe, comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions. Et l'on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans telle architecture. Pourquoi les peuples qui n'ont pas de soleil ont-ils des littératures mal faites ? Pourquoi y a-t-il, et y a-t-il toujours eu, des harems en Orient, etc. ?

On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver. La critique des oeuvres de la Pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, et la critique de l'histoire faite à un point de vue politique, moral, religieux, tandis qu'il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines ; puis l'imagination s'en est mêlée, la phrase, l'amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l'orgueil de vouloir mesurer l'infini et d'en donner une solution. Si les sciences morales avaient, comme les mathématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposition, elles pourraient marcher de l'avant. Mais elles tâtonnent dans les ténèbres, se heurtent à des contingents et veulent les ériger en principes. Ce mot, l'âme, a fait dire presque autant de bêtises qu'il y a d'âmes ! Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu y est à la force comme trois est à quatre ; donc tant que vous en serez là vous n'irez pas là. Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.

Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôt paraître ; il est temps d'aller se coucher. L'institutrice part la semaine prochaine. J'attends un paquet. Si tu veux, nous vous verrons, je pense, de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse ! D'ici là, mille tendres baisers partout. À toi et tout à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mardi, 1 heure (12 juillet 1853).

Toujours sauvage ! toujours féroce ! toujours indomptable et passionnée ! Quelle étrange Muse tu fais, et comme tu es injuste dans tes mouvements ! Je mets cela sur le compte du lyrisme. Mais je t'assure que ça a un côté bien étroit et même heurtant quelquefois, chère bonne Louise. Parce que cet imbécile d'Azvédo m'a embêté deux jours, tu m'envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout. Mais je t'assure que je suis bien innocent de tout cela. Et d'abord je ne l'ai pas du tout invité. C'est lui, de son chef, qui est revenu le second jour. À moins de le prendre par les épaules, il n'était pas possible de le mettre à la porte. Il est revenu avec Bouilhet, et celui-ci n'a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement . Quant à lui, Bouilhet, après ce qu'Azvédo avait fait (ou disait avoir fait) pour la publication de Melaenis , il ne pouvait non plus l'envoyer promener brutalement. Enfin, le soir même j'exhale mon embêtement en dix lignes pour n'en plus parler, n'y plus penser ; puis je te parlais d'autre chose, d'un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne dis pas même un mot). Et toi, tu m'envoies pour réponse une espèce de fulmination en quatre pages, comme si j’adorais ce monsieur, que je le choyasse , etc., et t'abandonnasse pour lui ! Tu conviendras que c'est drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle ! Que tu es enfant !

Je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c'est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l'avenir de n'en parler ni l'un ni l'autre ; je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille, je suis peu disposé à poursuivre cette connaissance ; je la laisserai tomber dans l'eau . Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, uniquement parce qu'il est laid et qu'il manque de bonnes façons, non, ce serait d'une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire des retraites honorables, et c'est ce que je ferai. Cela dit, concluons la paix par un baiser, et songeons plutôt que dans quinze jours nous serons ensemble. J'attends demain matin une lettre de toi. J'ai hésité à remettre la mienne à demain soir pour y répondre, car, remarques-tu, chère Muse, que nous ne nous répondons guère ? Mais j'ai pensé qu'il y avait longtemps que je ne t'avais écrit, et que tu ne serais pas fâchée d'avoir la mienne un jour plus tôt. Je te juge d'après moi : cela me fait de bons réveils quand je reçois tes lettres.

Tu auras appris par les journaux, sans doute, la soignée grêle qui est tombée sur Rouen et alentours samedi dernier. Désastre général, récoltes manquées, tous les carreaux des bourgeois cassés ; il y en a ici pour une centaine de francs au moins, et les vitriers de Rouen ont de suite profité de l'occasion (on se les arrache, les vitriers) pour hausser leur marchandise de 30 p 100. ô humanité ! C'était très drôle comme ça tombait, et ce qu'il y a eu de lamentations et de gueulades était fort aussi. Ç'a été une symphonie de jérémiades, pendant deux jours, à rendre sec comme un caillou le coeur le plus sensible ! On a cru à Rouen à la fin du monde (textuel). Il y a eu des scènes d'un grotesque démesuré, et l'autorité mêlée là dedans ! M. le préfet, etc.

Je suis peu sensible à ces infortunes collectives. Personne ne plaint mes misères, que celles des autres s'arrangent ! Je rends à l'humanité ce qu'elle me donne, indifférence. Va te faire foutre, troupeau ; je ne suis pas de la bergerie ! Que chacun d'ailleurs se contente d'être honnête , j'entends de faire son devoir et de ne pas empiéter sur le prochain, et alors toutes les utopies vertueuses se trouveront vite dépassées. L'idéal d'une société serait celle en effet où tout individu fonctionnerait dans sa mesure. Or je fonctionne dans la mienne ; je suis quitte. Quant à toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation , fraternité et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine ne peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées comme le sieur Pelletan.

Ce n'est pas sans un certain plaisir que j'ai contemplé mes espaliers détruits, toutes mes fleurs hachées en morceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l'homme que cinq minutes de la nature ont suffi pour bousculer, j'admirais le vrai ordre se rétablissant dans le faux ordre. Ces choses tourmentées par nous, arbres taillés, fleurs qui poussent où elles ne veulent (pas), légumes d'autres pays, ont eu dans cette rebuffade atmosphérique une sorte de revanche. Il y a là un caractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus bête que des cloches à melon ? Aussi ces pauvres cloches à melon en ont vu de belles ! Ah ! ah ! cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite si impitoyablement, qu'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elle s'abandonne quand la tentation lui en prend ! Cela est bon. On croit un peu trop généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les choux. Il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal. Aussi se charge-t-il de nous le rappeler en nous envoyant par-ci par-là quelque peste, choléra, bouleversement inattendu et autres manifestations de la Règle, à savoir le Mal – contingent qui n'est peut-être pas le Bien – nécessaire, mais qui est l'être enfin : chose que les hommes voués au néant comprennent peu.

Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux). Je me suis tordu dans un ennui et un dégoût de moi corsé ; cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer. La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées, et la difficulté de bien écrire tant de choses si communes encore en perspective m'épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement. Cela est fort difficile ; et ce qu'il y a de désolant, c'est de penser que, même réussi dans la perfection, cela ne peut être que passable et ne sera jamais beau, à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown ; mais qu'est-ce qu'un tour de force prouve, après tout ? N'importe : "Aide-toi, le ciel t'aidera". Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désembourber.

Adieu, chère bonne Muse. Mille tendres baisers partout. À bientôt les vrais.

Ton G.

À VICTOR HUGO. §

Croisset, 15 juillet (1853).

Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre magnifique présent ? Et qu'ai-je à dire ? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie : "C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !" Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.

Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre , autres et pires cent fois que son dragon-taureau !

L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons ! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! Aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de votre style.

Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour ; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer, sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin. Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.

Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant sans craindre la correspondance.

Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit , cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !

À vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.

Ex imo.

À LOUISE COLET. §

Samedi, 11 heures du soir.

Qu'as-tu donc, pauvre chère Louise ? Bouilhet m'a montré une lettre de toi qui me navre. Que veux-tu dire avec mon silence ? C'est du tien, au contraire, que je me plains. écris-moi, écris-moi ! Es-tu triste ? Dis-moi de t'écrire tous les jours et quand je ne t'enverrais que les premières lignes venues, quand je n'y saurais que te dire, je t'y enverrai tant de baisers qu'elles te feront du bien, car je te juge comme moi : pourvu que je reçoive de ton écriture, je suis content. Allons, sèche tes larmes. Comment peux-tu croire que j'oublie ? D'où vient cette idée saugrenue que tu te fourres dans la cervelle ?

Je fais tout mon possible pour hâter mes maudits comices, afin de t'aller voir plus vite ; mais je suis désespéré, tout mon travail de cette semaine est à refaire. Nous venons, nous deux Bouilhet, d'avoir une discussion de trois heures à propos de cinq pages. J'ai fini par me rendre à ses raisons. Mais quelle galère ! J'en perds la tête, il y a de quoi se pendre.

Allons, adieu, mille bons baisers, j'attends demain matin une lettre de toi. Je t'écrirai dans les premiers jours de la semaine prochaine.

À toi, à toi. Ton G.

Tu verras Bouilhet jeudi à 1 heure.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi soir, 1 heure (15 juillet 1853).

Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère Muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne saurais croire combien cela m'a attendri, non à cause du fait en lui-même (j'étais sûr que, considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la regarder du même oeil que moi), mais à cause de la simultanéité d'impression. Nous pensons à l'unisson. Remarques-tu cela ? Si nos corps sont loin, nos âmes se touchent. La mienne est souvent avec la tienne, va. Il n'y a que dans les vieilles affections que cette pénétration arrive. On entre ainsi l'un dans l'autre, à force de se presser l'un contre l'autre. As-tu observé que le physique même s'en ressent ? Les vieux époux finissent par se ressembler. Tous les gens de la même profession n'ont-ils pas le même air ? On nous prend souvent, Bouilhet et moi, pour frères. Je suis sûr qu'il y a dix ans cela eût été impossible. L'esprit est comme une argile intérieure. Il repousse du dedans la forme et la façonne selon lui. Si tu t'es levée quelquefois pendant que tu écrivais, dans les bons moments de verve, quand l'idée t'emplissait, et que tu te sois alors regardée dans la glace, n'as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté ? Il y avait comme une auréole autour de ta tête, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C'était l'âme qui sortait. L'électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée. Elle demeure comme elle, jusqu'à présent, une force assez fantastique. Ces étincelles qui se dégagent de la chevelure, lors des grands froids, dans la nuit, ont peut-être un rapport plus étroit que celui d'un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigurations. Où en étais-je donc ? à l'influence d'une habitude intellectuelle. Rapportons cela au métier ! Quel artiste donc on serait si l'on n'avait jamais lu que du beau, vu que du beau, aimé que le beau ; si quelque ange gardien de la pureté de notre plume avait écarté de nous, dès l'abord, toutes les mauvaises connaissances, qu'on n'eût jamais fréquenté d'imbéciles ni lu de journaux ! Les Grecs avaient tout cela. Ils étaient, comme plastique , dans des conditions que rien ne redonnera. Mais vouloir se chausser de leurs bottes est démence. Ce ne sont pas des chlamydes qu'il faut au Nord, mais des pelisses de fourrures. La forme antique est insuffisante à nos besoins et notre voix n'est pas faite pour chanter ces airs simples. Soyons aussi artistes qu'eux, si nous le pouvons, mais autrement qu'eux. La conscience du genre humain s'est élargie depuis Homère. Le ventre de Sancho Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de vieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Delisle est peu dans ces idées. Il n'a pas l'instinct de la vie moderne, le coeur lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le coeur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C'est une muse qui n'a pas assez pris l'air. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l'oreille jusqu'aux sabots. La vie ! la vie ! (...) tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d'une oeuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cécéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu'à la dernière limite de l'idée. Il s'agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n'est pas un lavement qu'on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J'en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C'est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c'est l’ingénieux , l'esprit. Quelle différence d'avec le mauvais goût qui, lui, est une bonne qualité dévoyée. Car pour avoir ce qui s'appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle. Mais l'esprit, au contraire, est incompatible avec la vraie poésie. Qui a eu plus d'esprit que Voltaire et qui a été moins poète ? Or, dans ce charmant pays de France, le public n'admet la poésie que déguisée. Si on la lui donne toute crue, il rechigne. Il faut donc le traiter comme les chevaux d'Abbas-Pacha auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. ça c'est de l'Art ! Savoir faire l'enveloppe ! N'ayez peur pourtant, offrez de cette farine-là aux lions, aux fortes gueules, ils sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l'odeur.

Je lui ai écrit une lettre monumentale, au Grand Crocodile. Je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais maintenant par coeur. Si je me la rappelle, je te la dirai. Le paquet part demain. J'ai été fort en train cette semaine. J'ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d'esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles. Elle sera énorme ; ça aura bien trente pages. Il faut que, dans le récit de cette fête rustico-municipale et parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent, parlent et agissent), je poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d'un monsieur chauffant une dame. J'ai de plus, au milieu, le discours solennel d'un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé) un article de journal fait par mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poétique et progressif. Tu vois que ce n'est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets ; mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c'est le diable ! Et cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines. Une fois ce pas-là franchi, j'arriverai vite à ma baisade dans les bois par un temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'y verrai clair, et que j'aurai passé du moins Charybde, si Scylla me reste. Quand je serai revenu de Paris, j'irai à Trouville. Ma mère veut y aller et je la suis. Au fond je n'en suis pas fâché : voir un peu d'eau salée me fera (du) bien. Voilà deux ans que je n'ai pris l'air et vu la campagne (si ce n'est avec toi, lors de notre promenade à Vétheuil). Je m'étendrai avec plaisir sur le sable, comme jadis. Depuis sept ans je n'ai été dans ce pays. J'en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rêveries, et quels verres de rhum ! Je n'emporterai pas la Bovary , mais j'y penserai ; je ruminerai ces deux longs passages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps. Je monterai à cheval sur la plage ; j'en ai si souvent envie ! J'ai comme cela un tas de petits goûts dont je me prive ; mais il faut se priver de tout quand on veut faire quelque chose. Ah ! quels vices j'aurais si je n'écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, puis à la fin un petit billet, et ensuite !!!

À LOUISE COLET. §

22 juillet 1853, nuit de vendredi, 1 heure.

Oui, j'arriverai lundi prochain chez toi, vers 6 heures. Comme il faut que j'aille deux jours à Nogent, je préfère partir dès le lendemain mardi et revenir le mercredi soir. Je resterai avec toi jusqu'au mardi de l'autre semaine. Ma mère sera partie seule à Trouville ; je l'irai rejoindre.

Bouilhet ne viendra pas. Je l'ai vu hier ; il était un peu malade. Ses bacheliers à la fin de l'année l'occupent plus que jamais. Comme il a voulu se supprimer le tabac, il est dans une grande démoralisation et agacé nerveusement au suprême degré. Hier, il se purgeait et avait un oeil tout enflé. Toutes les fois qu'il lui a fallu se mettre en train à un fossile , il a été indisposé.

J'ai eu, aujourd'hui, un grand succès. Tu sais que nous avons eu hier le bonheur d'avoir Monsieur Saint-Arnaud. Eh bien j'ai trouvé ce matin, dans le Journal de Rouen , une phrase du maire lui faisant un discours, laquelle phrase j'avais, la veille, écrite textuellement dans la Bovary (dans un discours de préfet, à des Comices agricoles). Non seulement c'était la même idée, les mêmes mots, mais les mêmes assonnances de style. Je ne cache pas que ce sont de ces choses qui me font plaisir. Quand la littérature arrive à la précision de résultat d'une science exacte, c'est roide. Je t'apporterai, du reste, ce discours gouvernemental et tu verras si je m'entends à faire de l'administratif et du Crocodile.

J'ai mis de côté Delisle, les Fantômes , la pièce sur Vétheuil, etc.

Ne compte pas sur les photographies. La collection n'est pas complète. Il me manque encore sept ou huit livraisons qui ne sont pas parues (je m'étais trompé parce qu'ils publient sans suivre l'ordre des numéros). Lorsque j'aurai tout, je t'apporterai tout ; ça vaudra mieux.

Adieu donc, pauvre tendrement chérie. À bientôt, dans quelques heures ton t'embrassera.

À LOUISE COLET. §

Trouville, mardi soir, 9 heures (9 août 1853).

Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures et demie, très fatigué des diligences et carrioles qui m'y ont amené. Pour prendre le paquebot, il eût fallu partir de Rouen dans la nuit, à 3 heures.

Quel volume je pourrais écrire ce soir, si l'expression était aussi rapide que la pensée ! Depuis trente-six heures je navigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie, et j'en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arrivé hier, le soleil se couchait sur la mer, il était comme un grand disque de confiture de groseille. Voilà six ans qu'à la même époque de l'année j'y suis arrivé à 2 heures du matin, à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne. Que de choses depuis ! Mais l'entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843. C'était à la fin de ma première année de droit. J'arrivais de Paris, seul. J'avais quitté la diligence à Pont-l'évêque, à trois lieues d'ici, et j'arrivais à pied, par un beau clair de lune, vers 3 heures du matin. Je me rappelle encore la veste de toile et le bâton blanc que je portais, et quelle dilatation j'ai eue en aspirant de loin l'odeur salée de la mer. Il n'y a que cela que je retrouve, l'odeur ; tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d'Enghien. Tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames. Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville ; il y a des lignes de démarcation pour les deux sexes.

Nature au front serein, comme vous oubliez,
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés !

Il faut que la vie de l'homme soit bien longue, puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l'âme ! J'ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant quatre ans de suite, des rochers factices . Le rire m'a empêché les pleurs. C'est devenu la propriété d'un agent de change de Paris, et tout le monde s'accorde à trouver cela très beau.

Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spectacle m'eût navré il y a quelque temps. Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul, ou bien parce que ton impression est encore trop forte ? Je suis plein de toi. Mon linge sent ton odeur. Le souvenir de ta personne demi-nue, un flambeau à la main et m'embrassant dans le corridor, m'a poursuivi hier toute la journée à travers mes autres souvenirs, qui s'envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence. Au chemin de fer j'ai trouvé Bouilhet. Nous avons déjeuné et dîné seuls à Croisset. Nous nous sommes couchés de bonne heure ; je tombais de sommeil. Nous nous sommes quittés hier à 11 heures du matin. Qu'as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu'on sciait, et la poussière et les arbres verts ? Comment s'est passée la journée du dimanche ? Je voudrais t'écrire une bonne et longue lettre, mais j'ai fort envie de dormir, quoiqu'il ne soit pas 10 heures. J'ai apporté ici quelques livres que je lirai peu, mes scénarios de la Bovary auxquels je travaillerai médiocrement. Je vais manger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. J'ai parfois de grands besoins de sommeil pendant plusieurs jours, et j'aime mieux une jachère complète qu'un demi-labour.

Adieu, pauvre chère Muse, je pense beaucoup à toi et je t'embrasse. Mille baisers et tendresses.

Ton G.

Un de ces jours j'espère être plus prolixe. Ci-joint 100 francs .

À LOUISE COLET. §

(Trouville) Dimanche 14, 4 heures (14 août 1853).

La pluie tombe, les voiles des barques sous mes fenêtres sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m'ennuie ! Il me semble qu'il y a dix ans que je t'ai quittée. Mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables, et la surface ainsi que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui déboulent, par une pente douce, vers un grand gouffre d'amertume que je porte en moi. La vase est remuée ; toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l'eau et forment une étrange musique ; j'écoute. Ah ! Comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !

Je retrouve ici les bonnes gens que j'ai connues il y a dix ans. Ils portent les mêmes habits, les mêmes mines ; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis. Cela me stupéfiait, l'immobilité de tous ces êtres ! D'autre part, on a bâti des maisons, élargi le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres. Nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère). Comme les paysans m'embêtent, et que je suis peu fait pour être propriétaire ! Au bout de trois minutes la société de ces sauvages m'assomme. Je sens un ennui idiot m'envahir comme une marée. La chape de plomb que le Dante promet aux hypocrites n'est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse alors sur le crâne. Mon frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous ! Ils ramassent maintenant des coquilles, entourés de caoutchoucs, et s'amusent beaucoup. Moi aussi je m'amuse beaucoup, à l'heure des repas, car je mange énormément de matelote. Je dors une douzaine d'heures assez régulièrement toutes les nuits et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d'histoire que je commencerai à ma nièce, une fois rentré à Croisset. Quant à la Bovary , impossible même d'y songer. Il faut que je sois chez moi pour écrire. Ma liberté d'esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en train pour la Servante . Qu'il me tarde de voir cela !

J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames . Quel tableau ! Quel hideux tableau ! Jadis, on se baignait ici sans distinction de sexes. Mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque !). Donc hier, de la place où j'étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance. Rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs. Et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant. Plus loin, des grand'mamans tricotant et des môsieurs à lunettes d'or, lisant le journal et, de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et d'aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.

Avant-hier, dans la forêt de Touques, à un charmant endroit près d'une fontaine, j'ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés. On avait été là en partie ! J'ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans ! C'était alors purement imaginé, et l'autre jour ç'a été éprouvé. Tout ce qu'on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme. Ma pauvre Bovary , sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.

J'ai vu une chose qui m'a ému, l'autre jour, et où je n'étais pour rien. Nous avions été à une lieue d'ici, aux ruines du château de Lassay (ce château a été bâti en six semaines pour Mme Dubarry qui avait eu l'idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays). Il n'en reste plus qu'un escalier, un grand escalier Louis XV, quelques fenêtres sans vitres, un mur, et du vent, du vent ! C'est sur un plateau en vue de la mer. À côté est une masure de paysan. Nous y sommes entrés pour faire boire du lait à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses qui montaient jusqu'au toit, des haricots, un chaudron plein d'eau sale. Dans les environs un cochon grognait (comme dans ta Jeanneton) et plus loin, au delà de la clôture, des poulains en liberté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottantes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs intérieurs de la chaumière, une image de l'Empereur et une autre de Badinguet ! J'allais sans doute faire quelque plaisanterie quand, dans un coin près de la cheminée, et à demi paralytique, se tenait assis un vieillard maigre, avec une barbe de quinze jours. Au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur, il y avait deux épaulettes d'or ! Le pauvre vieux était si infirme qu'il avait du mal à prendre sa prise. Personne ne faisait attention à lui. Il était là ruminant, geignant, mangeant à même une jatte pleine de fèves. Le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des yeux. Le chat lapait du lait dans une terrine à terre. Et puis c'était tout. Au loin, le bruit vague de la mer. J'ai songé que, dans ce demi-sommeil perpétuel de la vieillesse (qui précède l'autre et qui est comme la transition de la vie au néant), le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie ou les sables de l'Égypte. Quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés ? et quel habit ! quelle veste rapiécée et propre ! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court-vêtue, avec des mollets comme les balustres de la place Louis XV, et coiffée d'un bonnet de coton. Elle allait, venait, avec ses bas bleus et son gros jupon, et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la main, saluant une cohorte d'invalides dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j'étais venu au château de Lassay, c'était avec Alfred. Je me ressouvenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions...

Comme ça se fout de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l'herbe, les flots ! La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je m'interromps. Quel boucan l'industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! à propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu'attendre d'une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l'humanité tourne au bête. Leconte a raison ; il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes.

L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l'art , comme les mystiques s'aiment en Dieu , et que tout pâlisse devant cet amour ! Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil ! Aux époques où tout lien commun est brisé, et où la Société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. Moi, de jour en jour, je sens s'opérer dans mon coeur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis content, car ma faculté d'appréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va grandissant, et à cause de cet écartement même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif. Au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire, je l'aimais d'une affection toute fraternelle. Amants du beau, nous sommes tous des bannis. Et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d'exil ! Voilà une phrase qui sent un peu le Lamartine, chère Madame.Mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de que !). Dites-lui donc, à l'ami Leconte, que je l'aime beaucoup, que j'ai déjà pensé à lui mille fois. J'attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d'hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de découragement. Si la mienne lui a causé le même bien-être, je suis content. Je lui écrirais volontiers, mais je n'ai rien du tout à lui dire. Une fois revenu à Croisset, je vais creuser la Bovary tête baissée. Donnez-lui donc de ma part la meilleure poignée de main possible.

Je n'ai pas encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n'en ai pas reçu de nouvelles. J'ai peur, pauvre chère Louise, de te blesser (mais notre système est beau, de ne nous rien cacher), eh bien ! ne m'envoie pas ton portrait photographié. Je déteste les photographies à proportion que j'aime les originaux. Jamais je ne trouve cela vrai . C'est la photographie d'après ta gravure ? J'ai la gravure qui est dans ma chambre à coucher. C'est une chose bien faite, bien dessinée, bien gravée, et qui me suffit. Ce procédé mécanique , appliqué à toi surtout, m'irriterait plus qu'il ne me ferait plaisir. Comprends-tu ? Je porte cette délicatesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l'on fît mon portrait en photographie. Max l'avait fait, mais j'étais en costume nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jardin.

Les lectures, que je fais le soir, des détails de moeurs sur les divers peuples de la terre (dans un des livres que j'ai achetés à Paris) m'occasionnent de singulières envies. J'ai envie de voir les Lapons, l'Inde, l'Australie. Ah c'est beau, la terre ! Et mourir sans en avoir vu la moitié ! sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin ! Je remettrai tout dans mon Conte oriental. Là je placerai mes amours, comme, dans la préface du Dictionnaire , mes haines.

Sais-tu que je n'ai jamais fait un si long séjour à Paris et que jamais je ne m'y suis tant plu ? Il y a aujourd'hui quinze jours à cette heure, je revenais de Chaville et j'arrivais chez toi. Comme c'est loin déjà ! Il y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapidité d'un torrent qui passe. La difficulté que j'ai à me recueillir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table, je suis stupide. L'encre est mon élément naturel. Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre ! et dangereux ! Comme on s'y noie ! comme il attire !

Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien ! Tu me parais en dispositions crânes. Mille compliments à la servante , mille baisers à la maîtresse. À toi tout. Ton G.

À LOUISE COLET. §

16 août 1853, mardi, midi.

Je t'écrirai ce soir, bonne chère Muse, et verrai ta correction. N'ayant aucun dictionnaire sous la main, je ne sais à quelle époque est mort Giotto. J'essaierai de t'arranger cela ce soir.

Je n'ai pas reçu de paquet, comme il me semble que tu me l'annonces dans ta lettre de ce matin.

Voilà deux jours que je suis fort occupé et drôlement. Je n'ai pas dormi cette nuit. Je suis sur pied depuis 4 heures du matin. Je te conterai cela.

Adieu, mille baisers et tendresses.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Trouville,) Mardi soir, 9 heures (16 août 1853).

Je t'assure que ta correction est fort difficile. Voilà une demi-heure que j'y rêve sans pouvoir trouver de solution immédiate. Ton récit, qui se passe en 1420, est une date précise . Ton Lippi est un personnage historique . Je ne sais ni l'époque de la mort et de la naissance du Giotto, ni l'année où le Triomphe de la mort d'Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d'Orcagna. Comment veux-tu que je t'arrange tout cela, seul, ici, sans un dictionnaire biographique même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie ? Il fut un temps où je savais tout cela par coeur. Mais depuis dix ans que je n'ai fait d'histoire, comment veux-tu que je m'y prenne ? Il m'est donc impossible d'arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie. Envoie-moi des notes précises. Les renseignements ne te manquent pas à Paris, Delisle peut t'en donner ou toi-même dans la Biographie universelle , ou dans Vasari, ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants. Envoie-les-moi et, poste par poste, c'est-à-dire en un jour, j'arrangerai la chose.

Je crois que Giotto vivait à la fin du XIVe siècle, que le Campo Santo Est à peu près du même temps, mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j'ai du reste mal vu, ni s'il y a même travaillé. J'y ai passé deux heures. Il faudrait deux semaines, et je n'ai considéré que la grande fresque d'Orcagna. Je ne veux pas corriger tes bévues par d'autres bévues plus considérables, et c'est ce que je ferais infailliblement, flottant dans l'incertitude où je suis.

D'autre part, l'admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. Michel-Ange était, de son temps, reconnu pour un grand homme. Il frayait (avec) les puissants. Sa réputation avait pu parvenir jusqu'à Buonavita, et de là je comprends sa curiosité et son admiration ensuite pour l'homme qui avait eu le pouvoir de l'épouvanter. Mais en substituant à Michel-Ange Giotto ou Orcagna, tout change. Ici nous sommes au moyen âge. Les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement. L'artiste disparaissait dans l'Art. Du bruit pouvait se faire autour de l'oeuvre, mais autour du nom (et à ce point), je ne le crois pas.

Et puis, si je fais la description du Triomphe de la mort , ce sera une description artistique et fausse conséquemment dans la bouche de ton personnage. Si elle est naïve , si elle n'exprime que l'étonnement de la chose, je veux dire l'effet brutal produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre ? L'effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c'est de le faire aller à confesse ou entrer dans un couvent. En sortant de là, nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.

Envoie-moi donc le nom et les dates d'un grand peintre contemporain de Lippi et l'indication de ses oeuvres, ou de son oeuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux, et je tâcherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort , je le crois une idée malencontreuse. Rien n'est moins esthétique en soi, et l'admiration pour l'artiste qui a fait cela ne doit venir qu'à un esprit dégagé de toute tradition religieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent ou veulent pousser. Et c'est parce que ces formes sont incorrectes qu'elles font tant d'effet. Elles poussent à l'épouvante de la mort et non à un sentiment d'admiration, ce que Michel-Ange procure à tout le monde à peu près ; ça c'est de l'Art pur.

Réfléchis à tout cela. Si tu trouves un autre joint, dis-le et renvoie les pages imprimées ci-incluses. Je suis bien fâché, chère Louise, de ne pouvoir te rendre de suite ce petit service, mais tu vois tous les empêchements. Rêves-y un peu, envoie-moi des notes, et je t'obéirai.

Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme. Il a eu l'idée d'aller voir à une demi-lieue d'ici une fort belle habitation en vente. L'idée de l'acheter l'a pris, l'enthousiasme les a saisis, puis le désenthousiasme, puis le réenthousiasme, et les considérations, et les objections. De peur de se laisser gagner , il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C'est moi qui y ai été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre. Que de verres de rhum j'ai bus depuis hier ! Et quelle étude que celle des bourgeois ! Ah ! voilà un fossile que je commence à bien connaître (le bourgeois) ! Quels demi-caractères ! Quelles demi-volontés ! Quelles demi-passions ! Comme tout est flottant, incertain, faible dans ces cervelles ! ô hommes pratiques, hommes d'action, hommes sensés, que je vous trouve malhabiles, endormis, bornés !

J'ai eu ce matin donc une conférence de près de quatre heures avec un môsieur , restant debout, contemplant les blés, parlant baux, engrais et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête ! Après quoi j'ai écrit à Achille, en quatre pages, un modèle de lettre d'affaire, une petit mot pour toi, et j'ai un peu dormi cet après-midi. Mais je suis encore fatigué à cause de l'ennui et du froid que j'ai eus. Je grelottais dans les guérets, et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J'aurais bien voulu ce soir t'écrire cette correction, cela m'aurait remis ; mais je n'y vois que du feu en vérité.

À LOUISE COLET. §

Mercredi matin, 10 heures (17 août 1853).

On vient de me remettre : 1° ton paquet ; 2° ta lettre de lundi soir, et mardi, mon lit était jonché de toi (ç'a été un bon réveil) et je me lève pour t'envoyer ce petit mot.

Merci du portrait. Je ne sais ce que j'en ferai à Croisset ; mais, ici, il m'a fait plaisir. N'importe, la photographie est une vilaine chose !

Je vais corriger tes contes . Tu auras tout cela avant le 25. Comptes-y. J'ai lu celui d’Imprudence , dans lequel il y a de bien bons vers ! Que de talent perdu ! Quel dommage que de pareils vers soient là ! Celui de Cécile me semble impossible à retoucher tant il y a d'anges, de chérubins. L'idée des écheveaux d'or est bien jolie ; c'est cela surtout qu'il faut mettre en relief. M'autorises-tu à faire beaucoup de coupures si je le juge nécessaire ?

Je lisais les Souvenirs de Jeunesse quand on m'a apporté ta lettre. Elle me fut remise par les mains du pharmacien lui-même.

J'attends avec anxiété la suite de l'histoire Girardin-Concours. De n'importe quelle façon qu'elle tourne, c'est bon et il faudra faire savoir à Limayrac que tu es l'auteur. Courage ! Courage ! Sacré nom de Dieu ! l'avenir est aux forts, aux patients, aux purs. Dans quelque temps d'ici nous serons des géants, notre taille se rehaussera de tout l'abaissement des autres. Nous serons les seuls. Tout cède à la ligne droite, sois-en sûre, et nous la suivons. Mais il ne faut regarder ni en avant, ni en arrière. Restons le nez collé sur notre ouvrage. Si l’Acropole paraît dans la Presse , je crois que tu te dois, à toi-même , pour achever l'oeuvre, de refaire une Acropole , et qui ait le prix . Ce serait éclatant. Tu ferais suivre la publication de cette seconde Acropole d'un petit morceau de remerciement à l'Académie, dont je me charge, et qui enterrerait les concours de poésie définitivement. Je te reparlerai de cela plus longuement.

Renvoie de suite à Villemain le manuscrit, coûte que coûte. À côté d'une grande leçon virile, il ne faut pas de petite taquinerie féminine. Mais si Girardin publie, tu pourras recevoir le bossu convenablement, et te mettre à ton rang .

Pas de lettre de Bouilhet. Je le suppose à Dieppe ou à Fécamp.

Le temps est affreux ; il pleut à verse. Je vais rester toute la journée avec tes Contes ; ce sera m'occuper de toi, penser à toi.

Mille tendresses. Ton G qui t'embrasse.

À LOUISE COLET. §

Samedi, 10 heures du matin, 20 août 1853.

Il faut rendre de suite à Villemain le manuscrit corrigé , le primitif ne devant plus exister. Voilà trop longtemps même que tu le gardes. Villemain peut avoir quelques soupçons. Notre probité doit être comme la femme de César. Rends donc le manuscrit corrigé . Puis il faut que cet hiver, toi, Bouilhet et Delisle fassiez une Acropole . Celle-là, on s'arrangera pour avoir le prix. Si tu l'as, il faudra publier en brochure les deux Acropoles et avec une préface que je te ferai. Elle serait de remerciements envers l'Académie. Si non, tu publieras en brochure la première, le jour du prix. Dans ce cas-là, si un autre avait le prix, je parie ma tête d'avance que son poème ne vaudrait pas le tien et tu aurais donc encore le dessus en publiant, et la seconde serait regardée comme non avenue. Suis mon avis ; il est bon. En tout cas il faut rendre le manuscrit corrigé, afin que les vers bons restent à l'Académie et que tu puisses toujours, par la suite, t'en prévaloir. Comprends-tu ?

Tu m'écris à ce sujet de grandes vérités. N'importe, continuons tête baissée. Fais ce que dois, advienne que pourra ! Qu'il me tarde de lire la Servante ! Quand penses-tu que je l'aie ?

J'ai corrigé tous tes contes. Il n'y en a qu'un auquel je n'ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c'est Richesse oblige . Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c'est qu'il est très ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse . Je crois que le meilleur avis est de l'enterrer.

Tu as publié dans Folles et Saintes deux choses très amusantes : 1° l'histoire de ton avocat Démosthène ; 2° la provinciale à Paris. Tâche d'en tirer parti, plutôt que de donner une oeuvre compromettante, et je juge cette nouvelle comme telle. Les autres, au moins, ne sont pas atroces d'intention. Mais cette vision angélique, amenant à des visites dans la rue Saint-Denis !...

Il y a, du reste, une supériorité inouïe des vers sur la prose. Garde le vers, polis-le, perfectionne-le. Bouilhet m'a envoyé le commencement de son Mastodonte . C'est bien beau.

Il est matin, je suis à peine éveillé, je dors encore. Je voulais t'écrire une bonne lettre d'encouragement, mais, franchement, les mots me manquent. Mon coeur seul a les yeux ouverts, le cerveau pas encore.

Je t'enverrai demain ou après-demain le paquet. Adieu, toutes sortes de tendresses, pauvre chère Muse. Ne vas-tu pas bientôt à la campagne avec Henriette ? Je t'embrasse ; encore à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Trouville) Dimanche, 11 heures (et lundi, 21 et 22 août 1853).

J'expédierai demain un petit paquet contenant tes contes, et deux écrans chinois que j'ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu'ils te fassent plaisir, bonne chère Muse. Quant aux Contes, je n'ai pas touché à "Richesse oblige", comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre. Cette oeuvre me semble complètement à refaire, ou plutôt à laisser.

Tu t'es étrangement méprise sur ce que je disais relativement à Leconte. Pourquoi veux-tu que, dans toutes ces matières, je ne sois pas franc ? Je ne peux pourtant (et avec toi, surtout, au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires) déguiser ma pensée. J'exprime en ces choses ce qui me semble, à moi, la Règle. Pourquoi veux-tu toujours t'y faire rentrer ? Quand je parle de femmes, tu te mets du nombre. Tu as tort ; cela me gêne. J'avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l’élément gai dans sa vie. Je n'avais pas entendu qu'il lui fallait une grisette. Me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J-P de Béranger ? La chasteté absolue me semble, comme à toi, préférable (moralement) à la débauche. Mais la débauche pourtant (si elle n'était un mensonge) serait une chose belle et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver. Qu'on s'en lasse vite, d'accord ! Et les conditionnels que tu me poses à ce sujet ne peuvent même s'appliquer, car ces pauvres créatures, dont tu parles toujours avec un mépris un peu bourgeois, exhalent pour moi un tel parfum d'ennui que j'aurais beau me forcer maintenant : les sens s'y refusent. Mais tout le monde n'a pas passé par toi. (Ne t'inquiète pas de l'avenir, va ; tu resteras toujours la légitime.) Et je persiste à soutenir que si tu pouvais offrir à Leconte quelque chose de beau et de violent , charnellement parlant, cela lui ferait du bien. Il faudrait qu'un vent chaud dissipât les brumes de son coeur. Ne vois-tu pas que ce pauvre poète est fatigué de passions, de rêves, de misères. Il a eu un grand excès de coeur ; un petit amour lui ferait pitié ; les excessifs sont dangereux, un peu de farce ne nuirait pas. Je lui souhaite une maîtresse simple de coeur et bornée de tête, très bonne fille, très lascive, très belle, qui l'aime peu et qu'il aime peu. Il a besoin de prendre la vie par les moyens termes, afin que son idéal reste haut. Quand Goethe épousa sa servante, il venait de passer par Werther , et c'était un maître homme et qui raisonnait tout.

Oui, je soutiens (et ceci, pour moi, doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n'ont rien de commun. S'ils sic se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis , car ce serait factice . Et cette idée de bonheur , du reste, est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines. Réservons la moelle de notre coeur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles. Faisons de tout notre nous-même un résidu sublime pour nourrir les postérités ! Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements du sentiment ?

On s'étonne des mystiques, mais le secret est là. Leur amour, à la manière des torrents, n'avait qu'un seul lit, étroit, profond, en pente, et c'est pour cela qu'il emportait tout.

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre, car le second n'arrive que par le sacrifice. L'Art, comme le Dieu des juifs, se repaît d'holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton coeur ! Tu seras seul, tes pieds saigneront, un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage, rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne, ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi, et tu rouleras, perdu dans l'ouragan, avec cette petite lueur à l'horizon. Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or t'en couvriront la figure, ils passeront en toi, tu seras éclairée du dedans, tu te sentiras légère et tout esprit, et après chaque saignée la chair pèsera moins. Ne cherchons donc que la tranquillité ; ne demandons à la vie qu'un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l'ivresse. La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le métier. L'Art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime, c'est un vol fait à l'idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le coeur, comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol. On a des besoins d'air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous saisissent, on se sent mourir. La sagesse consiste à jeter par-dessus le bord la plus petite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l'aise.

Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es et resteras seule , et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement ou, du moins, tu ne te formules pas devant moi par cela . Je contemple (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie quand je lis tes vers en t'admirant, alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d'attendrissement. Si je pense à toi, au lit, c'est étendue, un bras replié, toute nue, une boucle plus haute que l'autre et regardant le plafond. Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre parce que nous étions faits l'un pour l'autre. Je t'aime avec tout ce qui me reste de coeur, avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir, moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs .

Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ; mais je t'ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville, et le plus long retard dont j'ai été coupable a été de six jours (ordinairement je ne t'écris que toutes les semaines). Tu ne t'es donc pas aperçue qu'ici justement j'avais recours à toi, au milieu de la solitude intime qui m'environne ? Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J'entends gronder les jours passés et se presser comme des flots toute l'interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j'avais, des tristesses, des convoitises qui sifflaient par rafales, comme le vent dans les cordages, et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse. Et sur qui veux-tu que je me repose si ce n'est sur toi ? Ma pensée, fatiguée de toute cette poussière, se couche ainsi sur ton souvenir, plus mollement que sur un banc de gazon. L'autre jour, en plein soleil et tout seul, j'ai fait six lieues à pied au bord de la mer. Cela m'a demandé tout l'après-midi. Je suis revenu ivre, tant j'avais humé d'odeurs et pris de grand air. J'ai arraché des varechs et ramassé des coquilles, et je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l'herbe. J'ai croisé les mains sur mes yeux et j'ai regardé les nuages. Je me suis ennuyé, j'ai fumé, j'ai regardé les coquelicots, je me suis endormi cinq minutes sur la dune. Une petite pluie qui tombait m'a réveillé. Quelquefois j'entendais un chant d'oiseau coupant par intermittence le bruit de la mer. Quelquefois un ruisselet, filtrant à travers la falaise, mêlait son clapotement doux au grand battement des flots. Je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village. Il était marée basse. Le marteau des charpentiers résonnait sur la carcasse des barques à sec. On sentait le goudron avec l'odeur des huîtres.

Observation de morale et d'esthétique. Un brave homme d'ici, qui a été maire pendant quarante ans , me disait que, pendant cet espace de temps, il n'avait vu que deux condamnations pour vol, sur la population qui est de plus de trois mille habitants. Cela me semble lumineux. Les matelots sont-ils d'une autre pâte que les ouvriers ? Quelle est la raison de cela ? Je crois qu'il faut l'attribuer au contact du grand . Un homme qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'oeil humain en peut parcourir doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse (voir le gaspillage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l'argent). Je crois que c'est dans ce sens-là qu'il faut chercher la moralité de l'Art . Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime. La vue d'un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l'Océan, car il est convenu que l'Agriculture pousse aux bonnes moeurs. Mais quel piètre homme qu'un charretier près d'un matelot ! L'idéal est comme le Soleil ; il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.

On n'est quelque chose qu'en vertu seulement de l'élément où l'on respire. Tu me sais gré des conseils que je t'ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous. Tu as acquis seulement la Religion et, comme tu gravites là dedans, tu es montée. Je crois que si l'on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes.

À propos d'ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.

J'ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l'évêque sous Louis-Philippe, ancien député réac, ex-membre de la parlotte d'Orsay, ex-auditeur au Conseil d'état, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d'un ancien marchand de boeufs), fréquentant à Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon . Je l'avais connu autrefois ici, et à Paris chez Toirac (tu peux juger l'esprit).

Lundi.

Il s'est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays. L'extérieur est vraiment d'un homme de goût ; mais c'est tellement cossu à l'intérieur que c'en est atroce. Il a imaginé de décorer son salon de marines peintes à fresque (des marines en vue de la mer !). Tout est peinturluré, doré, candélabré. C'est pompeux et mastoc. La grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du monsieur bien . Il vit là, enrageant de n'être pas préfet, s'embêtant fort, prétendant qu'il s'amuse, et aspirant à l'héritière comme le nez du père Aubry à la tombe. Et des mots : "J'ai renoncé aux vanités, je méprise le monde, je ne m'occupe plus que d'art." S'occuper d'art, c'est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, avec des meubles en chêne façon Louis XIII ! Dans sa chambre à coucher j'ai vu des volumes de Fourier : "Il est bon (disait-il) de lire tout. Il faut tout admettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là ! Aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m'en acquittais !" à la chambre il s'est beaucoup occupé de la question de la viande et a fait même, à ses propres frais et en compagnie d'autres fortes têtes (ou fortes gueules), un voyage en Allemagne afin d'étudier le boeuf . Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare, il m'a fait entrer dans la cuisine. "J'ai soif, va me chercher un verre de cidre", a-t-il commandé à une façon de petit vacher qui était là. L'enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : "Sacré nom de Dieu, foutu imbécile, je t'ai dit dans un verre de cuisine ." Il était exaspéré ! et me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de trois à quatre francs pièce) : "Ce serait fâcheux de les casser ; voyez le filet ! J'ai commandé des verres artistiques . Je tiens à ce que tout, chez moi, ait un cachet particulier."

Il devait aller, après son dîner, faire des visites, danser au salon des Bains, jouer le whist chez Mme Pasquier, et pendant dix minutes il n'avait cessé de me parler de la solitude !

Voilà la race commune des gens qui sont à la tête de la société . Dans quel gâchis nous pataugeons ! Quel niveau ! Quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d'intelligence. Il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : "Mon maître aime les arts. Ici on a l'âme sensible. Vous êtes chez un homme grave !" Et quels discours ! quel langage ! quel commun ! Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles et s'enfuyant du lieu où il était : "Dans quel siècle, mon Dieu ! m'avez-vous fait naître !" Je deviens comme saint Polycarpe.

La bêtise de tout ce qui m'entoure s'ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté en somme. J'ai besoin d'être rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieusement. Je n'y peux songer ; tout travail ici m'est impossible.

Je relis beaucoup de Rabelais ; je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais ! Chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l'habitude de lire tous les jours un classique . Tu ne lis pas assez. Si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c'est que je crois cette hygiène salutaire.

Je suis dans ce moment fort empêché par un rhumatisme dans le cou, que j'avais hier un peu, mais qui aujourd'hui, m'est revenu plus fort. Ce sont les pluies de la Grèce qui me remontent. J'en ai tant eu pendant trois semaines ! Je viens néanmoins de clouer ta petite boîte. Je l'expédierai demain et fermerai cette lettre en même temps. Je pense que tu recevras la boîte jeudi au plus tard ; n'est-ce pas le jour de ta fête ? Je n'en sais rien, n'ayant point de calendrier.

Nous nous en allons d'ici de mercredi prochain (après-demain) en huit. Nous irons un jour à Pont-l'évêque, un au Havre et nous serons rentrés à Croisset samedi, qui doit être le 3. Envoie-moi l'adresse exacte de ce bon Babinet, pour que je le cadotte de son caneton dès que je serai rentré. Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! C'est un tempérament herculéen ! une riche nature, un sage (sapiens, le sage, de sapere , goûter, le sage est l'homme qui goûte), et Babinet goûte ce qui est beau et bon.

Allons, adieu, pauvre chère Muse, pioche bien ta Servante . Mille tendres baisers sur les yeux, à toi tout.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Mardi matin, 10 heures, 23 août 1853.

Ton étonnement relativement à Richesse oblige m'étonne tellement moi-même que j'en ai presque des remords. Me suis-je trompé ? Je déclouerais la boîte, si tout cela ne devait amener du retard dans mon envoi. Relis-le donc et, si tu crois que ça puisse aller, donne-le. Moi, ça m'a semblé ennuyeux ; mais ce n'est pas une raison. Ce qui m'a choqué, c'est le mélange de tant de surnaturel avec tant d'ordinaire.

Comme détail je n'ai rien remarqué de bon ni de mauvais. Ainsi tu peux livrer la chose telle qu'elle est. Il n'y a point de disparate, mais c'est le ton général que je n'aime pas, la pâte même du style.

La première page m'avait beaucoup plu : cette neige qui tombe et jusqu'à l'évanouissement de la jeune fille, qui parle d'ailleurs un étrange langage. Le cimetière d'Allemagne aussi avait du bon ; mais à partir de la vision, quel macaroni !

Tu as bien tort de causer littérature avec des gens qui ne parlent pas notre langue. Il faut avec ces poissons d'eau douce leur fermer l'océan, c'est-à-dire notre coeur, et rester avec eux dans les ruisseaux communs. Si, à l'avenir (ceci doit être un serment que tu te feras), l'occasion s'en présente, comme pour Béranger, par exemple, c'est d'exprimer son opinion de la manière la plus crâne . S'ils persistent, on fait une leçon de dix minutes, livre en main, et calme ; puis on n'y revient plus. Tu sais que je suis toujours à ton service pour une engueulade solennelle , et je te serai même très reconnaissant de m'en fournir le moyen. Jamais de la vie on ne leur a dit le quart des vérités qui m'étouffent.

Rends donc l’Acropole, sans rien dire , et puis nous verrons. "Vous verrez ! vous verrez !" comme dit Purgon.

Les bateaux pour le Havre partent de Rouen dans le mois d'octobre tous les jours impairs, 1er, 3, 5, 7, etc., jusqu'au 15. J'enverrai l'indication des heures à M. B lui-même, avec prière de m'avertir de son arrivée. Il me ferait le plus grand plaisir de descendre chez moi. Je l'ai déjà invité et je compte qu'il acceptera.

Allons, adieu chère Louise, chère Muse ; mille baisers pour ta fête et des meilleurs. À toi, sur tout ton toi et tout en toi.

Ton G.

Le mauvais vouloir contre Leconte à la Revue , superbe ! Quels misérables ! Oderunt poetas. Le mot d'Horace est toujours vrai. Bouilhet m'écrit que ses vers n'y sont pas. évidemment nos actions sont en baisse. Tant mieux ! La bienveillance de semblables canailles, n'est-ce pas un outrage ?

À ERNEST CHEVALIER. §

Trouville, 23 août 1853.

Quelle sacrée pluie ! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer sous mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges. Les barques vont partir à la mer. J'entends les chaînes des ancres qu'on lève avec des imprécations générales à l'adresse du mauvais temps. S'il dure encore trois ou quatre jours, ce qui me paraît probable, nous plions bagages et revenons.

Admire encore ici une de ces politesses de la Providence et qui y feraient croire. Chez qui suis-je logé ? Chez un pharmacien ! Mais de qui est-il l'élève ? De Dupré ! Il fait, comme lui, beaucoup d'eau de Seltz. "Je suis le seul à Trouville qui fasse de l'eau de Seltz !" En effet, dès huit heures du matin, je suis souvent réveillé par le bruit des bouchons qui partent inopinément. Pif ! paf ! La cuisine est en même temps le laboratoire. Un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles

L'effrayante longueur de son cuivre qui fume

et souvent on ne peut mettre le pot au feu à cause des préparations pharmaceutiques. Pour aller dans la cour, il faut passer par-dessus des paniers pleins de bouteilles. Là crache une pompe qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux. Un perroquet répète du matin au soir : "As-tu bien déjeuné, Jacko ?" Et enfin un môme de dix ans environ, le fils de la maison, l'espoir de la pharmacie, s'exerce à des tours de force en soulevant des poids avec ses dents.

Ce voyage de Trouville m'a fait repasser mon cours d'histoire intime. J'ai beaucoup rêvassé sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d'elles et pour toujours, je l'espère. Me voilà à moitié de la vie. Il est temps de dire adieu aux tristesses juvéniles. Je ne cache pas cependant qu'elles me sont, depuis trois semaines, revenues à flot. J'ai eu deux ou trois bons après-midi en plein soleil, tout seul sur le sable, et où je retrouvais tristement autre chose que des coquilles brisées. J'en ai fini avec tout cela, Dieu merci ! Cultivons notre jardin et ne levons plus la tête pour entendre crier les corneilles.

Comme il me tarde d'avoir fini la Bovary, Anubis et mes trois préfaces, pour entrer dans une période nouvelle, pour me livrer au "Beau pur" ! L'oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l'art tout ce qui est "de moi", tout ce que j'ai senti. Je n'éprouve nullement le besoin d'écrire mes mémoires. Ma personnalité même me répugne, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me reporte sur l'idée. J'arrange les barques en tartanes. Je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages marchant tout nus sur des plages vermeilles. Je pense à l'Inde, à la Chine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments). J'éprouve le besoin d'épopées gigantesques.

Mais la vie est si courte ! Je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder !

J'ai revu hier, à deux heures d'ici, un village où j'avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. Rien n'était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques. Les femmes au lavoir étaient agenouillées dans la même pose, en même nombre, et battaient leur linge sale dans la même eau bleue. Il pleuvait un peu, comme l'autre fois. Il semble, à certains moments, que l'univers s'est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls vivons. Et est-ce insolent la nature ! Quel polisson de visage impudent ! On se torture l'esprit à vouloir comprendre l'abîme qui nous sépare d'elle. Mais quelque chose de plus farce encore, c'est l'abîme qui nous sépare de nous-mêmes. Quand je songe qu'ici, à cette place, en regardant ce mur blanc à rechampi vert, j'avais des battements de coeur et qu'alors j'étais plein de "Pohésie", je m'ébahis, je m'y perds, j'en ai le vertige, comme si je découvrais tout à coup un mur à pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.

Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plus là, pauvre vieux, le dimanche, en rangeant, brûlant, classant toutes mes paperasses. Avec la Bovary finie, c'est l'âge de raison qui commence. Et puis, à quoi bon s'encombrer de tant de souvenirs ? Le passé nous mange trop. Nous ne sommes jamais au présent, qui seul est important dans la vie. Comme je philosophise ! J'aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d'écrire ; les mots me manquent. Je voudrais être étendu sur ma peau d'ours, près de toi, et devisant "mélancoliquement" ensemble.

Sais-tu que, dans le dernier numéro de la Revue, notre ami Leconte était assez mal traité ? Ce sont définitivement de plates canailles. "La phalange" est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore beaucoup plus bêtes que féroces. Toi qui aimes le mot "piètre", c'est tout cela qui l'est !

Écris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pourras et embrasse-toi de ma part. Adieu.

À LOUISE COLET. §

(Trouville) Vendredi soir, 11 heures (26 août 1853).

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset. Au milieu de la semaine prochaine je t'enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n'y est pas, je t'écrirai. Tâche que j'aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m'aura pas été inutile ; elle m'a rafraîchi. Depuis deux ans je n'avais guère pris l'air ; j'en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j'étais ahuri ; puis j'ai été triste, je m'ennuyais. À peine si je m'y fais qu'il faut partir. Je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j'ai été tantôt trempé jusqu'aux os, sans presque m'en apercevoir. Et quand je m'en irai d'ici, je serai chagrin. C'est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m'amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n'en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c'est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d'avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite ! à quoi bon ? Un homme n'est pas plus qu'une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s'absorber dans notre oeuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j'ai le mieux senties s'offrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu'il me tarde d'être débarrassé de la Bovary, d’Anubis et de mes trois préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois, qui n'en feront qu'une, où j'écrirai de la critique) ! Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles oeuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre main, voilà la malice. On s'extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n'a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'Art (et le plus difficile), ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles oeuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d'aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! C'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.

Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d'Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? à la Comédie-française. Littérature de société.

Or je crois qu'il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J'aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d'empois. C'est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ! l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !

Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J'y ferais tout un cours sur cette grande question des bottes comparées aux littératures. "Oui, la Botte est un monde ", dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc...

Quel beau mot, que Sandale ! et comme il est impressionnant, n'est-ce pas ? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe, comme des croissants de lune, et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange. Avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aloès noircis par la fumée des cassolettes, et, sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées. Cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus... La Marcoub du fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pâtre, la poussière lui va bien. Toute la Chine n'est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne ?

Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu ! Quelle harmonie du fond et de la forme ! Comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !

N'y a-t-il pas un rapport évident entre les durs poèmes du moyen âge (monorimes souvent) et les souliers de fer, tout d'une pièce, que les gens d'armes portaient alors, éperons de six pouces de longueur à molettes formidables, périodes embarrassantes et hérissées.

Les souliers de Gargantua étaient faits avec "quatre cent six aulnes de velours bleu cramoysi, deschiquetez mignonnement par lignes parallèles jointes en cylindres uniformes". Je vois là l'architecture de la Renaissance. Les bottes Louis XIII, évasées et pleines de rubans et de pompons comme un pot rempli de fleurs, me rappellent l'hôtel de Rambouillet, Scudéry, Marini. Mais il y a tout à côté une longue rapière espagnole à poignée romaine : Corneille.

Du temps de Louis XIV, la littérature avait les bas bien tirés ! ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet. Les souliers étaient carrés du bout (La Bruyère, Boileau), et il y avait aussi quelques fortes bottes à l'écuyère, robustes chaussures dont la coupe était grandiose (Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence Gil Blas. On économise le cuir et la forme (encore un calembour !) est poussée à une telle exagération d’antinaturalisme qu'on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins). C'est mièvre, léger, contourné. Le talon est si haut que l'aplomb manque ; plus de base. Et d'autre part on rembourre le mollet, emplissage philosophique flasque (Raynal, Marmontel, etc.). L'académique chasse le poétique ; règne des boucles (pontificat de Monseigneur de La Harpe). Et maintenant nous sommes livrés à l'anarchie des gnaffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et émile Souvestre, bretons, l'assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette, et Eugène Sue montre outre mesure les ignobles bottes éculées du chourineur. L'un sent le graillon et l'autre l'égout. Il y a des taches de suif sur les phrases de l'un, des traînées de merde tout le long du style de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux). échec des rebottes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux-Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout arrêter là ma digression de cordonnier. D'où diable vient-elle ? D'un horrifique verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

À LOUISE COLET. §

(Trouville) Samedi soir, minuit (27 août 1853).

Il est difficile d'entasser plus de bêtises que je ne l'ai fait hier au soir. Enfin, puisque c'est écrit, que ça parte ! Tu verras au moins par là que je ne ménage avec toi ni le temps ni le papier. Il était près de 3 heures quand je me suis couché ce matin.

Rien de neuf. La mer a été très forte aujourd'hui, la marée de cette nuit sera dure encore. Comme c'est beau la mer !

L'histoire de ma lettre que le vent envole et porte sur la fenêtre du curé m'a beaucoup amusé. Cela est très drôle. Tiens-moi au courant de tes affaires, chère Louise. Crois-tu réussir à l'Odéon ? As-tu vendu tes autres contes ? Qu'as-tu décidé pour eux ? Crois-tu que Babinet vienne me voir si je le réinvite ? Tu peux lui dire qu'il sera le bien reçu.

Mon frère a tout à fait renoncé à l'acquisition de son château. Son beau-père n'a pas voulu lui prêter d'argent (car il n'était pas assez riche pour faire maintenant cette acquisition : 300 000 francs). Mais quinze jours à réfléchir là-dessus me semblent monstrueux. Tous ces gens d'action sont si peu habitués à penser que cela les dérange comme un événement. Quant à moi du reste, je n'aurai guère cet embarras. J'achèterai peu de propriétés !

J'ai été bien heureux que ma dernière lettre t'ait fait tant de plaisir ! Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d'abord t'avait blessée. La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme : tu es du côté des mâles. Il faut te souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte, et voir en toi si l'élément féminin ne l'emporte pas. Poésie oblige. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons compris. T'indignerais-tu si on te disait du mal des Français, des chrétiens, des provençaux ? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province. On doit être âme le plus possible, et c'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes, et le sentiment humanitaire commence à naître sur les ruines des patries. Il arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera, et l'homme alors aimera le néant même, tant il s'en sentira participant.

J'ai dit aux vers du tombeau : vous êtes mes frères, etc.

C'était beau, le bénissement des ânes et des vaches au moyen âge. Mais ce qui était humilité deviendra intelligence. La science, en cela, marche en avant. Pourquoi la poésie n'irait-elle pas plus vite encore ? Il faut la porter toujours au delà de nous-mêmes. Et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton coeur contre cette insolence. Il te semble que c'est injuste. À coup sûr, si je t'y comptais ! Allons donc !

Adieu, bon courage ! travaille bien ! J'ai épuisé toute ma provision de papier à lettres. De Pont-l'évêque sans doute je t'écrirai un petit mot jeudi. Mille baisers sur le coeur. À toi.

Ton G.

D'ici à Mantes, je reverrai le plan de l’Acropole. Penses-y de ton côté. Nous l'arrêterons là.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi soir, 2 septembre, 9 heures.

Nous voilà revenus un jour plus tôt. Comme il n'y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3, nous avons cette nuit couché à Honfleur. Dès 6 heures il a fallu se lever et à midi et demi nous étions rentrés.

Ce n'est pas sans un certain plaisir que je me retrouve à ma table, quoique j'aie été fort triste à Trouville, la veille de mon départ. Il me semblait (et à raison, je crois) que j'y avais été médiocre, que je n'avais pas assez reniflé, aspiré, regardé. La mer, ce jour-là, était plus belle encore, toute bleue, et le ciel aussi. Enfin !

J'ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui me distingue. Tout, pendant mon absence, avait été brossé, ciré, verni (jusqu'à mes pieds de momie que mon domestique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme). Et j'avoue que j'ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme. Ma lampe brûle, mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre série de jours pareils aux autres jours. Ainsi vont recommencer les mêmes mélancolies et les mêmes enthousiasmes isolés.

Je me suis précipité sur les deux numéros de la Revue. Rien de Bouilhet dans aucun. Je crois que ses prévisions étaient justes et qu'il y a brouille, ou du moins grand refroidissement. Rien sur la Paysanne. J'en étais sûr. ç'aura dû être pour l'article de Jourdan comme ç'a été pour celui de Melaenis. Quant à ce qu'on dit de Leconte, c'est tellement insignifiant, en bien ou en mal, tellement banal et bête que je ne sais s'il y a mauvaise intention. Au reste, j'ai lu l'article fort légèrement. Je le reverrai. Ils ont fait, cependant, une bonne citation.

La vue d'un journal maintenant, et de celui-là entre autres, me cause presque un dégoût physique. Je m'y réabonne encore pour un an parce qu'ils ont augmenté leur prix et pour n'avoir pas l'air de... Mais je jure bien, par le Styx, que c'est la dernière fois.

La dernière fois que j'étais venu de Honfleur à Rouen par bateau, c'était en 47, en revenant de Bretagne avec Maxime. Nous avions couché aussi à Honfleur. Il faisait un temps pareil, pluie et froid. Sur le vapeur il y avait deux musiciennes qui chantaient du Loïsa Puget. Aujourd'hui un maigre guitariste miaulait une chanson où il y avait

... bâtard more
... rives du Bosphore.

Est-ce drôle ? Et en regardant défiler les coteaux, au son des cordes qui grinçaient, de la voix qui chevrotait et des roues battant l'eau, je remontais, dans ma pensée, tout ce qui a coulé, coulé.

Hier, nous sommes partis de Pont-l'évêque à 8 h et demie du soir, par un temps si noir qu'on ne voyait pas les oreilles du cheval. La dernière fois que j'étais passé par là, c'était avec mon frère, en janvier 44, quand je suis tombé, comme frappé d'apoplexie, au fond du cabriolet que je conduisais et qu'il m'a cru mort pendant 10 minutes. C'était une nuit à peu près pareille. J'ai reconnu la maison où il m'a saigné, les arbres en face (et, merveilleuse harmonie des choses et des idées) à ce moment-là même, un roulier a passé aussi à ma droite, comme lorsqu'il y a dix ans bientôt, à 9 heures du soir, je me suis senti emporté tout à coup dans un torrent de flammes...

Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisque, après s'être remué, il faut se reposer ; puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversifiée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : «Il y a dix ans j'étais là», et on est là, et on pense les mêmes choses, et tout l'intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie. Quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. Ce qui prouve peut-être que l'on vieillit, c'est que le temps, à mesure qu'il y en a derrière vous, vous semble moins long. Autrefois, un voyage de six heures en bateau à vapeur (en pyroscaphe, comme dirait le pharmacien) me paraissait démesuré ; j'y avais des ennuis abondants. Aujourd'hui, ça a passé en un clin d'oeil. J'ai des souvenirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient tout, accoudé sur ces bastingages de cuivre et regardant l'eau. Celui qui domine tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Alfred (j'avais seize ans). Nous avions envie de crever, à la lettre. Alors, ne sachant que faire, et par ce besoin de sottises qui vous prend dans les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l'eau-de-vie, du rhum, du kirsch et du potage (c'était un riz au gras). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois encore un voile vert que le vent arracha d'un chapeau de paille et qui vint s'embarrasser dans mes jambes. Un monsieur en pantalon blanc le ramassa... Elle était à Trouville, la femme d'Alfred, avec son nouveau mari. Je ne l'ai pas vue.

Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde.

Il faut que ça marche, et bien ! Ce sera ! Et toi, bonne chère Muse, où en est la Servante ? Tu as bien raison d'y être longtemps. Parle-moi de ta santé.

Tes vomissements t'ont-ils reprise ? Et permets-moi, à ce propos, un petit conseil que je te supplie de suivre. Je crois ton habitude, de ne boire que de l'eau, détestable. Mon frère m'a soutenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c'était une cause souvent de cancers à l'estomac. Cela peut être exagéré. Mais tout ce que je sais, c'est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l'on absorbe tant d'humidité, s'en fourrer toujours dans l'estomac, sans rien qui la corrige, est une mauvaise chose. Essaie pendant un mois de boire de l'eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.

J'ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un volume de l’Histoire de la Restauration de Lamartine (la bataille de Waterloo). Quel homme médiocre que ce Lamartine ! Il n'a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les myrmidons qui l'écrasent. Rien d'ému, rien d'élevé, rien de pittoresque. Même Alexandre Dumas eût été sublime à côté. Chateaubriand, plus injuste, ou plutôt plus injurieux, est bien au-dessus. À ce propos, quel misérable langage !

Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête, c'est comme les Barmessides : «L'Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau» ? Je la trouve pleine d'autruches, de girafes, d'hippopotames, de nègres et de poudre d'or.

Adieu, mille bonnes tendresses. Mille bons baisers. À toi, à toi.

Ton G.

Point de lettre du Crocodile ? La dernière fois, il a été cinq semaines à nous répondre. En voilà 6 ou 7 !

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi soir, minuit (7 septembre 1853).

J'attendais toujours une lettre de toi, cher amour, pour savoir où t'adresser celle-ci. Si je n'en ai pas demain, je te l'enverrai néanmoins rue de Sèvres. Comme je te plains de tes douleurs de dents et que j'admire ton courage de m'avoir écrit tranquillement chez Toirac, en attendant l'opération ! Du reste, puisque c'est une du fond, il n'y a que demi-mal.

Je trouve qu'en toutes ces décadences physiques les moindres sont les dissimulées. Aussi la perte de mes cheveux m'a-t-elle réellement embêté. Mon parti en est pris maintenant, Dieu merci, et je fais bien ! car d'ici à deux ans je ne sais s'il m'en restera de quoi même avoir un crâne. Mais parlons de choses plus graves, à savoir ton régime. Je t'assure que tu n'as pas raison. Les viandes substantielles ne remplacent pas le vin. Bois de la bière plutôt ; mais l'eau continuellement est une mauvaise chose. Les maux d'estomac que tu as quelquefois viennent de là.

Je suis très sceptique en médecine mais très croyant en hygiène. Or, ceci est une vérité : dans les climats où l'eau est bonne il n'y a que cela. Partout où pousse la vigne, le houblon ou la pomme, il faut s'en alimenter ; et ne me dis pas que tu ne peux te soigner, car cela, je t'assure, pauvre Louise, me semble un mot cruel. Moi qui voudrais te donner tout si j'avais quelque chose (quand je pense à tes besoins, cher amour, et que je me dis que je n'y peux rien, je rougis en secret comme si c'était de ma faute) ! Est-ce que tu ne peux t’infliger une dépense de 3 ou 4 francs par semaine pour ta santé ? Essaie pendant quelque temps, durant l'hiver, à l'époque de ces froids qui te navrent, et tu verras.

J'ai repris la Bovary. Voilà depuis lundi cinq pages d'à peu près faites ; à peu près est le mot, il faut s'y remettre. Comme c'est difficile ! J'ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C'est un dur endroit. J'y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les enveloppe. Mais, si je réussis, ce sera bien symphonique.

Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive. Son mastodonte ruminant au clair de lune, dans une prairie, est énorme de poésie. Ce sera peut-être de toutes ses pièces celle qui fera le plus d’effet à la généralité ! Il ne lui reste plus que la partie philosophique, la dernière. Au milieu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s'y installer au commencement de novembre. Que ne suis-je à sa place !

Décidément, l'article de Verdun (que je crois de Jourdan ; c'est une idée que j'ai) sur Leconte est plus bête qu'hostile. J'ai fort ri de la comparaison que l'on fait avec les beaux morceaux de la chute d'un ange. Quelle politesse d'ours ! Quant aux Poèmes Indiens et à la pièce de Dies irae, pas un mot. Il y a aussi une bonne naïveté : pourquoi appeler le Sperchius, Sperkhios ? Cela me semble une vraie janoterie. Que devient-il, ce bon Leconte ? Est-il avancé dans son poème celtique ? Voit-il une occasion quelconque de publier ses Runoïas ? J'ai une extrême envie de les relire. Et la Servante, quand la verra-t-on ?

Je relis maintenant du Boileau, ou plutôt tout Boileau, et avec moult coups de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort. On ne se lasse point de ce qui est bien écrit. Le style c'est la vie ! c'est le sang même de la pensée ! Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée. C'est pourquoi cette onde ne se tarit pas. Rien ne se perd de ce qu'il veut dire. Mais que d'Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! Je m'en vais ainsi, d'ici deux ou trois ans, relire attentivement tous les classiques français et les annoter, travail qui me servira pour mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais). J'y veux prouver l'insuffisance des écoles, quelles qu'elles soient, et bien déclarer que nous n'avons pas la prétention, nous autres, d'en faire une et qu'il n'en faut pas faire. Nous sommes au contraire dans la tradition. Cela me semble, à moi, strictement exact. Cela me rassure et m'encourage. Ce que j'admire dans Boileau, c'est ce que j'admire dans Hugo, et où l'un a été bon, l'autre est excellent. Il n'y a qu'un beau. C'est le même partout, mais il a des aspects différents ; il est plus ou moins coloré par les reflets qui dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pourquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique : on n’avait point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c'est l’anatomie du style, savoir comment une phrase se membre et par où elle s'attache. On étudie sur des mannequins, sur des traductions, d'après des professeurs, des imbéciles incapables de tenir l'instrument de la science qu'ils enseignent, une plume, je veux dire, et la vie manque ! l'amour ! l'amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l'âme, sans quoi rien ne se comprend.

Quand j'aurai fini cela - ce sera un travail d'une grande année, pas plus (mais au moins je me serai vengé littérairement, comme dans le Dictionnaire des Idées reçues je me vengerai moralement) - quand j'aurai fini cela (après la Bovary et l’Anubis toutefois), j'entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde d'y être. Moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bouquins épiques, des romans dans un milieu grandiose où l'action soit forcément féconde et les détails riches d'eux-mêmes, luxueux et tragiques tout à la fois, des livres à grandes murailles et peintes du haut en bas.

Il y avait dans la Revue de Paris (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m'a plu. Il le signale comme étant, de sa personne, un gouvernement ; et c'est pour cela que tous les gouvernementomanes républicains l'ont aimé. La médiocrité chérit la Règle ; moi je la hais. Je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.

Adieu, belle ex-démocrate. Mille baisers. À toi.

Ton G.

Jeudi soir. Je n'ai pas envoyé ma lettre ce matin, ne sachant où tu étais. Demain je te l'envoie quand même. Merci du petit portrait.

À LOUISE COLET. §

Lundi soir, minuit et demi (Croisset, 12 septembre 1853).

La tête me tourne d'embêtement, de découragement, de fatigue ! J'ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit une ligne, ou plutôt j'en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! Quel ennui ! oh ! l'Art ! l'Art ! Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le coeur, et pourquoi ? Cela est fou de se donner tant de mal ! Ah ! la Bovary, il m'en souviendra ! J'éprouve maintenant comme si j'avais des lames de canif sous les ongles, et j'ai envie de grincer des dents. Est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c'est à des situations communes et un dialogue trivial. Bien écrire le médiocre et faire qu'il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins. ça s'achète cher, le style ! Je recommence ce que j'ai fait l'autre semaine. Deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison. Il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases.

Tu n'as pas songé, bonne chère Muse, à la distance et au temps. Quant au voyage de Gisors, nous passerions notre journée en chemin de fer et en diligence. Il faut, quand on a quitté le chemin de fer de Gaillon aux Andelys, une heure, et certainement des Andelys à Gisors au moins deux, ce qui fait : trois, plus deux du chemin de fer, cinq. Autant pour revenir : dix. Et cela pour se voir deux heures. Non ! non ! Dans six semaines, à Mantes, nous serons seuls et plus longtemps (pour si peu d'ailleurs je n'aime point les amis) et ça ne vaut pas la peine de se voir pour n'avoir que la peine de se dire adieu.

Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m'absenter, ça me trouble. Il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! - ou que j'en crève. Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par devers moi de la rétivité de ma plume. Il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent. On les serre de toute sa force, à les étouffer, et ils cèdent.

Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été reprise un peu à la poitrine. Elle s'est mis des sangsues aujourd'hui. J'ai toujours un fonds d'inquiétude de ce côté. Cette mort, je m'y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s'incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j'ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais (c'est) cette rosse de Bovary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte (...).

En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j'avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent chez toi, j'avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord...

Cette promenade de Pontoise dont tu me parles, je la connais. Il me souvient d'y avoir vu la plus admirable petite fille du monde. Elle jouait avec sa bonne. Mon père l'a beaucoup examinée et a prédit qu'elle serait superbe. Qu'est-ce qu'elle est devenue ?... Comme tout cela est farce ! Bonne histoire, Madame la directrice de la poste t'appelant Loïsa. Il y manque un y, et un K au Colet ! Ainsi écrit, «Loysa Kolet», ça ne manquerait pas de galbe.

J'ai lu, avant-hier, tout un volume du père Michelet, le sixième de sa Révolution, qui vient de paraître. Il y a des jets exquis, de grands mots, des choses justes ; presque toutes sont neuves. Mais point de plan, point d'art. Ce n'est pas clair, c'est encore moins calme, et le calme est le caractère de la beauté, comme la sérénité l'est de l'innocence, de la vertu. Le repos est attitude de Dieu. Quelle curieuse époque ! Quelle curieuse époque ! Comme le grotesque y est fondu au terrible ! Je le répète, c'est là que le Shakespeare de l'avenir pourra puiser à seaux. Y a-t-il rien de plus énorme que celui du citoyen Roland ? Avant de se tuer il avait écrit ce billet que l'on trouva sur lui :

«Respectez le corps d'un homme vertueux !».

Adieu, il est tard. Je n'ai pas de feu, j'ai froid.

Je me presse contre toi pour me réchauffer. Mille baisers, à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi minuit (16 septembre 1853).

Il m'est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de La Mirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne). Il me faudrait pour cela relire et non feuilleter (car je l'ai feuilleté) tout Montaigne.

Sapho s'est jetée à l'eau du haut du promontoire de Leucade, île de la mer égée, ou autrement dit Archipel. Leucade est une petite île entre celle de Lesbos et la terre d'Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu'on appelle golfe d'Adramite (j'ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho, il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Mitylène en Lesbos, vivait dans le VIIe siècle avant Jésus-Christ, a poussé la tribadie à un grand degré de perfection, et fut exilée de Mitylène avec Alcée. La seconde, née dans la même île, mais à Eresos, paraît être celle qui aima Phaon. Cette opinion (moderne du reste, car ordinairement on confond les deux) s'appuie sur un passage de l'historien Nymphis : «Sapho d'Eresos aima passionnément Phaon.» On remarque aussi que Hérodote, qui a écrit tout au long l'histoire de Sapho de Mitylène, ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.

Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine retourne ! Ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent. Rien ne s'obtient qu'avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douleur plus profonde. N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une oeuvre d'art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! à vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l'on continue à tâtons, à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude. N'importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit, et la figure tournée vers le soleil !

J'ai travaillé ce soir avec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j'ai regueulé, comme par le passé.

Oui, c'est beau Candide ! fort beau ! Quelle justesse ! Y a-t-il moyen d'être plus large, tout en restant aussi net ? Peut-être non. Le merveilleux effet de ce livre tient sans doute à la nature des idées qu'il exprime. C'est aussi bien cela (sic) que cela qu'il faut écrire, mais pas comme cela.

Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n'y a rien à prendre à de pareilles oeuvres. Il faut s'en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet. Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut, c'est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu'ils soient des fripons. C'est un grand cri du coeur, ce livre ; la composition en est fort habile. Quel ton d'excellente compagnie ! Mais moi, j'aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance. Ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet. Manon Lescaut est peut-être le premier des livres secondaires. Je crois, contrairement à ton avis de ce matin, que l'on peut intéresser avec tous les sujets. Quant à faire du Beau avec eux, je le pense aussi, théoriquement du moins, mais j'en suis moins sûr. La mort de Virginie est fort belle, mais que d'autres morts aussi émouvantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle) ! Ce qu'il y a d’admirable, c'est sa lettre à Paul, écrite de Paris. Elle m'a toujours arraché le coeur quand je l'ai lue. Que l'on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu'à celle de Virginie, j'en suis sûr d'avance. Mais l'on pleurera plus sur le mari de l'une que sur l'amant de l'autre, et ce dont je ne doute pas, c'est du cadavre. Il faudra qu'il vous poursuive. La première qualité de l'Art et son but est l’illusion. L'émotion, laquelle s'obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. J'ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Goethe ne m'a jamais mouillé l'oeil, si ce n'est d'admiration.

Tu me parais là-bas, à ta campagne, en bon train. Je ne comprends pas que tu puisses travailler aussi bien à Paris, car enfin tu as tout ton temps à toi. J'ai envoyé les canetons à Babinet et n'en ai point reçu de réponse. Dans le numéro d'aujourd'hui, les vers de Bouilhet y sont, et seuls ! Ces gars-là sont comme les ânes : ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j'ai envie de dormir. Fasse Morphée que je te rêve ! Mille baisers partout.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, 1 heure du matin (21-22 septembre 1853).

Non ! «tout mon bonheur n'est pas dans mon travail, et je plane peu sur les ailes de l'inspiration». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là jusqu'au sang. Cette volonté qui m'emplit n'empêche pas les découragements, ni les lassitudes. Ah ! tu crois que je vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je ! Plus que toi j'ai envie de sortir de là, de cette oeuvre, j'entends. Voilà deux ans que j'y suis ! C'est long, deux ans, toujours avec les mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide ! Ce qui m'assomme, ce n'est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif ; je n'y ai rien qui soit excitant. Quand j'aborde une situation, elle me dégoûte d'avance par sa vulgarité ; je ne fais autre chose que de doser de la merde. À la fin de la semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L'envergure surtout me plaît, mais ce n'est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n'est point encore venu). Il s'agit de décrire l'effet d'un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu'à présent c'est très froid.

Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c'est que nous te traitons comme nous-mêmes.

Il a dû partir hier pour Cany, Bouilhet. Je ne sais si je le verrai dimanche. Dans une quinzaine, il part à Paris pour s'aller chercher un logement ; puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m'attriste grandement. Voilà huit ans que j'ai l'habitude de l'avoir tous les dimanches. Ce commerce si intime va se trouver rompu. La seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là. Encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.

Quand donc ferai-je comme lui ? Quand me décrocherai-je de mon rocher ? Mais j'entends mes plumes qui me disent, comme les oiseaux voyageurs à René : «Homme, la saison de ta migration n'est point encore venue.»

Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais. Cela m'amollit, m'attriste, me retarde.

Puisque j'ai commencé ici et dans un système lent, il faut finir de même. Pour une installation à Paris et le temps que ça me demanderait avant d'y être habitué, il faudrait des mois, et en quatre ou cinq mois on fait de la besogne.

Tu m'as envoyé un bien bon aperçu de ton auberge, avec les rouliers courant après les filles dans les corridors : tu m'y parais être assez mal.

Quand retournes-tu rue de Sèvres ? Et les dents ? les maux de coeur ? Pauvre chère amie, qu'as-tu donc ? Tu me sembles bien sombre ; ah ! la vie n'est pas gaie, sacré nom de Dieu !

Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnêteté à l’Athenoeum ? J'y suis tout disposé. Je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m'envoyer leur journal. Qu'il tienne bon contre le gars Planche ! Il faut être Cannibale !

Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m'a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dit Rabelais. Lis-moi ça un peu ! Du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lecture de ce conte m'a fait enlever dans la Bovary une expression commune dont je n'avais pas eu conscience et que j'ai remarquée là.

Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu ? Il me semble qu'il était dans le caractère de l'homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j'enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu'en dis-tu ?

Je viens de relire tout Boileau. En somme c'est raide. Ah ! quand je serai à Paris, près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons !

Les affaires d'Orient m'inquiètent. Quelle belle charge, s'il y allait avoir la guerre et que tout l'Orient fanatisé se révoltât ! Qui sait ? Il ne faut qu'un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d'Asie. Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d'un coup de lance comme un ballon gonflé. Ô Europe ! quel émétique je te souhaite !

Je n'en peux plus de fatigue, adieu. Un de ces jours je me mettrai à t'écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.

Mille baisers sur tes yeux si souvent pleins de larmes.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, minuit et demi.

Voici enfin un envoi du Grand Crocodile (je garde une lettre à Mme d'Aunet que je t'enverrai la première fois ; le paquet serait trop gros). Tu verras un discours dont j'ai le double et qui me paraît peu raide. J'ai peur que le grand homme ne finisse par s'abêtir là-bas, dans sa haine. L'attention qu'il a eue de t'envoyer ce journal de Jersey me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit qu'il exige la correspondance, et il qualifie mes lettres des «plus spirituelles et des plus nobles du monde». J'ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense. Le blesserai-je ? Mais je ne peux pourtant lui laisser croire que je suis républicain, que j'admire le peuple, etc... Il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise, que je trouve difficile. Qu'en dis-tu ? Par un hasard singulier, on m'a apporté avant-hier un pamphlet en vers contre lui, stupide, calomniant, baveux. Il est d'un citoyen d'ici, ancien directeur de théâtre, drôle qui a épousé pour sa fortune une femme sortant des Madelonnettes et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre. Cela est payé bien sûr, mais n'aura guère de succès, car c'est illisible.

Ce soubiranne a jadis calé en duel devant un de mes amis, le frère d'Ernest Delamarre (qui m'a donné cette petite statue dorée que tu as vue rue du Helder). Il lui a fait écrire sur le terrain des rétractations. Et ce gredin-là, dans son pamphlet, accuse Hugo de lâcheté, d'avoir poussé à l'assassinat, etc. Et il le menace de la vengeance ! Ah ! quelles canailleries s'étalent sur le monde ! Quand donc cela finira-t-il ? Quelque chose à tous, tant que nous sommes, nous pèse sur le coeur. Quand donc viendra l'ouragan pour nous soulager de ce fardeau ?

Ce bon Leconte rêve les Indes, aller là-bas et y mourir. Oui, c'est un beau rêve. Mais c'est un rêve ; car on est si pitoyablement organisé qu'on en voudrait revenir, on crèverait de langueur, on regretterait la patrie, la mine des maisons et les indifférents même. Il faut se renfermer et continuer tête baissée dans son oeuvre, comme une taupe. Si rien ne change, d'ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales un compagnonnage plus étroit que celui de toutes les sociétés clandestines. À l'écart de la foule, un mysticisme nouveau grandira. Les hautes idées poussent à l'ombre et au bord des précipices, comme les sapins.

Mais une vérité me semble être sortie de tout cela ; c'est qu'on n'a nul besoin du vulgaire, de l'élément nombreux des majorités, de l'approbation, de la consécration. 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n'y a plus rien, qu'une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L'égalité sociale a passé dans l'esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l'art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L'humanité a la rage de l'abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d'elle.

J'ai bien travaillé aujourd'hui. Dans une huitaine, je serai au milieu de mes comices que je commence maintenant à comprendre. J'ai un fouillis de bêtes et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon, je crois. Et cette Servante, quand donc la caresse-t-on ?

Sais-tu que ce pauvre père Parain, en mourant, ne pensait qu'à moi, qu'à Bouilhet, qu'à la littérature enfin ? Il croyait qu'on lisait des vers de lui (Bouilhet). Comme je le regretterai, cet excellent coeur qui me chérissait si aveuglément, si jamais j'ai un succès ! Quel plaisir j'aurais eu à voir sa mine au drame de Bouilhet ou au tien ! Quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet horrible ?

Voilà l'hiver qui vient ; les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà. J'ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés, comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d'automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps ? Je n'en suis plus cependant aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m'enchante. Tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre. Je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château. Sous de larges cheminées, on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir.

Quand reviens-tu à Paris ? Adieu, bonne chère Louise, mille baisers. À toi.

Ton G.

Prends garde de perdre, ou d'égarer même, le discours. Où tu es, ça pourrait avoir des inconvénients. Faut-il t'envoyer la lettre à Mme d'Aunet ici, ou attendre que tu sois à Paris ?

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Lundi soir, minuit (26 septembre 1853).

Ci-inclus une lettre du Crocodile pour sa dulcinée.

Pourquoi donc n'as-tu pas été franche avec moi, bonne chère Louise ? C'est mal ! Si Babinet ou Leconte étaient en position de t'aider n'aurais-tu pas recours à eux ? Pourquoi cette exception à l'encontre d'un plus ami ? Je n'avais pas d'argent ; j'en eusse eu. Pour toi je vendrais jusqu'à ma chemise, tu le sais bien, ou plutôt, nous nous mettrions sous la même. En ces matières, du reste, j'ai toujours l'air d'un plat bourgeois et d'une canaille. Je suis tranquillement à me chauffer les pieds à un grand feu, dans une robe de soie, et en ce qu'on peut appeler (à la rigueur) un château, tandis que tant de braves gens qui me valent, et plus, sont à tirer le diable par la queue avec leurs pauvres mains d'anges ! J'ai enfin de quoi ne pas m'inquiéter de mon dîner, chose immense et que j'appréciais peu jadis, alors que plein de fantaisies luxueuses j'en voulais jouir dans la vie. Mais je leur ai à toutes donné congé. Je fuis ces idées-là comme malsaines. Elles sont au fond petites et partent du plus bas de l'imagination. Il faut se faire des harems dans la tête, des palais avec du style, et draper son âme dans la pourpre des grandes périodes. Ah ! si j'étais riche, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte et à ce bon père Babinet ! Ce serait beau, une vie piétée et fort aérée, dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes dans des bassins, une serre chaude et un suprême cuisinier, à cinq ou six, là, ou trois ou quatre même. Quelle bénédiction ! Elle est charmante, la lettre du père Babinet. J'en raffole, j'adore ce bonhomme. C'est fouillu, touffu, nourri. Il y a là plus de naïveté, d'esprit et de lecture que dans vingt journaux en dix ans. Et je ne parle pas du coeur qui y palpite à chaque ligne. Viendra-t-il me voir ? J'en suis anxieux ; j'aurai grand plaisir à le recevoir. Quant à Leconte, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que je l'aime beaucoup. Il le sait ; tout ce que je pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce misérable Planche. Je garde à ce drôle une vieille rancune qui date de 1837, à propos d'un article contre Hugo. Il y a des choses qui vous blessent si profondément aux plus purs endroits de l'âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche crever sous mes yeux avec une certaine satisfaction. Qu'il ne le ménage pas ! C'est un homme qui passera partout et qu'il faut faire passer partout. La générosité à l'encontre des gredins est presque une indélicatesse à l'encontre du bien. Dans le refus de son article à l’Athenoeum et dans la malveillance de la Revue à son endroit, il y a du Du Camp. Quant à Saulcy, le mot était peut-être donné depuis longtemps pour refuser net tout ce qui se présenterait là touchant Mme C, car ils doivent être maintenant mal ensemble (Saulcy ne fait point son éloge). Mais il faut ajouter encore deux autres éléments : 1° influence bigote, système de moralité impérialiste et amie de l'ordre ; 2° haine de la poésie.

Récapitulons pour voir comme les amis sont bien servis par les amis ;

1° Article de moi pour Bouilhet arrêté à la Presse ; 2° promesse de Jourdan vaine ; 3° refus à l’Athenoeum ; 4° refus des réclamations de Leconte, à la Revue de Paris, et ici contre une autre revue ! contre leur rival, contre leur ennemi ! Mais cela ne fait que quatre ! Attendons la douzaine.

Quelle bêtise pourtant ! Quels pauvres gens ! Quelle misère ! Comme si tout cela empêchait rien ! (Quand tu auras fini ton Poème de la Femme, tu verras si, réuni en volume, ça se vend.) Est-ce que les Poésies de Leconte, par exemple, n'ont pas été plus remarquées que le Livre Posthume, dont l'auteur pourtant avait à sa disposition une belle réclame ! Mais ces gamins-là n'entendent pas même la réclame. Ils ont la bonne volonté d'être des charlatans. Quant à la capacité, non ; car il faut des poumons pour crier sur la place publique pendant deux heures de suite et pour faire assembler le monde avec des blagues connues.

Les héros pervers de Balzac ont, je crois, tourné la tête à bien des gens. La grêle génération qui s'agite maintenant à Paris autour du pouvoir et de la renommée a puisé, dans ces lectures, l'admiration bête d'une certaine immoralité bourgeoise à quoi elle s'efforce d'atteindre. J'ai eu des confidences à ce sujet. Ce n'est plus Werther ou St-Preux que l'on veut être, mais Rastignac ou Lucien de Rubempré. D'ailleurs tous ces fameux gaillards pratiques, actifs, qui connaissent les hommes, admirent peu l'admiration, visent au solide, font du bruit, se démènent comme des galériens, etc. , tous ces malins, dis-je, me font pitié, et au point de vue même de leur malice, car je les vois sans cesse tendre la gueule après l'ombre et lâcher la viande. Ils s'enferrent dans leurs mensonges, ils se dupent eux-mêmes avec aplomb (c'est l'histoire de Badinguet se payant à lui-même des enthousiasmes). Quand j'en aurai vu un seul, un seul de ceux-là, avoir gagné par tous les moyens qu'ils emploient seulement un million, alors je mettrai chapeau bas. D'ici là qu'il me soit permis de les considérer comme des épiciers fourvoyés.

Le plus grand de la bande, n'était-ce pas Girardin ? Or le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes et une considération nulle. En fait d'habileté, je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.

J'en ai connu un ; ce n'était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là ! Il avait trouvé moyen, dans l'espace de vingt ans, d'acquérir deux cent mille livres de rentes en terre en mouillant ses indigos, lesquels il descendait dans sa cave, nuitamment, et lui-même ! Mais quelle canaille ! quelle modestie ! quel bon père de famille ! quelle mise de caissier ! La probité se hérissait jusque sur les poils de sa redingote. Il ne cherchait pas à briller, celui-là, à éblouir les sots, mais à les flouer, ce qui est bien plus magistral ! Oh Jésus, Jésus, redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! Et que les lanières dont tu les cingleras soient faites de boyaux de tigre ! Qu'on les ait trempées dans du vitriol, dans de l'arsenic ! Qu'elles les brûlent comme des fers rouges ! Qu'elles les hachent comme des sabres et qu'elles les écrasent comme ferait le poids de toutes tes cathédrales accumulées sur ces infâmes !

Enchanté du fiasco du citoyen Méry ! Encore un habile, celui-là, un malin, un homme d'esprit, un gaillard qui ne se fiche pas mal de ça ! Quand on fait de sa plume un alambic à ordures pour gagner de l'argent, et qu'on ne gagne pas même d'argent, on n'est en définitive qu'un idiot doublé d'un misérable.

Je ne pardonne point aux hommes d'action de ne pas réussir, puisque le succès est la seule mesure de leur mérite. Napoléon a été trompé à Waterloo : sophisme, mon vieux. Je ne suis pas du métier, je n'y connais goutte : il fallait vaincre. Or, j'admire le vainqueur, quel qu'il soit.

Le père Hugo avait perdu l'adresse de Londres, c'est pour cela qu'il a été longtemps à me répondre, dit-il. Sa lettre était impudemment de Jersey. Par bonheur il n'est arrivé aucun mal. Je suis curieux du volume. Mais comment l'aurai-je ? J'essayerai de lui répondre une bonne lettre ; tant pis si le fond le choque, la forme sera convenable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable et je ne lui cacherai pas que je me souhaite ses illusions, mais ne les partage point. Je dis illusions et non convictions. Non, s n de Dieu, non ! je ne peux admirer le peuple et j'ai pour lui, en masse, fort peu d'entrailles parce qu'il en est, lui, totalement dépourvu. Il y a un coeur dans l'humanité, mais il n'y en a point dans le peuple, car le peuple, comme la patrie, est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le coeur synthétique de toutes les forces nobles de l'être humain ? à Constantinople, dans la poitrine d'un derviche chevelu qui hurle contre les Moscoves. C'est là que s'est réfugiée à cette heure la seule protestation morale qui soit encore.

Pauvre flamme de la liberté et de l'enthousiasme ! Tu brûles là-bas entre des oeufs d'autruche et sous les coupoles de porcelaine, dans une lampe musulmane, au fond d'une mosquée. Ah ! ces bons Turcs, ces vieux Bakaloum, comme je les aime ! Quels souhaits je fais pour eux ! J'y pense sans cesse. Que ne puis-je reprendre mon tarbouch, (...) et courir par tout Stamboul en criant : «Allah ! Allah ! Emsik el baroud ! (au nom de Dieu ! au nom de Dieu ! prenez vos armes !)». Je sens à ces pensées comme une brise du désert qui m'arriverait sur la figure. S'il se soulevait, tout l'orient ! si les Bédouins du Hauran allaient venir ! et toute la Perse ! et l'Arabie, l'inconnue ! Il ne faut qu'un homme, non, un prophète, un homme-idée, Abd-el-Kader qu'on lâcherait ; mais il a fait son temps.

Il paraît que l'on redoute pour cet hiver une misère soignée. Est-ce possible ! Des gens si forts ! Après avoir tant soigné les intérêts matériels et après avoir tant donné d'ouvrage, tant fait travailler le peuple, il se trouve que le peuple n'a pas un sou ! Charmant ! As-tu vu dans la Presse la joie de Blanqui à propos de l'entrée de la viande étrangère ? Il était malade, mais il n'a pas pu retenir son émotion à cette nouvelle. Il s'est tellement senti déborder d'enthousiasme qu'il a pris la plume pour communiquer au public son bonheur, et au risque même de compromettre sa santé ! Sainte Thérèse n'était pas plus contente d'avoir vu le Christ dans sa chambre que ce gars-là n'est content de voir venir les boeufs d'Amérique en France ! Ô Aristophane et Molière, quels galopins vous fûtes !

C'est parce que je suis au bout de mon papier et qu'il est une heure et demie passée que je te quitte, car je suis fort en train de causer.

Adieu donc, toutes sortes de tendresses.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi minuit (30 septembre 1853).

As-tu encore ta dent ? Fais-toi donc enlever cela, tout de suite, malgré les avis de Toirac. C'est une manie moderne de ces drôles. Il y a dix ans même chose m'est arrivée. Je préparais mon deuxième examen (autre dent), quand je fus pris d'une rage telle que je montai dans un fiacre en recommandant au cocher de m'arrêter à la première enseigne venue. Puis, une fois ma dent arrachée, Toirac, à qui je contai la chose, m'approuva. Et depuis quinze jours il me lanternait ainsi et m'embêtait avec un tas de drogues ! Rien n'est pis au monde que la douleur physique, et c'est bien plus d'elle que de la mort, que je suis homme, comme dit Montaigne, «à me mettre sous la peau d'un veau pour l'éviter». Elle a cela de mauvais, la douleur, qu'elle nous fait trop sentir la vie. Elle nous donne à nous-même comme la preuve d'une malédiction qui pèse sur nous. Elle humilie, et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l'orgueil.

Certaines natures ne souffrent pas, les gens sans nerfs. Heureux sont-ils ! Mais de combien de choses aussi ne sont-ils pas privés ! Chose étrange, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, la faculté nerveuse augmente, c'est-à-dire la faculté de souffrir. Souffrir et penser seraient-ils donc même chose ? Le génie, après tout, n'est peut-être qu'un raffinement de la douleur, c'est-à-dire une plus complète et intense pénétration de l'objectif à travers notre âme. La tristesse de Molière, sans doute, venait de toute la bêtise de l'Humanité qu'il sentait comprise en lui. Il souffrait des Diafoirus et des Tartufes qui lui entraient par les yeux dans la cervelle. Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'oeil hors de la tête. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il frémissait, lui, à l'approche des marbres. Les montagnes, pour cet homme, avaient donc une âme. Elles étaient de nature correspondante ; c'était comme la sympathie de deux éléments analogues. Mais cela devait établir, de l'une à l'autre, je ne sais où ni comment, des espèces de traînées volcaniques d'un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.

Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j'ai fait quinze pages ce mois, mais non finies). Est-ce bon ou mauvais ? Je n'en sais rien. Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu'il n'en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l'ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l'épopée.

Ce soir, j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre fois. Il y a de quoi se casser la tête contre le mur ! Il s'agit (en une page) de peindre les gradations d'enthousiasme d'une multitude à propos d'un bonhomme qui, sur la façade d'une mairie, place successivement plusieurs lampions. Il faut qu'on voie la foule gueuler d'étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexions de l'auteur. Tu t'étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu'elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j'écris ce que je pense. Mais penser pour d'autres comme ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! Dans ce moment-ci, par exemple, je viens de montrer, dans un dialogue qui roule sur la pluie et le beau temps, un particulier qui doit être à la fois bon enfant, commun, un peu canaille et prétentieux ! Et à travers tout cela, il faut qu'on voie qu'il pousse sa pointe. Au reste, toutes les difficultés que l'on éprouve en écrivant viennent du manque d'ordre. C'est une conviction que j'ai maintenant. Si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n'arrive pas, c'est que vous n'avez pas l'idée. L'image, ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le papier. L'un coule de l'autre. «Ce que l'on conçoit bien, etc.» Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses oeuvres en prose). C'était un maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu'un poète. Mais comme on l'a rendu bête ! Quels piètres explicateurs et prôneurs il a eus ! La race des professeurs de collège, pédants d'encre pâle, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre. Il n'était déjà pas si touffu ! N'importe, il était solide de racine et bien piété, droit, campé.

La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire (et j'y converge, ce qui m'effraie). Ceux qui s'en sont mêlés jusqu'ici n'étaient pas du métier. Ils pouvaient peut-être connaître l'anatomie d'une phrase, mais certes ils n'entendaient goutte à la physiologie du style. Ah ! La littérature ! Quelle démangeaison permanente ! C'est comme un vésicatoire que j'ai au coeur. Il me fait mal sans cesse, et je me le gratte avec délices.

Et la Servante ? Pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long ? C'est une bêtise, cela tient sans doute à ce que le temps de la composition me trompe sur la dimension de l'oeuvre. Au reste, il vaut mieux être trop long que trop court. Mais le défaut général des poètes est la longueur, comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que les premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants : Lamartine, Eugène Sue. Combien de pièces dans le père Hugo sont trop longues de moitié ! Et déjà le vers, par lui-même, est si commode à déguiser l'absence d'idées ! Analyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art plus immatériel (qui s'adresse moins aux sens, à qui tout manque de ce qui fait plaisir), a besoin d'être bourrée de choses et sans qu'on les aperçoive. Mais en vers les moindres paraissent. Ainsi la comparaison la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet. Il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose. Doit-il y en avoir en poésie ?

J'ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! Et quel langage que le latin ! Je commence aussi à entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Quant à Juvénal, ça va assez rondement, sauf un contre-sens par-ci par-là et dont je m'aperçois vite. Je voudrais bien savoir, et avec moult détails, pourquoi Saulcy a refusé l'article de Leconte, quels sont les motifs qu'on lui a allégués ? Cela peut nous être curieux à connaître. Tâche d'avoir le fin mot de l'histoire.

Tâche de te mieux porter et de travailler à Paris comme tu travaillais à la campagne. Tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comme Bouilhet l'a fait pendant quatorze ans, à huit et dix heures par jour (et il avait, de plus que Leconte, les maîtres de pensions sur le dos), je crois qu'il fallait être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. Il aura bien mérité la gloire aussi, celui-là ! Mais on ne va au ciel que par le martyre. On y monte avec une couronne d'épines, le coeur percé, les mains en sang et la figure radieuse.

Adieu, mille baisers sur la tienne. À toi, ton vieux G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi minuit (7 octobre 1853).

Je ne t'en écrirai pas long, ce soir, bonne chère Louise, tant je suis mal à mon aise. J'ai plus besoin de me coucher que d'écrire encore. J'ai eu toute la soirée des maux d'estomac et de ventre à m'évanouir, si j'en étais capable. Je crois que c'est une indigestion. J'ai aussi fort mal à la tête, je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard ! Depuis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis rarement mis au lit avant 3 heures. C'est une bêtise, on s'épuise. Mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout ! ça n'est jamais fini. Cette semaine pourtant, et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage). Mais quand les aurai-je faits ? Comme cela m'ennuie ! Que je voudrais en être débarrassé pour t'aller voir ! J'en ai tant besoin ! et je te désire beaucoup.

Bouilhet, je pense, te verra la semaine prochaine. N'allez pas vous voir et me faire des traits, hé, dites donc ! Il était, dimanche dernier, dans l'intention de partir mardi prochain. Je ne pense pas qu'il ait changé d'avis. Au reste il a dû t'écrire.

Je ne t'avais pas dit ces vacances, chère Louise (cela n'aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris. Je te réitère la promesse de mon engagement : je ferai tout mon possible pour que vous vous voyiez, pour que vous vous connaissiez. Après cela, vous vous arrangerez comme vous l'entendrez. Je me casse la tête à comprendre l'importance que tu y mets, mais enfin c'est convenu ; n'en parlons plus.

Comme Leconte a eu raison de montrer les dents à Planche ! Ces canailles-là c'est toujours la même chose,

Oignez vilain, il vous poindra :
Poignez vilain, il vous oindra.

Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte ?

Vous allez être là-bas, cet hiver, un trio superbe. Moi, ma solitude commence, et ma vie va se dessiner comme je la passerai peut-être pendant trente ou quarante ans encore. (J'aurai beau avoir un logement à Paris, je n'y resterai jamais que quelques mois de l'année, mon plus grand temps se passera ici !...) Enfin Dieu est grand !... Oui, je vieillis et cela me vieillit beaucoup, ce départ de Bouilhet, quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.

Comme mes cheveux tombent ! Un perruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le capitaine de la laideur de Villemain. Ce qui m'attriste, c'est que je deviens triste, et bêtement, d'une façon sombre et rentrée. Oh ! la Bovary, quelle meule usante c'est pour moi !

L'ami Max a commencé à publier son Voyage en Égypte. Le Nil pour faire pendant à Le Rhin ! C'est curieux de nullité. Je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans le Livre posthume. Mais comme fond, comme faits, il n'y a rien ! Les détails qu'il a le mieux vus et les plus caractéristiques dans la nature, il les oublie. Toi qui as lu mes notes, tu seras frappée de cela. Quelle dégringolade rapide ! Je te recommande surtout son passage des Pyramides où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.

As-tu répondu au Crocodile ? Vas-tu lui répondre ? Faut-il que je lui écrive ?

Adieu, je fume une pipe et vais me coucher. Mille baisers sur le coeur. À toi.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, minuit (12 octobre 1853).

J'ai la tête en feu, comme il me souvient de l'avoir eue après de longs jours passés à cheval. C'est que j'ai aujourd'hui rudement chevauché ma plume. J'écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dîner). Mes comices m'embêtaient tellement que j'ai lâché là, pour jusqu'à ce qu'ils soient finis, grec et latin. Et je ne fais plus que ça à partir d'aujourd'hui. ça dure trop ! Il y a de quoi crever, et puis je veux t'aller voir.

Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle sera neuve et que l'intention en est bonne. Si jamais les effets d'une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Il faut que ça hurle par l'ensemble, qu'on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d'amour et des phrases d'administrateurs. Il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus difficiles de Saint Antoine étaient jeux d'enfant en comparaison. J'arrive au dramatique rien que par l'entrelacement du dialogue et les oppositions de caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j'aurai passé le noeud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d'un seul coup d'oeil cette situation complexe. J'écris dix pages à la fois, sautant d'une phrase à l'autre. Il faut pourtant qu'un de ces jours j'écrive au Crocodile. Il a perdu l'adresse de Mme Farmer et ne pourrait nous adresser de lettres que de Jersey directement, ce qui est à éviter autant que possible.

Je suis presque sûr que Gautier ne t'a pas vue dans la rue lorsqu'il ne t'a pas saluée. Il est fort myope, comme moi, à qui pareilles choses sont coutumières. C'eût été une insolence gratuite, qui n'est pas du reste dans ses allures ; c'est un gros bonhomme fort pacifique et très putain. Quant à épouser les animosités de l'ami, j'en doute fort, à la manière dont il m'en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opinion, ne prouve rien du tout : pose et repose. Le pauvre garçon se raccroche à tout, accole son nom à tout. Quelle descente que ce Nil ! Si quelque chose pouvait me raffermir dans mes théories littéraires, ce serait bien lui. Plus le temps s'éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Tagabor au Nil une décadence effrayante et, en passant par le Livre posthume qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas, et de la force du jeune Delessert ; ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacottet m'a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi, aller faire des politesses à un galopin pareil ! Ah ! non, non, ah ! non.

Quelle étrange créature tu fais, chère Louise, pour m'envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharmacien ! Tu me demandes une chose, je te dis oui, je te la repromets, et tu grondes encore ! Eh bien, puisque tu ne me caches rien (ce dont je t'approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi. Tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens, et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment les politesses que tu me fais à Paris engagent ma mère en rien. Ainsi j'ai été pendant trois ans chez Schlésinger où elle n'a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, dîner et déjeuner tous les dimanches ici, sans que nous ayons eu une fois révélation de sa mère, qui vient à Rouen à peu près tous les mois. Et je t'assure bien que la mienne n'en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je te jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n'y peux rien. Peut-être vous conviendrez-vous beaucoup, peut-être vous déplairez-vous énormément. La bonne femme est peu liante et elle a cessé de voir non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies même. Je ne lui en connais plus qu'une, et celle-là n'habite pas le pays.

Je viens de finir la Correspondance de Boileau. Il était moins étroit dans l'intimité qu'en Apollon. J'ai vu là bien des confidences qui corrigent ses jugements. Télémaque est assez durement jugé, etc. , et il avoue que Malherbe n'était pas né poète. N'as-tu pas remarqué combien ça a peu de volée, les correspondances des bonshommes de cette époque-là ? On était terre à terre, en somme. Le lyrisme, en France, est une faculté toute nouvelle. Je crois que l'éducation des jésuites a fait un mal inconcevable aux lettres. Ils ont enlevé de l'Art la nature. Depuis la fin du XVIe siècle jusqu'à Hugo, tous les livres, quelque beaux qu'ils soient, sentent la poussière du collège. Je m'en vais relire ainsi tout mon français et préparer de longue main mon Histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l'histoire naturelle, avec absence d'idée morale. Il ne s'agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l'esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres). Quand on aura, pendant quelque temps, traité l'âme humaine avec l'impartialité que l'on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense. C'est le seul moyen à l'humanité de se mettre un peu au-dessus d'elle-même. Elle se considérera alors franchement, purement, dans le miroir de ses oeuvres. Elle sera comme Dieu, elle se jugera d'en haut. Eh bien, je crois cela faisable. C'est peut-être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthode à trouver. Elle sera applicable avant tout à l'art et à la Religion, ces deux grandes manifestations de l'idée. Que l'on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible), le premier sentiment poétique naissant (le plus mince qu'il soit), trouver d'abord sa manifestation, et on la trouvera aisément chez l'enfant, le sauvage, etc. Voilà donc un premier point. Là, vous établissez déjà des rapports. Puis, que l'on continue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. Donc, de degré en degré, on peut s'élever ainsi jusqu'à l'Art de l'avenir, et à l'hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal enfin où tout notre effort doit tendre. Mais ce n'est pas moi qui me chargerai de la besogne, j'ai d'autres plumes à tailler.

Adieu. Je t'embrasse sur les yeux.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) 1 heure, nuit de lundi (17-18 octobre 1853).

J'ai fait ce matin mes adieux à Bouilhet. Le voilà parti pour moi. Il reviendra samedi ; je le reverrai peut-être encore deux autres fois. Mais c'est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul, maintenant, seul, seul. Je suis navré d'ennui et humilié d'impuissance. Le fond de mes comices est à refaire, c'est-à-dire tout mon dialogue d'amour dont je ne suis qu'à la moitié. Les idées me manquent. J'ai beau me creuser la tête, le coeur et les sens, il n'en jaillit rien. J'ai passé aujourd'hui toute la journée, et jusqu'à maintenant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, vide complet.

Ce livre, au point où j'en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l'emploierais) que j'en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j'ai souvent des douleurs à défaillir. D'autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu'aujourd'hui je me serais pendu avec délices, si l'orgueil ne m'en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d'abord. Quelle sacrée maudite idée j'ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l'Art !

Je me donne encore quinze jours pour en finir. Au bout de ce temps-là, si rien de bon n'est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu'à ce que je ressente le besoin d'écrire. Je t'irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité, irritant, maussade, que ce serait un triste cadeau à te faire que ma visite. Sacré nom de Dieu, comme je rage !

Je veux toujours écrire au Crocodile ; mais, franchement, je n'en ai toujours ni l'énergie, ni l'esprit.

Tu vas avoir un beau jeudi, toi. Je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fossiles !

J'ai grand'hâte que Bouilhet soit revenu, pour qu'il me parle de cette fameuse Servante. Un tel sujet en vers, quand j'y réfléchis, me paraît une grande chose comme difficulté vaincue. Je sais ce que c'est que de mettre en style des sujets communs. Cette scène que je recommence était froide comme glace. Je vais faire du Paul de Kock. On va toujours du guindé au canaille. Pour éviter le commun on tombe dans l'emphase et, d'autre part, la simplicité est si voisine de la platitude !

J'ai relu avant-hier soir Han d'Islande. C'est bien farce ! Mais il y a un grand souffle là dedans et c'est curieux comme esquisse (d'intention de Notre-Dame).

Adieu ; je ne sais que te dire, sinon que je t'embrasse. Tâche de m'envoyer de l'inspiration. C'est une denrée dont j'ai grand besoin pour le quart d'heure. Pensez à moi jeudi. Ma pensée sera avec vous toute la soirée. Quelle pluie !

Le temps n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.

Encore adieu ; mille baisers tendres ; à toi, à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Dimanche, 5 heures (23 octobre 1853).

Bouilhet m'est revenu fort assombri. Il paraît que vous n'avez pas été gais là-bas. Ce qu'il m'a dit de toi me navre, pauvre chère Louise. Qu'as-tu donc ? Allons, sacré nom de Dieu, relève-toi. Tu as fait une fort belle chose, à ce qu'il paraît. De l'orgueil ! de l'orgueil ! et toujours ! Il n'y a que ça de bon. Tu me verras avec Bouilhet quand il va aller te rejoindre. Que ne puis-je y rester ! Mais je sens, je suis sûr que ce serait une insigne folie, et quand même cette conviction ne serait qu’une idée, comme on dit, ne suffit-il pas que j'aie cette idée pour qu'elle m'empêche et me trouble ? Si l'on pouvait se donner des fois (sic) et en vingt-quatre heures, au milieu d'une oeuvre, changer des habitudes de quinze ans, sans que cette oeuvre s'en ressente, tu me verrais, dès la fin de la semaine, installé à Paris quoi qu'il en coûte.

Bouilhet est pénétré de ta Servante. Il en trouve le plan très émouvant, la conduite bonne et le vers continuellement ferme. Il ne te reproche qu'une chose, c'est d'avoir fait une allusion trop claire à Musset. Sans me prononcer encore, je penche à être de son avis ; mais il faut voir. D'ici là je m'abstiens. Il m'a dit de très belles choses de cette oeuvre ! La représentation au spectacle, la servante servant les actrices ! etc. , il paraît que tout cela est raide et a une haute tournure. En somme, Bouilhet a une grande opinion de ta servante. Qu'il me tarde de la voir ! Le plaisir que cette nouvelle m'a causé est contrarié par l'idée que tu souffres. Qu'a donc ta santé depuis quelque temps ? Tu te ronges, tu t'agites. Ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. Ce conseil bourgeois est plus facile à donner qu'à suivre. Une chose cependant doit nous faire l'accepter : remarque que plus tu as bridé en toi l'élément sensible, plus l'intellectuel a grandi. À mesure que la passion a tenu moins de place dans ta vie, l'Art s'est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais il y a quelques années, au milieu des orages, et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras peut-être le hasard de toutes ces larmes versées qui te paraissaient si stériles. Dans cinquante ou soixante pages j'aurai fait un pas, et l'époque de mon séjour à Paris se rapprochera. Un peu de patience, pauvre Muse, encore quelques mois. Croyez-vous donc qu'il ne m'en coûte rien et que je vais m'amuser tout seul ? Ovide chez les Scythes n'était pas plus abandonné que je vais l'être.

Comment se fait-il que j'aie fait de bonne besogne cette semaine ? Bouilhet a été très content de mes comices (je n'ai plus qu'un point qui m'embarrasse). Il trouve maintenant que c'est ardent, que ça marche franchement. Je me suis raidi et fouetté jusqu'au sang pour que mon héroïne soupire d'amour. J'ai presque pleuré de rage. Enfin, encore un défilé de passé ou à peu près !

Allons, à bientôt maintenant. Tâche d'avoir fini la Servante. Prends courage, et si la vie est mauvaise, si le soleil est pâle, est-ce que l'idéal n'est pas bon et l'Art resplendissant ? C'est là, c'est là qu'il faut aller, comme dit la Mignon de Goethe.

Mille baisers ; tout à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mardi soir, minuit (25 octobre 1853).

Bouilhet ne m'a parlé que de toi toute la journée de dimanche, ou du moins presque toute la journée. Il n'était pas gai, ce pauvre garçon ! Eh bien, il oubliait ses chagrins pour ne penser qu'aux tiens. Dans quel diable d'état vous êtes-vous donc mis ? Voilà de jolies dispositions à vous voir souvent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilhet, car il t'aime d'une façon touchante et qui m'a touché, navré ; ou plutôt c'est ce qu'il m'a dit de toi qui m'a navré. J'ai passé un dimanche rude, et hier aussi. Il faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du coeur) de tout ce qu'il m'a prêché. Cela m'a au contraire émerveillé. Il m'a ouvert en lui des horizons de sentiment qu'à coup sûr je ne lui connaissais pas et qu'il n'avait pas il y a un an. Est-ce lui qui change, ou moi ? Je crois que c'est lui. Son concubinage avec Léonie l'a attendrifié. Moi, je me suis recuit dans ma solitude. Ma mère prétend que je deviens sec, hargneux et malveillant. ça se peut ! Il me semble pourtant que j'ai encore du jus au coeur. L'analyse que je fais continuellement sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.

Et puis, on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m'a ravagé la sensibilité pour le reste de mes jours. Elle s'émousse à tout bout de champ, s'use sur les moindres niaiseries et, pour ne pas crever, je la roule ainsi sur elle-même et me contracte en boule, comme le hérisson qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère Louise. Mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne souffre pas de savoir que je te fais souffrir ? Ce ne sont pas des larmes qui me viennent à cette idée, mais des cris de rage plutôt, de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que cela soit. Destinée, c'est un grand mot ; non, contre l'arrangement des choses. Et si je les dérange maintenant, je sens que tout croule. Si je savais que le chagrin te submergeât (et tu en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton contraint de tes lettres ; l'encre porte une odeur pour qui a du nez. Il y a tant de pensée entre une ligne et l'autre ! et ce que l'on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier), si j'apprenais enfin, ou que tu me disses que tu n'y tiens plus de tristesse, je quitterais tout et j'irais m'installer à Paris, comme si la Bovary était finie, et sans plus penser à la Bovary que si elle n'existait pas. Je la reprendrais plus tard. Car de déménager ma pensée avec ma personne, c'est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n'est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition, que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu'elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d'une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J'ai peu la faculté de Napoléon Ier. Je ne travaillerais pas au bruit du canon. Celui de mon bois qui pète suffit à me donner quelquefois des soubresauts d'effroi. Je sais bien que tout cela est d'un enfant gâté et d'un piètre homme, en somme. Mais enfin, quand les poires sont gâtées on ne les rend pas vertes. Ô jeunesse ! jeunesse ! que je te regrette ! Mais t'ai-je jamais connue ? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, par le système de l'équitation à l'écurie et de la pile en place. Cela m'a peut-être cassé les reins de bonne heure. Ce n'est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres.

Vous êtes heureux, vous autres, les poètes, vous avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et cela soulage le coeur. Mais nous autres, pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnalité est interdite (et à moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur l'âme, à toutes les glaires morales qui nous prennent à la gorge !

Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suis né lyrique, et je n'écris pas de vers. Je voudrais combler ceux que j'aime et je les fais pleurer. Voilà un homme, ce Bouilhet ! Quelle nature complète ! Si j'étais capable d'être jaloux de quelqu'un, je le serais de lui. Avec la vie abrutissante qu'il a menée et les bouillons qu'il a bus, je serais certainement un imbécile maintenant, ou bien au bagne, ou pendu par mes propres mains. Les souffrances du dehors l'ont rendu meilleur. Cela est le fait des bois de haute futaie : ils grandissent dans le vent et poussent à travers le silex et le granit, tandis que les espaliers, avec tout leur fumier et leurs paillassons, crèvent alignés sur un mur et en plein soleil. Enfin, aime-le bien, voilà tout ce que je peux t'en dire, et ne doute jamais de lui.

Sais-tu de quoi j'ai causé hier toute la soirée avec ma mère ? De toi. Je lui ai dit beaucoup de choses qu'elle ne savait pas, ou du moins qu'elle devinait à demi. Elle t'apprécie, et je suis sûr que cet hiver elle te verra avec plaisir. Cette question est donc vidée.

La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche. Mais il était dans un tel état d'esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu'il l'a peut-être jugée trop bien. J'attends une seconde lecture pour être convaincu que je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin, cependant. Ces comices me demanderont bien encore six belles semaines (un bon mois après mon retour de Paris). Mais je n'ai plus guère que des difficultés d'exécution. Puis il faudra récrire le tout, car c'est un peu gâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d'être reécrits, et d'autres désécrits. Ainsi, j'aurai été depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de novembre à écrire une scène ! Et si elle m'amusait encore ! Mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse être, ne me plaira jamais. Maintenant que je le comprends bien dans tout son ensemble, il me dégoûte. Tant pis, ç'aura été une bonne école. J'aurai appris à faire du dialogue et du portrait. J'en écrirai d'autres ! Le plaisir de la critique a bien aussi son charme et, si un défaut que l'on découvre dans son oeuvre vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n'est-elle pas en soi-même une volupté, presque une promesse ?

Adieu, à bientôt. Mille baisers.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Vendredi soir, minuit et demi, (28-29 octobre 1853).

J'ai passé une triste semaine, non pour le travail, mais par rapport à toi, à cause de toi, de ton idée. Je te dirai plus bas les réflexions personnelles qui en sont sorties. Tu crois que je ne t'aime pas, pauvre chère Louise, et tu te dis que tu es dans ma vie une affection secondaire. Je n'ai pourtant guère d'affection humaine au-dessus de celle-là, et quant à des affections de femme, je te jure bien que tu es la première, la seule, et j'affirme plus : je n'en ai pas eu de pareille, ni de si longue, et de si douce, ni de si profonde surtout. Quant à cette question de mon installation immédiate à Paris, il faut la remettre, ou plutôt la résoudre tout de suite. Cela m'est impossible maintenant (et je ne compte pas l'argent que je n'ai pas et qu'il faut avoir). Je me connais bien, ce serait un hiver de perdu et peut-être tout le livre. Bouilhet en parle à son aise, lui qui heureusement à l'habitude d'écrire partout, qui depuis douze ans travaille en étant continuellement dérangé. Mais moi, c'est toute une vie nouvelle à prendre. Je suis comme les jattes de lait : pour que la crème se forme, il faut les laisser immobiles. Cependant je te le répète : si tu veux que je vienne, maintenant, tout de suite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, coûte que coûte, j'irai ; tant pis ! Sinon, voici mes plans et ce que j'ai fait. D'ici à la fin de la Bovary je t'irai voir plus souvent, huit jours tous les deux mois, sans manquer d'une semaine, sauf cette fois où tu ne me reverras qu'à la fin de janvier (...). Ainsi nous nous verrons ensuite au mois d'avril, de juin, de septembre, et dans un an je serai bien près de la fin. J'ai causé de tout cela avec ma mère. Ne l'accuse pas (même en ton coeur), car elle est plutôt de ton bord. J'ai pris avec elle mes arrangements d'argent et elle va faire cette année ses dispositions pour mes meubles, mon linge, etc. J'ai déjà avisé un domestique que j'emmènerai à Paris. Tu vois donc que c'est une résolution inébranlable et, à moins que je ne sois crevé d'ici à trois cents pages environ, tu me verras installé dans la capitale. Je ne déménagerai rien de mon cabinet parce que ce sera toujours là que j'écrirai le mieux, et qu'en définitive je passerai le plus de temps, à cause de ma mère qui se fait vieille. Mais rassure-toi, je serai piété là-bas et bien.

Sais-tu où m'a mené la mélancolie de tout cela et quelle envie elle m'a donnée ? Celle de foutre là à tout jamais la littérature, de ne plus rien faire du tout et d'aller vivre avec toi, en toi et de reposer ma tête entre tes seins au lieu de me la masturber sans cesse pour en faire éjaculer des phrases. Je me disais : l'Art vaut-il tant de tracas, d'ennui pour moi, de larmes pour elle ? à quoi bon tant de refoulements douloureux pour aboutir en définitive au médiocre ? Car je t'avouerai que je ne suis pas gai. J'ai de tristes doutes par moments, et sur l'homme et sur l'oeuvre, sur celle-ci comme sur les autres. J'ai relu Novembre, mercredi, par curiosité. J'étais bien le même particulier il y a onze ans qu'aujourd'hui (à peu de chose près du moins ; ainsi j'en excepte d'abord une grande admiration pour les putains, que je n'ai plus que théorique et qui jadis était pratique). Cela m'a paru tout nouveau, tant je l'avais oublié ; mais ce n'est pas bon, il y a des monstruosités de mauvais goût, et en somme l'ensemble n'est pas satisfaisant. Je ne vois aucun moyen de le récrire, il faudrait tout refaire. Par-ci, par-là une bonne phrase, une belle comparaison, mais pas de tissu de style. Conclusion : Novembre suivra le chemin de l’éducation sentimentale, et restera avec elle dans mon carton indéfiniment. Ah ! quel nez fin j'ai eu dans ma jeunesse de ne pas le publier ! Comme j'en rougirais maintenant !

Je suis en train d'écrire une lettre monumentale au Crocodile. Dépêche-toi de m'envoyer la tienne, car voilà plusieurs jours que ma mère a écrit la sienne à Mme Farmer et me persécute pour que je lui donne la mienne, afin de la faire partir.

Je relis du Montaigne. C'est singulier comme je suis plein de ce bonhomme-là ! Est-ce une coïncidence, ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année à dix-huit ans, où je ne lisais que lui ? mais je suis ébahi souvent de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments ! Nous avons mêmes goûts, mêmes opinions, même manière de vivre, mêmes manies. Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plus volontiers et avec qui je causerais mieux.

L'amour de Mlle Chéron m'émeut médiocrement. Elle est trop laide, cette chère fille ! Quand on a un nez comme le sien, on ne devrait penser qu'à avoir des rhumes de cerveau et non des amants. Et puis cette mère qui l'engage à aimer me paraît stupide. C'est charmant cela, mais après ? Est-ce que Leconte peut l'épouser ? Et si enfin, excédé d'elle, il a la faiblesse de la baiser, crois-tu qu'il ne la plantera pas là, très parfaitement ? Quelle atroce existence il se préparerait le malheureux ! Mais je l'estime trop pour ne pas le préjuger insensible aux charmes de cette infortunée !

Quant au père Babinet (tu vois bien que c'est le premier besoin de l'humanité etc. , m'écris-tu) c'est tout bonnement de la paillardise, lui. Quand il dit : il me faut une femme, il entend une belle femme, et si un brave garçon voulait bien lui payer une partie chez les Puces ou chez la mère Guérin, cette âme en peine retirerait immédiatement sa culotte. Voilà. Ne confondons pas les genres. Les hommes de son âge et de son époque ne sont point délicats et, s'ils recherchent autre chose que les filles, c'est parce que les filles sont peu complaisantes pour les vieux. Mets-toi bien cela dans l'esprit. LEs sentimentalités des vieux (Villemain, etc.) n'ont d'autre cause que la mine rechignée de la putain, à leur aspect. Tu crois qu'ils cherchent l'amour ? Nenni ! Ils évitent seulement une humiliation et tâchent de faire fuir loin d'eux la preuve évidente de leur vieillesse ou de leur laideur. Leconte a donné à Bouilhet une idée qui me plaît (celle de publier toutes ses poésies en un seul volume). Cela m'agrée par sa franchise et sa crânerie. Il est grand, ce garçon-là (Leconte) et je le crois aussi incapable d'une bassesse que d'une banalité !

Adieu, mille tendres baisers. Dans cinq ou six jours je serai arrivé à mon point. J'attendrai ensuite Bouilhet pour partir. Je crois que c'est au milieu de l'autre semaine. Je couve un rhume, le nez me pique. Encore à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Jeudi 3 novembre 1853, midi.

Quel galant que ce Crocodile ! Je commence à être inquiet. Heureusement que l'Océan nous sépare ! Badinguet me rassure. Comme son hymne est piètre ! La mienne a dû lui arriver aujourd'hui.

Tu as dû recevoir une lettre de Bouilhet t'annonçant notre arrivée pour dans huit jours. Jeudi prochain, à cette heure-ci, je me mettrai en marche pour aller vers toi. Avec quel plaisir je te reverrai, pauvre chère Louise !

Je refais et rabote mes comices, que je laisse à leur point. Depuis lundi je crois leur avoir donné beaucoup de mouvement et je ne suis peut-être pas loin de l'effet. Mais quelles tortures ce polisson de passage m'aura fait subir ! Je fais des sacrifices de détail qui me font pleurer, mais enfin il le faut ! Quand on aime trop le style, on risque à perdre de vue le but même de ce qu'on écrit ! Et puis les transitions, le suivi, quel empêtrement !

Tâche d'avoir ce que tu auras fait de la Servante recopié nettement afin que je puisse le lire. Bouilhet a eu du mal à suivre ta lecture, et c'est le lendemain, en chemin de fer, que tout lui est revenu. C'est classé.

À propos de copie, il me semble que tu en uses lestement avec Leconte. Je ne sais comment les choses se sont passées, mais je trouve cela cavalier envers un homme de pareille valeur.

Tu dis, chère Louise, que mes lettres sont pour toi une toile de Pénélope, je t'assure aussi que les tiennes à ce propos me causent parfois de grands étonnements. Je te vois un jour fort contente de moi ; puis, le lendemain, c'est autre chose. Mais il me semble que je suis toujours le même. Ces différences que tu trouves dans mes lettres ne viennent que des dispositions différentes dans lesquelles tu les lis. L'une te dilate le coeur, l'autre te l'assombrit, de sorte que souvent je suis tout surpris de ta joie ou de ta tristesse. Je ne varie pas cependant à ton endroit et mon affection pour toi est toujours à Fixe.

Je vais aujourd'hui à Rouen, dîner avec Bouilhet. Nous avions l'habitude de dîner ainsi tous les ans, à la foire Saint-Romain. Aujourd'hui c'est la dernière fois. Dîner d'adieu et de ressouvenir.

J'aurais bien voulu t'écrire plus longuement ces jours passés, mais je me hâte de donner une figure à mes comices avant le départ de Bouilhet, et j'ai tant à faire encore d'ici à huit jours ! Enfin, tout a une fin ! et nous nous verrons bientôt, Dieu merci. Ce sera une bouffée d'air et j'en ai besoin.

Adieu, mille tendres baisers.

À toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Dimanche, 10 heures (6 novembre 1853).

Quelle gentille et bonne lettre j'ai reçue de toi, ce matin, pauvre chère Muse ! Quoique tu m'y dises de te répondre longuement, je ne le ferai pas, parce que Bouilhet est là. Je profite même de ce moment où il est à faire ses adieux à ma mère pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche. J'ai le coeur tout gros de tristesse. Quelle pitoyable chose que nous ! Nous avons relu cet après-midi du Melaenis. Nous venons de parler de Du Camp, de Paris, de la politique, etc. Mille douceurs et mille amertumes me reviennent ensemble. Et là maintenant, seul face à face avec ta pensée, l'idée du chagrin continuel que je te cause se mêle à ces autres faiblesses. C'est comme si mon âme avait envie de vomir ses anciennes digestions. L'idée de tes mémoires, écrits plus tard dans une solitude à nous deux, m'a attendri. Moi aussi, j'ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l'imagination est tarie. Rappelons-nous toujours que l'impersonnalité est le signe de la force. Absorbons l'objectif et qu'il circule en nous, qu'il se reproduise au dehors sans qu'on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre coeur ne doit être bon qu'à sentir celui des autres. Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe.

Non, n'invite pas Delisle pour jeudi. Le vendredi si tu veux. Soyons seuls le premier jour. Quoique cela va encore t'indigner, je continuerai à descendre rue du Helder. Bouilhet a été assez mal à l’Hôtel du Bon La Fontaine. J'ai d'ailleurs assez vécu dans ce quartier ! Et puis, au lieu de m'épargner des courses, cela m'en causerait plus. J'expédierai, comme de coutume, les miennes le matin ; puis je viendrai chez toi pour tout le reste du jour (sauf un ou deux peut-être où je n'y dînerai pas). Je t'assure enfin que cela me dérangerait beaucoup de descendre si loin du centre (expression provinciale). Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés. Moi, ça me paraît un peu sanglé, un peu trop cassé et rude. Je n'ai plus que cinq à sept pages pour que toute cette scène soit finie. Quand je t'ai quittée la dernière fois, je croyais être bien avancé à notre prochaine entrevue ! Quel décompte ! J'ai écrit seulement vingt pages en deux mois. Mais elles en représentent bien cent !

Je te promets bien qu'à l'avenir, c'est-à-dire cette année, je ne serai jamais si longtemps sans venir. Adieu, chère amie. Tu me dis que tu tressailles d'attente. Et moi !

Mille baisers. À jeudi. Ne nous fais pas dîner avant 7 heures. Je t'embrasse.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Mardi soir, 10 heures, 22 novembre 1853.)

J'avais ici depuis deux jours un énorme paquet du Crocodile que j'ai décacheté et dont je ne t'envoie qu'une partie. L'autre consistait en un re-paquet (inclus dans le tien) à l'adresse de M. Bouilhet. Pour t'épargner la peine de le transmettre et un port de lettres excessif, je te l'envoie par la poste, directement. Est-ce bien ? N'y a-t-il pas indiscrétion ?

Quel mauvais adieu nous avons eu hier ! Pourquoi ? pourquoi ? Le retour sera meilleur ! Allons courage ! espoir ! J'embrasse tes beaux yeux que j'ai tant fait pleurer. À la fin de la semaine une longue lettre.

À toi. Ton G.

À MAURICE SCHLÉSINGER. §

(24 novembre 1853.)

Que vous êtes bon, mon cher Maurice, d'avoir pensé à moi ! Je ne vous oubliais pas de mon côté, croyez-le bien, et depuis ce soir où nous nous sommes séparés sous les arcades Rivoli, je n'ai pas été une seule fois à Paris sans entrer chez Brandus pour savoir de vos nouvelles. Votre exil volontaire est-il définitif ? Avez-vous quitté la France pour toujours ? Vous reverrai-je, et quand ? Dites-le-moi donc ! Ne venez-vous jamais à Paris ? Contez-moi votre vie et vos projets. Rien de ce qui vous touche ne m'est indifférent, vous le savez. Tout est ici pour le plus mal dans le plus exécrable des mondes possibles, et la décrépitude universelle, qui m'entoure de loin, m'atteint au coeur. Je deviens d'un sombre qui me fait peur et d'une tristesse qui m'attriste. On ne peut malheureusement s'abstraire de son époque. Or, je trouve la mienne stupide, canaille, etc. , et je m'enfonce chaque jour dans une ourserie qui prouve plus en faveur de ma moralité que de mon intelligence. L'année prochaine, je change de vie et je vais m'installer quatre mois à Paris pour y faire de la littérature militante. La nausée m'en vient déjà ! Tout cela est tombé si bas ! Il est temps néanmoins que je me décide : j'ai bientôt 32 ans et les cheveux me tombent.

J'ai été cet été à Trouville avec ma mère. J'y ai beaucoup pensé à vous en revoyant votre maison. Que n'y étiez-vous, pour nous promener ensemble à cheval au bord de la mer, comme autrefois, et pour fumer des cigares au clair de lune ! Vous rappelez-vous cette belle soirée sur la Touques, où Panofka nous jouait des variations sur la romance du Saule ? Il y a de cela dix-sept ans, environ ! Que devient Mlle Maria. Elle doit être grande maintenant. La mariez-vous ?

Quant à ma famille, à moi, rien de nouveau n'y est survenu. Je m'occupe beaucoup de l'éducation de ma petite nièce. Elle commence à parler assez couramment l'anglais et à lire quelques mots d'allemand. Je vous remercie bien de votre invitation. J'en profiterai peut-être à quelque jour. Où est le temps où je n'en refusais aucune, et qu'est devenu ce bon cabinet de la Gazette musicale, où l'on disait de si fortes choses entre quatre et six heures du soir ?

Quelle étrange chose que la vue des lieux ! Chaque fois que je passe par Vernon, je me penche à la portière machinalement pour vous voir sous le débarcadère ! J'ai déjà perdu tant d'affections, cher ami, je compte tant de morts, en terre et sur terre, que je tiens au peu qui me reste, et je me raccroche à mes souvenirs comme d'autres à leurs espérances.

Allons, adieu, songez à moi. écrivez-moi. Ma mère a été bien sensible à votre souvenir. Présentez à Mme Maurice toutes mes civilités affectueuses. Embrassez votre fils pour moi et donnez-vous une poignée de main de ma part.

Tout à vous.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de mardi (29 novembre 1853).

Sais-tu que tu m'éblouis par ta facilité ? En dix jours tu vas avoir écrit six contes. Je n'y comprends rien (bons ou mauvais, je les admire). Moi, je suis comme les vieux aqueducs : il y a tant de détritus aux bords de ma pensée qu'elle circule lentement et ne tombe que goutte à goutte du bout de ma plume. Quand tu vas être débarrassée de cette besogne, reprends vite ta Servante ! Soigne la fin. Il faut que la folie de Mariette soit hideuse. La hideur dans les sujets bourgeois doit remplacer le tragique qui leur est incompatible. Quant aux corrections, avant d'en faire une seule, remédite l'ensemble et tâche surtout d'améliorer, non par des coupures, mais par une création nouvelle. Toute correction doit être faite en ce sens. Il faut bien ruminer son objectif avant de songer à la forme, car elle n'arrive bonne que si l'illusion du sujet nous obsède. Serre tout ce qui est de Mariette et ne crains pas de développer (en action, bien entendu) tout ce qui est de la servante. Si ta généralité est puissante, elle emportera, ou du moins palliera beaucoup la particularité de l'anecdote. Pense le plus possible à toutes les servantes.

Et maintenant, causons de nous. Tu es triste, et moi aussi. Depuis mardi matin jusqu'à jeudi soir, c'était à en crever. J'ai senti (comme ce jour dans la baie de Naples où j'allais me noyer, et où ma peur, me faisant peur, cessa de suite) que mon sentiment me submergeait. J'avais une fureur sans cause. Mais j'ai lâché là-dessus des robinets d'eau glacée, et me revoilà debout. L'absence de Bouilhet m'est dure. Joins-y les idées que je me fais de ta solitude, de ton chagrin, le monologue que je me tiens au coin de mon feu et où je me dis : «Elle m'accuse, elle pleure !» ; et les phrases à faire, le mot qu'on cherche !... Quelle saleté que la vie ! Quel maigre potage couvert de cheveux !

Ne nous plaignons pas ; nous sommes des privilégiés ! Nous avons dans la cervelle des éclairages au gaz ! Et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelle ! Tu pleures quand tu es seule, pauvre amie ! Non, ne pleure pas, évoque la compagnie des oeuvres à faire ; appelle des figures éternelles. Au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur, il y a quelque chose de bleu et d'incandescent, un grand ciel immuable et subtil dont les rayonnements qui nous arrivent suffisent à animer des mondes. La splendeur du génie n'est que le reflet pâle de ce Verbe caché. Mais si ces manifestations nous sont, à nous autres, impossibles, à cause de la faiblesse de nos natures, l'amour, l'amour, l'aspiration nous y envoie ; elle nous pousse vers lui, nous y confond, nous y mêle. On peut y vivre ; des peuples entiers n'en sont pas sortis, et il y a des siècles qui ont ainsi passé dans l'humanité comme des comètes dans l'espace, tout échevelés et sublimes. Tu te plains de ce que nous ne sommes pas dans les conditions ordinaires. Mais c'est là le mal, de vouloir s'étendre sur la vie, comme faisait élisée sur le cadavre du petit enfant. On a beau se ratatiner, on est trop grand, et la putréfaction ne palpite pas sous nous. L'immense désir ne soulève même pas la patte d'une mouche, et nos meilleures voluptés nous font pleurer comme nos pires deuils. Si j'étais cet égoïste dont on parle, je te tiendrais d'autres discours. Avec quel soin, au contraire, dans l'intérêt de ma vanité ou de mes plaisirs, ne déclamerais-je pas sur les doux trésors de ce bas monde ! Les hommes, en effet, veulent toujours se faire aimer, même quand ils n'aiment point, et moi, si j'ai souhaité quelquefois que tu m'aimasses moins, c'était dans les moments où je t'aimais le plus, quand je te voyais souffrir à cause de moi. Dans ces moments-là, j'aurais voulu être crevé. Tu n'as qu'à demander à Bouilhet si lundi soir, alors que tu me jugeais si irrité contre toi, demande-lui, dis-je, si ce n'était pas plutôt contre moi-même que toute cette irritation se tournait.

Comment se fait-il que depuis huit jours j'aie bien travaillé, quand il me semble que je ne pense pas du tout à mon travail ? J'ai écrit cinq pages. J'aurai définitivement fini les comices à la fin de la semaine prochaine. Si tout continuait à marcher comme cela, j'aurais fini cet été. Mais sans doute que je m'abuse. Pourtant, il me semble que c'est bon. Peut-être est-ce l'envie que j'ai d'avoir fini et de nous rejoindre enfin d'une manière plus continue, qui me chauffe en dessous sans que je m'en doute. À propos de chauffage, cette pauvre mère Roger est-elle définitivement (...) ?

Bouilhet s'oublie à Capoue ! et Mme Blanchecotte aussi ! Ah mon Dieu. As-tu réfléchi quelquefois à toute l'importance qu'a le (...) dans l'existence parisienne ? Quel commerce de billets, de rendez-vous, de fiacres stationnant au coin des rues, stores baissés ! Le (...) est la pierre d'aimant qui dirige toutes les navigations. Il y a de quoi devenir chaste par contraste. Je ne hais pas Vénus, mais quel abus ! J'aime dans ce monde-là deux choses : la chose d'abord, en elle-même, la chair ; puis la passion, violente, haute, rare, la grande corde pour les grands jours. C'est pourquoi le cynisme me plaît, tout comme l'ascétisme. Mais j'exècre la galanterie. On peut bien vivre sans cela, parbleu ! Cette perpétuelle confusion de la culotte et du coeur me fait vomir. Quand il se rencontre des affections complexes et qui s'entrelacent par tous les bouts de l'être, comme la nôtre, cela sort de l'amour et rentre dans une physiologie supérieure à laquelle, contre laquelle et pour laquelle rien ne fait. Elle est réglée comme le battement de votre sang et co-éternelle à vous comme votre conscience.

Enfin cette Edma me dégoûte, même de loin. Tu excuses Bouilhet et tu plains Léonie : le premier parce qu'il est loin de sa maîtresse et l'autre parce qu'elle est trompée (c'est le mot consacré). Quant à moi je l'excuse aussi parfaitement (et même je l'approuve, si ça l'amuse). Mais ma raison est toute contraire à la tienne. Quand on sort des bras de quelqu'un, on a un arrière-goût à l'âme qui empêche de goûter les saveurs nouvelles. Après ça, les contrastes ! C'est aussi une loi culinaire. Moi, je vis au bain-marie.

Adieu, je t'embrasse dans tout mon jus. Mille baisers. À toi.

Ton G.

Mon cousin et sa longue épouse sont arrivés ce soir. Ils débarquent de Paris. Ils sont «fatigués de la cuisine de restaurant». Ils ont été aux Français, à l'Opéra et à l'Opéra-Comique ! les trois théâtres voulus, les seuls théâtres bien. Ils ont vu à l'Opéra-Comique le Châlet : «c'est charmant, quoique ce soit ancien.»

Ô les bourgeois ! Je voudrais avec la peau du dernier des bourgeois, etc. ; voir Des Barreaux.

À LOUISE COLET. §

(Vendredi, 2 h de nuit, 9 décembre 1853.)

Sais-tu que tu finis par m'inquiéter avec tes maladies physiques ? Qu'est-ce que veulent dire ces vomissements-là ? Voilà plusieurs mois qu'ils te sont fréquents. Tu devrais consulter quelqu'un d'intelligent. Les ganaches qui te soignent, tels que les sieurs Vallerand et Appert, ne peuvent que te donner de mauvais conseils.

Je ne crois nullement à la médecine, mais à de certains médecins, à des innéités spéciales, de même que je ne crois pas aux poétiques mais aux poètes. Et il est si ennuyeux d'être malade ! Car il faut se soigner et c'est là qu'on sent le fardeau de l'existence vous peser sur les épaules. écris-moi donc de suite pour me dire comment tu vas.

Je suis très fatigué ce soir. (Voilà deux jours que je fais du plan, car enfin, Dieu merci, mes comices sont faits, ou du moins ils passeront pour tels jusqu'à nouvelle révision.) Aussi je ne t'écrirai que brièvement. Tu en auras plus long la première fois. J'attendais tes contes. Ne me les enverras-tu pas à recaler ?

Je n'ai lu de d'Aubigné que le baron de Foeneste ; il y a longtemps. Ce que j'en ai compris m'a plu ; mais c'est difficile à entendre, à cause du patois poitevin qui y est intercalé.

J'ai lu de plus une vie de D'Aubigné par lui-même, fort belle. Je dois même avoir des notes de cela au fond de quelque carton ; mais où ? Je suis encombré par tant de notes, de lettres et de papiers que je ne m'y reconnais plus. Aussi c'est après-demain, sans faute, que je me mets à remuer tout ce fumier de ma vie. Quelles ordures je vais retrouver ! (car je n'ai jusqu'à présent brûlé aucun papier). Ce sera une longue besogne ! Mais j'y apprendrai sans doute des choses dont je ne me doute plus.

Adieu, je t'embrasse. Porte-moi donc mieux. Mille baisers. À toi. Ton G.

À LOUIS BOUILHET. §

(Croisset, 10 décembre (?) 1853.)

Tu as dû dîner ce soir avec ma mère, et Caroline t'aura embrassé de ma part, pauvre cher vieux. Il me fait plaisir que ta première visite rouennaise ait été celle-là. Moi, me voilà donc resté seul ici comme un roquentin, comme un ours, comme un «meschant». Je fais un feu atroce et je n'entends que le murmure de la flamme avec les palpitations régulières de ma pendule. Le seul bruit humain que j'aie perçu depuis tantôt a été une gueulade d'hommes soûls qui ont passé tout à l'heure, en chantant. Il en va être ainsi pendant trois semaines. Je suis curieux de voir la mine que je vais faire. J'éprouverai si l'homme décidément est un animal sociable.

J'espère d'ici à ton arrivée avancer ferme la Bovary. Si ma scène d'amour n'est pas faite, elle le sera aux trois quarts. Sais-tu combien les comices (recopiés) tiennent de pages ? 23. Et j'y suis depuis le commencement de septembre. Quels piètres primesautiers nous faisons, avouons-le !

J'ai relu hier toute la première partie. Cela m'a paru maigre. Mais ça marche (?). Le pire de la chose est que les préparatifs psychologiques, pittoresques, grotesques, etc. qui précèdent, étant fort longs, exigent, je crois, un développement d'action qui soit en rapport avec eux. Il ne faut pas que le prologue emporte le récit (quelque déguisé et fondu que soit le récit), et j'aurai fort à faire pour établir une proportion à peu près égale entre les aventures et les pensées. En délayant tout le dramatique, je pense y arriver à peu près. Mais il aura donc 75 000 pages, ce bougre de roman-là ! Et quand finira-t-il ?

Je ne suis pas mécontent de mon article de Homais (indirect et avec citations). Il rehausse les comices et les fait paraître plus courts parce qu'il les résume.

Et toi, vieux, ton Homme avance-t-il ? Envoie-moi donc quelque chose. Je ne suis pas difficile sur la quantité, tu le sais.

Pourquoi crois-je que d'ici à peu nous aurons du sieur Théo des fossiles quelconques, comme nous avons eu du latin après Melaenis ? était-il bête, l'autre jour, ce brave garçon ! (Son acharnement sur «écarté», sa théorie qu'il ne faut pas être harmonieux, etc.). Allons, pas fort ! pas fort du tout ! Si tu savais comme je t'ai aimé frénétiquement quand, au coin de la rue, après l'avoir quitté, tu m'as dit : «Non... non... solide comme la colonne ! comme la colonne ! s... n... de D... !»

Oui, il ne faut pas nous démonter ! Ne prenons aucun souci de tout cela et causons un peu des gars Texier et Du Camp. C'était charmant ! très coquet ! Et l'excuse «il était si jeune» est un mot, un mot historique. C'est peut-être par là que Du Camp passera à la postérité. Comme basse bêtise, ineptie, maladresse et grossièreté, il est de la famille de «je crois que tu as un ramollissement au cerveau». Voilà de ces choses qu'il faut colporter et ne point se gêner de redire.

J'ai trouvé la Muse peu forte en cette circonstance. À ta place, dit-elle, elle eût fait explosion. Oh ! non ! non ! C'eût été une sottise, car tout homme médiocre considérant le blâme comme quelque chose de désagréable, il s'ensuit que l'on doit prendre pour baume toute la fange qu'on nous prodigue. Quand on descend dans la rue et que vient à souffler sur nous la poussière des passions et des bêtises humaines, il faut courber la tête, se rouler dans son manteau et passer droit. Puis, à la porte du sanctuaire, on rejette toute cette ordure avec un grand mouvement d'épaule.

Tu serais bien maladroit de leur donner les Fossiles pour rien. Dans ce cas-là, il vaudrait mieux les donner à n'importe quel journal, le Pays (?), la Presse (?), qui te les prendrait comme variétés. Mais pousse le père Babinet pour la Revue des deux-mondes.

Sais-tu que tes lettres sont bien courtes, mon pauvre vieux ! Je ne sais pas comment tu es installé, comment tu vis... De quelle façon arranges-tu tes heures ? Tu dois te trouver avoir beaucoup de temps. À toi. Que cogites-tu entre les vers ? Mes compliments à Pétrus Borel et apporte-le-moi quand tu viendras.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de mercredi, 1 heure (14 décembre 1853).

Voilà sept jours que je vis d'une drôle de manière, et charmante. C'est d'une régularité si continue qu'il m'est impossible de m'en rien rappeler, si ce n'est l'impression. Je me couche fort tard et me lève de même. Le jour tombe de bonne heure, j'existe à la lueur des flambeaux ou plutôt de ma lampe. Je n'entends ni un pas ni une voix humaine, je ne sais ce que font les domestiques, ils me servent comme des ombres. Je dîne avec mon chien ; je fume beaucoup, me chauffe raide et travaille fort : c'est superbe ! Quoique ma mère ne me dérange guère d'habitude, je sens pourtant une différence et je peux, du matin au soir et sans qu'aucun incident, si léger qu'il soit, me dérange, suivre la même idée et retourner la même phrase. Pourquoi sens-je cet allégement dans la solitude ? Pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j'entrais dans le désert ? Pourquoi tout enfant m'enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement ? La civilisation n'a point usé chez moi la bosse du sauvage, et malgré le sang de mes ancêtres (que j'ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu'il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, de la sic PEau-Rouge. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a du moine. J'ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards qui vivaient solitairement, soit dans l'ivrognerie ou dans le mysticisme. Cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l'utile, au bien-être commun. Mais maintenant ! L'individualité est un crime. Le XVIIIe siècle a nié l’âme, et le travail du XIXe sera peut-être de tuer l’homme. Tant mieux de crever avant la fin ! car je crois qu'ils réussiront. Quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s'étonnent de la manière dont je vis, laquelle à moi me semble être la plus naturelle et la plus normale ! Cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce, car c'est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L'âme doit être complète en soi. Il n'y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l'eau. Dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde et frappez dessus, il jaillira des fontaines. Le puits artésien est un symbole et les Chinois, qui l'ont connu de tout temps, un grand peuple.

Si tu étais dans ces principes-là, chère Muse, tu pleurerais moins et tu ne serais pas maintenant à recorriger la Servante. Mais non, tu t'acharnes à la vie ; tu veux faire résonner ce sot tambour qui vous crève sous le poing à tout moment et dont la musique n'est belle qu'en sourdine, quand on lâche les cordes au lieu de les tendre. Tu aimes l'existence, toi ; tu es une païenne et une méridionale ; tu respectes les passions et tu aspires au bonheur. Ah ! cela était bon quand on portait la pourpre au dos, quand on vivait sous un ciel bleu et quand, dans une atmosphère sereine, les idées, jeunes écloses, chantaient sous des formes neuves, comme sous un feuillage d'avril des moineaux joyeux. Mais moi je la déteste, la vie. Je suis un catholique ; j'ai au coeur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes. Mes tendresses d'esprit sont pour les inactifs, pour les ascètes, pour les rêveurs. Je suis embêté de m'habiller, de me déshabiller, de manger, etc. Si je n'avais peur du hachisch, je m'en bourrerais au lieu de pain et, si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais ainsi, couché sur le dos, inerte et à l'état de bûche. J'avais cru que tu me tiendrais compagnie dans mon âme, et qu'il y aurait autour de nous deux un grand cercle qui nous séparerait des autres. Mais non. Il te faut, à toi, les choses normales et voulues. Je ne suis pas «comme un amant doit être». En effet, peu de gens me trouvent «comme un jeune homme doit être». Il te faut des preuves, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera. Mais tu m'aimes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes.

Tu t'irrites pour un logement, pour un départ, pour une connaissance que je vais voir. Et si tu crois que ça me fâche ? Non, non. Mais cela me chagrine et me désole pour toi. Comprends-le donc ! tu me fais l'effet d'un enfant qui prend toujours les couteaux de sa poupée pour se hacher les doigts et qui se plaint des couteaux. L'enfant a raison, car ses pauvres doigts saignent. Mais est-ce la faute des couteaux ? Ne faut-il plus qu'il y ait de fer au monde ? Il faut alors prendre des soldats de plomb. Cela est facile à tordre.

Ah ! Louise ! Louise ! chère et vieille amie, car voilà huit ans bientôt que nous nous connaissons, tu m'accuses ! Mais t'ai-je jamais menti ? Où sont les serments que j'ai violés, et les phrases que j'ai dites que je ne redise point ? Qu'y a-t-il de changé en moi, si ce n'est toi ? Ne sais-tu pas que je ne suis plus un adolescent et que je l'ai toujours regretté pour toi et pour moi ? Comment veux-tu qu'un homme abruti d'Art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jaillir des étincelles, etc. , etc. (exercice qui fait des brèches à ladite lame), comment veux-tu que celui-là aime avec un coeur de vingt ans et qu'il ait cette ingéniosité sic des passions qui en est la fleur ? Tu me parles de tes derniers beaux jours. Il y a longtemps que les miens sont partis, et je ne les regrette pas. Tout cela était fini à 18 ans. Mais des gens comme nous devraient prendre un autre langage pour parler d'eux-mêmes. Nous ne devons avoir ni beaux ni vilains jours. Héraclite s'est crevé les yeux pour mieux voir ce soleil dont je parle. Allons, adieu. écoute Bouilhet. C'est un maître homme et qui non seulement sait faire des vers, mais qui a du jugement, comme disent les bourgeois, chose qui manque généralement aux bourgeois et aussi aux poètes.

Adieu encore ; mille baisers au coeur ; à toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Dimanche soir, 1 heure (18 décembre 1853).

J'ai mille excuses à te faire, pauvre chère Muse (commençons par nous embrasser). Quand je dis excuses, ce sont plutôt des explications.

Je ne méprise nullement la Servante. Qui t'a fourré ça dans la tête ? Au contraire ! au contraire ! Si j'avais jugé la chose mauvaise, je te l'eusse déclaré comme j'ai fait pour ta Princesse, pour ta comédie de l’Institutrice. Mais non ! Tu ne comprends jamais les demi-teintes. Je pense comme toi que tu n'as peut-être jamais écrit de plus beaux vers et en plus grande quantité dans la même oeuvre. Mais, et ici commencent les réticences, d'abord je ne te sais nul gré de faire de beaux vers : tu les ponds comme une poule les oeufs, sans en avoir conscience (c'est dans ta nature, c'est le bon Dieu qui t'a faite comme ça). Rappelle-toi encore une fois que les perles ne font pas le collier, c'est le fil, et c'est parce que j'avais admiré dans la Paysanne un fil transcendant, que j'ai été choqué ne plus l'apercevoir si net dans la Servante. Tu avais été, dans la Paysanne, shakespearienne, impersonnelle. Ici, tu t'es un peu ressentie de l'homme que tu voulais peindre. Le lyrisme, la fantaisie, l'individualité, le parti pris, les passions de l'auteur s'entortillent trop autour de ton sujet. Cela est plus jeune et, s'il y a une supériorité de forme incontestable, des morceaux superbes, l'ensemble ne vaudra jamais l'autre (?) parce que la Paysanne a été imaginée, que c'est un sujet de toi, et en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu'en s'attachant à un fait vrai, il ne sort de votre oeuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint. Tu m'objectes n'avoir pas voulu faire de didactique. Qui te parle de didactique ? Si ! il fallait faire la Servante ! Maintenant, il est trop tard, et au reste peu importe. Une fois le titre mis de côté, ce sera une fort belle oeuvre et émouvante. Mais élague tout ce qui n'est pas nécessaire à l'idée même de ton sujet. Ainsi, pourquoi ta grande artiste, à la fin, qui vient parler à Mariette ? à quoi bon ce personnage complètement inutile dans le drame, et fort incolore par lui-même ? Soigne les dialogues et évite surtout de dire vulgairement les choses vulgaires. Il faut que tous les vers soient des vers.

La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que, de l'occiput jusqu'au talon, le corps soit couché sur la même ligne. On se ramasse comme un crapaud et l'on se déploie sur toute la surface, en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents. L'idée doit faire de même à travers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche, ce qui n'avance à rien et fatigue. Mais comment pouvais-tu me juger assez borné pour méconnaître la valeur de ta Servante ?

Dis-moi donc, et n'oublie pas, si je n'ai point commis une grande sottise en décachetant le dernier paquet du Crocodile et en envoyant directement la lettre à Me B. C'était pour t'épargner un port de lettre considérable, voilà tout. Lui réponds-tu, au Crocodile ? Encore un mot sur les lettres ; nous causerons de nous ensuite. C'est à propos de ta comédie que l'on va insérer dans le Pays. Tu t'étonnes de la pudibonderie de Cohen. Eh bien ! il est de l'opinion générale. Sois sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas.

Voilà où nous en sommes. Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de délicatesse ! Ce sont de ces choses dont il faut profiter, ou plutôt qu'il faut exploiter au profit même de son oeuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire comme Intention ; mais surveillons-nous sur les mots.

Toi, tu te lâches un peu trop en ces matières et tu y mets une candeur qui peut passer pour impudeur (je parle en général, témoin : «c'est le dernier amour, etc. !»). Dans ce conte de la Servante il n'est question que d'impureté, de débauche ! de courtisane ! Interdis-toi, à l'avenir, tout cela. Ton oeuvre y gagnera d'abord, et ensuite tu auras plus de lecteurs et moins de critiques.

Ces sujets-là te troublent. Je voudrais qu'il te fût interdit d'en parler et j'attends pour t'admirer sans réserve que tu nous aies écrit un conte où il ne soit pas question d'amour, une oeuvre in-sexuelle, in-passionnelle. Médite bien ta Religieuse, et surtout point d'amour et point de déclamation contre les prêtres ni la religion ! Il faut que ton héroïne soit médiocre. Ce que je reproche à Mariette, c'est que c'est une femme supérieure.

Quant à publier, je ne suis pas de ton avis. Cela sert. Que savons-nous s'il n'y a pas à cette heure, dans quelque coin des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne, un pauvre être qui nous comprenne ? On publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau. C'est un déversoir plus large, un instrument de sympathie qui va frapper à distance. Quant à publier maintenant, je n'en sais rien. Lancer à la fois la Servante et la Religieuse serait peut-être plus imposant, comme masse et contraste. Non ! je n'ai pas pour tout un détachement sépulcral, car rien que d'apprendre tes petites réussites de librairie m'a fait plaisir. Je suis bien peu détaché de toi, va ! pauvre Muse ! moi qui voudrais te voir riche, heureuse, reconnue, fêtée, enviée ! Mais je veux par-dessus tout te voir grande. Ce qui te fait (te) méprendre, c'est que j'en veux à ceci : l’aspiration au bonheur par les faits, par l'action. Je hais cette recherche (de) béatitude terrestre. Elle me semble une manie médiocre et dangereuse. Vivent l'amour, l'argent, le vin, la famille, la joie et le sentiment ! Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, mais n'y croyons point. Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un paradis qui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité, où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs-élysées fort plats, la vie était aimable. Je ne te blâme que de cela, toi, pauvre chère Muse, de demander des oranges aux pommiers. Oranger ou pommier, j'étends mes rameaux vers toi et je me couche sur tout ton être.

À toi, mille baisers partout.

Ton G.

Je t'eusse écrit plus longuement sans la résolution que j'ai prise de me coucher un peu de meilleure heure. Voilà plusieurs nuits que je n'entre au lit qu'à 4 heures du matin ; c'est stupide.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Nuit de vendredi, 2 heures (23 décembre 1853).

Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé. J'ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary, je suis (...), en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'ai passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une. Je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop (...) (pardon de l'expression), c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements. Et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoyer une caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon ? Je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir). Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs. Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. Est-ce orgueil ou piété, est-ce le débordement niais d'une satisfaction de soi-même exagérée ? ou bien un vague et noble instinct de religion ? Mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu, si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours, aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des Formes et des Idées :

Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'encense...

Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où ; mais voilà ce qu'il faut se dire. J'attends la Servante avec impatience. Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : «Si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers». Pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx.

Quant aux offres de Du Camp relativement à Mme Biard, il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n'y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. Mais si j'étais directeur d'une revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B ne sont pas pires que d'autres. Tout se vaut, au-dessous d'un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu'ils l'accepteraient ; à moins que ce ne soit un parti pris de t'écarter complètement, ce qui se peut. Il faudrait pour cela renouer avec le Du Camp, et c'est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j'emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l'aime encore au fond ; mais il m'a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c'est pour moi «comme s'il était déjà mort», ainsi que dit le duc Alphonse à Mme Lucrezzia. Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu'il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?).

Bouilhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J'avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je vois que je ne me suis pas trompé. Mais elle a l'air de mener ça bien rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée, elle connaît le monde ; elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres horizons il est vrai ! Mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du coeur et du corps social, depuis la cave jusqu'au grenier, et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s'y élabore une chimie merveilleuse, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d'âme ? Tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écoeurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour elle-même, nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur des misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'éternel, l'Immuable, l'Absolu, l'Idéal.

J'ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme !... Comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose ! Que de manoeuvres et de trahisons, et de larmes et d'angoisses ! C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique. Aussi l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu comme une rangée de dents blanches au-dessus du bavolet noir.

Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front ; je le mets sous tes lèvres et vais me coucher.

Encore adieu et mille caresses. À toi.

Ton G.

À LOUIS BOUILHET. §

(Croisset, décembre 1853, entre le 15 et le 27.)

Journée pleine ! et que je m'en vais te narrer. J'ai vu Léonie, j'ai vu des sauvages, j'ai vu Dubuget, Védie, etc. Commençons par le plus beau, les sauvages.

Ce sont les Cafres dont, moyennant la somme de cinq sols, on se procure l'exhibition, Grande-Rue, II. Eux et leur cornac m'ont l'air de mourir de faim, et la haute société rouennaise n'y abonde pas. Il n'y avait comme spectateurs que sept à huit blouses, dans un méchant appartement enfumé où j'ai attendu quelque temps. Après quoi une espèce de bête fauve, portant une peau de tigre sur le dos et poussant des cris inarticulés, a paru, puis d'autres. Ils sont montés sur leur estrade et se sont accroupis comme des singes autour d'un pot de braise. Hideux, splendides, couverts d'amulettes, de tatouages, maigres comme des squelettes, couleur de vieilles pipes culottées, face aplatie, dents blanches, oeil démesuré, regards éperdus de tristesse, d'étonnement, d'abrutissement, ils étaient quatre et ils grouillaient autour de ces charbons allumés, comme une nichée de lapins. Le crépuscule et la neige qui blanchissait les toits d'en face les couvraient d'un ton pâle. Il me semblait voir les premiers hommes de la terre. Cela venait de naître et rampait encore avec les crapauds et les crocodiles. J'ai vu un paysage de je ne sais où. Le ciel est bas, les nuages couleur d'ardoise. Une fumée d'herbes sèches sort d'une cabane en bambous jaunes, et un instrument de musique, qui n'a qu'une corde, répète toujours la même note grêle, pour endormir et charmer la mélancolie bégayante d'un peuple idiot. Parmi eux est une vieille femme de 50 ans qui m'a fait des avances lubriques ; elle voulait m'embrasser. La société était ébouriffée. Durant un quart d'heure que je suis resté là, ce n'a été qu'une longue déclaration d'amour de la sauvagesse à mon endroit. Malheureusement le cornac ne les entend guère et il n'a pu me rien traduire. Quoiqu'il prétende qu'ils sachent un peu l'anglais, ils n'en comprennent pas un mot, car je leur ai adressé quelques questions qui sont restées sans réponse. J'ai pu dire comme Montaigne : «Mais je fus bien empesché par la bêtise de mon interprète», lorsqu'il voyait, lui aussi, et à Rouen, des Brésiliens, lors du sacre de Charles IX.

Qu'ai-je donc en moi pour me faire chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage ? Ces pauvres natures-là comprennent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles une sympathie ? Sentent-elles, d'elles à moi, un lien quelconque ? Mais cela est infaillible. Les crétins du Valais, les fous du Caire, les santons de la haute Égypte m'ont persécuté de leurs protestations ! Pourquoi ? Cela me charme à la fois et m'effraie. Aujourd'hui, tout le temps de cette visite, le coeur me battait à me casser les côtes. J'y retournerai. Je veux épuiser cela.

J'ai une envie démesurée d'inviter les sauvages à déjeuner à Croisset. Si tu étais là, ce serait une très belle charge à faire. Une seule chose me retient et me retiendra, c'est la peur de paraître vouloir poser. Que de concessions ne fait-on pas à la crainte de l'originalité apparente !

Comme contraste, en sortant, j'ai rencontré Védie. Voilà les deux bouts de l'humanité ! Cela a complété mon plaisir. J'ai fait des rapprochements. Il m'a salué, en passant, d'un air dégagé.

Puis je trouvai Léonie grelottant de froid et charmante, excellente et bonne femme. Elle s'embête, m'a-t-elle dit, énormément. Elle n'a pas mis le pied dehors depuis trois semaines. J'y suis resté deux heures. Nous avons beaucoup devisé de l'existence. C'est une créature d'un rare bon sens et qui la connaît, l'existence. Elle me paraît avoir peu d'illusions ; tant mieux. Les illusions tombent, mais les âmes-cyprès sont toujours vertes. Ensuite visite à la bibliothèque, neige épouvantable, perdition des bottes, coupe de cheveux chez Dubuget. Il porte maintenant des cols rabattus comme un barde de salon. Il m'a demandé si «j'éprouvais beaucoup d'intempéries au bord de l'eau», voulant apparemment savoir s'il faisait très froid à la campagne. Quant à la calvitie, pas un mot, point le moindre trait. Je suis sorti soulagé d'un poids de 75 kilogrammes.

Au bas de la rue Grand-Pont, j'ai songé qu'il fallait me réchauffer par quelque chose de violent et, pensant fort à toi, et je dirai presque à ton intention, je suis entré chez Thillard où j'ai pris un «cahoé» avec un horrifique verre de fil en quatre, ce qui ne m'a pas empêché de parfaitement dîner chez Achille. Joli ordinaire chez ce garçon-là ! Joli ! joli ! Pourquoi s'informe-t-il de toi avec un intérêt tel que j'en suis attendri ?

Je suis revenu à dix heures, couvert de mon tarbouch, enfoncé dans ma pelisse, toutes glaces ouvertes et fumant. La plaine de Bapeaume était comme un steppe de Russie. La rivière toute noire, les arbres noirs. La lune étalait sur la neige des moires de satin. Les maisons avaient un air d'ours blanc qui dort. Quel calme ! Comme ça se fiche de nous, la nature ! J'ai pensé à des courses en traîneau, aux rennes soufflant dans le brouillard et aux bandes de loups qui jappent derrière vous en courant. Leurs prunelles brillent à droite et à gauche comme des charbons, de place en place, au bord de la route.

Et ces pauvres Cafres, maintenant, à quoi rêvent-ils ?

Dans le numéro de la Revue de Paris du 15, à la chronique littéraire, diatribe contre «l'Art pour l'art». «Le temps en est passé, etc.» «On a compris, etc.». Je te recommande, du sieur Castille, de jolis dialogues dans la dernière nouvelle : «Aspiration au pouvoir.» Quel langage ! quels mots !

Comment va cette pauvre Muse ? Qu'en fais-tu ? Que dit-elle ? Elle m'écrit moins souvent. Je crois qu'au fond elle est lasse de moi. À qui la faute ? À la destinée. Car moi, dans tout cela, je me sens la conscience parfaitement en repos et trouve que je n'ai rien à me reprocher. Toute autre à sa place serait lasse aussi. Je n'ai rien d’aimable et je le dis là au sens profond du mot. Elle est bien la seule qui m'ait aimé. Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyée ? Si elle l'osait, elle affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant.

À LOUISE COLET. §

(Croisset) Mercredi, 11 heures du soir (28 décembre 1853).

Sais-tu ce que je viens de faire, depuis deux heures de l'après-midi, sans désemparer ? De classer, de ranger toute ma correspondance depuis quinze ans. J'en avais plein trois énormes boîtes et quatre cartons ! Je n'ai lu que les écritures qui m'étaient inconnues. Que de gens morts ! Combien il y en a aussi d'oubliés ! J'ai fait là des découvertes très tristes et d'autres très farces. Les yeux me piquent à force d'avoir feuilleté et j'ai les reins fatigués d'être resté si longtemps courbé. Mais voilà un bon débarras de moins ! Je pourrai maintenant commencer l'épuration avec méthode. J'ai brûlé beaucoup de lettres de Mme Didier et de la Sylphide à ton adresse. Je n'ai point retrouvé celle de Gagne. Où est-elle ? Il est vrai que je ne l'ai point cherchée. Les tiennes, cher amour, emplissent tout un carton. Elles sont à part avec les petits objets qui viennent de toi. J'ai revu la branche verte qui était sur ton chapeau à notre premier voyage à Mantes, les pantoufles du premier soir et un mouchoir à moi, (...). J'ai bien envie de t'embrasser ce soir. Je mets mes lèvres sur les tiennes et je t'étreins du plus profond de moi-même, et partout. À la fin du mois prochain nous nous reverrons ! Voici une année qui vient. À l'autre jour de l'an, si je ne suis pas encore à Paris, j'y aurai du moins mon logement, car je vois qu'il faudra s'y prendre de bonne heure à cause de l'Exposition. Du reste, la Bovary avance. La (...) est faite et je la laisse, parce que je commence à faire des bêtises. Il faut savoir s'arrêter dans les corrections, d'autant qu'on ne voit pas bien les proportions d'un passage quand on est resté dessus trop longtemps. J'attends Bouilhet avec anxiété pour lui lire ce qu'il ne connaît pas. Sa dernière lettre était des plus tristes. Ce que j'avais prévu arrive, Paris l’assombrit. Mais je m'en vais tâcher de lui remonter le moral, comme dirait mon pharmacien. À l'heure qu'il est, il doit être arrivé à Rouen et se livrer avec Léonie à des (...) violents et réitérés, à moins que la Sylphide ne lui ait pris tout son suc.

Rien n'est plus vrai que tout ce que tu dis dans ta dernière lettre sur les femmes qui viennent chez toi. Sois sûre qu'elles sont toutes jalouses de ta personne et qu'au fond la Sylphide t'exècre. Cela est dans l'ordre. Elle fera tout son possible pour te brouiller avec Bouilhet. Les femmes ne veulent le partage de rien, et qui n'est pas à elles complètement est contre elles. Tu as tout ce qu'il faut pour te faire détester de ce sexe : beauté, esprit, franchise, etc. Pourquoi donc prends-tu toujours sa défense ? Il faut être du côté des forts.

Sois sans inquiétude, pauvre amie : ma santé est meilleure que jamais. Rien de ce qui vient de moi ne me fait de mal. C'est l'élément externe qui me blesse, m'agite et m'use. Je pourrais travailler dix ans de suite dans la plus austère solitude sans avoir un mal de tête ; tandis qu'une porte qui grince, la mine d'un bourgeois, une proposition saugrenue, etc. , me font battre le coeur, me révolutionnent. Je suis comme ces lacs des Alpes qui s'agitent aux brises des vallées (à ce qui souffle d'en bas à ras du sol) ; mais les grands vents des sommets passent par-dessus sans rider leur surface et ne servent au contraire qu'à chasser la brume. Et puis, ce qui plaît fait-il jamais du mal ? La vocation suivie patiemment et naïvement devient une fonction presque physique, une manière d'exister qui embrasse tout l'individu. Les dangers de l'excès sont impossibles pour les natures exagérées.

J'ai reçu avec infiniment de plaisir la nouvelle de la chute de Mrs Augier et Sandeau. Que ces deux canailles-là aient un raplatissement congru, tant mieux, charmant ! Je suis toujours charmé de voir les gens d'argent enfoncés.

Ah ! gens d'esprit, qui vous moquez de l'art par amour des petits sous, gagnez-en donc de l'argent ! Quand je songe que quantité de gens de lettres maintenant jouent à la Bourse ! Si cela n'est pas à faire vomir ! Quoique la Seine, à cette heure, soit froide, j'y prendrais de suite un bain pour avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau, tous ces misérables-là. Rien ne m'indigne plus, dans la vie réelle, que la confusion des genres. Comme tous ces poètes-là eussent été de bons épiciers, il y a cent ans, quand il était impossible de gagner de l'argent avec sa plume ! quand ce n'était pas un métier (la colère qui m'étouffe m'empêche de pouvoir écrire - littéral). La mine de Badinguet, indigné de la pièce, ou plutôt de l'accueil fait à la pièce ! Hénaurme ! splendide ! Ce bon Badinguet qui désire des chefs-d'oeuvre, en cinq actes encore, et pour relever les Français ! Comme si ce n'était pas assez d'avoir relevé l'ordre, la religion, la famille, la propriété, etc. , sans vouloir relever les Français ! Quelle nécessité ? Mais quelle rage de restauration ! Laisse donc crever ce qui a envie de mourir. Un peu de ruines, de grâce (c'est une des conditions du paysage historique et social) ! Ce pauvre Augier, qui dîne si bien, qui a tant d'esprit, et qui me déclarait, à moi, «n'avoir jamais fourré le nez dans ce bouquin-là» (en parlant de la Bible) !

As-tu jamais remarqué comme tout ce qui est pouvoir est stupide en fait d'Art ? Ces excellents gouvernements (rois ou républiques) s'imaginent qu'il n'y a qu'à commander la besogne, et qu'on va leur fournir. Ils instituent des prix, des encouragements, des académies, et ils n'oublient qu'une seule chose, une toute petite chose, sans laquelle rien ne vit : l’atmosphère. Il y a deux espèces de littératures, celle que j'appellerais la nationale (et la meilleure) ; puis la lettrée, l'individuelle. Pour la réalisation de la première, il faut dans la masse un fonds d'idées communes, une solidarité (qui n'existe pas), un lien ; et pour l'entière expansion de l'autre, il faut la liberté. Mais quoi dire, et sur quoi parler maintenant ? Cela ira en empirant ; je le souhaite et je l'espère. J'aime mieux le néant que le mal, et la poussière que la pourriture. Et puis l'on se relèvera ! l'aurore reviendra ! Nous n'y serons plus ! Qu'importe ?

Je suis navré de ce que tu me dis de ce pauvre et excellent Delisle ! Personne ne plaint plus que moi la gêne (il faudrait écrire gehenne) matérielle, et devant ces misères j'ai l'air d'une canaille, moi qui suis à me chauffer devant un bon feu, le ventre plein et dans une robe de soie ! Mais je ne suis pas riche. Oh si je l'étais, rien ne souffrirait autour de moi. J'aime que tout ce que je vois, tout ce qui m'entoure de près ou de loin, tout ce qui me touche enfin, soit bien et beau. Que n'ai-je cent mille francs de rentes ! Dans quel château nous vivrions tous ! J'ai tout juste ce qu'il faut pour vivre honorablement, comme dit le monde (qui n'est pas difficile en fait d'honneur). Enfin c'est déjà beaucoup ! Et je remercie le ciel, ou plutôt l'âge, de n'avoir plus les besoins de luxe que j'avais jadis. Mais je voudrais aider ceux que j'aime. Va, pauvre muse, si quelqu'un a désiré pour sa maîtresse de l'argent, c'est bien moi. Que ne puis-je en avoir pour Delisle aussi, et pour Bouilhet, pour lui faire imprimer son volume etc. Que puis-je faire pour Delisle ? Lui prendre de ses exemplaires ? Cela est impossible, il saura que c'est nous. Si tu trouves quelqu'un de sûr et d'un secret inviolable, dis-le-moi !

Je ne t'ai point parlé de son Tigre ; j'ai oublié l'autre jour. Eh bien, j'aime mieux le Boeuf, et de beaucoup. Voici mes raisons. Je trouve la pièce inégale et faite comme en deux parties. Toute la seconde, à partir de «Lui, baigné par la flamme...» est superbe. Mais il y a bien des choses dans ce qui précède que je n'aime pas. D'abord la position de la bête qui s'endort le ventre en l'air, ne me semble pas naturelle : jamais un quadrupède ne s'endort le ventre en l'air.

La langue rude et rose va pendant.

Dur ! et va pendant est exagéré de tournure.

Ce vers :

Toute rumeur s'éteint autour de son repos,

est disparate de ton avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Ces deux mots rumeur et repos, qui sont presque métaphysiques, qui sont non imaginés, me semblent d'un effet mou et lâche. Ainsi intercalé dans une description très précise, je vois bien qu'il a voulu mettre un vers de transition très calme et simple. Eh bien, alors, s'éteint est chargé, car c'est une métaphore par soi-même. Ensuite, nous perdons trop le tigre de vue avec la panthère, les pythons, la cantharide (ou bien alors il n'y en a pas assez ; le plan secondaire, n'étant pas assez long, se mêle un peu au principal et l'encombre). Musculeux, à pythons, ne me semble pas heureux ; sur les serpents, voit-on saillir les muscles ? Le roi rayé, voilà un accolement de mots disparates : le roi (métaphore) rayé (technique). Si c'est roi qui est l'idée principale, il faut une épithète dérivant de l'idée de roi. Si c'est rayé, au contraire, sur qui doit se porter l'attention, il faut un substantif en rapport avec rayé, et il faut appeler le tigre d'un nom qui, dans la nature, ait des raies. Or un roi n'est pas rayé. À partir de là, la pièce me paraît fort belle.

Mais l'ombre en nappe noire à l'horizon descend

est bien ample, bien calme.

Le vent passe au sommet des bambous, il s'envole
Et...

Superbe. Je n'aime pas à cette place, dans un milieu si raide, les nocturnes gazelles, pour dire qui viennent pendant la nuit. C'est une expression latine ; n'importe, c'est trop poétique à côté d'un vers aussi vrai que celui-ci :

Le frisson de la faim fait palpiter son flanc.

Quant aux quatre derniers, ils sont sublimes.

Je te prie de ne point lui faire part de mes impressions. Ce bon garçon est assez malheureux maintenant sans que mes critiques s'y joignent. Et toi ? J'attends la Servante ; je te la renverrai épluchée. C'est au mois de février, tu sais, enfin à mon prochain voyage, que je te ferai mon petit cadeau de jour de l'an ! Je t'envoie mille baisers.

Adieu, chère Louise. À toi.

Ton G.

P S. Énault doit être splendide, depuis qu'il est revenu d'Orient. Nous allons avoir encore un voyage d'Orient ! impressions de Jérusalem ! Ah ! mon Dieu ! descriptions de pipes et de turbans. On va nous apprendre encore ce que c'est qu'un bain, etc.

Mes compliments sur le sonnet. Mais quel est l'indécent ou l'indécente qui a composé le dernier vers ? On n'est jamais trop long ; on ne peut être que trop gros.

À ERNEST CHEVALIER. §

Mercredi soir (1853).

Pauvre bougre et cher ami, je te croyais parfaitement à Grenoble et en train de faire respecter Thémis, et non aux Andelys souffrant et cacochyme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Voilà ce que c'est, mon bon, que de prendre les choses sublunaires trop à coeur. Si tu eusses été philosophe, tu eusses épargné du mouvement à ta bile, du chagrin à ta famille et beaucoup de désagrément à toi-même.

Et moi aussi, j'ai su ce que c'était que les nerfs. Si la sensibilité est une sorte de guitare que nous avons en nous-mêmes et que les objets extérieurs font vibrer, on a tant raclé sur cette pauvre mienne guimbarde que quantité de cordes en sont cassées depuis longtemps, et je suis devenu sage parce que je suis devenu vieux. Beaucoup de cheveux vous réchauffent la cervelle : or, me voilà chauve.

Grand moutard ! fous-toi un peu plus doctoralement d'autrui, de ses opinions, de ses discours et de son estime même. Le seul moyen de rester tranquille dans son assiette, c'est de regarder le genre humain comme une vaste association de crétins et de canailles. Plaire à tout le monde est trop difficile. Pourvu qu'on se plaise, ça c'est l'important, et la tâche bien souvent n'est déjà pas si aisée.

Quand te verra-t-on ? Quand viendras-tu ? toi, ta femme et Mme Leclerc, que ma mère sera fort aise de recevoir de nouveau ? Quant à t'aller voir, je ne peux te le promettre prochainement. Mais si tu ne pouvais venir (ce que je ne crois pas), j'irais un de ces jours aux Andelys, m'assurer moi-même de ta parfaite connaissance dont j'attends des nouvelles. Adieu, vieux. Mille amitiés à toi et pour tous les tiens

1854 §

À LOUISE COLET. §

Mercredi soir. [Janvier 1854].

Qu'est-ce que Bouilhet me conte ? Je n'y comprends goutte ! Il me dit que tu te plains de n'avoir pas de lettres de moi, que je t'oublie, etc... Si je n'avais la tête vissée d'aplomb sur les épaules, voilà de ces choses qui me la feraient tourner. En fait de lettres, celle-ci est la troisième depuis vendredi. Or, à moins que de s'écrire tous les jours, je ne vois guère moyen de s'écrire plus souvent.

Tu as dû avoir une lettre de moi samedi. Dimanche le paquet du Crocodile, dont tu ne m'as pas même fait la gracieuseté de m'accuser réception, et ce matin tu as dû avoir encore une lettre écrite avant-hier.

Si je n'ai rien mis dans le paquet de Hugo ; c'est qu'il était déjà fort gros. Cependant, pour ne point me borner au simple rôle de facteur, j'y avais intercalé un petit bout de papier sur lequel je t'embrassais. Muse ! muse ! qu'as-tu donc ? Quel vent te souffle en tête ? Qu'est-ce qui t'agite si fort ? pourquoi ? Qu'y a-t-il de changé entre nous deux ?

À propos du Crocodile, je te préviens qu'il m'avertit lui-même de prendre garde. Un homme de Saint-Malo, dont il me cite le nom (Aubain), a été condamné à 3 ans de prison pour avoir été surpris ayant un volume des Poésies dans sa poche. Aussi je t'engage fort à n'en colporter aucun et à les garder pour toi. Je me doute parfaitement que tu ne suivras pas l'avis. Réfléchis-y cependant. On peut tout par le temps qui court, et on n'a d'égard à rien, ni pour rien.

Je viens de passer ici trois journées à faire quatre à cinq corrections qui m'ont beaucoup embêté. Bouilhet les juge finies ; mais il faut revoir tout cela à froid.

Samedi et dimanche se passeront pour moi à piocher la Servante. Tu auras mardi soir un volume de commentaires. Rien de neuf ; dégel, pluie, brouillard. Le mois de janvier se passe pour moi sans visites, ce dont je bénis la Providence.

Adieu, je t'embrasse.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

Mardi, minuit.

Si je ne t'ai pas reparlé de l'affaire du Philosophe, c'est que je croyais que c'était entièrement fini, quant à présent du moins, et fini par un refus formel de sa part. Malgré l'avis contraire de Béranger, je persiste à penser que le mien était bon, si toutefois tu continues à le tenir ferme. Je t'ai donné ce conseil d'après les données de son caractère, que tu m'as dit être faible ; et, cela admis, j'avais raison ! Donc, attends et tiens bon, et ne crois plus, chère Muse, que je ne m'intéresse pas à tes affaires. Rien de ce qui te touche, au contraire, ne m'est indifférent. Je voudrais te voir, avant tout, heureuse, heureuse de toute façon, de toute manière, heureuse d'argent, de position, de gloire, de santé, etc., et si je savais quelqu'un qui pût te donner tout cela, je t'irais le chercher pieds nus.

Le bonheur, ou ce qui en approche, est un composé de petits bien-être, de même que le non-malheur ne s'obtient que par la plénitude d'un sentiment unique qui nous bouche les ouvertures de l'âme à tous les accidents de la vie.

N'est-ce pas vendredi prochain que l'on décide le prix ? J'attends dimanche matin avec anxiété.

Tu me verras dans trois semaines au plus tard. Je n'ai plus, d'ici à mon départ, que cinq ou six pages à faire et, de plus, sept ou huit à moitié ou aux deux tiers faites. Je patauge en plein dans la chirurgie. J'ai été aujourd'hui à Rouen, exprès, chez mon frère, avec qui j'ai longuement causé anatomie du pied et pathologie des pieds-bots. Je me suis aperçu que je me foutais dans la blouse (si l'on peut s'exprimer ainsi). Ma science, acquise de fraîche date, n'était pas solide de base. J'avais fait une chose très comique (le plus joli mouvement de style qu'il fût possible de voir et que j'ai pleuré pendant deux heures, mais c'était de la fantaisie pure et j'inventais des choses inouïes. Il en faut donc rabattre, changer, refondre ! Cela n'est pas facile, que de rendre littéraires et gais des détails techniques, tout en les gardant précis. Ah ! les aurai-je connus les affres du style ! Au reste, tout maintenant m'est montagne ! Bouilhet n'a pas été mécontent de ce que je lui ai lu. J'ai fait, je crois, un grand pas, à savoir, la transition insensible de la partie psychologique à la dramatique. Maintenant, je vais entrer dans l'action et mes passions vont être effectives. Je n'aurai plus autant de demi-teintes à ménager. Cela sera plus amusant, pour le lecteur du moins. Il faut qu'au moins de juillet, quand je reviendrai à Paris, j'aie commencé la fin. Puis j'y reviendrai au mois d'octobre, pour prendre un logement. Quand arrivera-t-il donc ce bienheureux jour où j'écrirai le mot : fin ? Il y aura, en septembre prochain, trois ans que je suis sur ce livre. Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l'empereur de la Chine), à vivre toujours avec les mêmes personnages, dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pour la même illusion.

J'ai lu, relu (et je les ai là sous les yeux) tes deux dernières pièces de vers sur lesquelles il y a beaucoup à dire. Les bons vers abondent mais, encore une fois, je ne t'en sais aucun gré. Les bons vers ne font pas les bonnes pièces. Ce qui fait l'excellence d'une oeuvre, c'est sa conception, son intensité et, en vers surtout, qui est l'instrument précis par excellence, il faut que la pensée soit tassée sur elle-même. Or je trouve la pièce À ma fille, lâche de sentiment (c'est là ce que toutes les mères eussent dit et à peu près de la même manière, poésie à part, bien entendu). Commençons :

La première strophe, sauf le premier vers, me semble très bonne, surtout le dernier vers qui est excellent. Mais remarque que de répétitions dans les cinq strophes qui suivent. C'est toujours sur ou sous. La pensée est divisée en petites phrases pareilles et c'est sans cesse la même tournure de style.

La deuxième strophe, du reste, me plaît assez, quoique moins bonne que l'autre.

Tes cheveux dorés caressent ton front

caressent, expression consacrée.

Sur ta joue il luit

désagréable à l'oreille. Les deux vers qui suivent, charmants, mais il eût fallu les mieux amener par quelque chose de plus large, à propos des cils, et qui aurait fait un pendant plus exact à «un pli de la nuit sur ta bouche rose».

Voilà trois strophes qui commencent de même :

Sur ton oreiller
Sous tes longs cils
Sur ta bouche.

Ils sont du reste très bons ces deux vers :

Sur ta bouche
Ton souffle

Mais, dans les deux qui suivent, l'inversion est trop forte. Sois sûre que la pensée ne gagne rien à ces tournures poétiques.

Quant à la strophe «de ton joli», je la trouve ATROCE ! de toute façon.

De ton joli corps sous ta couverture

est obscène et hors du sentiment de la pièce. «Couverture» est ignoble de réalité, outre que le mot est laid en soi. Le sentiment était :

Ton visage rit sur la toile blanche

mais cela est tout bonnement cochon, surtout avec la suite :

Plus souple apparaît le contour charmant ;

Et puis, qu'est-ce que vient faire là le Parthénon, l'antiquité et la «frise pure» si près de la «couverture» ? Et d'abord, un enfant n'a pas les formes si saillantes qu'on les voie ainsi sous une couverture ; et «comme les filles du Parthénon dont les seins font bosse», cela est complètement faux, de sentiment et d'expression. Il y a ici une chair qui n'est pas du tout à sa place.

Et, pour les rouvrir, tu baises mes yeux, (Superbe !)
Nous mêlons nos soins, tendre tu m'habilles

Que signifie «mêler des soins» ? et cette tournure archi-prétentieuse «tendre tu m'habilles» ? et quelle vulgarité dans ce «tu m'habilles» ! Notez que nous avons plus bas «ta tête d'ange».

Des frais tissus chers aux jeunes filles

école de Delille. Au reste, il y a beaucoup de rococo dans cette pièce :

Tu t'assieds parfois rêveuse au piano,
Je pose une fleur sur ta tête d'ange.

«Nous allons au bal», un ange qui va au bal et qui a un port virginal (port comporte par lui-même une idée de maturité). Je trouve toute cette seconde page fort plate.

Auprès du foyer tu brodes, je couds
Tu danses, tu ris,

Est-ce de la poésie cela ? à quoi bon faire des vers pour de pareilles trivialités ? Les morts qui reviennent sont fort embêtants. Cela n'est pas ému, parce que ça tient trop peu de place dans l'économie de la pièce. Il ne faut pas ménager la sensibilité du lecteur quand on la touche. Et puis, voilà encore des détails de beauté qui reviennent :

Avec ton front poli comme un marbre,
Une jeune fille est comme un arbre.

C'est trop. Si elle a le front comme un marbre, elle ne peut être, elle, comme un arbre.

À tous ses rameaux des fruits sont promis,

fort ingénieux ; mais, encore une fois, cela est trop dans un ordre d'idées étrangères à celle de maternité, de virginité.

Et les blanches fleurs
Et les nids joyeux,

quel dommage que deux si bons vers soient perdus !

L'orage, pour dire le malheur, a été dit par tout le monde, et puis, le pire de tout cela et ce qui m'irrite, ce qui fait que je ne suis peut-être pas impartial, c'est le sujet. Je hais les pièces de vers à ma fille, à mon père, à ma mère, à ma soeur. Ce sont des prostitutions qui me scandalisent (voir le Livre Posthume). Laissez-donc votre coeur et votre famille de côté et ne les détaillez pas au public ! Qu'est-ce que cela dit tout cela ? qu'est-ce que ça a de beau, de bon, d'utile et, je dirai même, de vrai ? Il faut couper court avec la queue lamartinienne et faire de l'art impersonnel ; ou bien, quand on fait du lyrisme individuel, il faut qu'il soit étrange, désordonné, tellement intense enfin que cela devienne une création. Mais quant à dire faiblement ce que tout le monde sent faiblement, non.

Pourquoi donc reviens-tu toujours à toi ? Tu te portes malheur. Tu as fait dans ta vie une oeuvre de génie (une oeuvre qui fait pleurer, note-le) parce que tu t'es oubliée, que tu t'es souciée des passions des autres et non des tiennes. Il faut s'inspirer de l'âme de l'humanité et non de la sienne. C'est comme le sonnet À la gloire ; cela n'est pas lisible et le lecteur s'indignera toujours de la supériorité que l'auteur se reconnaît.

La première strophe est superbe, mais ensuite cela dégringole. «La Poésie personnifiée et parlant», mauvais goût ; «l'étendard de la poésie», idem.

Une route étoilée et sereine
que l'on poursuit un étendard à la main et que l'idéal traçait,
De la cime où je plane,
tout cela est forcé, cherché, encombré.
La gloire sur ma tombe a sonné son réveil
de qui le réveil ? De la gloire ou de la royauté ?
Nous avons déjà reine et, plus bas, encore reine.
La fleur de l'aloès éclate épanouie

non. La fleur éclate en s'épanouissant, mais elle n'éclate pas épanouie. Quand elle éclate, elle n'a pas pour qualité, pour attribut d'être épanouie ; elle est, au contraire, s'épanouissant.

Si tu as ton prix, travaille ta Servante tranquillement et mets-toi de suite, sans t'inquiéter de rien, à tes autres contes et publie tout en masse. Il faut toujours employer les grosses artilleries. Il ne faut pas donner ainsi son sang goutte à goutte. Songe à ce que serait la publication de six bons contes en vers, bien différents de forme et de fond, et reliés par une pensée et un titre commun. Cela serait imposant d'aspect, à part la valeur du contenu.

Bouilhet m'a dit que Philippon [du Journal pour rire], t'avait défendu formellement de rien recevoir. Dois-je faire néanmoins l'article pour la Librairie nouvelle ? En cas qu'oui, dis-le-moi ; je te l'apporterai.

À toi, je t'embrasse.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Lundi soir, 1 heure [janvier 1854].

J'attends demain une lettre de toi, qui me dise que tu as reçu le volumineux paquet du Crocodile, qui a dû t'arriver hier matin. Quant à la Servante, je ne sais si elle est à Rouen. On y va assez difficilement maintenant, à cause de la neige qui emplit les chemins et, comme la Seine est gelée et que les bateaux ne peuvent naviguer, nous sommes un peu à l'état de Robinson. N'importe, j'espère bien mercredi, au plus tard, avoir ton paquet. Je le lirai avec soin, d'abord en masse pour voir l'ensemble, puis en détail, puis en masse et je te ferai de longs commentaires, le plus expliqués possible. J'y mettrai, pauvre chère Muse, tout mon coeur et tout mon esprit ; n'aie aucune crainte.

J'ai eu Bouilhet vendredi soir, samedi et hier matin. Il reviendra mercredi pour jusqu'à la fin de la semaine. Nous n'avons guère, jusqu'à présent, eu le temps de causer que de nous. Tout a presque été employé aux Fossiles et à la Bovary. Il a été content de ma baisade. Mais, avant le dit passage, j'en ai un de transition, qui contient huit lignes, qui m'a demandé trois jours, où il n'y a pas un mot de trop, et qu'il faut pourtant refaire encore parce que c'est trop lent. C'est un dialogue direct qu'il faut remettre à l'indirect, et où je n'ai pas la place nécessaire de dire ce qu'il faut dire. Tout cela doit être rapide et lointain comme plan, tant il faut que ce soit perdu et peu visible dans le livre ! Après quoi, j'ai encore trois ou quatre autres corrections infiniment minimes, mais qui me demanderont bien toute l'autre semaine ! Quelle lenteur ! quelle lenteur ! N'importe, j'avance. J'ai fait un grand pas, et je sens en moi un allégement intérieur qui me rend tout gaillard, quoique ce soir j'aie littéralement sué de peine. C'est si difficile de défaire ce qui est fait, et bien fait, pour fourrer du neuf à la place, sans qu'on voie l'encastrement.

Quant aux Fossiles, je trouve cela fort beau et continue à soutenir qu'il fallait s'y prendre de cette façon. Tout le monde, après les Fossiles, eût fait une grande tartine lyrique sur l'homme. Mais l'homme a changé et, pour le prendre complètement, il faut suivre son histoire, le monsieur en habit noir étant aussi naturel que le sauvage tatoué. Il faut donc présenter les deux états et tout ce qu'il y a d'intermédiaire entre eux. Je crois que cette méthode était la plus forte, et la plus difficile surtout. On eût pu sauter par-dessus l'homme complètement. Mais cela eût été une ficelle, une pose, un moyen très commode de faire de l'effet, et par une négation !

J'ai lu les Abeilles que tu m'as envoyées. C'est raide, d'idées surtout, et je trouve les mouches de Montfaucon splendides. Quant à l’Expiation, quel dommage que ce soit bâclé ! Tout le Waterloo est stupide ; mais la Retraite de Russie et Sainte-Hélène (à part des taches nombreuses) m'ont plu, et extrêmement. On eût pu faire de cela quelque chose d'aussi beau que le Feu du ciel. N'importe, ce bonhomme est un grand homme et un très grand homme.

Je suis maintenant dans des lectures bien diverses. D'abord, je me gaudys avec Pétrus Borel qui est hénaurme ; je trouve là mes vieilles phrénésies de jeunesse ! Cela valait mieux que la monnaie courante d'à présent. On était monté à un tel ton que l'on rencontrait quelquefois un bon mot, une bonne expression. Il y aurait, du reste, sur ce malheureux livre, une belle leçon à faire. Comme le socialisme perçait déjà. Comme la préoccupation de la morale rend toute oeuvre d'imagination fausse et embêtante ! etc. Je tourne beaucoup à la critique. Le roman que j'écris m'aiguise cette faculté, car c'est une oeuvre surtout de critique, ou plutôt d'anatomie. Le lecteur ne s'apercevra pas, je l'espère, de tout le travail psychologique caché sous la forme, mais il en ressentira l'effet. Et d'une autre part je suis entraîné à écrire de grandes choses somptueuses, des batailles, des sièges, des descriptions du vieil Orient fabuleux. J'ai passé, jeudi soir, deux belles heures, la tête dans mes mains, songeant aux enceintes bariolées d'Ecbatane. On n'a rien écrit sur tout cela. Que de choses flottent encore dans les limbes de la pensée humaine ! Ce ne sont pas les sujets qui manquent, mais les hommes.

À propos des hommes, permets-moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s'est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce. Des bandes de pauvres commencent à courir la campagne les nuits. On a tué à Saint-Georges, à une lieue d'ici, un gendarme. Les bons paysans commencent à trembler dans leur peau. S'ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer. Cette caste ne mérite aucune pitié. Tous les vices et toutes les férocités l'emplissent. Mais passons. Deuxième fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois et une bourgeoise, puis violé la servante sur place et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n'étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige. L'affluence était telle que le pain a manqué. Ô suffrage universel ! Sophistes ! Ô charlatans ! Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du progrès ! Moralisez, faites des lois, des plans ! Réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son coeur de carnassier ! Et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu'est-ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autres. Que la Providence fasse le sien !

Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t'arracher de larmes. Tant mieux, car rien n'en mérite, si ce n'est des larmes de rire, «pour ce que rire est le propre de l'homme».

Bouilhet me paraît très content de la Sylphide. (... ) Il est, du reste, peu exalté. C'est comme ça qu'il faut être. Laissez l'exaltation à l'élément musculaire et charnel, afin que l'intellectuel soit toujours serein. Les passions, pour l'artiste, doivent être l’accompagnement de la vie ; l'art en est le chant. Mais si les notes d'en bas montent sur la mélodie, tout s'embrouille.

Aussi moi, gardant chaque chose à sa place, je vis par casiers. J'ai des tiroirs, je suis plein de compartiments comme une bonne malle de voyage, et ficelé en dessus, sanglé à triple étrivière. Maintenant je pose ton doigt à une place secrète, ta pensée sur un coin caché et qui est plein de toi-même et je vais m'endormir avec ton image et en t'envoyant mille baisers.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Vendredi soir, 1 heure [13 janvier 1854].

Tu ne me parles pas, dans ton petit mot de ce matin, chère Louise, de la résolution que tu as prise, relativement à la Servante. J'attendais pourtant ta réponse avec anxiété. Voici pourquoi : c'est que, quoique ayant bien réfléchi avant de t'écrire une aussi dure lettre, j'ai encore réfléchi après, et j'ai presque balancé à te l'envoyer. Je me demandais : «Me suis-je trompé ? Cela se peut !» Non, non, pourtant. Je crois que mes notes et ma lettre ont été dictées par le bon sens le plus grossier qui ait jamais arrangé des mots et, au risque de te blesser (il y avait de quoi), j'ai cru faire mon devoir de toutes façons, en te déclarant ces choses. Si ton avis est autre que le mien, nous n'avons pas besoin d'y revenir, nous ne nous convaincrons pas. Dans le cas contraire, je ne pourrai que t'admirer du sacrifice. Mais je voudrais que tu comprisses bien mes raisons. Elles sont bonnes, je crois. En tout cas, s'il te reste quelque doute, d'une manière ou d'une autre, ne t'en rapporte ni à toi, ni à moi, ni à Bouilhet. Consulte Leconte, Babinet, Antony Deschamps, etc. , et expose-leur mes motifs.

Tu me pries, dans le billet de ce matin, de répondre à ta lettre de vendredi dernier. Je viens de la relire ; elle est là, tout ouverte, sur ma table. Comment veux-tu que j'y réponde ? Tu dois me connaître aussi bien que moi-même, et tu me parles de choses que nous avons traitées cent fois, et qui n'en sont pas plus avancées pour cela. Tu me reproches, comme bizarres, jusqu'aux mots de tendresse que je t'envoie dans mes lettres (il me semble pourtant que je ne fais pas grand abus de sentimentalités). Je m'en priverai donc encore davantage, puisque «cela te serre la gorge». – Revenons, recommençons. Je vais être catégorique, explicite... 1° De ma mère !

Eh bien, oui ! c'est cela. Tu l'as deviné ! C'est parce que j'ai la persuasion que, si elle te voyait, elle serait très froide avec toi, peu convenable, comme tu dis, que je ne veux pas que vous vous voyiez. D'ailleurs, je n'aime pas cette confusion, cette alliance de deux affections d'une source différente (quant à elle, tu peux t'imaginer la femme, d'après ce trait : elle n'irait pas, sans invitation, chez son fils aîné). Et puis, d'ailleurs, à quel titre irait-elle chez toi ? Quand je t'avais dit qu'elle y viendrait, j'avais surmonté, pour te plaire, un grand obstacle et parlementé pendant plusieurs jours. Tu n'en as tenu compte et tu es venue, sans propos, réentamer une chose irritante, une chose qui m'est antipathique, qui m'avait demandé de la peine. C'est toi, la première, qui as rompu. Tant pis. Et puis, je t'en supplie encore une fois, ne te mêle pas de cela. Quand le temps et l'opportunité se présenteront, je saurai ce que j'aurai à faire. Je trouve ta persistance, dans cette question, étrange. Me demander toujours à connaître ma mère, à te présenter chez elle, à ce qu'elle vienne chez toi, me paraît aussi drôle que si celle-ci voulait, à son tour, que je n'allasse pas chez toi, que je cessasse de te fréquenter, parce que, parce que, etc. Et je te jure bien que si elle s'avisait, elle, d'ouvrir la bouche sur ces matières, elle ne serait pas longue à la refermer, sa bouche. Autre question, à savoir, la financière. Je ne boude pas du tout. Je ne cale pas. Je ne cache nullement mes gros sous (quand j'en ai), et il est peu de gens aussi maigrement rentés que moi, qui aient l'air si riche (j'ai l'air riche, c'est vrai) – et c'est un malheur, car je peux passer pour avare ! Tu sembles me considérer comme un ladre parce que je n'offre pas, quand on ne me demande pas. Mais quand est-ce que j'ai refusé ? (On ne sait pas, quelquefois, tous les embêtements que j'ai subis pour obliger les autres. ) Je n'ai pas ces élans de générosité qu'on aurait de soi-même, dis-tu ? Eh bien, moi, je dis que ce n'est pas vrai, et que j'en suis capable. Mais je m'illusionne étrangement, sans doute. Du Camp n'affirmait-il pas, aussi, que j'avais les cordons de la bourse rouillés ?

Je me résume. Je t'ai dit que je t'obligerai toujours et puis je répète que je n'ai pas le sou. Cela te semble louche, mais je ne nie rien, et je répète encore en m'expliquant : c'est vrai, je n'ai pas un liard (ainsi, pour aller jusqu'au mois de février, j'ai 20 francs). Crois-tu que, si je pouvais, je n'achèterais pas 100 exemplaires du volume de Leconte, etc. ? Mais il faut avant tout payer ses dettes. Or, sur 2000 francs que j'ai à toucher cette année, j'en dois déjà près de 1200. Compte en plus les voyages à Paris ! l'année prochaine, pour habiter Paris, j'entamerai largement mon capital. Il le faudra. Je me suis fixé une somme. Une fois cette somme mangée, il me faudra revivre comme maintenant, à moins que je ne gagne quelque chose, supposition qui me paraît absurde.

Mais, mais ! – note bien ce mais – s'il t'en fallait, je t'en trouverais tout de même, dussé-je mettre l'argenterie de la maison au Mont de Piété. Comprends-tu maintenant ?

Quant à la fin de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d'époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seulement à en parler, mais à y penser. À la grâce de Dieu ! Je n'y comprends plus rien ! Cela se finira quand cela voudra, dussé-je mourir dessus d'ennui et d'impatience, ce qui m'arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient. D'ici là, j'irai te voir tous les deux mois, comme je te l'ai promis.

Enfin, pauvre chère Louise, veux-tu que je t'ouvre le fond de ma pensée, ou plutôt que j'ouvre le fond de ton coeur ? Je crois que ton amour chancelle. Les mécontentements, les souffrances que je te donne n'ont point d'autre cause, car tel je suis, tel j'ai été toujours ! Mais maintenant, tu m'aperçois mieux, et tu me juges raisonnablement, peut-être. Je n'en sais rien. Cependant, quand on aime complètement, on aime ce que l'on aime tel qu'il est, avec ses défauts et ses monstruosités ; on adore jusqu'à la gale, on chérit la bosse, et l'on aspire avec délices l'haleine qui vous empoisonne. Il en est de même au moral. Or je suis difforme, infâme, égoïste, etc. Sais-tu qu'on finira par me rendre insupportable d'orgueil, à toujours me blâmer comme on le fait ? Je crois qu'il n'y a pas un mortel sur la terre qui soit moins approuvé que moi, mais je ne changerai pas. Je ne me réformerai pas. J'ai déjà tant gratté, corrigé, annihilé ou bâillonné de choses en moi que j'en suis las. Tout a un terme, et je me trouve assez grand garçon maintenant pour me considérer comme éduqué. Il faut songer à autre chose. J'étais né avec tous les vices. J'en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n'ai donné aux autres qu'une pâture légère. Les martyres que j'ai subis dans ce manège psychologique, Dieu seul les sait, mais actuellement j'y renonce. C'est le chemin de la mort, et je veux vivre encore pendant trois ou quatre livres ; ainsi je suis cristallisé, immobile. Tu m'appelles granit. Mes sentiments sont de granit. Et si j'ai le coeur dur, il est solide au moins, et n'enfonce sous rien. Les abandons et les injustices n'altèrent pas ce qui est gravé dessus. Tout y reste et ta pensée, quoi que tu fasses et que je fasse, ne s'en effacera pas.

Adieu, un long baiser sur ton front que j'aime !

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

Dimanche soir.

Je suis très peiné. Je te fais des excuses, et des plus sincères, puisque tu as trouvé ce que je te disais de la Servante acerbe et injurieux. Mon intention a été tout autre. Il est vrai (comme tu me l'écris) que j'étais, dans ce travail, irrité. Il m'avait considérablement agacé les nerfs et tu peux te convaincre toi-même que j'ai travaillé au microscope. Ce qui m'y a révolté c'est de voir gaspiller tant de dons du ciel par un tel parti pris de morale.

Crois bien que je ne suis nullement insensible aux malheurs des classes pauvres, etc. , mais il n'y a pas, en littérature, de bonnes intentions. Le style est tout et je me plains de ce que, dans la Servante, tu n'as pas exprimé tes idées par des faits ou des tableaux. Il faut avant tout, dans une narration, être dramatique, toujours peindre ou émouvoir, et jamais déclamer. Or le poète, dans ce poème, déclame trop souvent. Voilà ma plus grande critique. J'y joins la non-gradation des caractères. Quant aux critiques de détails, je te les abandonne si tu veux, mais les deux que tu relèves, comme roc, lu pour roi, et impures pour impie, tu avoueras que le grief est léger. (Je n'ai pourtant pas lu à la hâte. ) Quant à impur, il y en a franchement un tel abus que je ne voyais plus que cela.

Je n'ai point du tout oublié la conduite du sieur Musset et les sentiments que je lui porte sont loin d'être bienveillants. J'ai voulu seulement dire que le châtiment dépassait l'outrage. Il est certain qu'à sa place j'aimerais mieux recevoir un soufflet dans la rue que de tels vers à mon adresse.

Comme tu as mal pris, pauvre chère Muse, ce que je te disais de Karr ! Me supposes-tu donc assez goujat pour te rappeler ces choses dans une intention blessante ? Non ! Si tu avais eu, toujours eu pour conseillers des gens d'un sens pratique aussi bourgeois que moi, et que tu les eusses écoutés, il y a bien des choses qui t'arrivent et qui ne t'arriveraient pas ? Puis tu t'étonnes de ce mot ridicule. C'est pourtant le seul exact. On est toujours ridicule quand les rieurs sont contre vous. Voilà ce que j'entendais, et les rieurs sont toujours du côté des forts, de la mode, des idées reçues, etc. Pour vivre en paix, il ne faut se mettre ni du côté de ceux dont on rit ni du côté de ceux qui rient. Restons à côté, en dehors, mais pour cela il faut renoncer à l'action.

Rappelons-nous toujours, ces trois maximes (les deux premières sont d'Épictète, homme peu accusé d'avoir eu une morale relâchée, et la troisième de La Rochefoucauld) : «Cache ta vie. – Abstiens-toi. – L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien.» (Ce n'est pas moi qui suis l'honnête homme, car je m'étonne de bien des choses !) En suivant ces idées-là, on est ferme dans la vie et dans l'Art. Ne sens-tu pas que tout se dissout maintenant par le relâchement, par l'élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage. La littérature contemporaine est noyée (...). Il nous faut à tous prendre du fer pour nous faire passer les chloroses gothiques que Rousseau, Chateaubriand et Lamartine nous ont transmises.

Le succès de Badinguet s'explique par là. Il s'est résumé, celui-là. Il n'a pas perdu ses forces en petites actions divergentes de son but. Il a été comme un boulet de canon pesant et roulé en boule. Puis il a éclaté tout d'un coup et l'on a tremblé. Si le père Hugo l'eût imité, il eût pu faire en poésie ce que l'autre avait fait en politique, une chose des plus originales. Mais non, il s'est emporté en criailleries. La passion nous perd tous.

À propos, il me semble que je t'ai remis, à mon dernier voyage, ses lettres. Je te rapporterai celles de Musset, mais il m'est impossible de retrouver celles de Gagne. Je te renvoie le billet de Béranger et les vers de Vigny, de peur de les perdre. Quel style de bottier que celui de l'Horace français ! Votre demoiselle, pour dire votre fille ! Comme ces gaillards-là sont nativement canailles !

Tu m'as envoyé ce matin une très belle pensée «Ô humanité que tu me dégoûtes !» Je vois que tu fais des progrès en philosophie. Je ne saurais que t'en applaudir.

Adieu, je t'embrasse.

À toi. G.

Lundi matin.

Je rouvre ma lettre pour y mettre celle du Crocodile. La lettre à Me B étant trop grosse, je te l'enverrai la prochaine fois.

Stella m'a semblé beau. Il m'envoie une autre pièce stupide.

Prends garde à toi ; la surveillance est sévère.

À LOUISE COLET. §

[Croisset], Nuit de lundi, 1 heure [janvier 1854].

J'espère bien, dans une quinzaine, que je te verrai, bonne chère Louise ! Quant à te dire le jour précis de mon arrivée, je n'en sais rien. J'ai encore trois petits tableaux à faire, c'est-à-dire 5 à 6 pages environ.

Il faut d'ailleurs que je sache deux choses avant de t'annoncer rien de positif : 1° le jour où s'assemblera le conseil de famille d'Hamard et, 2°, si ma cousine (de Nogent) se marie. Comme je devais faire un voyage à Nogent au mois de février et que, si ce mariage a lieu, il faudra bien que j'y aille, je n'ai point envie d'y aller deux fois. Conséquemment je n'irai pas à ce voyage, ce qui me ferait un très grand plaisir. J'attends donc et je saurai tout cela dans quelques jours.

À propos de voyage, j'ai oublié déjà deux fois de t'affirmer que cette bonne institutrice Adeline s'est complètement trompée en croyant m'apercevoir sur le Carrousel. Probablement que je lui remplis l'imagination. Cela me flatte, mais elle en a menti par la gorge (manière proverbiale de parler car la susdite en a peu, de gorge). Si j'avais fait une telle escapade, tu en eusses été avertie et par moi. En doutes-tu ?

Je m'attendais à avoir hier quelques détails, soit dans ta lettre ou dans celle de Bouilhet, sur cette actrice qui s'est monté la tête à l'endroit de notre ami. Mais rien ! J'en délire ; cela m'excite. Il paraît que Monsieur le Secrétaire perpétuel a été bien bon, mercredi, chez toi, humant les blanches épaules et reniflant le fumet des aisselles. Je m'imagine le tableau ! Et cette pauvre petite Chéron, cette âme si pure, ce nez si grand, rêvait sans doute à son insensible poète qui aime ailleurs ( ?).

Combien y en a-t-il de ces infortunées qui portent ainsi écrit sur leur front ce que l'on voit gravé en majuscules sur les portes : Tournez le bouton, s. v. p. !

Quant à Delisle, puisque le bossu lui a fait de belles promesses qu'il n'a nullement tenues, je comprends sa répugnance à le revoir. Il est malheureux ce pauvre Delisle ! Il faut pardonner beaucoup à l'orgueil souffrant, et ce garçon m'en a l'air rongé. C'est pour cela qu'il me plaît, mais je lui retire ma sympathie s'il est envieux comme tu le crois (et tu as peut-être raison ; Leconte a passé par la démocratie active, or c'est un sale passage !).

Tu t'es un peu révoltée contre moi, il y a quelques mois, quand je t'ai dit qu'il faudrait à ce jeune homme-là (car c'est un jeune homme) une bonne bougresse, une gaillarde gaie, amusante, une femme à scintillement.

J'en reviens à mon idée. Cela mettrait un peu de soleil dans sa vie. Ce qui manque à son talent, comme à son caractère, c'est le côté moderne, la couleur en mouvement. Avec son idéal de passions nobles, il ne s'aperçoit pas qu'il se dessèche pratiquement, qu'il se stérilise littérairement. L'idéal n'est fécond que lorsqu'on y fait tout rentrer. C'est un travail d'amour et non d'exclusion. Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante. On a de plus en plus éliminé des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et même l'érudition, comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque. Et dans les moeurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l'aménité, les grandes manières et les genres de vie libres, lesquelles sont les fécondes. On s'est guindé vers la décence ! Pour cacher ses écrouelles, on a haussé sa cravate. L'idéal jacobin et l'idéal Marmontellien peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et M. de La Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu'il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l'acceptation ironique de l'existence et sa refonte plastique et complète par l'art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas ; ce qu'il faut chercher, c'est ne pas souffrir.

J'ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. Il m'a été impossible d'écrire une ligne. Ce que j'ai juré, gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J'avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n'est qu'en style, a pour danger continuel le style même. La phrase me grise et je perds de vue l'idée. L'univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus abîmé de honte que je ne le suis quelquefois. Qui n'a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linge pourri ? Et puis le vent resouffle, la voile s'enfle. Ce soir, en une heure, j'ai écrit toute une demi-page. Je l'aurais peut-être achevée, si je n'eusse entendu sonner l'heure et pensé à toi.

Quant à ton journal, je n'ai nullement défendu à Bouilhet d'y collaborer. Mais je crois seulement que lui, inconnu, débutant, ayant sa réputation à ménager, son nom à faire valoir et mousser, il aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal. Cela ne lui rapporterait ni honneur ni profit et je ne vois pas en quoi cela te rendrait service, puisque vous avez le droit de prendre de droite et de gauche ce qui vous plaît. Pour ce qui est de moi, tu comprends que je n'écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre. À quoi bon ? et en quoi cela m'avancerait-il ? S'il faut (quand je serai à Paris) t'expédier des articles pour t'obliger, de grand coeur. Mais quant à signer, non. Voilà vingt ans que je garde mon pucelage. Le public l'aura tout entier et d'un seul coup, ou pas. D'ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d'ailleurs à n'écrire par la suite dans aucun journal, fût-ce même La Revue des Deux-mondes, si on me le proposait. Je veux ne faire partie de rien, n'être membre d'aucune académie, d'aucune corporation ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin, tant qu'il vous plaira ; citoyen, jamais. J'aurai même grand soin, dût-il m'en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que la reproduction en est permise, afin qu'on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j'en renie le titre d'avance, et je prendrais, vis-à-vis de mon concierge, plutôt celui de négociant ou de chasublier. Ah ! ah ! je n'aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d'aspiration à la liberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m'atteler ensuite à un omnibus et trottiner d'un pas tranquille sur le macadam commun. Non, non. Je crèverai dans mon coin comme un ours galeux, ou bien l'on se dérangera pour voir l'ours. Il y a une chose toute nouvelle et charmante à faire dans ton journal, une chose qui peut être presque une création littéraire, et à quoi tu ne penses pas, c'est l'article mode. Je t'expliquerai ce que je veux dire, dans ma prochaine. Il me reste à peine assez de place pour te dire que ton Gustave t'embrasse.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Dimanche soir [29 janvier 1854].

J'espère bien qu'au milieu de la semaine prochaine, bonne chère Louise, nous nous verrons enfin ! ! ! J'ai bon pressentiment de ce voyage. Je serai logé plus près de toi ; j'aurai peu de courses, et d'ailleurs, afin de n'être pas tiraillé par les heures, je prendrai deux ou trois jours pleins, afin d'être le reste du temps plus complètement à toi et à Bouilhet. Je crois que je vais définitivement envoyer promener à un autre voyage l'excursion à Nogent. Cela me demanderait deux jours pleins, et c'est de l'argent dépensé sans profit ni plaisir ! Sais-tu combien j'ai fait de pages cette semaine ? Une, et encore je ne dis pas qu'elle soit bonne ! Il fallait un passage rapide, léger. Or j'étais dans des dispositions de lourdeur et de développement ! Quel mal j'ai ! C'est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d'écrire, pour qu'on reste à s'acharner ainsi, en des tortures pareilles, et qu'on n'en veuille pas d'autre. Il y a là-dessous un mystère qui m'échappe ! La vocation est peut-être comme l'amour du pays natal (que j'ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses. Le Sibérien dans ses neiges, et le Hottentot dans sa hutte vivent contents, sans rêver soleil ni palais. Quelque chose de plus fort qu'eux les attache à leur misère, et nous nous débattons dans les Formes ! Poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons l'existence à travers la phrase, le contour, la couleur ou l'harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde ! Et puis j'ai été écrasé pendant deux jours par une scène de Shakespeare (la 1re de l'acte III du Roi Lear). Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais tous les autres me semblent des enfants à côté. Dans cette scène, tout le monde, à bout de misère et dans un paroxysme complet de l'être, perd la tête et déraisonne. Il y a là trois folies différentes qui hurlent à la fois, tandis que le bouffon fait des plaisanteries, que la pluie tombe et le tonnerre brille. Un jeune seigneur, que l'on a vu riche et beau au commencement, dit ceci : «Ah ! j'ai connu les femmes, etc. j'ai été ruiné par elles. Méfiez-vous du bruit léger de leur robe et du craquement de leurs souliers de satin, etc.» Ah ! Poésie françoyse, quelle eau claire tu fais en comparaison ! Quand je pense qu'on s'en tient encore aux bustes ! à Racine ! à Corneille ! et autres gens d'esprit embêtants à crever ! Cela me fait rugir ! Je voudrais (encore une citation du Vieux) «les broyer dans un pilon, pour peindre ensuite avec ces résidus les murailles des latrines». Oui, cela m'a bouleversé. Je ne faisais que penser à cette scène dans la forêt, où l'on entend les loups hurler et où le vieux Lear pleure sous la pluie et s'arrache la barbe dans le vent. C'est quand on contemple ces sommets-là, que l'on se sent petit : «nés pour la médiocrité, nous sommes écrasés par les esprits sublimes». Mais causons d'autre chose que de Shakespeare, parlons de ton journal. Eh bien, je crois que partout, et à propos de tout, on peut faire de l'Art. Qui s'est jusqu'à présent mêlé des articles modes ? Des couturières ! De même que les tapissiers n'entendent rien à l'ameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine et les tailleurs rien au costume, les couturières non plus n'entendent rien à l'Art. La raison est la même qui fait que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L'étroite spécialité dans laquelle ils vivent, leur enlève le sens même de cette spécialité, et ils confondent toujours l'accessoire et le principal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un artiste, comme au XVIe siècle les orfèvres étaient artistes. Mais la médiocrité s'infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n'importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. élançons-nous dans l'idéal, puisque nous n'avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d'avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peau de cygne, des fauteuils d'ébène, des parquets d'écaille, des candélabres d'or massif, ou bien des lampes creusées dans l'émeraude. Gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre le mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L'industrialisme a développé le laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! Que l'on réfléchisse seulement quelle effroyable propagation de mauvais dessins ne doit pas faire la lithographie ! Et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines ! Le bon marché, d'autre part, a rendu le vrai luxe fabuleux. Qui est-ce qui consent maintenant à acheter une bonne montre (cela coûte 1 200 francs) ? Nous sommes tous des farceurs et des charlatans. Pose, pose et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce qu'il y a de moins prostitué, jusqu'à présent, ce sont les prostituées.

Mais, comme il ne s'agit pas de déclamer contre le bourgeois (lequel bourgeois n'est même plus bourgeois, car depuis l'invention des omnibus la bourgeoisie est morte ; oui, elle s'est assise là, sur la banquette populaire, et elle y reste, toute pareille maintenant à la canaille, d'âme, d'aspect et même d'habit : voir le chic des grosses étoffes, la création du paletot, les costumes de canotiers, les blouses bleues pour la chasse, etc. ), comme il ne s'agit pas cependant de déclamer, voici ce que je ferais : j'accepterais tout cela et, une fois parti de ce point de vue démocratique, à savoir : que tout est à tous et que la plus grande confusion existe pour le bien du plus grand nombre, je tâcherais d'établir a posteriori qu'il n'y a pas par conséquent de modes, puisqu'il n'y a pas d'autorité, de règle. On savait autrefois qui faisait la mode, et elles avaient toutes un sens (je reviendrais là-dessus, ceci rentrerait dans l'histoire du costume qui serait une bien belle chose à faire, et toute neuve). Mais maintenant, il y a anarchie, et chacun est livré à son caprice. Un ordre nouveau en sortira peut-être. Ce sont encore deux points que je développerais. Cette anarchie est le résultat, entre mille autres, de la tendance historique de notre époque. (Le XIXe siècle repasse son cours d'histoire. ) Ainsi nous avons eu le Romain, le Gothique, le Pompadour, la Renaissance, le tout en moins de trente ans, et quelque chose de tout cela subsiste. Comment donc tirer profit de tout cela, pour la beauté ? Le calembour y est, je le prends dans ce sens : en étudiant quelle forme, quelle couleur convient à telle personne, dans telle circonstance donnée. Il y a là un rapport de tons et de lignes qu'il faut saisir. Les grandes coquettes s'y entendent et, pas plus que les vrais dandys, elles ne s'habillent d'après le journal de modes. Eh bien, c'est de cet art-là qu'un journal de modes, pour être neuf et vrai, doit parler. étudier, par exemple, comment Véronèse habille ses blondes, quels ornements il met au cou de ses négresses, etc. N'y a-t-il pas des toilettes décentes, n'y en a-t-il pas de libidineuses comme d'élégiaques, et d'émoustillantes ? De quoi cet effet-là dépend-il ? D'un rapport exact, qui vous échappe, entre les traits et l'expression du visage et l'accoutrement. Autre considération, le rapport du costume à l'action, et de cette idée d'utilité souvent même dérive le Beau ; exemple : majesté des costumes sacerdotaux. Le geste de la bénédiction est stupide sans manches larges. L'Orient se démusulmanise par la redingote. Ils ne peuvent plus faire leurs ablutions, les malheureux, avec leurs parements boutonnés ! De même que l'introduction du sous-pied leur fera abandonner tôt ou tard l'usage du divan (et peut-être celui du harem, car lesdits pantalons ont aussi des braguettes boutonnées. À propos de l'importance des braguettes, voir le grand Rabelais. ) Quant au sous-pied, il est chassé de France maintenant, par suite de l'extension et de la rapidité des affaires commerciales. Remarquer que ce sont les boursiers qui ont les premiers porté la guêtre et le soulier ; le sous-pied les gênait pour monter en courant les marches de la Bourse, etc. , etc. Enfin y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l'on a portés la semaine dernière, afin qu'on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde ? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s'habiller quant à lui ! C'est toujours la même question, celle des Poétiques. Chaque oeuvre à faire a sa poétique en soi, qu'il faut trouver.

Je démolirais donc cette idée d'une mode générale. Je m'acharnerais aux chapeaux tuyaux de poêle, aux robes de chambre à palmes, aux bonnets grecs à fleurs. J'effraierais le bourgeois et la bourgeoisie. Il faut faire passer la mode des corsets, lesquels sont une chose hideuse, d'une lubricité révoltante et d'une incommodité excessive, en de certains moments. J'en ai quelquefois bien souffert ! ! ! Oui, j'ai souffert beaucoup de ces riens, dont un homme ne doit pas parler (car cela sort de ce type viril d'après lequel il faut être, sous peine de passer pour un eunuque). Ainsi il y a des ameublements, des costumes, des couleurs d'habits, des profils de chaises, des bordures de rideaux, qui me font vraiment mal. Je n'ai jamais vu, dans un théâtre, les coiffures des femmes dites en toilette sans avoir envie de vomir, à cause de toute la colle de poisson qui plaque leurs bandeaux, etc. , et la vue des acteurs, qui ont quand même (même en jouant Guillaume Tell) des gants Jouvin, suffit à me faire détester l'Opéra ! Quels imbéciles ! Et l'expression de la main, que devient-elle avec un gant ? Imaginez donc une statue gantée ! Tout doit parler dans les Formes, et il faut qu'on voie toujours le plus possible d'âme. Comme voilà parlé de chiffons, n'est-ce pas ?

Ah ! c'est que j'ai passé bien des heures de ma vie, au coin de mon feu, à me meubler des palais, et à rêver des livrées, pour quand j'aurai un million de rentes ! Je me suis vu aux pieds des cothurnes, sur lesquels il y avait des étoiles de diamant ! J'ai entendu hennir, sous des perrons imaginaires, des attelages qui feraient crever l'Angleterre de jalousie. Quels festins ! Quel service de table ! Comme c'était servi et bon ! Les fruits des pays de toute la terre débordaient dans des corbeilles faites de leurs feuilles ! On servait les huîtres avec le varech et il y avait, tout autour de la salle à manger, un espalier de jasmins en fleurs où s'ébattaient des bengalis.

Oh ! les tours d'ivoire ! Montons-y donc par le rêve, puisque les clous de nos bottes nous retiennent ici-bas !

Je n'ai jamais vu dans ma vie rien de luxueux, si ce n'est en Orient. On trouve là des gens couverts de poux et de haillons, et qui ont au bras des bracelets d'or. Voilà des gens pour qui le Beau est plus utile que le Bon. Ils se couvrent avec de la couleur et non avec de l'étoffe. Ils ont plus besoin de fumer que de manger. Belle prédominance de l'idée, quoi qu'on en dise.

Allons, adieu, il est bien tard, je t'embrasse ;

À toi.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Dimanche soir [19 février 1854].

Je m'attendais à avoir ce matin une lettre de toi qui me conterait l'importante visite du Philosophe, et j'ai été fort désappointé. Mais je réfléchis maintenant que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n'as pas eu sans doute le temps de m'écrire. À propos de ton journal, sais-tu ce que j'ai lu ce matin, à mon réveil, dans le Journal de Rouen ? Ton article de dimanche dernier. On m'apporte ladite feuille, pliée de telle façon que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce «bon Léonard». Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis Mme Récamier jusqu'aux fleurs d'eau, froides au toucher comme les nénufars. Est-ce singulier ? Et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen, pillant de droite et de gauche, se doutent peu qu'ils m'envoient mes phrases ! Cela m'a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentais encore écrivant au coin de ton feu, gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, tout en devisant avec cette estimable Lageolais, qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.

En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient à la campagne, pêcher, boire et s'amuser. J'ai envié ces drôles, car je sens un grand besoin d'amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la gaieté des autres. Harassé de style et de combinaisons échouées, il me faudrait par moments des distractions violentes ; mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères et trop loin. C'est surtout dans les moments où je saigne par l'orgueil que je sens grouiller en moi, comme une compagnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces.

Je viens de passer deux mois atroces et dont je garderai longtemps le souvenir. Avant-hier soir et hier tout l'après-midi je n'ai fait que dormir. Aujourd'hui j'ai repris la besogne. Il me semble que ça va marcher. J'aurai fait demain une page. Il faut que je change de manière d'écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce livre lisible. Au mois de mai j'espère avoir fait un grand pas et, dès juillet ou août, je me mettrai sans doute à chercher un logement (grave affaire), afin que tout soit prêt au mois d'octobre. Il faudra bien trois mois pour meubler trois pièces, puisqu'on en a mis deux à m'en meubler ici une seule.

Je tiens beaucoup à ces futilités indignes d'un homme. Futilités soit, mais commodités, «et qui adoucissent l'amertume de la vie», comme dit M. de Voltaire. Nous ne vivons que par l'extérieur des choses ; il le faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l'emporte sur le moral. Il n'y a pas de désillusion qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m'agace autant qu'une porte grinçante, et c'est pour cela que la phrase de la meilleure intention rate son effet, dès qu'il s'y trouve une assonance ou un pli grammatical.

Adieu, je t'embrasse.

À toi. Ton G.

Rien du Crocodile. C'est polos certainement. Je t'enverrai là-dessus une note. Envoie les quatre prospectus à la fois. Ce sera pour moi le moyen de faire qu'ils ne se ressemblent pas. Et dis-moi quand est-ce qu'il faut que cela soit prêt.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25 février 1854].

Je crois que me voilà renfourché sur mon dada. Fera-t-il encore des faux pas à me casser le nez ? A-t-il les reins plus solides ? Est-ce pour longtemps ? Dieu le veuille ! Mais il me semble que je suis remis. J'ai fait cette semaine trois pages et qui, à défaut d'autre mérite, ont au moins de la rapidité. Il faut que ça marche, que ça coure, que ça fulgure, ou que j'en crève ; et je n'en crèverai pas. Mon rhume m'a peut-être purgé le cerveau, car je me sens plus léger et plus rajeuni. J'ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d'un oncle de Liline qui m'a tenu trois heures. Il m'a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n'oublierai pas et que je n'eusse pas trouvés. Ainsi, béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : «Le poisson est exorbitamment cher ; on ne peut pas en approcher.» Approcher du poisson ! énorme ! ! ! Deuxième mot, à propos de la Suisse, que ce monsieur a vue ; c'était à l'occasion d'une masse de glace se détachant d'un glacier : «C'était magnifique et notre guide nous disait que nous étions bien heureux de nous trouver là, et qu'un Anglais aurait payé 1 000 francs pour voir ça.» L'éternel Anglais payant, encore plus énorme !

Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l'issue de la visite du Philosophe (tu as bien fait ; reste inflexible pour la pension) parce que je n'avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j'étais de courses et d'affaires ? Ah ! Louise, Louise, sais-tu que, moi, je ne t'ai jamais dit le quart des choses dures que tu m'écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends, et «qui n'ai pas l'ombre d'une apparence de tendresse pour toi» ? Cela te navre profondément, et moi aussi, et plus que je ne dis et ne le dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l'une : ou on les pense, ou on ne les pense pas. Si on ne les pense pas, si c'est une figure de rhétorique, elle est atroce, et si l'on ne fait qu'exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net ? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (ô Du Camp, grand homme ! et combien nous t'avons tous calomnié !) et de mon manque de dévouement que je finis par trouver cela d'un grotesque amer. Mon égoïsme tant reproché redouble, à force de me l'étaler sans cesse sous les yeux. Qu'est-ce que cela veut dire, égoïsme ? Je voudrais bien savoir si tu ne l'es pas non plus, toi (égoïste), et d'une belle manière encore ! Mais mon égoïsme à moi n'est même pas intelligent. De sorte que je suis non seulement un monstre, mais un imbécile ! Charmants propos d'amour ! Si depuis un an (un an, non ! six mois) le cercle de notre affection, comme tu l'observes, se rétrécit, à qui la faute ? Je n'ai changé envers toi ni de conduite ni de langage. Jamais (repasse dans ta mémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu'à ces deux derniers. Autrefois, quand j'étais à Paris, j'allais encore dîner chez les autres de temps en temps. Mais, au mois de novembre, et il y a quinze jours, j'ai tout refusé pour être plus complètement ensemble et, dans toutes les courses que j'ai faites, il n'y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.

Je crois que nous vieillissons, rancissons ; nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres ! Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans en l'accusant encore une fois de n'être pas intelligent ! Ah ! j'en suis sûr, va ! N'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris ? N'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs ? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont au bout du gland des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la femelle. L'extrémité de tous mes sentiments a une pointe aiguë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n'avais chargé Bouilhet de rien du tout. C'est une supposition de ta part. Il ne t'a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n'aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions, en manière de conversation. J'ai été jusqu'à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on me disait : «N'écrivez-vous pas ?». Tu peux juger par là de ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments. Je sens que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse. J'en veux à Delisle de ce que tu m'as tutoyé devant lui, et sa vue m'est maintenant désagréable. Voilà comme je suis fait, et j'ai assez de besogne sur le chantier sans prendre celle de ma réformation sentimentale. Toi aussi tu comprendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Et il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir, ton estime. Or j'y tiens beaucoup.

Tu ne m'en témoignes guère cependant en revenant encore, et si souvent, sur les huit cent francs que je t'ai prêtés. On dirait vraiment que je te poursuis par huissier ! T'en ai-je jamais parlé ? Je n'en ai nul besoin. Garde-les ou rends-les-moi, ça m'est égal. Mais tu as l'air de vouloir me faire comprendre ceci : «Patientez, brave homme, ne soyez pas inquiet : on vous rendra votre pauvre argent ; ne pleurez pas.»

J'en donnerais seize cents pour ne plus en entendre parler du tout. Mais n'est-ce pas toi qui aimes moins ? Examine ton coeur et réponds-toi à toi-même. Quant à me le dire à moi, non ; ces choses-là ne se disent pas, parce qu'il faut toujours avoir du sentiment, et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceptible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l'Aveyron t'embrasse.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Nuit de jeudi [2-3 mars 1854].

Oui, tu as raison, bonne Muse, cessons de nous quereller, embrassons-nous, passons l'éponge sur tout cela. Aimons-nous chacun à notre manière, selon notre nature. Tâchons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une affection quelconque est toujours un fardeau qu'on porte à deux. Que celui qui est plus petit se hausse pour que tout le poids ne lui tombe pas sur le nez ! Que celui qui est plus grand se baisse pour ne pas écraser son compagnon ! Je ne te dis plus rien que ceci : tu m'apprécieras plus tard. Quant à toi, c'est tout apprécié ; aussi je te garde ! J'ai reçu ce matin tes trois catalogues. Il y avait sur celui de Perrotin quelque chose d'écrit par toi qui a été enlevé. Qu'était-ce ? Je ferai ces trois articles simultanément, afin qu'ils ne se ressemblent pas. Quel est celui qu'il faut le plus faire mousser ? (Ô critique, voilà tout ton but maintenant : faire mousser ou bien échigner, deux très jolies métaphores, et qui donnent une idée de la besogne. ! ! !) Dis-moi aussi quand est-ce qu'il faut que ces articles soient faits, ou plus tôt et au plus tard. As-tu admiré, dans le catalogue de la Librairie nouvelle, les réclames qui suivent les titres des ouvrages ? C'est énorme ! Est-ce Jaccottet qui a rédigé ces belles choses ? La Revue de Paris a une fière page. Quelle phalange ! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d’inodores. C'est à qui empestera le plus le public ! Je suis toujours tenté de m'écrier comme saint Polycarpe : «Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, dans quel siècle m'avez-vous fait naître ?» et de m'enfuir en me bouchant les oreilles, ainsi que faisait ce saint homme, lorsqu'on tenait devant lui quelque proposition malséante.

La besogne remarche. J'ai fait, depuis quatorze jours juste, autant de pages que j'en avais fait en six semaines. Elles sont, je crois, meilleures ; ou du moins plus rapides. Je recommence à m'amuser. Mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois. Plutôt peindre des crocodiles, l'affaire est plus aisée !

À propos de crocodile, point de nouvelles du Grand Alligator. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet. Effets différents de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc. , comme dit Pangloss. Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit. Mais je lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l'ai vu s'indigner contre des oeuvres à cause des moeurs de l'auteur. Il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc. , ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose, le rire : c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, «le propre de l'homme», comme dit Rabelais. Car les chiens, les loups, les chats et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier : il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé. C'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même. Quand je dis respect... non : culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme dans les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner et faisant sous elle ? Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-il ! Il m'a ramené au mépris de la masse et à la haine du populaire. C'est une sauvegarde contre la bassesse, par ce temps de canaillerie qui court. Qui sait ! Ce sera peut-être là ce que j'écrirai de plus net et de plus tranchant, et peut-être la seule protestation morale de mon époque. Quelle parenthèse !

Je reviens à Delisle ou plutôt à Bouilhet. C'est bien beau son histoire avec la Sylphide ! Voilà au moins une manière de prendre le sentiment qui ne vous ruine pas l'estomac. Cette Sylphide est une grande femme ! Je l'estime, je la trouve très forte, pleine d'un bon petit chic, tout à fait Pompadour, talon rouge, Fort-l'évêque, etc. Je suis effrayé quand je pense à la quantité (... ). Si à chaque amant nouveau il pousse un andouiller aux cornes du mari, ce brave homme doit être non un cerf dix-cors, mais un cerf cent-cors ! Pendant qu'il lui pousse des andouillers, sa femme se repasse des andouilles ! Farce, calembour ! Ne faut-il pas avoir le petit mot pour rire !

À propos d'histoire galante, j'ai été dimanche dernier au Jardin des Plantes. Ce lieu, que l'on appelle Trianon, était autrefois habité par un drôle appelé Calvaire, qui avait une fille qui (... ) beaucoup avec un nommé Barbelet, qui s'est tué pour l'amour d'elle. C'était un de mes camarades de collège. Il s'est tué à 17 ans, d'un coup de pistolet, dans une plaine sablonneuse que je traversais par un grand vent. J'ai revu la maison où j'avais vu jadis la fillette, partie maintenant on ne sait où. Il y a là maintenant des palmiers en serre chaude et un amphithéâtre où tous les jardiniers qui veulent s'instruire viennent prendre des leçons pour la taille des arbres ! Qu'est-ce qui pense à Barbelet, à ses dettes, à son amour ? Qu'est-ce qui rêve à Mlle Calvaire ? C'était comme ça que nous étions, nous autres, dans notre jeunesse ! Nous avions des têtes, comme on dit !

Adieu, il est bien tard, je tombe de sommeil et t'embrasse sur les oreillers que je me souhaite.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Dimanche après-midi [19 mars 1854].

Je voulais t'écrire hier au soir, bonne Muse ; mais j'ai entendu sonner une heure et demie, quand je croyais qu'il n'était encore que minuit. Il était trop tard. J'ai été ces jours-ci (et depuis encore un peu) tourmenté par un rhumatisme dans l'épaule gauche et dans le cou. Ce sont les anciennes pluies du Péloponèse qui se font sentir. Je suis comme les vieux murs : l'humidité sort au printemps. Le mal de cela, c'est que ça me fait beaucoup penser aux voyages, à des voyages, pensées fort sottes et stériles puisque je n'y peux rien... N'importe, mon travail, quoique allant lentement et à force de corrections et de refontes, avance. Au mois de juillet, j'apercevrai la fin, tout d'une enfilade, j'espère. Mais c'est atroce ! L'ordre des idées, voilà le difficile, et puis, comme mon sujet est toujours le même, qu'il se passe dans le même milieu et que j'en suis maintenant aux deux tiers, je ne sais plus comment m'y prendre pour éviter les répétitions. La phrase la plus simple comme «il ferma la porte», «il sortit», etc. , exige des ruses d'art incroyables ! Il s'agit de varier la sauce continuellement et avec les mêmes ingrédients.

Je ne puis me sauver par la Fantaisie, puisqu'il n'y a pas, dans ce livre, un mouvement en mon nom et que la personnalité de l'auteur est complètement absente. Je tremble que Bouilhet ne m'engueule à Pâques ! Il m'a l'air, lui, assez embêté des corrections de son Homme Futur. Le mal n'est pas si grand qu'il croit et ce qu'il m'a envoyé ce matin est très bon. Enfin, tout cela finira dans quelques mois. Nous serons plus souvent réunis et, si notre travail n'en va pas mieux, nos personnes du moins en seront plus aises. Le domestique que je dois prendre à Paris sort d'ici à l'instant. Nous avons fait nos conventions. Je lui ai dit de se tenir prêt pour le mois d'octobre prochain. Je m'ennuie cet après-midi, horriblement. Il fait un temps gris stupide et je ne suis pas en train de travailler !

Sais-tu que tu m'as écrit une bien charmante et gentille lettre, bonne chère Louise ? Je suis content que tu aies de l'espoir. J'en ai aussi. Je compte sur de Vigny qui m'a l'air d'un brave homme (quoiqu'il s'intitule esclave, ce qui m'a paru d'un goût un peu empire) et, s'il est tel que le croit Préault, ma jalousie dort tranquille. J'allais oublier le plus important de ma lettre, à savoir qu'il faut que je me lave de ce que tu m'attribues. Je ne t'ai nullement reniée chez Mme, et voici le dialogue tel qu'il s'est passé :

– On m'a dit que vous veniez souvent à Paris.

– Non, pas du tout, pourquoi ?

– On m'a même assuré que vous aviez une passion.

– Moi, madame, j'en suis bien incapable, et pour qui ?

– Pour Mme Colet. On m'a dit que vous étiez du dernier mieux ensemble.

– Ah ! ah ! ah ! c'est vrai. Je l'aime beaucoup, je la vois très souvent, mais je vous prie de croire que le reste est une calomnie.

Et j'ai continué en blaguant sur moi et m'accusant d'être physiquement incapable d'aimer, ce qui excitait beaucoup l'hilarité de Monsieur et de Madame. Sois sûre que j'ai tenu le milieu entre la reculade et l'impudence. Ils en auront cru ce qu'ils auront voulu, ce qui m'importe peu, pourvu qu'on ne m'embête pas en face ; voilà tout ce que je demande dans ces matières-là.

Je crois même qu'ils sont plus certains de la chose maintenant ; mais ce sont des questions auxquelles on ne répond jamais «oui», à moins que d'être un goujat ou un fat, car c'est (toujours dans les idées du monde) déshonorer la femme, ou s'en targuer. Non, mille dieux, non, je ne t'ai pas reniée. Si tu connaissais le fond de l'orgueil d'un homme comme moi, tu n'aurais pas eu ce soupçon.

Je ne fais au monde que des concessions de silence, mais aucune de discours. Je baisse bien la tête devant ses sottises, mais je ne leur retire pas mon chapeau.

Merci de tes offres pour M. et Mme Marc. Tes services nous seraient inutiles. L'affaire est en bon train et a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de réussir. On a découvert un tas de choses farces et ignobles, entre autres celle-ci : son oncle, un brave homme, établi, piété, considéré, portant breloques et favoris, chauve comme il convient à un penseur et ventru comme il sied à un sage, une tête, enfin ! eh bien, cet excellent monsieur vole son neveu de la manière la plus canaille. Il a fait souscrire à ce malheureux pour 75 mille francs de billets et l'avoué est arrivé juste à temps pour empêcher la fabrication d'un acte qui allait le ruiner net. Il l'est déjà aux trois quarts et, après avoir eu douze mille livres de rentes à lui (sans compter la fortune de sa femme), il ne lui restera peut-être pas, d'ici à six mois, mille écus de rente. Voilà où mène l'amour de l'alcool exagéré.

Planche ne reparaît plus chez lui, car il n'y a plus rien à manger et peu à boire.

Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles à Pichat et à Maxime ne m'a nullement surpris. Bouilhet ne m'en a pas parlé ; il ne m'écrit que de simples billets. Ils sont tous, ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter, d'abord. Puis, quand même ils eussent écouté, c'est là une de ces oeuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp : «Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées !» prouve qu'il a perdu toute notion de style. La «supériorité de l'idée sur la description» est de même architecture. On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfiait sic et étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n'a pris l'air ; elle a fermé sa fenêtre à la nature. Aussi le vent des grands horizons oppresse-t-il d'étouffements les gens d'esprit ! Il m'a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : «Son esprit nous envahit déjà». Il entendait par là l'absolutisme, l'espionnage, l'hypocrisie religieuse, enfin l'antilibéralisme sous toutes ses formes. Or nous en sommes là en littérature aussi. Rien que du vernis, et puis le barbare en dessous : barbarie en gants blancs ! pattes de cosaques aux ongles décrassés ! pommade à la rose, qui sent la chandelle ! Ah ! nous sommes bas ! et il est triste de faire de la littérature au XIXe siècle ! On n'a ni base ni écho ; on se trouve plus seul qu'un Bédouin dans le désert, car le Bédouin au moins connaît les sources cachées sous le sable ; il a l'immensité tout autour de lui et les aigles volant au-dessus.

Mais nous ! Nous sommes comme un homme qui tomberait dans le charnier de Montfaucon, sans bottes fortes : on est dévoré par les rats. C'est pour cela qu'il faut avoir des bottes fortes, et à talons hauts, à clous pointus et à semelles de fer, pour pouvoir, rien qu'en marchant, écraser.

Adieu, mille bons baisers, je t'embrasse encore.

À toi tout.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

Jeudi, 2 heures.

Je n'ai que le temps de t'envoyer une partie de l'envoi du Crocodile, car je viens d'égarer, sur ma table, deux pièces de vers détachées de son volume. Je me hâte, à cause de la lettre à Villemain. Je pense qu'il te sera agréable de l'avoir demain vendredi, jour de l'Académie.

J'ai une lettre pour Me d'Aunet, énorme. On voit des imprimés à travers. Il faut que je fasse une enveloppe, car le grand homme a un système des plus incommodes pour une correspondance de cette nature. Aucune enveloppe ordinaire ne peut recouvrir ses lettres. Il me cadotte de deux discours politiques fort piètres de fond et de forme. Décidément, il tourne au ganachisme avec ses rabâchages perpétuels. Je te les enverrai.

Il y avait aussi un discours de Ribeyrolles que je n'ai pas lu. Mon lit était semé de papiers (j'avais en outre une longue lettre de Bouilhet). Je crois que ce discours a été balayé aux ordures. Je le fais rechercher. Je viens de dénicher les vers. Il se fout de moi, le grand homme : il m'appelle «cher et honorable concitoyen».

Je voulais t'écrire ce soir ou demain. Envoie-moi un mot de réponse à ceci. Je t'écrirai un de ces jours, dimanche ou lundi ; mais souvent je me trouve pris le soir. Adieu, rien de neuf, mille tendresses.

À toi. Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25-26 mars 1854].

La tête me tourne et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé, de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j'en réponds ; mais ça n'a pas été sans mal !

Mais avant de parler de moi, parlons de toi, pauvre chère Louise. Je t'assure que personne ne compatit plus à ton rhume. Ce sont là de vraies maladies, car qu'est-ce qu'une maladie qui ne fait pas souffrir ? Un mot dans un livre, puisqu'on guérit des plus dangereuses et qu'on meurt des plus bénignes. La douleur, voilà le vrai mal, et c'est bien plutôt d'elle que de la mort que je suis un homme à me mettre sous la peau d'un veau «pour l'éviter» comme disait le vieux. C'est atroce un rhume ! Cela vous démoralise. L'humidité du nez semble tremper les pensées dans je ne sais quel mucus mélancolique. Ô science humaine ! À quoi sers-tu ? C'est pourquoi les gens prétendus utiles me semblent être d'un grotesque qui dépasse les autres. Dans quel état j'étais il y a cinq semaines à Paris ! Quel hargneux et maussade individu je faisais ! C'est qu'en vérité j'y souffrais cruellement. J'étais prodigieusement irrité et triste. Et puis je suis comme l'Égypte : il me faut, pour vivre, la régulière inondation du style. Quand elle manque, je me trouve anéanti comme si toutes les sources fécondantes étaient rentrées en terre, je ne sais où, et je sens par-dessus moi passer d'innombrables aridités qui me soufflent au visage le désespoir.

Pourquoi donc voulais-tu avoir fini ta Servante pour le 1er avril ? Voilà de ces choses que tu me permettras de blâmer ! Il ne faut se rien fixer en ces matières, car on se dépêche alors, avec la meilleure bonne foi du monde et sans s'en douter. On doit toujours s'embarquer dans une oeuvre comme un corsaire dans son navire, avec l'intention d'y faire fortune, des provisions pour vingt campagnes, et un courage intrépide. On part, mais on ne sait pas quand on reviendra ! On peut, faire le tour du monde.

Tu travailles encore trop vite. Rappelle-toi le vieux précepte du père Boileau : «écrire difficilement des vers faciles». Songe donc ce que c'est qu'une oeuvre de deux mille vers à corriger ! Il faut retourner tous les mots, sous tous leurs côtés, et faire comme les pères Spartiates, jeter impitoyablement au néant ceux qui ont les pieds boiteux ou la poitrine étroite.

Ce brave Bouilhet vient de passer quinze tristes jours à recorriger son «Homme futur». Mais enfin c'est fini, et bien fini. J'ai été enchanté de ce qu'il m'a envoyé avant-hier. Il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée, quoique l'impression pour moi ne change rien ordinairement. Ainsi la lecture de Melaenis dans la Revue ne m'a pas fait changer d'opinion sur une seule virgule. C'est une oeuvre, les Fossiles ; mais combien y a-t-il de gens, en France, capables de la comprendre ? Triste ! triste ! Eh non, pourtant, car c'est là ce qui nous console au fond. Et puis qui sait ? Chaque voix trouve son écho ! Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc. , qui s'émeuvent ou s'émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l'humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quelle reconnaissance j'ai, moi, pour ces pauvres vieux braves dont on se bourre à si large gueule, qu'il semble que l'on a connus, et auxquels on rêve comme à des amis morts !

Il m'est impossible de retrouver cette bande de journal où il y avait, je crois, un discours de Ribeyrolles. Elle est perdue probablement. Mon domestique (un nouveau qui est plus bête que ses bottes) dit qu'il ne sait pas s'il ne l'a pas jetée par hasard dans le seau aux eaux sales et de là aux lieux. Ô démocratie, où serais-tu allée ? Ce papier était probablement tombé de mon lit sur le tapis, et il l'aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme ; mais ça m'embête.

L'autre au moins, qui nous volait comme dans une forêt de Bondy, ne m'a jamais fait de ces bêtises ; tant il est vrai qu'on n'est bien servi que par des canailles ! Ce brave garçon s'est déjà fait chasser de chez trois bourgeois un peu plus regardants (c'est le mot) que nous, à ce qu'il paraît, et l'un d'eux a même trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de batiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants neufs dérobés furtivement et avec quoi j'eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure. Mais mon serviteur avait une maîtresse (j'ai su depuis qui payait sa toilette). Ô les femmes ! Exemple de moralité à citer aux enfants. Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque excite-t-elle toujours ma gaieté ?

J'ai envoyé immédiatement la lettre à M. d'A. Je lis maintenant un livre latin du temps de Louis XIV, qui est d'une gaillardise profonde. Il y a des femmes qui s'instruisent et des séances où les sexes sont entremêlés. C'est charmant ! Je ris tout seul, comme une compagnie de vagins altérés devant un régiment de phallus. À propos de phallus, ce bon Babinet et Lageolais m'intéressent infiniment. Elle a un grand air de corruption, cette fille. Ce doit être une femme à passions. Tu te feras expliquer ce mot par Bouilhet.

En résumé, je me trouve maintenant dans un assez bon état. La Bovary marche, quitte à retomber bientôt, car je vais toujours par bonds et par sauts, d'un train inégal et avec une continuité disloquée, à la manière un peu des lièvres, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive.

Adieu, je t'embrasse malgré ton rhume, ou plus fort à cause de cela.

À toi, ton G.

À LOUISE COLET. §

Mercredi minuit.

Quel mal le père Hugo me donne avec la bizarrerie et la non-régularité de ses enveloppes ! Je suis toujours embarrassé pour les lettres de Me d'A. Sans la suscription au crayon j'aurais mis celle-ci à la poste. Mais je crois qu'il vaut mieux qu'elle les reçoive par toi. Cela est plus dans les convenances et les intentions du Crocodile.

Tu ne me parles pas en détail de ton affaire de Journal. Où en est-ce ? La chose est-elle sûre, conclue ! Quant au poème de l’Acropole, il me semble qu'il y a peu de chose à y refaire. Les deux collaborateurs ont-ils été d'avis de retrancher ton morceau des Barbares qui, autant qu'il m'en souvient, est moins bien écrit que le reste et qui ferait gueuler les immortels à cause des femmes mourant dans les bras des vainqueurs (cela aurait l'air d'un rapprochement injurieux) ? C'est une bonne chose cette Acropole, et toute pleine de vers splendides.

Je ne t'ai pas, à ce propos, félicité de la phrase suivante dans ta lettre de vendredi : «sois tranquille, il y a encore dans mon coeur plus d'une oeuvre qui te démentira ; tout est réparable dans le domaine de l'art. »

Crois-tu que j'en aie douté une minute, chère Muse ? C'est au contraire parce que je te jugeais comme tu te juges que je t'ai traitée sans pitié ! Si j'eusse cru le mal irréparable, je n'en aurais pas parlé. Tu es, naturellement, pleine d'inspiration ; mais tu l'engorges et tu la dénatures trop souvent, par des idées personnelles.

La Paysanne était une oeuvre de maître, rappelle-toi cela. Il ne t'est plus permis de descendre. Pas de faiblesse ! Pas un vers faible ! Pas une métaphore qui ne soit suivie ! Il faut être correct comme Boileau et échevelé comme Shakespeare.

J'ai relu cette semaine le 1er acte du Roi Lear. Je suis effrayé de ce bonhomme-là, plus j'y pense... L'ensemble de ses oeuvres me fait un effet de stupéfaction et d'exaltation comme l'idée du système sidéral. Je n'y vois qu'une immensité où mon regard se perd avec des éblouissements.

Eh ! je le sais bien, pauvre chère amie, qu'on ne peut pas toujours vivre le nez levé vers les astres ! Personne ne souffre plus que moi des nécessités, des pauvretés de la vie. Ma chair pèse sur mon âme 75 mille kilogrammes. Mais quand je te prêche le renoncement à l'action, je ne veux pas dire qu'il faut que tu vives en brahmane. J'entends seulement que nous ne devons entrer dans la vie réelle que jusqu'au nombril. Laissons le mouvement dans la région des jambes ; ne nous passionnons point pour le petit, pour l'éphémère, pour le laid, pour le mortel. S'il faut avoir l'air d'être ému par tout cela, prenons cet air ; mais ne prenons que l'air. Quelque chose de plus subtil qu'une nuée et de plus consistant qu'une cuirasse doit envelopper ces natures qu'un rien déchire et qui vibrent de toute leur longueur au moindre frottement qui se fait sur eux. Nous avons à porter (rappelons-nous cela) toutes les passions des autres. Et comment voulez-vous que le vase reste plein si vous le secouez par les deux anses ?

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Je vais être dérangé et embêté pas mal par les affaires de mon beau-frère. On va rassembler un conseil de famille, etc. , etc... et je vais m'en mêler parce qu'il est temps que cela finisse (ce brave garçon mettrait tout bonnement son enfant sur la paille). Et du moment que je m'en mêlerai, ce sera avec suite et férocité. Je vais, à tous, leur pousser l'épée dans les reins d'une belle façon.

Que dis-tu de cela ? Il est resté quinze jours à Rouen, n'est pas venu une fois voir sa fille et a bu régulièrement pour 32 francs de vin fin par jour. Il se fait acheter des chevreuils entiers pour lui tout seul. S'il en profitait encore ! Mais ce malheureux ne peut même guère manger (... ).

Nous allons nous retrouver à ce conseil de famille 4, et la dernière fois qu'il fut assemblé (il y a huit ans) nous étions 7. Deux sont morts, et le juge de paix par-dessus le marché, ce qui fait trois. Je me rappelle que chez ce juge de paix il y avait, dans la salle d'audience, peint au plafond comme gentillesse, symbole et enseignement, un oeil démesuré entre deux balances et, au-dessus, une main sortait d'un nuage.

J'ai encore 5 à 6 pages avant d'aller te voir. Il faut que je finisse la lune de miel de mes amants. J'écris présentement des choses fort amoureuses et extra-pohétiques. Le difficile c'est de ne pas être trop ardent, en ayant peur de tomber dans le bleuâtre.

Adieu, je t'embrasse.

À toi. Ton G.

N. Je suis sûr de t'avoir apporté la dernière fois à Paris 3 ou 4 lettres du Crocodile. Je les avais mises dans une enveloppe à ton adresse. Elles sont peut-être restées chez Bouilhet ? ? Mais cherche chez toi. Je crois qu'on ouvre beaucoup de lettres à la poste. En voilà deux coup sur coup, adressées à ma mère, qui sont perdues.

À LOUISE COLET. §

Vendredi soir.

Tu me verras mardi. Je pourrais même parfaitement partir dès demain matin si j'avais des chemises de repassées. Mais, comme je ne me suis décidé que tantôt, on n'a pas eu le temps.

Je croyais arriver à bout de finir mon morceau. Je le laisse car j'en vomis de fatigue. J'ai écrit ce mois-ci trois pages, et en travaillant bien je t'assure, sans distraction. Ces trois pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n'est plus. C'est que tout cela probablement n'avait pas été bien conçu. J'ai tâtonné et je me suis perdu. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! car je crois que personne n'a de patience comme moi.

Jusqu'à présent j'avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J'en suis maintenant à un passage joyeux ; j'échoue. Les cordes lamentables me sont faciles, mais je ne peux pas m'imaginer le bonheur et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bûche. Il en est, du reste, toujours ainsi. Les prétendus beaux endroits (en plan) sont ceux qu'on rate. Méfions-nous des solennités ! Quoique j'aie dans ce moment une profonde conviction de ma faiblesse, je n'en pleure pas ; mais j'en grince des dents. Si je n'avais l'envie, assez sotte, d'avoir fini, je prendrais mon mal plus en patience ; mais c'est tout le temps perdu qui me désole. Je vais employer ces trois jours-ci à me calmer afin d'apparaître aimable, et je le serai. Puis je vais faire un peu de plan pour travailler de suite à mon retour.

Ce que tu me dis de Delisle me fait pitié ! Cela me paraît très médiocre d'avoir, à son âge, des passions, et, embêtement pour embêtement, j'aime encore mieux m'arracher mon peu de cheveux en pensant à des phrases qu'à des regards.

La Sylphide a bien tort de me redouter. Pourquoi ? Est-ce bête ? Crois-tu donc que je vais lui faire des allusions, comme un goujat ?

À bientôt donc, bonne chère Louise, j'arriverai pour dîner, à 6 h et demie au plus tard.

Mille baisers. À toi.

Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Mardi soir [4 avril 1854].

Celle-ci ne compte pas ; c'est pour savoir seulement comment tu vas. Bouilhet, au reste, m'a donné de tes nouvelles. Il m'a dit que tu étais souffrante, mais que tu n'avais rien de sérieux. Je ne sais si c'est une sympathie de nos organes, mais il me pousse, au même endroit que toi, un clou qui, s'il ne rentre pas, sera monstre ! Chou colossal ! Orgueil de la Chine ! Arbos sancta ! J'ai été depuis vendredi dans un état affreux d'ennui et d'affaissement, résultat d'un passage dont je ne pouvais venir à bout. Il est, Dieu merci, passé depuis ce soir. Ce livre m'éreinte ; j'y use le reste de ma jeunesse. Tant pis, il faut qu'il se fasse. La vocation, grotesque ou sublime, doit se suivre. Tu parles de ma quiétude. On n'a jamais parlé de rien de plus fantastique. Moi de la quiétude ! Hélas ! non ! Personne n'est plus troublé, tourmenté, agité, ravagé. Je ne passe pas deux jours ni deux heures de suite dans le même état. Je me ronge de projets, de désirs, de chimères, sans compter la grande et incessante chimère de l'Art qui bombe son dos et montre ses dents d'une façon de plus en plus formidable et impossible. D'ailleurs ces premiers beaux jours me navrent. Je suis malade de la maladie de l'Espagne. Il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller, botté et éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. Quand est-ce que j'entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc, comme autrefois ? Quand reverrai-je de grandes étoiles ? Quand est-ce que je monterai sur des éléphants après avoir monté sur des chameaux ?

L'inaction musculaire où je vis me pousse à des besoins d'action furibonde. Il en est toujours ainsi. La privation radicale d'une chose en crée l'excès, et il n'y a de salut pour les gens comme nous que dans l'excès.

Ce ne sont pas les Napolitains qui entendent la couleur, mais les Hollandais et les Vénitiens : comme ils étaient toujours dans le brouillard, ils ont aimé le soleil.

As-tu un Plutarque ? Lis la vie d'Aristomène. C'est ce que je lis maintenant. C'est bien beau.

Adieu, écris-moi pour me donner des nouvelles de ta santé et du concours. Je t'embrasse. Je t'écrirai samedi. À toi.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Vendredi soir, minuit [7 avril 1854].

Je viens de recopier au net tout ce que j'ai fait depuis le jour de l'an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février, puisqu'à mon retour de Paris j'ai tout brûlé. Cela fait treize pages, ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. Enfin, elles sont faites, je crois, et aussi parfaites qu'il m'est possible. Je n'ai plus que deux ou trois répétitions du même mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini. C'était un dur passage : il fallait amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l'action, sans qu'il s'en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée. Encore deux ou trois grands mouvements et j'apercevrai la fin. Au mois de juillet ou d'août, j'espère entamer le dénouement. Que de mal j'aurai eu, mon Dieu ! Que de mal ! Que d'échignements et de découragements ! J'ai hier passé toute ma soirée à me livrer à une chirurgie furieuse. J'étudie la théorie des pieds bots. J'ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes. Il y avait là de bien belles phrases : «Le sein de la mère est un sanctuaire impénétrable et mystérieux où», etc. Belle étude du reste ! Que ne suis-je jeune ! Comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire. Tous tant que nous sommes, écrivassiers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! Les livres d'où ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. Ils savaient tout, ces bonnes gens-là ; et nous, nous ne savons rien. Il y a dans la poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s'instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc. , pour y puiser des métaphores. C'est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée. Il faut que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance.

Mais causons de toi et, à propos de médecine, je ne comprends rien à tes maux. Qu'as-tu, en définitive ? Qui est-ce qui te soigne, et te soignes-tu ? Si c'est un des deux êtres que j'ai vus chez toi, Valerand ou Alibert, je te plains. Ces messieurs m'ont l'air de franches buses. Tu as beau être athée en médecine, je t'assure qu'elle peut faire beaucoup de mal. On vous tue parfaitement, si on ne vous guérit pas. Je t'avais toujours conseillé d'aller consulter pour tes palpitations quelqu'un. Tu persistes à n'en rien faire et à souffrir. C'est très beau au point de vue du sec, mais moins beau au point de vue du raisonnable.

J'ai reçu la lettre où tu me disais que de Vigny t'avait lue (et assez mal) à l'académie. Ainsi rassure-toi, elle n'a pas été perdue. ça m'a l'air d'un excellent homme, ce bon de Vigny. C'est du reste une des rares honnêtes plumes de l'époque : grand éloge ! Je lui suis reconnaissant de l'enthousiasme que j'ai eu autrefois en lisant Chatterton. (Le sujet y était pour beaucoup. N'importe. ) Dans Stello et dans Cinq-Mars il y a aussi de jolies pages. Enfin c'est un talent plaisant et distingué, et puis il était de la bonne époque, il avait la Foi ! Il traduisait du Shakespeare, engueulait le bourgeois, faisait de l'historique. On a eu beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra. Et tous finissent par être académiciens, ô ironie ! Le dédain pour la Poésie que l'on a en ce lieu, et dont il te parlait, m'a remis en tête aujourd'hui que voilà de ces choses qu'il faut expliquer, et ce sera moi qui les expliquerai. Le besoin se fait sentir de deux livres moraux, un sur la littérature et un autre sur la sociabilité. J'ai des prurits de m'y mettre. (Malheureusement je ne pourrai pas commencer avant trois ans au plus tôt. ) Et je te réponds bien que si quelque chose peut casser les vitres, ce sera cela. Les honnêtes gens respireront. Je veux donner un peu d'air à la conscience humaine qui en manque. Je sens que c'est le moment. Un tas d'idées critiques m'encombrent. Il faut que je m'en débarrasse quelque part, et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes oeuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.

Non, je n'ai pas été trop loin à l'encontre de Delisle, car après tout je n'ai pas dit de mal de lui ; mais j'ai dit et je maintiens que son action au piano m'a indigné. J'ai reconnu là un poseur taciturne. Ce garçon ne fait point de l'art exclusivement pour lui, sois-en sûre. Il voudrait que toutes ses pièces de vers pussent être mises en musique et chantées, et gueulées, et roucoulées dans les salons (puis il se donnera pour excuse à lui-même que les poésies d'Homère étaient chantées, etc. ). Cela m'exaspère ; je ne lui ai pas pardonné cette prostitution. Tu n'as vu dans ma férocité qu'une lubie excentrique. Je t'assure qu'il m'a blessé en la poésie, en la musique et en lui que j'aimais, car, quoique tu me déclares : n'avoir jamais eu un «élan de coeur de ma vie» je suis au contraire un gobe-mouches qui n'admire jamais par parties. Quand je trouve la main belle, j'adore le bras. Si un homme a fait un bon sonnet, le voilà mon ami et puis, après, je lutte contre moi-même et je ne veux pas me croire encore lorsque j'ai découvert la vérité. Leconte peut être un excellent garçon, je n'en sais rien ; mais je lui ai vu faire une chose (insignifiante en soi, d'accord) qui m'a semblé, dans l'ordre artistique, être ce que la sueur des pieds est au physique. Cela puait et les trilles, gammes et octaves qui dominaient sa voix faisaient comme les mailles de cette sale chaussette harmonique, par où s'écoulait béatement ce flux de vanité nauséabonde. Et la pauvre poésie au milieu de tout cela ! Mais il y avait des dames ! Ne fallait-il pas être aimable ? L'esprit de société, saperlotte ! ! !

Tu me dis de bien belles choses sur la Sylphide et son activité. Le remuement que certaines gens se donnent vous occasionne le vertige, n'est-ce pas ? Voilà à quoi se passe la vie, à un tas d'actions imbéciles qui font hausser les épaules au voisin.

Rien n'est sérieux en ce bas monde, que le rire !

Penses-tu à la tribouillée qu'il va falloir que Bouilhet administre à cette pauvre Léonie ? Elle l'attend comme la manne. Pourvu qu'elle ne lui dise pas – comme Cymodocée à Eudore : «Ah ! les femmes de Rome t'ont trop aimé» – (... )

Adieu, pauvre chère Muse ; rétablis-toi donc ! je t'embrasse.

Ton Monstre.

Je relis de l'histoire grecque pour le cours que je fais à ma nièce. Hier le combat des Thermopyles, dans Hérodote, m'a transporté comme à douze ans, ce qui prouve la candeur de mon âme, quoi qu'on en dise.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Mercredi soir, minuit [12-13 avril 1854].

J'attends Bouilhet demain ou après-demain, (peut-être même est-il en ce moment à Rouen dans les bras de sa dulcinée n 3). Aussi, je t'écris de suite de peur de n'y pas penser demain et que ma lettre ne soit en retard. Comme tu es triste, pauvre Muse ! Quelles funèbres lettres tu m'envoies depuis quelque temps ! Tu t’exaspères contre la vie. Mais elle est plus forte que nous, mais il faut la suivre. D'ailleurs ta conduite à l'encontre de ta santé n'a pas de sens. C'est la dernière fois que je te le dis. Quand tu te seras procuré, grâce à ton entêtement, quelque bonne maladie organique où il n'y aura rien à faire qu’à souffrir indéfiniment, tu trouveras peut-être que j'avais raison. Mais il ne sera plus temps ! Crois-en donc un homme qui a été élevé dans la haine de la médecine et qui la toise à sa hauteur. Il n'y a pas d'art, mais il y a des innéités, de même qu'en critique il n'y a point de poétique mais le goût, c'est-à-dire certains hommes-à-instinct qui devinent, hommes nés pour cela et qui ont travaillé cela.

Mais parlons du moral, puisque selon toi c'est là la cause de ton mal. Tu me dis que les idées de volupté ne te tourmentent guère. J'ai la même confidence à te faire, car je t'avoue que je n'ai plus de sexe, Dieu merci. Je le retrouverai au besoin et c'est ce qu'il faut. À ce propos où as-tu vu que je t'aie fait des anti-déclarations ? Quand t'ai-je dit que je n'avais «pas d'amour pour toi» ? Non, non, pas plus que je n'ai jamais dit le contraire. Laissons les mots auxquels on tient et dont on se paye en se croyant quitte du reste. Qu'importe de s'inquiéter perpétuellement de l'étiquette et de la phrase ?

Mets un peu la tête dans tes mains, ne pense pas à toi, mais à moi, tel que je suis, ayant trente-trois ans bientôt, usé par quinze à dix-huit ans de travail acharné, plus plein d'expérience que toutes les académies morales du monde quant à tout ce qui touche les passions, etc. , goudronné enfin à l'encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué, et demande-toi s'il est possible qu'un tel être ait ce qui s'appelle de l’Hâmour. Et puis, qu'est-ce que ça veut dire ? Je m'y perds. Si je ne t'aimais pas, pourquoi t'écrirais-je d'abord, et pourquoi te verrais-je ? et pourquoi te ? Qui donc m'y force ? Quel est l'attrait qui me pousse et me ramène vers toi, ou plutôt qui m'y laisse ? Ce n'est pas l'habitude, car nous ne nous voyons pas assez souvent pour que le plaisir de la veille excite à celui du lendemain. Pourquoi, quand je suis à Paris, est-ce que je passe tout mon temps chez toi, quoique tu en dises, si bien que j'ai cessé à cause de cela de voir bien du monde ? Je pourrais trouver d'autres maisons qui me recevraient, et d'autres femmes. D'où vient que je te préfère à elles ? Ne sens-tu pas qu'il y a dans la vie quelque chose de plus élevé que le bonheur, que l'amour et que la religion, parce qu'il prend sa source dans un ordre plus impersonnel, quelque chose qui chante à travers tout, soit qu'on se bouche les oreilles ou qu'on se délecte à l'entendre, à qui les contingents ne font rien et qui est de la nature des anges, lesquels ne mangent pas : je veux dire l'Idée ? C'est par là qu'on s'aime, quant on vit par là. J'ai toujours essayé, (mais il me semble que j'échoue, ) de faire de toi un hermaphrodite sublime. Je te veux homme jusqu'à la hauteur du ventre ; en descendant, tu m'encombres et me troubles et t'abîmes avec l'élément femelle. Il y a en toi, et souvent visibles dans la même action, deux principes plus nets l'un de l'autre et plus opposés que le sont Ormuzd et Ahriman dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures intérieures et les événements externes. Relis même tes oeuvres, et tu t'apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment et de la plus parfaite conception, t'a rendue ou fait paraître le contraire juste de ce qu'il fallait.

Le bon Dieu t'avait destinée à égaler, si ce n'est à surpasser, ce qu'il y a de plus fort maintenant. Personne n'est né comme toi. Et il t'arrive avec la meilleure bonne foi du monde, de pondre quelquefois des vers détestables ! Même histoire dans l'ordre sentimental. Tu ne vois pas, et tu as des injustices sur lesquelles on se tait, mais qui font mal.

Ce ne sont pas des reproches tout cela, pauvre chère Muse, non, et si tu pleures, que mes lèvres essuient tes larmes ! Je voudrais qu'elles te balayent le coeur pour en chasser toutes les vieilles poussières.

J'ai voulu t'aimer et je t'aime d'une façon qui n'est pas celle des amants. Nous eussions mis tout sexe, toute décence, toute jalousie, toute politesse (tout ce qui est comme ce serait avec un autre), à nos pieds, bien en bas, pour nous faire un socle, et, montés sur cette base, nous eussions ensemble plané au-dessus de nous-mêmes. Ces grandes passions, je ne dis pas les turbulentes, mais les hautes, les larges sont celles à qui rien ne peut nuire et dans lesquelles plusieurs autres peuvent se mouvoir. Aucun accident ne peut déranger une Harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers ; dans un tel amour, d'autres amours même auraient pu tenir : il eût été tout le coeur !

Voilà ce qui rend dans la jeunesse les attachements d'hommes si féconds, ce qui fait qu'ils sont si poétiques en même temps et que les anciens avaient rangé l'amitié presque à la hauteur d'une vertu. Avec le culte de la Vierge, l'adoration des larmes est arrivée dans le monde. Voilà dix-huit siècles que l'humanité poursuit un idéal rococo. Mais l'homme s'insurge encore une fois, et il quitte les genoux amoureux qui l'ont bercé dans sa tristesse. Une réaction terrible se fait dans la conscience moderne contre ce qu'on appelle l'Amour. Cela a commencé par des rugissements d'ironie (Byron, etc. ), et le siècle tout entier regarde à la loupe et dissèque sur sa table la petite fleur du sentiment qui sentait si bon... jadis !

Il faut, je ne dis pas avoir les idées de son temps, mais les comprendre. Eh bien, je maintiens qu'on ne peut vivre passablement qu'en se refusant le plus possible à l'élément qui se trouve être le plus faible. La civilisation où nous sommes est un triomphe opéré (guerre incessante et toujours victorieuse) sur tous les instincts dits primordiaux. Si vous voulez vous livrer à la colère, à la vengeance, à la cruauté, au plaisir effréné ou à l'amour lunatique, le désert est là-bas et les plumes du sauvage un peu plus loin : allez-y ! Voilà pourquoi, par exemple, je regarde un homme qui n'a pas cent mille livres de rente et qui se marie, comme un misérable, comme un gredin à bâtonner. Le fils du Hottentot n'a rien à demander à son père que son père ne lui puisse donner. Mais ici, chaque fils de portier peut vouloir un palais, et il a raison ! C'est le mariage qui a tort, et la misère ! ou plutôt la vie elle-même. Donc il ne fallait pas vivre, et c'est là ce qu'il fallait démontrer, comme on dit en géométrie. Adieu, je t'enlace. À toi, Ton G.

À LOUISE COLET. §

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [22 avril 1854].

Je viens de rêvasser pendant une heure à ton article de la Librairie nouvelle, ou plutôt sur la Librairie nouvelle. Je crois qu'il y a moyen d'en faire un, tel quel. Je te bâclerai ça ces jours-ci, pendant que Bouilhet sera là. Il te l'apportera ou je te l'apporterai peu de jours après. Le principal et la seule chose difficile, c'est d'avoir un plan quelconque, et que ces bêtes de lignes ne se bornent pas à être une sèche nomenclature. Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m'a manqué cette semaine deux rendez-vous et, s'il ne vient pas demain, je serai encore forcé d'aller à Rouen. N'importe, cela avance. J'ai eu beaucoup de mal ces jours-ci, relativement à un discours religieux. Ce que j'ai écrit est, dans ma conscience, d'une impiété rare. Ce que c'est que la différence d'époque ! Si j'eusse vécu cent ans plus tôt, quelle déclamation j'aurais mise là ! Au lieu que je n'ai écrit qu'une exposition pure et presque littérale de ce qui a dû être. Nous sommes avant tout dans un siècle historique. Aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter jusque dans l'âme. On ne dira jamais de moi ce qu'on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie Nouvelle : «Tous ses travaux concourent à ce but élevé» (l'aspiration d'un meilleur avenir). Non, il ne faut chanter que pour chanter. Pourquoi l'Océan remue-t-il ? Quel est le but de la nature ? Eh bien ! je crois le but de l'humanité exactement le même. Cela est parce que cela est, et vous n'y ferez rien, braves gens. Nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher ! N'était-on pas plus libre et plus intelligent du temps de Périclès que du temps de Napoléon III ? Où as-tu vu que je perds «le sens de certains sentiments que je n'éprouve pas» ? Et d'abord je te ferai observer que je les éprouve. J'ai le coeur humain et, si je ne veux pas d'enfant à moi, c'est que je sens que je l'aurais trop paternel. J'aime ma petite nièce comme si elle était ma fille, et je m'en occupe assez activement pour prouver que ce ne sont point des phrases. Mais que je sois écorché vif plutôt que d’exploiter cela en style ! Je ne veux pas considérer l'Art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu'une simple causerie, qu'une confidence. Non ! non ! la Poésie ne doit pas être l'écume du coeur. Cela n'est ni sérieux, ni bien. Ton enfant mérite mieux que d'être montrée en vers sous sa couverture, que d'être appelée ange, etc. Tout cela est de la littérature de romance plus ou moins bien écrite, mais qui pêche par la même base faible. Quand on a fait la Paysanne et quelques pièces de ton recueil : «Ce qui est dans le coeur des femmes», on ne peut plus se permettre ces fantaisies-là, même pour rire. La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiment, que de sentiment, que de tendresses, que de larmes ! Il n'y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir avant tout du sang dans les phrases et non de la lymphe, et quand je dis du sang, c'est du coeur. Il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. Il faut faire s'aimer les arbres et tressaillir les granits. On peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe. La fable des deux pigeons m'a toujours plus ému que tout Lamartine, et ce n'est que le sujet. Mais si La Fontaine avait eu dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseaux ? Prenons garde de dépenser en petite monnaie nos pièces d'or.

Ton reproche est d'autant plus singulier que je fais un livre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m'accuses de ne pas comprendre, et j'ai lu ta pièce de vers trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant. Tout cela n'est pas pour défendre mes critiques, auxquelles je tiens fort peu. Mais je ne démords pas de l'idée qui me les a dictées.

Il me semble que le Prix s'annonce bien ; j'ai bon espoir.

Je n'ai eu aucune nouvelle de Bouilhet depuis qu'il est parti. Je l'attends mardi ou mercredi. Peux-tu m'envoyer cette pièce de Leconte, Les Chiens au clair de lune ? j'ai grande envie de la connaître.

Puisque tu es décidée à publier la Servante de suite, je n'en dis plus rien (de la publication) ; mais j'attendrai. Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire connaître, de vous hâter, d'appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d'être bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte d'Horace, qu'il faut tenir pendant neuf ans son oeuvre secrète avant de se décider à la montrer ? On n'est en rien magistral par le temps qui court. Adieu, je t'embrasse, non magistralement. À toi.

Ton G.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 5 août 1854.

Laxatifs, purgatifs, dérivatifs, sangsues, fièvre, foirade, trois nuits passées sans sommeil, embêtement gigantesque du bourgeois, etc. , etc. Voilà ma semaine, mon cher monsieur. Depuis samedi soir, je n'ai rien mangé et je ne fais que commencer à pouvoir parler. Bref, j'ai été pris samedi soir d'une telle inflammation à la langue que j'ai cru qu'elle se transmutait en celle d'ung boeuf. Elle me sortait hors la gueule que j'étais obligé de tenir ouverte. J'ai durement souffert ! Enfin depuis hier ça va mieux, grâce à des sangsues et à de la glace.

Au milieu de mes douleurs physiques et comme facétie pour m'en distraire, il m'est tombé une lettre éperdue de Paris. La perdait la tête. Tout était découvert, sa position compromise, etc. Il fallait que j'écrivisse, il fallait que je... etc. Et tout cela à un pauvre bonhomme qui bavachait, qui suait, qui empestait et qui, pour essayer de dormir un peu, se tenait debout, la nuit, la tête appuyée contre la croisée à cause de la véhémente chaleur interne qui lui ardait le sang !

J'ai lu cinq feuilletons du roman de Champfleury. Franchement cela n'est pas effrayant. Il y a parité d'intentions plutôt que de sujet et de caractères. Ceux du mari, de sa femme et de l'amant me semblent être très différents des miens. La femme m'a l'air d'être un ange, et puis, quand il tombe dans la poésie, cela est fort restreint, sans développement et passablement rococo d'expression. La seule chose embêtante, c'est un caractère de vieille fille dévote, ennemie de l'héroïne (sa belle-soeur), comme, dans la Bovary, madame Bovary mère ennemie de sa bru, et ce caractère dans Champfleury s'annonce très bien. Là est pour moi jusqu'à présent la plus grande ressemblance et ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme, personnage fort secondaire du reste dans mon livre.

Quant au style, pas fort, pas fort. N'importe, il est fâcheux que la Bovary ne puisse se publier maintenant : enfin ! qu'y faire ?

J'ai relu Eugénie Grandet. Cela est réellement beau. Quelle différence avec le gars Champfleury !

À LOUIS BOUILHET. §

[Croisset, 9 août 1854.]

Tu dois, cher bonhomme, être assailli de ma correspondance, mais ma lettre de lundi était en sus puisque tu me disais n'avoir pas reçu celle de la semaine dernière. Du reste tu n'en recevras plus qu'une après celle-ci, car dans quinze jours je compte envisager ton incomparable balle. Quel voyage d'artistes vous allez faire, vous deux Guérard. Combien peu vous étudierez les monuments ! quelles minces notes vous prendrez ! comme Chéruel serait indigné ! et même Du Camp. Ce sera un voyage oenophile, tout à fait Chapelle et Bachaumont, on ne peut plus dix-septième siècle et dans les traditions. Un financier voyageant dans la société d'un poète et tous deux se soûlant conjointement, à la gauloise, dans les cabarets de la route. Je te recommande, à Poissy, chez le sieur Fient, aubergiste, une cuisine où il y a, peint sur la porte, un gastronome s'empiffrant. Cela réjouit le voyageur.

Il est maintenant trois heures trois quarts du matin. J'ai passé la nuit à la Bovary et je m'en vais réveiller ma mère qui part à cinq heures pour Trouville, où elle doit rester cinq à six jours. Je serai seul tout ce temps-là et j'essaierai d'en profiter pour accélérer l'ouvrage. Il faut que j'avance quand même, car je suis las de ma lenteur. Voilà cependant deux jours que je recommence un peu à travailler.

J'ai lu onze chapitres du roman de Champfleury. Cela me rassure de plus en plus ; la conception et le ton sont fort différents. Personne autre que toi ou moi ne fera, je crois, le rapprochement. La seule chose pareille dans les deux livres, c'est le milieu, et encore !

Je t'annonce, afin que tu te mettes en mesure, la visite du jeune Baudry. Il est venu me voir hier et m'a déclaré son intention d'aller passer les fêtes chez toi, ce qui ne serait point fête pour toi. À ta place, je lui répondrais tout net que je ne puis le recevoir. L'expression de «grigou» que tu lui as appliquée est superbe de justesse, surtout quand on connaît son costume d'été. Il s'est acheté une sorte de paletot en coutil bleu moyennant la somme de vingt-cinq francs, qui ressemble à du papier à sucre. Cela est monstrueux d'ignoble, et bien que l'étoffe soit légère, je t'assure qu'elle pèse à l'oeil plus qu'un paletot de bronze ! ô esprit français ! ô goût ! ô économie !

Rouen résonne de discours. C'est l'époque des distributions de prix et des solennités académiques. Aussi nos feuilles quotidiennes sont-elles bourrées de littérature ! ! ! Pouchet s'est signalé par un discours «religieux» où il célèbre les magnificences de la nature et prouve l'existence de Dieu par le tableau varié de la création. Ce bon zoologue tourne au mysticisme.

Hier, séance publique de l'Académie : réception de M. Jolibois, avocat général, lequel a pris pour texte : «De la loi sur le travail des enfants dans les manufactures». Puis M. Deschamps a lu un dialogue en vers où il fait l'éloge de la propriété et de la Gabrielle du gars Augier, etc. ! etc. ! etc. ! et partout éloge de l'empereur ! Ah ! saint Polycarpe ! Tu vois que s'il y a des cochonneries à Paris, la province n'en chôme pas.

Triste nouvelle : j'ai vu que la pension Deshayes était enfoncée par la pension Guernet ! Le collège a «brillé». Quelle intrigue !

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 18 août [1854].

J'attends dimanche matin l'annonce de ton arrivée, c'est-à-dire, ô vieux, que tu vas m'écrire le jour et l'heure de ton apparition en ces lieux.

N'oublie pas, avant de t'en aller de Paris, la préface de Sainte-Beuve. Quoi qu'en dise Jaccottet (s'il en dit quelque chose), tu n'es pas en position encore de faire le magnanime ; et pourquoi ne pas embêter les gens qui nous embêtent ? Il faut que son petit jugement inepte le poursuive dans la postérité, môssieu ! Et remettre la chose à une seconde édition, ce serait paraître avoir attendu le succès, avoir douté de soi.

Je viens de passer une bonne semaine seul comme un ermite et tranquille comme un dieu. Je me suis livré à une littérature frénétique ; je me levais à midi, je me couchais à quatre heures du matin. Je dînais avec Dakno. Je fumais quinze pipes par jour, j'ai écrit huit pages.

Ai-je gueulé ! J'ai relu tout haut Melaenis entièrement, à propos de la scène du jardin dans laquelle je ne suis pas bien sûr encore de n'être point tombé. Il va sans dire que ce régime a fait le plus grand bien à ma langue, ce qui achève de me donner pour la médecine une mince considération, car je me suis guarry en dépit des règles et recommandations.

Lis-tu nos feuilles publiques (départementales) ? Le navire qui portait ma famille, il y a aujourd'hui huit jours, a manqué faire naufrage à Quillebeuf. Ma mère (qui revient de Trouville) a encore de fortes contusions à la figure. Les sabords étaient défoncés, le bateau sombrait, les lames entraient partout. C'est toute une histoire. Je vais être pendant six mois assassiné de narrations maritimes.

Je n'ai pu dormir la nuit dernière à cause d'un article que j'avais lu le soir dans la Revue de Paris. J'en étais malade de dégoût, de tristesse et de désespoir humanitaire. C'était un extrait d'un roman américain intitulé «Hot-Corn», qui se tire à des centaines de mille d'exemplaires, qui enfonce l'Oncle Tom, qui... qui... etc. Sais-tu quelle est l'idée du livre ? L'établissement sur une plus grande échelle des sociétés de tempérance, l'extirpation de l'ivrognerie, le bannissement du gin, le tout en style lyrique à la Jules Janin dans ses grands moments, et avec des anecdotes ! ! !

L'humanité tourne à tout cela. Nous aurons beau dire, il faut se boucher les yeux et continuer son oeuvre. Oui, triste ! triste ! On ne devrait jamais rien lire de tout ce qui se publie ; à quoi bon ?

N'oublie pas de m'apporter le cahier des pièces détachées.

Je te régalerai des statuts d'une société religieuse dont on m'a proposé de faire partie. C'est joli. On doit dénoncer l'immoralité de ses collègues, et on est forcé d'assister à leur enterrement sous peine d'une amende de cinquante centimes. Tu me feras penser aussi à te montrer deux bonnes lettres de femme comme psychologie.

Adieu, pauvre cher vieux. Ne t'intoxique pas trop avec les alcools en route, et arrive vite.

1855 §

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 10 mai 1855.

MONSTRE,

Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? et pourquoi n'ai-je pas reçu dimanche à mon réveil une sacro-sainte lettre ? Dans quels délices ou embêtements es-tu plongé pour oublier ton pauvre Caraphon ? As-tu vu Sandeau, etc. ?

Je me suis embêté (pardon de la répétition) assez bravement pendant les deux ou trois jours qui ont suivi ton départ. Puis j'ai rempoigné la Bovary avec rage. Bref, depuis que tu es parti j'ai fait six pages, dans lesquelles je me suis livré alternativement à l'élégie et à la narration. Je persécute les métaphores et bannis à outrance les analyses morales. Es-tu content ? Suis-je beau ? J'ai bien peur, en ce moment, de friser le genre crapuleux. Il se pourrait aussi que mon jeune homme ne tarde pas à devenir odieux au lecteur, à force de lâcheté. La limite à observer dans ce caractère couillon n'est point facile, je t'assure. Enfin, dans une huitaine j'en serai aux grandes orgies de Rouen. C'est là qu'il faudra se déployer ! Il me reste encore peut-être cent vingt ou cent quarante pages. N'aurait-il pas mieux valu que ça en ait quatre cents et que tout ce qui précède eût été plus court ? J'ai peur que la fin (qui dans la réalité a été la plus remplie) ne soit, dans mon livre, étriquée, comme dimension matérielle du moins, ce qui est beaucoup.

Et toi, vieux bougre, as-tu fini ton acte ? Et le voyage d'Italie ? quand ? ne lâche pas ça, n... de D... ! Et fais tout ce qu'il te sera possible pour que ça réussisse.

J'ai vu ce matin le jeune Baudry qui m'a affirmé que tu n'étais pas venu chez lui et que Bouilhet était un blagueur ! Toujours le même petit bonhomme ! Aucune nouvelle rouennaise, d'ailleurs.

Tantôt, après dîner, en regardant une bannette de tulipes, j'ai songé à ta pièce sur les tulipes de ton grand-père et j'ai vu nettement un bonhomme en culottes courtes et poudré, arrangeant des tulipes pareilles dans un jardin vague, au soleil, le matin. Il y avait à côté un môme de quatre à cinq ans (dont la petite culotte était boutonnée à la veste), joufflu, tranquille et les yeux écarquillés devant les fleurs : c'était toi. Tu étais habillé d'une espèce de couleur chocolat.

Je lis maintenant les observations de l'Académie française sur le Cid. Je viens de lire celles du sieur Scudéry, c'est énorme ! ça console du reste. As-tu quelques nouvelles de Pierrot ?

Adieu, vieux bougre, je t'embrasse. Tiens-toi en joie si c'est possible.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 24 mai 1855.

Ô homme !

Je chante les lieux qui furent le

Théâtre aimé des jeux de ton enfance

c'est-à-dire : les cafés, estaminets, bouchons et autres endroits qui émaillent le «bas de la rue des Charrettes». Je suis en plein Rouen et je viens même de quitter, pour t'écrire, les lupanars à grilles, les arbustes verts, l'odeur de l'absinthe, du cigare et des huîtres, etc. Le mot est lâché : «Babylone» y est, tant pis ! Tout cela, je crois, frise bougrement le ridicule. C'est «trop fort». Enfin tu verras. Rassure-toi, d'ailleurs : je me prive de métaphores, je jeûne de comparaisons et dégueule fort peu de psychologie. Il m'est venu ce soir un remords. Il faut à toute force que les cheminots trouvent leur place dans la Bovary. Mon livre serait incomplet sans lesdits turbans alimentaires, puisque j'ai la prétention de peindre Rouen. C'est bien le cas de dire

D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus hideux objet, etc.

Je m'arrangerai pour qu'Homais raffole de cheminots. Ce sera un des motifs secrets de son voyage à Rouen et d'ailleurs sa seule faiblesse humaine. Il s'en donnera une bosse, chez un ami de la rue Saint-Gervais. N'aie pas peur ! ils seront de la rue Massacre et on les fera cuire dans un poêle, dont on ouvrira la porte avec une règle !

Je vais lentement, très lentement même. Mais cette semaine je me suis amusé à cause du fond. Il faut qu'au mois de juillet j'en sois à peu près au commencement de la fin, c'est-à-dire aux dégoûts de ma jeune femme pour son petit monsieur.

Avances-tu dans ton second acte ? Je suis curieux de voir ta grande scène complexe. Parle-moi des changements de plan (entrées et sorties) que tu as faits depuis que tu es à Paris, si toutefois je peux les comprendre par lettres.

Je suis fâché de ne pas être de ton avis relativement à la Bucolique. Mais tu as pris la chose pour pire que je ne la donne. Je te répète que je peux parfaitement me tromper. C'est comme pour les Raisins au clair de lune ; à force de vouloir détailler et raffiner, il arrive souvent que je ne comprends plus goutte aux choses. L'excès de critique engendre l'inintelligence. Si mes observations sur ta pièce sont bêtes, voilà une phrase qui ne l'est pas.

À propos du voyage d'Italie, crois-moi, reviens dessus souvent, si tu veux qu'il ne rate ; tâche d'avoir sa parole, fais qu'il s'engage et prenez une date fixe pour partir. C'est une occâse (style Breda street) que tu ne retrouveras jamais, mon bon. Il sera trop tard, plus tard. Rien de ce que tu peux laisser à Paris ne vaut une heure passée au Vatican, mets-toi ça dans la boule. Et d'ailleurs «tu ne te doutes pas» des pièces détachées que tu rapporteras. Ce qui a fait faire les élégies romaines n'est pas épuisé, sois-en sûr. Il n'y a que les lieux communs et les pays connus qui soient d'une intarissable beauté.

Je lis maintenant l’Émile du nommé Rousseau. Quel baroque bouquin comme idées, mais «c'est écrit», il faut en convenir et ça n'était pas facile !

Combien je regrette de n'avoir pas vu nos deux anges jouant ensemble. Sérieusement, j'en ai été attendri. Pauvres petites cocottes ! Vois-tu quelles balles de financiers nous aurions eu côte à côte, chacun dans notre stalle ! Nous serions-nous rengorgés ? Il n'y avait peut-être pas lieu de se rengorger. Au reste, je suis, je crois, un peu oublié pour le quart d'heure. L'exposition (univeurseul exhibicheun) me nuit peut-être ? J'ai reçu, il y a trois semaines, une lettre écrite par elles deux et qui était ornée de «dessins». J'en ai répondu une non moins bonne et puis, c'est tout. Ah ! l'amour ne m'obstrue pas l'estomac s'il empâte mon papier !

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 7 juin 1855, nuit de mercredi 6-7 juin.

Ah ! J'âpre-casse atmosphère, quoique dans la nuit, légèrement vêtu et fenêtres ouvertes. – Sue ! Il fait depuis deux jours un polisson de temps agréable. Tu as raison, pauvre cher vieux, de m'envier les arbres, le bord de l'eau et le jardin, c'est splendide ! J'avais hier les poumons fatigués à force de humer les lilas et ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre un thé à la Préfecture.

Je suis moult aise de te savoir un peu remonté sur ton drame. Voici je crois ce qu'il faut faire : 1° Aller d'abord chez Blanche. 2° Lui dire : vous voyez que je ne suis pas un entêté ; j'ai corrigé dans vos données, suivi vos avis, vous m'aviez dit telle et telle chose (inventes-en si tu ne te les rappelles pas) que j'ai tenues en considération, etc. 3° Il faut avoir pour examinateur Laugier et en même temps faire marcher Sandeau. Au reste, si Blanche est bon enfant (et il le sera), fais ce qu'il te conseille... Tâche d'avoir une lecture quand même. Je persiste dans cette opinion : on ne doit se présenter à l'Odéon que si tout est raté définitivement aux Français. Mais il est bon d'aller vite en besogne, pour que l'insuccès, s'il y en a un, ne s'ébruite pas et ne te nuise pas auprès du comité de l'Odéon. Aie plusieurs manuscrits, s'il le faut, trémousse-toi ! copie-les plutôt toi-même !

La Porte-Saint-Martin vaudrait peut-être mieux que l'Odéon, mais nous n'en sommes pas là. Occupe-toi des français comme si c'était la seule porte possible.

Je vais bien lentement. Je me donne un mal de chien. Il m'arrive de supprimer, au bout de cinq ou six pages, des phrases qui m'ont demandé des journées entières. Il m'est impossible de voir l'effet d'aucune avant qu'elle ne soit finie, parachevée, limée. C'est une manière de travailler inepte ! mais comment faire ? J'ai la conviction que les meilleures choses en soi sont celles que je biffe. On n'arrive à faire de l'effet que par la négation de l'exubérance. Et c'est là ce qui me charme, l'exubérance.

Si tu veux lire quelque chose de violent et d'opaque comme galimatias, prends une description du Vésuve par le sieur Marc Monnier dans le dernier numéro de la Revue de Paris. Il y a un Jéhovah qui finit un paysage d'une manière un peu remarquable. Cette phrase mérite un encadrement en or. C'est un type, comme on dit.

Le nommé About dont tu me parles est violemment accusé dans ce même numéro (et avec des preuves qui m'ont paru assez concluantes) d'avoir tout bonnement traduit un livre italien, supprimé depuis l'impression et qu'il a donné comme étant une oeuvre de lui.

Je voudrais bien lire le Planche sur Du Camp. Hier grand éloge des Chants modernes par Môsieu Paulin Limayrac, mais éloge qui sentait l'ami peu enthousiaste au fond. On vantait surtout les intentions et la préface. Enfin !

J'ai été ces jours derniers assez inquiet de mon pauvre Narcisse qui a cuydé avoir une attaque d'apoplexie. On l'a saigné et il va bien maintenant. J'ai été le voir une fois dans sa chambre et je l'ai trouvé lisant les Rayons et les Ombres ; il ne devait pas y comprendre grand'chose. N'importe, ça m'a attendri.

Est-ce beau ou bête de prendre la vie au sérieux ? Je n'en sais rien. C'est robuste, en tout cas, et je ne m'en sens pas la force. J'en ai à peine assez pour tenir une plume.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 28 juin 1855.

Tu ne m'as pas l'air gai, mon pauvre bonhomme. Tes lettres sont de plus en plus «mélancholiques» et tu me parais devenir de plus en plus «méchanique». C'est un tort, c'est un tort ! Il faut se roidir contre les difficultés. Tu ne prends pas les choses en quantité raisonnable. Tu as trop les pieds dans Paris pour n'en être pas dégoûté et d'autre part tu n'y entres pas assez pour qu'il te plaise. Tu avais ici l'estomac assez solide pour digérer tous les Laurent-Pichat de la terre ; d'où vient ta faiblesse maintenant ? Serait-ce parce que tu connais l'homme ? Qu'importe ! Ne peux-tu, par ta pensée, établir cette superbe ligne de défense intérieure qui vous sépare plus du voisin qu'un océan ?

Et puis, s... n... de D... ! que me chantes-tu avec des phrases pareilles : «Je m'effacerai ainsi du monde graduellement» ? M... ! J'ai envie de te f... des coups de pied quelque part. Que veux-tu que je devienne, misérable, si tu bronches, si tu m'ôtes ma croyance ? Tu es le seul mortel en qui j'aie foi et tu fais tout ce que tu peux pour me desceller du coeur cette pauvre niche de marbre, placée haut, et où tu rayonnes !

Fais-moi le plaisir pour toi et dans l'intérêt même de cet avenir, dont l'idée permanente te préoccupe maintenant exclusivement, de tâcher de t'abstraire un peu et de travailler. Tant que tu seras à te secouer la cervelle sur ta personnalité, sois sûr que ta personnalité souffrira. Et d'ailleurs à quoi bon ? Si ça servait pratiquement à quelque chose, très bien. Mais au contraire et ceci est démontrable par A + B.

Au reste nous causerons de tout cela dans quinze jours, si tu veux. Nous pourrons vider le fond du sac.

J'ai été hier à Rouen dîner chez Achille et, ayant une heure devant moi, je me dirigeais vers le logis de ta Dulcinée, lorsque le môme d'Abbaye a couru après moi pour me dire que Madame *** était à Caen. En descendant dans la rue, j'ai contemplé Abbaye sur sa porte.

Quel aspect que celui de Rouen, est-ce mastoc, et embêtant ! Hier, au soleil couchant, l'ennui suintait des murs d'une façon subtile et fantastique à vous asphyxier sur place. J'ai revu toutes les rues que je prenais pour aller au collège. Eh bien, non ! rien de tout cela ne m'attendrit plus. Le temps en est passé ! je conchie sur mes souvenirs. «J'ai ça de bon», comme disait ce conducteur de diligence qui puait des pieds.

Sais-tu que ma mère, il y a six semaines environ, m'a dit un mot sublime (un mot à faire la Muse se pendre de jalousie pour ne l'avoir point inventé) ; le voici, ce mot : «La rage des phrases t'a desséché le coeur. » Au fond, tu es de son avis et tu trouves qu'à propos de Rouen, par exemple, je manque tout à fait de sensibilité ; car toi, bien que curvus et complex, tu es sensible. C'est par là que tu te rapproches de Rousseau ; quoi que tu en dises, tu aimes les champs, tu as des goûts simples. Il te faut, pour être heureux, une compagne (un de ces jours tu vas étudier la botanique) et tu regrettes de «ne pas savoir un état».

Veux-tu que je t'indique un maître menuisier ? Allons, mon bonhomme, rabote, scie, allonge-toi sur la varlope «comme un nageur». Sophie t'ira voir avec sa mère, et moi, ton précepteur, je sourirai dans un coin.

Un trait manque encore au parallèle (entre toi et Émile), à savoir les voyages. Car il voyage pour connaître «la politique des nations», et toi tu m'as l'air de rester. Je te ferai cadeau au jour de l'an du Voyage autour de ma chambre par M. de Maistre, suivi de Symboles et Paradoxes de Houssaye. Ah ! n... de D... ! il doit pourtant faire beau ce soir, sur la terrasse de la Villa Médicis !

Le Tibre est d'argent et le Janicule sort noir comme une tunique d'esclave.

À propos d'argent, je suis empêtré dans des explications de billets, d'escompte, etc. , que je ne comprends pas trop. J'arrange tout cela en dialogue rythmé, miséricorde ! Aussi je te demanderai la permission de ne t'apporter rien de la Bovary. J'éprouve le besoin de n'y plus penser pendant quinze jours. Je me livrerai à la peinture, aux beaux-arts, cela pose un homme. Adieu, je t'embrasse, monstre. À toi.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 6 juillet 1855.

Je tombe sur les bottes !!! Je crève d'envie de dormir. J'ai conduit aujourd'hui à Caumont mon nouveau cousin, le sieur Laurent, qui est ici depuis samedi avec sa belle-mère et sa june épouse, et qui repart demain. Nous sommes revenus à pied, je suis un peu échigné. Joins à cela un fort dîner chez Achille. Comme j'ai pensé à toi, tantôt, sacrée canaille, en traversant le bois de Canteleu ! Sais-tu de quoi l'on causait ? locomotion et chemins de fer.

Ta lettre m'a fait de la peine, pauvre vieux. Pourquoi donc es-tu si triste ? est-ce que tu vas faiblir, toi que j'admire et qui me réconfortes ? Je te prie sincèrement de cesser, par bas égoïsme. Que me restera-t-il si tu cales ? Heureusement que je connais mon bonhomme et je te dirai qu'au fond je suis peu inquiet de ton découragement. Les désillusions ne sont faites que pour les gens sans imagination. Or, je t'estime assez pour croire que tu n'en auras jamais de sérieuses et surtout de persistantes. Note que voilà la première année de ta vie que tu te trouves seul et avec le loisir de t'embêter pendant vingt-quatre heures de suite. Il y a encore à ton état présent d'autres causes que je t'expliquerai doctoralement,

Seul à seul chez Barbin,

c'est-à-dire piétés dans quelque taberne méritoire. Au reste, c'est bon ; il faut s'embêter à Paris, c'est le seul moyen de n'y pas devenir bête ; tout océan doit pousser à la dégueulade.

Tu as tort de regretter Rouen ; il ne faut rien regretter, car n'est-ce pas reconnaître qu'il y a quelque chose de bon ?

Tu peux avoir raison en ceci qu'il eût mieux valu arriver là-bas avec ton drame tout fait. C'est possible comme pompe ; mais autrement, non. Tu es arrivé à Paris avec une grande oeuvre publiée et déjà connue des artistes ; on ignorait ta mine que l'on savait tes vers. Je ne débuterai pas dans d'aussi bonnes conditions que toi, je serai beaucoup plus vieux et beaucoup plus banal (comme homme). Cette année-ci, tu peux et tu dois l'employer à te faire des connaissances. Si j'étais de toi, je me «lancerais dans le monde» plus que tu ne fais ; traite-moi de bourgeois tant que tu voudras, d'accord ; mais réfléchis profondément à l'objectif des choses et tu verras que j'ai raison. Tu m'objecteras que ça t'embête, je m'en f...

Allons donc, s... n... de D... ! ne sommes-nous pas deux vieux roquentins ? Tu m'écris qu'il n'y a pas de place à Paris pour un brave homme ; on ne trouve pas sa place, on se la fait, et à coups de bâtons encore, comme un pacha quand il se montre. Veux-tu donner raison aux imbéciles ? veux-tu qu'ils ricanent : «J'avais toujours dit que la littérature, etc. » ? Voyons ! nom d'un petit bonhomme, ferme la porte, et gueule tout seul quelques bonnes rimes, quelques bonnes phrases un peu corsées, pense à la Chine, à Vitellius, etc. , et f... toi du reste. Encore un an et nous sommes piétés là-bas, ensemble, comme deux rhinocéros de bronze. Nous ferons le Ballet astronomique, une féerie, des pantomimes, le Dictionnaire des idées reçues, des scénarios, des bouts rimés, etc. Nous serons beaux, je te le promets. Je suis maintenant «monté», et j'espère pour longtemps. Je t'embrasse fort.

Nouvelle convention postale ! Mon cher monsieur, on affranchit les lettres parce que ça coûte deux sous de moins ! Est-ce ignoble ! Quelles moeurs ! Enfin !

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 2 août 1855.

Me revoilà dans la sempiternelle Bovary ! «Encore une fois sur les mers», disait Byron. «Encore une fois dans l'encre», puis-je dire.

Je suis en train de faire exposer à Homais des théories gaillardes sur les femmes. J'ai peur que ça ne paraisse un peu trop «voulu». Au reste, c'est aujourd'hui seulement que j'ai travaillé avec un peu de suite.

Je viens de lire la Grèce contemporaine du sieur About. C'est un gentil petit livre, très exact, plein de vérités et fort spirituel. Quant aux calomnies et aux canailleries dont on m'avait parlé, je n'en discerne aucune. Son talent n'est pas assez grand pour expliquer l'acharnement dont on le poursuit. Il y a quelque chose là-dessous qui nous échappe.

J'ai eu à dîner avant-hier ton ancien professeur Bourlet. Quelle grosseur ! quelles sueurs ! quelle rougeur ! C'est un hippopotame habillé en bourgeois. Il n'a pas faibli du reste, car il est toujours de l'opposition quand même, furieux contre le gouvernement, ennemi des prêtres et extra-grotesque.

Sais-tu que mon cher frère lit avec rage Régnier, qu'il en a trois éditions, qu'il m'en a récité des tartines par coeur ? il a dit devant moi à Bourlet à propos de Melaenis : «Si tu n'as pas lu ça, tu n'as rien lu. »

Que je sois pendu si je porte jamais un jugement sur qui que ce soit !

La bêtise n'est pas d'un côté et l'esprit de l'autre. C'est comme le vice et la vertu ; malin qui les distingue.

Axiome : Le synthétisme est la grande loi de l'ontologie.

Nouvelle : M. L. est conseiller municipal de Darnétal. «Ici, nous renonçons à peindre. » Ses parents sont dans le ravissement. Je t'assure que quand je pense à cela je me sens emporté dans un océan de rêveries.

Quand viens-tu, pauvre vieux ? Tu dois avoir fixé à peu près l'époque de tes vacances. As-tu vu Rouvière ? Laffitte ? Judith ? Tâche de te remuer un peu.

Adieu, je n'ai absolument rien à te dire, si ce n'est que je t'aime.

Je te réserve un discours du président Tougard qui est «chouette», comme dirait Homais.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 18 août 1855.

Tu es un gentil bougre de m'avoir envoyé cette bonne nouvelle. Et d'abord et avant tout : crois-tu désormais au présage des bottes ? Te rappelles-tu que le jour où j'ai porté ta pièce chez Laffitte je t'ai dit dans la rue Sainte-Anne : «ça ira bien, je viens de voir des bottes» ? Et elles étaient neuves et on les tenait par des tirants !

Oui, vieux, je suis moult satisfait. Ta lecture me paraît à peu près certaine maintenant. Fais que Blanche dise un petit mot à Laugier, ça ne peut pas nuire.

Voici, sauf meilleur avis, ce qu'il faudrait faire, je crois :

1° Connaître exactement tous les noms du Comité.

2° Informe-toi si Laugier ne serait pas par hasard parent du Laugier médecin (agrégé à l'école).

Par Cloquet ou tout autre, on pèserait dessus.

3° As-tu une lettre de Durey pour Judith ?

Peux-tu te présenter chez elle ? Vas-y. Ne néglige rien. Trémousse-toi, profite de la bonne veine.

4° Je t'engage à aller chez Person qui demeure rue Montyon, 7. Tu auras soin de ne pas dire au portier ni à la femme de chambre que tu es mon ami, ce serait le moyen de te faire fermer la porte au nez. évite même mon nom s'il y a un tiers avec vous. Elle connaît Samson qui a été son professeur et qu'elle aime beaucoup. Elle pourra aisément te donner des renseignements sur Beauvallet qui est très influent et qu'on gagne avec des petits verres. Ne te gêne pas avec Person. C'est une excellente femme et tu la connais assez pour te présenter chez elle. Elle fera certainement tout ce qu'elle pourra.

5° Il y a Got qui est un camarade de Maxime, mais ?

6° Édouard Delessert doit connaître assez intimement Provost, ils sont du même cercle. Quant à Provost, c'est par les peintres qu'on l'aurait, il en connaît beaucoup. Demande ces renseignements-là à Préault.

Je crois que M. Cloquet connaît Samson.

Important. Retourne immédiatement chez Sandeau, expose-lui la chose. Qu'il marche maintenant, puisque c'est engagé.

Ne néglige rien, s... n... de D... ! fais plutôt quinze démarches qu'une seule. Allons, remonte-toi, mon pauvre vieux, et n'en sois pas moins persuadé que tu n'es pas encore au bout, mais que tu y arriveras, que tu seras un jour ou l'autre joué et applaudi. Nous aurons notre tour, n'aie pas peur. Quand ce ne serait «qu'en vertu de notre entêtement». Il le faut. Passe toutes tes vacances à Paris, si tu vois que tu puisses t'y être le moindrement utile.

Delamarre «connaît» peut-être, ou peut «connaître» des gens qui «connaissent» des membres du Comité ? ? ? Vas-y, il demeure près de Laffitte, une ou deux maisons avant. Tu ne me dis rien de Rouvière ?

N'oublie pas les Folies. Déploie une activité napoléonienne.

Je suis au milieu des affaires financières de la Bovary. C'est d'une difficulté atroce. Il est temps que ça finisse, je succombe sous le faix.

Adieu, je t'embrasse de toute la force de trente tirades.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 31 août 1855.

J'attends toujours impatiemment des nouvelles de Laugier. Restes-tu à Paris jusqu'à ce que tu aies une réponse définitive des Français ?

Je crois que tu as eu tort de ne pas aller voir Rouvière. Qui sait ? Informe-toi si Samson est du Comité. C'est un mauvais bougre. Mais c'est une bonne chose si tu as Régnier dans ta manche.

Embêté de ne pas avoir la réponse du sieur Fouard, fils de M. Fouard, j'ai été aujourd'hui à Rouen consulter un avocat, à savoir le jeune Nion qui m'a donné toutes les explications désirables ; il viendra demain ici ; nous aurons encore une séance d'affaires.

Quand je serai quitte de ce passage financier de procédures, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'arriverai vite à la catastrophe. J'ai beaucoup travaillé ce mois-ci, mais je crains bien que ce ne soit trop long, que tout cela ne soit un rabâchage perpétuel. La venette ne me quitte pas. Ce n'est point comme cela qu'il faut composer !

J'ai été émerveillé dernièrement de trouver dans les Préceptes du style du sieur Buffon nos pures et simples théories sur le susdit art. Comme on est loin de tout cela ! Dans quelle absence d'esthétique repose ce brave dix-neuvième siècle ! – Et la reine d'Angleterre ? et le prince Albert.

À propos, qui fréquentes-tu ? Car tu n'es pas un homme à te passer de femmes ? Cherches-tu à te faire une petite maîtresse ? Que diable, un jeune homme !... et un artiste !...

Croisset devient un pays très immoral. Je n'entends parler que de horions que l'on s'administre à cause des mauvaises moeurs. La maîtresse de M. Deschamps, Monsieur, mène une conduite véritablement scandaleuse, etc.

Nous avons reçu aujourd'hui des nouvelles d'Angleterre. Mlle Sophie pondra au commencement d'octobre. Sens-tu le grotesque de ce petit bedon où s'agite un petit anglais ?... Miss Harriet Collier vient de se conjoindre à sir Thomas Campbell, baron de je ne sais quoi ! Et son portrait que j'ai là ne m'en avait rien dit. Encore une Sylphide de moins ! Mon empyrée féminin se vide tout à fait. Les anges de ma jeunesse deviennent des ménagères. Toutes mes anciennes étoiles se tournent en chandelles et ces beaux seins où se berçait mon âme vont bientôt ressembler à des citrouilles.

Adieu, pauvre vieux bougre chéri. Je n'ose te dire que je t'attends ardemment ; mais c'est bien vrai.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 17 septembre 1855.

Tâche de m'envoyer, mon bonhomme, pour dimanche prochain, ou plus tôt si tu peux, les renseignements médicaux suivants : on monte la côte, Homais contemple l'aveugle aux yeux sanglants (tu connais le masque) et il lui fait un discours ; il emploie des mots scientifiques, croit qu'il peut le guérir et lui donne son adresse. Il faut qu'Homais, bien entendu, se trompe, car le pauvre bougre est incurable.

Si tu n'as pas assez dans ton sac médical pour me fournir de quoi écrire cinq ou six lignes corsées, puise auprès de Follin et expédie-moi cela. J'irais bien à Rouen, mais ça me ferait perdre une journée et il faudrait entrer dans des explications trop longues.

J'ai été depuis trois jours extrêmement abruti par un coryza des plus soignés ; mais aujourd'hui pourtant j'ai passablement travaillé. J'espère que dans un mois la Bovary aura son arsenic dans le ventre. Te l'apporterai-je enterrée ? J'en doute.

Je crois décidément que tu passeras à la lecture, premier point. (Ainsi, mon pauvre vieux, note bien que tu n'en es qu'au premier point, douce perspective. ) C'est maintenant qu'il va falloir déployer des jambes et de la diplomatie. Il est parfaitement inutile de dire aux amis que tu passes à la lecture. Je crois qu'ici Blanche «doit se montrer» ; il faut à toute force que tu aies un tour de faveur, car on peut te faire droguer encore des années ! Je compte assez sur Mme Stroelin, avec laquelle j'irai chez le docteur Conneau, etc. Enfin, nous verrons, nous nous trémousserons.

À ta place, j'irais de suite chez Janin. C'est un excellent homme, complaisant ; il a fait de toi de grands éloges ; je lui conterais tout. Il te servirait, ou tout au moins ce serait pour plus tard un jalon. Puisque tu n'écris pas maintenant, marche.

Tu as peut-être raison, il vaut mieux attendre ; je parle de notre conduite à tenir envers ces messieurs de là-bas. Quant à l'article Melaenis, je prendrai plaisir à en demander compte à l'inoffensif Cormenin, et j'en apprendrai là plus peut-être que je n'en veux savoir.

Quel besoin d'invectives j'éprouve ! J'en suis gorgé ! Je tourne au Rousseau. Double effet de la solitude et de l'excitation. Nous finirons par croire à une conjuration d'Holbachique, tu verras.

Patience. Nous aurons notre jour, nous ferons notre trou. Mais il n'est pas fait. Il faut entasser oeuvres sur oeuvres, travailler comme des machines et ne pas sortir de la ligne droite. Tout cède à l'entêtement.

J'éprouve le besoin, maintenant, d'aller vite.

Remarque : Voilà deux fois dans cette demi-page que j'écris : «j'éprouve le besoin». Je suis, en effet, un homme qui éprouve beaucoup de besoins.

J'ai appris avec enthousiasme la prise de Sébastopol, et avec indignation le nouvel attentat dont un monstre s'est rendu coupable sur la personne de l'Empereur. Remercions Dieu qui nous l'a encore conservé pour le bonheur de la France. Ce qu'il y a de déplorable, c'est que ce misérable est de Rouen. C'est un déshonneur pour la ville. On n'osera plus dire qu'on est de Rouen.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 20 septembre 1855.

1° Tu es un excellent bougre de m'avoir répondu vite. L'idée du «bon régime à suivre» est excellente et je l'accepte avec enthousiasme ; quant à une opération quelconque, impossible à cause du pied-bot, et d'ailleurs, comme c'est Homais lui-même qui veut se mêler de la cure, toute chirurgie doit être écartée.

2° J'aurais besoin des mots scientifiques désignant les différentes parties de l'oeil (ou des paupières) endommagé. Tout est endommagé et c'est une compote où l'on ne distingue plus rien. N'importe, Homais emploie de beaux mots et discerne quelque chose pour éblouir la galerie.

3° Enfin il faudrait qu'il parlât d'une pommade (de son invention ?) bonne pour les affections scrofuleuses et dont il veut user sur le mendiant. Je le fais inviter le pauvre à venir le trouver à Yonville pour avoir mon pauvre à la mort d'Emma ? Voilà, vieux. Réfléchis un peu à tout cela et envoie-moi quelque chose pour dimanche.

Je travaille médiocrement et «sans goût» ou plutôt avec dégoût. Je suis véritablement las de ce travail ; c'est un véritable pensum pour moi, maintenant.

Nous aurons probablement bien à corriger : j'ai cinq dialogues l'un à la suite de l'autre, et qui disent la même chose ! ! !

Tu verras qu'on finira par nous voler Pierrot, il faudrait ravoir le manuscrit ainsi que celui d’Agénor. C'est facile.

Je te recommande le dernier numéro de la Revue. Il y a une appréciation de l'école allemande romantique après laquelle il faut tirer l'échelle. On accuse Goethe d'égoïsme (nouveau !) et Henri Heine de nullité ou de nihilisme.

Va-t'en, de ma part, fumer une pipe, mélancoliquement, to the British Tavern, Rivoli street, en pensant à l’Âne d'or.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, dimanche, 3 heures 30 septembre 1855.

Causons un peu, mon pauvre vieux. La pluie tombe à torrents, l'air est lourd, les arbres mouillés et déjà jaunes sentent le cadavre. Voilà deux jours que je ne fais que penser à toi et ta désolation ne me sort pas de la tête.

Je me permettrai d'abord de te dire (contrairement à ton opinion) que si jamais j'avais douté de toi, je n'en douterais plus aujourd'hui ; les obstacles que tu rencontres me confirment dans mes idées. Toutes les portes s'ouvriraient si tu étais un homme médiocre. Au lieu d'un drame en cinq actes, à grands effets et à style corsé, présente une comédie «Pompadour, agent de change», et tu verras quelles facilités, quels sourires, quelles complaisances pour l'oeuvre et l'auteur ! Ne sais-tu donc pas que dans ce charmant pays de France on exècre l'originalité ? Nous vivons dans un monde où l'on s'habille de vêtements tout confectionnés. Donc, tant pis pour vous si vous êtes trop grand ; il y a une certaine mesure commune, vous resterez nu. Ouvre l'histoire et si la tienne (ton histoire) n'est pas celle de tous les gens de génie, je consens à être écartelé vif. On ne reconnaît le talent que quand il vous passe sur le ventre et il faut des milliers d'obus pour faire son trou dans la Fortune. J'en appelle à ton orgueil, remets-toi en tête ce que tu as fait, ce que tu rêves, ce que tu peux faire, ce que tu feras, et relève-toi, nom d'un nom, considère-toi avec plus de respect ! et ne me manque pas d'égards, dans ton for intérieur, en doutant d'une intelligence qui n'est pas discutable.

Tu me diras que voilà deux ans que tu es à Paris et que tu as fait tout ce que tu as pu, et que rien de bon ne t'est encore arrivé. Premièrement, non : tu n'as rien fait pour ton avancement matériel et je me permettrai de te dire au contraire : Melaenis réussit, on en parle, on te fait des articles ; tu n'imprimes pas Melaenis en volume, tu ne vas pas voir les gens qui ont écrit pour toi. On te donne tes entrées aux Français, tu n'y mets pas les pieds et en deux ans tu ne trouves pas le moyen de t'y faire, je ne dis pas un ami, mais une simple connaissance. Tu as refusé de fréquenter un tas de gens, Janin, Dumas, Guttinger, etc. , chez lesquels tu aurais pu nouer des camaraderies ; et quant à ceux que tu fréquentes il vaudrait peut-être mieux ne pas les voir. Exemple : Gautier. Crois-tu qu'il ne sente pas à tes façons que tu le chéris fort peu ? Et (ceci est une supposition, mais je n'en doute point), qu'il ne te garde pas rancune de n'avoir pas pris un billet au concert d'Ernesta ? Tu lui as fait pour cent sous une cochonnerie de 25 francs. Je me suis permis souvent de t'avertir de tout cela. Mais je ne peux pas être un éternel pédagogue et t'embêter du matin au soir par mes conseils ; tu me prendrais en haine et tu ferais bien. Le pédantisme dans les petites choses est intolérable. Mais toi, tu ne vois pas assez l'importance des petites choses dans le pays des petites gens. À Paris, le char d'Apollon est un fiacre. La célébrité s'y obtient à force de courses.

En voilà assez sur ce chapitre. Le quart d'heure n'est pas très opportun pour te sermonner.

Maintenant sur la question de vivre, je te promets que Mme S (Stroelin) pourra très bien demander pour toi à l'Empereur en personne la place que tu voudras. Guignes-en une d'ici à trois semaines, cherche. Fais venir en tapinois les états de service de ton père. Nous verrons. On pourrait demander une pension, mais il te faudrait payer cela en monnaie de ton métier, c'est-à-dire en cantates, épithalames, etc. Non, non.

En tout cas, ne retourne jamais en province.

Voilà ce que j'avais à te dire. Médite-le. Tâche de t'abstraire, pose-toi devant les yeux le sieur Bouilhet et avoue que j'ai raison. Enfin, pauvre vieux, si tu te trouves blessé en quoi que ce soit, pardonne-le-moi, je l'ai fait avec une bonne intention, excuse de tous les sots.

Une comparaison te sera venue, c'est celle de moi à Du Camp. Il me reprochait, il y a quatre ans, à peu près les mêmes choses que je te reproche. (Les sermons ont été plus longs et d'un autre ton, hélas !) Mais les points de vue sont différents. Il me prenait alors pour ce que je ne voulais pas être. Je n'entrais nullement dans la vie pratique et il me cornait aux oreilles que je m'égarais dans une route où je n'avais seulement pas les pieds.

Je t'envie de regretter quelque chose dans ton passé. Quant à moi (c'est qu'apparemment je n'ai jamais été ni heureux ni malheureux), j'ignore ce sentiment-là. Et d'abord j'en serais honteux. C'est reconnaître qu'il y a quelque chose de bon dans la vie, je ne rendrai jamais cet hommage à la condition humaine.

Tu vas laisser là les Français, c'est convenu. Mais si tu avais vu Régnier avant, penses-tu qu'il n'eût pas pu influencer Laugier ? Je n'ai jamais vu d'homme plus ménager la semelle de ses souliers. Ton incompréhensible timidité est ton plus grand ennemi, mon bon. Sois-en sûr.

Si tu quittes les Français, porte ton drame à l'Odéon de préférence ; mais informe-toi d'abord de qui ça dépend, et fais ta mine avant de donner l'assaut.

Est-ce sérieusement que Reyer t'a parlé d'un opéra-comique ? Fais-le. C'est le moment de plus travailler que tu n'as jamais fait. Puis, quand tu m'auras écrit cinq ou six pièces et qu'aucune n'aura pu être jouée, je commencerai à être ébranlé, non sur ton mérite littéraire, mais dans mes espérances matérielles. Il faut que tu me fasses cet hiver une tragédie romantique en trois actes, avec une action très simple, deux ou trois coups de théâtre et de grands bougres de vers comme il t'est facile.

Je ne crois pas que les amis soient assez puissants pour rien empêcher de fait. Nous leur prêtons là une importance qu'ils n'ont pas. Mais nous sommes leurs ennemis d'idées, note-le bien. On t'a refusé le Coeur à droite à la Revue parce qu'on n'y a pas vu d'idée morale. Si tu suis un peu attentivement leur manoeuvre, tu verras qu'ils naviguent vers le vieux socialisme de 1833, national pur. Haine de l'Art pour l'Art, déclamation contre la Forme. Du Camp tonnait l'autre jour contre H Heine et surtout les Schlégel, ces pères du romantisme qu'il appelait des réactionnaires (sic). Je n'excuse pas, mais j'explique. Il a déploré devant moi les Fossiles. Si la fin eût été consolante, tu aurais été un grand homme. Mais comme elle était amèrement sceptique, tu n'as plus été qu'un fantaisiste. Or, nous n'avons plus besoin de fantaisies. À bas les rêveurs ! à l'oeuvre ! Fabriquons la régénération sociale ! l'écrivain a charge d'âmes, etc. ET il y a là dedans un calcul habile. Quand on ne peut pas entraîner la société derrière soi, on se met à sa remorque, comme les chevaux du roulier, lorsqu'il s'agit de descendre une côte ; alors la machine en mouvement vous emporte, c'est un moyen d'avancer. On est servi par les passions du jour et par la sympathie des envieux. C'est là le secret des grands succès et des petits aussi. Arsène Houssaye a profité de la manie rococo qui a succédé à la manie moyen âge, comme Mme Beecher-Stowe a exploité la manie égalitaire. Notre ami Maxime, lui, profite des chemins de fer, de la rage industrielle, etc.

Mais nous, nous ne profitons de rien. Nous sommes seuls. Seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, pour serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan – et toujours, incessamment – jusqu'à notre dernière goutte d'eau, jusqu'à la dernière palpitation de notre coeur. Quand nous mourrons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin, et d'avoir navigué dans le Grand.

Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la m... À la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j'en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut qu'un rayon de soleil ! l'inspiration d'un moment, la chance d'un sujet !

Allons, Philippe, éveille-toi ! De par l’Odyssée, de par Shakespeare et Rabelais, je te rappelle à l'ordre, c'est-à-dire à la conviction de ta valeur. Allons, mon pauvre vieux, mon roquentin, mon seul confident, mon seul ami, mon seul déversoir, reprends courage, aime-nous mieux que cela. Tâche de traiter les hommes et la vie avec la maestria (style parisien) que tu as en traitant les idées et les phrases.

La Bovary va pianissimo. Tu devrais bien me dire quelle espèce «de monstre» il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? Que ce soit un idiot ou un bancal ? Je suis très perplexe. Diable de père Hugo avec ses culs-de-jatte qui ressemblent à des limaces dans la pluie ! C'est embêtant !

Adieu, écris-moi tous les jours, si tu es triste. Je te répondrai. Donne-toi bien vite, pendant que tu y es, une bosse de désespoir et puis finis-en. Sors-en. Remonte sur ton dada et mène-le à grands coups d'éperon. «Les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup.» (OEuvres de Napoléon III. )

Je t'embrasse de toute mon amitié et de toute ma littérature ; à toi, à toi.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 2 octobre 1855.

Va pour l'Odéon («Va pour le champagne, d'Arpentigny !»), mais ce n'est pas assez d'avoir les deux directeurs ; il y a un Comité de lecture à l'Odéon, il faut d'avance en connaître les membres... et qu'on les chauffe. Il faut saoûler R***, etc. Quant au sieur***, je le regarde comme un farceur. La terre est pleine de ces bons enfants, excellents en parole et qui ne dépensent pour vous ni un sou de leur poche ni une minute de leur temps. J'ai la conviction que, s'il avait voulu, tu aurais eu une lecture. Son père m'a fait une crasse pareille au milieu des démarches que je faisais pour la nomination d'Achille en remplacement de mon père, il a mis tout à coup des bâtons dans les roues. Je lui ai passé par-dessus le corps, à lui et à d'autres, mais il m'en a coûté. Revenons à toi.

Rappelle-toi d'abord qu'il faut toujours espérer quand on désespère et douter quand on espère. Il se peut que tu réussisses à l'Odéon par cette seule raison que tu ne t'attends plus à rien. Mais fais comme si tu t'attendais à beaucoup. Et, encore une fois, trémousse-toi. Grand poète, mais mince diplomate.

Je t'en prie et supplie, puisque tu es ami avec Sandeau, va le voir, ne le perds pas de vue, et demande-lui ce que tout cela veut dire, ou autrement d'où tenait-il cette certitude de ta réception ? Va également chez Laffite (comme pour le remercier de l'intérêt qu'il a pris à toi) et tu sauras peut-être quelque chose. Laugier a-t-il fait un rapport ? l'as-tu lu ? as-tu vu enfin Houssaye ? Tu crois que tout cela est inutile puisque tu as renoncé aux Français. Non ! non ! au contraire.

Dès que je serai à Paris, dans une quinzaine, vers le 20, ou plutôt dès que Mme Stroelin y sera, c'est-à-dire vers le er novembre, nous nous occuperons de toi. D'ici là tiens-toi tranquille, mais vois un peu ce que tu veux, car on ne peut pas comme des imbéciles aller demander vaguement une place et quand on vous répliquera «laquelle» dire : «Ah ! je ne sais pas». Informe-toi. Il me semble que c'est le moins que tu puisses faire pour ta personne. Il y aurait encore autre chose, ce serait de demander une pension pour ta mère, qui te la donnerait. Mais il y aurait là beaucoup d'inconvénients que je te dirai.

Quant à elle, ta mère, je lui en veux. Elle aurait pu t'épargner les conseils qu'elle t'a donnés et rester à Cany. C'était bien le moment de te décourager encore plus ! de te dire «renonce» quand tu ne reculais que déjà trop. Malédiction sur la famille qui amollit le coeur des braves, qui pousse à toutes les lâchetés, à toutes les concessions ! et qui vous détrempe dans un océan de laitage et de larmes !

Voyons, S... N... de D... ! doutes-tu que tu sois né pour faire des vers, et exclusivement pour cela ? Il faut donc t'y résigner. Doutes-tu, au fond même de ton découragement, qu'un jour ou l'autre tu ne sois joué aux Français et que tu réussisses ? Il faut donc attendre. C'est une affaire de temps, une affaire de patience, de courage et d'intrigue aussi. Tu as un talent que je ne reconnais qu'à toi. Il te manque ce qu'ont tous les autres, à savoir : l'aplomb, le petit manège du monde, l'art de donner des poignées de main et d'appeler «mon cher ami» des gens dont on ne voudrait pas pour domestiques. Cela ne me paraît pas monstrueux à acquérir, surtout quand «il le faut».

J'irai voir Léonie vers la fin de la semaine prochaine ou le commencement de l'autre. J'ai besoin d'aller à Rouen pour prendre des renseignements sur les empoisonnements par arsenic. De toute façon j'irai toujours lui dire adieu.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 12 octobre 1855.

Qu'as-tu ? Pourquoi n'ai-je pas reçu la sacro-sainte lettre du dimanche ? es-tu malade ? que signifie cet enflement que tu avais à la jambe ?

Il est probable que d'aujourd'hui en quinze j'arriverai à Paris. Mais j'ai encore bien des choses à faire d'ici là.

J'aurais voulu t'apporter la Bovary empoisonnée et je n'aurai pas fait la scène qui doit déterminer son empoisonnement ; tu vois que je n'ai guère été vite. Mon malheureux roman ne sera pas fini avant le mois de février. Cela devient ridicule. Je n'ose plus en parler.

Je ne vois absolument rien à te narrer, si ce n'est que je lis et que j'ai bientôt fini (Dieu merci !) la Nouvelle Héloïse. C'est une rude lecture.

Si tu n'es pas malade, tu es un gredin de ne pas m'écrire.

Les feuilles tombent. Les allées sont, quand on y marche, pleines de bruits lamartiniens que j'aime extrêmement. Dakno reste toute la journée au coin de mon feu, et j'entends de temps à autre les remorqueurs. Voilà les nouvelles.

Je serai parti avant la foire Saint-Romain. Il est probable que je ne verrai pas les baraques. Pauvre foire Saint-Romain !

Ah ! j'oubliais. Devine quel est l'homme qui habite à Dieppedalle ? cherche dans tes souvenirs une des plus grotesques balles que tu aies connues et des plus splendides... Dainez !!! Oui, – il est là – retiré, ce pauvre vieux ! Il vit à la campagne en bon bourgeois, loin des mathématiques et de l'Université, ne pensant plus à l'école.

Énorme ! Juge de ma joie quand j'appris cette nouvelle. Quelle visite nous lui ferions si tu venais ! et quels petits verres, ou plutôt quel cidre doux... ! car je suis sûr qu'il brasse lui-même «pour s'occuper».

Écoute le plus beau. Il s'est trouvé en chemin de fer avec l'institutrice et a été «très aimable», jusqu'à lui porter ses paquets et courir lui chercher un fiacre. Ils étaient vis-à-vis et il lui faisait du genou sic. Ils ont eu (à propos de moi) une conversation littéraire. Opinion de Dainez :

«Tout le monde écrit bien maintenant. Les journaux sont pleins de talent !»

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

La première fois que ma mère a vu Dainez (prononcez Dail-gnez) c'était à côté d'un poêle (dans le parloir du collège) et il était recouvert d'un carrick à triple collet, vert.

Si tu étais un gaillard, nous porterions cet hiver, tous les deux, un carrick.

1856 §

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi, 25 avril 1856.

MA CHÈRE LILINNE,

Je te remercie bien de m'avoir écrit une si gentille lettre. L'orthographe est meilleure que dans celles que tu m'envoyais aux précédents voyages, et le style est également bon. À force de t'asseoir dans mon fauteuil, de poser les coudes sur ma table et de te prendre la tête dans les deux mains, tu finiras peut-être par devenir un écrivain.

J'ai une dame chez moi que j'ai rencontrée sur le boulevard et qui loge dans mon cabinet, où elle est couchée mollement sur une planchette de ma bibliothèque. Son costume est fort léger, car il consiste en une feuille de papier qui l'enveloppe du haut en bas. La pauvre jeune fille n'a seulement que sa chevelure, sa chemise, des bas et des souliers. Elle attend mon départ avec impatience, parce qu'elle sait qu'elle trouvera à Croisset des vêtements plus conformes à la pudeur que son sexe exige. Remercie de ma part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler de moi. Présente-lui mes respects et conseille-lui un régime fortifiant, car elle me paraît un peu pâle, et je ne suis pas sans inquiétude sur sa santé.

J'ai été hier à l'exposition des tableaux, et j'ai beaucoup pensé à toi, pauvre chérie. Il y a beaucoup de sujets de tableaux que tu aurais reconnus, grâce à ton érudition, et quelques portraits de grands hommes que tu connais aussi. J'y ai même vu plusieurs portraits de lapins, et j'ai cherché dans le catalogue si je ne trouverais pas le nom de Rabbit, propriétaire à Croisset. Mais il n'y était pas.

Adieu, mon pauvre loulou ; embrasse bien ta grand'mère pour moi.

Ton oncle qui t'aime.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 1er juin 1856.

J'ai enfin expédié hier à Du Camp le manuscrit de la Bovary, allégé de trente pages environ, sans compter par-ci par-là beaucoup de lignes enlevées. J'ai supprimé trois grandes tartines de Homais, un paysage en entier, les conversations des bourgeois dans le bal, un article d'Homais, etc. , etc. , etc. Tu vois, vieux, si j'ai été héroïque. Le livre y a-t-il gagné ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ensemble maintenant a plus de mouvement.

Si tu retournes chez Du Camp, je serais curieux de savoir ce qu'il en pense. Pourvu que ces gaillards-là ne me reculent pas !

Et ton drame ? Fais-moi le plaisir de me dire le titre. Viendras-tu à Rouen immédiatement après l'avoir fini ? Quant à moi, je n'irai à Paris que vers le commencement d'août, après que j'aurai été publié, après mon premier numéro.

Tu me demandes ce que je fais, voici : je prépare ma légende et je corrige Saint Antoine. J'ai dans Saint Antoine élagué tout ce qui me semble intempestif, travail qui n'était pas mince puisque la première partie, qui avait 160 pages, n'en a plus maintenant (recopiée) que 74. J'espère être quitte de cette première partie dans une huitaine de jours. Il y a plus à faire dans la deuxième partie où j'ai fini par découvrir un lien, piètre peut-être, mais enfin un lien, un enchaînement possible. Le personnage de Saint Antoine va être renflé de deux ou trois monologues qui amèneront fatalement les tentations. Quant à la troisième, le milieu est à refaire en entier. En somme une vingtaine de pages, ou trentaine de pages peut-être, à écrire. Je biffe les mouvements extra-lyriques. J'efface beaucoup d'inversions et je persécute les tournures, lesquelles vous déroutent de l'idée principale. Enfin j'espère rendre cela lisible et pas trop embêtant.

Nous en causerons très sérieusement ces vacances. Car c'est une chose qui me pèse sur la conscience, et je n'aurai un peu de tranquillité que quand je serai débarrassé de cette obsession.

Je lis des bouquins sur la vie domestique au moyen âge et la vénerie. Je trouve des détails superbes et neufs. Je crois pouvoir faire une couleur amusante. Que dis-tu «d'un pâté de hérissons et d'une froumentée d'écureuils» ? Au reste, ne t'effraye pas, je ne vais pas me noyer dans les notes. Dans un mois j'aurais fini mes lectures, tout en travaillant au Saint Antoine. Si j'étais un gars, je m'en retournerais à Paris au mois d'octobre avec le Saint Antoine fini et Saint Julien l’Hospitalier écrit. Je pourrais donc en 1857 fournir du moderne, du moyen âge et de l'antiquité. J'ai relu Pécopin, je n'ai aucune peur de la ressemblance.

J'ai été hier à Rouen, à la bibliothèque. Puis chez Léonie, que j'ai trouvée dans un bouleversement de mobilier à croire que les Cosaques avaient passé par sa chambre. Elle aidait au déménagement d'une voisine et me paraissait dans un tohu-bohu complet. Au milieu de la conversation elle me dit tout à coup : «Et Olga ? – Qu'est-ce qu'Olga ? – Vous le savez. – Non.» Contestation, affirmation, impudences de ma part ; mensonges que je me serais épargnés si j'avais su que c'était toi qui lui avais conté l'histoire. J'ai persisté à soutenir que tu ne m'avais rien dit – et là-dessus : «Ah ! ne lui dites rien, parce qu'il m'accuse de vous conter tout.» Voilà l'anecdote, tu en feras ton profit.

Quant à Durey, je te conseille de faire en sorte qu'elle entre à l'Odéon pour jouer la Maintenon, rôle dont elle s'acquittera bien mieux que cette grosse volaille de X***. Il faut que ce soit une tragédienne qui te joue cela. J'entends une femelle qui ait les traditions tragiques, de la pompe ; les autres te disloqueront suffisamment tes malheureux vers. N'aie pas peur, ils seront en bel état dans leur bouche ! Il faut, dans la Maintenon, du cornélien de la haute école.

Ta résolution de te passer d'actrices, lubriquement parlant, est d'un homme vertueux. Mais prends garde de tomber dans l'excès contraire et de te méfier de ton coeur. Quant à ma pauvre Person, je suis sûr qu'elle remplirait ce rôle très bien. Tu feras ce que tu voudras, et je te supplie même de «faire ce que tu voudras», et non ce qu'on voudra. Tu as fait assez de concessions à l'Odéon pour qu'il te soit bien permis de faire passer une femme, et un rôle de vieille encore ! Ne faiblis point, n... de D... ! Affirme-toi. On ne considère les gens que lorsqu'ils se considèrent eux-mêmes beaucoup.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset mardi, 17 juin 1856.

Ta lettre de samedi, cher vieux, ne m'est arrivée que ce matin. Voilà pourquoi je suis en retard d'un jour.

Je demande pour mon dimanche prochain une narration du déjeuner chez Royer. Il me semble que tu as passé à Auteuil un vrai dimanche d'antan, tant par l'entourage des gens que par les lieux en eux-mêmes. L'ombre de Boileau planait à l'entour ; les anneaux de sa perruque moutonnaient sur le paysage et les feuilles, dans le jardin, s'entre-choquaient comme des mains qui applaudissent.

Est-ce fini, est-ce conclu et arrêté ? Quand met-on à l'étude ? à quand les répétitions ? Je t'assure que j'attends ta première représentation avec une grande soif, car je compte sur un beau succès et j'ai besoin (physiquement parlant) d'un événement heureux qui me dilate la poitrine. Je vis cerclé comme une barrique, et quand je tape sur moi, ça sonne creux.

Tu as bien raison de m'appeler hypocondriaque, et j'ai même peur que je ne finisse un jour par «tourner mal». Mais comment veux-tu que je garde quelque sérénité et quelque confiance après tous les renfoncements intérieurs (ce sont les pires) qui m'arrivent l'un par-dessus l'autre.

Les corrections de la Bovary m'ont achevé, et j'avoue que j'ai presque regret de les avoir faites. Tu vois que le sieur Du Camp trouve que je n'en ai pas fait assez. On sera peut-être de son avis ? D'autres trouveront peut-être qu'il y en a trop ? Ah ! m... !

Je me suis conduit comme un sot en faisant comme les autres, en allant habiter Paris, en voulant publier. J'ai vécu dans une sérénité d'art parfaite tant que j'ai écrit pour moi seul. Maintenant je suis plein de doutes et de trouble, et j'éprouve une chose nouvelle : écrire m'embête ! Je sens contre la littérature la haine de l'impuissance.

Je dois te scier le dos, mon pauvre vieux, mais je te supplie, à genoux, de me pardonner, car je n'ai personne à qui ouvrir la bouche de tout cela. Le seul mortel que j'ai vu depuis six semaines est le sieur Nion qui est venu me faire une visite avant-hier, et qui m'a engagé «à travailler, à utiliser mon intelligence, mes lectures, mes voyages» ! ! !

J'ai su, à propos de Préault (mais ne crois pas que j'aie rien pris en mauvaise part, je suis d'ailleurs tellement aplati qu'on me cracherait maintenant à la figure que je ne m'en apercevrais pas) ; j'ai su, dis-je, que notre grand sculpteur était venu à Rouen avec Dumesnil, le curieux symboliste, et ils ont dîné chez Delzeuse. Dîner d'artistes.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, fin juillet-début d'août 1856.

Me revoilà à Croisset pour deux mois et dans le re-Saint Antoine. Je commence à m'embêter et j'ai hâte d'en être quitte. J'aurai beau faire, ce sera toujours plus étrange que beau. La pâte du style est molle. Quant à l'ensemble, je secoue ma pauvre cervelle pour tâcher d'en faire un, mais... ?

Quelle belle soirée j'ai passé vendredi dans les coulisses du Cirque, en compagnie du coiffeur de ces dames ! Frédérick Lemaître l'avait soûlé et Person l'avait achevé. Il était plus rouge que les boîtes de fard étalées sur la table de toilette, il ruisselait de cold-cream, de sueur et de vin. Les deux quinquets faisaient casse-péter de chaleur. La fenêtre ouverte laissait voir un coin de ciel noir, des costumes de théâtre jonchaient le parquet. Person gueulait dans les mains de l'artiste aviné qui lui tirait les cheveux. J'entendais les danses de la scène et l'orchestre. Je humais toutes sortes d'odeurs de femmes et de décors, le tout mêlé aux rots du perruquier ; énorme, énorme !

Bûche l’Aveu, ça ira, je t'en réponds. Je crois que l'horizon politique commence à s'éclaircir. Il y a assez longtemps que nous sommes ballottés sur une mer orageuse, pour que nous ayons un peu de bon air.

Adieu, pauvre cher vieux bougre.

Tu seras un bien brave homme de m'envoyer la pièce de l’Incendie, car j'éprouve un grand besoin de l'apprendre par coeur, afin de la chantonner tout seul dans le silence du cabinet.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, début d'août 1856.

Le Double incendie, joint à la haute température qu'il fait, m'ont mis aujourd'hui en gaieté. Je n'étais pas hors de mon lit que je savais le susdit sonnet par coeur et je l'ai tant gueulé que j'en suis harassé ! C'est fort beau, car il m'obsède. Quel rythme ! J'en ai travaillé tout l'après-midi comme un homme. J'ai écrit une page, je fais du neuf et il faut avoir une grande vertu ou un bel entêtement pour poursuivre et parachever une semblable machine, contre laquelle tout le monde se mettra, à commencer par toi, mon vieux.

Tu feras bien de ne pas perdre de vue le jeune La Rounat. Tu sais comme les hommes se métamorphosent dans les changements de fortune. Je ne doute pas de lui, mais... qu'importe. Bref, tâche de le voir de temps à autre sans qu'il y paraisse.

La Revue de Paris du 1er août m'a annoncé, mais incomplètement, en écrivant mon nom sans L. «Madame Bovary (moeurs de province), par Gustave Faubert». C'est le nom d'un épicier de la rue Richelieu, en face le Théâtre Français. Ce début ne me paraît pas heureux ! Qu'en dis-tu ? Je ne suis pas encore paru que l'on m'écorche.

Je t'avertirai quand il faudra que tu ailles chez le jeune Du Camp, ce sera vers le 16 ou le 18. Je ne suis pas dénué de tout pressentiment. Ce sacré «Faubert» m'embête beaucoup plus qu'il ne me révolte.

Je t'envoie un «morceau» dans le genre léger que je te prie de humer délicatement. Tu ne le perdras pas, ça peut servir comme modèle quelque part. Je trouve qu'un semblable fragment peint à la fois l'homme, le pays, la race, et tout un siècle ! Comment la bêtise peut-elle arriver à ce point de délire et le vide à tant de pesanteur !

Je suis gêné en ce moment par la quantité de moustiques et de papillons qui tournent autour de ma lampe, et «l'horizon retentit» sous les trombones et la grosse caisse, bien qu'il soit une heure de nuit. C'est un bastringue à Quevilly. On danse avec acharnement. Comme on doit suer !

J'ai fait (vu le beau temps) descendre dans le jardin les affaires que j'ai rapportées de Nubie. Mon crocodile embaumé se rafraîchit maintenant sur le gazon. Il a revu tantôt le soleil, pour la première fois peut-être depuis trois mille ans ? Pauvre vieux ! La musique qui sonne et crie de l'autre côté lui rappelle-t-elle les fêtes de Bubastis ? Il y rêve, peut-être, dans son bitume ?

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 15 août 1856.

Tu m'as écrit une sacrée lettre qui ne dénote pas un homme gai, mon pauvre vieux. Que veux-tu que j'y réponde, sinon par deux aphorismes de l'homme dont on célèbre aujourd'hui la fête : 1° les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup ; 2° le succès appartient aux apathiques. Pas si apathique, pourtant. Il faut un peu se désembourber soi-même.

Va chez le jeune Du Camp à la fin de cette semaine ; c'est mardi prochain que doit avoir lieu, m'a-t-il dit, le grand combat pour l'insertion de la Bovary. Tu lui diras tout ce que tu jugeras convenable (je me fie à toi), et que je compte être inséré le 1er septembre, suivant sa promesse.

Je lui ai écrit il y a deux ou trois jours pour le prier de ne plus m'appeler Faubert sur la première page de la Revue où sont imprimés les futurs chefs-d'oeuvre avec le nom des grands hommes en regard, je n'en ai pas reçu de réponse...

Je travaille comme un boeuf à Saint Antoine. La chaleur m'excite et il y a longtemps que je n'ai été aussi gaillard. Je passe mes après-midi avec les volets fermés, les rideaux tirés, et sans chemise, en costume de charpentier. Je gueule ! je sue ! c'est superbe. Il y a des moments où, décidément, c'est plus que du délire ! Blague à part, je crois toucher le joint, je finirai par rendre la chose potable, à moins que je n'aie complètement la berlue, ce qui est possible...

Et toi, l’Aveu marche-t-il ? quand commencent les répétitions de la Montarcy ? Viendras-tu dans nos foyers au commencement de septembre ?

J'ai eu hier la visite du sieur Baudry junior, qui a imité successivement, avec sa bouche, le cor de chasse, le cor d'harmonie, la basse, la contre-basse, le serpent et le trombone. C'est merveilleux. Ce garçon-là est très fort. Tenue des plus négligées. Il porte des souliers de castor comme un bourgeois affecté d'oignons. Il m'a avoué que sa seule passion en ce moment était le «cayeu». Il va l'acheter lui-même au marché et le mange cru. Énorme. Cet excès de simplicité m'écrase.

Je n'aurais pas été fâché que tu me donnasses quelques détails sur ta rupture avec Durey. «Aucun des écarts de la lubricité ne m'est indifférent», dit Brissac. Mais tu as adopté un genre de correspondance si expéditif, que te demander des détails sur n'importe quoi c'est se casser le nez contre un mur. Je te ferai seulement observer que voilà trois fois que la présence du poète Philoxène Boyer te sert de prétexte. Cherche maintenant d'autres moyens dramatiques, ne serait-ce que par amour-propre !

Ô vieux ! vieux ! ! Il fut un temps où nous passions chaque semaine vingt-quatre heures ensemble. Puis... Non, je m'arrête ; j'aurais l'air d'une garce délaissée qui gémit.

Adieu, amuse-toi bien, si tu peux. Pioche quand même. Satisfais tes inépuisables ardeurs, emplis ton inconcevable estomac, étale ta monstrueuse personnalité ! C'est là ce qui fait ton charme. Tu es beau ! Je t'aime !

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 25 août 1856.

Je te remercie bien, mon cher vieux, d'avoir parlé à Du Camp de la Bovary. Mais je n'en suis pas plus avancé puisque tu ne m'as pas envoyé une solution définitive. Tout ce que je vois, c'est que je ne paraîtrai pas le 1er septembre. Je soupçonne le sieur Pichat d'attendre mon retour au mois d'octobre afin d'essayer encore de me pousser ses corrections. J'ai pourtant sa parole et je la lui rendrai avec un joli remerciement, s'il continue longtemps de ce train-là. Je vais attendre jusqu'au 2 ou 3 septembre, c'est-à-dire qu'au milieu de l'autre semaine, j'écrirai au jeune Du Camp pour savoir, oui ou non, si l'on m'imprime. Je suis harassé de la Bovary, et il me tarde d'en être quitte.

Mon ardeur littéraire a considérablement baissé avec la température. Je n'ai rien fait cette semaine. Saint Antoine, qui m'avait amusé pendant un mois, m'embête maintenant. Me revoilà n'y comprenant plus rien. Ah ! s... n... de D... ! que j'aurais besoin de toi ! Fais-moi donc le plaisir de me dire si tu viendras à Rouen au mois de septembre et vers quelle époque ? réponds à cette question, une fois n'est pas coutume.

J'ai fait aujourd'hui une grande promenade dans le bois de Canteleu, promenade délicieuse, mon cher monsieur, à cause du beau temps qu'il faisait, mais atroce à cause des souvenirs qui m'obsédaient. J'avais au coeur plus de mélancolies qu'il n'y avait de feuilles aux arbres. J'ai été jusqu'à Montigny. Je suis entré dans l'église. On disait les vêpres, douze fidèles tout au plus. De grandes orties dans le cimetière et un calme ! un calme ! Des dindons piaulaient sur les tombes et l'horloge râlait !

Il y a dans cette église des vitraux du XVIe siècle représentant les travaux de la campagne aux divers mois de l'année. Chaque vitrail est tout bonnement un chef-d'oeuvre. J'en ai été émerveillé. Je te ferai voir cela si tu viens.

En rentrant, j'ai senti un grand besoin de manger d'un pâté de venaison et de boire du vin blanc ; mes lèvres en frémissaient et mon gosier séchait. Oui, j'en étais malade. C'est une chose étrange comme le spectacle de la nature, loin d'élever mon âme vers le Créateur, excite mon estomac. L'Océan me fait rêver huîtres et la dernière fois que j'ai passé les Alpes, un certain gigot de chamois que j'avais mangé quatre ans auparavant, au Simplon, me donnait des hallucinations. C'est ignoble, mais c'est ainsi. Aurai-je eu des envies, moi ! et de piètres !

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 1er septembre 1856.

J'ai d'abord à te dire, mon cher vieux, que tu es un fort gentil bougre pour m'avoir écrit deux lettres cette semaine. Enfin ! je sais ce que tu fais ! Tu ne t'imagines pas combien je suis seul sans toi ! et comme je pense chaque dimanche à mes pauvres dimanches d'autrefois !

Voyons ! es-tu un roquentin ? Viens passer quinze jours ici. Ma mère t'y invite. Nous finirons l’Aveu et Saint Antoine. Il faut qu'il y ait de l’Aveu fabriqué à Croisset. Tu n'as pas une seule de tes oeuvres un peu longue (le Coeur à droite excepté) qui n'ait passé, dans sa confection, par l'avenue des Tilleuls. Arrive, le pavillon au bord de l'eau t'attend et tu auras un jeune chat pour t'y tenir compagnie.

Quoi que tu «en die», je crois que tu comprendras quelque chose à Saint Antoine. Tu verras au moins mes «intentions». Tu m'aideras à boucher les trous du plan, à torcher les phrases merdeuses, et à ressemeler les périodes mollasses, qui bâillent par le milieu comme une botte décousue.

Je bûche comme un ours. Il y a des jours où je crois avoir trouvé le joint et d'autres, bien entendu, où je perds la boule.

No news from the Reviewers ! J'écrirai après-demain au jeune Maxime de manière à avoir une réponse formelle et tout de suite, avant la fin de la semaine.

Tes ordres, seigneur, ont été exécutés : j'ai gueulé par trois fois tes vingt-quatre alexandrins, À une femme perfide. C'est rythmé, sois tranquille, et ça sonne ! Je n'ai qu'à te faire deux observations extrêmement légères (et encore) ; en voici une (afin de te tirer d'inquiétude) : il me déplaît qu'un monsieur comme toi mette des mots pour la rime. (Ah ! gueule ! tant pis ! je m'en f... !) En conséquence, je blâme «archet vainqueur». Quant aux deux vers qui suivent, ils sont tout bonnement sublimes, ainsi que le trait final «le banquet est fini quand j'ai vidé ma tasse», etc. En somme, c'est une très bonne chose.

Tu m'as envoyé aussi une belle phrase de prose en parlant de ***. «Cette femme était de la pire espèce». – Que c'est large en même temps ! rumine ça ! «J'avais un épagneul, un épagneul superbe ! un chien de la forte espèce.»

Quelle espèce que celle qui est la pire !

Blague à part et sans savoir tes raisons, je t'approuve. On ne saurait trop se dépêtrer de l'élément maîtresse. Le mythe de la côte des deux amants est éternel. Tant que l'homme vivra, il aura de la femme plein le dos !

J'ai eu mercredi la visite du philosophe Baudry. Quel homme ! Il devient tout à fait Scheik. Il avait apporté dans sa poche son bonnet grec dont il a recouvert son chef au déjeuner, parce que «quand il a la tête nue, ça lui donne des étourdissements». – Très beau, du reste ! Il admire sincèrement La bouche d'ombre.

Je fais toujours de l'anglais ; nous lisons Macbeth. C'est là que les images dévorent la pensée ! Quel monsieur ! Quel abus de métaphores ! Il n'y a pas une ligne, et je crois un mot, qui n'en porte au moins deux ou trois. Si je continue encore quelque temps, j'arriverai à bien entendre ledit Shakespeare.

Ce que tu me racontes de ta visite à l'hôpital Saint-Antoine m'a bien ému. Je t'ai vu au milieu des salles et un moment j'ai frissonné sous ta peau. Est-ce drôle et déplorable, de regretter ainsi continuellement les ennuis d'autrefois ?

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 9 septembre 1856.

Si j'ai compris ta lettre, cher vieux, les répétitions de la Montarcy doivent commencer. C'est pour le coup que tu vas entrer dans la tablature des auteurs ; tiens-moi au courant de tout, et si tu as besoin de moi, j'arrive quand même, cela va sans dire.

Je t'avouerai que je ne suis nullement fâché de la chute de la pièce d’ouverture. Si on siffle la reprise de la Bourse, tant mieux ! Je n'exprimerais pas cette opinion à La Rounat. Mais je crois que, puisqu'il y a cabale contre lui, le flot aura le temps de passer et que tu n'en sentiras plus les éclaboussures. On se lassera. Rien ne dure ici-bas ; et c'est une raison pour qu'il fasse beau demain s'il a plu aujourd'hui.

J'ai peur que notre ami le Directeur ne se hâte trop et qu'on ne monte ta pièce à la diable ! C'est une oeuvre soignée qu'on ne peut apprendre en huit jours, et faire apparaître au bout de quinze. Il y faut du temps et, je crois, de la recherche, afin de n'en rien perdre. J'entends par là quantité d'effets scéniques dont toi-même ne te doutes pas.

Je casse-pète tellement d'envie de voir la première représentation que je passe bien à y rêver, tous les jours, une grande heure pour le moins. Je vois ta mine pâle et gonflée, sous un quinquet... La Rounat effrayé... Narcisse au quinzième plan !... J'entends gronder les vers et les applaudissements partir. Tableau. Serai-je rouge, moi ! quelle coloration ! et comme ma cravate me gênera !...

Quant à la Bovary (que j'oublie quelque peu, grâce au ciel, entre ta pièce qui s'avance et Saint Antoine qui se termine), j'ai reçu de Maxime un mot où il me prévient que ça paraîtra «le 1er octobre sans faute, j'espère». Ce j'espère m'a l'air gros de réticences. En tout cas son billet est un acte de politesse, il m'est arrivé juste le 1er septembre, jour où je devais paraître. Je vais lui répondre cette semaine en lui rappelant modestement que voilà déjà cinq mois de retard... rien que ça ! Depuis cinq mois, je fais antichambre dans la boutique de ces messieurs. Je suis sûr que l'ami Pichat voudrait me pousser encore quelques-unes de ses intelligentes corrections.

J'ai reçu hier une lettre de mon vénérable père Maurice Schlésinger où il m'annonce le mariage de sa fille avec un architecte de Stuttgart, grand artiste, fort riche. Superbe affaire, joie générale, et il m'invite à la noce. Ma pénurie me forcera à inventer une blague quelconque, ce que je regrette fort. Le sentimental et le grotesque me conviaient à ce petit voyage. Aurais-je bu ! et aurais-je rêvé à ma jeunesse ! Ce mariage d'une enfant que j'ai connue à quatre mois m'a mis hier un siècle sur les épaules. J'en ai été si triste que je n'ai pu rien faire de la journée ; le manque d'argent y était aussi pour beaucoup. J'ai déjà refusé d'aller passer un mois à Toulon chez Cloquet pour les mêmes motifs. Depuis le mois de juillet, j'ai payé quatre mille francs, et j'aime mieux ne pas entamer maintenant mes modiques revenus, afin de ne pas trop tirer le diable par la queue cet hiver. Et on dira que je ne suis pas un homme raisonnable ! N'importe, cette noce à Bade me passe près du coeur !

«Motus là-dessus», comme dirait Homais. Ce sont de ces saletés dont on prive le public avec plaisir. Il faut toujours faire belle contenance. Dans ce cher Paris, il est permis de crever de faim, mais on doit porter des gants, et c'est pour avoir des gants que je m'abstiens d'une distraction qui me ferait du bien à l'estomac, au coeur, et conséquemment à la tête.

Quant au Saint Antoine, je l'arrête provisoirement et, tandis que je suis à analyser deux énormes volumes sur les Hérésies, je rêve comment faire pour y mettre des choses plus fortes. Je suis agacé de la déclamation qu'il y a dans ce livre. Je cherche des effets brutaux. Pour ce qui est du plan, je n'y vois plus rien à faire. J'aurais bien besoin de tes conseils, des dramatiques surtout.

Adieu, cher vieux, je m'ennuie de toi à crever depuis que tu m'as dit que peut-être tu viendrais.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 16 septembre 1856.

Tu as donc eu aujourd'hui, pauvre vieux ! ta première journée d'auteur dramatique ! Enfin ! J'ai bien pensé à toi tout l'après-midi, et ce soir surtout. Il me déplaisait de ne pas connaître les lieux. J'ai eu une aperception très nette de ta figure écoutant, et de celle de La Rounat. Quant aux autres, elles étaient fort vagues, ne connaissant point le personnel de l'Odéon.

Comment la chose s'est-elle passée ? détails ! archi-détails ! si tu as le temps, car je vais commencer à te respecter et je suis le premier à te dire qu'il ne faut pas démordre de la place. Surveille tout impitoyablement, jusqu'aux ouvreuses de loges, comme Meyerbeer.

C'est donc dans deux mois ! j'en ai la gorge sèche d'avance ! nous avons passé la soirée, ma mère et moi, à causer de la première.

Le temps a été très beau aujourd'hui, bon signe ; et maintenant la lune brille en plein dans le ciel tout bleu. Je pense à nos anciens dimanches déjà si loin. Ce but dont nous parlions, le voilà bientôt atteint, pour toi, du moins... Quand tu reviendras dans ce cabinet de Croisset où ton ombre plane toujours, tu seras un homme consacré, connu, célèbre, . . la tête m'en tourne.

J'arriverai à Paris dans cinq semaines, vers le 20 octobre. Tu seras en pleines répétitions. Avec quelle frénésie je me précipiterai du boulevard à l'Odéon ! L'ami La Rounat fait bien les choses, à ce qu'il paraît. Il me semble, jeune homme, quoi que tu en dises, qu'il ne serait pas mal de refourrer des vers dans la Revue de Paris. Soyons larges ou, si tu aimes mieux, soyons fins ; tant que nous n'aurons pas un carrosse, faisons semblant de ne point remarquer les éclaboussures. Mais dès que nous aurons le c... assis dans le berlingot de la gloire, écrasons sans pitié les drôles qui... etc.

Que devient l’Aveu au milieu de tout cela ?

Je ne t'ai pas dit qu'il y aura mardi prochain quinze jours qu'en conduisant M. Cloquet au chemin de fer, j'ai aperçu sur sa porte, nez au vent, corsée raide, et enharnachée de breloques et de lorgnon, cette vénérable Mme G***. I'ay ri à part moi, me remémorant les paillardises de cette tant pute tavernière.

Décidément, la journée était aujourd'hui au théâtre. J'ai eu la visite de Baudry (junior), qui allait chez Deschamps pour lui vendre des costumes. On joue la comédie chez M. Deschamps, et des comédies de lui, ça doit être fort !

Adieu, mon cher monsieur, je n'ai absolument rien à te dire, si ce n'est que je t'embrasse et qu'il m'ennuie démesurément de ta personne. Mais ne bouge pas de Paris, maintenant. Il faut être au poste.

À ERNEST CHEVALIER. §

Croisset, 21 septembre 1856.

MON CHER VIEUX,

Je me rendrais avec bien du plaisir à ton invitation si je n'étais maintenant un homme fort affairé. Car tu sauras que je suis présentement sous la presse. Je perds ma virginité d'homme inédit de jeudi en huit, le 1er octobre. Que la Fortune Virile (celle qui dissimulait aux maris les défauts de leur femme) me soit favorable ! et que le bon public n'aperçoive en moi aucun vice, tel que gibbosité trop forte ou infection d'haleine !

Je vais pendant trois mois consécutifs emplir une bonne partie de la Revue de Paris. Quand la chose aura paru en volume, il va sans dire que le premier exemplaire te sera adressé.

Je veux, de plus, avoir fini avant trois semaines (vers le 15, époque où je m'en retourne à Paris) une ancienne ratatouille que j'ai quittée, reprise, et qui me trouble beaucoup et dont je veux également doter mon pays cet hiver. C'est une oeuvre catholique, cabalistique, mythologique et fort assommante, je crois, car j'en suis assommé, et j'ai hâte d'en être quitte.

Voilà pourquoi, pauvre cher vieux, je n'irai pas (et à mon regret) humer l'air au Château-Gaillard, et passer quelques jours dans ton excellente famille que je ne vois jamais, à laquelle je pense souvent, et dont ma mère et moi nous causons maintes fois, au coin du feu, tout en remuant les anciens souvenirs.

Mais toi, mon bon, ne peux-tu venir avec Mme Chevalier «un tantinet céans», comme dirait «le garçon» ? Ma mère m'a bien chargé de te rappeler que nous avons deux lits dans une chambre. Tu sais si tu nous ferais plaisir. Donc, je n'insiste pas davantage.

Il me semble que Metz est moins loin de Paris que Lyon. Mets bien cette adresse dans la gibecière de la mémoire, comme disait le père Montaigne : boulevard du Temple, 42.

Adieu, vieux, amitiés et embrassades à tous les tiens. Respect aux dames, et à toi la meilleure poignée de main de ton vieux camarade.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 23 septembre 1856.

Il me semble, mon cher monsieur, que tu es en ébullition, ça commence à marcher ! Nom d'un bonhomme, que je voudrais être aux répétitions ! Je compte les jours ! Dans un mois, je serai à Paris et je ne te quitte plus. Merci du billet de répétition. Quoique je n'y aie rien compris, il m'a fait un grand plaisir. Les signes cabalistiques dont il est orné ont ajouté à mon respect.

Janin m'épate. «Fait trop vite» est charmant dans la bouche d'un tel monsieur, dont les âneries empliraient un volume. Ah ! nous en avons vu de belles, et nous en verrons encore. Il m'a l'air tout à fait fossile, maintenant, ce bon Janin. Porte tes vers à la Revue de Paris ; il faut faire «feu des quatre pieds».

J'ai reçu, jeudi, une lettre de Maxime qui m'annonce que je parais le 1er octobre. Toute la première partie est envoyée à l'imprimerie. Je ne recevrai pas les épreuves. Il se charge de tout et me jure de tout respecter. Devant une pareille promesse, je me suis tu, bien entendu. Il était temps ! je commençais à être passablement agacé.

Voilà ! il me semble que l'hiver s'annonce assez bien.

Je ne te parle pas du Saint Antoine et je ne te le montrerai qu'après la Montarcy jouée […]. J'y travaille toujours et je développe le personnage principal de plus en plus. Il est certain que maintenant on voit un plan, mais bien des choses y manquent. Quant au style, tu étais bien bon d'appeler cela une foirade de perles. Foirade, c'est possible, mais pour des perles, elles étaient rares. J'ai tout récrit, à part peut-être deux ou trois pages.

Vers quelle époque du mois de novembre penses-tu être joué ?

Tu as oublié de m'envoyer le titre du livre de l'abbé Constant sur la magie, je l'attends dimanche prochain.

Je fais toujours de l'anglais. Dans six mois si je continue, je lirai Shakespeare à livre ouvert.

À LAURENT-PICHAT. §

Croisset, jeudi soir, 1856 2 octobre.

CHER AMI,

Je viens de recevoir la Bovary et j'éprouve tout d'abord le besoin de vous en remercier (si je suis grossier, je ne suis pas ingrat) ; c'est un service que vous m'avez rendu en l'acceptant telle qu'elle est, et je ne l'oublierai pas.

Avouez que vous m'avez trouvé et que vous me trouvez encore (plus que jamais peut-être) d'un ridicule véhément ? J'aimerai un jour à reconnaître que vous avez eu raison ; je vous promets bien qu'alors je vous ferai les plus basses excuses. – Mais comprenez, cher ami, que c'était avant tout un essai que je voulais tenter ; pourvu que l'apprentissage ne soit pas trop rude !

Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu'à vous sauter le coeur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j'ai la vie ordinaire en exécration. Je m'en suis toujours personnellement écarté autant que j'ai pu. Mais esthétiquement, j'ai voulu, cette fois, et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi, ai-je pris la chose d'une manière héroïque, j'entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout, expression ambitieuse.

Je m'explique mal, mais c'en est assez pour que vous compreniez quel était le sens de ma résistance à vos critiques, si judicieuses qu'elles soient. Vous me refaisiez un autre livre.

Vous heurtiez la poétique interne d'où découlait le type (comme dirait un philosophe) sur lequel il fut conçu. Enfin, j'aurais cru manquer à ce que je me dois et à ce que je vous devais, en faisant un acte de déférence et non de conviction.

L'Art ne réclame ni complaisance ni politesse, rien que la foi, la foi toujours et la liberté. Et là-dessus, je vous serre cordialement les mains.

Sous l'arbre improductif aux rameaux toujours verts, tout à vous.

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER. §

Croisset, 2 octobre 1856.

CHÈRE MADAME,

Pardonnez-moi d'abord un mouvement d'égoïsme : votre charmante et si affectueuse lettre m'est arrivée hier, le jour même et juste au moment de mon début.

Cette coïncidence m'a étrangement remué. N'y a-t-il pas là un «curieux symbolisme», comme on dirait en Allemagne ?

Voilà même pourquoi je ne puis (comme je l'avais d'abord espéré) me rendre aux noces de Mlle Maria. Je vais être fort occupé jusqu'à la fin de décembre, époque où j'en serai quitte avec la Revue de Paris. Mais comme avec vous j'ai toutes mes faiblesses, je ne veux pas que vous me lisiez dans un journal, par fragments et avec quantité de fautes d'impression.

Vous ne recevrez donc la chose qu'en volume. Mais le premier exemplaire sera pour vous. – Causons de choses plus sérieuses. – Je m'associe du plus profond de l'âme aux souhaits de bonheur que vous faites pour votre chère enfant, moi qui suis certainement sa plus vieille connaissance. Car je me la rappelle à trois mois sur le quai de Trouville, au bras de sa bonne, et tambourinant contre les carreaux pendant que vous étiez à table dans le coin, à gauche. Il y avait eu un bal par souscription et une couronne en feuilles de chêne était restée suspendue au plafond... Vous rappelez-vous ce soir de septembre où nous devions tous nous promener sur la Touques quand, la marée survenant, les câbles se sont rompus, les barques entre-choquées, etc... Ce fut un vacarme affreux et Maurice qui avait rapporté de Honfleur, et à pied, un melon gigantesque sur son épaule, retrouva de l'énergie pour crier plus fort que les autres. J'entends encore sa voix vous appelant dans la foule : «Za !... za !...»

Jamais non plus je n'oublierai votre maison de la rue de Grammont, l'exquise hospitalité que j'y trouvais, ces dîners du mercredi, qui étaient une vraie fête dans ma semaine.

Pourquoi donc faut-il qu'habitant maintenant Paris, j'y sois privé de vous ? Souvent je passe chez Brandus pour avoir de vos nouvelles et l'on me répond invariablement «Toujours à Bade !».

Avez-vous donc quitté la France tout à fait ? N'y reviendrez-vous pas ?

Elle n'est guère aimable, maintenant, cette pauvre France, c'est vrai, ni noble surtout, ni spirituelle ; mais enfin !... c'est la France !

Quant à moi, l'année ne se passera pas sans que je vous voie, car je trouve stupide de vivre constamment loin de ceux qui nous plaisent. N'a-t-on pas autour de soi assez de crétins et de gredins ? – Vous me préviendrez, n'est-ce pas, chère Madame, quand il faudra que je vous expédie (si je ne vous l'apporte auparavant) l'eau du Jourdain. Il y a des gens (ceci pour vous donner une idée des bourgeois actuels) qui m'avaient conseillé de l'envoyer à S M. l'empereur Napoléon III pour en baptiser le prince impérial. Mais je la gardais toujours sans trop savoir pourquoi, sans doute dans le vague pressentiment d'un meilleur usage ; en effet, votre petit-fils me sera plus cher qu'un enfant de roi.

À propos de vieillesse (c'est ce mot de petit-fils qui me l'amène), vous me parlez de vos cheveux ! Je ne puis, moi, vous rien dire des miens, car me voilà bientôt privé de cet appendice. J'ai considérablement vieilli, sans avoir trop rien fait pour cela cependant. Ma vie a été fort plate – et sage – d'actions du moins. Quant au dedans, c'est autre chose ! Je me suis usé sur place, comme les chevaux qu'on dresse à l'écurie ; ce qui leur casse les reins. Système Baucher.

Allons ! adieu. Encore mille voeux pour Maria ! Qu'elle rencontre dans cette union une sympathie solide et inaltérable ! Que sa vie soit pleine de joies calmes et continues, qu'elle en trouve à tous ses pas comme des violettes sous l'herbe et qu'elle les ramasse toutes ! Qu'elle n'en perde aucune ! Qu'il n'y ait autour d'elle que bonnes pensées et bons visages ! Que tout soit bien-être, respect, caresses, amour ! Que le devoir lui soit facile, l'existence légère, l'avenir toujours beau ! Donnez-lui, de ma part, sur la joue droite, un baiser de mère ; que Maurice lui donne, sur la gauche, un baiser de père. Et croyez bien, chère Madame, à l'inaltérable attachement de votre tout dévoué qui vous baise affectueusement les mains.

Ma mère se joint à moi pour vous féliciter et remercie bien M. Schlésinger de son souvenir.

Du 18 octobre au mois de mai à Paris, boulevard du Temple, 42.

À LOUIS BOUILHET. §

Croisset, 5 octobre 1856.

Mon CHER VIEUX,

Donne-moi un conseil, et tout de suite. J'ai reçu, ce matin, une lettre de Frédéric Baudry, qui me prie, dans les termes les plus convenables, de changer dans la Bovary le Journal de Rouen en : Le progressif de Rouen, ou tel autre titre pareil. Ce bougre-là est un bavard, il a conté la chose au père Sénard et à ces messieurs du journal eux-mêmes.

Mon premier mouvement a été de l'envoyer promener ; d'autre part, la susdite feuille a fait hier, pour la Bovary, une réclame très obligeante. Mais c'est si beau, le «Journal de Rouen» dans la Bovary ! Après ça, c'est moins beau à Paris et le Progressif fera peut-être autant d'effet ? Je suis dévoré d'incertitude. Je ne sais que faire. Il me semble qu'en cédant je fais une couillonnade atroce. Réfléchis, ça va casser le rythme de mes pauvres phrases ! C'est grave.

Quant à moi, la vue de mon oeuvre imprimée a achevé de m'abrutir. Elle m'a paru des plus plates. Je n'y vois que du noir. Ceci est textuel. ç'a été un grand mécompte, et il faudrait que le succès fût bien étourdissant pour couvrir la voix de ma conscience qui me crie : «Raté».

Il n'y a qu'une chose qui me console, c'est la pensée de ton succès, et puis l'espoir (mais j'en ai déjà tant eu, d'espoirs !) que Saint Antoine a maintenant un plan ; cela me semble beaucoup plus sur ses pieds que la Bovary.

Non ! s... n... de D... ! ce n'est pas pour que tu me renvoies des compliments, mais je ne suis pas gai là-dessus, ça me semble petit «et fait pour être médité dans le silence du cabinet». Rien qui enlève et brille de loin. Je me fais l'effet d'être «fort en thème». Ce livre indique beaucoup plus de patience que de génie, bien plus de travail que de talent. Sans compter que le style n'est déjà pas si raide ; il y a bien des phrases à recaler ; plusieurs pages sont irréprochables, je le crois, mais ça ne fait rien à l'affaire.

Songe à cette histoire du Journal de Rouen. Mets-toi à ma place. N'en dis rien à Du Camp, jusqu'à ce que nous ayons pris un parti ; il serait d'avis de céder, probablement. Mets-toi au point de vue de l'absolu et de l'Art.

Tu dois rire de pitié sur mon compte, mais je suis complètement imbécile.

Adieu ; réponds-moi immédiatement.

À JULES DUPLAN. §

Croisset Samedi soir 11 octobre 1856.

Votre bonne lettre, que j'ai reçue ce matin, m'a causé un grand plaisir. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c'est vous dire que «votre suffrage m'est précieux» (style Homais). – Homais à part, je suis enchanté que la chose vous botte. Je voudrais bien que tous mes lecteurs vous ressemblassent !

Nous causerons de tout cela à la fin de la semaine prochaine. Venez chez moi, dimanche 19, à 11 heures selon la vieille coutume. Vous déjeunerez avec le philosophe Baudry.

La première lecture de mon oeuvre imprimée m'a été, contrairement à mon attente, extrêmement désagréable. Je n'y ai remarqué que les fautes d'impression, trois ou quatre répétitions de mots qui m'ont choqué, et une page où les qui abondaient ; – quant au reste, c'était du noir et rien de plus.

Je me remets peu à peu, mais ça m'avait porté un coup ! Pichat m'a écrit pour me dire qu'il comptait sur un succès. On revient, mon bon, on revient, – on change un tantinet de langage.

J'ai, cet automne, beaucoup travaillé à ma vieille toquade de Saint Antoine ; c'est récrit À neuf d'un bout à l'autre, considérablement diminué, refondu. J'en ai peut-être encore pour un mois de travail. Je n'aurai le coeur léger que lorsque je n'aurai plus sur les épaules cette satanée oeuvre, qui pourrait bien me traîner en cour d'assises – et qui à coup sûr me fera passer pour fou. – N'importe ! une si légère considération ne m'arrêtera pas.

Je ne sais trop ce que j'écrirai cet hiver (le drame de Bouilhet va d'abord me prendre du temps) ; je suis plein de projets, mais l'enfer et les mauvais livres sont pavés de belles intentions.

À MAURICE SCHLÉSINGER. §

Paris, 1856 2e quinzaine d'octobre.

Excusez-moi, mon cher Maurice, il m'est impossible – archi-impossible, complètement impossible, d'être jeudi à Baden, ni de m'absenter de Paris pendant une journée, d'ici un grand mois.

J'ai d'abord considérablement d'épreuves à corriger, puis tous les jours je passe les après-midi à l'Odéon, pour surveiller les répétitions d'un grand drame en cinq actes et en vers qui n'est malheureusement pas de moi, mais qui m'intéresse plus que s'il était de moi – L'auteur est mon ami Bouilhet que vous avez vu chez ma mère. C'est une oeuvre considérable, une question de vie ou de mort pour lui ; – la direction fonde dessus de grandes espérances, et nous aurons, je crois, un très beau succès. Mais il y a bien à faire encore, et quantité de choses à trouver comme mise en scène.

Quant à moi, cher ami, vous apprendrez avec plaisir que mon affaire marche très bien. J'ai de toutes façons lieu d'être extrêmement satisfait – jusqu'ici du moins. Les deux premiers numéros de mon roman ont déjà fait quelque sensation parmi la gent de lettres – et un éditeur m'est venu faire des propositions... qui ne sont pas indécentes.

Je vais donc gagner de l'argent ; grande chose ! chose fantastique ! – et qui ne me sera pas désagréable par le temps de misère (et de misères) qui court.

Est-ce que Mme X*** (car je ne sais pas le nom de dame de Maria) ne viendra pas faire un petit voyage à Paris avec son époux ? Les accompagnerez-vous ?

J'aurais bien du plaisir à vous recevoir dans mon petit appartement du boulevard du Temple, et à deviser avec vous, coudes sur la table. J'ai deux fauteuils dans mon cabinet. Je ne puis vous en offrir qu'un au coin du feu ; c'est bien le moins qu'on partage avec ses amis.

Adieu, mon cher Maurice. J'espère que mon souvenir vous arrivera à temps, et que vous recevrez mon dernier souhait sur le seuil de votre maison, au moment où vous le franchirez pour conduire votre chère fille à l'église.

Mille cordialités ; tout à vous.

Votre ancien ami, Janin, est très satisfait du commencement de mon bouquin, et m'a envoyé, par un tiers, des mots fort aimables.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Octobre ou novembre 1856.

CHÈRE MADAME,

Je viens de recevoir votre charmante lettre qui a bien couru avant de m'arriver. Enfin je l'ai et elle me réjouit fort. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c'est vous dire, chère Madame, que vous avez

Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse.

Ai-je été vrai ? Est-ce ça ? J'ai bien envie de causer longuement avec vous (mais quand et où ?) sur la théorie de la chose. On me croit épris du réel, tandis que je l'exècre ; car c'est en haine du réalisme que j'ai entrepris ce roman. Mais je n'en déteste pas moins la fausse idéalité dont nous sommes bernés par le temps qui court. Haine aux Almanzor comme aux Jean Couteaudier ! Fi des Auvergnats et des coiffeurs !

En choquerai-je d'autres ? Espérons-le ! Une dame fort légère m'a déjà déclaré qu'elle ne laisserait pas sa fille lire mon livre, d'où j'ai conclu que j'étais extrêmement moral.

La plus terrible farce à me jouer, ce serait de me décerner le prix montyon. Quand vous aurez lu la fin, vous verrez que je le mérite.

Je vous prie, néanmoins, de ne pas me juger là-dessus. La Bovary a été pour moi une affaire de parti pris, un thème. Tout ce que j'aime n'y est pas. Je vous donnerai dans quelque temps quelque chose de plus relevé dans un milieu plus propre. Adieu, ou plutôt à bientôt. Permettez-moi de baiser vos mains qui m'écrivent de si jolies choses et de si flatteuses, et de vous assurer que je suis (sans aucune formule de politesse) tout à vous.

À LOUIS BONENFANT. §

Paris, vendredi soir 12 décembre 1856.

Vous êtes parfaitement en droit de me considérer comme un polisson, puisque je n'ai pas encore, cher cousin, répondu à ton aimable lettre. Mais j'ai été fort affairé depuis un mois. L'emploi de chef de claque n'est pas un métier de faignant ! Enfin ! c'est une affaire terminée, et vaillamment. Notre ami Bouilhet est maintenant considéré comme un poète de haute volée parmi les gens de lettres, et quelque peu dans le public aussi. Toute la presse a chanté son éloge à qui mieux mieux. Sa pièce en est maintenant à la trentième représentation, et l'empereur ira la semaine prochaine.

Quant à moi, mes chers amis, je n'ai pas non plus lieu de me plaindre. La Bovary marche au delà de mes espérances. Les femmes seulement me regardent comme «une horreur d'homme». On trouve que je suis trop vrai. Voilà le fond de l'indignation. Je trouve, moi, que je suis très moral et que je mérite le prix Montyon, car il découle de ce roman un enseignement clair, et si «la mère ne peut en permettre la lecture à sa fille», je crois bien que des maris ne feraient pas mal d'en permettre la lecture à leur épouse.

Je t'avouerai, du reste, que tout cela m'est parfaitement indifférent. La morale de l'Art consiste dans sa beauté même, et j'estime par-dessus tout d'abord le style, et ensuite le Vrai. Je crois avoir mis dans la peinture des moeurs bourgeoises et dans l'exposition d'un caractère de femme naturellement corrompu, autant de littérature et de convenances que possible, une fois le sujet donné, bien entendu.

Je ne suis pas près de recommencer une pareille besogne. Les milieux communs me répugnent et c'est parce qu'ils me répugnent que j'ai pris celui-là, lequel était archi-commun et anti-plastique. Ce travail aura servi à m'assouplir la patte ; à d'autres exercices maintenant.

Je ne vois rien du tout de neuf à vous dire. Il fait un temps atroce. On patauge dans le macadam et les nez commencent à bleuir.

À LAURENT-PICHAT. §

Entre le 1er et le 15 décembre 1856.

MON CHER AMI,

Je vous remercie d'abord de vous mettre hors de cause ; ce n'est donc pas au poète Laurent-Pichat que je parle, mais à la Revue, personnage abstrait, dont vous êtes l'interprète. Or, voici ce que j'ai à répondre à la Revue de Paris :

1° Elle a gardé pendant trois mois Madame Bovary, en manuscrit, et, avant d'en imprimer la première ligne, elle devait savoir à quoi s'en tenir sur ladite oeuvre. C'était à prendre ou à laisser.

Elle a pris, tant pis pour elle ;

2° Une fois l'affaire conclue et acceptée, j'ai consenti à la suppression d'un passage fort important, selon moi, parce que la Revue m'affirmait qu'il y avait danger pour elle. Je me suis exécuté de bonne grâce ; mais je ne vous cache pas (c'est à mon ami Pichat que je parle) que ce jour-là, j'ai regretté amèrement d'avoir eu l'idée d'imprimer.

Disons notre pensée entière ou ne disons rien ;

3° Je trouve que j'ai déjà fait beaucoup et la Revue trouve qu'il faut que je fasse encore plus.

Or je ne ferai rien, pas une correction, pas un retranchement, pas une virgule de moins, rien, rien !... Mais si la Revue de Paris trouve que je la compromets, si elle a peur, il y a quelque chose de bien simple, c'est d'arrêter là Madame Bovary tout court. Je m'en moque parfaitement.

Maintenant que j'ai fini de parler à la Revue, je me permettrai cette observation, ô ami :

En supprimant le passage du fiacre, vous n'avez rien ôté de ce qui scandalise, et en supprimant, dans le sixième numéro, ce qu'on me demande, vous n'ôterez rien encore.

Vous vous attaquez à des détails, c'est à l'ensemble qu'il faut s'en prendre. L'élément brutal est au fond et non à la surface. On ne blanchit pas les nègres et on ne change pas le sang d'un livre. On peut l'appauvrir, voilà tout.

Il va sans dire que si je me brouille avec la Revue de Paris, je n'en reste pas moins l'ami de ses rédacteurs.

Je sais faire, dans la littérature, la part de l'administration.

Tout à vous.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

Croisset Mercredi, 17 décembre 1856.

CHER VIEUX MAÎTRE,

Je viens de renvoyer les épreuves à Ducessois. Tu les liras, nonobstant. J'ai effacé le bouquet de poils entre les seins, qui horripile l'homme de goût nommé Bouilhet. Ai-je bien fait ?

Si tu avais quelque observation grave à me communiquer, mon adresse est à Croisset, près Rouen.

Adieu, cher vieux, mille poignées de main et de la part du sieur Bouilhet aussi, qui maintenant partage ma solitude.

À toi.

1857 §

À ÉDOUARD HOUSSAYE. §

Décembre 1856 [ou janvier 1857 ?].

MON CHER AMI,

Je vous ai apporté les épreuves, j'aurais désiré que Théo les lût. Il y a une phrase peut-être indécente ??? Problème ! question ! C'est à la troisième page, le mot phallus s'y trouve. Il est bien à sa place. Si vous avez peur, voici comment il faut arranger la chose : «On a trouvé qu'ils ressemblaient...» à bien des choses. Ô chaste impudeur ! etc.

Je supprime un mot et une phrase d'une ligne ; faites comme il vous plaira.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris] 1er janvier 1857, 10 heures du soir.

Merci de ta lettre, mon cher ami. Voici où j'en suis :

On a remué ciel et terre ou, pour mieux dire, toutes les hautes fanges de la capitale ; j'ai fait de belles études de moeurs !!!

Mon affaire est une affaire politique, parce qu'on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir ; elle a déjà eu deux avertissements, et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la religion ! car ce qu'on me reproche surtout, c'est une Extrême-Onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais ces bons magistrats sont tellement ânes qu'ils ignorent complètement cette religion dont ils sont les défenseurs ; mon juge d'instruction, M. Treilhard, est un juif et c'est lui qui me poursuit ! Tout cela est d'un grotesque sublime.

Quant à lui, Treilhard, je te prie et au besoin te défends, cher frère, de rien lui écrire, tu me compromettrais ; tiens-toi pour averti.

J'ai été jusqu'à présent très beau, ne nous dégradons pas.

Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province ; cela va tomber sur ces messieurs sans qu'ils sachent d'où, ils sont tous capables de mettre leurs cartes chez moi demain soir.

Je vais devenir le lion de la semaine, toutes les hautes garces s'arrachent la Bovary pour y trouver des obscénités qui n'y sont pas.

Je dois demain voir M. Rouland et le directeur général de la police.

On me fait de très belles propositions au Moniteur en même temps. Comprends-tu ?

Mon affaire est très compliquée, et ce qu'il y a de plus étranger à la persécution que l'on me fait subir, c'est moi et mon livre ; je suis un prétexte ; il s'agit pour moi de sauver (cette fois) la Revue de Paris... À moins que la Revue ne m'entraîne avec elle.

Blanche, Florimont, etc., etc., s'occupent de moi, je ne rencontre partout qu'une extrême bienveillance.

À l'heure où tu recevras ceci, mon affaire sera probablement finie ; mais comme elle peut cependant traîner, fais écrire de Rouen à Paris, par qui tu jugeras convenable, mais n'écris rien, toi.

Je t'embrasse.

Ton frère.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris] Samedi matin, 10 heures [3 janvier 1857].

Merci d'abord de la proposition, mais il est complètement inutile que tu te déranges. Et puis, pardonne-moi l'incohérence de mes lettres, je suis tellement ahuri, harcelé, fatigué, que je dois souvent dire des bêtises. Voilà trois jours que je n'arrête pas, je dîne à 9 heures du soir, et j'ai régulièrement pour une vingtaine de francs de voiture.

Tout ce que tu as fait est bien. L'important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu'il y a de meilleur ; on avait cru s'attaquer à un pauvre bougre, et quand on a vu d'abord que j'avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu'on sache au Ministère de l'Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s'appelle une famille, c'est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu'en m'attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J'attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministre de l'Intérieur.

Je te dis que c'est une affaire politique.

On a voulu deux choses : me couler net et m'acheter ; je te le confie dans le tuyau de l'oreille. Mais les propositions que l'on m'a faites au Moniteur coïncident trop avec ma persécution, pour qu'il n'y ait pas là-dessous une intention, un plan.

Il était fort habile de supprimer un journal politique pour attaque aux bonnes moeurs et à la religion ; on a pris le premier prétexte venu, et on a cru que l'homme à qui on s'attaquait n'avait aucunes relations ; or ces messieurs de la justice sont tellement embêtés des grandes dames (sic) que nous leur avons expédiées qu'ils n'y comprennent plus rien ; que les recommandations de B viennent par-dessus. Le Directeur des Beaux-Arts, chamarré de croix et en uniforme, m'a hier abordé devant deux cents personnes au Ministère d'état, pour me congratuler sur la Bovary ; ç'a été la scène des comices entre Tuvache et Lieuvain, etc. , etc. Sois sûr, cher frère, que je suis maintenant considéré comme un môssieu, de toutes façons. Si je m'en tire (ce qui me paraît très probable), mon livre va se vendre véritablement bien ! C'est probablement ce soir qu'il sera décidé, oui ou non, si je passe en justice. N'importe ! soigne le préfet et ne t'arrête que quand je te le dirai.

Pense à M. Levavasseur (député), Franck-Carré, Barbet, Me Cibiel.

Tout cela pour le Ministre de l'Intérieur (Sûreté générale, dont le directeur est Collet-Maigret). On a fait bien suffisamment pour le Ministère de la Justice.

Adieu. Ai-je été clair ? Tout à toi, je t'embrasse.

Ton frère.

Tâche de faire dire habilement qu'il y aurait quelque danger à m'attaquer, à nous attaquer, à cause des élections qui vont venir.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris, 4 ou 5 janvier 1857].

Je rentre après 21 francs de coupé, je crois que tout va s'arranger. La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert, et la peur qu'une condamnation n'indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l'Intérieur de m'avoir attaqué inconsidérément. Bref, il faut que le préfet, M. Leroy et M. Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays. C'est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c'est de faire voir les inconvénients politiques de la chose.

Ne menace pas, bien entendu, mais dis seulement et tâche que les plus hauts fonctionnaires du département écrivent, directement, et le plus vite possible.

M. Treilhard y met (je crois) de la complaisance, mais enfin tout a un terme ; il approche, et le jour de l'an m'a bien gêné dans mes démarches.

J'ai été chez Me Cibiel, qui ne savait rien du tout. Que Me Cibiel et M. Barbet se hâtent.

J'ai vu le père Ledier, qui se remue ; bref, tout le monde.

Je te le répète, c'est du Ministère de l'Intérieur que le coup part, et c'est là qu'il faut frapper, vite et fort.

On a dû écrire au préfet pour le consulter, sa réponse sera donc du plus grand poids.

Adieu, adresse tes lettres chez notre mère, car moi je suis en course du matin au soir.

Encore adieu.

Tout à toi.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

Mardi soir, 10 heures [6 janvier 1857].

Je crois que mon affaire se calme et qu'elle réussira ; le directeur de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à M. Treilhard d'arrêter les poursuites, mais un revirement peut avoir lieu ; j'avais contre moi deux ministères, celui de la Justice et celui de l'Intérieur.

On a travaillé, et pas marché, mais j'ai cela pour moi que je n'ai pas fait une visite à un magistrat.

Ce soir, je viens de recevoir de M. Rouland une lettre fort polie qui m'invite à passer chez lui, demain.

Si Whaal a écrit, c'est bien, et je compte là-dessus ; sinon qu'il écrive, et je n'ai pas eu le temps de lui écrire moi-même. Ce que le préfet a écrit a fait le plus grand bien, j'en suis sûr.

L'important était d'établir l'opinion publique, c'est chose terminée maintenant, et désormais, de quelque façon que cela tourne, on comptera avec moi.

Les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une «Bovaryste» enragée et qui a été deux fois chez l'Impératrice pour faire arrêter les poursuites. (Garde tout cela pour toi, bien entendu. )

Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la supprimer pour délit d'immoralité et d'irréligion ; malheureusement mon livre n'est ni immoral ni irréligieux.

La mort de l'archevêque de Paris me sert, je crois. Quelle chance que l'assassinat soit commis par un autre prêtre ! on va peut-être finir par ouvrir les yeux.

Voilà, mon cher Achille, tout ce que j'ai à te dire, je ne sais rien de plus, je suis ahuri et rompu.

Quel métier ! quel monde ! quelles canailles, etc.

Adieu, je t'embrasse.

À toi, ton frère.

Je saurai à quoi m'en tenir définitivement vers la fin de la semaine.

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER. §

Paris, 14 janvier 1857.

Comme j'ai été attendri, chère Madame, de votre bonne lettre ! Les questions que vous m'y faites sur l'auteur et sur le livre sont arrivées droit à leur adresse, n'en doutez pas : voici donc toute l'histoire. La Revue de Paris où j'ai publié mon roman (du 1er octobre au 15 décembre) avait déjà, en sa qualité de journal hostile au gouvernement, été avertie deux fois. Or, on a trouvé qu'il serait fort habile de la supprimer d'un seul coup, pour fait d'immoralité et d'irréligion ; si bien qu'on a relevé dans mon livre, au hasard, des passages licencieux et impies. J'ai eu à comparaître devant M. le juge d'instruction, et la procédure a commencé. Mais j'ai fait remuer vigoureusement les amis, qui pour moi ont un peu pataugé dans les hautes fanges de la capitale. Bref, tout est arrêté, m'assure-t-on, bien que je n'aie encore aucune réponse officielle. Je ne doute pas de la réussite, cela était trop bête. Je vais donc pouvoir publier mon roman en volume. Vous le recevrez dans six semaines environ, je pense, et je vous marquerai, pour votre divertissement les passages incriminés. L'un d'eux, une description d'Extrême-Onction, n'est qu'une page du Rituel de Paris, remise en français ; mais les braves gens qui veillent au maintien de la religion ne sont pas forts en catéchisme.

Quoi qu'il en soit, j'aurais été condamné, condamné quand même, – à un an de prison, sans compter mille francs d'amende. De plus, chaque nouveau volume de votre ami eût été cruellement surveillé et épluché par MM. de la police, et la récidive m'aurait conduit derechef sur «la paille humide des cachots» pour cinq ans : en un mot, il m'eut été impossible d'imprimer une ligne. Je viens donc d'apprendre : 1° qu'il est fort désagréable d'être pris dans une affaire politique ; 2° que l'hypocrisie sociale est une chose grave. Mais elle a été si stupide, cette fois, qu'elle a eu honte d'elle-même, a lâché prise et est rentrée dans son trou.

Quant au livre en soi, qui est moral, archimoral, et à qui l'on donnerait le prix Montyon s'il avait des allures moins franches (honneur que j'ambitionne peu), il a obtenu tout le succès qu'un roman peut avoir dans une Revue.

J'ai reçu des confrères de fort jolis compliments, vrais ou faux, je l'ignore. On m'assure même que M. de Lamartine chante mon éloge très haut – ce qui m'étonne beaucoup, car tout, dans mon oeuvre, doit l'irriter ! – La Presse et le Moniteur m'ont fait des propositions fort honnêtes. – On m'a demandé un opéra-comique (comique ! comique !) et l'on a parlé de ma Bovary dans différentes feuilles grandes et petites. Voilà, chère Madame, et sans aucune modestie, le bilan de ma gloire. Rassurez-vous sur les critiques, ils me ménageront, car ils savent bien que jamais je ne marcherai dans leur ombre pour prendre leur place : ils seront, au contraire, charmants ; il est si doux de casser les vieux pots avec les nouvelles cruches !

Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tranquille, où les phrases sont des aventures et où je ne recueille d'autres fleurs que des métaphores. J'écrirai comme par le passé, pour le seul plaisir d'écrire, pour moi seul, sans aucune arrière-pensée d'argent ou de tapage. Apollon, sans doute, m'en tiendra compte, et j'arriverai peut-être un jour à produire une belle chose ! car tout cède, n'est-ce pas, à la continuité d'un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme ; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs. Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d'une idée, qu'un idéal, comme disent les grisettes... Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre.

Je passe quelquefois rue Richelieu pour avoir de vos nouvelles. Mais la dernière fois, je n'y ai plus trouvé personne de connaissance. M. de Laval en est parti ; et au nom de Brandus, il s'est présenté à mes yeux un mortel complètement inconnu. – Vous ne viendrez donc jamais à Paris ! votre exil est donc éternel ! On lui en veut donc à cette pauvre France ! et Maurice, que devient-il ? Que fait-il ? Comme vous devez vous trouver seule depuis le départ de Maria ! Si j'ai compris la joie dont vous m'avez parlé, j'ai compris aussi les tristesses que vous m'avez tues. Quand les journées seront trop longues ou trop vides, pensez un peu à celui qui vous baise les mains bien affectueusement.

Tout à vous.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

Vendredi, 8 heures et demie du soir [probablement le 16 janvier].

Je ne t'écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l'affaire complètement terminée ; le prince Napoléon l'avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes ; M. Rouland a été lui-même parler au Ministère de l'Intérieur, etc., etc., Édouard Delessert avait été chargé par l'Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c'était une affaire finie.

C'est hier matin que j'ai su, par le père Sénard, que j'étais renvoyé en police correctionnelle ; Treilhard le lui avait dit la veille au soir, au Palais.

J'en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel a répondu que ce n'était pas vrai ; mais c'est lui qui se trompe.

Voilà tout ce que je sais, c'est un tourbillon de mensonges et d'infamies dans lequel je me perds ; il y a là-dessous quelque chose, quelqu'un d'invisible et d'acharné ; je n'ai d'abord été qu'un prétexte, et je crois maintenant que la Revue de Paris elle-même n'est qu'un prétexte. Peut-être en veut-on à quelqu'un de mes protecteurs ? ils ont été considérables encore plus par la qualité que par la quantité.

Tout le monde se renvoie la balle et chacun dit : «Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi.»

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les poursuites ont été arrêtées, puis reprises. D'où vient ce revirement ? Tout est parti du Ministère de l'Intérieur, la magistrature a obéi ; elle était libre, parfaitement libre, mais... Je n'attends aucune justice, je ferai ma prison, je ne demanderai bien entendu aucune grâce, c'est là ce qui me déshonorerait.

Si tu peux arriver à savoir quelque chose, à voir clair là dedans, dis-le-moi.

Je t'assure que je ne suis nullement troublé, c'est trop bête ! trop bête !

Et on ne me clora pas le bec, du tout ! Je travaillerai comme par le passé, c'est-à-dire avec autant de conscience et d'indépendance. Ah ! je leur en f... des romans ! et des vrais ! j'ai fait de belles études, mes notes sont prises ; seulement j'attendrai, pour publier, que des temps meilleurs luisent sur le Parnasse.

Dans tout cela, la Bovary continue son succès ; il devient corsé, tout le monde l'a lue, la lit ou veut la lire.

Ma persécution m'a ouvert mille sympathies. Si mon livre est mauvais, elle servira à le faire paraître meilleur ; s'il doit au contraire demeurer, c'est un piédestal pour lui.

Voilà !

J'attends de minute en minute le papier timbré qui m'indiquera le jour où je dois aller m'asseoir (pour crime d'avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes.

Adieu, cher frère, je t'embrasse.

À toi.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris] Dimanche, 20 janvier, 6 heures du soir [18 janvier 1857].

C'est jeudi prochain que je passe définitivement ; il y a des chances pour, des chances contre ; on ne parle que de cela dans le monde des lettres.

J'ai été aujourd'hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m'a fait des compliments par-dessus les moulins. Ma modestie m'empêche de rapporter les compliments archi-flatteurs qu'il m'a adressés ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il sait mon livre par coeur, qu'il en comprend toutes les intentions, il me connaît à fond. J'aurai de lui, pour la présenter au tribunal, une lettre élogieuse ; je vais aussi me faire donner des certificats sur la moralité de mon livre par les littérateurs les plus posés ; cela est important, à ce que prétend le père Sénard.

Mes actions montent, et l'on me propose d'écrire dans le Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui ferait, pour un roman comme la Bovary, environ 10 000 francs. Voilà où me mène la justice.

Que je sois condamné ou non, mon trou maintenant n'en est pas moins fait.

C'était le père Lamartine qui avait commencé les politesses, cela me surprend beaucoup, je n'aurais jamais cru que le chantre d'Elvire se passionnât pour Homais !

Il ne serait peut-être pas mal à propos que Whaal re-écrivît à Rouland, pour que ce dernier dît un mot (en sous-main) à mes juges qui sont : Dubarle, président ; Nacquart, Dupaty, Pinard, ministère public.

On parlera aux deux premiers. Restent Dupaty et Pinard ; si, par le père Lizot ou autres, on peut leur faire tenir un mot, qu'on le fasse.

Adieu, je n'arrête pas, le jour je fais des courses, et la nuit, j'écris et je corrige des épreuves.

Adieu, je t'embrasse.

Ton frère.

À EUGÈNE DELATTRE. §

Mardi matin [20 janvier 1857].

Où demeure la divine Mme de Sezzi (Esther) ?

Il faut f... et se taire ! = (Esther).

Sa pièce sera lue dans une huitaine de jours, et, en cas d'admission, ne pourrait être jouée avant 2 ans !!! Tel est le mot du sublime d'Aiglemont.

Adieu, mon cher vieux. Tu sauras que je suis toujours sous la menace de la police correctionnelle comme auteur impur.

À toi.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris, vers le 20 janvier 1857].

MON CHER ACHILLE,

Je suis tout étonné de ne pas avoir encore reçu de papier timbré, on est en retard ; peut-être hésite-t-on ? Je le crois, les gens qui ont parlé pour moi sont furieux, et un de mes protecteurs, qui est un très haut personnage, «entre en rage», à ce que l'on m'écrit, il va casser les vitres aux Tuileries. Tout cela finira bien, j'en suis sûr, soit qu'on arrête l'affaire ou que je passe en justice.

Les démarches que j'ai faites m'ont beaucoup servi en ce sens que j'ai maintenant pour moi l'opinion ; il n'est pas un homme de lettres dans Paris qui ne m'ait lu et qui ne me défende, tous s'abritent derrière moi, ils sentent que ma cause est la leur.

La police s'est méprise ; elle croyait s'en prendre au premier roman venu et à un petit grimaud littéraire ; or, il se trouve que mon roman passe maintenant (et en partie grâce à la persécution) pour un chef-d'oeuvre ; quant à l'auteur, il a pour défenseurs pas mal de ce qu'on appelait autrefois des grandes dames, l'Impératrice (entre autres) a parlé pour moi deux fois ; l'Empereur avait dit une première fois : «Qu'on me laisse tranquille !», et, malgré tout cela, on est revenu à la charge. Pourquoi ? ici commence le mystère.

Je prépare, en attendant, mon mémoire, qui n'est autre que mon roman ; mais je fourrerai sur les marges, en regard des pages incriminées, des citations embêtantes, tirées des classiques, afin de démontrer par ce simple rapprochement que, depuis trois siècles, il n'est pas une ligne de la littérature française qui ne soit aussi attentatoire aux bonnes moeurs et à la religion. Ne crains rien, je serai calme. Quant à ne pas comparaître à l'audience, ce serait une reculade ; je n'y dirai rien, mais je serai assis à côté du père Sénard, qui aura besoin de moi. Et puis, je ne puis me dispenser de montrer ma boule de criminel aux populations.

Je vous remercie, toi et Pottier, de votre future visite, et je l'accepte ; je vous invite à dîner dans les puits de Venise.

J'achèterai une botte de paille et des chaînes et je ferai faire mon portrait «assis sur la paille humide des cachots et avec des fers» ! ! !

Tout cela est tellement bête que je finis par m'en amuser beaucoup.

Tu vois qu'en résumé rien n'est encore certain ; attendons.

Tu recevras, au milieu de la semaine prochaine, ce qui a paru de moi dans l’Artiste. Il y aura quatre numéros, ce sont des fragments de la Tentation de Saint Antoine. Si j'oubliais de te les envoyer, rappelle-le-moi ; c'est dimanche prochain que le dernier fragment paraît.

Adieu, cher frère, je t'embrasse.

À toi.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

Paris, 6 heures du soir [janvier 1857].

M. Abbatucci fils, qui t'aime beaucoup, est extrêmement prévenu en ma faveur. Un mot de toi, ce soir, aura le plus grand poids. Je suis chargé de te le dire. Tu trouveras là beaucoup de Bovarystes. Joins-toi à eux et sauve-moi, homme puissant !

L'affaire est en bon train.

À toi.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[Paris] Vendredi [23 janvier 1857].

Je passe demain en police correctionnelle 6e chambre, à 10 heures du matin.

Mais je serai très probablement remis à quinzaine, parce que Me Sénard ne peut plaider pour moi ce jour-là ni samedi prochain.

Je m'attends à une condamnation, car je ne la mérite pas.

Rien à faire, ne bouge pas, reste tranquille.

Ah ! qu'on est fier d'être Français !
Quand on regarde la colonne.

À toi, mon cher Achille ; je te prends par ta longue barbe et t'embrasse sur les deux joues.

À toi.

Ton frère.

AU DOCTEUR JULES CLOQUET. §

Paris, 23 janvier 1857 [vendredi].

MON CHER AMI,

Je vous annonce que demain, 24 janvier, j'honore de ma présence le banc des escrocs, 6e chambre de police correctionnelle, 10 heures du matin. Les dames sont admises, une tenue décente et de bon goût est de rigueur.

Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné, et au maximum, peut-être, douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature. Je n'ose même espérer que l'on m'accordera la remise des débats à quinzaine, car Me Sénard ne peut plaider pour moi ni demain, ni dans huit jours.

Mais une chose me console de ces stupidités, c'est d'avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre au premier rang, mon cher ami. L'approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes. Or, je défie toute la magistrature française avec ses gendarmes et toute la Sûreté générale, y compris ses mouchards, d'écrire un roman qui vous plaise autant que le mien.

Voilà les pensées orgueilleuses que je vais nourrir dans mon cachot.

Si mon oeuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé enfin, je plains les gens qui la poursuivent. Ce livre qu'ils cherchent à détruire n'en vivra que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu'ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage.

Vous aurez peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion d'entretenir l'Empereur de ces matières.

Vous pourrez, en manière d'exemple, citer mon procès comme une des turpitudes les plus ineptes qui se passent sous son régime. Ce qui ne veut pas dire que je devienne furieux et que vous soyez obligé prochainement de me tirer de Cayenne. Non, non, pas si bête ! Je reste seul dans ma profonde immoralité, sans amour pour aucune boutique ni parti, sans alliance même, et n'étant soutenu, naturellement, par aucun.

Je déplais aux Jésuites de robe courte comme aux Jésuites de robe longue ; mes métaphores irritent les premiers, ma franchise scandalise les seconds.

Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et que je vous remercie encore une fois de vos bons services inutiles, car la sottise anonyme a été plus puissante que votre dévouement.

Mille poignées de main. Tout à vous.

À EUGÈNE CRÉPET. §

Paris [janvier 1857, entre le 26 et le 30].

MON CHER AMI,

Vous connaissez l'abbé Constant, il doit pouvoir vous fournir des notes sur ceci, qu'il me faut ce soir :

Le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques, particulièrement des modernes.

À vous !

On vient d'interdire mon mémoire et on a arrêté, dimanche, l’Indépendance belge, parce qu'il y avait un article à la louange de votre serviteur.

À SON FRÈRE ACHILLE. §

[31 janvier 1857].

MON CHER ACHILLE,

Tu as dû recevoir ce matin une dépêche télégraphique à toi adressée, de ma part, par un de mes amis, c'est de demain en huit que je serai jugé ; la justice hésite encore. D'autre part, on me propose d'écrire au Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui pour un roman comme la Bovary ferait une affaire de 8 à 10 000 francs.

La plaidoirie de Me Sénard a été splendide. Il a écrasé le ministère public, qui se tordait sur son siège et a déclaré qu'il ne répondrait pas. Nous l'avons accablé sous les citations de Bossuet et de Massillon, sous des passages graveleux de Montesquieu, etc. La salle était comble. C'était chouette et j'avais une fière balle. Je me suis permis une fois de donner en personne un démenti à l'avocat général qui, séance tenante, a été convaincu de mauvaise foi, et s'est rétracté. Tu verras du reste tous les débats mot pour mot parce que j'avais à moi (à raison de 60 francs l'heure) un sténographe qui a tout pris. Le père Sénard a parlé pendant quatre heures de suite. ç'a été un triomphe pour lui et pour moi.

Il a d'abord commencé par parler du père Flaubert, puis de toi, et ensuite de moi ; après quoi, analyse complète du roman, réfutation du réquisitoire et des passages incriminés. C'est là-dessus qu'il a été fort ; l'avocat général a dû recevoir, le soir, un fier galop ! Mais le plus beau a été le passage de l'Extrême-Onction. L'avocat général a été couvert de confusion quand Me Sénard a tiré de sous son banc un Rituel qu'il a lu ; le passage de mon roman n'est que la reproduction adoucie de ce qu'il y a dans le Rituel, nous leur avons f... une fière littérature !

Tout le temps de la plaidoirie, le père Sénard m'a posé comme un grand homme et a traité mon livre de chef-d'oeuvre. On en a lu le tiers à peu près. Il a joliment fait valoir l'approbation de Lamartine ! Voici une de ses phrases : «Vous lui devez non seulement un acquittement, mais des excuses !».

Autre passage : «Ah ! vous venez vous attaquer au second fils de M. Flaubert !... Personne, M. l'avocat général, et pas même vous, ne pourrait lui donner des leçons de moralité !». Et quand il avait blagué sur un passage : «Je n'accuse pas votre intelligence, mais votre préoccupation».

En somme, ç'a été une crâne journée et tu te serais amusé si tu avais été là.

Ne dis rien, tais-toi : après le jugement, si je perds, j'en appellerai en cour d'appel, et si je perds en cour d'appel, en cassation.

Adieu, cher frère, je t'embrasse.

À MAURICE SCHLÉSINGER. §

[Février, 1857].

MON CHER MAURICE,

Merci de votre lettre. J'y répondrai brièvement, car il m'est resté de tout cela un tel épuisement de corps et d'esprit que je n'ai pas la force de faire un pas ni de tenir une plume. L'affaire a été dure à enlever, mais enfin j'ai la victoire.

J'ai reçu de tous mes confrères des compliments très flatteurs et mon livre va se vendre d'une façon inusitée, pour un début. Mais je suis fâché de ce procès, en somme. Cela dévie le succès et je n'aime pas, autour de l'Art, des choses étrangères. C'est à un tel point que tout ce tapage me dégoûte profondément et j'hésite à mettre mon roman en volume. J'ai envie de rentrer, et pour toujours, dans la solitude et le mutisme dont je suis sorti, de ne rien publier, pour ne plus faire parler de moi. Car il me paraît impossible par le temps qui court de rien dire, l'hypocrisie sociale est tellement féroce ! ! !

Les gens du monde les mieux disposés pour moi me trouvent immoral ! impie ! Je ferais bien à l'avenir de ne pas dire ceci, cela, de prendre garde, etc., etc.! Ah ! comme je suis embêté, cher ami !

On ne veut même plus de portraits ! le daguerréotype est une insulte ! et l'histoire une satire ! Voilà où j'en suis ! Je ne vois rien en fouillant mon malheureux cerveau qui ne soit répréhensible. Ce que j'allais publier après mon roman, à savoir un livre qui m'a demandé plusieurs années de recherches et d'études arides, me ferait aller au bagne ! et tous mes autres plans ont des inconvénients pareils. Comprenez-vous maintenant l'état facétieux où je me trouve ?

Je suis depuis quatre jours couché sur mon divan à ruminer ma position qui n'est pas gaie, bien qu'on commence à me tresser des couronnes, où l'on mêle, il est vrai, des chardons.

Je réponds à toutes vos questions : si le livre ne paraît pas, je vous enverrai les numéros de la Revue qui le contiennent. Ce sera décidé d'ici à quelques jours. M. de Lamartine n'a pas écrit à la Revue de Paris, il prône le mérite littéraire de mon roman, tout en le déclarant cynique. Il me compare à lord Byron, etc. ! C'est très beau ; mais j'aimerais mieux un peu moins d'hyperboles et en même temps moins de réticences. Il m'a envoyé de but en blanc des félicitations, puis il m'a lâché au moment décisif. Bref, il ne s'est point conduit avec moi en galant homme, et même il a manqué à une parole qu'il m'avait donnée. Néanmoins nous sommes restés en de bons termes.

À MADAME PRADIER. §

Paris Mardi au soir février, [1857].

CHÈRE MADAME,

Je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous aller faire une petit visite, tant je suis fatigué, abruti et enrhumé ; il m'est resté de mon procès une courbature physique et morale qui ne me permet de remuer ni pied ni plume.

Ce tapage fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l'Art, qu'il me dégoûte et m'étourdit. Combien je regrette le mutisme de poisson où je m'étais tenu jusqu'alors.

Et puis l'avenir m'inquiète : quoi écrire qui soit plus inoffensif que ma pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle ? Si l'on était franc, on avouerait au contraire que j'ai été bien dur pour elle, n'est-ce pas ?

Quoi qu'il en soit, et malgré l'acquittement, je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect. – Médiocre gloire !

J'avais l'intention de publier immédiatement un autre bouquin qui m'a demandé plusieurs années de travail, un livre fait avec les Pères de l'église tout plein de mythologie et d'antiquité. – Il faut que je me prive de ce plaisir, car il m'entraînerait en cour d'assises net. – Deux ou trois autres plans que j'avais se trouvent ajournés pour les mêmes raisons.

Quelle force que l'hypocrisie sociale ! Par le temps qui court, tout portrait devient une satire et l'histoire est une accusation.

Voilà pourquoi je suis fort triste et très fatigué. Je passe mon temps à dormir et à me moucher.

Feu Du Cantal n'était rien auprès de moi. La comparaison est d'autant plus juste que je viens, comme lui, de fréquenter les saltimbanques. Je réclamais aussi mon enfant, ma fille. «On n'y a pas touché», c'est vrai. – Mais sa réputation en a souffert.

Je ne vais pas tarder à m'en retourner dans ma maison des champs, loin des humains, – comme on dit en tragédie, – et là je tâcherai de mettre de nouvelles cordes à ma pauvre guitare, sur laquelle on a jeté de la boue avant même que son premier air ne soit chanté !!!

Et vous, chère Madame, comment supportez-vous, pour le moment, cette gueuse d'existence ? Écrivez-moi un petit mot si vous avez le temps. Promenez-vous, il fait un beau soleil.

N B. – Regardez-vous dans la glace par-dessus les Chinois de votre pendule, et envoyez-vous de ma part un baiser du bout des doigts.

Je le dépose à vos pieds, avec l'homme tout entier.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Paris, 19 février [1857].

Je suis bien en retard avec vous, Madame. Ce n'est cependant ni dédain de votre charmante lettre, ni oubli, mais j'ai été surchargé des affaires les plus désagréables, car j'ai comparu (pour ce même livre sur lequel vous m'avez écrit des choses si obligeantes) en police correctionnelle sous la prévention d'outrage aux bonnes moeurs et au culte catholique. Cette Bovary, que vous aimez, a été traînée comme la dernière des femmes perdues sur le banc des escrocs. On l'a acquittée, il est vrai, les considérants de mon jugement sont honorables, mais je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect, ce qui est une médiocre gloire. Il me sera impossible de publier mon roman en volume avant le commencement du mois d'avril. Me permettrez-vous, Madame, de vous en envoyer un exemplaire ?

Il va sans dire que j'attends impatiemment l'envoi de quelques-unes de vos oeuvres. Je serai fort honoré, Madame, de les recevoir.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Paris, 18 mars [1857].

MADAME,

Je m'empresse de vous remercier, j'ai reçu tous vos envois. Merci de la lettre, des livres et du portrait surtout ! C'est une attention délicate qui me touche.

Je vais lire vos trois volumes lentement, attentivement, c'est-à-dire comme ils le méritent, j'en suis sûr d'avance.

Mais je suis bien empêché pour le moment, car je m'occupe, avant de m'en retourner à la campagne, d'un travail archéologique sur une des époques les plus inconnues de l'antiquité, travail qui est la préparation d'un autre. Je vais écrire un roman dont l'action se passera trois siècles avant Jésus-Christ, car j'éprouve le besoin de sortir du monde moderne, où ma plume s'est trop trempée et qui d'ailleurs me fatigue autant à reproduire qu'il me dégoûte à voir.

Avec une lectrice telle que vous, Madame, et aussi sympathique, la franchise est un devoir. Je vais donc répondre à vos questions : Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L'illusion (s'il y en a une) vient au contraire de l'impersonnalité de l'oeuvre. C'est un de mes principes, qu'il ne faut pas s'écrire. L'artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu'on le sente partout, mais qu'on ne le voie pas.

Et puis, l'Art doit s'élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n'en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai comme disait Platon.

J'ai longtemps, Madame, vécu de votre vie. Moi aussi, j'ai passé plusieurs années complètement seul à la campagne, n'ayant d'autre bruit l'hiver que le murmure du vent dans les arbres avec le craquement de la glace, quand la Seine charriait sous mes fenêtres. Si je suis arrivé à quelque connaissance de la vie, c'est à force d'avoir peu vécu dans le sens ordinaire du mot, car j'ai peu mangé, mais considérablement ruminé ; j'ai fréquenté des compagnies diverses et vu des pays différents. J'ai voyagé à pied et à dromadaire. Je connais les boursiers de Paris et les juifs de Damas, les rufians d'Italie et les jongleurs nègres. Je suis un pèlerin de la Terre Sainte et je me suis perdu dans les neiges du Parnasse, ce qui peut passer pour un symbolisme.

Ne vous plaignez pas ; j'ai un peu couru le monde et je connais à fond ce Paris que vous rêvez ; rien ne vaut une bonne lecture au coin du feu... lire Hamlet ou Faust... par un jour d'enthousiasme. Mon rêve (à moi) est d'acheter un petit palais à Venise sur le grand canal.

Voilà, Madame, une de vos curiosités assouvie. Ajoutez ceci pour avoir mon portrait et ma biographie complètes : que j'ai trente-cinq ans, je suis haut de cinq pieds huit pouces, j'ai des épaules de portefaix et une irritabilité nerveuse de petite maîtresse. Je suis célibataire et solitaire.

Permettez-moi, en finissant, de vous remercier encore une fois pour l'envoi de «l'Image». Elle sera encadrée et suspendue entre des figures chéries. J'arrête un compliment qui me vient au bout de la plume et je vous prie de me croire votre collègue affectionné.

À MAURICE SCHLÉSINGER. §

Paris [fin mars 1857].

Ne croyez pas que je vous oublie, mon cher Maurice. Voilà un grand mois et plus que je remets chaque jour à vous écrire. Mais je suis réellement (passez-moi le ridicule de l'aveu) un homme fort occupé. Voilà la première année depuis que j'existe que je mène une vie matériellement active, et j'en suis harassé.

Jamais je ne vous oublierai. Vous pourrez, quelquefois, être longtemps sans entendre parler de moi, mais je n'en penserai pas moins à vous. Je suis de la nature des dromadaires, que l'on ne peut faire marcher que lorsqu'ils sont au repos et l'on ne peut arrêter lorsqu'ils sont en marche ; mais mon coeur est comme leur dos bossu : il supporte de lourdes charges aisément et ne plie jamais. Croyez-le. Je sais bien que je suis un drôle, de ne pas aller vous voir, de ne pas faire avec vous un petit tour sur le Rhin, etc. Me croyez-vous donc assez sot et assez peu égoïste pour me priver bénévolement de ce plaisir ? Mais, mon cher ami, voici ma situation présente :

1° J'ai un volume qui va paraître dans quinze jours (vous le recevrez avant qu'il ne soit en vente à Paris), il faut que je surveille la publication du susdit bouquin ; 2° J'en avais un autre tout prêt à paraître, mais la rigueur des temps me force à en ajourner indéfiniment la publication ; 3° Pour soutenir mon début (dont l'éclat, comme on dit en style de réclame, a dépassé mes espérances), il faut que je me hâte d'en faire un autre, et se hâter c'est pour moi, en littérature, se tuer. Je suis donc occupé en ce moment à prendre des notes pour une étude antique que j'écrirai cet été, fort lentement. Or, comme je veux m'y mettre à la fin du mois prochain et qu'à Rouen il m'est impossible de me procurer les livres qu'il me faut, je lis et j'annote aux Bibliothèques du matin au soir, et chez moi, dans la nuit, fort tard. Voilà, mon bon, ma situation. Je suis fort malheureux, car je me lève tous les matins à huit heures, ce qui est un supplice pour votre serviteur.

Comme j'ai été embêté cet hiver ! mon procès ! mes querelles avec la Revue de Paris ! et les conseils ! et les amis ! et les politesses ! On commence même à me démolir et j'ai présentement sur ma table un bel éreintement de mon roman, publié par un monsieur dont j'ignorais complètement l'existence. Vous ne vous imaginez pas les infamies qui règnent et ce qu'est maintenant la petite presse. Tout cela du reste est fort légitime, car le public se trouve à la hauteur de toutes les canailleries dont on le régale. Mais ce qui m'attriste profondément, c'est la bêtise générale. L'Océan n'est pas plus profond ni plus large. Il faut avoir une fière santé morale, je vous assure, pour vivre à Paris, maintenant. Qu'importe, après tout ! Il faut fermer sa porte et ses fenêtres, se ratatiner sur soi, comme un hérisson, allumer dans sa cheminée un large feu, puisqu'il fait froid, évoquer dans son coeur une grande idée (souvenir ou rêve) et remercier Dieu quand elle arrive.

Vous êtes lié fatalement aux meilleurs souvenirs de ma jeunesse. Savez-vous que voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons ? Tout cela me plonge dans des abîmes de rêverie qui sentent le vieillard. On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c'est le passé qui nous dévore.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

[Paris] Lundi (30 mars 1857].

MADEMOISELLE ET CHER CONFRÈRE,

Votre lettre est si honnête, si vraie et si intense ; elle m'a enfin tellement ému, que je ne puis me retenir d'y répondre immédiatement. Je vous remercie d'abord de m'avoir dit votre âge. Cela me met plus à l'aise. Nous causerons ensemble comme deux hommes. La confiance que vous me témoignez m'honore ; je ne crois pas en être indigne ; – mais ne me raillez point, ne m'appelez plus un savant ! moi que mon ignorance confond.

Et puis ne vous comparez pas à la Bovary. Vous n'y ressemblez guère ! Elle valait moins que vous comme tête et comme coeur ; car c'est une nature quelque peu perverse, une femme de fausse poésie et de faux sentiments. Mais l'idée première que j'avais eue était d'en faire une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états du mysticisme et de la passion rêvée. J'ai gardé de ce premier plan tout l'entourage (paysages et personnages assez noirs), la couleur enfin. Seulement, pour rendre l'histoire plus compréhensible et plus amusante, au bon sens du mot, j'ai inventé une héroïne plus humaine, une femme comme on en voit davantage. J'entrevoyais d'ailleurs dans l'exécution de ce premier plan de telles difficultés que je n'ai pas osé.

Écrivez-moi tout ce que vous voudrez, longuement et souvent, quand même je serais quelque temps sans vous répondre, car, à partir d'hier, nous sommes de vieux amis. Je vous connais maintenant et je vous aime. Ce que vous avez éprouvé, je l'ai senti personnellement. Moi aussi, je me suis volontairement refusé à l'amour, au bonheur... Pourquoi ? je n'en sais rien. C'était peut-être par orgueil, – ou par épouvante ? Moi aussi, j'ai considérablement aimé, en silence, – et puis à vingt et un ans, j'ai manqué mourir d'une maladie nerveuse, amenée par une série d'irritations et de chagrins, à force de veilles et de colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Poë, je l'ai senti, je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles. ) Mais j'en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j'avais à peine effleurées dans la vie. Je m'y suis cependant mêlé quelquefois ; mais par fougue, par crises, – et bien vite je suis revenu (et je reviens) à ma nature réelle qui est contemplative. Ce qui m'a gardé de la débauche, ce n'est pas la vertu, mais l'ironie. La bêtise du vice me fait encore plus rire de pitié que la turpitude ne me dégoûte.

Je suis né à l'hôpital (de Rouen – dont mon père était le chirurgien en chef ; il a laissé un nom illustre dans son art) et j'ai grandi au milieu de toutes les misères humaines – dont un mur me séparait. Tout enfant, j'ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j'ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n'aime point la vie et je n'ai point peur de la mort. L'hypothèse du néant absolu n'a même rien qui me terrifie. Je suis prêt à me jeter dans le grand trou noir avec placidité.

Et cependant, ce qui m'attire par-dessus tout, c'est la religion. Je veux dire toutes les religions, pas plus l'une que l'autre. Chaque dogme en particulier m'est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a inventés comme le plus naturel et le plus poétique de l'humanité. Je n'aime point les philosophes qui n'ont vu là que jonglerie et sottise. J'y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Coeur.

Continuons les confidences : je n'ai de sympathie pour aucun parti politique ou pour mieux dire je les exècre tous, parce qu'ils me semblent également bornés, faux, puérils, s'attaquant à l'éphémère, sans vues d'ensemble et ne s'élevant jamais au-dessus de l’utile. J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral enragé. C'est pourquoi le socialisme me semble une horreur pédantesque qui sera la mort de tout art et de toute moralité. J'ai assisté, en spectateur, à presque toutes les émeutes de mon temps.

Vous voyez bien que je suis plus vieux que vous – par l'âme – et que malgré vos vingt ans de plus, vous êtes ma cadette.

Mais il m'est resté de ce que j'ai vu – senti – et lu, une inextinguible soif de vérité. Goethe s'écriait en mourant : «De la lumière ! de la lumière !» Oh ! oui, de la lumière ! dût-elle nous brûler jusqu'aux entrailles. C'est une grande volupté que d'apprendre, que de s'assimiler le Vrai par l'intermédiaire du Beau. L'état idéal résultant de cette joie me semble une espèce de sainteté, qui est peut-être plus haute que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée.

J'arrive à vous – et à l'étrange obsession sur laquelle vous me consultez. Voici ce que j'ai pensé : il faut tâcher d'être plus catholique ou plus philosophe. Vous avez trop de lecture pour croire sincèrement. Ne vous récriez point ! vous voudriez bien croire. Voilà tout. La maigre pitance que l'on sert aux autres ne peut vous rassasier, vous qui avez bu à des coupes trop larges et trop savoureuses. Les prêtres ne vous ont pas répondu. Je le crois sans peine. La vie moderne les déborde, notre âme leur est un livre clos. Soyez donc franche avec vous-même. Faites un effort suprême, un effort qui vous sauvera. C'est tout l’un ou tout l’autre qu'il faut prendre. Au nom du Christ, ne restez pas dans le sacrilège par peur de l'irréligion ! Au nom de la philosophie, ne vous dégradez point au nom de cette lâcheté qu'on appelle l'habitude. Jetez tout à la mer, puisque le navire sombre.

Mais au milieu de cette douleur, ou plutôt quand elle commence, n'éprouvez-vous pas une sorte de plaisir ?... un plaisir trouble et effrayant. Vous n'avez jamais péché ; mais alors quelque chose dit en vous : «Si j'avais péché... » et le rêve du péché commence, ne fût-ce que dans la durée d'un éclair, il passe. – Et puis l'hallucination vient, et la conviction, la certitude et le remords – avec le besoin de crier : «J'ai fait.»

C'est parce que vous avez vécu en dehors des conditions de la femme, que vous souffrez plus qu'une femme et pour elles toutes. L'imagination poétique s'en mêle et vous roulez dans les abîmes de douleur. Ah ! comme je vous aime pour tout cela !

Jetez-vous à corps perdu, ou plutôt à âme perdue, dans les lettres. Prenez un long travail et jurez-vous de l'accomplir. Lisez les maîtres profondément, non pour vous amuser, mais pour vous en pénétrer, et peu à peu vous sentirez tous les nuages qui sont en vous se dissoudre. Vous vous aimerez davantage, parce que vous contiendrez en votre esprit plus de choses.

Votre médecin a raison, il faut voyager, voir beaucoup de ciel et beaucoup de mer. La musique est une excellente chose, elle vous apaisera. Quant à Paris, vous pouvez en faire l'essai. Mais je doute que vous y trouviez la paix. C'est le pays le plus irritant du monde pour les honnêtes natures, et il faut avoir une fière constitution et bien robuste pour y vivre sans y devenir un crétin ou un filou.

Je vous remercie mille fois de votre aimable invitation ; mais d'ici à longtemps, je ne puis bouger. Je ne pourrai même cet été faire un tour sur la côte d'Afrique (à Tunis), que j'aurais besoin de visiter pour le travail dont je m'occupe. Je veux me débarrasser au plus vite de plusieurs vieilles idées et je n'ai pas une minute à moi. Ajoutez à cela le sot tourbillon de la vie ordinaire.

Vous recevrez mon volume dans la semaine de Pâques (je suis maintenant au milieu de mes épreuves et je n'ai pas eu le temps de lire vos livres). Vers la fin du mois prochain, je m'en retourne à la campagne avec votre portrait. Je ne puis malheureusement vous faire connaître ma figure par les mêmes moyens, car jamais on ne m'a peint ni dessiné. Mais acceptez, ce qui vaut mieux, l'hommage bien cordial de toute ma sympathie.

À vous.

Je viens de relire votre lettre que je sais maintenant par coeur. Est-il besoin de vous dire que je suis flatté jusqu'au plus profond de l'âme d'être estimé par un être tel que vous. Vous me semblez la plus excellente et belle nature du monde, et je vous baise les mains avec attendrissement.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi, 25 [24] avril 1857.

Je ne me suis pas trop bien conduit avec toi, mon pauvre bibi, en ne répondant pas à la gentille lettre que tu m'as écrite il y a déjà longtemps. Reçois mes excuses, j'ai été fort occupé.

Mais ce n'était pas une raison pour cesser la correspondance. Tu aurais bien pu m'écrire tout de même. Tu m'aurais dit si tu t'amusais bien, et tu m'aurais donné des nouvelles de ta bonne maman qui a été souffrante.

L'as-tu bien soignée ? As-tu été bien gentille pour elle ? Il faut que tu remplaces ta pauvre mère qui était si bonne, si intelligente et si belle. Fais tous tes efforts pour contenter ta bonne maman et lui faire oublier ses chagrins. L'année prochaine, tu feras ta première communion : c'est la fin de l'enfance. Tu vas devenir une jeune personne. Songes-y ! C'est le moment d'avoir toutes les vertus.

Le curé de Canteleu a-t-il trouvé que tu étais forte en catéchisme ?

Comment se porte ton lapin ?

Ton chapeau de paille a-t-il eu du succès ?

Écris-moi une lettre la semaine prochaine. Mon intention est toujours de revenir samedi, et dès le lundi suivant, nous reprendrons nos leçons ; j'espère que ta petite caboche est bien reposée, et que nous ferons de grands progrès ; il faut d'ailleurs que nous finissions l'histoire romaine cet été.

Adieu, mon pauvre chat, embrasse bien ta bonne maman pour moi et continue à aimer.

Ton Vieux.

À ERNEST FEYDEAU. §

Paris, avril 1857.

MON CHER NABOUKOUDOUROUSSOUR,

Remerciez bien Mme Feydeau de sa très gracieuse invitation. Je l'accepte et vous me verrez vendredi avant onze heures tomber chez vous. Mais ne me faites pas trop manger. La nourriture ne me vaut rien ; quand elle est prise dès l'aurore cela me saoule pour le reste de la journée.

Tâchez de me trouver dans la Revue Archéologique un article de Maury sur Eschmoun et un autre de M. Delamarre sur Announah ! J'ai bien du mal avec Carthage ! Ce qui m'inquiète le plus, c'est le fonds, je veux dire la partie psychologique ; j'ai besoin de me recueillir profondément dans le «silence du cabinet» au milieu de «la solitude des champs». Là peut-être, à force de masturber mon pauvre esprit parviendrai-je à en faire jaillir quelque chose ?

Certainement qu'on les y engueulera, vos métaphores !

Je suis en train d'avaler la politique d'Aristote, plus du Procope, plus un poème latin en six chants sur la guerre de Numidie, par le sieur Corippus, lequel poème m'embête fort ! Mais enfin il le faut !

Adieu, mon vieux, tout à vous.

À JULES DUPLAN. §

[Début de mai 1857.]

Vous êtes le plus gentil bougre que je connaisse, mon cher Duplan ! Comme c'est aimable à vous de m'envoyer ainsi tout ce qui paraît sur mon compte ; continuez ! Vous me rendrez un vrai service, cela m'amuse beaucoup et je ne saurais ici me procurer toutes ces feuilles.

L'article de Sainte-Beuve a été bien bon pour les bourgeois ; il a fait à Rouen (m'a-t-on dit) grand effet. Quant à celui de la Chronique, je le trouve innocent ; mais celui du Courrier franco-italien est foncièrement malveillant, ce dont je me f... complètement. Je ne comprends pas maintenant comment un article de journal peut vous choquer. C'est sans doute un excès d'orgueil de ma part, mais je vous assure que je ne me sens contre le sieur Claveau aucune haine. Le malheureux, qui croit que je ne m'occupe nullement du style !

Je suis perdu dans les bouquins et je m'embête, car je n'y trouve pas grand'chose. J'ai déjà, depuis une semaine, abattu pas mal de besogne, mais il y a des fois où ce sujet de Carthage m'effraie tellement (par son vuide) que je suis sur le point d'y renoncer.

À CHARLES LAMBERT. §

Vendredi matin [9 mai 1857].

MON CHER AMI,

Pouvez-vous me procurer le sieur Rochas ? Du Camp m'écrit que vous savez son adresse. J'aurais besoin de ce mortel qui a pris des vues photographiques de Tunis et des environs. Où repose-t-il sa tête ?

Tout à vous.

À JULES DUPLAN. §

[10 ou 11 mai 1857.]

Merci, mon cher vieux, je me procurerai à Rouen l’Illustration et la Revue des Deux Mondes.

J'ai reçu un numéro ce matin du Journal du Loiret où il y a un article de Cormenin très bienveillant. Mais vous l'avouerai-je, je n'en ai pas encore trouvé un qui me gratte à l'endroit sensible, c'est-à-dire qui me loue par les côtés que je trouve louables et qui me blâme par ceux que je sais défectueux. Peu importe du reste, la Bovary est maintenant bien loin de moi. Ma table est tellement encombrée de livres que je m'y perds. Je les expédie rapidement et sans y trouver grand'chose. Je tiens cependant à Carthage, et coûte que coûte, j'écrirai cette truculente facétie. Je voudrais bien commencer dans un mois ou deux. Mais il faut auparavant que je me livre par l'induction à un travail archéologique formidable. Je suis en train de lire un mémoire de 400 pages in-4° sur le cyprès pyramidal, parce qu'il y avait des cyprès dans la cour du temple d'Astarté ; cela peut vous donner une idée du reste. Voilà la pluie qui se met à tomber. Je suis seul au fond du désert et je pense avec une certaine mélancolie à nos dimanches de cet hiver.

À LOUIS DE CORMENIN. §

[Croisset] 14 [mai 1857].

Je ne sais si c'est vous ou Pagnerre, mon cher ami, qui m'avez envoyé un maître numéro du Loiret où resplendit un article sur votre serviteur. Il est à coup sûr celui qui me satisfait le plus et je le trouve naïvement très beau, puisqu'il chante mon éloge. Le livre est analysé ou plutôt chéri d'un bout à l'autre. Cela m'a fait bien plaisir et je vous en remercie cordialement.

Pourquoi donc ne vous en mêlez-vous pas aussi ? Pourquoi vous bornez-vous à avoir de l'esprit pour vos amis ? Quand aurons-nous un livre ?

Quant à moi, celui que je prépare n'est pas sur le point d'être fait, ni même commencé. Je suis plein de doutes et de terreurs. Plus je vais, et plus je deviens timide, – contrairement aux grands capitaines, et à M. de Turenne en particulier. Un encrier pour beaucoup ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir. Mais pour d'autres, c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc, et l'amas de mes plumes taillées sur ma table me semble parfois un buisson de formidables épines. J'ai déjà bien saigné sur ces petites broussailles-là.

Adieu, mon cher vieux. Quand vous écrirez à Pagnerre, dites-lui mille gentillesses de ma part. Présentez mes respects à vos parents, et recevez de moi une forte poignée de main.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, vers le 16-17 mai 1857.]

Vous êtes un brave de m'envoyer ainsi ce que l'on publie sur moi, mais je demande que vos envois soient accompagnés de lettres plus longues, mon cher ami.

Avez-vous lu le ré-éreintement de la Revue des Deux Mondes, numéro du 15 courant, signé Deschamps ? Ils y tiennent, ils écument. Est-ce bête ? Pourquoi tout cela ? Que dit le grand pontife Planche ? D'où vient l'acharnement de Buloz contre votre ami ? Pontmartin et Limayrac n'ont-ils pas écrit sur et contre moi ?

Je suis présentement échiné par des lectures puniques. Je viens de m'ingurgiter de suite les dix-sept chants de Silius Italicus, pour y découvrir quelques traits de moeurs. Ouf ! j'en ai bien encore pour deux jolis mois de préparation. Je suis bien inquiet, mon bon, et mon supplice n'est pas encore commencé.

Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse. Continuez à m'envoyer ce qui paraît, cela me divertit.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Croisset, 18 mai [1857].

Je suis bien en retard avec vous, mon cher confrère et chère lectrice. Ne mesurez pas mon affection à la rareté de mes lettres ; n'accusez que les encombrements de la vie parisienne, la publication de mon volume et les études archéologiques auxquelles je me livre maintenant. Mais me voilà revenu à la campagne, j'ai plus de temps à moi et nous allons aujourd'hui passer la soirée ensemble ; parlons de nous d'abord, puis de vos volumes et ensuite de quelques idées sociales et politiques sur lesquelles nous différons.

Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1° en les étudiant scientifiquement, c'est-à-dire en tâchant de m'en rendre compte, et, 2° par la force de la volonté. J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d'autres fois, je tâchais, par l'imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J'ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons. Un grand orgueil me soutenait et j'ai vaincu le mal à force de l'étreindre corps à corps. Il y a un sentiment ou plutôt une habitude dont vous me semblez manquer, à savoir l’amour de la contemplation. Prenez la vie, les passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels. Vous vous révoltez contre l'injustice du monde, contre sa bassesse, sa tyrannie et toutes les turpitudes et fétidités de l'existence. Mais les connaissez-vous bien ? avez-vous tout étudié ? Êtes-vous Dieu ? Qui vous dit que votre jugement humain soit infaillible ? que votre sentiment ne vous abuse pas ? Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien ? Saisirons-nous jamais l'absolu ? Il faut, si l'on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. l’humanité est ainsi, il ne s'agit pas de la changer, mais de la connaître. Pensez moins à vous. Abandonnez l'espoir d'une solution. Elle est au sein du Père ; lui seul la possède et ne la communique pas. Mais il y a dans l’ardeur de l'étude des joies idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos frères d'il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous leurs rêves, et vous sentirez s'élargir à la fois votre coeur et votre intelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera, comme un manteau, tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez-donc de ne plus vivre en vous. Faites de grandes lectures. Prenez un plan d'études, qu'il soit rigoureux et suivi. Lisez de l'histoire, l'ancienne surtout. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter. Et on l'évite en vivant dans l'Art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.

Que parlez-vous de remords, de faute, d'appréhensions vagues et de confession ? Laissez tout cela, pauvre âme ! par amour de vous. Puisque vous vous sentez la conscience entièrement pure, vous pouvez vous poser devant l'éternel et dire : «Me voilà». Que craint-on quand on n'est pas coupable ? Et de quoi les hommes peuvent-ils être coupables ? insuffisants que nous sommes, pour le mal comme pour le bien ! Toutes vos douleurs viennent de l'excès de la pensée oisive. Elle était vorace et, n'ayant point de pâture extérieure, elle s'est rejetée sur elle-même et s'est dévorée jusqu'à la moelle. Il faut la refaire, l'engraisser et empêcher surtout qu'elle ne vagabonde. Je prends un exemple : vous vous préoccupez beaucoup des injustices de ce monde, de socialisme et de politique. Soit. Eh ! bien, lisez d'abord tous ceux qui ont eu les mêmes aspirations que vous. Fouillez les utopistes et les rêveurs secs. – Et puis, avant de vous permettre une opinion définitive, il vous faudra étudier une science assez nouvelle, dont on parle beaucoup et que l'on cultive peu, je veux dire l'économie politique. Vous serez tout étonnée de vous voir changer d'avis, de jour en jour, comme on change de chemise. N'importe, le scepticisme n'aura rien d'amer, car vous serez comme à la comédie de l'humanité et il vous semblera que l'histoire a passé sur le monde pour vous seule.

Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : «Je vais compter les grains de tes rivages.» Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener. Promenez-vous.

Aucun grand génie n'a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l'humanité elle-même est toujours en marche et qu'elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l'histoire aussi, et tout. Il s'ajoute sans cesse des chiffres à l'addition. D'une roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le dix-neuvième siècle, dans son orgueil d'affranchi, s'imagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d'un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l'épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : «Problème social, moralisation des masses, progrès et démocratie» seront passés à l'état de «rengaine» et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : «Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du coeur» si fort à la mode vers la fin du dix-huitième siècle.

C'est parce que je crois à l'évolution perpétuelle de l'humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force, toutes les formalités dont on la définit, tous les plans que l'on rêve pour elle. La démocratie n'est pas plus son dernier mot que l'esclavage ne l'a été, que la féodalité ne l'a été, que la monarchie ne l'a été. L'horizon perçu par les yeux humains n'est jamais le rivage, parce qu'au delà de cet horizon, il y en a un autre, et toujours ! Ainsi chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c'est celui qui agonise, parce qu'il va faire place à un autre.

Je vous en veux un peu pour m'avoir dit, dans une de vos précédentes lettres, que vous désiriez pour tous «l'instruction obligatoire». – Moi, j'exècre tout ce qui est obligatoire, toute loi, tout gouvernement, toute règle. Qui êtes-vous donc, ô société, pour me forcer à quoi que ce soit ? Quel Dieu vous a fait mon maître ? Remarquez que vous retombez dans les vieilles injustices du passé. Ce ne sera plus un despote qui primera l'individu, mais la foule, le salut public, l'éternelle raison d'état, le mot de tous les peuples, la maxime de Robespierre. J'aime mieux le désert, je retourne chez les Bébouins qui sont libres.

Comme le papier s'allonge, chère lectrice, en causant avec vous. Il faut pourtant, avant de clore ma lettre, que je vous parle de vos deux livres.

Ce qui m'a surpris et ce qui pour moi domine dans votre talent, c'est la faculté poétique et l'idée philosophique, quand elle se forme à la grande morale éternelle, je veux dire quand vous ne parlez pas en votre nom propre. Il y a un homme dont vous devriez vous nourrir, et qui vous calmerait, c'est Montaigne. Étudiez-le à fond, je vous l'ordonne, comme médecin. Ainsi, dans Cécile (page 18), voici une phrase que j'aime : «C'est en vain qu'on ose donner le change», etc. La page 45 : «Le ciel me semblait plus bleu, le soleil plus brillant» est charmante. Un effet de soleil sur la mer à Dieppe (page 103) m'a ravi ; vous excellez dans ces effets-là. La grande lettre de Cécile est une bonne chose. Il en est de même du caractère de Julia et de la passion désordonnée qu'elle inspire. Mais je blâme souvent le lâche du style, des expressions toutes faites, comme les notabilités de la société (page 85) ; «Le destin jeta une nouvelle pomme de discorde» (page 87) ; «M'abreuver de son sang» (page 91). Cela se dit en tragédie, et ne doit plus se dire, parce que jamais cela ne fut pensé. Ce sont de légères fautes, il est vrai ; mais un esprit aussi distingué que le vôtre devrait s'en abstenir. Travaillez ! travaillez !

Voici un trait que je trouve excellent (page 114) : «Avec autant de terreur que si elle eût ignoré les faits qu'elle contenait» ; et cette phrase jetée en passant (page 124) : «Il faut avoir vécu dans une ville de province pour savoir», etc. Les pages 132-133 : fort beau. L'oubli, cette grande misère du coeur humain, qui les complète toutes, 146, sublime ! La longue lettre de Julia, écrite de son couvent, est un petit chef-d'oeuvre et, de tout ce que je connais de vous, c'est incontestablement ce que j'aime le mieux. Tout ce roman de Cécile, du reste, me plaît beaucoup. Je n'en blâme que le cadre. L'ami qui écoute l'histoire ne sert pas à grand'chose. Vos dialogues, en général, ne valent pas vos narrations, ni surtout vos expositions de sentiment. Vous voyez que je vous traite en ami, c'est-à-dire sévèrement. C'est parce que je suis sûr que vous pouvez faire des choses charmantes, exquises, que je me montre si pédant. Rabattez la moitié de mes critiques et centuplez mes éloges. Ma première lettre sera remplie par mes observations sur Angélique.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, mai 1857, vers le 18 ou le 20.]

Non, mon bon vieux, malgré votre conseil je ne vais pas abandonner Carthage pour reprendre Saint Antoine, parce que je ne suis plus dans ce cercle d'idées et qu'il faudrait m'y remettre, ce qui n'est pas pour moi une petite besogne. Je sais bien qu'au point de vue de la critique (mais de la critique seulement) ce serait habile pour la dérouter ; mais, du moment que j'écrirais en pensant à ces drôles, je ne ferais plus rien qui vaille, il me faudrait rentrer dans la peau de saint Antoine, laquelle est plus tatouée et plus profonde que celle de Chollet. Je suis dans Carthage et je vais tâcher, au contraire, de m'y enfoncer le plus possible et de m’ex-halter.

Saint Antoine est d'ailleurs un livre qu'il ne faut pas rater. Je sais maintenant ce qui lui manque, à savoir deux choses : 1° le plan ; 2° la personnalité de saint Antoine. J'y arriverai. Mais il me faut du temps, du temps ! D'ailleurs, m... pour la critique ! Je me f... de on et c'est parce que je m'en suis f... que la Bovary mord un tantinet. Que l'on me confonde tant que l'on voudra avec Barrière et le jeune Dumas, cela ne me blesse nullement, pas plus que les prétendues fautes de français relevées par ce bon M. Deschamps. Seulement, je prie Gleyre d'inonder Buloz de traits piquants.

Bouilhet, qui pense trop au public et qui voudrait plaire à tout le monde tout en restant lui, fait si bien qu'il ne fait rien du tout. Il oscille, il flotte, il se ronge. Il m'écrit de sa retraite des lettres désespérées. Tout cela vient de son irrémédiable janfoutrerie. Il ne faut jamais penser au public, pour moi, du moins. Or je sens que si je me mettais à Saint Antoine maintenant, je l'accommoderais selon les besoins de la circonstance, ce qui est un vrai moyen de chute. Réfléchissez à cela, mon bon, et vous verrez que je ne suis pas si entêté que j'en ai l'air. Carthage sera d'ailleurs plus amusant, plus compréhensible et me donnera, j'espère, une autorité qui me permettra de me lâcher dans Saint Antoine. Pensez-vous à couper Candide en tableaux pour une féerie ? Tâchez d'avoir fait cette besogne quand vous viendrez ici.

Et Siraudin ? Quid ? Je compatis d'autant mieux à vos embêtements financiers que je suis pour le moment dans une dèche profonde.

J'ai dépensé depuis le 1er janvier plus de 10 000 francs, ce qui est trop pour un mince rentier comme moi, et j'ai encore mille écus de dettes. Aussi vais-je rester à la campagne le plus longtemps possible ; raison d'économie, Monsieur ! raison de travail aussi. Je me ficherais de ça complètement si les phrases roulaient bien ! Espérons que ça va venir.

J'ai reçu l'article Limayrac. Quel crétin avec son grand écrivain sur le trône !

Lévy m'a écrit qu'il allait faire un second tirage : voilà 15 000 exemplaires de vendus ; aliter : 30 000 francs qui me passent sous le nez !...

À ERNEST FEYDEAU. §

[Lundi soir.]

Mes compliments, cher ami, et mes doubles compliments, un homme comme toi ne pouvait faire qu'un mâle.

Tu serais bien gentil de m'envoyer le plus souvent possible un bulletin de la santé de Mme Feydeau.

Quant à mon enfant à moi, je te conseille de lire Le Siècle d'aujourd'hui et Le Monde de vendredi, tu t'amuseras. Sainte-Beuve s'est radouci.

Demain paraît le Cuvillier Fleury. Mais le plus beau c'est le Publicateur de Louviers qui me loue (SÉRIEUSEMENT) de ressembler à Marmontel.

Il se pourrait bien, après tout, que je ne fusse qu'un classique et un rococo ? qui ne t'en aime pas moins et qui t'embrasse avec le respect dû à un Patriarche !!!

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, derniers jours de mai 1857.]

Veuillez dire à l'énergumène Crépet de m'envoyer incontinent les renseignements sur Carthage. Je les attends avec curiosité et impatience.

Vos lettres sont courtes, mon vieux. Mais je vous vitupère surtout de laisser là Siraudin. Allons, caleux ! Fa ! outre !!!

Quant à moi, j'ai une indigestion de bouquins. Je rote l'in-folio. Voilà 53 ouvrages différents sur lesquels j'ai pris des notes depuis le mois de mars ; j'étudie maintenant l'art militaire, je me livre aux délices de la contrescarpe et du cavalier, je pioche les balistes et les catapultes. Je crois enfin pouvoir tirer des effets neufs du tourlourou antique. Quant au paysage, c'est encore bien vague ; je ne sens pas encore le côté religieux. La psychologie se cuit tout doucement, mais c'est une lourde machine à monter. Je me suis jeté là dans une besogne bougrement difficile. Je ne sais quand j'aurai fini, ni même quand je commencerai.

Ai-je bien fait d'envoyer ma carte au père Dumas ? Il me semble que oui ; car son article, à tout prendre, était favorable, bien qu'il ait lu mon livre légèrement. Je sais pertinemment qu'il y aura un article sur moi dans l’Univers ; je vous le recommande.

J'ai reçu le Cuvillier. C'est d'une insigne mauvaise foi. Remarquez-vous qu'on affecte de me confondre avec le jeune Alex ? Ma Bovary est une Dame aux Camélias, maintenant ! Boum ! quant au Balzac, j'en ai décidément les oreilles cornées. Je vais tâcher de leur triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leurs observations de moeurs ! Je me f... bien de ça !

À ERNEST FEYDEAU. §

[Début de juin 1857.]

AIMABLE NABOUCHOUDOUROUSSOUR,

On vous attend lundi 8 juin, train 7 h et demie, à la gare de la rue Verte. J'ai écrit à Saint-Victor pour l'inviter et j'écrirai à Théo un de ces jours. Mais j'espère bien que c'est une affaire convenue depuis longtemps.

Je bûche comme un nègre. J'entasse bouquins sur bouquins, notes sur notes, mais c'est bien difficile, mon pauvre vieux ! Envoyez donc promener tous les conseils que l'on vous donne ! Les incertitudes que l'on a ne viennent jamais que d'autrui.

J'espère bien, immonde neveu, que tu ne vas pas me faire mener une vie de galérien, ni me forcer, moi et mes hôtes, à me lever à des heures indues. On laissera les portes ouvertes et tu pourras, dès l'aurore, vagabonder dans la campagne.

Je vous lirai une TRAGÉDIE !!! de moi, oui, Monsieur. Une tragédie que je croyais perdue et que j'ai retrouvée.

J'imagine que nous allons dire pendant quelques jours de fortes choses. Adieu, cher ami. À bientôt donc.

Écrivez-moi ung petit mot la veille, Hein ? – et venez tous.

À MONSIEUR CAILLETEAUX. §

[Croisset, près Rouen, 4 juin 1857.]

Monsieur,

La lettre flatteuse que vous m'avez écrite me fait un devoir de répondre franchement à votre question.

Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l'Abbaye lui-même est un pays qui n'existe pas, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on n'ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si j'en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j'aurais eu en vue des personnalités et que j'ai voulu, au contraire, reproduire des types.

C'est une des plus douces joies de la littérature, Monsieur, que d'éveiller ainsi des sympathies inconnues. Recevez donc toute l'expression de la mienne.

Avec mes salutations.

À HAMILTON AÏDÉ. §

Croisset, 4 juin [1857].

Je viens de lire votre volume, impatiemment attendu ; car on a été plusieurs jours à me l'envoyer de Paris. Il m'a charmé, mon cher ami, vous êtes un vrai poète, dans la plus haute et la plus spiritualiste acception du mot.

Dans le poème d’Éléonore, la description du vieux château et l'enfance de votre héroïne m'ont ravi.

J'ai retrouvé dans vos pièces italiennes les propres impressions que j'ai eues moi-même sur les lieux.

Je trouve, parmi vos pièces détachées, celle des deux maîtresses (P 222) d'une originalité transcendante, et la chanson «I sat with my, etc.» m'a semblé un pur chef-d'oeuvre.

Tout ce volume est plein d'un souffle doux, qui vous caresse et sent bon comme une brise d'été. Continuez, mon cher ami, aimons toujours les lettres ! cet amour-là console de tous les autres et les remplace. Les misères de la vie sont peu de choses quand on se tient sur un sommet. Tout est petit du haut des Alpes.

Je vous remercie donc bien cordialement du plaisir que vous m'avez fait, et je ne demande qu'une chose, c'est à vous revoir l'hiver prochain, à Paris.

Je n'ai pas reçu de lettres de Gertrude, cela me ferait grand plaisir d'en recevoir. Dites-le-lui.

Je voudrais bien aller à Manchester, mais un travail fort compliqué me retient ici. Il faut que je soigne ma seconde publication, pour laquelle on sera difficile, car votre amitié apprendra avec plaisir que mon roman a réussi au delà de toutes mes espérances. La presse s'en est vraiment occupée, j'ai été très critiqué et très loué. J'avais un autre livre tout prêt, un ouvrage plein de théologie et d'histoire, sur lequel je comptais beaucoup comme contraste ; mais j'ai peur d'un nouveau procès, et j'en ajourne la publication. Aussi me faut-il faire du nouveau. Il est même probable que je resterai seul à la campagne une partie de l'hiver.

J'espère bien que notre correspondance n'en restera pas là. Au revoir donc !

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

[Croisset, juin 1857.]

Le plaisir que j'ai à recevoir vos lettres, chère Demoiselle, est contre-balancé par le chagrin qui s'y étale. Quelle excellente âme vous avez ! et quelle triste existence que la vôtre. Je crois la comprendre. C'est pourquoi je vous aime.

J'ai connu comme vous les intenses mélancolies que donne l’Angélus par les soirs d'été. Si tranquille que j'aie été à la surface, moi aussi j'ai été ravagé et, faut-il le dire, je le suis encore quelquefois. Mais, convaincu de cette vérité, que l'on est malade dès qu'on pense à soi, je tâche de me griser avec l'Art, comme d'autres font avec de l'eau-de-vie. À force de volonté on parvient à perdre la notion de son propre individu. Croyez-moi, on n'est pas heureux, mais on ne souffre plus.

Non, détrompez-vous ! je ne raille nullement, et pas même dans le plus profond de ma conscience, vos sentiments religieux. Toute piété m'attire et la catholique par-dessus toutes les autres. Mais je ne comprends pas la nature de vos doutes. Ont-ils rapport au dogme ou à vous-même ? Si je comprends ce que vous m'écrivez, il me semble que vous vous sentez indigne ! Alors, rassurez-vous, car vous péchez par excès d'humilité, ce qui est une grande vertu ! Indigne ! pourquoi ? Pourquoi, pauvre chère âme endolorie que vous êtes ? Rassurez-vous. Votre Dieu est bon et vous avez assez souffert pour qu'il vous aime. Mais si vous avez des doutes sur le fond même de la religion (ce que je crois, quoi que vous en disiez), pourquoi vous affliger de manquer à des devoirs qui, dès lors, ne sont plus des devoirs ? Qu'un catholique sincère se fasse musulman (pour un motif ou pour un autre), cela est un crime aux yeux de la religion comme à ceux de la philosophie ; mais si ce catholique n'est pas un croyant, son changement de religion n'a pas plus d'importance qu'un changement d'habit. Tout dépend de la valeur que nous donnons aux choses. C'est nous qui faisons la moralité et la vertu. Le cannibale qui mange son semblable est aussi innocent que l'enfant qui suce son sucre d'orge. Pourquoi donc vous désespérer de ne pouvoir ni vous confesser, ni communier, puisque vous ne le pouvez pas ? Du moment que ce devoir vous est impraticable, ce n'est plus un devoir. Mais non ! L'admiration que vous me témoignez pour Jean Reynaud me prouve que vous êtes en plein dans le courant de la critique contemporaine, et cependant vous tenez par l'éducation, par l'habitude et par votre nature personnelle aux croyances du passé. Si vous voulez sortir de là, je vous le répète, il faut prendre un parti, vous enfoncer résolument dans l'un ou dans l'autre. Soyez avec sainte Thérèse ou avec Voltaire. Il n'y a pas de milieu, quoi qu'on dise.

L'humanité maintenant est exactement comme vous. Le sang du moyen âge palpite encore dans ses veines et elle aspire le grand vent des siècles futurs, qui ne lui apporte que des tempêtes.

Et tout cela, parce qu'on veut une solution. Oh ! orgueil humain. Une solution ! Le but, la cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions la cause, et à mesure que nous irions, elle se reculera indéfiniment, parce que notre horizon s'élargira. Plus les télescopes seront parfaits et plus les étoiles seront nombreuses. Nous sommes condamnés à rouler dans les ténèbres et dans les larmes.

Quand je regarde une des petites étoiles de la Voie Lactée, je me dis que la Terre n'est pas plus grande que l'une de ces étincelles. Et moi qui gravite une minute sur cette étincelle, qui suis-je donc, que sommes-nous ? Ce sentiment de mon infirmité, de mon néant, me rassure. Il me semble être devenu un grain de poussière perdu dans l'espace, et pourtant je fais partie de cette grandeur illimitée qui m'enveloppe. Je n'ai jamais compris que cela fût désespérant, car il se pourrait bien qu'il n'y eût rien du tout derrière le rideau noir. L'infini, d'ailleurs, submerge toutes nos conceptions et, du moment qu’il est, pourquoi y aurait-il un but à une chose aussi relative que nous ?

Imaginez un homme qui, avec des balances de mille coudées, voudrait peser le sable de la mer. Quand il aurait empli ses deux plateaux, ils déborderaient et son travail ne serait pas plus avancé qu'au commencement. Toutes les philosophies en sont là. Elles ont beau dire : «Il y a un poids cependant, il y a un certain chiffre qu'il faut savoir, essayons» ; on élargit les balances, la corde casse, et toujours, ainsi toujours ! Soyez donc plus chrétienne et résignez-vous à l'ignorance. Vous me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, LISEZ-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n'écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l'aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par l'émanation de tous les grands esprits. Étudiez à fond Shakespeare et Goethe. Lisez des traductions des auteurs grecs et romains, Homère, Pétrone, Plaute, Apulée, etc. Et quand quelque chose vous ennuiera, acharnez-vous dessus, vous le comprendrez bientôt. Ce sera une satisfaction pour vous. Il s'agit de travailler, me comprenez-vous ? Je n'aime pas à voir une aussi belle nature que la vôtre, s'abîmer dans le chagrin et le désoeuvrement. Élargissez votre horizon et vous respirerez plus à l'aise. Si vous étiez un homme et que vous eussiez vingt ans, je vous dirais de vous embarquer pour faire le tour du monde. Eh bien ! faites le tour du monde dans votre chambre. Étudiez ce dont vous ne vous doutez pas : la Terre. Mais je vous recommande d'abord Montaigne. Lisez-le d'un bout à l'autre et, quand vous aurez fini, recommencez. Les conseils (de médecins, sans doute) que l'on vous donne me paraissent peu intelligents. Il faut, au contraire, fatiguer votre pensée. Ne croyez pas qu'elle soit usée. Ce n'est point une courbature qu'elle a, mais des convulsions. Ces gens-là, d'ailleurs, n'entendent rien à l'âme. Je les connais, allez.

Je ne vous parle pas aujourd'hui d’Angélique, parce que je n'ai ni le temps ni la place. Je vous en ferai une critique détaillée dans ma prochaine lettre.

Adieu, et comptez toujours sur mon affection. Je pense très souvent à vous et j'ai grande envie de vous voir. Cela viendra, espérons-le.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Fin juin ou début juillet 1857.]

Non, mon cher monsieur, je n'ai commis aucune lâcheté, même de geste, relative à votre endroit ; et avant de traiter un homme de couillon, il faut avoir des preuves. Je trouve cette supposition gratuite et du plus détestable goût, mon bonhomme. Je ne laisse jamais personne échigner devant moi mes amis. C'est un privilège que je me réserve. Ils m'appartiennent, je ne permets pas qu'on y touche. Rassure-toi du reste ; ton ami Aubryet ne m'a dit aucun mal de ta Seigneurie. Je l'ai vu, seul, pendant vingt minutes à peu près. Sitôt le dîner fini, il s'est embarqué. Voilà, – et tu es un insolent !

Ta mauvaise opinion sur moi vient de ce qu'un jour je ne me suis pas mis de ton bord dans une discussion. Le vrai est que je vous trouvais tous les deux également absurdes, et la lâcheté eût été de soutenir des théories qui n'étaient point miennes.

Tu me payeras toutes ces injures dans la critique que je te ferai de ton été, grand enragé ! En l'attendant, tu peux te vanter d'avoir fait un certain chapitre XVII qui est un morceau.

Si tu crois que tu m'amèneras au culte du simple et du carré de choux, détrompe-toi, mon vieux ! détrompe-toi ! Je sors d'Yonville, j'en ai assez ! Je demande d'autres guitares maintenant. Chaussons le cothurne et entamons les grandes gueulades. ça fait du bien à la santé.

As-tu lu mon éreintement dans l’Univers ? J'attire la haine du parti-prêtre, c'est trop juste. Les mânes d'Homais se vengent.

Je déclare, du reste, que tous ces braves gens-là (de l’Univers, de la Revue des Deux Mondes, des Débats, etc. ) sont des imbéciles qui ne savent pas leur métier. Il y avait à dire contre mon livre bien mieux, et plus. Un jour que nous serons seuls chez moi et les portes barricadées, je te coulerai dans le tuyau de l'oreille mes opinions secrètes sur la Bovary. J'en connais mieux que personne les défauts et les vraies fautes. Ainsi il y avait tout au commencement une monstruosité grammaticale dont aucun, bien entendu, ne s'est aperçu. Mais tout cela importe fort peu.

J'entamerai probablement Carthage dans un mois. Je laboure la Bible de Cahen, les Origines d'Isidore, Selden et Braunius. Voilà ! J'ai bientôt lu tout ce qui se rapporte à mon sujet de près ou de loin, et bien que tu m'accuses d'ignorance crasse en botanique, je te f... une flore tunisienne et méditerranéenne très exacte, mon vieux. Mais il faut, auparavant, l'apprendre.

Sache, d'ailleurs, que j'ai eu un prix en botanique. Le sujet de la composition était l'histoire des champignons. J'avais couché, sur ce mets des dieux, vingt-cinq pages tirées de Bomare qui excitèrent l'enthousiasme de mes professeurs, et j'obtins la «juste récompense de mes labeurs assidus».

Ce qui m'embête à trouver dans mon roman, c'est l'élément psychologique, à savoir la façon de sentir. Quant à la couleur, personne ne pourra me prouver qu'elle est fausse.

Ci-inclus une petite note pour Théo. S'il peut dire du bien du susdit peintre, il me fera plaisir. Je lui ai déjà recommandé quelqu'un, j'ai peur de l'embêter avec toutes mes recommandations. Tâche néanmoins qu'il s'exécute, lui ou Saint-Victor.

Que vas-tu faire à Luchon, grand lubrique ? Ranimer dans une atmosphère pure ta santé épuisée par les débauches de la capitale ! Tu vas porter, au sein des populations rustiques, les vices et l'or de la civilisation ! Tu vas séduire les servantes ! briller dans les tables d'hôtes par ton esprit ! semer des maximes incendiaires, chausser de grandes guêtres et recueillir des métaphores ! rien que des métaphores et des paysages ? matérialiste que tu es !

Adieu. Tâche de bien te conduire et que ta famille ne soit pas obligée d'aller recueillir les morceaux épars de ton cadavre, déchiré en pièces dans quelque lupanar. Ne moleste personne, il y a maintenant des gendarmes, prends garde ! Tu te ruines le tempérament ! on te le répète, mais tu ne veux croire personne. Le libertinage t'emporte ! Adieu, mon vieux, bon voyage, on t'embrasse sur le marchepied.

À JULES DUPLAN. §

[Fin juin-début juillet 1857.]

Je viens d'écrire à Edmond About et à Feydeau pour votre ami Maisiat. À Feydeau, qu'il se charge de la commission, c'est-à-dire qu'il surveille Théo. Je lui ai recommandé de repasser la note à Saint-Victor, ce qui ne peut pas nuire. Si j'avais écrit à Gautier, je n'aurais pas eu de réponse, parce qu'il est fort peu épistolaire. Mais de cette façon, je saurai ce qui en adviendra. J'ai écrit il y a quelques jours à Théo pour lui recommander Foulongne. Si vous voyez ce dernier chez Gleyre, vous pourrez le lui dire. Je souhaite que tout cela serve à quelque chose.

J'ai reçu le Figaro et l’Univers. Est-ce beau ? Je suis en exécration dans le parti-prêtre, cela doit attendrir Gleyre à l'endroit de la Bovary.

Vous me faites l'effet, mon cher ami, vous qui m'engueulez sur mes couillonnades, d'un fier caleur ! Et Siraudin ? s... n... de D... ! Il ne s'agit pas de rester assis sur votre derrière, comme ung veau pleurard ! Allons à l'ouvrage ! nom d'un petit bonhomme ! Le meilleur de la vie se passe à dire : «Il est trop tôt», puis : «Il est trop tard». – Moi, dès le commencement d'août, je me mets à Carthage ; j'ai bientôt tout lu. On ne pourra, je crois, me prouver que j'ai dit, en fait d'archéologie, des sottises. C'est déjà beaucoup.

Je n'ai pas reçu le livre de Crépet ; qu'il l'adresse chez mon frère, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. Si Crépet était un brave, il passerait à l'institut ou rue de Seine, 2, et ferait de ma part une révérence et mille remerciements à M. Alfred Maury, bibliothécaire de l'Institut, lequel tient à ma disposition un «Mémoire sur l’Orichalque, de Rossignol». Il ne sait comment me faire parvenir la chose. Crépet mettrait cette brochure dans le paquet du susdit livre.

Lisez l'anecdote suivante. Vous m'avez entendu parler d'un certain Anthime, ancien domestique de ma mère et mari de la cuisinière que nous avons. Ce respectable serviteur, haut de cinq pieds huit pouces, porteur de boucles d'oreilles, de bagues et de chaînes d'or, tournure de chantre, air idiot, ami des prêtres et coopérant, l'été, à l'édification des reposoirs, renvoyé pour ses mauvaises moeurs, avait trouvé, en sortant de notre service, un ancien distillateur enrichi que l'on appelle familièrement le père Poussin. Ledit père Poussin était plutôt l'ami que le maître d'Anthime. Ils sortaient bras dessus, bras dessous et faisaient, le soir, la petite partie de cartes. Et bien ! tout à coup, le père Poussin s'est fâché et a mis Anthime à la porte. Il a dit à la femme de ce misérable un bien beau mot : «C'est un homme, Madame, qui aime son semblable».

N-B. – Le père Poussin est âgé de 72 ans ! et hideux ! Il a un tremblement continuel et bavachotte agréablement.

Voilà, Monsieur, où nous ont conduits les révolutions. Les couches inférieures n'ont plus aucune considération pour les supérieures. Les domestiques, à présent, ne respectent plus leurs maîtres ; cependant on ne peut nier qu'ils les aiment.

Est-ce joli ? Je termine comme Lucrèce Borgia :

«Hein ? qu'en pensez-vous ?... pour la campagne !»

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Croisset, 3 juillet 1857.

Merci (mille fois) de l'article et (mille fois encore) ! J'ai reçu tout le paquet.

L'approbation, la sympathie d'un esprit comme le vôtre m'est plus agréable mille fois que les injures de l’Univers ne me sont odieuses. Car vous saurez, chère lectrice, que j'ai été fortement injurié par ce journal et par beaucoup d'autres, – ce qui m'est complètement égal, je vous assure.

Tous ces gens-là sont des sots. Aucun n'a dit contre mon livre ce qu'il y avait à en dire. J'en sais plus long qu'eux tous là-dessus. Ainsi, on m'a reproché (dans la Revue des Deux Mondes, entre autres) des fautes de français qui n'en sont point, tandis qu'il y en avait une, une grossière, palpable, évidente, une vraie faute de grammaire, et qui se trouvait au début, dans la dédicace. Pas un ne l'a vue. On ne la verra plus, du reste, car je l'ai fait enlever au second tirage qui a eu lieu il y a un mois. Tout cela, du reste, est fort peu important et très misérable. Il faut, quand on veut faire de l'Art, se mettre au-dessus de tous les éloges et de toutes les critiques. Quand on a un idéal net, on tâche d'y monter en droite ligne, sans regarder à ce qui se trouve en route.

J'ai une très longue lettre à vous écrire, j'attends la vôtre pour cela ; j'ai voulu seulement ce soir vous dire merci.

Un mot sur vous cependant. Puisque la musique vous fait tant de bien, pourquoi ne venez-vous pas l'hiver, à Paris, en entendre ? C'est une mauvaise chose que de vivre toujours aux mêmes endroits ; les vieux murs laissent retomber sur notre coeur, comme la poussière de notre passé, l'écho de nos soupirs oubliés et le souvenir des vieilles tristesses, ce qui fait une tristesse de plus.

Vous étouffez, il vous faut de l'air.

Mille tendres bonnes choses. Tout à vous.

À CHARLES BAUDELAIRE. §

Croisset, 13 juillet [1857].

MON CHER AMI,

J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m'enchante.

Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités).

L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.

J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine.

Voici les pièces qui m'ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c'est pour moi une oeuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L'idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

Une charogne, le Chat (p 79), Le beau navire, À une dame créole, Le Spleen (p 140), qui m'a navré, tant c'est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l'embêtement de l'existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumération, car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune : ...

Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir, le contour de ses seins...

et j'admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc.

Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même, dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties, dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.

En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'Art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.

Encore une fois, mille remerciements du cadeau ; je vous serre la main très fort.

À vous.

À M. X. §

[Croisset] Mercredi 22 juillet [1857].

MON CHER MONSIEUR,

J'accorde, je vous accorde, je t'accorde, je leur accorde toutes les permissions d'arranger la Bovary à n'importe quelle sauce. Mais la permission vient trop tard puisque vous y avez renoncé, et franchement, mon bon, je crois que vous avez bien fait. La chose me semble, à moi, impossible. Mais je n'entends goutte au théâtre, bien que j'y rêvasse de temps à autre. C'est une méchanique qui me fait grand peur, – et pourtant, c'est beau, nom d'un petit bonhomme ! C'est beau ! Quel maître art !

Le citoyen Bouilhet est venu dernièrement ici passer une dizaine de jours. Il avait été à Paris et s'était transporté quatre fois à l'Odéon pour te parler de son drame qu'il pense avoir fini à la fin de décembre. Nous avons employé tout notre temps à nous désoler conjointement, lui de son drame et moi du roman que je vais faire. Notre occupation principale a été de trembler comme des foirards. Nous étions tristes comme des tombeaux et plus bêtes que des cruches. Tel fut l'état de tes deux amis.

Je vais, dans une quinzaine, me mettre à du neuf. C'est une histoire qui se passe 240 ans avant Jésus-Christ. J'en ai une angoisse terrible et vague, comme lorsqu'on s'embarque pour un long voyage. En reviendra-t-on ? Qu'arrivera-t-il ? On a peur de s'en aller, et pourtant on brûle de partir. La littérature, d'ailleurs, n'est plus pour moi qu'un supplice [...]. Cette métaphore, peut-être indécente, est uniquement pour te faire comprendre que je suis em... , voilà ! Écrire me semble de plus en plus impossible. «Bienheureux Scudéry, etc.»

Et toi ? Humes-tu bien l'air «pur et vivifiant» des montagnes ? Fais-tu des rencontres ? T'arrive-t-il des histoires de jeune homme ?

J'espère toujours avoir l'honneur de ta visite dans ma maison des champs cet été ou cet automne.

Adieu, cher vieux, mille poignées de mains.

Sais-tu que j'ai été éreinté, pulvérisé par l’Univers ? Cinq colonnes ! Le «parti-prêtre», ce vieux parti-prêtre qui n'est nullement mort, m'en veut beaucoup. Je suis désigné au poignard des jésuites.

Ces messieurs, dans leur article, déplorent mon acquittement !

À JULES DUPLAN. §

[Probablement du 22 juillet 1857.]

MON CHER DUPLAN,

[...] Savez-vous combien, maintenant, je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? environ 100 ! et je viens, en quinze jours, d'avaler les 18 tomes de la Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes !

J'ai encore pour une quinzaine de jours à faire des recherches ; et puis, après une belle semaine de forte rêverie, vogue la galère ! (ou plutôt la trirème !). Je m'y mets ; ce n'est pas que je sois inspiré le moins du monde, mais j'ai envie de voir ça, c'est une sorte de curiosité et comme qui dirait un désir lubrique sans érection.

Bouilhet est venu, il y a trois semaines, passer quelques jours ici ; nous avons employé notre temps à trembler comme deux foirards ; il a peur pour son drame et moi j'ai peur pour mon roman ; nous étions tristes comme des tombeaux et bêtes comme des pots.

Quand vous verra-t-on, vous ? Quand faut-il que j'aille au chemin de fer vous chercher ?

Saint-Victor a-t-il parlé de votre ami Maisiat ? je n'ai de Paris aucune nouvelle. Un article de Baudelaire sur la Bovary, fait depuis longtemps et qui devait paraître dans l’Artiste, n'apparaît pas ; il en est de même de celui de Saint-Victor à la Presse. Mais de cela, je m'en moque profondément. Ah ! Carthage ! si j'étais sûr de te tenir !

Il me paraît impossible que j'aie fini cet hiver, bien que la chose doive être écrite d'un style large et enlevé, qui sera peut-être plus facile qu'un roman psychologique, mais... mais... Oh ! bienheureux Scudéry !

Adieu, cher vieux, vous êtes l'homme le plus gentil de la terre ; aussi, quand vous viendrez à Rouen, je vous ferai voir, chez le père Clogenson, un portrait de votre ami Voltaire qui vous amusera.

Re-adieu, ou plutôt à bientôt. Je vous embrasse.

À EUGÈNE CRÉPET. §

[Fin juillet ou début d'août 1857.]

MON CHER AMI,

Vous recevrez, à peu près en même temps que ma lettre, votre volume de l’Encyclopédie catholique, dans lequel je n'ai rien trouvé. Je ne vous en remercie pas moins très fort. Cela est pris partout et trop élémentaire ; j'en sais, Dieu merci, plus long, ce qui n'est pas dire que j'en sache beaucoup.

Si vous découvriez autre chose comme gravures, dessins, etc... envoyez-les-moi. Je payerais je ne sais quoi pour avoir la reproduction d'une simple mosaïque réellement punique ! Je crois néanmoins être arrivé à des probabilités. On ne pourra pas me prouver que j'aie dit des absurdités. Si vous connaissiez aussi quelque bouquin spécial sur les mercenaires, faites-m'en part.

J'ai de temps à autre de vos nouvelles par Duplan. Resterez-vous à Paris tout l'été ? Je ne sais, quant à moi, l'époque où l'on m'y reverra. Dans quinze jours je vais me mettre à écrire. Priez pour moi toutes les garces du Pinde !

Adieu, mille bons souvenirs du père Gide et à vous trente-six mille poignées de main.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Fin juillet, début d'août 1857.]

MON BON,

Je crois qu'il est toujours convenable de laver son linge sale. Or je lave le mien tout de suite. «Je t'en ai voulu» et t'en veux encore un peu d'avoir supposé que j'avais, avec Aubryet, dit du mal de ta personne ou de tes oeuvres. Je parle ici très sérieusement. Cela m'a choqué, blessé. C'est ainsi que je suis fait. Sache que cette lâcheté-là m'est complètement antipathique. Je ne permets à personne de dire devant moi plus de mal de mes amis que je ne leur en dis en face. Et quand un inconnu ouvre la bouche pour médire d'eux, je la lui clos immédiatement. Le procédé contraire est très admis, je le sais, mais il n'est nullement à mon usage. Qu'il n'en soit plus question ! et tant pis pour toi si tu ne me comprends pas. Causons de choses moins sérieuses et fais-moi l'honneur, à l'avenir, de ne pas me juger comme le premier venu.

Sache d'ailleurs, ô Feydeau, que «jamais je ne blague». Il n'y a pas d'animal au monde plus sérieux que moi ! Je ris quelquefois, mais plaisante fort peu, et moins maintenant que jamais. Je suis malade par suite de peur, toutes sortes d'angoisses m'emplissent : je vais me mettre à écrire.

Non ! mon bon ! Pas si bête ! Je ne te montrerai rien de Carthage avant que la dernière ligne n'en soit écrite, parce que j'ai bien assez de mes doutes sans avoir par-dessus ceux que tu me donnerais. Tes observations me feraient perdre la boule. Quant à l'archéologie, elle sera «probable». Voilà tout. Pourvu que l'on ne puisse pas me prouver que j'ai dit des absurdités, c'est tout ce que je demande. Pour ce qui est de la botanique, je m'en moque complètement. J'ai vu de mes propres yeux toutes les plantes et tous les arbres dont j'ai besoin.

Et puis, cela importe fort peu, c'est le côté secondaire. Un livre peut être plein d'énormités et de bévues, et n'en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise, serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l'on a le pédantisme de l'ignorance. Mais je vois dans la tendance contraire (qui est la mienne, hélas !) un grand danger. L'étude de l'habit nous fait oublier l'âme. Je donnerais la demi-rame de notes que j'ai écrites depuis cinq mois et les 98 volumes que j'ai lus, pour être, pendant trois secondes seulement, «réellement» émotionné par la passion de mes héros. Prenons garde de tomber dans le brimborion, on reviendrait ainsi tout doucement à la Cafetière de l'abbé Delille. Il y a toute une école de peinture maintenant qui, à force d'aimer Pompéi, en est arrivée à faire plus rococo que Girodet. Je crois donc qu'il ne faut «rien aimer», c'est-à-dire qu'il faut planer impartialement au-dessus de tous les objectifs.

Pourquoi tiens-tu à m'agacer les nerfs en me soutenant qu'un carré de choux est plus beau que le désert ? Tu me permettras d'abord de te prier d’»aller voir» le désert avant d'en parler ! Au moins, s'il y avait aussi beau, passe encore. Mais, dans cette préférence donnée au légume bourgeois, je ne puis voir que le désir de me faire enrager. Ce à quoi tu réussis. Tu n'auras de ma Seigneurie aucune critique écrite sur l’Été parce que : 1° ça me demanderait trop de temps ; 2° Il se pourrait que je dise des inepties, ce que faire ne veux. Oui ! j'ai peur de me compromettre, car je ne suis sûr de rien (et ce qui me déplaît est peut-être ce qu'il y a de meilleur). J'attends, pour avoir une opinion inébranlable et brutale, que l’Automne soit paru. Le Printemps m'a plu, m'a enchanté, sans aucune restriction. Quant à l’Été, j'en fais (des restrictions).

Maintenant, ... mais je me tais, parce que mes observations porteraient sur un «parti pris» qui est peut-être bon, je n'en sais rien. Et comme il n'y a rien au monde de plus désobligeant et plus stupide qu'une critique injuste, je me prive de la mienne, qui pourrait bien l'être. Voilà, mon cher vieux. Tu vas dans ta conscience me traiter encore de lâche. Cette fois, tu auras raison, mais cette lâcheté n'est que de la prudence.

T'amuses-tu ? emploies-tu tes préservatifs, homme immonde ! Quel gaillard que mon ami Feydeau et comme je l'envie ! Moi je m'embête démesurément. Je me sens vieux, éreinté, flétri. Je suis sombre comme un tombeau et rébarbatif comme un hérisson.

Je viens de lire d'un bout à l'autre le livre de Cahen. Je sais bien que c'est très fidèle, très bon, très savant : n'importe ! Je préfère cette vieille Vulgate, à cause du latin ! Comme ça ronfle, à côté de ce pauvre petit français malingre et pulmonique ! Je te montrerai même deux ou trois contresens (ou enjolivements) de ladite Vulgate qui sont beaucoup plus beaux que le sens vrai.

Allons, divertis-toi, et prie Apollon qu'il m'inspire, car je suis prodigieusement aplati. À toi.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset] Mercredi, 5 août [1857].

MON BON,

Tâchez de venir le plus tôt que vous pourrez (j'entends d'ici une quinzaine), parce que :

1° J'aurai probablement, à la fin du mois, des parents de Champagne qui viendront ici pour un mois et qui prendront votre chambre ;

2° Je vais me mettre bientôt à écrire !

Quand je dis bientôt, c'est une manière de parler, car la matière s'allonge considérablement ; à chaque lecture nouvelle, mille autres surgissent ! je suis, Monsieur, dans un dédale ! Mon plan, avec tout cela, n'avance nullement, il peut se faire qu'il se cuise intérieurement. Je suis, dans ce moment, perdu dans Pline, que je relis en entier ; j'ai encore à feuilleter Athénée et Plutarque, à lire le Traité de la Cavalerie, de Xénophon, et sa Retraite, plus cinq ou six mémoires de l'Académie des Inscriptions, et puis ce ne sera pas tout, sans doute ! Je commence à être bien harassé de notes ! Il y a au fond de tout cela une horrible venette, je tremble de m'y mettre, c'est comme pour se faire arracher une dent.

Écrivez-moi un mot pour me dire le jour et l'heure de votre arrivée, j'irai vous chercher au chemin de fer ; il y a un train qui part de Paris à 5 heures et qui arrive à 7 heures et demie.

Adieu, vieux, à bientôt.

À ERNEST FEYDEAU. §

Croisset [août 1857, vers le 5].

MON VIEUX,

Tu es le plus charmant mortel que je connaisse ; et j'ai eu bien raison de t'aimer à première vue. Voilà ce que j'ai à te dire d'abord, et puis que je suis un serin, un chien hargneux, un individu désagréable et rébarbatif, etc. , etc.

Oui, la littérature m'embête au suprême degré ! Mais ce n'est pas ma faute ; elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle ; il n'y a pas moyen de s'en débarrasser. Je suis abruti d'art et d'esthétique et il m'est impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie, qui me ronge.

Je n'ai (si tu veux savoir mon opinion intime et franche) rien écrit qui me satisfasse pleinement. J'ai en moi, et très net, il me semble, un idéal (pardon du mot), un idéal de style, dont la poursuite me fait haleter sans trêve. Aussi le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distraction pour m'en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas, bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lugubre nonobstant. Bref, la vie m'em... cordialement. Voilà ma profession de foi.

Depuis six semaines, je recule comme un lâche devant Carthage. J'accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon objectif. Pour qu'un livre sue la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l'idée même.

Actuellement, je suis perdu dans Pline que je relis pour la seconde fois de ma vie d'un bout à l'autre. J'ai encore diverses recherches à faire dans Athénée et dans Xénophon, de plus cinq ou six mémoires dans l'Académie des Inscriptions. Et puis, ma foi, je crois que ce sera tout ! Alors, je ruminerai mon plan qui est fait et je m'y mettrai ! Et les affres de la phrase commenceront les supplices de l'assonance, les tortures de la période ! Je suerai et me retournerai (comme Guatimozin) sur mes métaphores.

Les métaphores m'inquiètent peu, à vrai dire (il n'y en aura que trop), mais ce qui me turlupine, c'est le côté psychologique de mon histoire.

Mais parlons de ta Seigneurie. Viens ici, mon vieux, quand tu voudras, tu me feras toujours grand plaisir. Seulement, je te préviens que : 1° tout le mois de septembre, nous aurons des parents de Champagne ; 2° j'attends dans ce mois-ci un jouvencel que tu ne connais pas ; mais il sera venu et parti d'ici avant le 22, époque où tu te proposes d'embrasser ton oncle. Voilà. Et puis, mon jeune homme, j'espère que tu me laisseras dormir le matin, et tu ne me feras pas trop promener, hein ?

Je trouve (inter nos, bien entendu) que : 1° le journal l’Artiste est bien long à insérer l'article de Baudelaire sur ton ami et 2° que le jeune Saint-Victor m'oublie complètement. Relirait-il Gamiani trop fréquemment.

Amène Théo, s'il peut venir, à moins que tu ne préfères venir seul.

Tout ce que je pense de mal sur l’Été (dont je pense en même temps beaucoup de bien) se résume en ceci : il me semble qu'on y voit trop le parti pris, l'intention, l'artiste se sent derrière la toile. Je dis peut-être une bêtise ? Mais je t'expliquerai carrément ce que je sens, sur le papier lui-même. Console-toi cependant. La chose (dans mon idée) est très réparable et le volume n'y perdra rien.

Quand tu verras Paul Meurice, demande-lui s'il a envoyé mon volume au père Hugo.

As-tu converti Alexandre Dumas fils au culte de l'Art pur ? Si cela est, je te déclare un grand orateur et surtout un grand magicien.

Adieu, monsieur, je t'embrasse.

À LOUIS BOUILHET. §

[Croisset, 12 août 1857.]

Enfin ! je vais en finir avec mes satanées notes ! J'ai encore trois volumes à lire et puis c'est tout. C'est bien tout ! Au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, je m'y mets. Je n'en éprouve aucune envie intellectuelle, mais une sorte de besoin physique. Il me faut changer d'air. Et puis, je n'apprends plus rien du tout. J'ai épuisé, je crois, la matière complètement. C'est maintenant qu'il va falloir se monter et gueuler dans le silence du cabinet !

Réponds-moi tout de suite pour me dire si tu me permets d'envoyer ton adresse à La Rounat ; le susdit me la demande à grands cris. Il s'informe de toi considérablement et m'apprend que ta pièce est annoncée dans les feuilles publiques sous le titre de Une fille naturelle.

Le public, il paraît, s'occupe de nos Seigneuries, car on a annoncé dans trois journaux que je faisais un roman carthaginois intitulé Les Mercenaires. Cela est très flatteur, mais m'embête fort ; on a l'air d'un charlatan, et puis le public vous en veut de l'avoir tant fait attendre. Bien entendu que je ne m'en hâterai pas d'une minute de plus.

Apprends que ton ami Napoléon Gallet a été décoré par Sa Majesté comme chef du conseil des Prud'hommes. De plus, d'autres filateurs et industriels sont mêmement décorés de l'étoile des braves.

J'ai eu, avant-hier, un spectacle triste. Ayant une grande demi-heure à perdre avant de pouvoir entrer à la bibliothèque, j'ai été faire une visite au collège, où l'on distribuait les prix. Quelle décadence ! Quels pauvres petits bougres ! Plus d'enthousiasme, plus de gueulades ! Rien ! rien ! On a complètement séparé la cour des Grands de la cour des Moyens, mesure de police qui m'a révolté, et on a retiré, dans la cour des Grands, devine quoi ? devine qui ?... Les lieux ! Oui ! ces braves latrines où l'urine, par flaques énormes, aurait pu noyer le cheval de Préault «nourri cependant des marais de la Gaule», ces pauvres lieux où l'on fumait des cigarettes de maryland, roulées si poétiquement avec des doigts abîmés d'engelures ! Et à la place, à la sacro-sainte place où ils étaient, se tenaient assises sur deux chaises deux piètres bonnes soeurs qui quêtaient pour les pauvres. Et la tente, une manière de tente algérienne, avec des escalopures arabes, chic Alhambra !... J'étais indigné ! – Voix du père Horie, où es-tu, me disais-je, où es-tu ?... en entendant à peine le grêle organe d'un maigre pion qui lisait le palmarès. Et les mômes arrivaient sur l'estrade, tout doucettement, au petit pas, comme des jeunes personnes dans un boarding-school, et faisaient la révérence. Ah ! tout y manquait, depuis la trogne du père Daignez jusqu'au non-nez de Bastide, le tambour-maître... Ils économisaient jusqu'aux fanfares !

J'ai cherché sur les murs des noms d'autrefois et n'en ai pas vu un seul. J'ai regardé dans le parloir si je ne retrouvais pas les bonnes têtes d'après l'antique qui y moisissaient depuis 1815, et sous la porte du père Pelletier, s'il y avait encore ces trois pouces de vide, par où l'on voyait apparaître les bottes de M. le proviseur et de M. le censeur... Tout cela est changé, réparé, bouché, gratté, disparu. Il m'a même semblé que la loge du portier ne sentait plus le bondard de Neufchâtel. Et j'ai tourné les talons, très triste.

Je t'assure que je n'ai pas eu, en voyage, devant n'importe quelle ruine, un sentiment d'antiquité plus profond. Ma jeunesse est aussi loin de moi que Romulus.

Je t'engage à lire (comme chose bien fétide) une lettre de Béranger à Legouvé, où il lui donne des conseils sur la carrière d'homme de lettres ! C'est un morceau, sérieusement !

Et toi, mon vieux, ça va-t-il ? Tâche, quand tu viendras ici, dans un bon mois, de m'apporter le deuxième acte fait. Bon courage ! marche ! Je t'embrasse.

À CHARLES BAUDELAIRE. §

Vendredi, 14 août [1857].

Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume. La chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.

Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce à la religion ? Sont-ce les moeurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.

Ceci est du nouveau : poursuivre un livre de vers ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.

Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire, si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de main des plus cordiales.

À vous.

À CHARLES BAUDELAIRE. §

23 Août 1857 [Croisset].

MON CHER AMI,

J'ai reçu les articles sur votre volume. Celui d'Asselineau m'a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m'y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n'a aucun sens. Elle me révolte.

Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !

J'imagine que, dans l'effervescence d'enthousiasme où l'on est à l'encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud'homme), lus à l'audience, seraient d'un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand'mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu'on vous accuse, sans doute, d'outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu'un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu'elle vaut ?) à votre avocat.

Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et je vous serre les mains.

À vous.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

[Croisset, 23 août 1857.]

Dites-moi avant tout si je vous ai parlé d’Angélique Lagier que j'ai lu depuis longtemps et annoté en marge. Car je crains de vous récrire ce que je vous aurais déjà écrit ? Notre amitié commence à vieillir et il se pourrait faire que je rabâche. D'autre part, je serais désolé de ne pas vous dire sincèrement et très longuement le bien et le mal que je pense de ce remarquable livre. Vous croiriez peut-être qu'il m'a ennuyé et que je veux le passer sous silence.

Mais parlons de vous aujourd'hui et de vous seule.

Vous voyez bien que j'avais raison quand je vous disais qu'il fallait vous distraire. La visite d'un vieil ami a fait diversion à votre spleen. Au nom du ciel et de la raison surtout, laissez donc là tous les médecins et tous les prêtres du monde et ne vivez plus tant dans votre âme et par elle. Sortez ! Voyagez ! Régalez-vous de musique, de tableaux et d'horizons. Humez l'air du bon Dieu et laissez tout souci derrière vous. J'ai été bien édifié et bien attendri, je vous jure, par l'exposition que vous me faites de votre vie. Ce dévouement à des étrangers m'emplit d'admiration ! Le mot est lâché. Je ne l'efface pas. Je vous aime beaucoup, vous êtes un noble coeur. Je voudrais vous serrer les deux mains et vous baiser sur le front ! Mais permettez à ma franchise brutale un conseil qui ne sera pas suivi, je le sais. – N'importe !

Vous succombez d'ennui (et d'ennuis), sous le poids des chaînes dont vous avez embarrassé, surchargé votre vie. Aux amertumes intérieures vous ajoutez chaque jour mille dégoûts du dehors qui pourraient être écartés. Autant vaudrait avoir un mari et douze enfants. Je ne vous conseille pas pour vous mettre plus à l'aise, de toutes manières, de flanquer tous vos hôtes à la porte (bien que dans le nombre beaucoup méritent d'y être, j'en suis sûr). Non ! cela n'est pas faisable pour vous. Vous auriez des remords ! mais vous devriez faire deux parts inégales (ou égales, peu importe) : laisser la première aux autres et prendre la seconde pour vous, mais pour vous seule. En un mot, assurez le strict nécessaire à ceux dont vous vous êtes chargée et puis ? et puis partez ! Quittez votre maison. C'est là le seul moyen. On va vivre ailleurs pendant quelque temps et ensuite on revient. Vous allez faire à cela mille objections. Pas une seule n'est aussi sérieuse que la considération de votre tranquillité et de votre avenir. Soyez-en sûre ! ne souffrez pas pour les autres. Allez ! c'est une folie. Nous avons tous notre croix. Portons-la le plus noblement possible et le plus légèrement. Toute la vertu est là. Ce conseil d'égoïste a sa raison en ceci : à savoir que les autres sont rarement dignes de nous. Les gens d'une certaine nature n'ont point la sotte prétention de n'être jamais dupes, je le sais. On fait le bien par respect pour soi-même encore plus que par amour des autres. «Tant pis pour eux», se dit-on et la conscience, plus fière, respire plus à l'aise. Mais il y a loin de là à une véritable immolation quotidienne, à un sacrifice permanent. Permettez-moi encore une simple question que vous vous poserez à vous-même : n'y a-t-il pas dans ce dévouement un peu de faiblesse, de laisser-aller (comme disent les bourgeoises), de découragement enfin ? Vous n'êtes pas une bourgeoise, vous, et moi qui crois tant aux races, je trouve la cause de cette grandeur nonchalante dans votre sang patricien. Vous pratiquez la vertu la plus rare du siècle, celle qui est la plus antipathique à son génie : l'hospitalité ! Vous avez encore une maison (dans toute la rigueur du sens moral), tandis qu'on n'a plus que des logements.

Je ne vous ai jamais parlé de ma vie matérielle à moi, et comme vous ne m'adressez nulle question à cet égard, je vous soupçonne d'y mettre de la délicatesse ; mais confiance oblige.

Je vis avec ma mère et avec une nièce (la fille d'une soeur, morte à vingt ans) dont je fais l'éducation. Quant à l'argent, j'en ai ce qu'il faut pour vivre à peu près, car j'ai de grands goûts de dépenses, dit-on, bien que j'aie une conduite fort régulière. Beaucoup de gens me trouvent riche, mais je me trouve gêné continuellement, ayant par devers moi les désirs les plus extravagants que je ne satisfais pas, bien entendu. Je rêve, quand le travail va mal, des palais de Venise et des kiosques sur le Bosphore, et coetera. – Et puis je ne sais nullement compter, je n'entends goutte aux affaires d'intérêt. J'ai horreur des dettes et je ne me fais pas payer des sommes qu'on me doit. Quand je suis en train d'écrire, tout cela n'existe plus pour moi. Je n'ai aucune envie. Mais quand je tombe dans mes découragements, l'homme se réveille avec tous ses appétits et tous ses vices. On a tant besoin de se détendre l'âme !

Puisque vous vous intéressez à ce que je fais, je vous apprendrai que je vais cette semaine me mettre à écrire quelque chose de nouveau. C'est l'ouvrage annoncé par la Presse et que je lui ai promis. Voilà déjà cinq mois que j'en prépare les matériaux. Quand sera-t-il fini ? Je l'ignore. C'est une oeuvre fort difficile et qui me remplit d'angoisses. Je suis vexé qu'on en parle. Tout cela m'ennuie ; mais vous connaissez les journaux, ils ne savent comment remplir leur pauvre papier.

On a aussi annoncé de moi un drame reçu à l'Odéon. Ce bruit n'a aucun fondement. Je me suis autrefois fort occupé de théâtre. J'y reviendrai dans quelques semaines. Je veux mettre fin à deux ou trois idées qui me tourmentent. Il y a de grandes choses à faire de ce côté ; mais c'est une affreuse galère que le théâtre ! Il faut pour cela des qualités toutes spéciales que je n'ai pas peut-être.

Écrivez-moi. Vos lettres font plus que de me plaire, elles me touchent. Adieu, à bientôt, n'est-ce pas ? Et croyez à tout mon attachement.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset, fin août 1857.]

Oui ! samedi prochain, à 7 h 50, rue Verte ! Je serai là samedi, mais pas plus tard. Est-ce bien sûr ?

J'en ai fini avec mes notes et je vais m'y mettre cette semaine, ou dès que tu seras parti de céans ! Il faut bien se résigner à écrire.

Je suis un peu remonté, à la surface du moins. Car au fond, je suis bougrement inquiet. Plus je vais et plus je deviens poltron. Je n'ose plus. (Et tout est là : oser !) Ce qui n'empêche pas que le susdit roman ne soit la preuve d'un toupet exorbitant. Et puis, comme le sujet est très beau, je m'en méfie énormément, vu que l'on rate généralement les beaux sujets. Ce mot, d'ailleurs, ne veut rien dire, tout dépend de l'exécution. L'histoire d'un pou peut être plus belle que celle d'Alexandre. Enfin ! nous verrons.

Adieu, cher vieux, à samedi. Nous taillerons, j'imagine, une fière bavette. Mais je ne parlerai nullement de Carthage, parce que parler de mes plans me trouble. Je les expose toujours mal. On me fait des objections et je perds la boule.

Je t'embrasse.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, fin septembre 1857.]

VIEUX,

J'ai compris par un article d'Aubryet que Pontmartin m'avait pulvérisé dans le Spectateur. Pouvez-vous m'envoyer cette ordure ? Je suis comme Gernaude, j'aime à être injurié, ça m'excite.

Lisez-vous l’Homme à Gleyre ? J'ai écrit environ 15 pages de Carthage, c'est-à-dire à peu près la moitié du premier chapitre. J'ai peur que ce ne soit bien embêtant, franchement ; il me semble que je tourne à la tragédie et que j'écris dans un style académique déplorable. Adieu, vieux, écrivez-moi moult souvent et très longuement ; quant à moi, il est très tard et je suis éreinté.

Je vous embrasse.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, fin septembre ou premiers jours d'octobre 1857.]

J'en suis arrivé, dans mon premier chapitre, à ma petite femme. J'astique son costume, ce qui m'amuse. Cela m'a remis un peu d'aplomb. Je me vautre comme un cochon sur les pierreries dont je l'entoure, je crois que le mot pourpre ou diamant est à chaque phrase de mon livre. Quel galon ! mais j'en retirerai.

J'aurai certainement fini mon premier chapitre quand vous me reverrez (ce ne sera pas avant le mois de décembre), et je serai peut-être avancé dans le second, car il est impossible d'écrire cela d'un coup. C'est surtout une affaire d'ensemble. Les procédés de roman que j'emploie ne sont pas bons, mais il faut bien commencer par là pour faire voir. Il y aura ensuite bien de la graisse et des scories à enlever afin de donner à la chose une tournure plus simple et plus haute. Le jeune Bouilhet commence son quatrième acte.

Avez-vous suffisamment ri au jeûne ordonné par S. M. Victoria ? Voilà une des plus magistrales bouffonneries que je sache, est-ce énorme !

Ô Rabelais, où est ta vaste gueule ?

À JULES DUPLAN. §

[Croisset, vers le 20 octobre 1857.]

Ne pas m'envoyer l'article du d'Aurevilly. Je l'ai, merci mon vieux. Je suis ce soir d'une gaieté folle. L'article de cet excellent Tony Révillon, dans la Gazette de Paris, m'a mis, depuis ce matin, dans une humeur «impossible à décrire», comme un enthousiaste politique ; moi, un viveur de province ! Ah ! c'est trop beau ! et l'histoire de mes nombreux colis en voyage ! Ce portrait de moi en gentleman revenu des erreurs de la jeunesse, et qui a écrit un roman par désillusion, pour chasser l'ennui ! Hénaurme ! quinze mille fois Hénaurme, avec trente milliards d'H ! «Je me suis mis à travailler !» Le malheureux ! Quand est-ce donc que j'ai commencé ! Et mon air sévère ! Mon sourire sans bienveillance ! Je vous assure que tout cela m'a flatté. J'ai donc cette apparence rébarbative des héros de l’Homme ? Ah ! Duplan, comme je t'aime, mon bon, pour comprendre ainsi le grand homme. Tu es le seul mortel de la création qui le sente comme moi. Cet affreux livre, cet abominable ouvrage, etc. , a été le plus grand élément de grotesque dans ma vie. J'ai maintes fois cuydé en crever de rire ! Goethe disait à propos de la Révolution de 1830 : «Encore une noix que la Providence m'envoie à casser.» Victor Hugo a écrit : «Que les cieux étoilés ne brillaient que pour lui.» Moi, je pense, parfois, que l'existence de ce pauvre vieux a été uniquement faite pour me divertir. Quelles créations ! quels types ! et quelle observation de moeurs ! Comme c'est vrai ! Quelle élévation de caractère ! quel lyrisme et quelles bonnes intentions ! Voyez-vous ce que serait sur lui une «causerie familière» de M. de Lamartine !

Je commence à aller dans Carthage. Je n'ai plus qu'un mouvement pour avoir fini le premier chapitre. Je vous assure que c'est «monté». Trop, peut-être ? Le difficile est de rendre, en même temps, la chose mouvementée. Si mon premier chapitre marche, le reste ira, j'en suis sûr. J'ai eu à y introduire tous les personnages du livre, sauf deux. Enfin, je me mets en route, c'est l'important. Mais que de mal j'ai eu pour y arriver ! Resterai-je en cet état ?

Adieu, vieux ; mille tendresses.

À CHARLES BAUDELAIRE. §

Croisset, mercredi soir [21 octobre 1857].

Je vous remercie bien, mon cher ami. Votre article m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l'oeuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et senti à fond.

Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l'est pas moins, et nous causerons de tout cela dans six semaines, quand je vous reverrai.

En attendant, mille bonnes poignées de main, encore une fois.

Tout à vous.

À CHARLES-EDMOND. §

Croisset, mardi soir [octobre 1857].

MON CHER AMI,

Mon affaire aura (je crois !) pour titre «Salammbô, roman carthaginois». C'est le nom de la fille d'Hamilcar, fille inventée par votre serviteur.

Mais je ne sais pas quand je vous donnerai le numéro un. ça ne va pas du tout. Je suis malade, moralement surtout, et si vous voulez me rendre un éminent service, ce serait de ne pas plus parler de ce roman que s'il ne devait pas exister.

Si je le fais, il sera pour vous, puisque je vous l'ai promis. Il y en a un chapitre d'écrit. C'est détestable. Je me suis engagé, j'en ai peur, dans une oeuvre impossible... Est-il indispensable que vous l'annonciez ? En ne disant rien, songez, cher ami, que vous m'épargnerez un ridicule, si je renonce à cette oeuvre par impossibilité de l'exécuter, ce qui est bien possible.

Voyons, soyez généreux ; ne parlez pas du Flaubert.

En tout cas, je serai à Paris vers le 20 du mois prochain. Attendez jusque-là, je vous en prie. Qui vous talonne ?

À bientôt donc, et croyez-moi, nonobstant mes embêtements, le vôtre qui vous serre la main très fort.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

[Croisset, 4 novembre 1857.]

Comme je suis honteux envers vous, ma chère correspondante ! Aussi, pour me prouver que vous ne me gardez aucune rancune, répondez-moi tout de suite. N'imitez pas mon long silence, le motif n'en a pas été gai, je vous assure. Si vous saviez comme je me suis ennuyé, rongé, dépité ! Il faut que j'aie un tempérament herculéen pour résister aux atroces tortures où mon travail me condamne. Qu'ils sont heureux, ceux qui ne rêvent pas l'impossible ! On se croit sage parce qu'on a renoncé aux passions actives. Quelle vanité ! Il est plus facile de devenir millionnaire et d'habiter des palais vénitiens pleins de chefs-d'oeuvre que d'écrire une bonne page et d'être content de soi. J'ai commencé un roman antique, il y a deux mois, dont je viens de finir le premier chapitre ; or je n'y trouve rien de bon, et je me désespère là-dessus jour et nuit sans arriver à une solution. Plus j'acquiers d'expérience dans mon art, et plus cet art devient pour moi un supplice : l'imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. Peu d'hommes, je crois, auront autant souffert que moi par la littérature. Je vais rester, encore pendant deux mois à peu près, dans une solitude complète, sans autre compagnie que celle des feuilles jaunes qui tombent et de la rivière qui coule. Le grand silence me fera du bien, espérons-le ! Mais si vous saviez comme je suis fatigué par moments ! Car moi qui vous prêche si bien la sagesse, j'ai comme vous un spleen incessant, que je tâche d'apaiser avec la grande voix de l'Art ; et quand cette voix de sirène vient à défaillir, c'est un accablement, une irritation, un ennui indicibles. Quelle pauvre chose que l'humanité, n'est-ce pas ? Il y a des jours où tout m'apparaît lamentable, et d'autres où tout me semble grotesque. La vie, la mort, la joie et les larmes, tout cela se vaut, en définitive. Du haut de la planète Saturne, notre Univers est une petite étincelle. Il faut tâcher, je le sais bien, d'être par l'esprit aussi haut placé que les étoiles. Mais cela n'est pas facile, continuellement.

Avez-vous remarqué comme nous aimons nos douleurs ? Vous vous cramponnez à vos idées religieuses qui vous font tant souffrir, et moi à ma chimère de style qui m'use le corps et l'âme. Mais nous ne valons peut-être quelque chose que par nos souffrances, car elles sont toutes des aspirations. Il y a tant de gens dont la joie est si immonde et l'idéal si borné, que nous devons bénir notre malheur, s'il nous fait plus dignes.

Je vous conseille de voyager et vous m'objectez votre santé. C'est à cause d'elle précisément qu'il faudrait changer de vie. Ayez ce courage, brisez avec tout, pour un moment. Donnez un peu d'air à votre poitrine. Votre âme respirera plus à l'aise. Que vous coûterait un déplacement d'un mois pour essayer ? Il ne faut pas réfléchir en ces choses-là. On met deux chemises dans un sac de nuit et on part. Il faudra pourtant que nous nous connaissions de vue, que nous nous serrions la main autrement que par lettres. Lequel de nous deux ira vers l'autre ? pourquoi ne viendriez-vous pas cet hiver à Paris entendre un peu de musique ?

Si je vivais avec vous, je vous rendrais l'existence rude et vous vous en trouveriez mieux, j'en suis sûr.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L'immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n'a été si universellement admiré. Ce poète n'a pas eu jusqu'à présent un seul contradicteur et sa réputation n'a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j'en suis sûr. Je n'aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l'amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu'on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu'elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C'était juste ce qu'il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l'habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l'âme jusqu'au costume.

À propos de Spinoza (un fort grand homme, celui-là), tâchez de vous procurer sa biographie par Boulainvilliers. Elle est dans l'édition latine de Leipsick. Émile Saisset a traduit, je crois, l’Éthique. Il faut lire cela. L'article de Mme Coignet, dans la Revue de Paris, était bien insuffisant. Oui, il faut lire Spinoza.

Les gens qui l'accusent d'athéisme sont des ânes. Goethe disait : «Quand je me sens troublé, je relis l’Éthique». Il vous arrivera peut-être, comme à Goethe, d'être calmée par cette grande lecture. J'ai perdu, il y a dix ans, l'homme que j'ai le plus aimé au monde, Alfred Le Poittevin. Dans sa maladie dernière, il passait ses nuits à lire Spinoza.

Je n'ai jamais connu personne (et je connais bien du monde) d'un esprit aussi transcendantal que cet ami dont je vous parle. Nous passions quelquefois six heures de suite à causer métaphysique. Nous avons été haut, quelquefois, je vous assure. Depuis qu'il est mort, je ne cause plus guère avec qui que ce soit, je bavarde ou je me tais. Ah ! quelle nécropole que le coeur humain ! Pourquoi aller aux cimetières ? Ouvrons nos souvenirs, que de tombeaux !

Comment s'est passée votre jeunesse ? La mienne a été fort belle intérieurement. J'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamorphosés. Une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne. Je rêvais l'amour, la gloire, le beau. J'avais le coeur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri. Ah ! je n'accuse personne que moi-même ! Je me suis abîmé dans des gymnastiques sentimentales insensées. J'ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le coeur. J'ai repoussé les ivresses humaines qui s'offraient. Acharné contre moi-même, je déracinais l'homme à deux mains, deux mains pleines de force et d'orgueil. De cet arbre au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste... Voilà pourquoi je me trouve à trente-six ans si vide et parfois si fatigué ! Cette mienne histoire que je vous conte, n'est-elle pas un peu la vôtre ?

Écrivez-moi de très longues lettres. Elles sont toutes charmantes, au sens le plus intime du mot. Je ne m'étonne pas que vous ayez obtenu un prix de style épistolaire. Mais le public ne connaît pas ce que vous m'écrivez. Que dirait-il ? Gardez-moi toujours une bonne place dans votre coeur et croyez bien à l'affection très vive de celui qui vous baise les mains.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi soir, 25 [24] novembre 1857.

MA CHÈRE PETITE CAROLINE,

J'ai beaucoup de compliments à t'adresser. Il n'y avait pas dans ta dernière lettre une seule faute d'orthographe, et je l'ai trouvée rédigée comme par un notaire. Écris-m'en toujours de pareilles, tu me feras grand plaisir.

Comment vas-tu, mon pauvre loulou ? Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Mes joues, depuis que tu n'es plus là, augmentent et durcissent, car elles n'ont plus personne pour les pétrir et les amollir à force de bécots.

Je ne manquerais pourtant pas d'occasions si je voulais, car M. Huault est, depuis que vous êtes parties, venu deux fois. La dernière était hier, il est arrivé à 11 heures du matin, dans l'intention de passer toute la journée ; il venait exprès «pour me distraire». On lui a dit que j'étais à Paris, alors il s'est rabattu sur Baptiste qui ne lui a pas même offert un verre de cidre. Il est parti à jeun et, je crois, peu content de l'hospitalité.

Il s'est beaucoup informé de toi.

Je n'ai vu aucune de tes amies, ni ces demoiselles Raymond, ni Palmyre, ni Hortense. Mais je sais qu'elles vont bien.

Mme Phipharo, qui s'obstine à rester sous les arbres, est un peu enrhumée à cause des feuilles jaunes qui lui tombent sur la tête : elle toussotte, je crains pour sa poitrine. On n'a pas retiré les inscriptions sur papier bleu que tu avais mises au coin des allées, et, quand je me promène après mon déjeuner, je vois la rue Verte sous le figuier et les Champs-élysées contre le mur du père Defodon.

Le père Jean a demandé à Narcisse de lui donner un bouquet de fleurs pour en faire cadeau aux commis de la barrière, afin de s'attirer leur bienveillance. Narcisse, qui déteste l'autorité, a refusé.

Il prétend que Julie lui fait perdre la tête : elle se fait tant servir qu'il en deviendra fou. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'autre jour, pour partir par le bateau à 9 heures, elle l'avait réveillé dès 5 pour lui faire son café au lait et surveiller le passage de la vapeur...

Tu diras à ta bonne maman que dans ma prochaine lettre je lui parlerai du ménage.

Te conduis-tu bien ? es-tu bonne et obéissante ?

Adieu, mon pauvre Carolo, embrasse bien ta grand'mère pour moi et embrasse-toi toi-même de ma part.

Ton vieux bonhomme d'oncle.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset] Mardi soir [fin novembre 1857, probablement du 24].

AIMABLE NEVEU,

Tu es bien gentil de m'avoir envoyé de bonnes paroles dans ma détresse. Ça ne va pas encore très raide, mais ça va mieux, les douleurs névralgiques que j'avais dans la tête sont parties, l'intellect va (espérons-le) s'en ressentir.

Enfin, j'ai fini tant bien que mal mon premier chapitre, je prépare le second. J'ai entrepris une fière chose, ô mon bon, une fière chose, et il y a de quoi se casser la gueule avant d'arriver au bout. N'aie pas peur, je ne calerai pas. Sombre, farouche, désespéré, mais pas couillon. Mais pense un peu, intelligent neveu, à ce que j'ai entrepris : vouloir ressusciter toute une civilisation sur laquelle on n'a rien !

Comme c'est difficile de faire à la fois gras et rapide ! Il le faut pourtant. Dans chaque page, il doit y avoir à boire et à manger, de l'action et de la couleur.

Daigne m'entendre un peu. Voici mes plans : Bouilhet doit être ici le 10, nous avons à travailler ensemble pendant une huitaine ; j'orne la capitale de ma présence. Patience, impétueux jeune homme !

Et, sacré nom de Dieu, envoie-moi les articles que tu publies maintenant dans la Presse. J'attends tout en masse dimanche prochain ; n'est-ce pas le jour où le dernier numéro doit paraître ?

À bientôt. Travaille raide et invoque Apollon (ou plutôt Eschmoûn) en ma faveur ! Comme ça embêtera le public ! j'en tremble d'avance, car il a quelquefois raison de s'embêter.

Théo ne s'en va pas en Russie, j'en étais à peu près sûr ; j'en suis content pour moi (qui aurai sa compagnie cet hiver), mais fâché pour lui.

Adieu, cher vieux.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset, fin novembre-début décembre 1857.]

GRAND HOMME,

Attends-tu que je te fasse une critique détaillée de tes trois articles ? Ce serait trop long, mon bon. Qu'il te suffise de savoir qu'ils m'ont extrêmement botté. Je me permettrai seulement, de vive voix, de te faire observer quelques légères taches comme «piquant détail», etc. Mais comme je suis le seul mortel à qui ces choses déplaisent, c'est peu important. Je crois que tu as tiré de la chose tout ce qu'elle comportait. Voilà l'essentiel. Et puis tu soutiens les principes, tu es un brave. Merci, mon cher monsieur.

Ne te flatte pas, aimable neveu, de l'espoir d'entendre les aventures de mademoiselle Salammbô. Non, mon bichon, cela me troublerait ; tu me ferais des critiques qui m'embêteraient d'autant plus qu'elles seraient justes. Bref, tu ne verras cela que plus tard, quand il y en aura un bon bout de fait ! à quoi bon d'ailleurs te lire des choses qui probablement ne resteront pas ? Quel chien de sujet ! je passe alternativement de l'emphase la plus extravagante à la platitude la plus académique. Cela sent tour à tour le Pétrus Borel et le Jacques Delille. Parole d'honneur ! j'ai peur que ce ne soit poncif et rococo en diable. D'un autre côté, comme il faut faire violent, je tombe dans le mélodrame. C'est à se casser la gueule, nom d'un petit bonhomme !

La difficulté est de trouver la note juste. Cela s'obtient par une condensation excessive de l'idée, que ce soit naturellement, ou à force de volonté, mais il n'est pas aisé de s'imaginer une vérité constante, à savoir une série de détails saillants et probables dans un milieu qui est à deux mille ans d'Ici. Pour être entendu, d'ailleurs, il faut faire une sorte de traduction permanente, et quel abîme cela creuse entre l'absolu et l'oeuvre !

Et puis, comme le bon lecteur «Françoys» qui «veut être respecté» a une idée toute faite sur l'antiquité, il m'en voudra de lui donner quelque chose qui ne lui ressemblera pas, selon lui. Car ma drogue ne sera ni romaine, ni latine, ni juive. Que sera-ce ? Je l'ignore. Mais je te jure bien, de par les prostitutions du temple de Tanit, que ce sera «d'un dessin farouche et extravagant», comme dit notre père Montaigne. C'est bien vrai, ce que tu écris sur lui.

Adieu, mon cher vieux. Relis et rebûche ton conte. Laisse-le reposer et reprends-le, les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessin prémédité, et en apportant des grands blocs l'un par-dessus l'autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! et ça reste dans le désert ! mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent au bas et les bourgeois montent dessus, etc. ; continue la comparaison.

Mille tendresses.

La première chose que je ferai à Paris sera d'entendre ton histoire. À peine débarqué je me ruerai dans ton domicile avant même de me livrer à aucun de ces actes obscènes que l'indécence ordonne de nommer et la nature d'accomplir.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

[Croisset] Samedi, 12 décembre 1857.

Je ne veux pas partir pour Paris avant de vous écrire, chère Demoiselle. Car ne croyez pas que votre correspondance ne me soit très précieuse. J'y tiens essentiellement et ne voudrais point qu'elle fût interrompue.

J'ai été assez mal depuis ma dernière lettre. J'ai entrepris un maudit travail où je ne vois que du feu et qui me désespère. Je sens que je suis dans le faux, comprenez-vous ? et que mes personnages n'ont pas dû parler comme cela. Ce n'est pas une petite ambition que de vouloir entrer dans le coeur des hommes, quand ces hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation qui n'a rien d'analogue avec la nôtre. J'entrevois la vérité, mais elle ne me pénètre pas, l'émotion me manque. La vie, le mouvement, sont ce qui fait qu'on s'écrie : «C'est cela», bien qu'on n'ait jamais vu les modèles ; et je bâille, j'attends, je rêvasse dans le vide et je me dépite. J'ai ainsi passé par de tristes périodes dans ma vie, par des moments où je n'avais pas une brise dans ma voile. L'esprit se repose dans ces moments-là ! Mais voilà bien longtemps que ça dure. N'importe, il faut prendre son mal en patience, se rappeler les bons jours et les espérer encore.

Ce que vous me dites de Béranger est bien ce que j'en pense ! Mais, à ce propos, pour qui me prenez-vous ? Croyez-vous que je regarde plutôt à la chaussure qu'au pied, et au vêtement qu'à l'âme ? «Mes goûts aristocratiques» me font sentir et aimer tout ce qui est beau, à travers tout, soyez-en sûre. Il y a une locution latine qui dit à peu près : «Ramasser un denier dans l'ordure avec ses dents.» On appliquait cette figure de rhétorique aux avares. Je suis comme eux, je ne m'arrête à rien pour trouver l'or. Et d'abord, je ne crois pas à tout ce que vous m'écrivez de défavorable sur votre compte. D'ailleurs, quand ce serait, je ne vous en aime pas moins.

Ne me placez pas non plus si haut (dans la sphère impassible des esprits). J'ai au contraire beaucoup aimé dans ma vie et on ne m'a jamais trahi ; je n'ai à importuner la Providence d'aucune plainte. Mais les choses se sont usées d'elles-mêmes. Les gens ont changé, et moi je ne changeais pas ! Mais à présent, je fais comme les choses. Je vais chaque jour me détériorant, et la confiance en moi, l'orgueil de l'idée, le sentiment d'une force vague et immense que l'on respire avec l'air, tout cela décline peu à peu.

C'est ce soir que je prends 36 ans. Je me rappelle plusieurs de mes anniversaires. Il y a aujourd'hui huit ans, je revenais de Memphis au Caire, après avoir couché aux Pyramides. J'entends encore d'ici hurler les chacals et les coups du vent qui secouait ma tente. J'ai l'idée que je retournerai plus tard en Orient, que j'y resterai et que j'y mourrai. J'ai d'ailleurs, à Beyrouth, une maison toute prête à me recevoir. Mais je n'en finirais plus si je me mettais à vous parler des pays du soleil. Ce serait trop long. Causons d'autre chose.

Voilà plusieurs fois que vous me parlez de Jean Reynaud ; je trouve, comme vous, son livre un fort beau livre. Seulement, il a fait son théologien bien complaisant. La forme dialoguée est mauvaise. Elle était peut-être même impossible. Je trouve le tout un peu long. Quant à son explication des peines et des récompenses, c'est une explication comme une autre, c'est-à-dire qu'elle n'explique rien. Qu'est-ce qu'un châtiment dont n'a pas conscience l'être châtié ? Si nous ne nous rappelons rien des existences antérieures, à quoi bon nous en punir ? Quelle moralité peut-il sortir d'une peine dont nous ne voyons pas le sens.

Avez-vous lu les Études d'histoire religieuse de Renan ? Procurez-vous ce livre, il vous intéressera.

Pourquoi ne donnez-vous pas cours, sur le papier, à vos idées ? Écrivez-donc ! quand ce ne serait que pour votre santé physique.

Vous me dites que je fais trop attention à la forme. Hélas ! c'est comme le corps et l'âme ; la forme et l'idée, pour moi, c'est tout un et je ne sais pas ce qu'est l'un sans l'autre. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre. La précision de la pensée fait (et est elle-même) celle du mot.

Si je ne peux rien aligner maintenant, si tout ce que j'écris est vide et plat, c'est que je ne palpite pas du sentiment de mes héros, voilà. Les mots sublimes (que l'on rapporte dans les histoires) ont été dits souvent par des simples. Ce qui n'est nullement un argument contre l'Art, au contraire, car ils avaient ce qui fait l'Art même, à savoir la pensée concrétée, un sentiment quelconque, violent, et arrivé à son dernier état d'idéal. «Si vous aviez la foi, vous remueriez des montagnes» est aussi le principe du Beau. Ce qui peut se traduire plus prosaïquement : «Si vous saviez précisément ce que vous voulez dire, vous le diriez bien.» Aussi n'est-il pas très difficile de parler de soi, mais des autres !

Eh bien ! je crois que jusqu'à présent on a fort peu parlé des autres. Le roman n'a été que l'exposition de la personnalité de l'auteur et, je dirais plus, toute la littérature en général, sauf deux ou trois hommes peut-être. Il faut pourtant que les sciences morales prennent une autre route et qu'elles procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité. Le poète est tenu maintenant d'avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Nous manquons de science, avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu'on la fait et la religion telle qu'elle subsiste sont des verres de couleurs qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d'avance un parti pris ; 2° parce qu'on s'inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; et 3° parce que l'homme rapporte tout à soi. «Le soleil est fait pour éclairer la terre.» On en est encore là.

Je n'ai que la place de vous serrer les mains bien affectueusement.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset] Samedi [12 ou 19 décembre 1857].

Toi aussi ! cher neveu, embêté par la littérature ! Je te plains, si tu es dans les mêmes états que ton oncle. Je ne fais plus rien, ce qui vaut mieux que de faire mal. Je me suis arrêté parce que je sentais que j'étais dans le faux. La psychologie de mes bonshommes me manque, j'attends, et je soupire.

Je serai à Paris mardi ou mercredi de l'autre semaine, la veille de Noël au plus tard. Va te délasser dans ton château préalablement, ou après. Dès que je serai à Paris, je serai complètement à ta disposition, tu me liras ton histoire, en plusieurs fois ou tout d'un coup, ça m'est égal, dussions-nous faire une séance de XV heures, ce qui serait plus solennel.

J'attends Bouilhet demain. Nous allons, je crois, passablement gueuler pendant huit jours, ça me remontera peut-être, j'en ai besoin.

Quelle sacrée idée j'ai eue de vouloir écrire un livre sur Carthage ! les descriptions passent encore ; mais le dialogue, quelle foirade !

Pour me remonter le moral, je vais me livrer, dans le sein de la capitale, à des débauches monstrueuses, ma parole d'honneur ! j'en ai envie. Peut-être qu'en me fourrant quelque chose dans le c... , ça me ferait b... le cerveau. J'hésite entre la colonne Vendôme et l'obélisque. Je ris, mais je ne suis pas gai. J'ai déjà, il est vrai, passé par des époques pareilles, et je ne m'en trouvais que plus vert ensuite. Mais ça dure trop ! ça dure trop !

Adieu, vieux, bon courage !

1858 §

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Paris, 23 janvier 1858.

Si j’ai tant tardé à vous répondre, chère correspondante, c’est que j’ai été pendant trois semaines fortement indisposé. Moi qui avais jusqu’à présent une constitution d’airain et à qui rien ne faisait, je viens d’attraper une grippe des plus violentes avec accompagnement de maux d’estomac, etc., mais, Dieu merci ! Cela est terminé.

j’avais été dans les premiers temps de mon arrivée à Paris sottement occupé par des affaires de théâtre. On voulait faire une pièce avec la Bovary. La Porte-Saint-Martin m’offrait des conditions extrêmement avantageuses, pécuniairement parlant. Il s’agissait de donner mon titre seulement et je touchais la moitié des droits d’auteur. On eût fait bâcler la chose par un faiseur en renom, Dennery ou quelque autre. Mais ce tripotage d’art et d’écus m’a semblé peu convenable. j’ai tout refusé net et je suis rentré dans ma tanière. Quand je ferai du théâtre, j’y entrerai par la grande porte, autrement non. Et puis, on a assez parlé de la Bovary, je commence à en être las. d’ailleurs elle est déjà sur deux théâtres. Elle figure dans la Revue des Variétés et dans la Revue du Palais-Royal ; deux turpitudes, c’est bien suffisant ! Loin de vouloir exploiter mon succès comme on me le conseillait, je fais tout au monde pour qu’il ne recommence pas ! Le livre que j’écris maintenant sera tellement loin des moeurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu. On n’y verra aucune observation, rien de ce qu’on aime généralement. Ce sera de l’Art, de l’Art pur et pas autre chose.

Je ne sais rien d’une exécution plus difficile. Les gens du métier qui connaissent mes intentions sont effrayés de la tentative. Je puis me couvrir de ridicule pour le reste de mes jours. Quand sera-ce fini ? Je l’ignore. j’ai été depuis cinq mois dans un état moral déplorable, et si j’allais toujours de ce train-là, la chose ne serait pas terminée dans vingt ans.

Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes. j’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! Ce voyage du reste sera court. j’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends décrire. Mon plan est fait et je suis au tiers du second chapitre. Le livre en aura quinze. Vous voyez que je suis bien peu avancé. En admettant toutes les chances, je ne puis avoir fini avant deux ans.

Permettez-moi de vous dire que j’ai eu un moment de gaieté ce matin, en lisant une phrase de votre lettre. Moi, «un homme du boulevard, un homme à la mode, recherché» ! Je vous jure qu’il n’en est rien du tout, et si vous me voyiez, vous en seriez bien vite convaincue. Je suis au contraire ce qu’on appelle un ours. Je vis comme un moine ; quelquefois (même à Paris) je reste huit jours sans sortir. Je suis en bonnes relations avec beaucoup d’artistes, mais je n’en fréquente qu’un petit nombre. Voilà quatre ans que je n’ai mis le pied à l’Opéra. j’avais l’année dernière mes entrées à l’Opéra-Comique où je n’ai pas été une fois. La même faveur m’est accordée cet hiver à la Porte-Saint-Martin, et je n’ai pas encore usé de la permission. Quant à ce qu’on nomme le monde, jamais je n’y vais. Je ne sais ni danser, ni valser, ni jouer à aucun jeu de cartes, ni même faire la conversation dans un salon, car tout ce qu’on y débite me semble inepte ! Qui diable a pu vous renseigner si mal ?

Je ne connais sur la guerre de Trente-Ans que l’histoire de Schiller. Mais je verrai cette semaine mon ami Chéruel, qui est professeur d’histoire à la Sorbonne ; je ferai votre commission. On a publié dans les Manuels Roret le Manuel du bibliophile. Il est probable que vous trouverez là une liste de livres. Dans Sismondi, Histoire des Français, aux volumes sur Louis XIII et Louis XIV, vous trouverez dans les notes des indications bibliographiques. Car la grande histoire de Sismondi n’est que le résumé de tout ce qui a été publié. Il ne s’est pas servi des sources manuscrites.

Comme j’ai été attendri de ce que vous me dites sur cette dernière étoile que vous regardez dans la nuit ! Je crois vous comprendre et vous aime bien affectueusement.

Je vous baise les deux mains.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

1er mars 1858.

Voici, chère demoiselle, l’indication de quelques livres relatifs à la guerre de Trente-Ans. Je vous demande bien pardon de ne pas vous l’avoir envoyée plus vite.

Mémoires de Richelieu.

Mémoires de Montglat.

Mémoires du maréchal de Grammont.

Mémoires du maréchal d’Estrées.

Mémoires de Montrésor.

Lelaboureur. Histoire du maréchal de Guébriant.

Sarrasin. Histoire de Waldstein.

Aubry. Histoire de Richelieu.

Aubry. Histoire de Mazarin.

Bongeant. Histoire des guerres et des négociations qui ont précédé la paix de Westphalie sous le ministère de Richelieu et de Mazarin, 4 vol. in-12, 1740.

Pons. Résumé de la guerre de Trente-Ans, 1 vol.

Papiers de Richelieu, 2 vol. in-4°, publication du gouvernement.

Les sources allemandes sont nombreuses, mais en voilà assez pour vous occuper pendant quelque temps. Lancez-vous dans ce travail à corps perdu, lisez et annotez le plus qu’il vous sera possible. Vous vous en trouverez mieux, moralement parlant. Notre âme est une bête féroce ; toujours affamée, il faut la gorger jusqu’à la gueule pour qu’elle ne se jette pas sur nous. Rien n’apaise plus qu’un long travail. l’érudition est chose rafraîchissante. Combien je regrette souvent de n’être pas un savant, et comme j’envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouches, des étoiles ou des fleurs !

Faites de grandes lectures, tout est là. Je vous le répète encore.

Quant à moi, je ne fais rien du tout. Mon hiver a été horriblement gâché et de la plus sotte façon. j’ai eu des affaires, j’ai eu la grippe, j’ai eu des malades autour de moi. Je me suis mêlé des embarras d’un ami que j’ai tirés à clair. Voilà bientôt deux mois que je m’occupe d’une pièce acceptée à trois théâtres, refusée, reprise, etc. j’ai navigué, en un mot, dans une foule de turpitudes et d’ennuis. Mais enfin, depuis jeudi dernier, tout est terminé. Le roman sur Carthage a bien peu avancé pendant tout ce temps-là, et je vais encore l’interrompre, car les préparatifs de mon voyage vont commencer. Je vous écrirai avant de m’embarquer et au retour.

j’ai entrepris une chose bien difficile, mais il n’y a plus à reculer, il faut la continuer ! j’ai peur d’avoir eu les yeux plus grands que le ventre !

Lisez donc un livre qui vous plaira beaucoup : l’Essai sur la Révolution française, de Lanfrey. Il y a aussi du même auteur : l’Église et les philosophes au XVIIIe siècle dont je vous engage à prendre connaissance. Cela est fait dans un esprit très large et très juste.

Voilà le printemps qui va revenir ! Vous vous trouverez mieux aux premiers rayons de soleil, pauvre chère âme endolorie ! Je penserai à vous sur la plage d’Afrique. Mais en attendant je vous envoie mille bonnes tendresses.

À Alfred Baudry. §

[Paris, 23 mars 1858.]

Mon bon,

Faites-moi le plaisir de demander au père Pottier si la bibliothèque possède le traité de Juste Lipse intitulé De militia romana. Les oeuvres complètes de Juste Lipse forment 3 vol in-fol.

Je m’esbigne «pour le rivage du Maure», où j’espère ne pas rester «captif» de demain en quinze, mercredi 7 avril. Je me suis fait bâtir une paire de bottes à l’écuyère qui me cause une grande volupté. Bref, votre ami est satisfait de revoir des flots et des palmiers. Je vais un peu prendre l’air pendant six semaines, et, franchement, j’en ai besoin. j’ai passé un hiver idiot, maladies, affaires de théâtre, découragements, etc.

Ma mère m’a assez inquiété dans ces derniers temps par une pleurésie qui, heureusement a été arrêtée à temps. Achille est même venu la voir dimanche. La convalescence commence maintenant.

Votre frère viendra déjeuner chez moi dimanche.

j’attends Bouilhet dans une huitaine.

Adieu, mon bon ; répondez-moi, et croyez que je vous embrasse.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Paris] 6 avril 1858.

Je ne veux pas m’embarquer avant de vous dire un petit adieu, chère correspondante. Dans huit jours je serai à Marseille, dans quinze à Constantine et trois jours après à Tunis. Malgré le plaisir profond que me donne l’idée de prendre l’air, j’ai le coeur un peu gros, mais il faut avant tout faire son métier, suivre la vocation, remplir son devoir en un mot. Je n’ai jusqu’à ce moment aucune faiblesse à me reprocher et je ne me passe rien. Or il faut que je parte ; j’ai même trop tardé, tout mon hiver a été perdu par les plus sottes affaires du monde, sans compter les maladies que j’ai eues autour de moi. La plus grave a été celle de ma mère, assez sérieusement atteinte d’une pleurésie qui m’a donné des inquiétudes. Mais elle va mieux, Dieu merci ! Comme nous souffrons par nos affections ! Il n’est pas d’amour qui ne soit parfois aussi lourd à porter qu’une haine ! On sent cela quand on va se mettre en voyage surtout !

Voilà la quatrième fois que je vais me retrouver à Marseille et, cette fois-ci, je serai seul, absolument seul. Le cercle s’est rétréci. Les réflexions que je faisais en 1849, lorsque je me suis embarqué pour l’Égypte, je vais les refaire dans quelques jours en foulant les mêmes pavés. Notre vie tourne ainsi continuellement dans la même série de misères, comme un écureuil dans une cage, et nous haletons à chaque degré.

n’importe ; il ne faut pas rétrécir sa vie, ni son coeur non plus. Acceptons tout ! Absorbons tout !

Ce que vous me dites de vos sensations en revenant du théâtre, la nuit, dans les rues de votre ville, m’a pénétré comme une pluie fine. Je crois vous comprendre, chère âme endolorie ! Et il me semble que si je vivais avec vous je vous guérirais. C’est sans doute de l’amour-propre, mais je sens que je vous serais utile.

Quant à vous trouver dans un journal un travail régulier, c’est impossible, par la raison qu’ils n’en publient aucun. Si vous saviez les masses d’articles enfouis dans les cartons et qu’on ne lit même pas ! Tout, hélas ! se fait comme des bottes, sur commande ! Il y a seulement, dans les journaux prétendus sérieux, un homme qui fait à la brassée et tant bien que mal la critique des livres : 1° pour les éreinter si les susdits ouvrages sont antipathiques au journal ou à quelqu’un des rédacteurs ; et 2° pour les pousser, toujours sur la recommandation de quelqu’un. Voilà la règle, le reste est l’exception. Restent les traductions et la cuisine des nouvelles et des réclames.

Mais pour écrire dans un journal de Paris, il faut être à Paris. On peut cependant, et cela se fait tous les jours, envoyer des nouvelles ou des romans. Il y a maintenant grande disette de cette denrée ; faites-en, on vous les placera. Je les présenterai si vous voulez à la Presse ou au Moniteur.

À Alfred Baudry. §

[Paris, avril 1858, du 4 au 12.]

Mon cher petiot,

Je fous mon camp lundi prochain. Dans les derniers jours de mai, vous me reverrez, et nous taillerons une bavette.

Votre frère m’a raconté vos déplorables histoires de douane ; envoyez promener l’administration, plutôt que de nous quitter. Restez à Rouen – ou venez à Paris.

Bouilhet est maintenant à Cany ; il se pourrait que vous le vissiez lundi prochain. Quant à ses travaux, il cherche un grand drame.

Je tâcherai de vous envoyer de là-bas un mot ; mais n’y comptez pas trop. Cela est si difficile d’écrire des lettres en voyage !

Ma mère sera, je pense, à Croisset dans trois semaines ou un mois. Elle s’en va présentement en Champagne. Elle m’a bien inquiété dans ces derniers temps ! Quel hiver imbécile j’ai passé, mon pauvre bonhomme !

j’aurai une belle histoire à vous conter. Faites-moi penser à vous parler de ma cave. C’est d’un genre neuf.

Adieu, vieux. En vous embrassant, j’ai l’honneur de me dire tout à vous.

À M. X***. §

[Avril 1858, avant le 12..]

Mon cher confrère,

j’ai bien peu de temps à vous consacrer, car je pars lundi prochain pour la régence de Tunis – et je suis fort ahuri par mille courses et mille préparatifs.

Je voudrais vous écrire une très longue lettre relativement à votre résolution d’être tout à fait un homme de lettres.

Si vous vous sentez un irrésistible besoin d’écrire, et que vous ayez un tempérament d’Hercule, vous avez bien fait. Sinon, non !

Je connais le métier. Il n’est pas doux ! Mais c’est parce qu’il n’est pas doux qu’il est beau. Le journalisme ne vous mènera à rien, – qu’à vous empêcher de faire de longues oeuvres et de longues études. Prenez garde à lui. C’est un abîme qui a dévoré les plus fortes organisations. Je connais des gens de génie devenus en quelque sorte des bêtes de somme.

Pardon du conseil, si je froisse par là une sympathie ; mais j’ai raison, cependant.

Faites de grandes lectures suivies ; et prenez un sujet long et complexe. Relisez tous les classiques, non plus comme au collège, mais pour vous, et jugez-les dans votre conscience comme vous jugeriez des modernes, largement et scrupuleusement.

Puisque vous vous intéressez à ce qui me regarde, je vous dirai que si mon roman n’a pas été mis sur la scène, c’est que je m’y suis opposé formellement. j’ai trouvé la spéculation (et elle était fort bonne) peu digne de moi. Plusieurs théâtres en voulaient. Ç’a été une manie pendant un instant. Mais tout est fini maintenant.

Le livre annoncé dans la Presse est bien loin d’être fait, puisque c’est pour le faire que je me transporte à Carthage. j’espère pourtant cet été l’avancer considérablement, mais je trouve à la chose des difficultés prodigieuses. Soyez bien sûr que je vous enverrai un des premiers exemplaires.

Au revoir donc, travaillez de toutes vos forces, de toute votre âme ; et croyez que je vous serre les mains très cordialement.

À Louis Bouilhet. §

Minuit [nuit du 23 au 24 avril 1858.]

Nuit de vendredi à samedi, à bord de l’Hermus, par le travers du cap Nègre et du cap Sérat.

Latitude 37°10, longitude 6°50 (prends la carte et tu trouveras où je suis ! ! !).

À Louis Bouilhet. §

[1858]

Mon vieux,

La nuit est belle. La mer plate comme un lac d’huile. Cette vieille Tanit brille, la machine souffle, le capitaine à côté de moi fume sur son divan, le pont est encombré d’Arabes qui vont à la Mecque, cachés dans leurs bournous blancs, la figure voilée et les pieds nus ; ils ressemblent à des cadavres dans leurs linceuls. Nous avons aussi des femmes avec leurs enfants. Tout cela, pêle-mêle, dort ou dégueule mélancoliquement, et le rivage de la Tunisie que nous côtoyons apparaît dans la brume. Nous serons demain à Tunis ; je ne vais pas me coucher afin de posséder une belle nuit complète. d’ailleurs l’impatience que j’ai de voir Carthage m’empêcherait de dormir.

Depuis Paris jusqu’à Constantine, c’est-à-dire depuis lundi jusqu’à dimanche, je n’ai pas échangé quatre paroles. Mais nous avons pris à Philippeville des compagnons assez aimables et je me livre à bord à des conversations passablement philosophiques et très indécentes.

j’ai revu à Marseille la fameuse maison où, il y a dix ans, j’ai connu Mme Foucaud. Tout y est changé ! Le rez-de-chaussée, qui était un salon, est maintenant un bazar et il y a au premier un perruquier-coiffeur. j’ai été par deux fois m’y faire faire la barbe. Je t’épargne les commentaires et les réflexions chateaubrianesques sur la fuite des jours, la chute des feuilles et celle des cheveux. n’importe ; il y avait longtemps que je n’avais si profondément pensé ou senti, je ne sais. Philoxène dirait : «j’ai relu les pierres de l’escalier et les murs de la maison.»

Je me suis trouvé extrêmement seul à Marseille pendant deux jours. j’ai été au musée, au spectacle. j’ai visité les vieux quartiers ; j’ai fumé dans les cabarets écartés, au milieu des matelots, en regardant la mer.

La seule chose importante que j’aie vue jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha. Il y a un ravin démesuré qui entoure la ville. C’est une chose formidable et qui donne le vertige. Je me suis promené au-dessus à pied et dedans à cheval. C’était l’heure où, sur le boulevard du Temple, la queue des petits théâtres commence à se former. Des gypaètes tournoyaient dans le ciel.

En fait d’ignoble, je n’ai rien vu d’aussi beau que trois Maltais et un Italien (sur la banquette de la diligence de Constantine) qui étaient soûls comme des Polonais, puaient comme des charognes et hurlaient comme des tigres. Ces messieurs faisaient des plaisanteries et des gestes obscènes, le tout accompagné de pets, de rots et de gousses d’ail qu’ils croquaient dans les ténèbres, à la lueur de leurs pipes. Quel voyage et quelle société ! C’était du Plaute à la douzième puissance. Une crapule de 75 atmosphères.

j’ai vu à Philippeville, dans un jardin tout plein de rosiers en fleurs sur le bord de la mer, une belle mosaïque romaine représentant deux femmes, l’une assise sur un cheval et l’autre sur un monstre marin. Il faisait un silence exquis dans ce jardin ; on n’entendait que le bruit de la mer. Le jardinier, qui était un nègre, a été prendre de l’eau dans un vieil arrosoir et il l’a répandue devant moi pour faire revivre les belles couleurs de la mosaïque, et puis je m’en suis allé.

Et toi, vieux, que fais-tu ? Ça commence-t-il ? Mes compliments à Léonie et au vieux pont de Mantes dont le moulin grince. Je t’embrasse bien tendrement.

À Ernest Feydeau. §

Carthage, samedi 1er mai [1858].

Mon très cher vieux,

Pardonne-moi l’exiguïté de cette lettre, mais je suis fort talonné par le temps. n’importe ; je veux te dire combien ta lettre m’a fait plaisir. Merci, vieux ! Il m’est impossible de te rien écrire d’intéressant, cela m’entraînerait dans des descriptions qu’il faudrait travailler ; or, il faut être déjà bien vertueux pour prendre ses notes tous les soirs ! Je me couche tard et je me lève de grand matin. Je dors comme un caillou, je mange comme un ogre et je bois comme une éponge. Tu n’as jamais vu ton oncle en voyage, c’est là qu’il est bien ! La table d’hôtes, où je mange, est bouleversée depuis ma venue et les gens qui ne me connaissent pas me prennent certainement pour un commis voyageur.

Je pars dans deux heures pour Utique où je resterai deux jours, après quoi j’irai m’installer pendant trois jours à Carthage même, où il y a beaucoup à voir, quoi qu’on dise. Ma troisième course sera pour El-Jem, Sousse et Sfax, expédition de huit jours, et la quatrième pour Kheff. Ah ! Mon pauvre vieux, comme je te regrette et comme tu t’amuserais !

Tu as bien fait de dédier ton livre au père Sainte-Beuve.

Non ! S... n... de D..., non ! Il ne faut jamais écrire de phrases toutes faites. On m’écorchera vif plutôt que de me faire admettre une pareille théorie. Elle est très commode, j’en conviens, mais voilà tout. Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres.

Adieu, vieux, je n’ai que le temps de t’embrasser.

À Ernest Feydeau. §

Tunis, samedi 8 mai 1858.

Tu es bien aimable de m’écrire, mais je suis éreinté et franchement, si tu ne veux pas ma mort, n’exige pas de lettres. j’ai cette semaine été à Utique, et j’ai passé quatre jours entiers à Carthage, pendant lesquels jours je suis resté quotidiennement entre huit et quatorze heures à cheval. Je pars ce soir à cinq heures pour Bizerte, en caravane et à mulet ; à peine si j’ai le temps de prendre des notes. Ne t’inquiète pas pour moi, mon bon vieux. Il n’y a rien à craindre dans la Tunisie ; ce qu’il y a de pire comme habitants se trouve aux portes de la ville, il ne fait pas bon y rôder le soir, mais je crois les Européens résidant ici d’une couardise pommée ; j’ai pour cette raison renvoyé mon drogman qui tremblait à chaque buisson, ce qui ne l’empêchait point de me filouter à chaque pas. Son successeur est, à partir d’aujourd’hui, un nègre hideux, un homme noir.

Je te regrette bien, tu t’amuserais, nous nous amuserions ! Le ciel est splendide. Le lac de Tunis est couvert le soir et le matin par des bandes de flamants qui, lorsqu’ils s’envolent, ressemblent à quantité de petits nuages roses et noirs.

Je passe mes soirs dans des cabarets maures à entendre chanter des juifs et à voir les obscénités de Caragheuz.

j’ai, l’autre jour (en allant à Utique), couché dans un douar de Bédouins, entre deux murs faits en bouse de vache, au milieu des chiens et de la volaille ; j’ai entendu toute la nuit les chacals hurler. Le matin, j’ai été à la chasse aux scorpions avec un gentleman adonné à ce genre de sport. j’ai tué à coups de fouet un serpent (long d’un mètre environ) qui s’enroulait aux jambes de mon cheval. Voilà tous mes exploits.

Il est probable que je m’en irai d’ici à Constantine par terre, cela est faisable, avec deux cavaliers du Bey. Arrivé sur la frontière, à quatre jours d’ici, le commandant de Souk’ara me donnera des hommes qui me mèneront jusqu’à Constantine. Ce voyage est plus facile de Tunis à Constantine que de Constantine à Tunis, et cependant peu d’Européens l’ont encore fait. De cette façon, j’aurai vu tous les pays dont j’ai à parler dans mon bouquin.

Quant à la côte est et Sfax, je n’ai ni le temps ni l’argent, hélas ! Il fait cher voyager dans la Tunisie, à cause des chevaux et des escortes.

Je suis enchanté que tu aies bien vendu Fanny ; il me tarde de la voir en volume. Ceci fort probablement est ma dernière lettre ; écris-moi maintenant à Philippeville.

Je ne serai pas à Paris avant le 5, le 6 ou le 7 juin. Je me précipiterai rue de Berlin, dès que je serai débarqué. Tu pourras humer sur ma personne les senteurs peu douces de la Libye.

Adieu, vieux, je t’embrasse.

Amitiés au Théo, cent milliards de choses à Mme Feydeau.

À sa nièce Caroline. §

Tunis, 1858 [deuxième semaine de mai, du 2 au 9].

Ma chère petite Lilinne,

Tu es bien gentille de m’écrire régulièrement et de me donner des nouvelles de ta bonne maman : elles m’ont fait le plus grand plaisir. As-tu été contente de revoir Croisset ? et Mmes Phipharo et Henry ? À propos d’anglaises, si tu étais ici avec moi, tu me serais d’un grand secours parce que je suis obligé de parler anglais, et je le parle tant bien que mal. Il y a à Carthage un ministre anglais qui fait des fouilles. j’ai été chez lui plusieurs fois. Ni lui ni personne de sa famille ne dit un mot de français, ce qui n’empêche pas que nous nous entendions très bien. Ils m’avaient invité pour aujourd’hui à dîner et à coucher chez eux, mais j’ai une autre excursion plus intéressante à faire.

Je n’ai pas encore tiré un seul coup de fusil ni de pistolet, mais un de mes compagnons a tiré trois grands flamants sur le lac de Tunis. Ce sont des oiseaux semblables à des cygnes et qui ont les ailes roses et noires. Il y en a ici par milliers, et rien n’est plus joli que de les voir s’envoler au soleil quand on tire un coup de fusil sur eux.

Dans un mois je serai de retour auprès de vous et nous causerons de tout cela.

Ta bonne maman m’écrit que tu ne fais pas grand’chose. Tâche cependant d’avoir recopié sur un beau cahier tes rédactions d’histoire du moyen âge et d’avoir un peu appris des dates.

Avec quel plaisir je reverrai ta bonne petite mine, dont je m’ennuie beaucoup, quoique mon voyage m’amuse extrêmement.

Embrasse ta bonne maman pour moi et soigne-la bien.

Ton vieux bonhomme d’oncle.

Surveille le ménage.

Ordonne que l’on nettoie bien mon cabinet. A-t-on retourné le tapis et arrangé mes portières ?

Fais mes amitiés à Narcisse.

Dis à ta bonne maman qu’elle m’écrive maintenant à Philippeville, car sa réponse à cette présente lettre ne peut pas partir de Marseille avant le 21 ; elle arriverait à Tunis le 27, et il est probable que je n’y serai plus.

À Jules Duplan. §

[Tunis] 20 mai 1858.

Infect Cardoville,

j’espère être à Paris du 5 au 7 juin. Tâche de venir me voir dimanche, 6, de bonne heure.

Je ne resterai que deux jours à Paris, et je voudrais bien embrasser ta binette ; mais je serai perpétuellement en course.

Je pars d’ici après-demain, et je m’en retourne en Algérie par terre, ce qui est un voyage que peu d’européens ont exécuté. Je verrai de cette façon tout ce qu’il me faut pour Salammbô. – Je connais maintenant Carthage et les environs à fond. – Je me suis informé de Jérôme, mais personne n’a pu me dire ce qu’étaient devenus les lambeaux du mousse, claqué en mer.

j’ai été très chaste dans mon voyage, mais très gai – et d’une santé marmoréenne et rutilante.

Adieu, vieux, je t’embrasse ; à toi.

Un mot, poste restante, à Marseille, s. v. p. (tout de suite).

À Ernest Feydeau. §

Tunis, 20 mai 1858.

Mon Vieux,

Si les dieux le permettent, je serai à Paris samedi (à 6 h et demie), le 5 juin. Attends-moi pour dîner dans ton aimable logis, jusqu’à 8 heures du soir. Sinon, tu me verras le lendemain à 11 heures, ou bien tu aurais de mes nouvelles.

Je pars d’ici après-demain, armé jusqu’à la gueule, et escorté de trois solides gaillards. Que ne puis-je faire mon entrée chez toi dans un tel équipage ! Quel chic !

Je m’en vais de Tunis avec une certaine tristesse, étant de la nature des dromadaires, qu’on ne peut ni mettre en route, ni arrêter.

Tu as été bien aimable de m’écrire souvent.

Les mains me brûlent d’impatience relativement à Fanny. Il me tarde de lui couper les pages.

Ne t’inquiète de l’avis de personne et continue.

Voilà un principe.

Je te plains bien sincèrement de tes pertes à la Bourse ! Quel embêtement, nom d’un chien !

Adieu, vieux. Je suis au milieu des paquets à faire ! La route de Tunis à Constantine est sûre, mais peu fréquentée. Je vais traverser en plein le pays des lions. Mais je désire peu en rencontrer, de près, du moins.

Adieu, vieux, mille poignées de main.

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, près Rouen [juin 1858].

Chère madame,

Voici tout ce que j’ai pu obtenir de renseignements sur Grandcamp. Je me dépêche de vous les envoyer.

Depuis que je suis ici, je n’ai fait que dormir, mais aujourd’hui je commence à me réveiller, et je vais me mettre aux Pénarvan. Je suis étourdi par le calme et le silence qui m’entourent. Au milieu de tout cela, j’ai pensé à vous, comme vous voyez.

Je vous demande la permission de vous baiser les mains et de me dire, chère madame,

Votre tout dévoué (formule à part).

N. B. – Il faut voir Rouen en allant à Caen.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, dimanche soir [20 juin 1858].

Que deviens-tu ? Moi, j’ai d’abord passé quatre jours à dormir, tant j’étais éreinté ; puis, j’ai repassé à l’encre mes notes de voyage, et le sieur Bouilhet m’est arrivé.

Depuis huit jours qu’il est ici, nous nous livrons à une pioche féroce. Je t’apprendrai que Carthage est complètement à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C’était absurde ! impossible ! faux !

Je crois que je vais arriver au ton juste. Je commence à comprendre mes personnages et à m’y intéresser. C’est déjà beaucoup. Je ne sais quand j’aurai fini ce colossal travail. Peut-être pas avant deux ou trois ans. d’ici là, je supplie tous les gens qui m’aborderont de ne pas m’en ouvrir la bouche. j’ai même envie d’envoyer des billets de faire part, pour annoncer ma mort.

Mon parti est pris. Le public, l’impression et le temps n’existent plus ; en marche !

j’ai relu, d’un seul trait, Fanny, que je savais par coeur. Mon impression n’a pas changé, l’ensemble même m’a semblé plus rapide. C’est bon. Ne t’inquiète de rien et n’y pense plus. Quand tu seras ici, je me permettrai seulement deux ou trois petites observations de détail, insignifiantes.

Nous allons avoir à Rouen des fêtes énormes et stupides, les bourgeois en perdent la boule. Ça me paraît d’avance le comble de la démence. Après les dites fêtes, au milieu de la semaine prochaine, on jouera la Montarcy. Puis, au commencement du mois, Bouilhet s’en retourne à Mantes ; à cette époque, ma mère fera à Trouville un petit voyage d’une huitaine ; après quoi, mon cher monsieur, nous vous attendons.

Est-ce convenu ? Arrêté ? Pourquoi, grand couillon, ne m’as-tu pas donné de tes nouvelles ? qu’écris-tu ? Que fais-tu ? Houssaye ? Etc.

Moi, je prends des bains tous les jours. Je nage comme un triton. Jamais je ne me suis mieux porté. l’humeur est bonne et j’ai de l’espoir. Il faut, quand on est en bonne santé, amasser du courage pour les défaillances futures. Elles viendront, hélas !

En attendant cet em... t, je t’embrasse,

Amitiés au Théo.

Il y a, dans la rue Richer, je crois, un photographe qui vend des vues de l’Algérie. Si tu peux me trouver une vue de Medragen (le tombeau des rois Numides), près Alger, et me l’apporter, tu me feras plaisir.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, 24 juin 1858].

Mon bon,

Tu me parais pressé d’avoir des renseignements sur mon amie Clémence... Je crois même que tu la presses, homme lubrique et qui dissimules, sous les dehors d’un gentleman, les passions d’un sauvage. Mais quels détails veux-tu que je te donne ? C’est une excellente créature, voilà tout ce que je sais. j’ignore présentement sa position. Si tu pousses ta pointe par là, cache tes manoeuvres à notre ami, qui ne te le pardonnerait pas. Dis-lui, à la ***, mille tendresses de ma part ; je l’aime beaucoup. Note sur le caractère : il est folâtre et sentimental tout à la fois ; elle rit dans les larmes. Enfin, mon cher monsieur, bonne chance, si tu t’y embarques.

C’est aujourd’hui que l’on joue à Rouen la première de la Montarcy ; ce sera pitoyablement joué. (Tu parles des canailleries de journaux ? si tu avais mis le pied dans un théâtre !) Il faut que je me hâte de m’habiller pour aller dans ce sale pays ! Il perd maintenant complètement la boule à cause des fameuses fêtes de dimanche. C’est énorme de bêtise ! Ô les bourgeois !

Il me semble, mon neveu, que «tu fais attention à ce qu’on dit». Grave erreur ! Vis dans ta dignité et dans tes phrases. Moi, me voilà, Dieu merci, sorti de tout cela. Je suis rentré (et moralement encore plus que physiquement) dans ma caverne ; d’ici deux ou trois ans peut-être, rien de ce qui se passe ici-bas en littérature ne va m’atteindre. Je vais, comme par le passé, écrire pour moi, pour moi seul. Quant à la Presse et au Charles-Edmond, m..., contre-m... et rem... ! Avant tout il ne faut pas crever d’ennui. Je suis sûr que ce que je fais n’aura aucun succès, tant mieux ! Je m’en triple-f... ! S’il faut, pour en obtenir, peindre des bourgeois, j’aime mieux m’en passer, car je trouve cette besogne ignoble et dégoûtante, outre que j’en admire peu les résultats. Je ne veux plus faire une concession, je vais écrire des horreurs, je mettrai des b... d’hommes et des matelotes de serpent, etc. Car, nom d’un petit bonhomme ! Il faut bien s’amuser un peu avant de crever, c’est là l’important, et c’est ce que je te souhaite en t’embrassant.

À Jules Duplan. §

[Croisset, fin juin-début juillet 1858.]

[…] Me voilà à Carthage et j’y travaille depuis trois jours comme un enragé. Je fais un chapitre d’explications que j’intercalerai, pour la plus grande commodité du lecteur, entre le second et le troisième chapitre. Je taille donc un morceau qui sera la description topographique et pittoresque de la susdite ville avec exposition du peuple qui l’habitait, y compris le costume, le gouvernement, la religion, les finances et le commerce, etc. Je suis dans un dédale. Voilà !

[…] Il y a eu à Rouen des fêtes superbes – comme dépense d’argent et de bêtises ! Tous les bourgeois étaient habillés en Louis XIV. Un jeune môme faisait Louis XIV, et tous les tourlourous de la ligne étaient aussi habillés en troupiers du temps de Louis XIV ! Un vieux comédien nommé Cudot a exécuté le rôle de Pierre Corneille qui a été présenté à Louis XIV, lequel a été félicité par M. le Maire en écharpe tricolore. Deux garces de l’Hippodrome représentaient les Reines de la Cour dans une voiture fournie par Godillot. – C’était le comble du délire – froid. – Il y avait là beaucoup d’extravagance et un manque complet d’imagination. Rien ne prouve mieux la stérilité plastique de notre époque. Elle ne fournit même pas de quoi faire une fête populaire. Quelle piètre chose que ces éternels mâts vénitiens, ces éternels lampions et ces éternelles bannières ! Sans compter messieurs les agents de police suant dans leurs bottes, pour maintenir l’ordre. «Histoire de l’esprit humain, histoire de la sottise humaine», disait M. de Voltaire.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 11 juillet [1858].

j’ai trouvé en arrivant ici votre dernière lettre, chère correspondante. Vous me demandez des consolations ; ne vous ai-je pas assez rabâché les mêmes choses. Travaillez excessivement à un travail dur et long. Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par coeur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir ; et puis voyagez, quittez tout, imitez les oiseaux. C’est une des tristesses de la civilisation que d’habiter dans des maisons. Je crois que nous sommes faits pour nous endormir sur le dos en regardant les étoiles. Dans quelques années, l’humanité (par le développement nouveau de locomotion) va revenir à son état nomade. On voyagera d’un bout du monde à l’autre, comme on faisait autrefois, de la prairie à la montagne : cela remettra du calme dans les esprits et de l’air dans les poumons.

Enfin, mon conseil permanent est celui-ci :

Voulez !

En avez-vous essayé ? Prenez donc un parti ! Ne soyez pas lâche envers vous ! Mais non, vous caressez votre douleur comme un petit enfant chéri que l’on allaite et qui vous mord la mamelle.

j’ai passé par là et j’ai manqué en mourir. Je suis un grand docteur en mélancolie. Vous pouvez me croire. Encore maintenant j’ai mes jours d’affaissement et même de désespérance. Mais je me secoue comme un homme mouillé et je m’approche de mon art qui me réchauffe. Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille.

Si je vous parle tant de volonté, c’est que je suis sûr que cela seul vous manque. Ayez un idéal de vous-même et conformez-y votre personne.

j’ai songé à vous quelquefois, là-bas, sur la plage d’Afrique, où je me suis diverti dans un tas de songeries historiques et dans la méditation du livre que je vais faire. j’ai bien humé le vent, bien contemplé le ciel, les montagnes et les flots. j’en avais besoin ! j’étouffais, depuis six ans que je suis revenu d’Orient.

j’ai visité à fond la campagne de Tunis et les ruines de Carthage, j’ai traversé la Régence de l’est à l’ouest pour rentrer en Algérie par la frontière de Kheff, et j’ai traversé la partie Orientale de la province de Constantine jusqu’à Philippeville, où je me suis rembarqué. j’ai toujours été seul, bien portant, à cheval, et d’humeur gaie.

Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. j’y ai travaillé depuis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! Pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des moeurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. n’importe ! Il faut écrire pour soi, avant tout. C’est la seule chance de faire beau.

Vous devriez (si aucun sujet ne vous vient) écrire vos mémoires. Nous reparlerons de cela. Il me semble que dans une de mes dernières lettres je vous avais indiqué plusieurs lectures. Les avez-vous faites ?

Adieu, à bientôt. Je vous serre les mains bien cordialement et je vous baise au front.

À Eugène Delattre. §

[Croisset] 1er août [1858].

Grand juriste !

j’ai reçu les numéros de l’Audience et je me délecte dans les Voyageurs et expéditeurs en chemin de fer. j’admire surtout le bourgeois qui avait fait du cadavre de sa femme un colis ! ! ! Mais dans la liste des objets que M.*** emporte en vacances, tu aurais dû mettre parmi les objets de première nécessité plusieurs g... pour ses cousines, et parmi les bons auteurs, de Sade, Delattre, etc.

Plaisanterie à part, c’est instructif et amusant ; utile dulci me paraît être ta devise. j’attends la suite, ou plutôt le volume entier pour juger de l’ensemble. Ne crains pas de faire revenir Prud’homme et soigne-le ! Il a de bonnes choses à dire à propos des accidents ; il doit croire qu’en cas d’explosion, on serait moins exposé aux premières qu’aux secondes, etc. !

j’ai trouvé ici, à mon retour, une mirifique épître de ta Seigneurie (qui m’a été je crois renvoyée de Tunis). Je t’en remercie bien. Elle était ornée de la signature de Foulongne. Serre-lui les pattes de ma part.

Si tu pouvais me trouver le Code civil des Carthaginois, tu serais bien aimable. C’est là ce qui me manque ; et puis bien d’autres choses, encore !

Adieu, mon vieux, porte-toi bien, amuse-toi bien ! Tu vas sans doute aller dans ta patrie, te reposer de tes travaux judiciaires, déposer un peu ta toque pour le panama et dépouiller la robe noire de l’orateur pour endosser la veste en velours du Nemrod départemental. Eh bien, sème partout les bons principes ! éduque la province, nom de Dieu ! élève ton voyage à la hauteur d’une mission sociale ! Terrifie les bourgeois par tes extravagances, et désole ta famille par tes discours ! Si on t’invite à dîner en ville, empiffre-toi ! Et rote au dessert ! On se fâchera peut-être ? n’importe ! Tu répondras : «C’est le genre de Paris». Caresse les servantes, prends le c... aux dames, excite les adolescents [...] et les villageois à la bestialité ! En un mot, sois canaille, c’est le moyen de plaire !

Sur ce, on se donne rendez-vous au mois de novembre, à Hélène Peyron.

À toi.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset] samedi soir [28 août ? 1858].

Mon vieux Brrrrûlant,

Si je ne t’ai pas écrit, c’est que je n’avais absolument rien à te dire.

Je travaille comme quinze boeufs. j’ai bientôt, depuis que je ne t’ai vu, fait un chapitre, ce qui est énorme pour moi. Mais que j’ai de mal ! Me saura-t-on gré de tout ce que je mets là dedans ? j’en doute, car le bouquin ne sera pas divertissant, et il faudra que le lecteur ait un fier tempérament pour subir 400 pages (au moins) d’une pareille architecture.

Au milieu de tout cela, je ne suis pas gai. j’ai une mauvaise humeur continue. Mon âme, quand je me penche dessus, m’envoie des bouffées nauséabondes. Je me sens quelquefois triste à crever. Voilà !

Ce qui n’empêche pas de hurler du matin au soir à me casser la poitrine. Puis le lendemain, quand je relis ma besogne, souvent j’efface tout et je recommence ! Et ainsi de suite ! l’avenir ne me présente qu’une série indéfinie de ratures, horizon peu facétieux.

Tu féliciteras de ma part ce bon Théo sur sa croix d’officier ; je ne lui ai pas écrit par bêtise ; et tu lui diras que je pense souvent à lui et que je m’ennuie de ne pas le voir. Ce qui est vrai.

Tu m’envoies des nouvelles des arts, je vais en revanche t’envoyer des nouvelles de la campagne.

Le boulanger de Croisset a pour l’aider dans la confection de ses pains un garçon de forte corpulence. Or le maître et le domestique s'... Ils se pétrissent à la chaleur du four. Mais (et ici le beau commence) le susdit boulanger possède une épouse et ces deux messieurs non contents de se..., foutent des piles à la malheureuse femme. On bûche dessus par partie de plaisir et en haine du c... (système Jérôme) si bien que la dame en reste quelquefois plusieurs jours couchée. Hier cependant, elle a commencé à leur riposter à coups de couteau et ils ont aux bras des effilades effroyables. Telles sont les moeurs des bonnes gens de la campagne. C’est extrêmement joli.

Répète-moi ce que la Présidente t’a dit sur mon compte, je tiens à le savoir.

j’ai reçu l’article de la Presse, il y avait mieux à dire. Si je ne connais guère de livre qui me plaise, il en est de même des critiques. Comme tout est bête, miséricorde !

Tu me demandes ce que je fais : j’ai lu depuis quinze jours, sans interrompre mon travail et pour lui, six mémoires de l’Académie des Inscriptions, deux volumes de Ritter, le Chanaan de Samuel Bochart et divers passages dans Diodore. Mais il est impossible que j’aie fini avant deux ans au plus tôt, et encore on se foutra de moi, n’importe ! Je crois que ce sera une tentative élevée et, comme nous valons plus par nos aspirations que par nos oeuvres, et par nos désirs que par nos actions, j’aurai peut-être beaucoup de mérite ; qui sait ?

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Croisset, 4 septembre 1858.]

Vous devez me trouver bien oublieux, chère Demoiselle. Excusez-moi, je travaille en ce moment-ci énormément. Je me couche tous les soirs exténué comme un manoeuvre qui a cassé du caillou sur les grandes routes. Voilà trois mois que je n’ai bougé de mon fauteuil que pour me plonger dans la Seine, quand il faisait chaud. Et le résultat de tout cela consiste en un chapitre ! Pas plus ! Encore n’est-il pas fini. j’en ai encore au moins une dizaine à faire, je ne sais rien du dehors et ne lis rien d’étranger à mon travail. Il est même probable que je n’irai guère à Paris cet hiver. Je laisserai ma mère y aller seule. Il faudra pourtant que je m’absente au mois de novembre une quinzaine de jours, à cause des répétitions d’Hélène Peyron, un nouveau drame de mon ami Bouilhet, qui sera joué à l’Odéon. À propos de mes amis, avez-vous lu Fanny, par E Feydeau ? Je serais curieux de savoir ce que vous en pensez.

Maintenant que j’ai parlé de moi, parlons de vous.

Vous m’avez envoyé une bien belle lettre la dernière fois. l’histoire de Mlle Agathe m’a navré ! Pauvre âme ! Comme elle a dû souffrir ! Vous devriez écrire cela, vous qui cherchez des sujets de travail. Vous verriez quel soulagement se ferait en votre coeur, si vous tâchiez de peindre celui des autres.

Le conte que j’ai reçu de vous au mois d’avril n’a pas été remis à la Presse, parce qu’il m’est arrivé la veille ou l’avant-veille de mon départ. Il est resté à Paris dans mon tiroir ; je sais d’ailleurs qu’on le refuserait à cause du sujet, qui ne convient pas aux exigences du journal. j’essayerai, cependant. Pourquoi ne travaillez-vous pas davantage ? Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux.

j’ai été bien impressionné par le massacre de Djedda et je le suis encore par tout ce qui passe en Orient. Cela me paraît extrêmement grave. C’est le commencement de la guerre religieuse. Car il faut que cette question se vide ; on la passe sous silence et au fond c’est la seule dont on se soucie. La philosophie ne peut pas continuer à se taire ou à faire des périphases. Tout cela se videra par l’épée, vous verrez.

Il me semble que les gouvernements sont idiots en cette matière. On va envoyer contre les musulmans des soldats et du canon. C’est un Voltaire qu’il leur faudrait ! Et l’on criera de plus belle au fanatisme ! à qui la faute ? Et puis, tout doucement, la lutte va venir en Europe. Dans cent ans d’ici, elle ne contiendra plus que deux peuples, les catholiques d’un côté et les philosophes de l’autre.

Vous êtes comme elle, vous, comme l’Europe, – déchirée par deux principes contradictoires, et c’est pour cela que vous êtes malade.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, seconde quinzaine d’octobre 1858.]

Tu es bien gentil de songer à moi, et si je ne t’écris point, c’est pour ne point t’ennuyer de mes plaintes. j’ai été tous ces temps-ci assez malade, physiquement ; il me prend des douleurs d’estomac atroces. Je suis obligé de me coucher et j’éprouve en même temps des courbatures dans tous les membres, avec des pincements au cervelet. C’est le résultat des agréables pensées qui embellissent mon existence.

À quoi bon t’embêter avec tout cela ? Ayons la pudeur des animaux blessés. Ils se f... dans un coin et se taisent. Le monde est plein de gens qui gueulent contre la Providence ; il faut (ne serait-ce que par bonne manière) ne pas faire comme eux. Bref, j’ai la maladie noire. Je l’ai déjà eue, au plus fort de ma jeunesse, pendant dix-huit mois, et j’ai manqué en crever ; elle s’est passée, elle se passera, espérons-le.

j’ai à peu près écrit trois chapitres de Carthage, j’en ai encore une dizaine, tu vois où j’en suis. Il est vrai que le commencement était le plus rude. Mais il faut que j’en aie encore fait deux pour que je voie la mine que ça aura. Ça peut être bien beau, mais ça peut être aussi très bête. Depuis que la littérature existe, on n’a pas entrepris quelque chose d’aussi insensé. C’est une oeuvre hérissée de difficultés. Donner aux gens un langage dans lequel ils n’ont pas pensé ! On ne sait rien de Carthage. (Mes conjectures sont je crois sensées, et j’en suis même sûr d’après deux ou trois choses que j’ai vues.) n’importe, il faudra que ça réponde à une certaine idée vague que l’on s’en fait. Il faut que je trouve le milieu entre la boursouflure et le réel. Si je crève dessus, ce sera au moins une mort. Et je suis convaincu que les bons livres ne se font pas de cette façon. Celui-là ne sera pas un bon livre. qu’importe, s’il fait rêver à de grandes choses ! Nous valons plus par nos aspirations que par nos oeuvres.

j’ai eu, néanmoins, et j’ai encore un fier poids de moins sur la conscience, depuis que je sais que le sieur Charles-Edmond n’est plus à la Presse. l’idée de la publicité me paralyse et il est certain que mon livre serait maintenant fini, si je n’avais eu la bêtise d’en parler.

Dans quinze jours, tu me verras tout prêt à dévorer Daniel de mes deux oreilles. Je te consacrerai une ou deux nuits si tu veux, car, pour mes journées, elles seront prises par la pièce de Bouilhet qui doit être jouée le 12 novembre.

Pourquoi tiens-tu à avoir fini pour la fin de cette année ? Qui te presse ? Tu as tort, mon bon. On fait clair, quand on fait vite.

Adieu, mon vieux, je t’embrasse et à bientôt.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Rouen, 31 octobre 1858.]

Vous devez me croire mort, chère Demoiselle. j’ai été, il est vrai, si souffrant tous ces temps-ci, que je remettais de jour en jour à vous écrire. La maladie noire m’avait repris ; j’éprouvais des maux d’estomac atroces qui m’ôtaient toute énergie ; c’est ce maudit Carthage qui en était cause. Enfin, à force d’y songer et de me désespérer, je commence à entrevoir le vrai, et j’ai maintenant bon espoir, jusqu’à un découragement nouveau. Personne, depuis qu’il existe des plumes, n’a tant souffert que moi par elles. Quels poignards ! Et comme on se laboure le coeur avec ces petits outils-là !

j’ai eu une fausse joie. j’avais cru que Charles-Edmond, le directeur du feuilleton de la Presse, nommé bibliothécaire du ministère de l’Algérie, était sorti du journal ; je me regardais comme dégagé de ma parole, et la publication indéfiniment ajournée ; car l’idée de l’impression m’est odieuse et me paralyse. Pour que je travaille bien, il faut que personne ne me regarde ; du moment que je pense au public, je suis perdu. La littérature m’a amusé, m’a charmé, tant que j’en ai fait pour moi seul.

Je m’en vais à Paris à la fin de cette semaine pour la pièce de mon ami Bouilhet, Hélène Peyron. j’y resterai une quinzaine ; je m’occuperai de votre légende ; mais je suis sûr, à peu près, qu’on la refusera. Je vous dis franchement les choses, parce que ce genre-là (comprenez-vous) est vieux et que la chose en elle-même n’a rien de bien neuf. Enfin je ferai tout mon possible.

Vous ignorez complètement la presse parisienne, si vous croyez qu’on y fait ce qu’on veut et qu’on y écoute quelqu’un. On a des amis très dévoués, tant qu’on ne leur demande rien du tout, voilà. Depuis un an je sollicite, à la Presse, l’insertion d’un chef-d’oeuvre (il n’est pas de moi), une chose extrêmement originale intitulée le Coeur à droite. On me leurra de belles paroles, mais je suis convaincu que jamais aucun journal ne l’imprimera. qu’y voulez-vous faire ? Tout cela est trouvé très bien par certaines gens.

Parlez-moi de vous ; moi, j’ai été dans des états déplorables, physiquement, moralement et intellectuellement parlant. À quoi bon vous ennuyer avec le récit de tout cela ? Chacun a sa croix ; il est inutile d’en surcharger les autres ; mais quelle chose incomplète que la vie ! Et pourtant quelle complication ! Je passe alternativement par de grands abattements et par de grands enthousiasmes ; cela est une double folie. Rien ne vaut la peine d’être triste ni d’être joyeux.

Adieu ; mille cordialités et croyez-moi tout à vous.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, seconde quinzaine de novembre 1858.]

Combien je suis peiné de ce que tu m’écris sur Mme Feydeau ! Donne-m’en des nouvelles le plus souvent que tu pourras. Ma mère part après-demain pour Paris, elle se présentera chez toi pour la voir, sera-t-elle reçue ?

Quant à moi, mon cher vieux, me revoilà à Carthage, «again on the sea» ! Quelle besogne ! Quelle besogne ! Tu m’édifies avec le plaisir que tu prends à des sujets difficiles ; moi, je déclare qu’ils m’embêtent. Néanmoins je crois que ça va aller ; j’ai à peu près écrit, depuis mon retour, six pages, ce qui est beaucoup pour ton serviteur.

Rien ne donne une idée plus nette de l’abaissement esthétique où nous rampons, que les critiques sur Hélène Peyron. Le jugement définitif de ces abrutis du lundi est : 1° que les vers sont trop beaux, et 2° qu’il ne faut plus faire de vers. Je trouve cela énorme !

Quand m’enverras-tu le paquet de Daniel ? Attendras-tu que tout soit fini ? C’est peut-être meilleur, je lirai tout d’une haleine et verrai l’ensemble.

Sais-tu l’époque où le Théo revient.

Quel polisson de froid ! Je me carbonise les tibias. Il y a loin du paysage qui m’entoure et de la température où je grelotte à ce qui se passait dans la plaine du Rieff, 247 ans avant Notre-Seigneur, et pour remonter là, il faut quelque effort, avec lequel je t’embrasse.

Ton collègue.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, début de décembre 1858.]

Vieux vésicatoire, distillateur d’impuretés, etc.

l’article Rigault que je viens de lire m’a fait rugir au commencement, puis éclater de rire à la fin. C’est bon, mon vieux, c’est bon, ne t’inquiète de rien. Pioche le Daniel, voilà tout... et serre, n... de D..., serre ! Sois concis et toujours brûûlhant ! Entendè vô ! bhhrrrrrûlant ! ! !

Comme c’est beau la critique, toujours se f... le doigt dans l’oeil et blâmant justement ce qu’il y a de meilleur dans un livre. Au fond le gros Rigault a été peut-être excité ? Je t’assure que cet article-là te fait une très belle balle ! Il en ressort pour le public que tu es un grand homme et que tu dois avoir..., ma parole d’honneur ! ça donne envie de te connaître ! Et il n’est pas une marquise qui, en t’abordant, ne te coulera dans le tuyau de l’oreille :

Bien, mon p’tit homme

Tu vas voir comme..., etc.

Quels imbéciles ! Enfin, continuons, mon vieux. Écrivons, nom d’un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur.

Voilà huit jours que je suis complètement seul. Je travaille raide, jusqu’à 4 heures du matin toutes les nuits. ça commence à marcher, c’est-à-dire à m’amuser, ce qui est bon signe. La solitude me grise comme de l’alcool. Je suis d’une gaieté folle, sans motifs, et je gueule tout seul de par les appartements de mon logis, à me casser la poitrine. Tel est mon caractère.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi soir [décembre] 1858.

Mon pauvre Chat,

Je m’ennuie beaucoup de ta petite personne. Aussi ta lettre m’a fait grand plaisir ; écris-moi le plus souvent que tu pourras, et le plus longuement possible.

Dis-moi si l’Anglaise qui te donne des leçons te plaît : fais-moi son portrait. Je compte que l’on me régalera à mon arrivée d’un trio piano, violon et cor de chasse. j’aimerais à te voir te débattant entre deux musiciens.

Maman t’a-t-elle conduite à une gymnastique ?

Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre, car je ne vois pas un chat. On a découvert, dans le jardin, un lapin sauvage qui s’est réfugié là. j’ai empêché qu’on ne le tuât.

Voilà quatre jours que Narcisse et Édouard s’occupent à abattre et à fendre du bois : aussi vais-je avoir un bûcher bien garni.

Au milieu de ma solitude, j’ai eu ce matin un événement bien agréable, à savoir la visite de l’horloger. Il m’a encore parlé du temps (qu’il trouve toujours beau), mais comme je dormais encore à moitié, je crois avoir perdu deux ou trois rognonnements de la fin. Quel dommage ! En voilà maintenant pour quinze jours ! C’est long à attendre.

Je suis bien aise que les Récits mérovingiens t’amusent ; relis-les quand tu auras fini ; apprends des dates, tu as tes programmes, et passe tous les jours quelque temps à regarder une carte de géographie.

Ma lettre t’arrivera demain soir au moment où vous vous mettrez à table ; je boirai, de mon côté, tout seul, à votre santé.

Adieu, mon pauvre Caro. Sois bien gentille et pense à

ton vieux qui t’embrasse.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, dimanche [19 décembre 1858].

Je commençais à m’embêter de n’avoir pas de nouvelles de ta femme et j’allais t’écrire aujourd’hui. Tant mieux si la maladie traîne. Cela est signe que ce n’est pas très grave. M. Cloquet a également dit à ma mère qu’il trouvait de l’amélioration. Elle a dû aller chez toi hier. Tiens-moi au courant de tout ce qui arrive en bien ou en mal.

Mille compliments, mon cher monsieur, de la manière dont tu as vendu Daniel. Que ne suis-je aussi habile ! La littérature, jusqu’à présent, m’a coûté 200 francs. Voilà les gains, et au train dont je vais, il est peu probable que j’en fasse d’autres.

Tu me demandes ce que je deviens ? Voici : je me lève à midi et me couche entre 3 et 4 heures du matin. Je m’endors vers 5. À peine si je vois la lumière des cieux. Chose odieuse en hiver. Aussi je ne sais plus distinguer les jours de la semaine, ni le jour d’avec la nuit. Je vis d’une façon farouche et extravagante qui me plaît fort, sans un événement, sans un bruit. C’est le néant objectif, complet. Et je ne travaille pas trop mal, pour moi du moins. Depuis dix-huit jours j’ai écrit dix pages, lu en entier la Retraite des Dix Mille, et analysé six traités de Plutarque, le grand hymne à Cérès (dans les Poésies homériques en grec), de plus l’Encomium moriae d’Érasme, et Tabarin le soir, ou plutôt le matin, dans mon lit, pour me divertir. Voilà. Et dans deux jours j’entame le chapitre III. Ce qui ferait le chapitre IV si je garde la préface ; mais non, pas de préface, pas d’explication. Le chapitre 1er m’a occupé deux mois cet été. Je ne balance pas néanmoins à le f... au feu, quoique en soi il me plaise fort.

Je suis dans une venette atroce parce que je vais répéter comme effet, dans le chapitre III, ce qui a été dit dans le chapitre II. Des malins emploieraient des ficelles pour escamoter la difficulté. Je vais lourdement m’épater tout au milieu, comme un boeuf. Tel est mon système. Mais je vais suer par exemple ! Et me désespérer dans la confection dudit passage ! Sérieusement, je crois que jamais on n’a entrepris un sujet aussi difficile de style. À chaque ligne, à chaque mot, la langue me manque et l’insuffisance du vocabulaire est telle, que je suis forcé à changer les détails très souvent. j’y crèverai, mon vieux, j’y crèverai. n’importe, ça commence à m’amuser bougrement.

Enfin l’érection est arrivée, monsieur, à force de me fouetter et de me manustirper. Espérons qu’il y aura fête.

Je me précipiterai sur le Daniel et te le renverrai le plus promptement possible. j’emploierai à cet examen toute ma critique, n’aie pas peur. Préviens-moi, afin que j’envoie chercher le paquet à Rouen.

Mille tendresses.

À Ernest Feydeau. §

Mardi soir.

Mon bon,

j’ai d’abord parcouru, puis lu la première partie de Daniel. Je la sais par coeur, au point de finir les phrases. Néanmoins le tout m’a paru plus court, ce qui est excellent ; je présume très bien du reste. Quant aux détails je n’en vois pas trois à changer même en y regardant minutieusement. Marche de l’avant et ne t’inquiète plus de rien, quant à ce qui est fait. Merci, encore une fois, mon vieux, de la dédicace.

Voilà quatre jours que je suis à refaire le plan de la fin d’une scène ! Nous bûchons comme des nègres. Le sieur Bouilhet te fait mille tendresses et te remercie pour la Revue Contemporaine. Il importe en effet que ses vers y paraissent le plus tôt possible car il se propose de publier vers le milieu du mois prochain. Ledit sieur a été deux fois chez toi sans te trouver. Il ne veut pas lire ton roman dans la revue parce que tout journal échigne un livre, résolution vertueuse dans laquelle je l’ai confirmé. Il m’a même défendu de lui en parler parce qu’il se réserve pour jouir.

Il faut que nous soyons bien abasourdis par la littérature car nous ne disons presque pas d’ordures. Décadence !

Adieu, vieux lubrique, on t’embrasse.

Connais-tu une Demoiselle Strub (Florence), auteur d’un roman intitulé l’hermite de Vallombreuse ? c’est une Allemande. Réponds-moi à cette question et n’en souffle pas un mot parce qu’il y a une parole d’honneur d’engagée. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il peut y avoir là quelque machination contre toi, moi ou Bouilhet. Il est probable que ce n’est rien du tout.

À Ernest Feydeau. §

Mon bon,

j’ai déjà lu deux cents pages du Daniel. j’aurai fini la lecture complète ce soir. j’en pense beaucoup de bien. Mais je suis révolté très souvent par les redites et les négligences de style qui sont nombreuses. Quel sauvage tu fais ! à côté de choses superbes tu me fourres des vulgarités impardonnables. La première partie m’a charmé, sans restriction et toute la moitié de la deuxième (il y a fatigue dans la troisième). Je ne te pardonne pas les dialogues calmes ; ton docteur m’embête et embêtera. C’est elle seulement qui est à re-travailler. Mais c’est à serrer, crois-moi. j’ai été d’autant plus irrité des fautes que j’avais été empoigné par les beautés.

Je vois très bien tes intentions, mais tu me permettras dans ma critique d’avoir toujours en vue l’intention générale, l’effet d’ensemble à produire et non telle petite intention particulière et locale qui souvent y nuit, comprends-tu ? Tout ce qui est essentiellement du livre est irréprochable, caractère, paysages, etc. Mais c’est quand tu veux faire le monsieur que tu me déplais.

Puis-je faire des notes au crayon sur les marges ? Tu en serais quitte pour les faire couper, lorsque tu donneras ton manuscrit à l’imprimerie. Réponds-moi là-dessus et ne te presse pas pour la fin. À quoi bon ? Songe que c’est ton second livre ; mon vieux, et que l’on te souhaite, généreusement, un four. Or il faut que ce soit un volcan. C’est facile si tu veux t’en donner la peine.

La IVe partie est superbe, superbe ! Comme ça se relève.

Tu es décidément un monsieur sans la moindre intelligence, c’est à croire que deux bonshommes ont travaillé à ce roman.

Je le répète, je suis enthousiasmé de la IVe partie. Le grand dialogue de Daniel et de Louise, magnifique. l’épisode de la fermière m’a fait froid dans le dos. Et mon indignation ne fait que se renforcer pour les choses plates et vulgaires. Je commence demain mon travail, j’espère te renvoyer le manuscrit à la fin de la semaine.

Adieu, je t’embrasse très fort.

À Ernest Feydeau. §

[Fin décembre 1858].

Observations générales sur Daniel :

j’ai marqué en marge les phrases que je trouvais vicieuses, les tournures lourdes, les expressions toutes faites et convenues, je n’y reviendrai plus. Mais parlons d’abord des beautés.

Ce qu’on se rappelle, ce qui reste palpitant et net dans l’esprit, après cette lecture, ce sont :

Toute la première partie, la demeure de Daniel, sa femme, le grattage de l’hôtel et la scène dans l’hôtel garni. Tout cela est superbe. Le duel est très bien, mais moins rare ;

2° Dans la seconde, l’apparition de la jeune fille sur le rocher, le portrait du vieux comte, les dames sous la tente ; Georget, quoique moins décrit, est une figure réussie. Celle de Cabâss est parfaite ;

3° Dans la troisième, l’incendie ;

4° La quatrième partie est (avec la première), la plus forte. Le dialogue de Louise et de Daniel, quand Daniel l’engage à épouser Cabâss, est une chose parfaite et réussie. Très beau ! Très beau !

Ce livre-là s’avale d’une haleine. Il y a peut-être un peu de complaisance, de la part de l’auteur, envers les paysages ; ils sont prodigués. Mais, comme ils sont tous bien faits, je m’en moque. Cela est ardent et exalté d’un bout à l’autre. Cependant l’auteur se voit trop sous Daniel ; on ne sent pas la supériorité de l’écrivain sur son héros. Peu importe, puisque c’est le héros qui parle. Il a fallu un grand art pour ne pas rendre Louise insipide, car au fond, c’est l’ «Ange». Quant à Daniel, qui est de la famille des Oberman et des Roger, je lui reproche uniquement de trop parler ; il y a des tournures de style emphatiques. Il s’adresse au ciel, il crie à tous les vents, il blasphème. Je n’attaque nullement le fond de ce caractère, mais je dis qu’on peut en enlever les côtés connus, en changeant certaines tournures de style qui reviennent sans cesse : «m’écriai-je !» «ô ciel !» ; ça lui donne un air théâtral, tandis que c’est un personnage concentré et rêveur.

l’auteur insiste trop sur l’esprit du comte et ne le montre pas assez. Il aurait fallu, puisque c’était un monsieur si spirituel, lui faire dire des mots. Mais j’aimerais mieux retrancher un peu de ces phrases où on nous répète : «C’était un esprit fin, railleur, etc. » Il est beaucoup question des railleries de ce vieux drôle ; or, on n’en voit guère.

Il y a, suivant moi, une suspension dans l’intérêt et une baisse de style vers la fin de la deuxième partie. Ça se traîne jusqu’à l’incendie ; après l’incendie, ça rebaisse. Quant à la quatrième partie, c’est vigoureux, superbe, intéressant, émouvant, réussi en un mot.

La partie faible de style, c’est le dialogue, quand il n’est pas important de fond. Tu ignores l’art de mettre dans une conversation les choses nécessaires en relief, en passant lestement sur ce qui les amène. Je trouve cette observation très importante. Un dialogue, dans un livre, ne représente pas plus la vérité vraie (absolue) que tout le reste ; il faut choisir et y mettre des plans successifs, des gradations et des demi-teintes, comme dans une description. Voilà ce qui fait que les belles choses de tes dialogues (et il y en a) sont perdues, ne font pas l’effet qu’elles feront, une fois débarrassées de leur entourage.

Je ne dis pas de retrancher les idées, mais d’adoucir comme ton celles qui sont secondaires. Pour cela, il faut les reculer, c’est-à-dire les rendre plus courtes et les écrire au style indirect.

Voilà donc, quant à la question de forme (qui est aussi une question d’effet et d’amusement), ce qu’il y a de plus grave, et même la seule chose grave. Tu enlèveras par là de la monotonie. Serre, serre les dialogues, on parle trop, et tes personnages parlent un peu tous de la même façon ; leur discours manque de caractère (j’en excepte Georget). Ainsi Louise dit quelque part qu’elle «l’identifie» (p. 182) ; ce n’est pas là un mot de jeune fille.

Mais si l’observation manque un peu dans les discours, on la retrouve (et flamboyante) dans les peintures. Les dames travaillant sous la tente et les baigneuses sont des morceaux achevés. Il y a là une certaine veine gouailleuse et contenue qu’il faudra plus tard exploiter et qui fera ouvrir les yeux, j’en suis sûr. Quant aux choses de la nature, les aspects de mer et de ciel, elles sont rendues aussi habilement que possible.

Bref, quant au caractère et au style, à l’ensemble enfin, Daniel a selon moi une grande supériorité sur Fanny.

Mais (voilà le mais qui revient) la situation languit à partir de la seconde partie, c’est cela qu’il faut revoir sérieusement et serrer. ça n’avance pas assez et je trouve, comme longueur matérielle, que c’est en disproportion avec le reste. Telle digression tient plus de place qu’une scène capitale.

Maintenant j’arrive à deux changements, ou plutôt deux suppressions :

1° Page 120. La tartine de Daniel à propos des pêcheuses.

Que vois-tu là de bon ? C’est écrit en phrases toutes faites d’un bout à l’autre, et commun de fond au suprême degré. Quel est le bourgeois qui n’a pas pensé cela et dit cela ? Je relève au hasard ce qui me tombe sous les yeux, en reparcourant les malencontreuses pages : les poings de fer du besoin, les ardents feux du four, sordides haillons, la saison où la nature sourit à l’homme, le spectacle de leurs travaux, le spectacle de ces misères, les lignes harmonieuses de son profil (genre artiste !), une manie imperceptible de sentiment qui touche un coeur, les plus malheureux ne sont pas les malheureux du travail ! ! !, faisant un pénible effort, une obole à la pauvreté, etc., etc., ternir l’image qui vivra, etc.

Tout cela est d’un piètre langage, parce que le fond est banal. Telle idée, tel style ! Si tu as besoin que Louise s’émeuve, montre de la pitié, tâche de trouver quelque chose de plus saisissant et de plus court.

l’incroyable docteur !

Ah ! Celui-là est folichon ! Où diable as-tu vu qu’il en existât de pareils ? Tu vas me répondre par un nom propre ; je connais ton modèle physiquement, n’est-ce pas ? Mais là s’arrête la vérité. Un médecin de campagne ainsi bâti, miséricorde ! Un docteur, à Trouville ! Un docteur fin, un peu gouailleur, philanthrope, agronome, et revenu du fracas des cités ! Voilà de la fantaisie ou je ne m’y connais pas. Jamais un pareil mortel n’a existé, d’abord ; et en second lieu, jamais il n’a existé dans un village. La vérité vraie est que ton médecin, celui-là, dans ce milieu-là, doit admirer les gens riches avec qui il cause, et être de leur avis. Il est d’ailleurs trop doux, trop poli, il marche sur la pointe des pieds (p. 145) dans la chambre d’un malade (attention que je n’ai jamais vu pratiquer par aucun de ces messieurs). Enfin il m’embête au suprême degré, ton docteur, c’est l’éternel docteur de tous les livres et de toutes les pièces. À quoi est-il utile ? qu’amène-t-il ?

Comment ? Tu ne sens pas qu’à partir de la page 181, tous ces personnages-là sont légers comme des rhinocéros, qu’ils parlent pour ne rien dire et que c’est trop nature ? «Je vous attends aux preuves.» – «Il ne s’agit pas de cela.» – «Pauvre maman ! Comme on l’attaque !» – «Très bien, merci et passons.» – «Cette discussion n’est pas possible.» – «Halte-là !»

Et quelle sermonneuse que cette Louise ! Tu me la gâtes à plaisir. C’est ici une bas-bleu corsée. Quelles expressions : «La mélancolie indéfinissable de la solitude.» «Je ne demande même pas à la nature des sujets d’étude.» «Je t’adore comme la révélation de Dieu» ! et du haut de ces échasses nous tombons, tout à plat, sur des berquineries ratées.

Oh ! non, tout cela n’est pas heureux. La comparaison de Dieu au chien, ou plutôt du chien à Dieu m’a révolté, et il fallait que le docteur (présent à ces belles choses) fût bien brave homme puisqu’il pleurait, car ils pleuraient tous à un pareil récit.

Si tu tiens à cela, c’est à refaire en entier (mais on connaissait Louise tout aussi bien auparavant).

Je reviens au fameux docteur (dont le contact a gâté cette pauvre Louise). Il appelle des chasseurs «des Nemrod !», cela est du Prud’homme tout pur, «la foule ignorante qui végète», «il est plus sain de vivre ici (à la campagne) qu’à Paris» . Ton docteur est un âne. Il y a tout autant de maladies à la campagne qu’à Paris (la Normandie est pleine de cancers, il doit savoir cela). Puis le voilà qui blague les salons et les clubs. La tournure «qu’il coure aux champs surveiller les laboureurs» aurait un accessit d’amplification française au collège, c’est vrai, mais ce n’est pas mon ami Feydeau qui doit se servir de ces choses-là. «il est défendu de déposer le long de ce mur, etc.» ; tu me gâtes ton édifice, misérable ! Tu pollues ton roman ! Tu souilles ta plume ! Le tableau de l’homme des champs est du Delille. Non ! ma parole ! j’écume de colère ! «Retourner au gîte», «la cloche du village» ! et rien n’y manque, c’est complet ! Les émotions tendres succèdent aux considérations économiques. Voilà les vieux serviteurs qui viennent après les usines. Les serviteurs d’un médecin de campagne !

Si le «comte était touché», il était sensible, franchement !

Bref, je trouve tout ce passage exécrable. Tu flattes les plus basses manies de la roture intellectuelle, toute la nauséabonde tribu des soi-disant penseurs, philanthropes, socialistes, etc., les gars du siècle, que sais-je ?

Si tu as voulu faire de ton docteur un personnage ridicule (que Daniel, par la suite, doit contredire) tu as réussi ; mais la plaisanterie dure trop longtemps et je ne vois pas l’effet que Daniel plus tard pourra en tirer. Il nous est fort indifférent de savoir les opinions de ce monsieur, qui n’ont rien de drôle. On ne s’intéresse qu’à son histoire, penses-y donc, à tes amoureux.

Enfin, je te supplie à deux genoux, à mains jointes, par tout ce qu’il y a de plus sacré, de me supprimer ce chapitre-là, héroïquement.

Tu ne t’es pas mis le doigt dans l’oeil à moitié, non ! Mais si en plein que tu t’es rendu aveugle ; tu n’y vois goutte là-dessus. Et tu me dis que c’est afin de ne plus passer pour un bas réaliste ? Je déclare ne rien comprendre à l’argument et je ne vois pas le spiritualisme d’un pareil lieu commun.

Maintenant que j’ai fini je me résume :

1° Et avant tout, enlève-moi ça ;

2° Refais, rarrange ou supprime (ce qui vaudra mieux) le discours de Daniel sur la pauvreté.

Quant au docteur, je te demande sa mort comme un service personnel ;

3° Revois tous les dialogues, dans le sens indiqué ;

4° Tâche d’être plus rapide vers la fin de la deuxième partie, et dans toute la troisième qui est la plus faible ;

5° Et fais attention aux observations que j’ai mises en marge, il y en a quelques-unes d’importantes.

Dernier conseil :

Prends, au hasard, une des pages que j’indique comme lentes ou mal écrites ; lis-la, indépendamment du reste, en elle-même, en ne considérant que le style. Puis, quand tu l’auras amenée à toute la perfection possible, vois si elle se lie avec les autres et si elle est utile. Demande-toi à chaque phrase ce qu’il y a dedans. Tu n’es pas assez convaincu de cet axiome : «qui se contient, s’accroît.» Le sujet t’emporte et tu n’as pas l’oeil assez ouvert sur l’ensemble ; les paliers, dans ta maison, sont trop larges et trop nombreux.

Tu tiens à établir tes idées, et tu prêches souvent. Tu me diras que c’est exprès, tu as tort, voilà tout ; tu gâtes l’harmonie de ton livre, tu rentres dans la manie de presque tous les écrivains français, Jean-Jacques, G. Sand ; tu manques aux principes, tu n’as plus en vue le Beau et l’éternel Vrai. Enfin, tâche d’apprendre l’Art des sacrifices.

Fin.

Maintenant, rêve sur cette page blanche tout ce que tu imagineras de plus élogieux ; emplis-la, en pensée, d’encens et de cinnamome, tu n’auras que ce qui t’est dû.

Ton bouquin de Daniel fera fureur, tu verras. Et je vois le moyen (je te l’ai indiqué) de le rendre PARFAIT, entends-tu ! Ne néglige rien, ne te presse pas, reste un mois de plus s’il le faut.

Et crois, mon cher monsieur, que, pour envoyer à un être humain huit pages comme celles-ci, il faut l’aimer et l’estimer, lui et son oeuvre.

P. S. – Je ne relève pas quantité de mots exquis : Cabâss l’avare, la fermière qui dit «votre femme», etc., etc.

À mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Croisset 26 décembre 1858].

j’ai l’air de vous oublier, il n’en est rien ! Souvent ma pensée se porte vers vous et j’adresse au Dieu inconnu, dont parlait saint Paul, des prières pour l’apaisement et la satisfaction de votre coeur. Vous tenez dans mon âme une place très haute et très pure, une large part, car vous ne sauriez croire l’émerveillement sentimental que m’ont causé vos premières lettres. Je vous dois de m’être senti, à cause de vous, à la fois meilleur et plus intelligent. Il faudra pourtant que nous nous serrions la main et que je vous baise au front !

Voici ce qui s’est passé depuis ma dernière lettre :

j’ai été à Paris pendant dix jours, j’ai assisté et coopéré aux dernières répétitions d’Hélène Peyron. C’est à la fois une très belle oeuvre et un grand succès. Les visites, les journaux, etc., tout cela m’a fort occupé, et je suis revenu ici, comme à mon ordinaire, brisé physiquement ; et quant au moral, dégoûté de toute cette cuisine. Je me suis remis à Salammbô avec fureur.

Ma mère est partie pour Paris, et, depuis un mois, je suis complètement seul. Je commence le troisième chapitre, le livre en aura douze ! Vous voyez ce qui me reste à faire ! j’ai jeté au feu la préface, à laquelle j’avais travaillé pendant deux mois cet été. Je commence enfin à m’amuser dans mon oeuvre. Tous les jours je me lève à midi et je me couche à quatre heures du matin. Un ours blanc n’est pas plus solitaire et un Dieu n’est pas plus calme. Il était temps ! Je ne pense plus qu’à Carthage et c’est ce qu’il faut. Un livre n’a jamais été pour moi qu’une manière de vivre dans un milieu quelconque. Voilà ce qui explique mes hésitations, mes angoisses et ma lenteur. Je ne retournerai à Paris que vers la fin de février. d’ici là, vous verrez dans la Revue Contemporaine un roman de mon ami Feydeau qui m’est dédié et que je vous engage à lire.

Vous tenez-vous au courant des ouvrages de Renan ? Cela vous intéresserait, ainsi que le nouveau livre de Flourens, sur le Siège de l’âme.

Savez-vous ce qui présentement m’occupe ! Les maladies des serpents (toujours pour Carthage). Je vais aujourd’hui même écrire à Tunis à ce sujet. Quand on veut faire vrai, il en coûte !

Tout cela est bien puéril et au fond considérablement sot ! Mais à quoi passer la vie, si ce n’est à des rêves !

Adieu. Mille tendresses. écrivez-moi tant que vous voudrez et le plus longuement que vous pourrez.       

1859 §

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mardi matin, 1859.

Voici l’aurore. Depuis vingt heures je suis sur Daniel et j’ai passé dans sa société vendredi soir, samedi et dimanche en entier. Tu trouveras une longue note générale sur l’ensemble : les observations de détail sont aux marges. Je n’ai marqué que le mauvais. Je crois avoir été clair ?

Fais-moi le plaisir de porter le tout chez le père Sainte-Beuve et de le lui montrer (quand tu seras en désaccord avec moi ou même sans cela).

Tu m’as l’air d’avoir une envie de publier, tout de suite, que je ne comprends pas. Pourquoi ? Qui te presse ?

Quant à mes observations, je n’ai pas besoin de tes raisons, comme tu dis. Je ne veux pas les entendre, tes raisons. Es-tu drôle ? Est-ce que les bonnes choses ont besoin d’être défendues ? Sommes-nous en contestation ? Je te dis ce que je pense. Voilà tout. Seulement pense toi-même à ce que je te dis.

Si tu ne comprends pas ce que je t’écris, si quelque chose te paraît obscur dans mes critiques, enfin si tu crois que tu as besoin de venir, viens ! On te recevra et t’embrassera avec plaisir.

Mais je t’assure que j’ai profondément réfléchi à tout ce que je te dis. Rien n’a été mis à la légère. Si quelqu’un a envie de te voir produire, pour ta seconde publication, un grand livre, sois sûr que c’est moi et que je t’aime, mes injures en sont la preuve.

Il ne faut jamais donner raison aux imbéciles, quand on est dans le vrai ; or, comme ici tu es dans le Vrai et dans le Beau, les trois quarts du temps, prends la petite peine d’y entrer complètement. Ne laisse pas une tache sur ton manteau de pourpre.

Adieu, mon vieux. Je tombe de fatigue. Je t’assure que j’ai travaillé raide depuis trois jours. Il est six heures du matin, je suis à ma table depuis hier midi. j’ai quitté pour Daniel un clair de lune sur Carthage et je suis maintenant assez pressé, parce que le 8 janvier arrive Bouilhet avec son volume de vers. Il a dû t’envoyer Hélène ?

Mille tendresses.

Narcisse va aller tantôt à Rouen mettre au chemin de fer la sacro-sainte boîte. Elle t’arrivera probablement en même temps que cette lettre.

À Eugène Delattre. §

Croisset, 10 janvier 1859.

Mon cher ami,

Si je ne t’ai pas remercié plus tôt de ton volume, c’est que je voulais le relire. La seconde lecture m’a confirmé dans la bonne opinion que j’en avais conçue d’abord. Mais avant tout, je te remercie des gracieusetés à mon endroit ; tu chauffes les amis, tu es un brave !

j’ai trouvé l’introduction d’un très remarquable style. Quant à l’ouvrage, il me paraît méthodique, clair, net et amusant, chose qui semblait difficile en un tel sujet. La partie anecdotique est bien fondue avec la partie technique ; en somme, cela me semble complètement réussi, et je serais fort étonné si ce bouquin n’était très lu. Ce que j’aime, c’est qu’on y sent partout la protestation de l’Individu contre le Monopole, contre le Pouvoir. (Il y a si peu de gens qui aiment la liberté par le temps qui court !) Le sentiment du Juste éclate à chaque ligne ; cela fait aimer l’auteur.

Voilà, en gros, tout ce que j’en pense. Quant aux détails, ce livre suggère une foule d’idées.

Il sera dans quelques années bien curieux à consulter comme histoire. La conclusion en sera que nous étions encore en pleine barbarie ; nous marchons à quatre pattes et nous broutons de l’herbe.

La société est une vraie forêt de Bondy. On a dit que nous dansions sur un volcan ; la comparaison est emphatique ! Pas du tout ! Nous trépignons sur la planche pourrie d’une vaste latrine. l’humanité, pour ma part, me donne envie de vomir, et il faudrait aller se pendre, s’il n’y avait, par ci par là, de nobles esprits qui désinfectent l’atmosphère. Ceci est une allusion à l’auteur.

Sur quoi je lui serre les deux pattes bien cordialement.

À toi, mon vieux.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mardi au soir, 11, 1859.

Donne-moi l’adresse de Théo ! Faut-il que je t’envoie sa lettre ? Ou que je l’envoie à Ernesta ? Ou que je la mette ici à la poste ? j’ignore l’adresse d’Ernesta. Si le Théo était en train de revenir, je ne lui écrirais pas, bien entendu. Sais-tu quand nous reverrons ce vieux, vieux toi-même.

j’attends demain le sieur Bouilhet qui doit rester ici une douzaine de jours. Après quoi, je me retrouverai dans ma solitude. Et dans six semaines nos excellences auront la volupté de se contempler mutuellement.

Non ! Mon bon ! Je n’admets pas que les femmes se connaissent en sentiment. Elles ne le perçoivent jamais que d’une manière personnelle et relative. Ce sont les plus durs et les plus cruels des êtres. "La femme est la désolation du juste." Cela est un mot de Proudhon. j’admire peu ce monsieur, mais cet aphorisme est une pensée de génie, tout bonnement.

Il ne faut se fier en femmes (en fait de littérature), que pour les choses de délicatesse et de nervosité. Mais tout ce qui est vraiment élevé et haut leur échappe. La condescendance que nous avons pour elles est une des causes de l’abaissement moral où nous gisons aplatis. Tous, nous sommes pour nos mères, nos soeurs, nos filles, nos femmes et nos maîtresses, d’une inconcevable lâcheté. Jamais le téton n’a causé plus de bassesses ! Et l’Église (Catholique, Apostolique et Romaine) a fait preuve du plus haut sens en décrétant le dogme de l’Immaculée Conception. Il résume la vie sentimentale du XIXe siècle. Ce pauvre siècle à scrofules et à pâmoisons, qui a en horreur les choses fortes, les solides nourritures et qui se complaît sur les genoux féminins, comme un enfant malade.

"Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?" est un mot qui semble plus beau que tous les mots vantés dans les Histoires. C’est le cri de la Pensée pure, la protestation du cerveau contre la matrice. Et il a cela pour lui qu’il a toujours révolté les idiots.

Le culte de la mère sera une des choses qui fera pouffer de rire les générations futures. Ainsi que notre respect pour l’amour. Cela ira dans le même sac aux ordures que la sensibilité et la nature d’il y a cent ans.

Un seul poète, selon moi, a compris ces charmants animaux, à savoir le maître des maîtres, l’omniscient Shakespeare. Les femmes sont pires ou meilleures que les hommes. Il en a fait des êtres extra-exaltés, mais jamais raisonnables. C’est pour cela que ses figures de femme sont à la fois si idéales et si vraies.

En résumé, ne t’en rapporte jamais à ce qu’elles diront d’un livre. Le tempérament est tout pour elles, l’occasion, la place, l’auteur. mais savoir si une chose (exquise ou même sublime) détonne, dans un ensemble, non ! Mille fois, non !

j’ai vu avec plaisir que la typographie commençait à te puer au nez. C’est selon moi, une des plus sales inventions de l’humanité. j’y ai résisté jusqu’à trente-cinq ans, et dès onze je barbouillais. Un livre est une chose essentiellement organique, cela fait partie de nous-mêmes. Nous nous sommes arrachés du ventre un peu de tripes, que nous servons aux bourgeois. Les gouttes de notre coeur peuvent se voir dans les caractères de notre écriture. Mais une fois imprimé, bonsoir. Cela appartient à tout le monde ! La foule nous passe sur le corps ! C’est de la prostitution au plus haut degré et de la plus vile ! Mais il est reçu que c’est très beau, et que prêter son cul pour dix francs est une infamie. Ainsi soit-il !

On t’embrasse très fort.

Pourquoi ai-je été si bavard ce soir ?

j’attends dimanche matin le premier numéro de Daniel avec une impatience à nulle autre pareille.

À Madame Maurice Schlésinger. §

Croisset, 16 janvier [1859].

Combien j’ai été heureux, chère Madame, en reconnaissant le timbre de Bade et votre écriture ! Pour me justifier de mon apparent oubli, il faut que je vous dise combien j’ai été embêté depuis un an.

Après la publication de mon roman, je me suis remis à une grande oeuvre de jeunesse intitulée : La Tentation de Saint Antoine. Après six mois de travail, il a fallu me résigner à la remettre dans le carton. Ce livre m’eût fait avoir, par le temps qui court, des désagréments infinis.

Sollicité alors par le journal la Presse, je lui ai promis une étude antique et, avant d’en savoir le premier mot, au bout de huit jours, on me talonnait déjà en me demandant : "Est-ce fini ?".

Les lectures et le travail préalable m’ont demandé six à huit mois. Je m’y suis mis enfin il y a un an environ. Au bout de mon premier chapitre, je me suis aperçu qu’il me fallait absolument aller à Tunis. l’hiver dernier s’est passé dans les hésitations, tourments et dérangements infinis. Au mois d’avril, je suis parti pour l’Afrique où je suis resté deux mois. j’ai été seul et à cheval de Tunis à Constantine ; enfin, au mois de juillet, j’étais revenu ici où j’ai démoli tout ce que j’avais fait. Bref, depuis le mois de septembre seulement, je travaille à ce livre annoncé depuis deux ans ; il me couvrira de ridicule ou me placera très haut ; c’est une tentative ambitieuse s’il en fut.

j’ai été très souffrant cet automne ; j’ai eu des maux d’estomac épouvantables. C’est passé maintenant. Pour aller un peu plus vite, je suis resté à la campagne ; ma mère est à Paris et depuis trois mois je vis complètement seul, me couchant à quatre heures du matin et me levant à midi. Enfin, je ne vis pas, j’escamote l’existence, c’est le seul moyen de la supporter. Au jour de l’an, j’ai bien songé à vous (j’avais deux amis chez moi ; j’ai été dérangé : voilà ce qui a retardé cette lettre). Une liste nécrologique où j’ai lu le nom d’Henri Blanchard m’a fait rêver à la rue de Grammont... Et puis votre souvenir m’arrive !

Combien je vous plains d’avoir perdu madame votre mère ! Je connais ces déchirements. En ai-je déjà enseveli de ces pauvres morts !

Je n’ai aucune idée de votre vie ! Que fait Maurice tout le long du jour ! Et quand nous reverrons-nous ? Quand irai-je vous voir ? Dieu le sait, je suis engagé dans un travail accablant et que je veux mener à bonne fin. Voilà la quarantaine qui approche ; j’ai eu 37 ans le 12 décembre dernier.

Quant au coeur, il est vieux comme l’antiquité elle-même ; c’est une nécropole. Adieu, mille et mille souvenirs. Vos lettres seront toujours bienvenues, vous le savez.

Je vous baise les mains très affectueusement.

Non, je ne suis pour rien dans Hélène Peyron. Aujourd’hui même paraît dans la Revue Contemporaine le commencement d’un roman qui m’est dédié. Quand l’auteur m’en a lu le titre, j’ai été bien surpris de voir que la plupart des scènes se passaient à Trouville !

À Ernest Feydeau. §

Croisset, jeudi soir [20 ou 27 janvier 1859].

Mon cher vieux,

Je viens de lire et d’annoter la première partie de Daniel. Les observations de détail ne sont pas nombreuses, mais je tiens à toutes. Elles consistent en répétitions de mots, etc. Tu es beau ! Les phrases toutes faites sont rares. Le paquet sera mis demain au chemin de fer, tu vois que je n’ai pas perdu de temps.

Quant aux observations d’ensemble, je n’ai presque rien à te dire :

1° Il y a un peu de longueur dans le séjour à Trouville, au passage qui est entre la description de l’hiver et la grande tartine philosophique de Daniel. C’est toujours aux endroits tempérés que tu faiblis. Tâche d’escamoter tout ce qui n’est pas utile à l’exposition des théories de Daniel ;

2° La grande scène avec Georget est une des bonnes et superbes choses que je connaisse, et elle n’était pas facile à faire ! Dans la description des chasseurs et du dîner, rien à reprendre. ça se voit.

3° Dans la scène du pavillon, il y a des mollesses, des longueurs. Ça n’est pas assez intense. On sait trop ce qu’ils vont dire et l’on sent que l’auteur aime ses personnages à un point que le lecteur ne partage pas. La fin est fort belle. Mais il faut retravailler cette scène, et faire qu’il y ait moins de lignes sans enlever une seule idée.

4° La scène avec Georget dans l’auberge, courte, nette, bonne.

5° Il faut, dans le grand dialogue de Daniel avec le comte, qui a plus de vingt pages, serrer vers le milieu ; il est plein de choses excellentes. Mais il y a des tournures de phrases lentes, lourdes, des précautions oratoires inutiles. Sois donc plus concis, nom d’un pétard !

La scène finale chez les deux femmes est palpitante d’intérêt, comme on dit en beau langage.

En résumé, je trouve dans cette partie comme dans toutes les autres des inégalités de talent entre les descriptions et les dialogues, à moins que le dialogue n’ait par lui-même un grand fond, comme dans la scène de Georget. Tu me feras le plaisir, désormais, d’écrire des livres impersonnels, de mettre ton objectif plus loin et tu verras comme tes personnages parleront bien du moment que tu ne parleras plus par leur bouche. Tu t’amuses trop avec eux. Voilà tout le secret.

Je tiens à l’observation 3° et 5°. Elle est sérieuse, ne néglige rien. Et ensuite, dors sur tes deux oreilles, on lira Daniel, je t’en réponds, et l’on se passionnera pour lui.

Ci-inclus une lettre pour le Théo. Fais-la-lui parvenir le plus tôt possible.

La maladie de ta femme commence à m’inquiéter. Que diable est-ce donc ?

Bouilhet est à Mantes depuis lundi. S’il ne t’a pas envoyé de loge pour sa pièce, c’est qu’on ne la joue plus, sa jeune première et son jeune premier étant malades.

Je suis indigné par les opinions littéraires du gars Proudhon dans son livre la Justice, etc. Quelle brute !

j’ai commencé hier au soir mon quatrième chapitre. La fin du troisième n’a pas été commode et je n’en suis pas encore enchanté. Ma parole d’honneur, c’est à en devenir fou ! Quel bouquin !

j’espère dans un mois être à Paris.

Adieu, cher vieux, je t’embrasse très fort.

Tiens-moi au courant des cancans de la Revue Contemporaine. Ça m’amuse.

Et dis-moi ce qu’on dit de Daniel. Franchement, je crois que tes collaborateurs universitaires doivent rager.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, début de février 1859].

Ça va bien ! très bien ! jeune homme ! La deuxième partie marche comme sur des roulettes. Je ne suis plus inquiet du reste ; c’est celle-là que je redoutais.

Quant aux taches, ce n’est pas grand’chose. Note tout de suite la page 252, où le mot et revient sans cesse au commencement des phrases ; c’est un vieux chic biblique qui est agaçant.

Il y a peut-être un peu de lenteur dans les deux ou trois premières pages.

Ce qu’il y a évidemment de moins amusant, ce sont les pages 291, 2, 3 ; quant au reste, le papier vous brûle les mains, pour moi du moins. j’ai poussé, tout seul, des bravo ! Très bien ! plusieurs fois.

Je te prédis que la plage de Trouville et le portrait de Cabâss seront remarqués, tu verras.

Il y a des choses charmantes, exquises, pages 281, 285 ; ça donne envie d’archif...

l’héroïne.

Ne pleure pas sur tes suppressions, elles étaient indispensables. Je m’y connais, n’aie pas peur. Si je voyais aussi bien dans mes oeuvres que dans celles des autres, je serais un bien grand homme ; mais hélas !

Oh ! Que Carthage, par moments, me scie le trou du c... !

Tu es beau, et héroïque, quant aux retranchements ; mais j’ai la conviction qu’une ligne oiseuse d’ôtée vous donne dix lecteurs de plus.

Tu me dis que tu as besoin d’argent, misérable ! Et moi !... n’importe ! Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! On me verra cocher de fiacre avant de me voir écrire pour de l’argent. Quant à cela, je le jure solennellement et sans le moindre effort.

Fais-moi le plaisir de prendre des informations sur le gars A. Claveau, qui, dans ce même numéro de la Revue Contemporaine, a fait le compte rendu de Richard Darlington. Ce drôle a, l’autre été, écrit sur ton oncle une diatribe dans un journal nommé, je crois, le Courrier franco-italien ; il m’engueulait comme disciple de Champfleury, etc. Bref, une ordure méchante, et c’est un des premiers articles qui aient paru. – N. B. Se rappeler Claveau.

C’est à la fin du mois, dans trois semaines, que je te serrerai dans mes bras. j’aurai fait, dans mon hiver, à peu près deux chapitres ! ! ! Si j’en fais un et demi d’ici à la fin de mai, ce sera bien beau. Total : cinq, et il m’en restera encore dix !

Adieu, vieux. Soigne-moi la sixième partie, n... de D... ! Il faut que ce soit écrit transcendantalement, lisse comme un marbre et furieux comme un tigre.

Mais prends garde d’abîmer ton intelligence dans le commerce des dames. Tu perdras ton génie au fond d’une matrice. Tâche de nous montrer un peu

l’accord d’un beau talent et d’un beau caractère.

Réserve ton priapisme pour le style, f... ton encrier, calme-toi sur la viande, et sois bien convaincu, comme dit Tissot (de Genève), (Traité de l’onanisme, page 72, voir la gravure), que : une once de sperme perdu fatigue plus que trois litres de sang.

Je t’embrasse, vieux dromadaire.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 18 février 1859.

Chère Demoiselle,

Mes malles sont faites et je vous écris sur ma table désencombrée de ses livres et de ses paperasses. Demain matin je pars pour Paris où je vais rester trois mois. Mais je ne veux pas m’en aller sans répondre à votre dernière lettre.

Je ne vous ai nullement oubliée quant à votre article, mais il est d’un placement difficile à cause du sujet, qui est peu dans le goût du jour (style journaliste). j’essaierai encore dans l’Artiste, mais j’ai peu d’espoir. Quant à la Presse, je suis en délicatesse avec cette feuille (tout cela entre nous). Ils m’ont refusé un service analogue que je leur demandais et auquel je tenais beaucoup. Voilà la vérité.

Combien votre lettre m’a ému avec la description de votre vieille maison pleine de tableaux de famille. Comme cela fait rêver, les vieux portraits ! Je vous aime pour cet arbre, ce noyer que vous aimez. Pauvre chose que nous ! Comme nous nous attachons aux choses ! C’est surtout quand on voyage que l’on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n’est que celle de notre âme projetée sur les objets. Il m’est arrivé d’avoir des larmes aux yeux en quittant tel paysage. Pourquoi ?

C’est une triste histoire que celle de cette jeune fille, votre parente, devenue folle par suite d’idées religieuses, mais c’est une histoire commune. Il faut avoir le tempérament robuste pour monter sur les cimes du mysticisme sans y perdre la tête. Et puis, il y a dans tout cela (chez les femmes surtout) des questions de tempérament qui compliquent la douleur. Ne voyez-vous pas qu’elles sont toutes amoureuses d’Adonis ? C’est l’éternel époux qu’elles demandent. Ascétiques ou libidineuses, elles rêvent l’amour, le grand amour ; et pour les guérir (momentanément du moins) ce n’est pas une idée qu’il leur faut, mais un fait, un homme, un enfant, un amant. Cela vous paraît cynique. Mais ce n’est pas moi qui ai inventé la nature humaine. Je suis convaincu que les appétits matériels les plus furieux se formulent insciemment par des élans d’idéalisme, de même que les extravagances charnelles les plus immondes sont engendrées par le désir pur de l’impossible, l’aspiration éthérée de la souveraine joie. Et d’ailleurs je ne sais (et personne ne sait) ce que veulent dire ces deux mots : âme et corps, où l’une finit, où l’autre commence. Nous sentons des forces et puis c’est tout. Le matérialisme et le spiritualisme pèsent encore trop sur la science de l’homme pour que l’on étudie impartialement tous ces phénomènes. l’anatomie du coeur humain n’est pas encore faite. Comment voulez-vous qu’on le guérisse ? Ce sera l’unique gloire du XIXe siècle que d’avoir commencé ces études. Le sens historique est tout nouveau dans ce monde. On va se mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes. Il y a toute une école qui travaille dans l’ombre et qui fera quelque chose, j’en suis sûr.

Lisez-vous les beaux travaux de Renan ? Connaissez-vous les livres de Lanfrey, de Maury ?

Moi, dans ces derniers temps, je suis revenu incidemment à ces études psycho-médicales qui m’avaient tant charmé il y a dix ans, lorsque j’écrivais mon Saint Antoine. À propos de ma Salammbô, je me suis occupé d’hystérie et d’aliénation mentale. Il y a des trésors à découvrir dans tout cela. Mais la vie est courte et l’art est long, presque impossible même lorsqu’on écrit dans une langue usée jusqu’à la corde, vermoulue, affaiblie et qui craque sous le doigt à chaque effort. Que de découragements et d’angoisses cet amour du beau ne donne-t-il pas ? j’ai d’ailleurs entrepris une chose irréalisable. n’importe ; si je fais rêver quelques nobles imaginations, je n’aurai pas perdu mon temps. Je suis à peu près au quart de ma besogne. j’en ai encore pour deux ans.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, mai 1859 ?]

[...] Non, Amyot ne m’a envoyé aucune feuille.

Je suis plus bégueule que toi et je repousse systématiquement autre chose que le mauvais langage. Car je ne crois pas que l’on puisse tout bien dire. Il y a des idées impossibles (celles qui sont usées, par exemple, ou foncièrement mauvaises), et comme le style n’est qu’une manière de penser, si votre conception est faible, jamais vous n’écrirez d’une façon forte. Exemple : je viens de recorriger mon IVe chapitre. C’est un tour de force (je crois) comme concision et netteté, si on l’examine phrase à phrase ; ce qui n’empêche pas que le susdit chapitre ne soit assommant et ne paraisse très long et très obscur, parce que la conception, le fond ou le plan (je ne sais) a un vice secret que je découvrirai. Le style est autant sous les mots que dans les mots. C’est autant l’âme que la chair d’une oeuvre.

Je vais ce soir commencer mon VIe chapitre. Me voilà donc au tiers, et encore dans ce premier tiers, bien des choses seront à modifier, j’en suis sûr.

Et ne donne pas, ô mon ami, dans cette scie commode dont je suis embêté : "Tu es bien heureux de pouvoir travailler sans te presser, grâce à tes rentes." les confrères me jettent à la tête, continuellement, les trois sols de revenu qui m’empêchent de crever précisément de faim. Cela est plus facile que de m’imiter. j’entends de vivre comme je fais : 1° à la campagne les trois quarts de l’année ; 2° sans femme (petit point assez délicat, mais considérable), sans ami, sans cheval, sans chien, bref sans aucun des attributs de la vie humaine ; 3° et puis, je regarde comme néant tout ce qui est en dehors de l’oeuvre en elle-même. Le succès, le temps, l’argent, et l’imprimerie sont relégués au fond de ma pensée dans des horizons très vagues et parfaitement indifférents. Tout cela me semble bête comme chou et indigne (je répète le mot, indigne) de vous émouvoir la cervelle.

l’impatience qu’ont les gens de lettres à se voir imprimés, joués, connus, vantés, m’émerveille comme une folie. Cela me semble avoir autant de rapports avec leur besogne qu’avec le jeu de dominos ou la politique. Voilà.

Tout le monde peut faire comme moi. Travailler tout aussi lentement et mieux. Il faut seulement se débarrasser de certains goûts et se priver de quelques douceurs. Je ne suis nullement vertueux, mais conséquent. Et, bien que j’aie de grands besoins (dont je ne dis mot), je me ferais plutôt pion dans un collège que d’écrire quatre lignes pour de l’argent. j’aurais pu être riche, j’ai tout envoyé faire f... , et je reste comme un Bédouin dans mon désert et dans ma noblesse. M... , m... et archi m... , telle est ma devise et je t’embrasse bien tendrement.

À Ernest Feydeau. §

Lundi matin. [1859]

qu’apprends-je dans le Journal de Rouen ? Tout le Conseil de rédaction se retire de la Revue Contemporaine parce que tu m’as dédié Daniel ?

Cela entrave-t-il la publication dudit Daniel ?

Détails, mon vieux, détails !

Voilà qui me semble superbe !

À Ernest Feydeau. §

Croisset, jeudi [début de juin 1859].

Je ne t’oublie pas du tout, mon cher vieux, mais je travaille comme trente nègres, voilà. j’ai enfin terminé mon interminable quatrième chapitre, d’où j’ai retranché ce que j’en aimais le mieux. Puis, j’ai fait le plan du cinquième, pris des notes en quantité, etc. l’été ne s’annonce pas mal. Je crois que ça va marcher ; c’est peut-être une illusion. Quel bouquin ! Nom d’un pétard ! Est-ce difficile !

Oui, je trouve, contrairement au sieur d’Aurevilly, qu’il s’agit maintenant d’hypocrisie et pas d’autre chose. Je suis effrayé, épouvanté, scandalisé par la couillonnade transcendante qui règne sur les humains. A-t-on peur de se compromettre ! ! ! Cela est tout nouveau, à ce degré du moins. l’envie du succès, le besoin de réussir quand même, à cause du profit, a tellement démoralisé la littérature qu’on devient stupide de timidité. l’idée d’une chute ou d’un blâme les fait tous foirer de peur dans leurs culottes. – "Cela vous est bien commode à dire, vous, parce que vous avez des rentes" – réponse commode et qui relègue la moralité parmi les choses de luxe. Le temps n’est plus où les écrivains se faisaient traîner à la Bastille. On peut la rétablir maintenant, on ne trouvera personne à y mettre.

Tout cela ne sera pas perdu. À mesure que je me plonge plus avant dans l’antique, le besoin de faire du moderne me reprend, et je cuis à part moi un tas de bonshommes.

Ne pense plus à Daniel. C’est fini. On le lira, sois-en sûr.

Quand tu viendras à Croisset, avant de partir pour Luchon (vers le commencement de juillet, je suppose), apporte-moi le plan détaillé de Catherine. j’ai plusieurs idées sur ton style en général et sur ton futur livre en particulier.

Il faudra que ce soit complètement impersonnel ; et plus de thèse cette fois, mon bonhomme, plus de tartines, des barres d’airain, mosieu ! Et ne va pas vite ! ne te presse pas ! Mets ton objectif à cent lieues de ta vie et considère-toi comme le Père Éternel.

Tu es un polisson, tu compromets mon nom dans les lieux publics. Je t’attaquerai devant les cours de justice pour vol de titres.

j’ai deux jolies voisines qui ont relu deux fois de suite Daniel. Et les cochers de fiacre de Rouen se prélassent sur leur siège en lisant Fanny (historique).

À propos de moralité, as-tu vu que les habitants de Glasgow ont fait une pétition au Parlement pour faire supprimer les modèles de femmes nues dans les Académies de dessin ?

Adieu, vieux, pioche profondément. Je t’embrasse.

Continue à m’envoyer ce qui se publie de curieux sur ton compte.

Et des nouvelles de ta femme ? Pourquoi est-elle à Versailles, qui est un atroce pays plus froid que la Sibérie ?

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Rouen, 15 juin 1859].

Enfin ! c’est moi ! Comme il y a longtemps que je n’ai causé avec vous ! Je me promets ce plaisir tous les matins et je l’ajourne tous les soirs ; car, lorsque ma journée est finie, je me trouve aussi brisé que si j’avais cassé du caillou sur la grande route. Je travaille beaucoup cet été et je n’avance guère ; c’est un ouvrage très long et fort difficile. Je dirai plus : il faut être à moitié fou pour l’entreprendre.

Vous me demandez quand je l’aurai fini ? Je commence mon cinquième chapitre ; le livre entier en aura quinze ; vous voyez où j’en suis ! Enfin (manquée ou réussie) ce sera, je l’espère, une tentative honorable. Tout est là : il faut faire ce qu’on juge bien dans la vie et ce qu’on croit beau dans l’Art.

Mais parlons de vous ! En relisant vos deux dernières lettres (celle du mois d’avril et celle du mois de mai), je suis désolé de vous voir si triste. Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir vous confesser puisque cette idée seule vous trouble et que le confessionnal occasionne vos rechutes ? Soyez donc votre prêtre à vous-même. Devenez stoïque (ou plus chrétienne, si vous voulez) ; détachez-vous de l’idée de votre personne. Toutes les fois que l’on réfléchit sur soi-même, on se trouve malade ; cela est un axiome, soyez-en sûre ! Des gens qui commencent à étudier la médecine se découvrent toutes les infirmités, et quand on s’inquiète du bonheur pur, de son âme, de son corps, de sa vie ou de son salut, comme l’infini est au bout de tout cela, on devient fou. j’y ai passé et j’en puis dire quelque chose.

Oui ! venez à Paris – quand même – et tout de suite ! Il vous faut sortir, voir du monde et des tableaux, entendre de la musique et du bruit. Vous menez une existence détestable, au milieu de souvenirs amers et dans un centre qui vous étouffe. La tristesse de tous vos jours vécus retombe de votre plafond, comme un brouillard ; votre coeur en est noyé !

Mais vous ne voulez pas guérir ! Vous vous inquiétez d’avance de mille petits détails secondaires. Comment me loger ? comment me nourrir ? que ferai-je de ceci ? emporterai-je cela ? etc. Oh ! Comme on tient à ses douleurs ! Avouez-le.

Si j’étais votre médecin, je vous ordonnerais immédiatement le séjour de Paris, et si j’étais votre directeur, je vous interdirais le confessionnal.

Il vous faudrait un travail forcé, quelque chose de difficile et d’obligatoire à exécuter tous les jours. Vous me dites que vous écrivez votre vie ; cela est bien. Mais j’ai peur que cette besogne ne vous soit funeste. Vous rouvrez vos plaies pour les regarder ; j’aimerais mieux, à votre place, écrire l’histoire d’une autre. l’analyse d’une individualité étrangère vous écarterait de la vôtre.

j’ai vu, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, Mme Sand ; j’allais lui parler de vous quand quelqu’un est entré, et je n’y suis pas retourné, car elle n’est restée à Paris que huit jours environ.

Voyons ! que lisez-vous ? connaissez-vous la Question romaine d’abord ? Cela vous intéresserait. C’est un tableau fort exact, quoi qu’on dise. Connaissez-vous les romans de Dickens ? Vous les trouverez peut-être d’un réalisme un peu vulgaire ; mais c’est plein de talent, du plus vrai et du plus fort. Avez-vous lu Daniel, qui m’est dédié ? qu’en pensez-vous ?

Lisez-donc Marc-Aurèle. j’ai connu des gens qui s’en sont bien trouvés. Je vous baise les deux mains et j’espère vous voir dans six mois à Paris. Mille tendresses et écrivez-moi tant que vous voudrez ; il me semble que le visage d’un ami me sourit quand j’aperçois votre bonne grosse écriture.

À vous.

À Ernest Feydeau. §

Mercredi soir. [1859]

Ton ami a manqué passer sous une locomotive dimanche soir. C’eût été une perte pour la littérature, je le sais ; mais à cette heure, j’en saurais long en philosophie et cela m’eût épargné toutes les ratures qui me restent à faire, tous les embêtements que j’ai encore à subir !

C’était en revenant d’un castel dans le pays de Caux, où j’avais couché et dîné.

Merci de ton Athénée ; je l’ai autrefois fortement labourée et pour le moment je n’en ai pas besoin.

La santé ne va pas fort, je m’emmerde comme trente mille hommes ; je suis éreinté, j’ai mal à la poitrine et aux nerfs, aujourd’hui surtout. Car j’ai été obligé (pour un acte de complaisance) de fouiller mes notes d’Orient, chose qui m’attriste toujours. Il me faut encore un mois pour finir mon VIe chapitre et je voudrais avoir fait le VIIe avant le jour de l’an, ce qui serait la moitié du tout.

j’ai des hôtes qui ne m’amusent nullement. Il m’est impossible maintenant de supporter pendant cinq minutes un bourgeois. Autrefois ça m’exaspérait. À présent ça m’abrutit et m’attriste. Il m’use.

Adieu, je t’embrasse très tendrement.

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, dimanche 7 [août 1859].

Quelle surprise, chère Madame ! et comme j’ai été attendri de votre souvenir ! Je pense souvent à vous, et vous auriez reçu des volumes si j’avais cédé à mon envie. Je vais donc répondre à toutes vos questions.

Et d’abord, il m’est très "agréable de savoir que vous êtes encore de ce monde". j’espère vous y voir longtemps, et je compte bien, cet hiver, reprendre nos bonnes causeries, le jeudi, vers quatre heures du soir, quand les bourgeois et les bourgeoises sont partis ! Vous souffrez avec indulgence toutes les sottises qui me passent par la cervelle. On se trouve heureux près de vous. Comment n’y pas revenir ?

La chaleur vous gêne donc ? Vous avez manqué, en écrivant ce mot, d’y adjoindre l’épithète de tropicale. Il le faut ! (Voir tous les journaux, et ouïr les exclamations de personnes rouges agitant des mouchoirs.) Quand on a dit : "Ah ! il fait une chaleur... une chaleur... vraiment... tropicale !!!" on est soulagé. Les maniérés formulent "sénégalienne".

Moi, je me réjouis de cette température. Le soleil m’anime et me grise comme du vin. Je passe mes après-midi dans des négligés peu convenables, fenêtres closes et jalousies fermées. Je me plonge, le soir, dans la Seine qui coule au bas de mon jardin. Les nuits sont exquises et je me couche au jour levant. Voilà. d’ailleurs, j’aime la nuit passionnément. Elle me pénètre d’un grand calme. C’est une manie, un vice.

Quant aux ennuis du monde, comme je ne vois absolument personne, j’en subis peu. Mais j’en ai d’autres, et qui les valent bien ! Ceux de la littérature et ceux du coeur ! Le fardeau du style à remuer et l’éternel moi qui vous pèse ! En définitive, je m’amuse peu sur la planète.

Vous me demandez si mon roman sera bientôt fini ? Hélas ! non ; j’en suis au tiers. Un livre a toujours été pour moi une manière spéciale de vivre, un moyen de me mettre dans un certain milieu. j’écris comme on joue du violon, sans autre but que de me divertir, et il m’arrive de faire des morceaux qui ne doivent servir à rien dans l’ensemble de l’oeuvre, et que je supprime ensuite. Avec une pareille méthode, et un sujet difficile, un volume de cent pages peut demander dix ans. Telle est toute la vérité. Elle est déplorable. Je n’ai pas bougé depuis bientôt trois mois. Mon existence est plate comme ma table de travail, et immobile comme elle.

Humez bien le vent de la mer à Honfleur ! j’ai passé par là de bonnes vacances dans ma jeunesse, et j’y ai beaucoup vécu, sentimentalement.

Les deux mains que vous me tendez, permettez-moi de les baiser, – et croyez-moi tout à vous (bien que ce soit une locution banale).

Qui donc vous empêche de revenir par Rouen ? Venez donc, je vous montrerai un tas de choses que vous ne connaissez pas.

Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, envoyez-moi un peu de votre écriture. Votre lettre m’est arrivée, vous voyez. La poste a été plus intelligente que le pseudo-cocher de fiacre qui, l’année dernière, n’a pu vous dire où j’étais.

À Ernest Feydeau. §

Dimanche [21 août 1859].

Non, mon cher vieux, pas du tout. Je vais très bien et n’ai rien à te dire, si ce n’est que tu es fort gentil.

Décidément je travaille assez raide cet été. Mon VIe chapitre va bientôt arriver au milieu ; dans un an la fin s’apercevra.

Tu m’as l’air assez triste ? Prends garde à ton estomac. Ne travaille pas trop la nuit ; ça éreinte quoi que nous disions et ménage un peu ta tonnerre de Dieu de...

Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. Quant à ses doctrines, s’en méfier d’après ses oeuvres. j’ai, il y a quinze jours, relu Lélia. Lis-le ! Je t’en supplie, relis-moi ça !

Quant à la veuve Colet, elle a des projets, je ne sais lesquels. Mais elle a des projets. Celle-là, je la connais à fond. Ce qu’elle a dit de bien sur Fanny a un but. Tu lui as écrit, elle t’invitera à venir la voir. Vas-y, mais sois sur tes gardes. C’est une créature pernicieuse. Quand tu voudras te foutre une bosse de rire, lis d’elle Une histoire de soldat – c’est un roman (format Charpentier), publié dans le Moniteur, ce qui est plus farce. Tu reconnaîtras là ton ami sous les couleurs odieuses dont on a voulu le noircir. Et ce n’est pas tout, j’ai servi de sujet à une comédie inédite et à quantité de pièces détachées. Tout cela parce que ma pièce s’était détachée d’elle ! (et d’un !)

Quant à mon biographe anonyme, que veux-tu que je t’envoie pour lui être agréable ? Je n’ai aucune biographie. Communique-lui, de ton cru, tout ce qui te fera plaisir. On ne peut plus vivre maintenant ! Du moment qu’on est artiste, il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis de la douane, bottiers en chambre et autres s’amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pour leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps, enclin à la boisson, ou amateur d’harmonica. Je pense, au contraire, que l’écrivain ne doit laisser de lui que ses oeuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille !

Est-ce beau, la croix d’Albéric Second ! Doit-il être content ! Quant au père Dennery, c’est un grand homme, comme filateur de coton. Voilà, mon cher monsieur, la mesure des gloires humaines.

j’ai vu Bouilhet, lundi soir (il était venu à Rouen pour dîner chez mon frère qui est décoré mêmement). Mais celui-ci est bien calme, et cet honneur qui doit faire des jaloux, lesquels se vengeront à sa prochaine pièce, ne lui monte guère à la tête.

Ton volume me paraît une chose corsée, décidément.

Jusqu’à jeudi, je suis complètement seul. j’en vais profiter pour avancer dans ma besogne, car je travaille mieux dans la solitude absolue. Puis, nous aurons en septembre un tas de monde !!!

Je suis désolé d’apprendre que ta pauvre femme ne va pas mieux.

Adieu, mon brave, je t’embrasse.

Après mille réflexions, j’ai envie d’inventer une autobiographie chouette, afin de donner de moi une bonne opinion :

1° Dès l’âge le plus tendre, j’ai dit tous les mots célèbres dans l’histoire : nous combattrons à l’ombre – retire-toi de mon soleil – quand vous aurez perdu vos enseignes et guidons – frappe, mais écoute, etc. ;

2° j’étais si beau que les bonnes d’enfant me m... à s’en décrocher les épaules... et la duchesse de Berry fit arrêter son carrosse pour me baiser (historique) ;

3° j’annonçai une intelligence démesurée. Avant dix ans, je savais les langues orientales et lisais la Mécanique céleste de Laplace ;

4° j’ai sauvé des incendies XLVIII personnes ;

5° Par défi, j’ai mangé un jour XV aloyaux, et je peux encore, sans me gêner, boire 72 décalitres d’eau-de-vie ;

6° j’ai tué en duel trente carabiniers. Un jour nous étions trois, ils étaient dix mille. Nous leur avons f... une pile !

7° j’ai fatigué le harem du grand turc. Toutes les sultanes, en m’apercevant, disaient : "Ah ! qu’il est beau ! Taïeb ! Zeb ketir !"

8° Je me glisse dans la cabane du pauvre et dans la mansarde de l’ouvrier pour soulager des misères inconnues. Là, je vois un vieillard... ici une jeune fille, etc. (finis le mouvement), et je sème l’or à pleines mains ;

9° j’ai huit cent mille livres de rentes. Je donne des fêtes ;

10° Tous les éditeurs s’arrachent mes manuscrits ; sans cesse je suis assailli par les avances des cours du nord ;

11° Je sais le "secret des cabinets" ;

12° (et dernier). Je suis religieux !!! j’exige que mes domestiques communient.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi midi, 23 août 1859.

Mon bichon,

Je vois avec plaisir que vous vous amusez et je regrette bien de n’être pas avec vous, mais il faut être raisonnable !

j’ai reçu hier un mot du jeune Baudry pour vous inviter à venir passer dimanche prochain à la Neuville : il viendrait dès le matin vous chercher en fiacre et vous ramènerait. Je ne lui ai point donné de réponse définitive, car si ta bonne maman se porte bien au bord de la mer, pourquoi ne pas y rester plus longtemps ? qu’elle suive l’avis de ton oncle. La soignes-tu bien ? es-tu gentille ?

Autre histoire : il m’est arrivé ce matin un billet d’Hamilton Aïdé, qui est au Havre, à l’Hôtel Frascati, avec sa mère. Il se propose de faire un petit voyage en Normandie et de venir me voir à Croisset. Comme c’est un très aimable garçon, je tiendrais à le bien recevoir : il faudra que ta bonne maman les invite à dîner. ça me fera plaisir ; ils sont vos voisins et vous les avez peut-être rencontrés. Allez leur faire une visite, je vais me mettre incontinent à lire son roman.

Voilà, je crois, toutes les nouvelles. Embrasse pour moi tes parents grands et surtout ta vieille compagne.

Ton oncle,

Tom, bon nègre.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mardi soir [30 août 1859].

Ne te plains plus de la Providence, ô Feydeau, car tu ignores les politesses dont elle te comble dans la province ! Ouïs cette anecdote ; mais auparavant, monte sur une chaise et contemple-toi dans la glace, car voici un fait qui te rend plus haut que la colonne : un jeune homme de Rouen, riche, vingt-trois ans, etc. , allait épouser et enrichir, par ce mariage, une jeune demoiselle, dix-sept ans, jolie, etc. , lorsqu’un jour il surprit, dans sa table à ouvrage, un livre infâme intitulé : Fanny, d’un nommé E. Feydeau ! Scandale ! cris, scène ! et le mariage fut manqué à cause de cela.

Je supprime tous les commentaires. j’étais tellement enthousiasmé de ce jeune bourgeois que j’éprouvais tour à tour le besoin de lui faire frapper une médaille en aluminium – et de l’écorcher vif. Franchement, je l’aurais vu écarteler avec ivresse. j’ai tout fait pour savoir son nom ; on a calé, on m’a dit qu’on ne savait plus, etc. Mais, le positif, c’est que ton bouquin a fait rompre un mariage et il est probable qu’en cela il a fait une bonne action ! Est-ce beau ! nom d’un pétard, est-ce beau !

Je ne vais pas si vite que tu penses, mon cher vieux. Mais je commence à voir un peu mes personnages. Je crois qu’ils ne sont plus maintenant à l’état de mannequins, décorés d’un nom quelconque. Pour qu’on dise d’un personnage antique : "C’est vrai", il faut qu’il soit doué d’une triple vie, car le modèle, le type, qui l’a vu ? j’espère dans un mois avoir fini mon VIe chapitre et, avant de rentrer à Paris, le VIIe sera fait, il le faut. Je me suis débarrassé du Ve par la suppression de deux morceaux excellents, mais qui ralentissaient le mouvement. j’ai aussi changé l’ordre de deux ou trois paragraphes et je crois qu’à présent ça roule. Bref, ça ne va pas trop mal.

Mais je deviens lubrique, ma parole d’honneur, mon v... m’occupe ou mieux me préoccupe, chose grave ! Est-ce l’été de la Saint-Martin qui approche ? j’en ai peur ! Je fais pour cet hiver des projets féroces ! t’effraierai-je ?

Je vais avoir, pendant deux jours, à trimbaler un jeune auteur anglais, le fils de l’ancien ambassadeur grec à Londres. Puis le Bouilhet m’arrive. Puis dans huit jours des parents de la Champagne. Ceux-là ne me dérangeront guère.

Ne t’inquiète pas des objections que tu me fais sur Catherine. Tout cela ne signifie rien. Le danger à éviter est dans le romanesque du sujet. Il faut trouver des liens infinis pour le rattacher à la partie commune, ordinaire, c’est-à-dire à la vie à Paris, laquelle partie m’a semblé en plan ce qu’il y a de mieux avec le début ?

Tes maux d’estomac viennent de tes cigarettes ; fume donc des tchibouks, foutu âne ! Tes cigarettes m’agacent, ça manque complètement de galbe !

Procure-toi le numéro du 18 août de la Revue de l’Instruction publique, journal du sieur Hachette ; il y a dedans un article qui nous concerne : arcades ambo.

j’ai envoyé une carte à Sainte-Beuve, l’a-t-il reçue ?

Adieu. Travaille bien.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, milieu de septembre 1859].

Mon pauvre vieux,

Tu m’as l’air bien triste et bien désolé ! Nous sommes tous en grande inquiétude de ta pauvre femme. qu’a-t-elle donc ? Je croyais qu’elle allait mieux. C’est peut-être le voyage qui l’a fatiguée, et elle va se remettre.

Bien que je n’aie pas écrit cette semaine, j’ai fort songé à toi, mais je n’ai pas eu une minute pour t’envoyer un mot ; sans compter que j’ai été malade moi-même pendant deux jours, par suite d’un accès de rage littéraire contre ma propre personne.

j’ai eu Bouilhet pendant dix jours (il est parti d’hier), nous avons fortement travaillé et j’ai eu les nerfs un peu ébranlés. Je ne deviens pas gai non plus, pauvre vieux, et il y a des jours où je me sens brisé comme si je sortais d’un engrenage.

Je n’ai lu aucune des turpitudes du Figaro touchant le Bouilhet, mais je sais qu’elles étaient d’un fort calibre. Mon frère a rencontré au Havre le gars Villemessant, lequel l’a accosté exprès pour lui dire qu’il m’adorait. Note que nous ne nous connaissons pas du tout. C’était peut-être dans l’espoir fallacieux d’un abonnement.

Je suis toujours au milieu de mon chapitre VIe. Je voudrais bien avoir fini le VIIe avant de revenir à Paris. Tous les jours je me plonge dans Ammien Marcellin, où je trouve des détails de moeurs splendides. Demain il nous arrive, pour un mois, des parents de la Champagne. Voilà tout ce que je peux t’apprendre.

Ce que tu me dis de ta belle-mère ne m’étonne nullement ; je l’avais jugée telle à première vue.

Adieu, pauvre vieux, bon courage et écris-moi.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, fin septembre 1859].

Quel homme que ce père Hugo ! S... n... de D... , quel poète ! Je viens d’un trait d’avaler les deux volumes ! Tu me manques ! Bouilhet me manque ! Un auditoire intelligent me manque ! j’ai besoin de gueuler trois mille vers comme on n’en a jamais fait ! Et quand je dis gueuler – non, hurler ! Je ne me connais plus ! qu’on m’attache ! Ah ! ça m’a fait du bien !

Mais j’ai trouvé trois détails superbes qui ne sont nullement historiques et qui se trouvent dans Salammbô. Il va falloir que je les enlève, car on ne manquerait pas de crier au plagiat. Ce sont les pauvres qui ont toujours volé !

Ma besogne va un peu mieux. Je suis en plein dans une bataille d’éléphants et je te prie de croire que je tue les hommes comme les mouches. Je verse le sang à flots.

Je voulais t’écrire une longue lettre, mon pauvre vieux, sur tous les ennuis que tu as et qui ne me paraissent pas légers, mais franchement il est temps que j’aille me coucher. Voilà 4 heures du matin dans quelques minutes.

Le père Hugo m’a mis la boule à l’envers.

j’ai moi-même depuis quelque temps des ennuis et des inquiétudes qui ne sont pas minces. Enfin, "allah kerim !".

Tu me parais en bon train. Tu as raison. Ton livre, ne sortant pas (comme lieu de scènes) de la Belgique, aura une couleur et une unité très franches. Mais songe sérieusement, après celui-là, à ton ouvrage sur la Bourse dont le besoin se fait sentir.

À Jules Duplan. §

[Croisset, fin septembre-début octobre 1859].

Je voulais savoir quel était de nous deux le plus ignoble personnage ! Mais à toi le pompon, mon bonhomme. "Vincis forma, vincis magnitudine" comme dit Me Lhomond ; et tu l’emportes par l’oubli.

Oui, je sais bien, tu vas gueuler : "Mon commerce ! ma boutique ! mes registres ! le grand-livre ! mes commis ! ces messieurs ! ces dames ! les commettants, dito, report, font 72 fr 75 c".

n’importe ! j’ai à te dire que tu es un sale cochon, voilà tout. Narcisse lui-même en pleure ; il s’ennuie de ne pas avoir de tes nouvelles ; tu révoltes et attendris jusqu’à la livrée. ça va-t-il, au moins ? Es-tu content ? gagnes-tu des monacos pour subvenir à tes débauches dans ta vieillesse ?...

Depuis près de cinq mois que nous ne nous sommes vus, j’ai eu assez d’ennuis. Au milieu du mois dernier j’en ai été physiquement malade. ça remonte un peu ; n’importe ! Ce polisson de livre-là sera raté, j’en ai peur, je marche sur un terrain trop peu solide ! C’est un dédale de difficultés enchevêtrées les unes dans les autres à rendre fou ! j’ai écrit à peu près six chapitres.

j’espère au jour de l’an en avoir fait encore un, ce qui sera la moitié du livre. j’aurai donc, mon cher monsieur, quatre chapitres à te lire, car tu dois n’en connaître que trois ?

Je t’ai attendu tout l’été. De dimanche en dimanche j’espérais ta gentille personne, mais pas de Cardoville. j’ai été indigné, et puis, ma foi, je n’y ai plus tenu. ç’a été plus fort que moi !

As-tu lu la Légende des siècles du père Hugo ? j’ai trouvé cela tout bonnement énorme. Ce bouquin m’a fortement calotté ! Quel immense bonhomme ! On n’a jamais fait de vers comme ceux des Lions !

À Ernest Feydeau. §

[Septembre 1859]

Ne crois pas que je t’oublie ; si je ne t’écris point c’est au contraire par amitié pour toi et pour ne pas te salir avec le dégobillage de mon embêtement.

Carthage ne va pas raide. Je suis d’ailleurs pris d’idées noires. Je finirai enragé d’ennui, l’existence me pèse démesurément.

Les lectures auxquelles je me livre ne sont pas faites pour me distraire : Gnosander, l’empereur Léon, Végèce et Juste-Lipse.

Je n’ai absolument rien à te dire.

Tu me verras à Paris dans le courant du mois de novembre, époque à laquelle on jouera la pièce de Bouilhet dont les répétitions commencent.

Comment va Daniel ? Fanny s’est lu à Mantes, beaucoup, ce qui est un fier signe. Quand un livre est connu à six lieues de Paris il a déjà fait le tour du monde.

Pour moi la littérature commence à m’être désagréable fortement. Je trouve cela tout bonnement impossible et comme avec l’âge le goût augmente et que l’imagination décroît, c’est atroce. À mesure qu’on perd de ses plumes on veut voler plus haut.

Adieu, tâche d’être plus gai que moi.

À Madame Jules Sandeau. §

[Croisset] Samedi 30 septembre [1er octobre 1859].

Je suis tout étourdi et ébloui par les deux nouveaux volumes d’Hugo, d’où je sors à l’instant. j’ai des soleils qui me tournent devant les yeux et des rugissements dans les oreilles. Quel homme ! – Mais parlons de vous.

Comme c’est aimable de m’avoir écrit ! De vous être souvenue de moi ! Cette ingrate de fièvre est-elle passée ? l’eau est un peu froide pour la mener aux bains. Voici l’hiver qui vient, et tantôt, la Seine déferlait au pied de mon mur avec des airs d’océan. Il paraît que c’est l’équinoxe et que les marées doivent être ainsi ? Pourquoi doit-on crier contre l’hiver ? Quant à moi, je vois revenir avec plaisir la saison des grands feux et des longues heures sous la lampe. C’est d’ailleurs le temps où je sors de mon antre – où je retourne à Paris – où je pourrai vous revoir. Comme j’espère bavarder chez vous dans deux mois.

j’ai eu, ces dernières semaines (et j’ai encore), des inquiétudes et des tracas domestiques assez graves. On a beau vouloir s’écarter de toutes les affaires et affections humaines, on tient toujours à la terre ; et on n’a pas fait trois pas qu’on se déchire à toutes les épines ou qu’on barbote dans des fanges. Votre charmant souvenir m’a fait grand bien, je vous assure.

j’ai beaucoup songé à vous, depuis que je vous sais à Honfleur. Voilà un depuis qui n’est guère convenable ? Mais j’ai longtemps vécu dans ce pays-là. Quelque chose de mon coeur y est resté. C’était une rencontre, peut-être ?

Si vous tenez à savoir ce que je fais, apprenez que je suis au milieu des éléphants et des batailles. j’éventre des hommes avec prodigalité. Je verse du sang. Je fais du style cannibale. Voilà.

Et puis – et surtout – je vous baise les deux mains.

Donnez-moi donc, je vous prie, votre numéro, dont je doute.

Je veux que ceci vous arrive avant lundi. Je n’avais plus que ce soir pour vous écrire. Mais ne jugez pas mon affection aussi courte que ma lettre !

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Rouen, 8 octobre 1859].

Vous devez croire que je vous ai oubliée ! Il n’en est rien. Mais il faut pardonner un peu de paresse à un pauvre homme qui garde la plume à la main toute la journée et qui se couche le soir, ou plutôt le matin, éreinté comme un casseur de cailloux.

Dans votre dernière lettre du 23 juin, vous me disiez que vous deviez aller à Nantes. Avez-vous fait ce voyage et vous en êtes-vous bien trouvée ? Non, n’est-ce pas ? Quand on a une douleur, on la porte avec soi partout. Les plaies ne se déposent pas comme les vêtements, et celles que nous aimons, celles qu’on gratte toujours et qu’on ravive ne guérissent jamais.

Je ne puis rien faire pour vous que vous plaindre, pauvre âme souffrante ! Tout ce que je vous dirais, vous le savez ; tous les conseils que je vous donnerais, on vous les donne.

Mais pourquoi n’êtes-vous pas plus obéissante et n’essayez-vous pas ? j’ai vu des personnes dans un état déplorable finir par se trouver mieux à force de recevoir du monde, d’entendre de la musique, d’aller au théâtre, etc. Venez donc un hiver à Paris et prenez avec vous une jeune fille gaie qui vous mènera partout. Le spectacle de la gaieté rend heureux quand on a le coeur bon. Faites l’éducation d’un enfant intelligent, vous vous amuserez à voir son esprit se développer.

Pendant que vous étiez dans vos souffrances, j’étais dans les miennes ; j’ai été physiquement malade le mois dernier, par suite d’une longue irritation nerveuse due à des inquiétudes et tracas domestiques. Les difficultés de mon travail y avaient peut-être aussi contribué. j’écris un gros livre ; il est lourd et il me pèse quelquefois.

Enfin, me voilà bientôt à moitié ; j’ai presque écrit six chapitres ! Il m’en reste encore sept. Vous voyez que j’ai encore de la besogne.

Une chose magnifique vient de paraître : la Légende des siècles, de Hugo. Jamais ce colossal poète n’avait été si haut. Vous qui aimez l’idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle force et quel langage ! Il est désespérant d’écrire après un pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c’est beau et sain.

Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette collection de chefs-d’oeuvre ! Son niveau moral est tellement bas, maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux expositions, etc. , à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être ; mais la poésie, l’idéal, l’Art, les grands élans et les nobles discours, allons donc !

À propos de choses élevées, lisez donc les travaux de Renan.

Que dites-vous de tous les mandements des évêques à propos de l’Italie. Comme c’est triste ! Il est immonde, ce clergé, qui défend et bénit toutes les tyrannies, jette l’anathème à la liberté, n’a d’encens que pour le pouvoir et se vautre bassement devant la chose reçue ; quand même, toutes ces soutanes qui se cousent au drap du trône me font horreur !

Avez-vous lu la Question romaine, d’Edmond About. Cela est très spirituel et très vrai pour quiconque a vu l’Italie ; on ne peut faire à ce livre aucune objection sérieuse, et néanmoins ce n’était pas là ce qu’il fallait dire. La question devait être prise de plus haut ; cela manque de maîtrise. – Il me semble que tout craque sur la terre depuis la Chine jusqu’à Rome. – Le musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de grandes choses. j’ai peur qu’elles ne soient funèbres.

Adieu, je vous serre les mains bien affectueusement.

Le verre de votre portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s’est fêlé ces jours-ci ? j’ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque malheur ?

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, première quinzaine d’octobre 1859].

Ta lettre m’a navré, mon pauvre Feydeau ! Que veux-tu que je te dise ? Quelle banalité t’offrir ? Je pense beaucoup à toi, voilà tout. Est-ce qu’il n’y a plus aucun espoir ? Pauvre petite femme ! C’est affreux ! Tu as et tu vas avoir de bons tableaux et tu pourras faire de bonnes études ! C’est chèrement les payer. Les bourgeois ne se doutent guère que nous leur servons notre coeur. La race des gladiateurs n’est pas morte, tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies. Comme tu dois être éreinté, écrasé, brisé ! Le seul moyen dans ces crises-là de ne pas trop souffrir, c’est de s’étudier soi-même démesurément, et la chose est possible, car l’esprit a une acuité extraordinaire.

Ma mère me charge de te dire combien elle te plaint ; elle a si profondément passé par là !

Adieu, mon pauvre vieux, bon courage.

Je t’embrasse.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset] Mercredi soir

[fin octobre, après le 18, ou début novembre 1859].

Tu m’as écrit une très belle et très navrante, très lamentable lettre, mon pauvre Feydeau ! Quand ta douleur sera plus sourde, nous en recauserons. Mais, au nom de la seule chose respectable en ce monde, au nom du Beau, cramponne-toi des deux mains, bondis furieusement de tes deux talons et sors de là ! Je sais bien que la douleur est un plaisir et qu’on jouit de pleurer. Mais l’âme s’y dissout, l’esprit se fond dans les larmes, la souffrance devient une habitude et une manière de voir la vie qui la rend intolérable.

As-tu maintenant cuvé tout ton chagrin ? As-tu bien ruminé l’amère pâture de tes souvenirs ? t’es-tu fait une grande orgie avec ta tristesse étalée ? Depuis quinze jours je peux dire que je songe à toi, à travers tout. Je te vois, seul, dans ta maison, allant et venant par les appartements vides, et t’asseyant devant ta table, et mettant dans tes deux mains ta tête plus lourde qu’une montagne et brûlante comme une forge.

Ne te révolte pas devant l’idée de l’oubli. Appelle-le plutôt ! Les gens comme nous doivent avoir la religion du désespoir. Il faut qu’on soit à la hauteur du destin, c’est-à-dire impassible comme lui. À force de se dire : "Cela est, cela est, cela est", et de contempler le trou noir, on se calme.

Tu es jeune encore. Tu as, je crois, dans le ventre, de grandes oeuvres à pondre. Pense qu’il faut les faire. Oui, qu’il faut, et je te prie de remarquer que je ne te donne aucune consolation.

Je regarde ce genre de choses comme une injure.

Si Gautier a été à l’enterrement, sois sûr qu’il a fait, dans sa pensée, une chose héroïque (je le connais depuis longtemps), et il faut lui en savoir gré. Ce qui ne serait rien pour un autre était pour celui-là excessif. Balaye tout et arrange-toi pour qu’il revienne. Si j’étais à Paris je m’en chargerais. Tu peux lui faire parler par quelqu’un. Sois bon ! C’est plus commode d’ailleurs.

Et maintenant, parlons de tes affaires. Est-ce qu’elles sont aussi désespérées que tu les fais ? Quittes-tu la Bourse définitivement, absolument ? n’y trouves-tu plus le moyen d’y gagner de quoi vivre ? S’il en est ainsi, cherche quelque chose d’analogue. Tu connais l’argent, ne le quitte pas, bien qu’il te quitte momentanément. Car tu es, sous ce rapport, un monsieur à retomber toujours sur ses pattes. Quant à la littérature, je crois qu’elle pourrait te rapporter suffisamment, mais (et le mais est gros) en travaillant d’une manière hâtive et commerciale où tu finirais bientôt par perdre ton talent. Les plus forts y ont péri. l’Art est un luxe ; il veut des mains blanches et calmes. On fait d’abord une petite concession, puis deux, puis vingt. On s’illusionne sur sa moralité pendant longtemps. Puis on s’en f... complètement. Et puis on devient imbécile, tout à fait, ou approchant. Tu n’es pas né journaliste, Dieu merci ! Donc, je t’en supplie, continue comme tu as fait jusqu’à présent.

Ma mère fait ses préparatifs pour s’en aller à Paris. Tu la verras bientôt et tu me verras dans deux mois. j’attends dimanche le petit Duplan. Voilà toutes mes nouvelles. j’ai refusé son Athénée. Fais-moi le plaisir de le porter chez lui, 18, rue Vivienne.

Adieu, mon pauvre vieux.

Sursum corda ! et je t’embrasse.

À Ernest Feydeau. §

Samedi soir [du 12 au 15 novembre 1859].

Tu m’as l’air d’un homme, puisque tu t’es remis à travailler ! et que dans son malheur ton esprit rue au lieu de geindre. Sois persuadé que te t’apprécie, et je crois que peu de messieurs mèneraient, comme tu le fais, une double existence. Nous en avons souvent causé avec le père Sainte-Beuve.

Continue, mon pauvre vieux ! acharne-toi sur une idée ! ces femmes-là au moins ne meurent pas et ne trompent pas !

Veux-tu te distraire ? Fais-moi (ou plutôt fais-toi) le plaisir d’acheter Lui, roman contemporain par Mme Louise Colet. Tu y reconnaîtras ton ami arrangé d’une belle façon. Mais pour comprendre entièrement l’histoire et surtout l’auteur, procure-toi d’abord : 1° la Servante, poème (où le gars Musset est aussi éreinté qu’il est exalté dans Lui) et 2° Une histoire de soldat, roman dont je suis le principal personnage. Tu n’imagines pas ce que c’est comme canaillerie. Mais quel piètre coco que le sieur Musset ! Ce livre (Lui), fait pour le réhabiliter, le démode encore plus que Elle et Lui !

Quant à moi j’en ressors blanc comme neige, mais comme un homme insensible, avare, en somme un sombre imbécile. Voilà ce que c’est que d’avoir coïté avec des Muses ! j’ai ri à m’en rompre les côtes. Si le Figaro savait ce que je possède dans mes cartons, il m’offrirait des sommes exorbitantes ! C’est triste à penser.

Quelle drôle de chose que de mettre ainsi la littérature au service de ses passions, et quelles tristes oeuvres cela fait faire, sous tous les rapports !

j’ai savouré le Cuvillier-Fleury. l’article ne manque pas de mauvaise foi ; mais je trouve qu’il est simplement bête. Il ne t’éreinte pas assez. Peut-être le Cuvillier t’admire-t-il, au fond ? Je te plains, alors !

Est-ce que notre ami Turgan tourne au catholicisme ? Il m’a envoyé un article de lui, très orthodoxe. Dans ce même numéro de la Revue Européenne, j’ai lu un éreintement de Renan qui m’a indigné. Dans quelle m... nous pataugeons, mon Dieu !

C’est en haine de tout cela, pour fuir toutes les turpitudes qu’on fait, qu’on dit et qu’on pense, que je me réfugie en désespéré dans les choses anciennes. Je me fiche une bosse d’antiquité comme d’autres se gorgent de vin. Carthage ne va pas trop mal, bien que lentement. Mais au moins je vois, maintenant. Il me semble que je vais atteindre à la Réalité. Quant à l’exécution, c’est à en devenir fou !

Dans ce livre de la mère Colet il y a des choses atroces d’intention. Ainsi elle fait tout ce qu’elle peut pour me brouiller avec Sainte-Beuve, etc. Ah ! c’est bien joli ! Mais garde tout cela pour toi, car tout ce que je souhaite c’est de ne plus en entendre parler. d’ailleurs j’ai pour principe qu’il ne faut jamais rien répondre. Les oeuvres, voilà tout. qu’importe le Nous, le Moi et surtout le Je ?

Je suis curieux de savoir si Théo est revenu chez toi. Il me semble que si j’avais été à Paris, tout cela ne serait pas arrivé.

Est-ce que tu vois souvent la Présidente ? C’est une excellente et surtout saine créature.

Ma mère termine ses préparatifs. Tu la verras dans le milieu de la semaine prochaine.

Merci de ton Athénée.

Allons, mon pauvre vieux, adieu ! que veux-tu que je te dise ? que je t’aime et t’embrasse.

Il se publie dans le Constitutionnel un roman-feuilleton où l’héroïne m’accuse sérieusement (c’est l’auteur qui parle par sa bouche) d’écrire en vue de l’argent. Sens-tu la profondeur du reproche ?

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, jeudi [24 novembre 1859].

C’est moi !

Comment allez-vous ? Il m’ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles ! Où êtes-vous, maintenant, et comment se passe votre vie ? Écrivez-moi donc un peu.

Quant à moi, je n’ai absolument rien à vous dire, si ce n’est que dans un mois j’espère me précipiter rue du Cherche-Midi. Mes jours s’écoulent dans une monotonie et une régularité monacales. Je suis seul maintenant-(ma mère est à Paris). Je ne vois personne et je n’entends rien. De temps à autre, un remorqueur passe sous mes fenêtres. La Seine murmure, les grands arbres sans feuilles se balancent, et pendant la nuit le vent bruit. Voilà tout. Je suis perdu dans des rêveries et des lectures sans fin ni fond. j’ai fait, cet été, de la médecine, de l’art militaire, etc. , un tas de choses fort inutiles. Une idée en amène une autre, et je me laisse aller au courant sans trop songer à ma besogne. Voilà pourquoi je suis si longtemps à pondre un livre. "Mon dernier petit" a cependant avancé. Maintenant, j’en vois la fin. Pourvu qu’il vous plaise ! Car je tiens beaucoup à votre estime littéraire. Comment accepterez-vous ce tissu d’extravagances ? En tout cas, la tentative est honnête. j’ai fait ce que j’ai cru bien. Or, nous ne valons quelque chose que par nos aspirations.

Je suis en ce moment un peu troublé par l’idée d’un voyage en Chine. Il me serait facile de partir avec l’expédition française. Et je ne vous cache pas que je lâcherais très bien mon travail et mes travaux pour m’en aller au pays des paravents et du nankin, si je n’avais une mère qui commence à devenir vieille, et que ce départ achèverait.

Voilà la seconde fois que je rate la Chine !

Voyager (bien que ce soit un triste plaisir) est encore la meilleure chose de la vie – puisque tout, ici-bas, est impossible : l’Art, l’Amour, etc. , et même le Bien-Être, – j’entends la parfaite santé du corps et de l’âme, que je vous souhaite, – comme on dit à la fin des sermons. Mais je suis lugubre, il me semble ? C’est peut-être l’influence de Moloch (dont je décris le sanctuaire) – ou bien celle de mes trente-huit ans qui vont sonner dans quinze jours ? Hélas, oui !

Ah ! Si mon coeur osait encore se renflammer !
Ne sentirai-je plus le charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?

comme dit notre immortel fabuliste, l’inimitable La Fontaine.

Avez-vous la Légende des siècles ? Comme c’est beau ! j’en suis resté ébloui.

Quel Cabire, quel colosse que ce père Hugo.

Mais tout cela doit plaire très peu au bon public. Tant qu’on ne le prend pas par un vice, il vous échappe, ce bon public. Plus nous irons et plus le talent se séparera de lui.

Dans ce ramassis de badauds et de misérables qui composent la grand’ville, il faut bien faire des exceptions, cependant. – Vous savez qu’il s’y trouve un petit coin où ma pensée se reporte souvent. Acceptez-la, pour si peu qu’elle vaille, – et permettez-moi de baiser vos deux mains,

En me disant,

Tout à vous.

À Ernest Feydeau. §

Nuit de mardi, Croisset [29-30 novembre 1859].

Il est bien tard, mon vieux ; n’importe ! Il faut que je te dise un petit bonjour. Comment vas-tu ? Es-tu un peu moins triste ? Catherine marche-t-elle ? Moi, je suis empêtré dans le temple de Moloch, et ma séance du parlement n’est pas facile à faire !

Il faut être absolument fou pour entreprendre de semblables bouquins ! à chaque ligne, à chaque mot, je surmonte des difficultés dont personne ne me saura gré, et on aura peut-être raison de ne pas m’en savoir gré. Car si mon système est faux, l’oeuvre est ratée.

Quelquefois, je me sens épuisé et las jusque dans la moelle des os, et je pense à la mort avec avidité, comme un terme à toutes ces angoisses. Puis ça remonte tout doucement. Je me re-exalte et je retombe – toujours ainsi !

Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage ! C’est là une thébaïde où le dégoût de la vie moderne m’a poussé.

Si je n’avais pas ma mère, je partirais maintenant pour la Chine. l’occasion m’en serait facile.

Je viens de lire ce soir la Femme du père Michelet. Quel vieux radoteur ! Il abuse du bavardage, franchement. Ne te semble-t-il pas, au fond, jaloux de Balzac !

Puisque tu as lu Lui, lis donc Une histoire de soldat. Je t’assure que tu t’amuseras. C’est bien plus beau, parce que je suis au premier plan.

Est-ce que tu vas tous les dimanches soir chez la Présidente ?

C’est une chose étrange, comme je suis attiré par les études médicales (le vent est à cela dans les esprits). j’ai envie de disséquer. Si j’étais plus jeune de dix ans, je m’y mettrais. Il y a à Rouen un homme très fort, le médecin en chef d’un hôpital de fous, qui fait pour des intimes un petit cours très curieux sur l’hystérie, la nymphomanie, etc. Je n’ai pas le temps d’y aller et voilà longtemps que je médite un roman sur la folie, ou plutôt sur la manière dont on devient fou ! j’enrage d’être si long à écrire, d’être pris dans toutes sortes de lectures ou de ratures. La vie est courte et l’Art long ! Et puis, à quoi bon ? n’importe, "il faut cultiver notre jardin". La veille de sa mort, Socrate priait, dans sa prison, je ne sais quel musicien de lui enseigner un air sur la lyre : "À quoi bon, dit l’autre, puisque tu vas mourir ? – À le savoir avant de mourir", répondit Socrate. Voilà une des choses les plus hautes en morale que je connaisse et j’aimerais mieux l’avoir dite que d’avoir pris Sébastopol.

Je ne vois personne. Je ne lis aucun journal. Je ne sais pas du tout ce qui se passe dans le monde.

Adieu mon pauvre vieux, je t’embrasse.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Mercredi matin [novembre ou décembre 1859].

Vous vous êtes trompée sur le sens de ma dernière lettre, et j’ai été sans doute trop loin dans mes reproches puisque vous me faites des excuses. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la réparation m’a fait plus que de plaisir que l’offense ne m’avait fait de mal ; il n’y a que les femmes pour blesser et caresser ! Que nous avons la main lourde à côté d’elles !

Ma liaison avec Mme Colet ne m’a pas laissé aucune "blessure" dans l’acception sentimentale et profonde du mot ; c’est plutôt le souvenir (et encore maintenant la sensation) d’une irritation très longue. Son livre a été le bouquet final de la chose. Joignez à cela les commentaires, questions, plaisanteries, allusions, dont je suis l’objet depuis la publication de ladite oeuvre. Quand j’ai vu que vous aussi, vous vous en mêliez, j’ai un peu perdu patience, je l’avoue, parce qu’en public je fais bonne figure, comprenez-vous ? n’allez pas croire que je vous en veuille, non, je vous embrasse très tendrement pour les gentilles choses que vous me dites. Voilà le vrai.

Pourquoi aussi plaisantiez-vous ? Pourquoi faisiez-vous comme les autres, car on a sur moi une opinion toute faite et que rien ne déracinera (je ne cherche pas, il est vrai, à détromper le monde), à savoir : que je n’ai aucune espèce de sentiment, que je suis un farceur, un coureur de filles (une sorte de Paul de Kock romantique ?), quelque chose entre le Bohème et le Pédant ; quelques-uns prétendent même que j’ai l’air d’un ivrogne, etc. , etc.

Je ne crois être, cependant, ni un hypocrite ni un poseur. n’importe ! on se méprend toujours sur moi. À qui la faute ? à moi sans doute ? Je suis plus élégiaque qu’on ne croit, mais je porte la pénitence de mes cinq pieds huit pouces et de ma figure rougeaude.

Je suis encore timide comme un adolescent et capable de conserver dans des tiroirs des bouquets fanés. j’ai, dans ma jeunesse, démesurément aimé, aimé sans retour, profondément, silencieusement. Nuits passées à regarder la lune, projets d’enlèvement et de voyages en Italie, rêves de gloire pour elle, tortures du corps et de l’âme, spasmes à l’odeur d’une épaule, et pâleurs subites sous un regard, j’ai connu tout cela, et très bien connu. Chacun de nous a dans le coeur une chambre royale ; je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite.

On a parlé à satiété de la prostitution des femmes, on n’a pas dit un mot sur celle des hommes. j’ai connu le supplice des filles de joie, et tout homme qui a aimé longtemps et qui voulait ne plus aimer l’a connu, etc.

Et puis, il arrive un âge où l’on a peur, peur de tout, d’une liaison, d’une entrave, d’un dérangement ; on a tout à la fois soif et épouvante du bonheur. Est-ce vrai ?

Il serait pourtant si facile de passer la vie d’une manière tolérable ! Mais on cherche les sentiments tranchés, excessifs, exclusifs, tandis que le complexe, le grisâtre est seul praticable. Nos grands-pères, et surtout nos grand’mères, avaient plus de sens que nous, n’est-ce pas ?

Il me semble que notre petite dissension nous a faits encore meilleurs amis qu’auparavant. Est-ce une illusion ? non ! vous avez compris que j’étais plus sérieux que je n’en ai l’air, et je vous ai trouvée très bonne. Aussi je vous serre les mains très longuement.

À vous.

Parlez-moi de vous quand vous n’aurez rien de mieux à faire. Travaillez le plus possible, c’est encore le meilleur ! La morale de Candide "il faut cultiver notre jardin" doit être celle des gens comme nous, de ceux qui n’ont pas trouvé. Trouve-t-on jamais d’ailleurs ? et quand on a trouvé, on cherche autre chose.

À UN GRAVE BIBLIOTHÉCAIRE, MEMBRE DE l’INSTITUT. §

[Croisset, début décembre 1859].

GRAND HOMME,

Voici les deux volumes de Muratori dans lesquels je n’ai rien trouvé.

1° Donnez-moi le Boèce.

2° Dans le catalogue de Guillaumin, trouvez-vous quelque chose sur le sieur Augier ?

3° Avez-vous le traité de Michaelis, De pretiis rerum apud veteres Hebraeos commentatio ? Voilà surtout ce qui me serait utile immédiatement. Où l’avoir ?

Depuis plus de quinze jours, je n’ai pas écrit une ligne. – Le commerce de Carthage me fera crever de stérilité.

Sacré nom de Dieu ! La belle histoire que votre beau-père m’a racontée dimanche. "C’est une porte ouverte à l’espérance, un débouché, peut-être" – à propos d’un agonisant qui p... Oh ! le beau mot !

À vous, mon brave.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi matin [17 décembre 1859].

Ma chère Carolo,

Je compte revoir et baiser ta gentille petite trombine vendredi prochain, si d’ici là je ne péris pas enseveli sous la neige, comme un cratère des Alpes. Tu n’as pas l’idée du temps qu’il fait ! Et de l’horreur de la nature ! Si ta grand’mère était à Croisset, elle périrait de mélancolie. Rien n’est plus sauvage, cette tristesse a sa beauté ; je préfère celle du soleil néanmoins.

Ton chat a été aujourd’hui porté chez Mme Sénard, la femme du menuisier. Le boucher lui apportera toutes les semaines pour 4 sols de mou : c’est la quantité qu’il faut ; mais il ne paraissait pas disposé à vouloir quitter sa maison. Ça l’ennuyait, évidemment.

j’ai reçu dimanche dernier une lettre qui était à mon adresse, mais écrite à ta bonne maman, lettre fort aimable de Mme Tennant, pour la prier de lui envoyer une bonne d’enfant française. Je vous l’apporterai, et comme j’ai pensé qu’à Paris vous ne connaissiez guère de bonnes d’enfant, j’ai donné la commission à Narcisse et à Julie qui ont découvert la fille d’un douanier. Cette jeune personne joint à ses talents celui de savoir faire la barbe ; mais, à ce qu’il paraît, c’est un très bon sujet. Je verrai demain les parents et j’écrirai à Gertrude leurs conditions.

Probablement que ta tante Achille arrivera à Paris demain dimanche, c’était du moins son projet mercredi dernier. Je dois dîner chez eux tantôt, mais je serai peut-être le soir fort embarrassé pour revenir, à cause de la neige.

As-tu bien travaillé pour moi ? Je me présenterai avec une quantité de programme effrayante. j’aurai ce soir fini tout le cours du moyen âge : voilà deux jours entiers que j’y travaille sans discontinuer. Je partirai d’ici probablement jeudi et je coucherai à Mantes, chez Bouilhet.

Adieu, mon aimable nièce,

À bientôt.

Ton scheik.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, dimanche matin [18 décembre 1859].

Je pars pour Paris après-demain et je vous envoie un bonjour du seuil de ma cabane. – Voici l’époque des souhaits de nouvelle année, lesquels vous faire ? Si j’avais le bonheur dans mes mains, je vous le donnerais, car vous me semblez le mériter ; mais pourquoi vous obstinez-vous à vivre d’une vie qui vous est funeste ? Tâchez donc d’avoir un peu plus d’énergie. Vos lettres, si charmantes et affectueuses pour moi, me navrent cependant, car j’y découvre une incurable mélancolie. Ne craignez pas de me lasser ; en fait de tristesses, j’ai le coeur large. Elles entrent toutes là dedans comme dans leur gîte naturel.

Vous me parlez des déceptions de cette vie, des gens qu’on a aimés, qui ne vous aiment plus ou qu’on n’aime plus – chose plus triste encore ! – j’ai eu dans ma jeunesse de grandes affections ! j’ai beaucoup aimé certains amis qui m’ont tous peu à peu (et sans s’en douter eux-mêmes) planté là, comme on dit. Les uns se sont mariés, les autres ont tourné à l’ambition, et caetera ! À trente-cinq ans (et j’en ai trente-huit) on se trouve veuf de sa jeunesse ; alors on se retourne vers elle et on la regarde comme de l’histoire. – Quant à l’amour, je n’ai jamais trouvé dans ce suprême bonheur que troubles, orages et désespoirs ! La femme me semble une chose impossible. Et plus je l’étudie, et moins je la comprends. Je m’en suis toujours écarté le plus que j’ai pu. C’est un abîme qui attire et qui me fait peur ! Je crois, du reste, qu’une des causes de la faiblesse morale du XIXe siècle vient de sa poétisation exagérée. Aussi le dogme de l’Immaculée-Conception me semble un coup de génie politique de la part de l’Église. Elle a formulé et annulé à son profit toutes les aspirations féminines du temps. Il n’est pas un écrivain qui n’ait exalté la mère, l’épouse ou l’amante. – La génération, endolorie, larmoie sur les genoux des femmes, comme un enfant malade. On n’a pas l’idée de la lâcheté des hommes envers elles !

De sorte que, pour ne pas vivre, je me plonge dans l’Art, en désespéré ; je me grise avec de l’encre comme d’autres avec du vin. Mais c’est si difficile d’écrire que parfois je suis brisé de fatigue.

j’ai cependant travaillé sans relâche depuis huit mois. Aussi suis-je arrivé au milieu de mon livre. j’espère l’avoir fini pour le commencement de 1861. – Si je vais si lentement, c’est qu’un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. À propos d’un mot ou d’une idée, je fais des recherches, je me perds dans des lectures et dans des rêveries sans fin. Ainsi, cet été, j’ai lu de la médecine, et caetera.

Il vient de paraître un livre que je ne connais pas, mais qui doit vous intéresser, j’en suis presque sûr : les Lettres d’Éverard, par Lanfrey. – Vous me parlez de J. Simon, je ne le connais ni directement, ni indirectement.

Je crois que toutes vos douleurs morales viennent surtout de l’habitude où vous êtes de chercher la cause. Il faut tout accepter et se résigner à ne pas conclure. Remarquez que les sciences n’ont fait de progrès que du moment où elles ont mis de côté cette idée de cause. Le moyen âge a passé son temps à rechercher ce que c’était que la substance, Dieu, le mouvement, l’infini, et il n’a rien trouvé, parce qu’il était intéressé, égoïste, pratique dans la recherche de la vérité. (Ceci doit être un enseignement pour les individus.) – "qu’est-ce que ton devoir ? l’exigence de chaque jour." Ceci est un mot de Goethe. Notre devoir est de vivre (noblement, cela va sans dire), mais rien de plus. Or, je ne connais rien de plus noble que la contemplation ardente des choses de ce monde. La science deviendra une foi, j’en suis sûr. Mais, pour cela, il faut sortir des vieilles habitudes scolastiques : ne pas faire ces divisions de la forme et du fond, de l’âme et du corps, qui ne mènent à rien ; – il n’y a que des faits et des ensembles dans l’Univers. Nous ne faisons que de naître. Nous marchons encore à quatre pattes et nous broutons de l’herbe, malgré les ballons. Il y a des gens qui peignent l’infini en bleu, d’autres en noir. l’idée que le catholicisme se fait de Dieu n’est-elle pas celle d’un monarque oriental entouré de sa cour ? La pensée religieuse est en retard de plusieurs siècles. Ainsi du reste.

Un temps viendra où l’on ne cherchera plus le bonheur – ce qui ne sera pas un progrès, mais l’humanité sera plus tranquille.

Savez-vous encore ce qui vous nuit ? C’est que vous vous perdez dans mille petites choses accessoires. Vous faites dans votre vie comme je fais dans mes oeuvres. Vous négligez les premiers plans pour les lointains, cela est un défaut de raison. Vous êtes libre, rien ne vous retient et tout vous retient. Quand on vous indique un remède, vous objectez votre santé ; mais le seul moyen de guérir, c’est de se considérer comme guéri. Les gens qui veulent guérir guérissent, demandez cela aux chirurgiens. – Ainsi vous me dites qu’un séjour à Paris, dans l’hiver, vous ferait du mal. – Pourquoi ? Essayez !

Quand je suis parti pour l’Orient (où j’ai voyagé pendant deux ans), j’avais le coeur arraché ; mais comme je m’étais juré de partir, je suis parti et j’en suis revenu.

La fable du Chariot embourbé est d’une bonne morale, allez !

Un peu de courage, voyons, n’aimez pas votre douleur, et quand vous serez trop triste, écrivez-moi, car j’ai pour vous un sentiment très profond et très tendre.

Mille bonnes cordialités.

À Maurice Schlésinger. §

Décembre [1859. Vers le 20].

Voici venir le jour de l’an, mon cher Maurice ! Quels souhaits faut-il vous faire ? Acceptez-les tous, et pour les vôtres.

Il m’ennuie de n’entendre parler d’aucun de vous. Ne reverrai-je plus personne ? Dites-moi ce que vous devenez, femme, fils, fille et petite-fille.

Dans deux jours, je m’en retourne au boulevard du Temple. Je vais trouver Paris probablement aussi bête que je l’ai laissé, ou encore plus. La platitude gagne avec l’élargissement des rues ; le crétinisme monte à la hauteur des embellissements. Vous n’avez pas l’idée du point où nous en sommes. l’hypocrisie vertueuse surtout n’a pas de limites, on est d’une honnêteté qui ne se trouve que chez les filous.

Ce ne sera pas encore pour cette année que j’aurai fini mon bouquin sur Carthage. j’écris fort lentement, parce qu’un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. À propos d’un mot ou d’une idée, je fais des recherches, je me livre à des divagations, j’entre dans des rêveries infinies ; et puis, notre âge est si lamentable, que je me plonge avec délices dans l’antiquité. Cela me décrasse des temps modernes. Mais dès que j’aurai fini, au commencement de 1861, j’espère, j’irai vous porter la chose : 1° parce que j’ai envie de vous voir et 2° parce qu’un peu d’air me fera du bien.

Rien de neuf dans ma famille. Ma mère vieillit et devient délicate. j’ai une belle nièce de dix-neuf ans qu’on va marier un de ces jours, une autre de treize dont le plus grand amour est un jeune chat à pattes blanches. Mon frère a été décoré cet été, et moi, quand vous me reverrez, vous me reconnaîtrez à peine, tant je suis chauve et éreinté. Voilà tout.

Nous causons souvent de vous, Janin et moi. Jamais je ne vois Panofka, et je ne passe pas devant le splendide magasin de Brandus sans un serrement de coeur, en songeant au vieux temps où l’on blaguait si bien et si fort à la Gazette musicale.

À Madame Roger des Genettes. §

[1859-1860 ?]

Oui ! encore séparés ! "Encore une fois sur les mers", comme dit Child-Harold ! Décidément ma vie, qui est pleine de noblesse, n’est pas rembourrée de douceurs. Je vis comme un chien, ou comme un saint ! Enfin !... je ne vous connais pas ; vous ne savez pas ce que je donnerais pour vivre avec vous pendant deux jours, seuls, entièrement seuls ! Il y a mille choses qui me viendraient et qui vous viendraient. Nous ne nous sommes pas tout dit. Il me semble que nous sommes deux ombres courant l’une après l’autre, tandis que nous pourrions devenir deux êtres se confondant.

Je vous plains de la mort de votre amie. Ça n’est pas gai de perdre les gens qu’on aime. En ai-je déjà enseveli, moi ! j’ai fait souvent la "veillée" ! l’homme que j’ai le plus aimé m’est resté à demi dans les mains. Quand une fois on a baisé un cadavre au front, il vous en reste toujours sur les lèvres quelque chose, une amertume infinie, un arrière-goût de néant que rien n’efface. Il faut regarder les étoiles et dire : "j’irai peut-être". Mais la manière dont parlent de Dieu toutes les religions me révolte, tant elles le traitent avec certitude, légèreté et familiarité. Les prêtres surtout, qui ont toujours ce nom-là à la bouche, m’agacent. C’est une espèce d’éternuement qui leur est habituel : la bonté de Dieu, la colère de Dieu, offenser Dieu, voilà leurs mots. C’est le considérer comme un homme et, qui pis est, comme un bourgeois. On s’acharne encore à le décorer d’attributs, comme les sauvages mettent des plumes sur leur fétiche. Les uns peignent l’infini en bleu, les autres en noir. Cannibales que tout cela. Nous en sommes encore à brouter de l’herbe et à marcher à quatre pattes, malgré les ballons. l’idée que l’humanité se fait de Dieu ne dépasse pas celle d’un monarque oriental entouré de sa cour. l’idée religieuse est donc en retard de plusieurs siècles sur l’idée sociale, et il y a des tas de farceurs qui font semblant de se pâmer d’admiration là devant.

À Madame Roger des Genettes. §

[1859-1860 ?]

[...] Votre lettre de ce matin m’a fait longuement réfléchir. j’aime mieux ces cris vrais que des efforts pour rire et plaisanter ; car vous ignorez complètement ce que c’est que la joie. Cette énergie, ce don naturel vous manque. Pleurez donc en liberté sur le coeur de votre ami, il tâchera d’essuyer vos larmes, quoique vos injustices le blessent. Vous ne me connaissez pas, dites-vous, pas plus qu’une langue dont on écrit à peine quelques mots ? Et pourtant, que vous ai-je caché ? Il me semble que je suis naturellement ouvert. Rien n’est moins compliqué que mon esprit. Mais le monde et le catholicisme vous ont gâtée. Vous êtes pleine de sophismes et de sentiments troubles qui vous empêchent de voir le Vrai. Le bon Dieu vous avait faite meilleure et c’est à cause de cela que je vous aime, car vous avez dû horriblement souffrir, et vous souffrez encore, pauvre chère amie ! j’ai la présomption de vous connaître, moi. Or, j’entrevois dans votre vie et dans votre âme des abîmes d’ennui et de misères, une solitude, un Sahara éternel que vous parcourez incessamment. Je ne connais personne d’aussi profondément sceptique que vous et vous vous torturez dans tous les sens pour essayer de croire. Je vous irrite horriblement, et c’est peut-être pour cela que vous tenez à moi. Je vous reproche de m’avoir traité comme tout le monde quand je vous aimais comme personne ne vous aimera.

[...] Il est si facile pourtant d’avoir la foi du charbonnier, d’admirer ce qui est admirable, de rire à ce qui est drôle, d’exécrer le laid, le faux, l’obscur, d’être humain en un mot, je ne dis pas humanitaire, de lire l’histoire et de se chauffer au soleil ! Il faut si peu de chose pour remplir une âme humaine ! j’entends d’avance l’objection ; je vois arriver la série de ceux qui ont chanté l’insuffisance de la vie terrestre, le néant de la science, la débilité naturelle des affections humaines. Mais êtes-vous bien sûre de connaître la vie ? Avez-vous été jusqu’au fond de la science ? n’êtes-vous pas trop faible pour la passion ? n’accusons pas l’alcool, mais notre estomac ou notre intempérance. Qui donc parmi nous s’efforce constamment et sans espoir de récompense, sans intérêt personnel, sans attente de profit, de se rapprocher de Dieu ? Qui est-ce qui travaille pour être plus grand et meilleur, pour aimer plus fort, pour sentir d’une façon plus intense, pour comprendre davantage ?...

À Madame Roger des Genettes. §

[1859-1860 ?]

[...] Vous savez bien que je ne partage nullement votre opinion sur la personne de M. de Voltaire. C’est pour moi un saint ! Pourquoi s’obstiner à voir un farceur dans un homme qui était un fanatique ? M. de Maistre a dit de lui dans son traité des Sacrifices : "Il n’y a pas de fleur dans le jardin de l’intelligence que cette chenille n’ait souillée." Je ne pardonne pas plus cette phrase à M. de Maistre que je ne pardonne tous leurs jugements à MM. Stendhal, Veuillot, Proudhon. C’est la même race quinteuse et anti-artiste. Le tempérament est pour beaucoup dans nos prédilections littéraires. Or, j’aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau, et cela me tient au coeur, la diversité de nos appréciations. Je m’étonne que vous n’admiriez pas cette grande palpitation qui a remué le monde. Est-ce qu’on obtient de tels résultats quand on n’est pas sincère ? Vous êtes, dans ce jugement, de l’école du XVIIIe siècle lui-même, qui voyait dans les enthousiasmes religieux des mômeries de prêtres. Inclinons-nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là me semble ardent, acharné, convaincu, superbe. Son "Écrasons l’infâme" me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre. Et ce qui me le fait chérir, c’est le dégoût que m’inspirent les voltairiens, des gens qui rient sur les grandes choses ! Est-ce qu’il riait, lui ? Il grinçait ! [...]

Mais vous m’échappez souvent ; vous avez pour moi des côtés fuyants, des ambiguïtés où je me perds. Je ne puis allier votre libéralisme intellectuel avec votre attachement pour la tradition catholique. Il y a eu dans votre vie, dans votre passé, que je ne connais nullement, des pressions, des contraintes, et comme une longue maladie dont il vous reste quelque chose. Vous me dites que je vous regarde quelquefois avec ironie ; jamais, je vous le jure bien, mais avec étonnement et plutôt, tranchons le mot, avec méfiance. Vous me faites peur parfois. Vous me quittez brusquement quand mon coeur va se fondre, quand je voudrais absorber le vôtre tout entier. Il me semble que je vous amuse comme un piano et puis que c’est tout. l’air joué, on referme le couvercle. j’ai soif de votre intelligence, je voudrais la posséder complètement dans l’âme, l’absorber comme une liqueur et la mêler au plus profond de mon être. Mon orgueil se révolte que vous m’échappiez ainsi ; en vain, je vous enveloppe de ma pensée ; en vain, je veux retenir cette flamme qui me charme et m’éblouit, tout s’échappe et je ne sais rien et je cherche toujours.

Mon livre me désespère. Je sens que je me suis trompé. Je n’ai pas de terrain solide sous les pieds ; l’exécution manque à chaque minute et je continue pourtant. Enfin, vous serez là, puis je ferai rêver quelques nobles esprits. Ce sera tout.

À Charles Baudelaire. §

Merci pour votre souvenir, mon cher Baudelaire. j’en ai été à la fois attendri et charmé.

Vos trois pièces m’ont fait énormément rêver. Je les relis de temps à autre. Elles restent sur ma table comme des choses de luxe qu’on aime à regarder ; l’Albatros me semble un vrai diamant. Quant aux deux autres morceaux, mon papier serait trop court si je me mettais à vous parler de tous les détails qui me ravissent.

Vous me demandez ce que je fais ? Je suis attelé à Carthage. C’est un travail de deux ou trois ans pour le moins.

Bouilhet doit venir à Paris dans quelques jours pour son volume de vers qui est sous presse.

Le Théo ne donne pas de ses nouvelles, la Présidente est toujours charmante, et tous les dimanches, chez elle, je rivalise de stupidité avec Henri Monnier. Voilà.

Les bourgeois craignent la guerre et les omnibus roulent sous ma fenêtre. Quoi de plus encore ? Je ne sais rien.

Je vous serre la main bien affectueusement.

1860 §

À Louis Bouilhet. §

[Paris] 15 mars 1860.

Jamais ! Jamais ! Jamais ! C’est une enfonçade qu’on te prépare, et sérieuse. Au nom du ciel ! Ou plutôt en notre nom, mon pauvre vieux, je t’en supplie, ne fais pas cela ! C’est impossible de toute manière.

Quant à Thierry, il a été gentil ; c’est bien. Mais, 1° tu le mérites, 2° il y avait intérêt.

Réponds-lui le plus poliment, le plus longuement possible si tu veux. Mais un voyage est inutile, on t’enfoncerait. Ne cède pas. Ne viens pas à Paris ; dis que tu es tout entier à ta pièce, ce qui est vrai, et qu’une comédie servira mieux «les Français» qu’une ode. Ce serait, selon moi, une canaillerie politique et une cochonnerie littéraire. Je défie qui que ce soit de faire là-dessus rien de passable. Laisse de semblables besognes à Philoxène et à Théo. Je t’embrasse. À toi.

Encore une fois et mille fois, non !

P. S. – Quand même ça servirait au commerce de Carthage, non !

À Louis Bouilhet. §

[Paris] Vendredi, la nuit, 15 mars 1860, 1 heure.

Et de même que je te garde une gratitude éternelle pour m’avoir empêché de consentir à ce qu’on fît une pièce avec la Bovary, tu me remercieras pareillement de t’avoir ouvert les yeux sur la chose en question.

Elle me trouble et «je reviens à la charge». Peut-être te suis-je à charge ?

Ce n’est pas là une bonne entrée pour les français. Au contraire. qu’est-ce que ça leur fait, aux sociétaires ? Je comprends l’idée de Thierry en sa qualité d’homme officiel, et, à sa place, j’en eusse fait tout autant. Mais en acceptant tu t’abaisses et, tranchons le mot, tu te dégrades. Tu perds ta balle de «poète pur», d’homme indépendant. Tu es classé, enrégimenté, capturé. Jamais de politique, n... de D... ! ça porte malheur et ça n’est pas propre. «Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe.» Après une concession il en faut faire une autre, etc. Vois ce pauvre Théo. Ce sont d’ailleurs des choses fort peu payées, et quand même ! Non ! n’en parlons plus.

Quant à ta lettre à Thierry, elle est moins difficile à écrire que celle de Janin, et si tu veux, je te la fais incontinent, de façon à ce qu’il soit enchanté de toi et qu’il puisse même la montrer à Fould. Car la proposition part peut-être du ministère d’État ? Est-ce une façon de te faire payer ta croix ?

j’ai passé mon après-midi au cabinet des médailles ; ma besogne ne sera pas longue. j’espère qu’il en sera de même pour les pierreries.

La présidente, que j’ai rencontrée tantôt dans la rue, m’a dit que les sieurs D et B ne voulaient pas se trouver avec Feydeau, «ne pouvant se résigner à lui faire le moindre compliment sur son livre». Je trouve cette bégueulerie du plus haut goût dans ces deux messieurs. Elle les croit jaloux de la vente, aperçu littéraire qui peut être vrai.

À Louis Bouilhet. §

[Paris] 29 mars 1860.

j’ai fait hier connaissance de mon futur neveu Adolphe Roquigny. C’est un fort homme et qui me paraît doux comme un agneau. Les jeunes gens ont l’air épris l’un de l’autre. Tout cela est très bien ! On est enchanté ! Heureux ceux qui vivent dans la bonne et simple nature ! Oui, quand je me suis retrouvé seul, le soir, j’ai senti qu’entre moi et mes co-mortels il y avait des abîmes. Tout le bonheur de la vie est là sans doute. Et pourtant si on me l’offrait, accepterais-je ?

Aujourd’hui, j’ai été chez Janin qui est très touché de ta lettre. Il m’a fait ton éloge, dit que tu avais beaucoup de talent, que ta personne lui plaisait, que tu avais raison d’habiter la province, etc. , etc. «Il entend joliment Horace, ce gaillard-là ! Aussi, voyez ! Quelle supériorité ça lui donne sur les autres !» Bref, tu as très bien fait de lui envoyer ton épître, et je parie qu’à ta prochaine pièce tu auras un feuilleton superbe. Oh ! Les hommes !

Feydeau, de plus en plus furieux contre iceux, se console en faisant faire pour son usage personnel : 1° son portrait ; 2° son camée. Je suis effrayé du peu d’affection qu’on lui porte et je passe ma vie à le défendre ; or, j’ai fort à faire, car il manque entièrement de politique.

Chez Janin, tantôt, re-vu le feuillet (peu sympathique, décidément). Il vient de faire une jolie chute avec sa Tentation.

Dimanche, il y a eu chez moi un «grand combat» entre Baudry, Saint-Victor et l’excellent père Maury, qui est charmant. Je dîne demain à Versailles avec lui et Renan.

Notre ami Maxime a publié dans la Revue des Deux Mondes une nouvelle que l’on dit peu raide.

Je n’ose te donner un avis sur la fin de ta pièce par peur de te conseiller une couillonnade ou une imprudence. Le public est si bête, si stupide, si idiot ! d’autre part, c’est embêtant de rater une belle chose et peut-être qu’à force d’art, on peut la faire passer ? Vois, cherche. Je serai tout aussi embarrassé que toi.

Est-ce que tu vas prendre mon genre de te livrer à des lectures sans fin ? Jolie manière de perdre son temps.

Adieu, vieux. Il y a des fois où j’ai des soifs de toi à prendre le chemin de fer pour aller t’embrasser.

À toi, mon pauvre quaraphon !

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Paris, 30 mars 1860].

Non, je ne vous oublie pas. Mais à Paris les jours passent si vite ! Et je suis dans un tel train d’occupations et de lectures, que je ne fais pas toujours ce que je veux et ne vois pas les gens que j’aime. Voici d’ailleurs mes excuses :

1° Je suis arrivé ici à l’époque du jour de l’an, et j’ai été pris par les visites et courses de la nouvelle année. 2° Le 15 janvier j’ai fait une chute assez grave, qui m’a retenu une huitaine au lit. 3° Mon roman carthaginois m’a entraîné et m’entraîne encore dans tant de divagations et de recherches (j’ai bien avalé depuis le 1er février une cinquantaine de volumes) que je ne sais souvent où donner de la tête. Voilà cinq mois que je suis sur le même chapitre. Il s’agit de reconstruire ou plutôt d’inventer tout le commerce antique de l’orient. 4° Je suis depuis trois semaines dérangé par un mariage. C’est la fille de mon frère qui prend époux le 17 du mois prochain, je retourne à Rouen à cette époque. 5° Comme, à Rouen, je ne puis me procurer les livres dont j’ai besoin et que je ne peux emporter ceux des bibliothèques publiques, il faut que je me hâte de finir toutes ces lectures avant mon départ. Voilà mes raisons. Mais croyez bien que je pense à vous souvent, très souvent. j’ai la plus grande sympathie pour votre esprit et pour votre coeur. Ne craignez pas de m’envoyer de vos lettres. Elles me plaisent et me touchent ; elles m’agréent et m’attendrissent.

Je n’ai été cet hiver que deux fois au spectacle, deux fois pour entendre Mme Viardot dans Orphée. C’est une des plus grandes choses que je connaisse. Depuis longtemps je n’avais eu pareil enthousiasme. Quant au reste, à ce qu’on appelle des nouveautés et qui sont souvent des vieilleries, ça ne vaut pas la peine d’être nommé. Je suis, du reste, peu au courant. Tout ce qui n’est pas art phénicien, depuis longtemps m’est indifférent, et plus j’éprouve dans mon travail de difficultés, plus je m’y attache. On n’aime que les choses et les gens qui vous font souffrir. Et puis, pour tolérer l’existence, ne faut-il pas avoir une marotte ?

Que vous dirai-je de vous et quel conseil vous donner ? On vous les a tous donnés et vous n’en avez suivi aucun. On est incurable quand on chérit sa souffrance. Vous ne voulez pas guérir. Vous ne savez pas ce que peut la volonté. Que puis-je faire pour vous, sinon des voeux stériles ? Mais si vous avez besoin d’une oreille pour écouter vos plaintes, criez-les dans la mienne, le coeur les entendra.

j’ai, ce soir, dîné avec des savants qui m’ont fortement loué un nouvel ouvrage d’un M. Larroque, 2 volumes sur les dogmes catholiques. Mais il paraît que le susdit ouvrage vient d’être interdit.

À Alfred Baudry. §

[Paris, début avril 1860].

Mon brave, je vais bientôt m’en retourner à Rouen pour le mariage de ma nièce. Mais, sans doute, je serai obligé de revenir ici presque immédiatement, pour me livrer à diverses lectures. À mesure que j’avance dans mon travail, il s’agrandit. Je deviens stupide ! Les notes m’encombrent. Quand sera-ce fini ? ! ! !

Or, ayez l’obligeance de communiquer au père Pottier la liste suivante, pour savoir quels sont les livres qui se trouvent à la bibliothèque de Rouen. Cela m’importe fort. Répondez-moi tout de suite en me renvoyant la susdite liste avec un signe qui me fera comprendre ce que je peux trouver là-bas.

Je vais après-demain dîner chez votre frère avec Maury et Renan.

Mille poignées de main. À vous.

Mardi soir.

Vel elegantius : mardi au soir.

À Louis Bouilhet. §

[Croisset, 20 avril 1860].

Charmant, mon vieux, exquis ! Sans blague aucune, ça m’a ravi. Je n’y vois rien à reprendre. La seule tache est peut-être «qui menace». Menace quoi ? Mais je vois le geste mignon de son doigt, – et puis le vers qui rime avec menace est si charmant et si juste :

Comme une anguille dans sa nasse.

Bravo ! Caraphon ! Taïeb ! Continue !

Tu ne trouves donc pas de sujet, mon pauvre vieux ? C’est embêtant, je le sais et je te plains, mais c’est ton habitude. Tu es condamné maintenant à passer six mois de l’année ainsi. Au mois de juin, ça vient. Tu as encore tout au plus un mois d’angoisses. Console-toi, d’ailleurs, voilà le soleil.

Nous avons, nous deux Achille, causé tantôt de ce brave Leplay. Il l’avait rencontré plusieurs fois dans les rues de Rouen, se dirigeant vers la préfecture pour solliciter la croix ! Et Achille connaissait ses titres ! ! Je devais aller le voir le jour même où il est mort.

Je ne travaille pas trop mal pour le moment et je vois enfin la fin de mon infinissable chapitre. Ce sera avant une quinzaine. Il me faudra bien encore une huitaine de jours pour repolir le tout, après quoi j’allumerai un feu de joie, car j’ai cru un moment que j’y crèverais.

Oh ! Comme il faut se monter le bourrichon pour faire de la littérature ! Et que bien heureux sont les épiciers !

Nous avons perdu un ami en la personne de Fessard, qui, avant-hier, a fait son plongeon dans l’éternité. Nous ne prendrons plus de petits verres ensemble. j’ai des souvenirs charmants d’après-midi passés à son école, sous la petite avenue de peupliers, nu en caleçon, avec l’odeur des filets et du goudron... la vue des voiles... je ne sais quoi qui m’attendrit.

Autre mort de mes camarades de collège (excellent bougre), Marc Arnaudtizon, tué d’un coup de soleil à Manille, patrie des cigares. j’ai appris ce soir ces deux décès, et j’ai encore dans l’oreille la voix de Fessard et la voix d’Arnaudtizon ! Tout cela fait faire des réflexions philosophiques, comme dirait Fellacher.

Comme c’est beau, la mère de Lao-Tsen qui a conçu son fils rien qu’en regardant filer une étoile !

À Ernest Feydeau. §

Croisset, samedi soir [21 avril 1860].

Comment vas-tu ! Mon cher monsieur ? Quant à moi je travaille assez raide et suis pour le quart d’heure dans une telle exaltation qu’il m’est impossible de dormir depuis deux jours. Enfin, je finis mon infinissable chapitre VII ! ! !

Je crois que mon état littéraire a pour cause la réaction de la noce. j’ai eu une indigestion de bourgeois ! 3 dîners, 1 déjeuner ! Et 48 heures passées à Rouen. C’est fort ! Je rote encore les rues de ma ville natale et je vomis des cravates blanches.

Il fait un froid de chien, nom d’un petit bonhomme ! Et je me rôtis les tibias comme en plein décembre.

Sylvie avance-t-elle ? Adieu, mon vieux ; ne t’em... pas trop !

Bonnes métaphores !

Fais mes excuses à Sainte-Beuve et à Théo, de ne pas leur avoir dit adieu. Mais nous devions nous trouver ensemble à un dîner qui n’a pas eu lieu. Amitiés à la présidente. qu’est-ce que ça devient ?

À Ernest Feydeau. §

[Croisset] Dimanche soir [22 avril 1860].

Mon vieux Feydeau,

Malgré l’envie que j’avais de te voir avant mon départ, j’ai été tellement occupé qu’il m’a fallu me priver de ta visite. Je te la ferai dans une quinzaine quand je serai de retour à Paris où je resterai tout le mois de mai.

Mlle Bosquet m’avait chargé de te prier de la recommander à la Revue de Paris. Elle y a déposé un manuscrit ayant pour titre Jacqueline de Vardon, et elle attend la réponse de ces MM. anxieusement.

j’attends pour te parler du Secret du Bonheur qu’il soit terminé. Quel sacré mode de publication qu’une Revue ! Et comme ça nuit aux livres ! Dans la crainte de te dire des bêtises je m’abstiens de toute parole. Je sais bien ce qu’il y a dans ton oeuvre de bon, mais quant au mauvais j’ai peur de me tromper.

La cérémonie nuptiale de ma nièce s’est faite mercredi. Les époux doivent être demain à Milan. Je viens de passer une semaine peu gaie, mon bonhomme !

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset, mai 1860.

Il faut que je vous dise tout le plaisir que vient de me faire la lecture de vos deux volumes. Je les trouve charmants, pleins de détails neufs et d’un excellent style, à la fois très nerveux et très élevé. Cela est de l’histoire, il me semble, et de l’histoire originale.

On y voit toujours l’âme sous le corps ; l’abondance des détails n’étouffe pas le côté psychologique. La morale court sous les faits et sans déclamation, sans digressions ! Cela vit, rare mérite.

Le portrait de Louis XV, celui de Bachelier et surtout celui de Richelieu me semblent des morceaux achevés.

Combien vous me faites aimer Madame de Mailly, ce qu’elle m’excite ! «c’était une de ces beautés... comme les divinités d’une bacchanale !» mais, s... n... de D... , vous écrivez comme des anges, décidément.

Je ne connais rien au monde qui m’ait plus intéressé que la fin de Madame de Châteauroux.

Votre jugement sur la Pompadour restera sans appel, je crois. Que peut-on dire après vous ?

Cette pauvre Dubarry, comme vous l’aimez, hein ? Et moi aussi, je l’avoue. Que vous êtes heureux de vous occuper de tout cela, au lieu de vous creuser sur le néant ou sur du néant comme je fais !

Vous êtes bien gentils de m’avoir envoyé le livre, d’avoir tant de talent et de m’aimer un peu.

Je serre vos quatre mains le plus fort possible.

À vous.

G. Flaubert.

Ami de Franklin et de Marat, factieux et

anarchiste, du premier ordre, et désorganisateur

du despotisme dans les deux

hémisphères depuis vingt ans !!!

À Ernest Feydeau. §

[Croisset].

j’ai reçu la nouvelle édition des quatre saisons. Bien que je n’aime pas les illustrations, celles-là sont fort gentilles, un peu trop pareilles les unes aux autres, peut-être ? j’ai lu la préface qui est claire et bien faite. Le volume est là sur ma table, à côté des bons auteurs et je le relirai in extenso, au premier moment de loisir que j’aurai, car je n’en peux plus.

Je recalle enfin mon interminable chapitre VII qui ne sera pas venu sans peine. De plus je prépare le 8e. Je me bourre des objections anti-catholiques du père Larroque, je lis le dernier volume de Michelet et divers articles d’exégèse dans la Revue germanique. Depuis mon retour j’ai écrit XV pages, ce qui est bien joli pour un empêtré comme moi.

n’est-ce pas en Andalousie que tu vas porter ton inconcevable trombine ? La terre de pelage va donc te recevoir. Tu fais bien, mon vieux ! Je t’y engage et voudrais te suivre. Une fois que tu auras tâté des voyages, tu y reviendras. C’est une maladie, je t’en préviens.

t’es-tu enfin procuré les oeuvres de Petrus Borel et les Jeunes-France, bougre d’entêté ?

Jolie phrase du père Humboldt dans une de ses lettres : «notre renommée s’étend à mesure que notre imbécillité s’accroît». C’est pourquoi il ne faut pas souhaiter que notre renommée s’étende.

Adieu, quand pars-tu ? Ne t’em... pas trop. Bonne pioche. Je t’embrasse.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset, 3 juillet [1860].

Puisque vous vous inquiétez de Carthage, voici ce que j’en ai à vous dire :

Je crois que j’ai eu les yeux plus grands que le ventre ! La réalité est chose presque impossible dans un pareil sujet. Reste la ressource de faire pohétique, mais on retombe dans quantité de vieilles blagues connues, depuis le Télémaque jusqu’aux Martyrs. Je ne parle pas du travail archéologique qui ne doit pas se faire sentir, ni du langage de la forme qui est presque impossible. Pour être vrai il faudrait être obscur, parler charabia et bourrer le livre de notes ; et si l’on s’en tient au ton littéraire et françoys, on devient banal. «Problème !», comme dirait le père Hugo.

Malgré tout cela, je continue, mais dévoré d’inquiétudes et de doutes. Je me console dans cette pensée que je tente quelque chose d’estimable. Voilà tout.

Le drapeau de la doctrine sera, cette fois, franchement porté, je vous en réponds ! Car ça ne prouve rien, ça ne dit rien, ce n’est historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être stupide.

Je commence maintenant le chapitre VIII, après lequel il m’en restera encore sept ! Je n’aurai pas fini avant dix-huit mois.

Ce n’était pas une politesse de ma part que de vous féliciter sur votre dernier livre, et sur le genre de vos travaux. j’aime l’histoire, follement. Les morts m’agréent plus que les vivants ! d’où vient cette séduction du passé ? Pourquoi m’avez-vous rendu amoureux des maîtresses de Louis XV ? Cet amour-là est, du reste, une chose toute nouvelle dans l’humanité. Le sens historique date d’hier, et c’est peut-être ce que le XIXe siècle a de meilleur.

qu’allez-vous faire maintenant ? Quant à moi, je me livre à la kabbale, à la Mischna, à l’art militaire des anciens, etc. (un tas de lectures qui ne me servent à rien, mais que j’entreprends par excès de conscience et un peu aussi pour m’amuser) ; et puis je me désole sur les assonances que je rencontre dans ma prose ; ma vie est plate comme la table où j’écris. Les jours se suivent et se ressemblent, extérieurement du moins. Dans mes désespoirs je rêve à des voyages. Triste remède !

Vous m’avez l’air tous les deux de vous embêter vertueusement au sein de la famille et parmi les délices de la campagne. Je comprends cet état pour l’avoir subi, maintes fois.

Serez-vous à Paris du 10 au 25 août ?

En attendant la joie de vous voir, je vous serre les mains très affectueusement. À vous.

À Charles Baudelaire. §

Croisset, 3 juillet 1860.

Avec bien du plaisir, mon cher ami, je recevrai votre visite. Je compte dessus. Ce serait un grand hasard si vous ne me trouvez pas. Mais, par excès de prudence, prévenez-moi cependant.

Je vous lirai du Novembre, si cela peut vous divertir. Quant au Saint Antoine, comme j’y reviendrai dans quelque temps, il faudra que vous attendiez.

Mille cordialités. Tout à vous.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, 4 juillet 1860.

Sais-tu que je commençais à être inquiet de ta seigneurie ? Enfin, ta lettre est advenue et je vois que tout se passe admirablement. Tant mieux !

Eh bien, mon bon, qu’en dis-tu de cette Méditerranée et de cette Afrique ? Te f... -tu suffisamment d’azur dans l’oeil et d’air dans le ventre ? Admires-tu les dromadaires ? Et gamahuches-tu les c... sans poils, jolie variété des artifices donnés au pourpris de Vénus.

Il me semble te voir dans ton costume ! Ah ! Vieux gredin, comme je t’envie et que je voudrais être à tes côtés. Mais permets-moi de te donner un conseil de bourgeois, tiré de ma profonde pratique des voyages. Tu t’amuses maintenant énormément. Et plus tu iras, plus ça augmentera. Donc, ménage ton argent. j’ai passé par là et je sais quelles fureurs on éprouve quand on aperçoit le fond de sa bourse et qu’il faut s’en retourner. Crois-moi, mon vieux, vis moins bien pour voyager plus longtemps. À peine revenu, tu éprouveras des remords. Le mot est faible.

Et crève-toi les yeux à force de regarder sans songer à aucun livre (c’est la bonne manière). Au lieu d’un, il en viendra dix, quand tu seras chez toi, à Paris. Quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu’un côté des choses.

Je te plains de l’ennui que tu subiras à ton retour. La maladie des voyages t’empoignera. C’est comme le macaroni et l’amour ignoble, il faut en prendre l’habitude avant d’en avoir le goût.

Tu seras aussi tout étonné d’aimer les femmes d’une autre manière ; leur ton d’égalité te choquera. Tu regretteras ces amours silencieux où les âmes seules se parlent, ces tendresses sans paroles, ces passivités de bête où se dilate l’orgueil viril. Don Juan a beau être gentil, le grand turc me fait envie.

Je repousse absolument l’idée que tu as d’écrire ton voyage : 1° parce que c’est facile ; 2° parce qu’un roman vaut mieux. As-tu besoin de prouver que tu sais faire des descriptions ? Et Sylvie, que devient-elle au milieu des burnous ?

Quant à moi, je suis bientôt au milieu de mon chapitre VIII (La bataille du Macar).

Je viens de lire un livre sur le magnétisme. Dans six semaines, j’irai à Paris pour une quinzaine de jours. Le sieur Bouilhet était ici la semaine dernière. Voilà toutes les nouvelles.

Ce n’est pas une petite besogne que la narration et description d’une bataille antique, car on retombe dans l’éternelle bataille épique qu’ont faite, d’après des traductions d’Homère, tous les écrivains nobles. Il n’est sorte de couillonnade que je ne côtoie dans ce sacré bouquin. j’aurai un joli poids de moins sur la conscience quand il sera fini. Que ne suis-je seulement à la fin de mon dixième chapitre, qui sera celui où l’on f... a.

Pendant que tu t’étales au soleil comme un lézard, nous continuons à jouir de ce joli été que tu connais. Depuis trois jours seulement je ne fais plus de feu. Ah ! Vieux bougre, comme je voudrais m’en aller avec toi, côte à côte, jusqu’à Tuggurt. Tu vas voir que tous les dangers vont s’enfuir devant toi comme de la fumée et il en sera de même pour l’espace. Une fois revenu, tu croiras n’avoir pas dépassé les Batignolles.

Je ne sais, de Paris, pas la moindre chose, et ne m’en soucie.

Je n’exige nullement que tu m’écrives souvent, car rien n’est assommant, en voyage, comme d’écrire. Néanmoins, quand tu voudras m’envoyer ta signature précédée de ces simples mots : «Je me porte bien», tu me seras moult agréable.

Adieu, vieux, toute ma maisonnée te souhaite plaisir et bonne santé.

Amuse-toi pendant que tu y es. Les jours de pluie et d’em... reviendront assez tôt.

Re-adieu et je te re-embrasse.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, mercredi matin [juillet 1860].

Vous recevrez peu de temps après ce billet (ou peut-être avant lui) le livre de Feydeau et des fragments de Monsieur Antoine [sic], que j’ai retrouvés non sans peine.

Ne m’accusez pas ! j’ai eu, l’autre dimanche, une grande désillusion sous votre porte cochère. Vous m’aviez dit que vous restiez chez vous tous les dimanches, et j’étais venu ce jour-là à 3 heures, espérant bavarder en votre compagnie jusqu’à 7.

Je suis présentement accablé de fatigue, je porte sur les épaules deux armées entières : trente mille hommes d’un côté, onze mille de l’autre, sans compter les éléphants avec leurs éléphantarques, les goujats et les bagages !

Il faut que j’aille à Paris avant le 15 août (toujours pour Carthage). Or, je voudrais avoir terminé mon chapitre pour cette époque, et je travaille furieusement.

Mais quand je songe qu’on ne me tiendra aucun compte de toute la peine que je me donne, et que le premier venu, un journaliste, un idiot, un bourgeois, trouvera, sans se gêner (et justement peut-être), quantité de sottises dans ce qui me paraît le meilleur... j’entre dans une mélancolie sans fond, j’ai des tristesses d’ébène, une amertume à en crever, des angoisses qui me ballottent comme sur un océan d’immondices.

Ne dites rien de tout cela à personne, on se moquerait de moi encore bien plus. Mais puisque vous aimez les confidences, en voilà une.

Et vous ? n’est-ce pas le moment où vous vous remettez à la besogne !

Je ne comprends rien au gars Chojecki. Pas de nouvelles ! Il est vrai qu’il doit maintenant être en répétition aux français. Mais j’en aurai le coeur net dans un mois. Et je vous dis que votre roman paraîtra et qu’il réussira, quoique ce soit bon.

À bientôt.

Je vous baise les mains malgré vos injustes rancunes.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset, juillet 1860].

Ci-joint, chère amie, une réponse que j’ai reçue de Charles-Edmond il y a quelques jours, et une réplique de votre serviteur, que j’ai gardée afin de vous la montrer. j’attends la suite.

Vous voyez que j’avais pensé à vous. Patientez, votre heure viendra. C’est bon. Je suis un mince artiste, mais un grand critique, je m’y connais, vous verrez !

Mille cordialités, je vous baise les mains, puisque les convenances (!!!) m’empêchent d’aller plus loin...

* ………………………

À vous.

* Les lignes ponctuées expriment toujours la rêverie.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset] Dimanche, 5 août [1860].

Je commençais à trouver le temps long, et je me demandais si tu n’étais pas resté collé au fond de l’anus d’un môme oriental, quand est survenue ton épître. Tu négliges trop la calligraphie, j’ai eu du mal à te lire. Ne te fâche pas, et taille tes plumes.

Tu m’as l’air, mon bon, de te la passer douce. Continue, profite, f... -toi des bosses de toutes sortes, et reste là-bas le plus longtemps qu’il te sera possible. Tu regretteras les bottes de maroquin rouge et les c... sans poil.

Mais puisque tu y es, va le plus loin possible. File à Tuggurt, de Constantine cela est très facile. Si, chemin faisant, tu découvres quelque facétie idoine à être intercalée dans Salammbô, fais-en part à ton ami.

Quand crois-tu que Paris te repossédera ?

Nous ne nous verrons pas énormément, cet hiver. j’irai «dans la moderne Athènes» au mois de novembre, pour la pièce de Bouilhet ; puis je reviendrai ici, seul, abattre le plus de pages que je pourrai, car je voudrais que 1861 vît la fin de mon sacré roman. Je finis le chapitre VIII (j’en aurai encore six !) Ma Bataille du Macar est terminée, provisoirement du moins, car je n’en suis pas satisfait, c’est à reprendre, cela peut être mieux.

En fait de nouvelles littéraires, je n’en sais qu’une qui va te réjouir. La pièce de l’académicien Ponsard est tombée honteusement, tombée comme on tombait autrefois, à plat, classiquement. C’est une élégance de plus. Mais, comme le public l’a beaucoup sifflée, je me demande si ce n’est pas un honneur, et je suspecte sa pièce de valoir mieux que les précédentes.

Je lis maintenant le volume de mon ami le docteur Pouchet sur l’Hétérogénie, cela m’éblouit. Quelle quantité de splendides bougreries il y a dans la nature ! On lui a refusé (au père Pouchet) son passage au bord des paquebots, passage qu’il demandait au ministre de l’instruction publique, pour aller continuer ses expériences au Caucase. Telle est la façon dont on encourage les sciences. Quant à celle dont on chérit les lettres, nous savons à quoi nous en tenir.

Que dit-on, où tu es, des massacres de la Syrie ? Ça va bien dans le Liban ! La chose, du reste, était facile à prévoir. On se conduit si intelligemment avec ces gens-là !

Quelle espèce de bouquin rêves-tu ? Est-ce un roman ? Un voyage ? Ou un traité ? Ou des essais ?

Que devient Sylvie au milieu de tout cela ? Tu ne m’en parles pas.

À la fin de la semaine prochaine (après les fêtes de sa majesté) je serai à Paris. En conséquence, si tu m’écris du 18 courant au 1er septembre, adresse ta lettre boulevard du temple.

Nous causons souvent de ta seigneurie, et d’ailleurs, toutes les fois que je vais pisser, je contemple au-dessus de ma table de nuit ta truculente portraiture et je te dis un petit bonjour.

Non ! Mon vieux, ne va pas croire que les beaux sujets font les bons livres. j’ai peur, après la confection de Salammbô, d’être plus que jamais convaincu de cette vérité. Rumine-la pendant que, pour toi, il en est temps encore.

Adieu, porte-toi bien, je t’embrasse.

À Madame Jules Sandeau. §

Dimanche [5 août 1860].

Je m’ennuie de vous extrêmement. De jour en jour j’attends de vos nouvelles – et comme elles n’arrivent pas, je vous en demande.

Que faites-vous ? Que devenez-vous ? Que lisez-vous ? Etc. ! Etc. ! l’atroce été que nous avons vous jette-t-il un peu de noir dans l’âme ? Moi, je me rôtis les tibias devant ma cheminée, comme en décembre-en ruminant un tas de vieilles choses, et bâtissant encore (comme si j’étais jeune !) des plans de livres, de voyages et de vie. Je pousse de grands soupirs. Je fume pipes sur pipes, puis je retourne à ma table. Telle est la façon diaprée dont s’écoulent mes jours. Les angoisses de la littérature succèdent aux aplatissements de l’existence. Et toujours ainsi ! Cela alterne – c’est un duo, une harmonie.

j’entremêle mes lectures puniques (qui ne sont pas légères) d’autres facéties graves. Je me livre maintenant au volumineux bouquin de mon ami le Dr Ponchet sur les générations spontanées.

Je regrette de ne pas être un savant, et puis... je songe à vous ! Bien que vous ne vouliez pas le croire.

Voici les vacances qui vont venir. Vous allez avoir chez vous votre fils, ce sera une douceur. Savourez-la. On en goûte peu. Cette époque de distributions de prix me remet toujours en mémoire mon temps de collège. j’ai un grand respect pour ce que j’étais alors (bien que je fusse parfaitement ridicule) -et si je vaux quelque chose, c’est peut-être à cause de cela ? -nous étions un petit cénacle où bouillonnait et flamboyait, je vous le jure, la plus furieuse exaltation poétique et sentimentale qu’il soit possible de contempler. Nous couchions la tête sur des poignards. On se suicidait pour tout de bon. Nous étions beaux comme des anges !

Pourquoi diable vous dis-je tout cela ?

Le but ou le prétexte de ma lettre (comme vous voudrez) était de vous demandez si, à la fin de la semaine prochaine (c’est-à-dire après la fête de S. M.), vous serez chez vous ? Et l’heure à laquelle on peut vous voir ? – répondez-moi, hein !

Et laissez-moi vous baiser les mains.

À Charles-Edmond. §

[Croisset, 11 août 1860].

«Taïeb ! Taïeb ketir !!!»

l’Africaine a complètement réussi. – Voilà ce que j’ai lu, ce matin, par hasard, dans une feuille locale. Ah ! Sacré nom de dieu, j’en suis bien content ! Mille félicitations, mon cher vieux.

Mais ce n’est pas gentil de n’avoir point prévenu les amis. Vous savez bien que j’aurais été, dès le commencement, le premier à vous applaudir, et, à la fin, le premier qui vous aurait sauté au col.

Du reste, dans quelques jours, je vous renouvelerai [sic] en personne mes congratulations.

d’ici là cent poignées de main.

Question à la partie la plus charmante de vous-même : – Le coeur vous battait-il un peu ?

Commentaire : – Oh ! Que j’aurais voulu poser une main sur iceluy.

À Maxime Du Camp. §

[Paris ? Vers le 15 août 1860].

[...] Si tu as devant toi cinq minutes, mon bon Max, envoie-moi un mot seulement que je sache ce que tu deviens, sacrebleu ! Si tu es mort, vif ou blessé. Je fais tout ce que je peux pour ne point penser à toi ; mais ton souvenir m’obsède et me revient cent fois par heure. Je te vois dans des positions atroces ; j’ai l’imagination fertile en images, tu le sais ; je compose des tableaux qui ne sont pas gais et qui me serrent le coeur. Je ne te demande aucun détail, bien entendu ; je veux savoir seulement ce que tu deviens. Te souviens-tu de ce réfugié italien qui, à Jérusalem, t’appelait : «mon colonel» ? C’était donc une prophétie ! Animal ! Tu ne te tiendras donc jamais tranquille ! Ici, rien de neuf, calme plat. Quant à moi je m’enfonce de plus en plus dans Carthage ; je travaille vigoureusement, mais j’en ai pour une année encore. Les répétitions de la pièce de Bouilhet commenceront à l’automne, la première représentation aura lieu vers le milieu de novembre. Adieu, mon vieux compagnon ! Je t’embrasse bien tendrement ; bonne chance ! Bonne santé, bonne humeur et evviva la libertà !

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, près Rouen, dimanche [fin août 1860].

Eh bien ! c’est joli ! Voilà trois semaines que j’attends une lettre de vous. Pas de nouvelles de vous, rien !

Comment ! Je me transporte à Bellevue afin de jouir de la vôtre (pardon !), j’endure une chaleur africaine, et la soif comme dans le désert ! Je me rabats sur l’Institut, etc. , enfin j’ai passé une journée abominable à courir après vous – vainement – et vous ne me dites pas que vous en êtes un peu fâchée !

Vous qui ne passez pas votre journée à écrire, envoyez-moi une très longue lettre.

Je m’ennuie de vous. j’ai bien envie de voir vos jolis yeux, votre jolie bouche, et je vous baise les deux mains très longuement. Voilà tout ce que j’avais à vous dire, depuis que je suis

Tout à vous.

À Louis Bouilhet. §

Croisset, 2 septembre 1860.

Incontestablement, cette seconde sérénade vaut mieux que l’autre. Elle est plus locale. Je n’y vois rien à redire. C’est plein de détails charmants et d’un ton excellent. Quant à la musique, ne t’en inquiète pas. Le principal, c’est que la pièce est bonne.

Je travaille maintenant assez raide. Ces deux jours passés à Fécamp vont bien me déranger, mais il le faut ! Je suis forcé.

j’arriverai, je crois, à avoir dix-huit pages à mon chapitre. Elles seront bourrées de faits. Ce qui n’empêche pas que le roman, l’histoire, n’avance guère. On se traîne éternellement sur la même situation ! Et pourtant c’est rapide, mais par parties, successivement et non d’ensemble.

Quels beaux détails je trouve dans l’Hygiène des Arabes du docteur Bertherand ! Cataplasmes de sauterelles, fiels de corbeau, etc. ; pour faire accoucher les femmes, des matrones leur montent sur le ventre et piétinent ; pour les rendre fécondes, on leur brûle sous le nez des poils de lion, et elles avalent la crasse qui est dans les oreilles des ânes, etc. C’est un livre des plus réjouissants que je connaisse.

À propos d’Arabes, j’ai reçu ce matin une lettre de Feydeau. Il s’en revient, ayant vu seulement la province d’Alger, et me disant que «je ne me doute pas» de la chaleur qu’il fait en Afrique. Il a été malade, et je crois qu’il en a assez, bien qu’il prétende le contraire.

Ce qui ne l’empêchera pas au retour d’être plus crâne que Barth et Livingstone réunis.

Adieu, vieux. Dors sur tes deux oreilles quant à la sérénade.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, début septembre 186].

Enfin ! Je te croyais mort ! Tu n’as été que malade. Béni soit dieu, si tant est qu’on puisse bénir dieu.

Et tu t’en reviens ! Je verrai donc ta portenteuse personne quelques jours après son débarquement ; car il faut que je sois à Paris vers la fin d’octobre pour la pièce de Bouilhet. Mais notre entrevue ne sera pas longue. Je resterai ici probablement tout l’hiver à me ronger le corps et l’âme dans le silence du cabinet. Il faut que j’avance et j’ai énormément à faire ! j’ai écrit depuis la fin de juin deux chapitres à peu près, car je termine le neuvième. Il m’en reste six. Et mes lectures ne font qu’augmenter et les difficultés ne font que s’accroître, bien entendu.

j’ai passé le mois dernier trois semaines à Paris, à me traîner dans les bibliothèques, ce qui est peu divertissant, et j’étais si ahuri de lecture que j’en oubliais Paphos.

Rien de neuf chez nos amis. Maxime est en Calabre avec Garibaldi, comme tu sais, ou ne sais pas. La présidente s’est consolée du Marc à Roull, qui lui fait définitivement une pension de six mille francs par an. Je crois qu’elle va trouver un autre môsieu. (elle n’a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille !)

Turgan vient d’inventer une chose superbe pour vuider les lieux ! Je ne sais combien de kilogrammes de m... se trouvent absorbés en une seconde par sa machine. On a nettoyé l’école polytechnique en un clin d’oeil : les étrons mathématiques s’envolaient comme des corbeaux. C’est sublime.

Quant à moi, je travaille furieusement. Je viens de lire un livre très curieux sur la médecine des arabes, et actuellement (sans compter ce que j’écris), je lis Cedrenus, Socrate, Sozomène, Eusèbe et un Traité de M. Obry sur l’immortalité de l’âme chez les juifs ; le tout entrelardé de Mischna comme pièce de résistance. Mais le coeur m’a manqué pour lire les quarante pages qui t’étaient consacrées dans la Revue Européenne, précédées des quarante qui me concernaient. Où il n’y a ni profit ni plaisir, bonsoir.

Il paraît que tu as eu chaud, mon bonhomme ? Je sais ce que c’est, ne t’en déplaise (que d’avoir chaud), bien que tu m’écrives : «Tu ne peux pas t’en faire une idée». j’étais au mois de mai sur les bords de la mer rouge, mon bon, et j’ai traversé le tropique en juin. Ah !

Veux-tu que je te fasse une petite prédiction ? Tu ne retourneras pas en Afrique ; un voyage raté ne se recommence pas. Si tu veux aller au printemps à Tuggurt, reste en Algérie jusque-là. Mais je crois que tu t’embêtes de Paris, mon vieux, avoue-le. Allons ! Tu ne découvriras pas les sources du Nil. Oh ! Sois vexé, je m’en f... tout cela est pour t’engager, pendant que tu y es, à te transporter à Constantine. Je t’en supplie, vas-y. Tu me remercieras ensuite.

Autre guitare. Pourquoi écoutes-tu le père Sainte-Beuve, et ne continues-tu pas Sylvie, qui était bien et très bien commencée ? Débarrasse-toi de ça, et fais-nous ensuite un grandissime roman sur l’Algérie. Tu dois en savoir assez ? Il y a plus à faire sur ce pays que Walter Scott n’a fait sur l’écosse, et un succès non moindre «attend ce ou ces livres-là». Telle est mon opinion.

Adieu, vieux. Es-tu bien bronzé ? t’es-tu fait couper le prépuce par amour de la couleur locale et t’es-tu livré... nous pourrions passer une gentille soirée dans six semaines.

À toi, salam !

À Amédée Pommier. §

Croisset, 8 septembre 1860.

Vous devez me considérer, monsieur, comme le dernier des goujats. Mais depuis le mois d’avril j’étais absent de Paris. C’est il y a huit jours seulement que j’ai trouvé chez moi votre volume. Donc agréez d’abord toutes mes excuses, puis mes remerciements.

Vous m’avez d’ailleurs écrit, à propos de la Bovary, une lettre qui a «chatouillé de mon coeur l’orgueilleuse faiblesse». La nouvelle marque de sympathie que vous me donnez en me dédiant une pièce m’a été très douce, je vous assure.

Vos Colifichets sont des joyaux. Je me suis rué dessus. j’ai lu le volume tout d’une haleine. Je l’ai relu. Il reste sur ma table pour longtemps encore. Partout j’ai retrouvé l’exquis écrivain des Crâneries, des Océanides et de l’Enfer. Je vous connais et depuis longtemps je vous étudie. Il n’est guère possible d’aimer le style sans faire de vos oeuvres le plus grand cas. Quelles rimes ! Quelle variété de tournures ! Quelles surprises d’images ! C’est à la fois clair et dense comme du diamant. Vous me semblez un classique dans la meilleure acception du mot.

Il va sans dire que la page 8, tout d’abord, m’a séduit, et mon émerveillement n’a pas ensuite faibli. j’aime autant les petites pièces que les grandes. Est-ce une vanité ? Mais je crois comprendre tout le mérite du Voyageur et de Blaise et Rose. Il faut être fort comme un cabire pour avoir de ces légèretés-là. Vous m’avez fait rêver délicieusement avec l’Égoïste et la Chine. Le Géant m’a «transporté d’enthousiasme». l’expression, quoique banale, n’est pas trop forte ; je la maintiens.

Les oeuvres d’art qui me plaisent par-dessus toutes les autres sont celles où l’art excède. j’aime dans la peinture, la Peinture ; dans les vers, le Vers. Or, s’il fut un artiste au monde, c’est vous. Tour à tour, vous êtes abondant comme une cataracte et vif comme un oiseau. Les phrases découlent de votre sujet naturellement et sans que jamais on voie le dessous. Cela étincelle et chante, reluit, bruit et résiste.

Combien n’avez-vous pas de ces vers tout d’une pièce, de ces vers où l’idée se trouve si bien prise dans la forme qu’elle en demeure inséparable :

Sa toque de velours descendait jusqu’aux yeux...
Qui tombait sur la main et jusqu’au bout des doigts...

Je ne cite que ces deux-là, pris au hasard, pour vous montrer ce que je veux dire.

Je vous aime encore parce que vous n’appartenez à aucune boutique, à aucune église, parce qu’il n’est question, dans votre volume, ni du problème social, ni des bases, etc.

Et je serre cordialement et respectueusement la main qui écrit de pareilles choses, en me disant, monsieur, votre tout dévoué.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 8 septembre 1860.

j’ai reçu, mardi matin votre lettre du 1er septembre. Elle m’a désolé en y voyant l’expression de tous vos chagrins. Par-dessus vos souffrances intimes, des malheurs extérieurs vous assiègent, puisque vous vous apercevez de l’ingratitude et de l’égoïsme de vos obligés. Il faut vous dire que cela est toujours ; mince consolation, il est vrai. Mais la conviction que la pluie mouille et que les serpents à sonnettes sont dangereux doit contribuer à nous faire supporter ces misères. Pourquoi cela est-il ? Ici, nous empiétons sur Dieu ! Tâchons d’oublier le mal, tournons-nous du côté du soleil et des bons. Si un mauvais coeur vous blesse, tâchez de vous en rappeler un noble et noyez-vous dans son souvenir. Mais la sympathie des idées vous manque absolument, me direz-vous. C’est pourquoi vous auriez dû habiter Paris. On trouve toujours dans cette ville-là des gens à qui causer. Vous n’étiez pas faite pour la province. Dans un autre milieu, j’en ai la conviction, vous eussiez moins souffert. Chaque âme a une atmosphère différente. Vous devez horriblement souffrir de tous les cancans, médisances, calomnies, jalousies et autres petitesses qui composent exclusivement la vie des bourgeois dans les petites villes. Tout cela existe bien à Paris, mais d’une autre manière, d’une manière moins directe et moins irritante.

Il en est temps encore, prenez une bonne résolution. Ne continuez pas à mourir sur pied comme vous faites. Arrachez-vous de là. Voyagez ! Vous mourrez en route, croyez-vous, eh bien ! qu’importe ! Non ! d’abord, je vous réponds que vous vous porterez mieux, physiquement et moralement. Vous auriez besoin d’un maître quelconque qui vous ordonnât de partir, vous y forçât ! Je vous connais, comme si j’étais près de vous depuis vingt ans. C’est peut-être une présomption de ma part, ou l’excès de la sympathie que j’ai pour vous.

Je vous assure que je vous aime beaucoup et que je voudrais vous savoir, sinon heureuse, du moins tranquille. Mais il n’est pas possible d’avoir la moindre sérénité avec l’habitude que vous avez de creuser incessamment les plus grands mystères. Vous vous tuez le corps et l’âme à vouloir concilier deux choses contradictoires : la religion et la philosophie. Le libéralisme de votre esprit se cabre contre les vieilleries du dogme, et votre mysticisme naturel s’effarouche des conséquences extrêmes où la raison vous conduit. Tâchez de vous cramponner à la science, à la science pure ; aimez les faits pour eux-mêmes. Étudiez les idées comme les naturalistes étudient les mouches. La contemplation peut être pleine de tendresses. Les muses ont la poitrine pleine de lait. Ce liquide-là est la boisson des forts.  Et, encore une fois, sortez du milieu où vous étouffez. Partez à l’instant, tout de suite, comme si votre maison brûlait.

Pensez à moi quelquefois et croyez toujours à mon affection bien sincère.

À Eugène Crépet. §

[Septembre 1860].

Voici la lettre pour le Taschereau ; est-ce ça ? Ai-je compris ?

Faites tous mes remerciements à Sainte-Beuve.

Mais, entre nous, je ne vous cache pas que je trouve tous ces manèges et entortillements d’un piètre goût, et si je n’avais pas craint de fâcher notre ami, j’aurais tout envoyé faire f... carrément (telle fut même ma première idée). C’est bien de l’embarras pour peu de chose ! Donc, allez à la bibliothèque, mon bon, et envoyez-moi le Hendrich (marqué au catalogue 331 a), dans une petite boîte adressée à Monsieur Achille Flaubert, Hôtel-Dieu, Rouen, pour M. G. F. j’ai vu, il y a huit jours, Bouilhet ; il finit le premier acte de sa pièce espagnole qui sera, je crois, d’un ton très original.

Nous nous reverrons avant deux mois pour le Million de l’oncle Étienne ; ce sera, je pense, vers la fin d’octobre.

Préparons nos paumes. Adieu, mon vieux brave, merci encore une fois.

À vous.

Je vous adresse ma lettre chez le père Gide, car je ne sais pas au juste votre numéro dans la rue de Seine, bien que je connaisse la maison. Vous savez que je suis toqué de votre ouvrage et que j’y pense maintes fois par jour.

À Louis Bouilhet. §

Croisset, 2 octobre 1860.

Ma mère part demain matin pour Verneuil, où elle restera huit jours. Si tu es encore à Mantes à ce moment-là, je te préviens que tu n’éviteras pas la visite de Liline, qui brûle de voir ton logement.

Il a fait un temps atroce pendant que j’étais à Étretat et je me suis peu promené. Le résultat de cette distraction a été de me faire perdre tout le reste de la semaine. Je revoyais continuellement la mer et j’entendais le bruit des galets sous mes b…ôttes. Il y a aujourd’hui huit jours, j’ai couché à Fécamp chez Mme Le Poittevin, où je n’étais pas venu depuis dix-huit ans ! Ai-je pensé à ce pauvre bougre d’Alfred ! j’avais presque peur de le voir apparaître. Notre jeunesse commune me semblait suinter sur les murailles. C’était comme un dégel qui me glaçait jusqu’au fond du coeur.

Devine quel admirateur j’ai rencontré à Étretat ? Le père Anicet Bourgeois (bien nommé), brave homme du reste. Mais le peu d’admiration qu’il m’a montré pour Goethe a singulièrement diminué le plaisir de ses éloges à mon endroit. Oui, il ne trouve «rien de remarquable dans Faust, ce n’est ni une pièce, ni un poème, ni rien du tout». Oh !... je répète le oh ! ! !

Le père Clogenson m’a envoyé sa brochure sur Voltaire jardinier, qui n’est point des plus raides. Maigre légume.

Hier, chez Deschamps, grande représentation dramatique : quatre pièces. Le jeune Baudry y allait comme spectateur. Mais je le soupçonne de m’avoir menti comme un âne et d’être, au contraire, un des acteurs.

j’ai relu ce soir les Fossiles en entier et ça m’a enthousiasmé plus que jamais. Quoi qu’on dise, c’est solide, va ! Et c’est beau.

Adieu vieux. Gémis-tu sur la captivité de Lamoricière ?

À Louis Bouilhet. §

Croisset, 5 octobre 1860.

Tu vas donc revoir ce vieil Odéon-Taïeb ! Tu ne m’as pas dit si tu es à peu près satisfait de ton amoureux ? Le connais-je ? j’attends quelques détails sur le train dont ça marche.

Ça ne va pas trop mal pour le quart d’heure. Mais je me livre dans le silence du cabinet à de si fortes gueulades et à une telle pantomime, que j’en arriverai à ressembler à Dubartas, qui, pour faire la description d’un cheval, se mettait à quatre pattes, galopait, hennissait et ruait. Ce devait être beau ! Et pour arriver à quels vers, miséricorde !

Je me réjouis tous les matins dans la politique. l’encyclique du pape est bien belle, accusant Victor-Emmanuel d’établir «des maisons de débauche». Puis, récriminations contre les livres et les pièces de théâtre qui «sapent», etc. Quel bon style poncif que le style ecclésiastique ! Ce serait, du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels ! Quelque chose qui serait dans la littérature, analogue à l’étude des physionomies en histoire naturelle.

Tu feras bien d’aller voir le jeune Duplan, qui t’aime beaucoup, et la présidente. Mais ma plus forte recommandation est «d’être chien» aux répétitions. Sois digne, maintenant que tu as la croix ! Sais-tu vers quelle époque la première ? j’imagine que ça ne peut être avant le 10 novembre.

Tout cela va arrêter ton Honneur d’une femme. Le commencement était bougrement bon. j’ai envie de voir le second acte. Mais combien je suis humilié de la façon dont tu expédies tes oeuvres, quand je contemple en regard la lenteur de mes évolutions. ………….

Ces points indiquent toutes les misères dont mes mémoires seraient remplis, si j’écrivais mes mémoires.

Mes compliments à ton professeur de Mantes qui aime les Fossiles. C’est un homme de goût, c’est-à-dire qui a mon goût. Oui ! Je persiste ! Les Fossiles sont, ou est, un chef-d’oeuvre. On le reconnaîtra quelque jour.

Allons, travaille bien à tes répétitions ! Ne néglige rien ! Les centimes font les millions et les atomes sont respectables.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, début d’octobre 1860].

Si je t’ai agacé en te rabâchant Tuggurt, c’est que j’ai vu de nombreux dessins sur ce pays, qui m’ont tellement toqué, que j’avais fort envie d’y aller moi-même, étant à Constantine. Voilà. Mille excuses et n’en parlons plus.

Mais je te ferai observer qu’il n’y a pas moyen de s’y reconnaître et que je mérite de l’indulgence. Tu pars en me disant que tu vas faire un grand voyage dans toute l’Afrique française, etc. Puis, ça se borne à la province d’Alger. d’abord tu voulais faire un roman, puis ç’a été un voyage. Puis, ce n’est un roman. Je réponds toujours à des idées que tu n’as plus, tel est le vrai. Ou peut-être deviens-je idiot ? Ce qui serait possible. Je fais tout ce qu’il faut pour cela par la manière dont je vis.

n’importe. j’embrasserai ta vieille trombine avec moult satisfaction. Je pense être à Paris vers le 10 novembre. j’ai bien des choses d’ici là que je voudrais avoir expédiées.

Aucune nouvelle. Je me réjouis, je me délecte, je m’enivre avec la littérature ecclésiastique. As-tu lu la dernière publication de N. S. P. où il fulmine contre les littératures obscènes et les maisons de débauche ? Est-ce beau ! Depuis longtemps je ne m’étais repassé par le bec un morceau de si haut goût, mes lectures alternant entre la Mischna, Sozomène, Cedrenus, etc. Mais j’ai bientôt fini, dieu merci ! Je crois que mon éternel bouquinage va cesser. Quant à la copie, j’écris les trois dernières pages du IXe chapitre. Après quoi j’entre dans les endroits où mon héros entre dans mon héroïne.

Voilà, mon bon vieux. j’ai été seul tous ces derniers temps, ma mère et sa petite-fille se promenant au dehors. Mon frère est pris d’une rage pour la chasse et je reste, comme Job sur son fumier, à gratter ma vermine, à retourner mes phrases. Je fume pipes sur pipes. Je regarde mon feu brûler. Je gueule comme un énergumène, je bois des potées d’eau, je me désole tous les matins et je m’enthousiasme tous les soirs. Puis je me console, et cela recommence.

Bonne traversée, je t’embrasse,

À Ernest Feydeau. §

Croisset, dimanche [21 octobre 1860].

Je réponds tout de suite à la gentille lettre que j’ai reçue ce matin pour te congratuler, mon cher monsieur, sur l’existence que tu mènes ! Accepte l’hommage de mon envie.

Et, puisque tu me fais des questions sur Salammbô, voici où j’en suis. Je viens de finir le chapitre IX et je prépare les X et XI que je ferai cet hiver, ici, tout seul, comme un ours.

Je me livre maintenant à quantité de lectures que j’expédie voracement. Voilà trois ans que je ne fais qu’avaler du latin (et chemin faisant, je continue mes petites études chrétiennes). Quant au Carthaginois, je crois franchement avoir épuisé tous les textes. Il me serait facile de faire, derrière mon roman, un très gros volume de critique avec force citations. Ainsi, pas plus tard qu’aujourd’hui, un passage de Cicéron m’a induit à supposer une forme de Tanit que je n’ai vue nulle part, etc. , etc. Je deviens savant et triste ! Oui, je mène une sacrée existence et j’étais né avec tant d’appétits ! Mais la sacrée littérature me les a tous rentrés au ventre.

Je passe ma vie à me mettre des cailloux sur le creux de l’estomac pour m’empêcher de sentir la faim. ça m’embête quelquefois.

Quant à la copie (puisque c’est là le terme), je n’en sais franchement que penser. j’ai peur de retomber dans des répétitions d’effets continuelles, de ressasser éternellement la même chose. Il me semble que mes phrases sont toutes coupées de la même façon et que cela est ennuyeux à crever. Ma volonté ne faiblit pas cependant, et comme fond ça devient coquet. On a déjà commencé à se manger. Mais juge de mon inquiétude, je prépare actuellement un coup, le coup du livre. Il faut que ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste ! Une brave comme on n’en a jamais vu, et cependant qu’on la voie !

Ce que je t’avais prédit s’effectue ; tu t’enamoures des moeurs arabes ! Combien de temps tu perdras, par la suite, à rêver au coin du feu à des c... sans poils sous un ciel sans nuages !

Envoie-moi un petit mot dès ton retour à Paris. Tu me dis que tu reviens à la fin du mois. C’est de celui-ci sans doute. Nous ne serons plus longtemps sans nous voir. La première de Bouilhet aura lieu du 15 au 20 novembre.

Ma mère et ma nièce vont bien et te remercient de ton souvenir. Quant à mon autre nièce, je crois que je serai grand-oncle au mois d’avril prochain.

Je tourne à la bedolle, au scheik, au vieux, à l’idiot.

Jouis de tes derniers jours et bonne traversée.

Je t’embrasse.

À Charles Baudelaire. §

Croisset, lundi 22 octobre 1860.

Vous êtes bien aimable, mon cher Baudelaire, de m’avoir envoyé un tel livre ! Tout m’en plaît, l’intention, le style et jusqu’au papier.

Je l’ai lu très attentivement. Mais il faut d’abord que je vous remercie pour m’avoir fait connaître un aussi charmant homme que le sieur de Quincey ! Comme on l’aime celui-là !

Voici (pour en finir tout de suite avec le mais) ma seule objection.

Il me semble que dans un sujet, traité d’aussi haut, dans un travail qui est le commencement d’une science, dans une oeuvre d’observation naturelle et d’induction, vous avez (et à plusieurs reprises) insisté trop ( ?) sur l’Esprit du mal. On sent comme un levain de catholicisme çà et là. j’aurais mieux aimé que vous ne blâmiez pas le haschich, l’opium, l’excès, savez-vous ce qui en sortira plus tard ?

Mais notez que c’est là une opinion personnelle, et dont je ne fais aucun cas. Je ne reconnais point à la critique le droit de substituer sa pensée à celle d’un autre. Et ce que je blâme dans votre livre est, peut-être, ce qui en constitue l’originalité, et la marque même de votre talent ? Ne pas ressembler au voisin tout est là.

Maintenant que je vous ai avoué toute ma rancune je ne saurais trop vous dire combien j’ai trouvé votre oeuvre excellente d’un bout à l’autre, c’est d’un style très haut, très ferme et très fouillé. j’admire profondément dans le poème du haschich les pages 27-33, 51-55, 76 et tout ce qui suit.

Vous avez trouvé le moyen d’être classique, tout en restant le romantique transcendant que nous aimons.

Quant à la partie intitulée un mangeur d’opium, je ne sais ce que vous devez à Quincey, mais en tout cas c’est une merveille.

Je ne sais pas de figure plus sympathique, pour moi du moins.

Ces drogues-là m’ont toujours causé une grande envie. Je possède même d’excellent haschich composé par le pharmacien Gastinel. Mais ça me fait peur, ce dont je me blâme.

Connaissez-vous dans le Soudan de d’Estagrac de Lauture toute une théogonie et cosmogonie particulière inventée par un fumeur d’opium. Il m’en reste un souvenir «assez farce» mais j’aime mieux M. de Quincey. Pauvre homme ! qu’est devenue miss Ann !

On vous doit aussi de la reconnaissance pour la petite note relative aux critiques nouveaux. Là, j’ai été gratté ou plutôt flatté à mon endroit sensible.

j’attends avec impatience les nouvelles fleurs du mal, mon observation ne peut ici avoir lieu, car le poète a parfaitement le droit de croire à tout ce qu’il voudra. Mais leSsavant ?

Je vous dis peut-être des stupidités ? Il me semble néanmoins que je me comprends. Nous en recauserons. Comme vous travaillez ! et bien !

Adieu, je vous serre la main à vous décrocher l’épaule.

À Théophile Gautier. §

[Paris] Dimanche [2 décembre 1860].

Mon vieux Théo,

Je suis chargé de t’annoncer que la première de l’Oncle million a lieu jeudi prochain, et la répétition générale mercredi à midi et demi. Voilà.

À toi.

1861 §

À Jules Duplan. §

1er janvier 1861.

Je te souhaite la bonne année accompagnée de plusieurs autres, c’est-à-dire fasse le Ciel que : 1° tu trouves un portrait du vieux ; 2° que tu gagnes des millions dans ton établissement ; 3° que tu sois constamment en belle santé et en bonne humeur. Mais présentement, il faut que tu me rendes un service. – Ouïs ceci.

La pièce de Bouilhet, comme tu sais (ou ne sais pas), a raté. La presse a été atroce et la direction de l’Odéon pire – le tout pour complaire au gars Camille Doucet, lequel se présente au prix de la meilleure comédie – échelon de l’Académie Française. Tu conçois qu’un homme qui veut être de l’Académie Française n’épargne rien. Bouilhet avait pensé un moment à se présenter comme candidat (du prix), mais Doucet se présentant, il se retire, bien entendu. C’est 10000 francs qui lui passent sous le nez, sans compter le fiasco de l’Oncle Million. – Ah ! ç’a été joli ! joli ! joli !

l’Empereur devait y venir, il n’est pas venu.

Or, voici ce qu’il faudrait faire. Mme Cornu ne pourrait-elle pas le faire aller à l’Odéon ? S’ils sont en correspondance journalière, ne pourrait-elle, en manière de cancan, lui glisser une phrase de ce genre : «Allez donc voir l’Oncle Million, c’est charmant ; – je ne sais pourquoi on étouffe ce garçon-là», etc. ? Puisque l’Empereur tient à faire le Louis XIV, il est certain qu’il doit protéger la vraie littérature, quand par hasard elle se produit. Tâche de faire ça, mon vieux, je t’en prie. Quant au Bouilhet, il est désolé et se trouve dans une f... position ; il devait aller te voir, mais je le crois tellement assombri qu’il se cache. Il a dû partir aujourd’hui pour Mantes, il sera à Paris jeudi prochain. – Va-t’en le voir un matin à l’hôtel Corneille et remonte-le un peu, il en a besoin malgré le stoïcisme de sa correspondance.

Je suis ulcéré contre les feuilletonistes. Quels misérables !

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 15 janvier 1861.

Non ! Je ne suis pas à Paris, chère Demoiselle, mais à Croisset, tout seul, depuis un mois, et je n’en dois partir que vers le milieu de mars, car je deviens très ridicule avec mon éternel livre qui ne paraît pas, et je me suis juré d’en finir cette année. Ma mère et sa petite-fille sont à Paris. Je suis ici avec un vieux domestique, me levant à midi et me couchant à trois heures du matin, sans voir personne ni rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Mais parlons de vous.

Dans votre avant-dernière lettre (à laquelle je n’ai pas répondu, parce que j’étais alors dans un tourbillon d’affaires pour la dernière pièce de Bouilhet, l’Oncle Million ), vous me paraissiez moins souffrante. La dernière m’a affligé de nouveau. Mais qu’avez-vous donc ? Et que vous faut-il ? Hélas ! Je le sais bien, ce que vous avez et ce qu’il vous faut, je vous l’ai dit. Mais vous n’avez, je crois, jamais suivi un conseil donné contre vous, j’entends contre votre douleur, parce que vous la chérissez. Vous ne voulez pas guérir.

Il faudrait quitter votre existence, votre maison, vos habitudes, tout, tout ! Hors de là, il n’y a pas de remède, d’espoir. Je suis sûr que dans Paris, dans une grande ville quelconque, vous trouveriez un soulagement immédiat. Vous objectez à ce déplacement un tas de raisons sans importance. Pardonnez-moi de vous rudoyer ainsi, mais je ne peux m’empêcher de vous aimer et de m’indigner de ce que vous ne vous aimez pas assez. Je voudrais vous savoir heureuse. Voilà tout.

j’ai là sur ma table un petit livre écrit par un réfugié Valaque, intitulé Rosalie, par Ange Pechmédja. C’est une histoire véritable qui vous amusera. Demandez-la.

Avez-vous l’Examen des dogmes de la religion chrétienne, par P. Larroque ? Cela rentre dans vos lectures favorites. l’auteur est remonté aux sources, chose rare ! Et je ne vois pas une objection sérieuse qu’on puisse lui poser. C’est une réfutation complète du dogme catholique ; livre d’un esprit vieux du reste et conçu étroitement. C’est peut-être ce qu’il faut pour une oeuvre militante ? Lisez-vous aussi la Revue Germanique ? Il y a dedans d’excellents articles. Mais ce n’est pas tout cela que je voudrais vous voir lire. Intéressez-vous donc à la vie : memento vivere. C’était la devise que le grand Goethe portait sur sa montre, comme pour l’avertir d’avoir l’oeil incessamment ouvert sur les choses de ce monde. Ce spectacle est assez grand pour remplir toutes les âmes. Mais cela demande du travail et de la force ! Lisez de l’histoire, intéressez-vous aux générations mortes, c’est le moyen d’être indulgent pour les vivantes et de moins souffrir.

Quant à un conseil pour votre roman, je ne sais lequel vous donner. j’ai assisté dernièrement à tant de canailleries (dans une question semblable), que je n’y comprends plus rien. Les éditeurs et directeurs de théâtre même semblent encore plus bêtes que filous. Du reste, du moment que vous faites les frais du volume, vous aurez des éditeurs. Mais 1500 francs me semble un prix exorbitant. Je crois que 1000 francs est le prix ordinaire d’un in-8°. Je souhaite que 1861 soit pour nous plus doux que 1860, et je vous serre les mains bien affectueusement.

À Ange Pechmédja. §

Croisset, près Rouen, 16 janvier [1861].

Excusez-moi, monsieur, mais depuis deux ans je suis très rarement à Paris, et c’est le mois dernier seulement que j’ai trouvé sur ma table votre charmant livre. Merci mille fois pour avoir songé à moi, et pour le plaisir que j’ai eu en le lisant.

d’abord, j’ai lu tout d’une haleine. Puis je l’ai relu. C’est, selon moi, une chose exquise, à la fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu !

Ce qui m’a charmé surtout, c’est un sentiment profond de la vie. On sent que cela est vrai. l’autobiographie perce sous le roman, mais sans déclamation ni étalage de personnalité.

Le style me paraît ferme, net et singulièrement français. Il «pince sans rire», comme disent les bonnes gens.

Le commencement m’a tout d’abord séduit. Ce sont bien là les bourgeois de province. C’est bien cette vie étroite où nous avons tous étouffé. Vous avez là des aperçus de nature excellents, avec des phrases d’un goût antique : «Mais ils ne se parlèrent pas parce qu’il y avait, etc. , – raisins bleus. »

Peut-être, ensuite, le plan se relâche-t-il un peu ? Et perd-on de vue légèrement Rosalie – mais il fallait bien que Jean s’attestât vigoureusement.

À partir de Bruxelles, l’action (j’entends le développement motivé des sentiments) vous mène tambour battant, sans une minute de relâche. Vous m’avez fait froid dans le dos en lisant les pages 150-153. j’ai passé par là, moi aussi. j’ai pleuré les larmes des longs départs.

Les choses senties sont par elles-mêmes si puissantes, que vous m’avez (et sans descriptions cependant) remis sous les yeux Constantinople. j’ai vu Jean-François monter la petite rue de Péra. j’ai pataugé avec lui dans les boues de Stamboul et humé, en passant, l’odeur des narguilehs que l’on fume accroupi, l’hiver, autour des mangals.

La longue lettre de Rosalie, son voyage, les jours amers vécus dans cette petite ville bulgare, sa mort, et ce qui suit, tout cela m’a ravi, pénétré, navré ! Le trait du pelletier qui veut sauver la robe est sublime, et la dernière ligne d’une haute amertume.

Nous rencontrerons-nous à quelque jour ? Pourrai-je vous dire en face combien votre livre, votre talent, me sont sympathiques ? Oui, je songerai plus d’une fois à Jean-François, et à celle qui l’appelait son «pauvre m’ami».

En attendant ce plaisir-là, je vous serre très cordialement les deux mains et vous prie de me croire un des vôtres.

À Michelet. §

Croisset, 26 janvier 1861.

Comment vous remercier, Monsieur et cher maître, de l’envoi de votre livre ? Comment vous dire l’enchantement où cette lecture m’a plongé ?

Mais laissez-moi d’abord un peu parler de vous, c’est un besoin que j’ai depuis longtemps, et puisque l’occasion se présente, j’en profite.

Il y a des génies que l’on admire et que cependant on n’aime pas, et d’autres qui plaisent sans qu’on les considère ; mais on chérit ceux qui nous prennent à la fois par tous les bouts, et qui nous semblent créés pour notre tempérament. On les hume, ceux-là ! On s’en nourrit, ils nous servent à vivre.

Au collège, je dévorais votre Histoire romaine, les premiers volumes de l’Histoire de France, les Mémoires de Luther, l’Introduction, tout ce qui sortait de votre plume, avec un plaisir presque sensuel, tant il était vif et profond. Ces pages (que je retenais par coeur involontairement) me versaient à flots tout ce que je demandais ailleurs vainement : poésie et réalité, couleur et relief, faits et rêveries ; ce n’étaient pas des livres pour moi, mais tout un monde.

Combien de fois depuis, et en des lieux différents, me suis-je déclamé (seul, et pour me faire plaisir avec le style) : «j’aurai voulu voir cette figure pâle de César... » «Là, le tigre aux bords du fleuve y épie l’hippopotame, etc. , etc. » ! Certaines expressions même m’obsédaient, comme «grasses dans la sécurité du péché «, etc.

Devenu homme, mon admiration s’est solidifiée ; je vous ai suivi d’oeuvre en oeuvre, de volume en volume, dans le Peuple, la Révolution, l’Insecte, l’Amour, la Femme, etc. , et je suis resté de plus en plus béant devant cette sympathie immense qui va toujours en se développant, cet art inouï d’illuminer avec un mot toute une époque, ce sens merveilleux du vrai qui embrasse les choses et les hommes et qui les pénètre jusqu’à la dernière fibre.

C’est ce don-là, monsieur, parmi tous les autres, qui fait de vous un maître et un grand maître. Il ne sera plus permis d’écrire sur quoi que ce soit sans, auparavant, l’aimer. Vous avez inventé dans la critique la tendresse, chose féconde.

Je suis né dans un hôpital et j’y ai vécu un quart de siècle ; cela m’a peut-être servi à vous sentir, en beaucoup d’endroits, plus que littérairement. Et pour employer une expression du peuple, que vous comprendrez, je vous aime parce que vous êtes un brave, vous avez la Bonté (la quatrième des Grâces), et en même temps, plus que personne, l’invincible séduction des forts, ce charme sans nom qui est un excès de la puissance.

Puis voilà que vous descendez dans la nature elle-même, et que le battement de votre coeur vibre jusque dans les éléments. Quel admirable livre que la Mer ! d’abord je l’ai lu tout d’une haleine, puis je l’ai relu deux fois, et je le garde sur ma table, pour longtemps.

C’est une oeuvre splendide d’un bout à l’autre, qui a l’air simple et qui est sublime. Quelle description que celle de la tempête d’octobre 1859 ? Quel chapitre que celui de la mer de lait, avec cette phrase exquise à la fin : «De ses caresses assidues... la tendresse visible du sein de la femme... » ! Vous nous donnez des rêveries immenses, avec l’atome, la fleur de sang, les faiseurs de mondes ! Il faudrait tout citer ! Vous faites aimer les phoques, on se trouve ému et on a de la reconnaissance pour vous. Quelle merveille d’art et de sentiment que votre page sur les perles (196-197), les mers polaires, la baleine ; «l’homme et l’ours fuyaient épouvantés de leurs soupirs... «

On dirait que vous avez fait le tour du monde sur l’aile des condors, et que vous revenez d’un voyage dans les forêts sous-marines ; on entend le murmure des grèves, c’est comme si l’eau salée vous cinglait à la figure, partout on se sent porté sur une grande houle.

Et ce qui n’est pas magnifique est d’une plaisance profonde, comme ce petit roman de la dame aux bains de mer, si fin et si vrai ! Le tableau des idiots sur le paquebot d’Honfleur m’a redonné une impression personnelle, car, moi aussi, ces gens-là m’ont fait souffrir ! Ils m’ont chassé de Trouville où, pendant dix ans de suite, j’allais passer les automnes, je vivais là-bas, pieds nus sur le sable, en sauvage ; mais dans un coin de votre livre j’ai retrouvé les soleils de mon adolescence.

n’importe ! Même dans un jour de défaillance, à un de ces lugubres moments où les bras vous tombent de fatigue, quand on se sent impuissant, triste, usé, nébuleux comme le brouillard et froid comme les glaçons qui craquent, on bénit la vie, cependant, s’il vous arrive une sympathie comme la vôtre, un livre comme la Mer. Alors tout s’oublie, et de ce haut plaisir il reste peut-être une force nouvelle, une énergie plus longue.

Permettez-moi donc, Monsieur, de serrer cordialement, avec un frémissement d’orgueil, votre loyale main, qui est si habile, et de me dire (sans formule épistolaire)

Tout à vous.

Je me suis occupé de M. Noël. Un de mes amis doit parler pour lui à un directeur d’assurances. Si j’ai quelque bonne nouvelle, j’aurai le plaisir de vous la transmettre.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, janvier 1861].

Si je ne t’écris pas, mon bon, c’est que je n’ai absolument rien à te dire. Je m’oursifie et m’assombris de plus en plus – et ce qui se passe dans la capitale n’est pas fait pour m’égayer. j’ai un tel dégoût de ce qu’on y applaudit et de toutes les turpitudes qu’on y imprime, que le coeur m’en soulève rien que d’y songer. (Est-ce beau le tapage que l’on fait autour des deux ineptes vomissages des sieurs Lacordaire et Guizot ! ah ! ah ! ) – j’avance tout doucement dans Carthage avec de bons et de mauvais jours (ceux-là plus fréquents, bien entendu).

j’ai écrit un chapitre depuis six semaines, ce qui n’est pas mal pour un bradype de mon espèce. j’espère, avant le milieu de mars, en avoir fort avancé un autre, le XIe ; après quoi il m’en restera quatre, c’est long ! Tous les après-midi je lis du Virgile, et je me pâme devant le style et la précision des mots. Telle est mon existence, – mais parlons de la tienne, qui va changer. Bénie soit-elle, cher ami ; accepte tous mes souhaits, tu dois savoir s’ils sont sincères et profonds.

Nous ne suivons guère les mêmes sentiers. As-tu fait cette remarque ? Tu crois à la vie et tu l’aimes, moi je m’en méfie. j’en ai plein le dos et en prends le moins possible. C’est plus lâche, mais plus prudent – ou plutôt il n’y a dans tout cela aucun système : chacun suit sa voie et roule sur la petite pente, comme le Maktoûb l’a résolu. Écris-moi quand tu n’auras rien de mieux à faire.

Mille bonheurs – et longs surtout.

Je t’embrasse.

Je suis ce soir éreinté à ne pouvoir tenir ma plume, c’est le résultat de l’ennui que m’a causé la vue d’un bourgeois. Le bourgeois me devient physiquement intolérable. j’en pousserais des cris.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] Mardi soir [février 1861].

j’ai lu en deux séances votre roman, dont je suis ravi. C’est plein de choses exquises, rares, délicates ! (Partout l’observation vient de vous. ) Bref, je ne doute pas du succès de ladite oeuvre.

Cependant je me permettrai deux ou trois observations de pédant, sur des seconds et troisièmes plans qui me paraissent un peu négligés.

Tâchez d’être seule dimanche prochain dans l’après-midi, afin que nous ayons nos aises pour littératurer à loisir.

Il y a moyen, je crois, en huit jours, de faire de ce livre un chef-d’oeuvre ou quelque chose d’approchant. Si vous trouvez l’expression trop forte, c’est que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.

Adieu, mille bonne cordialités.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] lundi [février 1861].

Je n’ai pas été hier à Rouen, afin de gagner un jour. Voilà pourquoi vous ne m’avez point vu. Mais dimanche je compte passer tout l’après-midi dans votre chère compagnie et vous «remonter un peu le moral», à propos de l’affaire Censier.

Vous êtes bien bonne enfant de vous tourmenter de semblables misères. qu’il se fâche ! Eh bien ! Après ?

Mais M. Charles Darcel est un charmant garçon ! Vivent les amis.

Je ne vois qu’un remède à cela ; c’est dans une seconde édition, de renforcer le caractère de Maurille, afin que le portrait soit encore plus ressemblant.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] mercredi soir [février 1861].

Je vous renvoie votre Normandie, et j’ai fini votre Louise Meunier, dont je suis de plus en plus content. Ne perdez pas courage. Persévérez ! Il y a là dedans des choses charmantes, exquises, et l’ensemble est puissant.

Ce que j’aime le moins, c’est René : il est trop parfait et sent un peu l’Almanzor ? Mais Louise est un caractère, chose rare, et tout cela vit.

Si j’avais le temps, je vous écrirais une longue lettre, car votre roman est très suggestif. Mais vous verrez mes remarques sur l’exemplaire que j’attends.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir [27 février 1861].

Ma chère petite Caro,

Tu peux dire à ta bonne maman que j’espère la voir à la fin de la semaine prochaine. Je lui écrirai encore dimanche comme d’habitude et vous saurez mardi le jour positif de mon arrivée. Je resterai deux jours chez Bouilhet. Narcisse arrivera avant moi.

j’ai demain à dîner Juliette et son mari, avec leurs père et mère.

Je suis indigné contre ton cousin Bonenfant, qui vous lisait du Scribe et du Casimir Delavigne. Voilà de belles lectures ! Et un joli style !

Sérieusement, j’ai envie de lui écrire une lettre d’injures.

Tu me dis que tu oublies ton histoire. Mais je vous avais recommandé, jeune fille, de repasser vos cahiers ; il me semble que tu te lâches un peu. Au fait, M. Scribe est plus amusant. Très bien ! Ah ! c’est une jolie conduite !

Malgré les gros yeux que je te fais, j’ai bien envie de t’embrasser, mon pauvre Carolo. Je suis sûr que je vais te trouver grandie.

Comment va le clou de ta bonne maman. Il me tarde d’être à demain matin pour avoir des nouvelles de votre voyage.

Quant à moi, je jouis dans ce moment-ci d’un rhumatisme dans l’épaule qui n’est pas mince. ça me gêne même pour écrire.

Adieu, mon pauvre loulou.

Ton vieux ganachon d’oncle.

Soigne bien ta bonne maman, tâche d’être l’ange du foyer.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, fin février 1861].

Je n’étais pas «irrité», mon cher Feydeau, mais ennuyé de ne pas avoir de tes nouvelles, et si je ne t’ai pas écrit de mon côté, c’était pour te laisser tranquille. Tu n’avais nul besoin de moi dans ta lune de miel. Sois heureux, mon bon, sois heureux, continue à l’être ! Ton système est peut-être le meilleur ; mais comme on se fait un système d’après son tempérament et qu’on ne choisit pas son tempérament, etc. !

Tu me demandes où en est Carthage... au XIe chapitre. Je l’aurai fini avant la fin de mars, il m’en restera encore quatre. j’espère avoir tout terminé l’hiver prochain.

Tu me verras dans trois semaines environ. Je crois que, sanitairement parlant, j’ai besoin de prendre l’air et de sortir. Voilà bientôt trois mois que je mène une vie extra-farouche.

La littérature vient de faire de grandes pertes, E. Guinot, Scribe. Celui-là, au moins, avait plus d’esprit que Feuillet et tout autant de style.

As-tu suffisamment rugi de tout le tapage inepte que l’on a fait autour des deux discours académiques.

Je continue à m’indigner contre le cygne de Cambrai. j’annote le Télémaque ; et dire que ça passe encore pour bien écrit ! Est-ce bête, est-ce bête et faux à tous les points de vue ? j’entremêle cette lecture avec celle de l’Énéide, que j’admire comme un vieux professeur de rhétorique. Quel monde que celui-là ! Et comme cet art antique fait du bien !

À propos de roman, M. de Calonne a dû recevoir un livre envoyé par une de mes amies. C’est intitulé Louise Meunier, par Émile Bosquet. Si tu peux en faire dire du bien, tu feras une bonne action, car ce petit ouvrage contient des choses excellentes, des observations prises à la source, ce qui est rare. Il va sans dire que tu demanderas ce service en ton nom et non au mien. La Revue Contemporaine, m’ayant éreinté, doit rester mon ennemie, et je n’en réclamerai jamais une ligne ni un salut, bien que tu sois devenu quasiment son gendre.

Je te blâme de changer quelque chose à ta pièce par cette considération que Mirès est f... À bas ; tant pis pour lui. Cela est beau et chevaleresque de la part de M. Feydeau. Mais si le passage est beau en soi, il fait une bêtise (ledit Feydeau). Reste à savoir si tu n’as pas eu tort de faire une allusion. Il faut toujours monter ses personnages à la hauteur d’un type, peindre ce qui ne passe pas, tâcher d’écrire pour l’éternité.

Adieu vieux, je t’embrasse.

Ma nièce m’a écrit une description de ta femme. Elle a été éblouie de sa beauté.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] jeudi soir [février ou mars 1861].

Voulez-vous donner mes livres à votre portier, samedi (après-demain) ? Je les enverrai chercher vers 4 ou 5 heures.

Envoyez promener Hetzel carrément, vous êtes dans votre droit.

Je travaille comme un misérable. Je ne sais pas quand j’irai vous voir, je vous préviendrai la veille.

Tout à vous.

Non ! Vous n’avez aucun goût plastique. Songer, ô Apollon, que vous trouvez beaux Mm X*** et Z*** !

À Ernest Chevalier. §

Mardi soir [26 mars 1861].

Pauvre cher Ernest,

Que te dirais-je ? Il n’y a pas de consolations pour de telles douleurs, pas un mot à dire devant une perte pareille. Si j’étais près de toi je t’embrasserais en pleurant, car, moi aussi j’ai passé par là. Je sais ce que c’est que ces arrachements de l’âme où il semble que l’on va mourir soi-même. Et si le temps, si l’habitude, émousse la souffrance, il ne l’enlève pas, au contraire !

Plus tu iras et plus tu y songeras. Dans mille circonstances de ta vie tu te rappelleras ton père, tu évoqueras son souvenir, et tu lui demanderas mentalement des conseils et des approbations. On finit même par sentir à cela une certaine douceur grave ; c’est quelque chose de religieux qui vous suit partout.

Bien que nous nous voyons rarement, mon cher Ernest, et que nous ayons suivi dans l’existence deux routes différentes, je songe à toi très souvent, à ton grand-père Mignot qui me lisait Don Quichotte, à ce pauvre Amédée, etc. , à tous ceux que tu as perdus, – ou que nous avons perdus, pour mieux dire.

Moi qui suis l’homme des songeries, avec quelle reconnaissance je me souviens du bon temps où j’allais passer aux Andelys les vacances de pâques. Je vois encore la bonne figure de cet homme excellent, si charmant, si bon, si gai, si spirituel et si cordial. Plus rien ! Plus rien !

Que va devenir ta mère, maintenant ? C’est un lourd fardeau pour toi qu’un tel chagrin à soigner. Donne-nous de ses nouvelles dans quelque temps. Ma mère me charge de lui dire ?... quoi ?... les mots sont insuffisants. Mais tu dois penser qu’elle la comprend et qu’elle la plaint.

Embrasse-la bien de notre part, et crois-moi, mon pauvre ami, ton vieux affectionné.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Paris [premiers jours de mai 1861].

C’est lundi qu’aura lieu la solennité. Grippe ou non. Tant pis. Merde !

Et je vous demande pardon de vous avoir fait attendre si longtemps. Voici le programme :

1° Je commencerai à hurler à 4 heures juste. Donc venez vers 3 ;

2° À 7 heures, dîner oriental. On vous y servira de la chair humaine, des cervelles de bourgeois et des clitoris de tigresse sautés au beurre de rhinocéros ;

3° Après le café, reprise de la gueulade punique jusqu’à la crevaison des auditeurs.

ça vous va-t-il ?

À vous.

P. S. – Exactitude et mystère !

À sa nièce Caroline. §

Paris, 11 mai 1861.

Mon Carolo,

Le photographe a soutenu à Narcisse que vous n’aviez payé que quatre photographies ; je viens d’en envoyer une à Jane et voici les deux qui me restent.

j’ai été moi-même, hier, chez Mme Chansac. Vos robes, m’a-t-elle dit, ont été adressées à l’Hôtel-Dieu avant-hier matin. C’est aujourd’hui que Bouilhet va finir sa pièce. Il se cache de ses amis et, depuis qu’il est ici, n’a pas mis une fois les pieds dehors. Je saurai demain soir ou lundi le jour de sa lecture aux Français. d’ici là, je ne peux fixer mon départ. Ce sera dès le lendemain de sa lecture.

Mme Feydeau t’enverra sa carte. Je viens de voir son mari tout à l’heure.

Suis-je obéissant ? j’ai été hier faire une visite à Mme Delporte ! ! ! Travailles-tu ton histoire ? Songe que je vais revenir féroce.

Adieu, vieux bibi, à bientôt.

Embrasse bien ta bonne maman pour moi.

Ton vieux ganachon.

À Michelet. §

Croisset près Rouen, 6 juin [1861].

En arrivant ici, mon cher maître, je me suis précipité sur votre volume, et je vous écris à la hâte, dans l’émotion, l’éblouissement d’une première lecture.

Je trouve ce livre singulièrement austère, calme et vrai ! C’est là de l’histoire s’il en fut, et de la plus haute.

Ne craignez pas que la majesté de la forme et l’absence d’aigreur soient des obstacles à la conclusion et nuisent au but ; on sent partout la science, ce qui inspire un grand respect.

Vous dites à la fois ce qui a été et ce qui est (et peut-être, hélas ! Ce qui sera encore pendant longtemps) ; vous avez fait un prêtre éternel.

Elles étaient, du reste, bien vivantes dans mon souvenir, ces pages si charmantes et si pleines. Elles font rêver à chaque ligne. Quand on vous lit, on a envie de faire des livres.

Je ne sais nulle part rien de plus amusant, de plus profond que la première partie : l’histoire de la direction au XVIIe siècle. Comme on y voit, comme on y apprend, comme on y sent le jésuite ! Et vous finissez par un aperçu qui contient une esthétique tout entière : à savoir le néant de leur art. Oui vous avez raison, cher maître ! La Muse a horreur du petit et du faux, c’est pour cela qu’elle vous aime.

Quant aux parties suivantes, vous y montrez la vie moderne dans ses régions les plus intimes, les plus absconses ; et on ne peut que se répéter : oui c’est cela ! En admirant la profondeur de votre coup d’oeil et la véhémence de vos peintures. Le chapitre sur le jeune confesseur vaut mieux, pour moi, que tout Jocelyn.

Quel dénouement que ce désespoir dans la possession, cette impossibilité d’amour dans l’amour !

Puis, quelles merveilles d’analyse et de style que vos études sur l’isolement de la femme, sur le pieux jeune homme, sur la mère, etc. La dernière page m’a touché jusqu’aux larmes.

Il n’est maintenant personne qui puisse se passer de vous, se soustraire à l’influence de votre génie, ne pas vivre sur vos idées. De vous aussi on peut dire : Fons omnium.

Le grand Voltaire finissait ses moindres billets par : «Écr. l’inf. ». Je n’ai aucune autorité pour redire cette parole. De moi à vous, tout encouragement serait ridicule, mais je vous serre les mains dans la haine de l’anti-physis.

Avec tendresse,

le vôtre,

G. F.

Seriez-vous assez bon pour me rappeler au souvenir de Mme Michelet ?

j’ai été bien fâché de ne pas me trouver chez moi l’autre jour, lorsque vous êtes venu. j’étais parti aux Français savoir le résultat de la lecture qu’on faisait de notre ami Bouilhet, résultat favorable puisque sa pièce est reçue.

À Jules Duplan. §

[Trouville, 8 juin 1861].

Tu as été bien gentil de m’envoyer le numéro du Figaro contenant mon épître au gars Pechmédja. Voilà ce que c’est, mon vieux, que d’être poli envers les « estrangiers « ! Après tout, je m’en f... et contre-f... ; il était sans doute décidé par la providence que je signerais des choses dans le figaro.

Je suis ici depuis avant-hier au soir avec ma mère qui y était appelée pour affaires d’intérêt. Mais dans huit jours, je serai rentré à Croisset et je n’en bouge qu’à la terminaison de Salammbô. Je recommençais à travailler quand ce petit dérangement est survenu.

j’ai reçu une lettre de l’Archevêque me disant que les comédiens des Français ne savent pas trop quelles corrections lui demander. n’importe ! Il «faut faire» des corrections, parce qu’on ne doit jamais accepter les choses du premier coup. Nil admirari. Voilà... Ce qui n’empêche pas que nous n’ayons passé une jolie soirée tous les quatre la veille de mon départ. Tu étais si joyeux que Narcisse t’a cru un peu pochard (sic). Il ne revenait pas de ta « vvvvvverve «.

j’assisterai demain à des processions, où figure un agneau vivant avec un môme de trois ans, pour représenter saint Jean-Baptiste ! ! Où sont Jourdan et Labédollière ?

Si tu étais ici, devant chaque maison et chaque buisson, je pourrais te raconter un chapitre de ma jeunesse. j’ai tant de souvenirs en ces lieux, qu’avant-hier au soir, en arrivant, j’en étais comme grisé. (Paraphrase de la tristesse d’Olympio, mon cher monsieur. ) Ah ! j’y ai bien aimé, bien rêvé et bu pas mal de petits verres avec des gens maintenant morts.

Adieu, cher vieux ; écris-moi quand ça ne t’embêtera pas.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mercredi soir [deuxième quinzaine de juin 1861].

Tu ne me parais pas te réjouir infiniment, mon vieux Feydeau ? Et je le conçois ! l’existence n’étant tolérable que dans le délire littéraire. Mais le délire a des intermittences ; et c’est alors que l’on s’embête.

j’applaudis à ton idée de faire une pièce après ton livre sur Alger. Pourquoi veux-tu l’écrire dans des «tons doux» ? Soyons féroces, au contraire ! Versons de l’eau-de-vie sur ce siècle d’eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à XI mille degrés et que la gueule lui en brûle, qu’il en rugisse de douleur ! C’est peut-être un moyen de l’émoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à s’émonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot. Tu auras beau t’y prendre, mon bonhomme, tu révolteras toujours. Dieu merci pour toi !

Au reste, puisque tu as ton idée, exécute-la. Mais sois sûr que ce qui a choqué ces messieurs dans ta dernière oeuvre théâtrale est précisément ce qu’elle comportait de bon et de particulier. Tous les angles sont blessants. Fais des boules de suif ou des tartines de beurre fondu et on les gobera en s’écriant : «Quelle douceur !»

Quant à moi, après avoir passé sept jours à Trouville, je suis rentré ici vendredi soir et je retravaille avec plus d’acharnement que de succès, étant maintenant dans un passage atroce, un endroit de troisième plan et qui, même réussi dans la perfection, ne peut être que d’un médiocre effet. Et s’il est raté, c’est à jeter le livre par la fenêtre. Après quoi, j’aurai encore deux grands chapitres de la conclusion. Je ne pense pas avoir fini avant la fin de cette année. Mais dussé-je y être encore dix ans, je ne rentrerai à Paris qu’avec Salammbô terminée ! C’est un serment que je me suis fait. Voilà, vieux, tout ce que j’ai à te dire.

Il fait très chaud. Je braille en chemise, au clair de lune, mes fenêtres ouvertes. Ma mère reçoit une série de vieilles femmes ou dames peu excitantes et Narcisse se bourre de Sylvie. Que devient-elle cette Sylvie ?

Fais mes amitiés à Sainte-Beuve. Je l’ai peu vu cet hiver. Souhaite bon voyage pour moi au Théo. Combien reste-t-il de temps chez les Scythes ?

Adieu, je t’embrasse, bonne pioche.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] Lundi soir [8 juillet 1861].

Mes chers vieux,

Votre volume, reçu ce matin à onze heures, était dévoré avant cinq heures du soir.

j’ai commencé par vous chercher quelques chicanes, dans les premières pages, à cause de deux ou trois répétitions de mots, comme celles du mot lit par exemple. Puis ça m’a empoigné, enlevé. j’ai lu tout d’une haleine et en mouillant quelquefois, comme un simple bourgeois.

Je vous trouve en progrès sur les «gens de lettres», comme narration, déductions des faits, enchaînement général ; vous n’avez ni une digression ni une répétition, chose rare et excellente.

l’enfance de Philomène, sa vie au couvent, tout le chapitre II m’a ébloui. C’est très vrai, très fin et très profond. Bien des femmes s’y reconnaîtront, j’en suis sûr. Il y a là des pages exquises (45 [sic, pour 44], 45, 46) ; on sent la chair sous le mysticisme, le petit téton qui commence à se former sous les médailles bénies [sic], le premier sang des règles qui [se] mêle au sang de Jésus-Christ. Tout cela est beau, bon et solide.

Quant à tout le reste, la vie d’hôpital, je vous réponds que vous avez touché juste ; vous avez des endroits navrants par leur simplicité, comme le chapitre IX.

Les conversations des malades, les physionomies secondaires d’élèves, celle du chirurgien en chef Malivoire, etc. , very well.

Mais je suis amoureux de Romaine ! ! ! Sacré nom de Dieu, m’excite-t-elle ! Je comprends très bien l’emportement de Barnier pour la religieuse ensuite, cela est discret et enlevé.

Bref, votre bouquin m’a plu extrêmement et ça me semble une chose réussie.

Je n’ai qu’un reproche à faire à votre livre, c’est qu’il est trop court. On se dit à la fin : «déjà !» ; c’est fâcheux.

Maintenant, en vertu de cette rage que l’on a de substituer sa pensée à celle de l’auteur et de vouloir faire avec son livre un autre livre, je vous soumets respectueusement les doutes suivants :

Pourquoi, à côté de Soeur Philomène, qui est une sainte (et conséquemment une exception), n’avez-vous pas mis la généralité des religieuses, à savoir de bonnes filles de basse-cour, parfaitement stupides et parfois fort bourrues ? Car Barnier a beau dire, le plus souvent «la religieuse est une blague», elles embêtent les malades d’une façon terrible ; il y a même, à leur usage, toute une littérature spéciale. Je possède un de ces petits manuels qui est incroyable de bêtise et qui m’a été donné par un carabin. Mais je prévois votre réponse : vous n’avez pas eu la prétention de peindre les hôpitaux dans toutes leurs parties, et la figure de Philomène aurait perdu de son importance ; la couleur générale en eût peut-être été viciée.

n’importe ! Comme la religieuse est une idée reçue, je regrette (ceci est une question nerveuse et personnelle) de ne pas voir dans votre livre une petite protestation à l’encontre ; c’eût été désagréable au lecteur.

(Il y avait à l’hospice général de Rouen un idiot que l’on appelait Mirabeau, et qui, pour un café, enfilait les femmes mortes sur la table d’amphithéâtre. Je suis fâché que vous n’ayez pu introduire ce petit épisode dans votre livre ; il aurait plu aux dames. Il est vrai que Mirabeau était faible et ne mérite pas tant d’honneur, car un jour il a calé bassement devant une femme guillotinée. )

Je vous écris dans tout l’ahurissement d’une première lecture. Pardonnez-moi mes bêtises si elles sont trop fortes.

Dites-moi un peu comment on prend votre livre ? Par quel côté on l’attaque ? Vous savez combien j’aime vos écritures et vos personnes. Donnez-moi de vos nouvelles et soyez sûrs l’un et l’autre que je vous aime et que je vous embrasse tendrement.

À vous, mes bichons.

j’oubliais de vous parler de la mort de Barnier et du dernier chapitre, qui est un chef-d’oeuvre. Cette mèche de cheveux enlevée à la fin, et qu’elle portera sur son coeur, toujours, c’est exquis.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Rouen, 9 juillet 1861.

Vos lettres, si charmantes et si affectueuses pour moi, m’emplissent de tristesse. Je voudrais faire beaucoup pour vous et je ne puis rien, rien que vous répéter les mêmes conseils inutiles et vous offrir les condoléances d’un coeur sympathique.

Il me semblait, dans vos dernières lettres, que vous étiez un peu moins triste. Vous voilà retombée dans le même état. Mais vous finissez par le chérir involontairement. Ces tortures dont vous vous plaignez et qui sont atroces, elles ont un charme pourtant et vous tâchez de les aviver encore en y appliquant toute la réflexion de votre esprit.

Puisque la confession est pour vous une chose si intolérable, faites-vous donner par votre confesseur lui-même, ou mieux, par l’évêque de votre diocèse, une dispense, une indulgence, un ordre enfin qui vous enjoigne d’y renoncer ; votre conscience sera dès lors en repos.

Vous vous accusez de cet état de sécheresse dont sainte Thérèse parle tant et qui la désolait. C’est là le raffinement des âmes mystiques, l’excès de l’amour de ne pas croire à lui-même. Vous dites que vous n’aimez plus rien, c’est le contraire. Vous avez énervé votre coeur et votre sensibilité démesurément. Faites donc travailler votre jugement ; apprenez quelque chose, lisez de l’histoire – pour elle-même – et comme on va au spectacle. Tâchez de devenir un oeil ! Me comprenez-vous ? Puisque vous vous inquiétez de mon travail, je vous dirai qu’il me tiendra encore jusqu’au mois de janvier. Mais je suis plein de doutes sur sa valeur. l’entreprise était bien ambitieuse, trop au-dessus de mes forces peut-être ? Quand on se compare aux autres, à la tourbe qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève le nez un peu plus haut et que l’on contemple les maîtres, ou tout bonnement l’idéal, c’est alors que l’on se sent petit et que tout le poids de votre néant vous écrase. Ce n’est pas une chose douce que de vivre ainsi, passant tout son temps à se dire que l’on n’est qu’un imbécile et à s’en donner la preuve.

Tout le monde a sa croix, vous voyez bien ! La mienne est plus légère que la vôtre, je le sais, c’est pour cela que je vous plains et que je vous serre les deux mains très affectueusement.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset, 15 juillet 1861].

Vous devez avoir chez vous, à Paris, une lettre de moi, car je vous [ai] écrit le jour même où j’ai reçu votre volume (lundi dernier), après l’avoir lu d’un bout à l’autre sans débrider.

j’en ai été enchanté. C’est d’un seul jet et d’une poussée qui ne faiblit pas un instant. Quant à l’observation, elle est parfaite. C’est cela, c’est cela ! Mais, ce qui m’a vraiment ébloui, c’est toute l’enfance de Philomène. Vous trouverez dans ma lettre mon impression immédiate après une première lecture. Je me serais livré à une seconde si ma mère n’avait présentement sous son toit trois dames qui s’en sont régalées. Vous attendrissez le sexe, ce qui est un succès, quoi qu’on dise. Néanmoins, j’ai refeuilleté çà et là votre Philomène et je connais le livre parfaitement.

Donc, mon opinion est que vous avez fait ce que vous vouliez faire et que c’est une chose réussie.

n’ayez aucune crainte. Votre religieuse n’est pas banale, grâce aux explications du commencement. C’était là l’écueil, vous l’avez évité.

Mais ce que le livre a gagné à être simple lui a fait perdre, peut-être, un peu de largeur ? à côté de Soeur Philomène, j’aurais voulu voir la généralité des religieuses, qui ne lui ressemblent guère. Voilà toutes mes objections. Il est vrai que vous n’avez pas intitulé votre livre : Moeurs d’hôpital. Dès lors, le reproche qu’on peut vous faire tombe.

Et je ne saurais vous dire combien j’en suis content. Je remarque en vous une qualité nouvelle, à savoir l’enchaînement naturel des faits. Votre méthode est excellente. De là vient peut-être l’intérêt du livre.

Quel imbécile que ce Lévy ! C’est au contraire très amusant.

Non ! Il n’y a pas trop d’horreurs (pour mon goût personnel il n’y en a même pas assez ! Mais ceci est une question de tempérament). Vous vous êtes arrêtés sur la limite. Il y a des traits exquis, comme le vieux qui tousse, par exemple, et le chirurgien en chef au milieu de ses élèves, etc. Votre fin est splendide : la mort de Barnier.

Il fallait faire ce que vous avez fait ou bien un roman en six volumes et qui eût été probablement fort ennuyeux. On vous a contesté jusqu’à présent la faculté de plaire. Or, vous avez trouvé le moyen cette fois-ci de plaire à tout le monde. j’en suis convaincu et ne serais point du tout étonné si Soeur Philomène avait un grand succès.

Je ne vous parle pas du style, il y a longtemps que je lui serre la main, tendrement, à celui-là !

Romaine m’excite démesurément.

«Ah ! Boucher, comme tu travaillais là dedans, comme tu coupais !» Voilà la vraie note profonde et juste.

Je suis aussi content de vous que je le suis peu de moi. Non ! Mes bichons, ça ne va pas ! ça ne va pas ! Il me semble que Salammbô est embêtante à crever. Il y a un abus évident du tourlourou antique, toujours des batailles, toujours des gens furieux. On aspire à des berceaux de verdure et à du laitage. Berquin semblera délicieux au sortir de là. Bref, je ne suis pas gai. Je crois que mon plan est mauvais et il est trop tard pour rien changer, car tout se tient.

Je commence maintenant mon XIIIe chapitre. j’en ai encore deux après celui-là, le tout sera terminé, à moins de défaillances trop prolongées, en janvier.

Et vous, qu’allez-vous faire, maintenant ? La Jeune Bourgeoise avance-t-elle ? écrivez-moi quand vous n’aurez rien de mieux à faire, car je pense à vous deux très souvent.

Adieu, mille remerciements et mille compliments vrais. Je vous embrasse.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, lundi soir [15 juillet 1861].

Si tu n’es pas gai, je ne suis pas précisément bien joyeux. Carthage me fera crever de rage. Je suis maintenant plein de doutes, sur l’ensemble, sur le plan général ; je crois qu’il y a trop de troupiers. C’est l’Histoire, je le sais bien. Mais si un roman est aussi embêtant qu’un bouquin scientifique, bonsoir, il n’y a plus d’Art. Bref, je passe mon temps à me dire que je suis un idiot et j’ai le coeur plein de tristesse et d’amertume.

Ma volonté ne faiblit point, cependant, et je continue. Je commence maintenant le siège de Carthage. Je suis perdu dans les machines de guerre, les balistes et les scorpions, et je n’y comprends rien, moi, ni personne. On a bavardé là-dessus, sans rien dire de net. Pour te donner une idée du petit travail préparatoire que certains passages me demandent, j’ai lu depuis hier 60 pages (in-folio et à deux colonnes) de la Poliorcétique de Juste-Lipse. Voilà.

Je commence maintenant le treizième chapitre. j’en ai encore deux après celui-là. Si mes défaillances ne sont pas trop fortes et trop nombreuses, je pense avoir fini au jour de l’an. Mais c’est rude et lourd.

Tu as bien fait d’envoyer promener le papier de Buloz. Il y a des boutiques où l’on ne doit pas mettre les pieds. C’est un recueil qui m’est odieux.

Quel est le sujet de ta nouvelle pièce ? Car pour les pièces, j’ai la conviction que tout dépend du sujet, quant au succès bien entendu.

Bouilhet est comme toi indigné des réclames qu’on fait au grand Mocquard. Je n’ai pas lu son étron, c’est trop cher pour mes moyens. Le même Bouilhet m’a demandé à plusieurs reprises si tu étais content du débit de Sylvie et il a défendu ladite dame devant un bourgeois qui gueulait contre son immoralité, sans l’avoir lu, bien entendu.

Ah ! Mon pauvre vieux, il faut être né enragé pour faire de la littérature ! Comme on est soutenu ! comme on est encouragé ! comme on est récompensé ! Oui, fais ton livre sur La condition des Artistes, le besoin s’en fait sentir, pour moi du moins.

Pourquoi te sens-tu «troublé et hésitant» ? Que tu sois embêté, exaspéré, je le conçois. C’est mon état ordinaire, à moi qui n’ai pas tes ennuis matériels. Mais puisque tu as encore plusieurs livres dans ton sac et un intérieur domestique plein de tendresse, c’est-à-dire le dessus et le dessous de la vie, marche sans tourner la tête et droit vers ton but.

Nous gueulons contre notre époque. Mais Rabelais, ni Molière, ni Voltaire même ne nous ont fait leurs confidences. On préférait à Shakespeare je ne sais plus quel baladin qui montrait des ours. Il est vrai que j’aimerais mieux être comparé à Mangin qu’à bien de nos confrères. Enfin ! étourdissons-nous avec le bruit de la plume et buvons de l’encre. Ça grise mieux que le vin. Quant à suivre les conseils du père Sainte-Beuve, «ménager la chèvre et le chou, mettre de l’eau dans son vin, s’arranger en un mot pour réussir près du public», c’est trop difficile et trop chanceux. Tu sais qu’il me prêche, de mon côté, pour faire du moderne. Eh bien ! Sais-tu ce que je rêve, maintenant ? Une histoire de Cambyse. Mais je regrette ce rêve-là, je suis trop vieux et puis ! et puis ! Adieu, mon pauvre vieux, bon courage. Je t’embrasse très fort.

À Eugène Crépet. §

Lundi soir [15 juillet 1861].

Je viens de recevoir vos deux beaux volumes, mon cher ami, cadeau dont je vous remercie très fort. j’attendrai pour vous en parler que je les aie lus à loisir, – car ce ne sont point là de ces choses qu’on avale en un après-midi – et pour le moment je suis accablé de besogne.

Je me suis juré de ne revenir à Paris qu’avec mon roman terminé. Mais, à mesure que j’avance dans ce travail, j’en vois toutes les difficultés, et tous les défauts, et je ne suis pas gai.

j’aurai fini, si mes défaillances ne sont pas trop fortes, au mois de janvier prochain.

Je crois au succès de votre publication «dont le besoin se faisait sentir». En tout cas, vous aurez fait là une oeuvre méritoire. Ce que j’ai feuilleté, ce soir, des notices m’a plu.

Voilà tout ce que je peux vous dire.

Adieu, bonne chance, bonne santé, bonne humeur.

Je vous serre la dextre tendrement.

À vous.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 24 août 1861.

Vous me semblez, chère Demoiselle, dans un état si lamentable que je me fais un devoir de vous répondre tout de suite.

Je suis tout prêt à vous rendre service. Mais comment le puis-je ? Je ne connais personne parmi MM. les ecclésiastiques ; c’est un monde qui m’est parfaitement étranger.

Et puis il me semble que cette exemption de confession dépend exclusivement de votre évêque. Ce qu’il y aurait de mieux à faire serait d’aller le voir vous-même et de lui exposer votre état. Votre confesseur habituel ne peut-il pas se charger de la commission ?

Cette exemption dépend peut-être du Pape ? Je n’en sais rien. Vos craintes sur la fièvre jaune me semblent bien puériles. Je me rappelle avoir vécu en 1832 en plein choléra ; une simple cloison, percée d’une porte, séparait notre salle à manger d’une salle de malades où les gens mouraient comme des mouches. Notre heure est marquée. À quoi bon s’en inquiéter, quand on a la conscience tranquille ?

Puisque vous vous inquiétez de Salammbô, j’espère l’avoir terminée vers le jour de l’an ; il m’en reste encore la valeur de deux chapitres ; mais cet ouvrage ne vous sera point sympathique, j’en ai peur. Il est fait pour les gens ivres d’antiquités.

Je ne vous donne plus de conseils, car je les sais inutiles ; je me borne à faire des voeux pour vous et à vous dire encore une fois : que voulez-vous que je fasse ? indiquez-moi nettement quelque chose et j’agirai si je puis.

Je vous serre les mains bien affectueusement.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Samedi 24 août [1861].

Anniversaire de la Saint-Barthélemy. Ce jour-là, tous les ans, M. de Voltaire avait la fièvre.

Vous y tenez donc, à cette Salammbô, ma chère confrère ?

Eh bien ! voulez-vous une seconde lecture dans le milieu de la semaine prochaine, comme qui dirait de mercredi ou de jeudi prochain en huit ? Venez déjeuner et avertissez-moi la veille par un petit mot, afin que j’aie le temps de vous répondre en cas d’un obstacle quelconque, fort peu probable.

j’ai beaucoup travaillé depuis un mois, j’ai fait XVI pages ! j’écris des horreurs et cela m’amuse.

Bref, j’espère toujours avoir fini vers le jour de l’an.

Mais que sera-ce ? que sera-ce ? […]

Il ne ressort de ce livre qu’un immense dédain pour l’humanité (il faut très peu la chérir pour l’avoir écrit). Le lecteur en sera vaguement froissé, je vous le prédis, et il m’en voudra.

j’aurai, il est vrai, la sympathie de quelques intelligences, comme la vôtre, et c’est beaucoup.

Adieu, – à bientôt c’est-à-dire.

Amusez-vous à la campagne et pensez à moi qui ne vous oublie pas et qui vous baise les mains.

N. quant à l’étrange démarche de mon mameluck chez votre portier, je vous expliquerai l’histoire ; mais par pitié pour lui, vous la garderez pour vous s. v. p.

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, 1er septembre [1861].

Comme voilà longtemps que je n’ai entendu parler de vous ! – et qu’il est doux de vivre ainsi sans savoir si les gens qu’on aime sont morts ou vivants ! Où êtes-vous ? Que devenez-vous ? Que lisez-vous ? etc... Allez-vous en vacances quelque part ? à des eaux, à des bains quelconques ? – ou bien restez-vous tout bonnement dans votre jardin ? – et cette fameuse promesse de venir me faire une petite visite ?...

Quant à votre esclave indigne, il continue à mener la même existence que par le passé, une vie de curé, ma parole d’honneur ! Il me manque seulement la soutane. Quant à la tonsure et au reste, c’est complet !

Puisque vous êtes une personne littéraire, et que vous vous intéressez à mes longues turpitudes, je vous dirai que le mois prochain j’espère commencer mon dernier chapitre. Le tout sera, probablement, fini au jour de l’an. Mais plus j’avance dans ce travail, plus j’en vois les défectuosités et plus j’en suis inquiet.

Je donnerai, je crois, aux gens d’imagination, l’idée de quelque chose de beau. Mais ce sera tout, probablement ? Bien que vous m’accusiez de manquer absolument de bon sens, je crois en avoir dans cette circonstance. Or, vous verrez que ma prédiction se réalisera : mon bouquin ne fera pas grand effet.

Eh bien, vos amis sont décorés : Nadaud et Énault, Énault et Nadaud ! Quel duo ! quel attelage ! En voilà qui trouvent l’art de plaire ! – et aux dames surtout.

Je ne sais pas d’autre nouvelle, car je ne vois personne et je ne lis rien – de moderne du moins – et avec tout cela je ne m’amuse guère.

Écrivez-moi un peu, afin que j’aie une petite illusion et que je me croie à vos côtés, quand nous sommes seuls.

Adieu. Ne vous ennuyez pas trop.

Songez à moi, dans vos moments perdus. Et laissez-moi vous baiser les mains bien longuement.

À vous.

À Ernest Feydeau. §

[Vers le 15 septembre 1861].

Si je ne t’écris pas, mon vieux bon, n’en accuse que mon extrême lassitude. Il y a des jours où je n’ai plus la force physique de remuer une plume. Je dors dix heures la nuit et deux heures le jour. Carthage aura ma fin si cela se prolonge, et je n’en suis pas encore à la fin ! j’aurai cependant, au commencement du mois prochain, terminé mon siège ; mais j’en aurai encore pour tout le mois d’octobre avant d’arriver au chapitre XIV, qui sera suivi d’un petit autre. C’est long, et l’écriture y devient de plus en plus impossible. Bref, je suis comme un crapaud écrasé par un pavé ; comme un chien étripé par une voiture de m... , comme un morviau sous la botte d’un gendarme, etc. l’art militaire des anciens m’étourdit, m’emplit ; je vomis des catapultes, j’ai des tollénons dans le cul et je pisse des scorpions.

Quant à tout ce qu’on en dira, veux-tu savoir le fond de ma pensée ? Pourvu qu’on ne m’en parle pas en face, c’est tout ce que je demande.

Tu n’imagines pas quel fardeau c’est à porter que toute cette masse de charogneries et d’horreurs ; j’en ai des fatigues réelles dans les muscles.

Tu me parais toujours jeune, toi, et furieux, puisque tu t’indignes contre la bêtise des hommes. Empêche la pluie de tomber et éclaire tes semblables ! Va ! Marche, essaie !

La seule chose qui me divertisse un peu, ce sont les lubricités de messieurs les ecclésiastiques. As-tu vu l’histoire du frère Catulle, qui épuisait des enfants de 6 à 7 ans ?... C’est beau ! Et le langage des feuilles ? «l’école chrétienne était devenue une véritable école de débauche !»

Caroline a écrit à Mme Feydeau une lettre pour la remercier de son portrait. Elle était adressée à Baden.

Tu ne me dis pas où tu es de ton Alger, ni de ta nouvelle pièce.

Adieu, vieux, je t’embrasse tendrement.

À Jules de Goncourt. §

Croisset, vendredi [début d’octobre 1861].

Vous êtes bien gentil, mon cher Jules, de m’avoir envoyé ces bougreries puniques. Elles doivent avoir été rapportées par le major Humbert. Je connaissais les poissons et le vase. Mais la troisième (les trois jambes dansant sur un taureau) me fait le plus grand plaisir, bien que je n’y comprenne goutte. Espérons que je trouverai le moyen de l’intercaler quelque part.

Puisque vous vous intéressez à cet interminable travail, je vais vous en donner des nouvelles. Il me reste encore à écrire la fin d’un chapitre ; 2° le chapitre XIV, et 3° le chapitre XV qui sera très court. Bref, j’espère en être débarrassé dans le courant de janvier et je vous dirai bassement que j’aspire à cette époque avec une grande violence. Je n’en peux plus ! Le siège de Carthage que je termine maintenant m’a achevé, les machines de guerre me scient le dos ! Je sue du sang, je pisse de l’eau bouillante, je chie des catapultes et je rote des balles de frondeurs. Tel est mon état.

Et puis, je commence déjà à être las de toutes les stupidités qui seront dites à l’occasion de ce livre, à moins qu’il ne tombe à plat, chose possible. Car où trouver des gens qui s’intéressent à tout cela ?

Mes intentions sont du reste louables. Ainsi, je suis parvenu dans le même chapitre à amener successivement une pluie de merde (sic) et une procession de pédérastes. Je m’en tiens là ! Serai-je trop sobre ?

À mesure que j’avance, je juge mieux l’ensemble qui me paraît trop long et plein de redites. Les mêmes effets reviennent trop souvent. On sera harassé de tous ces troupiers féroces. Et le plan est, malheureusement, fait de telle façon que des suppressions amèneraient des obscurités trop nombreuses, etc. , etc. n’importe ! j’aurai peut-être fait rêver à de grandes choses, ce qui est déjà bien gentil.

Je n’ai pas bougé de tout l’été et je n’ai vu personne, sauf Bouilhet, pendant vingt-quatre heures.

Et vous ? Où en est votre Jeune Bourgeoise ? Vous êtes-vous amusés, ces vacances ? Il me semble que vous déambulez beaucoup ?

La Soeur Philomène a dû se vendre très bien, à en juger par les nombreuses bourgeoises de ma connaissance qui en ont été toutes ravies. C’est là le mot.

qu’en ont dit les abrutis du feuilleton ? Je sais que Saint-Victor vous a fait un très bel article. Mais je ne l’ai pas lu.

Au risque de me répéter, je déclare encore une fois, à la face de Dieu et des hommes (comme M. Prud’homme), que vous avez écrit là un excellent livre.

Bien que vous souteniez dans votre correspondance intime des hérésies, relativement aux répétitions des mots !

Vous êtes-vous gaudis, comme moi, des croix d’honneur semées sur la littérature au 15 août ? Nadaud et Énault m’apparaissent dans les fulgurations de l’étoile... rêvons ! Et quelle joie ç’a dû être pour les chemisiers !

Adieu ; je songe à vous très souvent et vous aime plus que je ne saurais dire. Je vous serre les deux mains et je vous baise sur les quatre joues.

Ex imo.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, lundi [fin septembre-début octobre 1861].

Je vais commencer après-demain le dernier mouvement de mon avant-dernier chapitre : la grillade des moutards, ce qui va bien me demander encore trois semaines, après quoi j’attendrai ta seigneurie avec impatience.

Tu ne peux pas te figurer ma fatigue, mes angoisses et mon ennui. Quant à me reposer, comme tu me le conseilles, ça m’est impossible. Je ne pourrais plus me remettre en route. Et d’ailleurs comment se reposer, et que faire en se reposant ?

À mesure que j’avance, mes doutes sur l’ensemble augmentent et je m’aperçois des défauts de l’oeuvre, défauts irrémédiables et que je n’enlèverai point, une verrue valant mieux qu’une cicatrice.

Je me suis juré de ne point reparaître à Paris avant la fin, le séjour de la capitale me devenant odieux, intolérable, avec la scie que l’on m’y fait sur Salammbô. d’autre part, il faut bien compter trois mois pour relire, faire copier, re-corriger la copie et faire imprimer. Or, comme l’été est une saison détestable pour publier, si je n’ai fini en janvier, cela me remet à l’automne prochain. Tels sont, ô grand homme, les motifs de mon redoublement d’acharnement. Je suis beau comme morale ! Mais je crois que je deviens stupide intellectuellement parlant. Depuis un an j’ai vu Bouilhet ici vingt-quatre heures et je te remets de semaine en semaine. Le vieux mythe des amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l’arc est une réalité pour certaines gens ! Que de sacrifices vous coûte la moindre des phrases !

Il me semble que tu es en ébullition ; deux pièces à la fois, quel gaillard !

Je lis maintenant de la physiologie, des observations médicales sur des gens qui crèvent de faim et je cherche à rattacher le mythe de Proserpine à celui de Tanit. Voici mon travail depuis deux jours, tout en préparant les horreurs finales du chapitre XIII qui seront dépassées par celles du chapitre XIV. j’ai fini l’interminable bouquin de Livingstone et relu beaucoup de Rabelais. Que je sois pendu si j’ai la moindre chose à te conter.

Nous avons eu ici, pendant trois semaines, des parents auxquels je n’ai pas tenu une fois compagnie pendant une heure, et je n’ai vu personne de tout l’été ; ma plus grande distraction était de me laver dans la rivière. Attends-toi donc, dans une quinzaine environ, à recevoir de moi une lettre qui te conviera à venir dans ma cabane.

Que devient Sainte-Beuve ? Jamais tu ne m’en parles.

Adieu, vieux brave.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, samedi soir [début octobre 1861].

l’histoire de Schanfara, «poète auvergnat», m’a délecté ! C’est beau ! très beau ! exquis ! sublime ! Quel tas de brutes ! Mais pourquoi s’en occuper ? on ne doit pas admettre que de tels imbéciles existent.

Tu as, mon bonhomme, le sort de tous. Cite-moi l’oeuvre et l’écrivain de quelque valeur qui n’ait pas été déchiré. Relis l’histoire et remercie les dieux. Quant aux conseils de Sainte-Beuve, ils peuvent être bons pour d’autres. On n’a de chance qu’en suivant son tempérament et en l’exagérant. Des concessions, monsieur ? Mais ce sont les concessions qui ont conduit Louis XVI à l’échafaud.

Ce qui n’empêche pas que je préfère, pour moi, ne jamais me mêler de ces messieurs ni directement, ni indirectement. La recherche de l’art en soi demande trop de temps pour qu’on en perde même un peu à repousser les roquets qui vous mordent les jambes ; il faut imiter les fakirs qui passent leur vie la tête levée vers le soleil, tandis que la vermine leur parcourt le corps.

j’ai lu Jessie. Rien ne ressemble plus à un chef-d’oeuvre, tant c’est d’une stupidité continue et irréprochable. Quelle conception, quel plan et quel style, nom de D. ! Il n’est pas possible d’imaginer une ordure plus infecte, et dire que ce monsieur-là passe pour un homme d’esprit, un lettré, un malin, un homme fort ! Ô dérision ! amertume ! As-tu vu que le Sieur Énault était décoré ?...

j’ai fait, de mon treizième chapitre, 22 pages ; il doit en avoir une quarantaine, ce qui me mènera jusqu’à la fin d’octobre. l’avant-dernier et le quinzième, qui aura dix pages, me demanderont bien encore deux bons mois. Je suis à compter les jours, car je veux avoir fini en janvier, pour publier en mars. À mesure que j’avance, je m’aperçois des répétitions, ce qui fait que je récris à neuf des passages situés cent ou deux cents pages plus haut, besogne très amusante. Je bûche comme un nègre, je ne lis rien, je ne vois personne, j’ai une existence de curé, monotone, piètre et décolorée. Je compte sur ta visite quand je serai à la fin de mon treizième chapitre ; nous en aurons à nous dire.

Oui, on m’engueulera, tu peux y compter. Salammbô 1° embêtera les bourgeois, c’est-à-dire tout le monde ; 2° révoltera les nerfs et le coeur des personnes sensibles ; 3° irritera les archéologues ; 4° semblera inintelligible aux dames ; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le !

j’arrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content ! Et l’ombre de Pétrus Borel, blanche et innocente comme la face de Pierrot, en sera peut-être jalouse. À la grâce de Dieu !

Je trouve immoral d’affubler le chef d’une jolie femme d’une cuvette pareille à celle qu’on voit sur la carte de visite que tu m’as envoyée, en un mot de le souiller par une telle photographie. Tout homme qui se sert de la photographie est d’ailleurs coupable. Tu manques de principes.

Adieu, vieux troubadour. Je t’embrasse tendrement ; bon courage.

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, 21 octobre [1861].

Quel gente lettre vous m’avez écrite ! Il n’est pas possible de lire rien de plus aimable et de plus charmant. j’en ai été ravi et touché. Tout ce que vous me dites de mon livre est bien encourageant et bien bon. Mais qu’en résultera-t-il ? Je commence demain mon dernier chapitre, que je compte avoir fini vers la fin de janvier. Quant à la publication, il est fort probable (entre nous) qu’elle se trouvera reculée jusqu’à l’automne prochain – ou prochaine ; – à moins que mon éditeur (je ne sais lequel) ne veuille risquer la chose quand même. Mais il me semble, à moi, très présomptueux et assez stupide de vouloir attirer l’attention publique pendant tout le temps que les Misérables paraîtront. Or, si les huit volumes paraissent tous les mois, deux à deux, à partir de février, ce sera une affaire de quatre mois, ce qui me rejette en juin, époque détestable. Voilà !

Je comptais cet été sur un peu d’argent pour prendre l’air. C’est de ce côté-là seulement que la chose me blesse. Car je n’ai nullement la maladie typographique. Dès que j’ai fini un livre, il me devient complètement étranger, étant sorti de la sphère d’idées qui me l’a fait entreprendre. Donc, quand Salammbô sera recopiée – et recorrigée, je la fourrerai dans un bas d’armoire et n’y penserai plus, fort heureux de me livrer immédiatement à d’autres exercices. Advienne que pourra ! Le succès n’est pas mon affaire. C’est celle du hasard et du vent qui souffle.

Je ne tiens compte que des intentions. C’est pour cela que je m’estime, les miennes étant hautes et nobles. Et voilà pourquoi j’ai défendu le doux Vacquerie. S’il n’a pas plus de talent, est-ce sa faute ? Je garde toute ma haine et tout mon dédain pour les gens qui font des choses convenables et réussies, – et j’aime mieux un bossu, un nain et même un crétin du Valais qu’un Môsieu quelconque. Il n’est pas donné à tout le monde d’être ridicule. Êtes-vous bien sûre que dans vingt-cinq ans la Camaraderie, ou la Calomnie, sera plus admirée que les Funérailles de l’honneur ? Parlons d’autre chose ; le sujet n’est pas gai.

Je viens de me livrer à des lectures médicales sur la soif et la faim – et j’ai lu entre autres la thèse du Dr Savigny, le médecin du radeau de la Méduse. Rien n’est plus dramatique, atroce, effrayant. Quel est le sens providentiel de toutes ces tortures ? Mais je connais quelque chose de bien plus affligeant pour l’humanité : c’est la Jessie du sieur Mocquard ! Parlez-m’en un peu. Quelles idées, quel langage, quelle conception ! Les expressions me manquent pour exprimer mon horreur.

Vous avez bien raison d’aimer les voyages. C’est la plus amusante manière de s’ennuyer, c’est-à-dire de vivre, qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s’y livre, ne tarde pas à devenir un vice, une soif insatiable. Combien n’ai-je pas perdu d’heures dans ma vie à rêver, au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval, dans les plaines de la Tartarie ou de l’Amérique du sud ! Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. j’ai eu quelquefois (et la dernière entre autres, c’était il y a trois ans près de Constantine) des espèces de délire de liberté où j’en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du bleu, de la solitude et de l’espace. Et cependant, je mène une vie recluse et monotone, une existence presque cellulaire et monacale. De quel côté est la vocation ?

Je vous félicite d’avoir été heureuse, ces vacances, à propos de votre cher fils, que «j’aime en vous», comme diraient les gens d’église.

Écrivez-moi de longuissimes lettres où vous direz tout ce qui vous passera par la tête. Plus il y en aura, et mieux ce sera. Je pense à vous très souvent, très profondément, et j’ai grande envie de vous revoir. Je vous baise les mains.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] Samedi, 10 heures du soir [30 novembre 1861].

Mes chers bons, je me suis transporté ce matin à Rouen et je vous envoie mon travail de cet après-midi. Il y avait trois lettres de M. de La Popelinière, je les ai copiées toutes les trois et j’ai ajouté quelques fragments qui me semblent assez drôles ? Ne m’ayez aucun gré de la chose. Cela m’a amusé, attendri et excité. j’aurais voulu boire les larmes de cette pauvre La Popelinière [... ]. Bref, ces vieilles écritures et tout ce qu’elles me faisaient entrevoir et rêver m’avaient monté le bourrichon et je me suis laissé polluer par l’histoire, délicieusement.

j’ai copié très exactement l’orthographe et l’absence de ponctuation. Quant au dernier morceau, la lettre de la comtesse des Barres à l’abbé de Choisy, je sais bien que l’on attribue audit abbé une histoire de la comtesse des Barres, qui serait sa propre histoire, à lui ? Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai lu une lettre d’une écriture très ancienne, à demi effacée et «qui respire la passion» ; elle est donnée par une note mste [manuscrite] de Leber comme étant positivement adressée à l’abbé de Choisy. Ce qu’il y a de plus prudent est de s’en tenir à l’anonyme.

Nos deux lettres ont dû se croiser et je commençais à m’ennuyer de vous, comme vous voyez. Le gros bouquin d’histoire dont vous me parlez, n’est-ce pas pour la Femme au dix-huitième siècle ? Vous marchez sur un terrain solide, vous autres, je vous envie ! Carthage n’en finit ! j’ai commencé hier le dernier chapitre. Mais ça m’ennuie démesurément, je dégobille dessus, voilà. Ah ! quel «ouf !» je pousserai quand j’aurai mis la barre finale.

Je viens de me livrer à des lectures pathologiques sur la soif et la faim, pour un passage aimable qui me reste à faire. Mais je n’ai pas sous la main un recueil où il y a peut-être quelque chose ? Transition adroite pour vous prier (par pari refertur, ou autrement : Bal paré à la Préfecture) de voir à la bibliothèque de l’École de médecine, dans la Bibliothèque médicale, t. LXVII le «journal d’un négociant qui s’est laissé mourir de faim». Si vous y trouvez des détails chic, envoyez-les-moi. j’ai cependant tout ce qu’il me faut, mais qui sait ?

Je ne sais encore quand je vous reverrai. Pas avant la fin de janvier, certainement. Et puis, ceci est un conseil que je vous demande et un fait à enquérir, comme disent les philosophes : si les Misérables se mettent à paraître au mois de février et qu’on en publie deux volumes tous les mois, ne trouvez-vous pas impudent et imprudent de risquer Salammbô pendant ce temps-là ? Ma pauvre chaloupe, mon pauvre petit joujou, sera écrasée par cette trirème, par cette pyramide. [... ].

Je ne deviens pas gai, nom d’un petit bonhomme ! Et le punique m’abrutit. Quand fumerons-nous une pipe ensemble ?

Adieu, je vous embrasse très fort tous les deux.

Le vôtre.

À Jules Duplan. §

[Fin novembre ou décembre 1861].

Ah ! mon pauvre vieux, comme je suis content ! Je vais donc bécotter ta vieille binette ! j’attends dimanche avec avidité pour savoir le jour et l’heure où je me ruerai au-devant de ta Seigneurie.

j’ai, ce matin, donné au docteur Pouchet (qui se présente à l’Académie des Sciences pour remplacer Geoffroy Saint-Hilaire) une lettre d’introduction près de Mme Cornu. Comme je la sais excellente et s’intéressant aux bonnes choses et aux braves gens, je n’ai pas craint d’être indiscret en lui recommandant fortement le père Pouchet, qui est un très galant homme, et un grand savant. Tu feras bien de prévenir Mme Cornu de sa surdité, car le pauvre bonhomme n’entend pas plus qu’une bûche. Dis-lui que je m’y intéresse beaucoup et qu’elle tâche de lui obtenir quelques voix parmi ses amis. Les concurrents de Pouchet sont honteux, mais je suis sûr que le pauvre vieux va faire là-bas un tas de bêtises !

Je languis après toi, je te f... des mets épicés, sacré bougre ! Tu auras tes XII tasses de café !

À sa nièce Caroline. §

Croisset, 4 décembre 1861.

Ce ne sera pas pour ce soir, mon Caro, que je t’écrirai une longue lettre, parce qu’il est une heure du matin, et depuis hier 2 heures d’après-midi, heure où Monseigneur est arrivé, nous nous sommes reposés en tout quatre heures. Nous nous sommes couchés à 3 heures, et à 9 heures du matin, nous étions à la besogne. Aussi ce soir ai-je besoin de dormir.

Je crois que mon chapitre ira assez rondement. Mais j’ai des corrections importantes à faire à celui que je viens de finir, et je vais les expédier pendant l’auguste présence de Monseigneur.

Tu ne m’as pas dit ce que Maisiat avait trouvé de tes portraits ?

Mme Lebret est venue aujourd’hui me faire une visite. Elle n’a aucune nouvelle de son neveu. l’avez-vous vu ?

Avez-vous été chez Mme Cloquet ?

Comment avez-vous trouvé mon logement ?

Tu peux dire à ta bonne maman qu’elle n’a plus d’autres ouvriers dans la maison que les élagueurs.

Avez-vous reçu la boîte mise au chemin de fer par moi samedi dernier ?

Soigne bien ta vieille compagne, mon pauvre Caro. Songe qu’elle n’a que toi pour l’entourer d’attentions et de douceurs, et que tu dois être son bâton de vieillesse.

Adieu. Embrasse-la pour moi qui te bécote sur tes bonnes joues fraîches. Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche [15 décembre 1861].

Mon bibi,

Si je ne t’écris pas des lettres bien longues, c’est que je suis harassé d’écrire ; voilà mon excuse. Mon moral est cependant un peu remonté, mais le départ de Monseigneur m’avait porté un coup.

Je suis bien content de savoir que Maisiat a été content de tes travaux. Il me tarde de te voir avec la boîte à couleurs ; mais j’ai peur qu’il ne cède trop tôt à cette envie.

Édouard m’a écrit qu’il s’était présenté deux fois chez vous sans rencontrer personne. Il a carillonné à la porte, vainement, et le concierge n’était pas dans sa loge.

Je ne comprends rien à la disparition de Feydeau ? Il est malade sans doute ?

Je passe aujourd’hui mon dimanche complètement seul. Mme Achille m’a écrit qu’ils allaient dîner en ville, mais je suis invité pour mardi prochain. «Il y aura du monde» : je ne sais qui. Le jeune Ernest a maintenant sept dents. Tu devrais bien, en te promenant cette semaine, me découvrir un beau joujou pour lui, quelque chose qui puisse l’amuser et qu’on ne trouve point à Rouen.

Donne-moi des nouvelles détaillées de ta bonne maman et soigne-la bien.

Embrasse-la pour moi et qu’elle te rende la pareille.

Ton vieil oncle qui t’aime.

À Eugène Delattre. §

[Fin 1861 ou début 1862].

Mon brave,

Tu es bien aimable de m’envoyer ce petit entrefilet. Mais la Salammbô dont tu me demandes des nouvelles ne sera pas finie avant le mois de mars, j’en ai peur. Il me reste encore un grandissime chapitre, voilà – et je n’en peux plus. Je suis embêté au delà de toute hyperbole.

Je te remercie de tes offres de service. j’en userai.

j’ai vu Bouilhet dernièrement. Son ventre se soutient, – et sa lyre tonne [sic], maintenant, de la prose. Il commence le 2e acte de sa Faustine dont le plan est reçu, comme tu sais ou ne le sais pas, à la Porte Saint-Martin. Voilà.

Adieu, vieux. Bonne humeur et bonne santé.

Ton G. F.

À Madame Roger des Genettes. §

[1861 ?]

[... ] Un bon sujet de roman est celui qui vient tout d’une pièce, d’un seul jet. C’est une idée mère d’où toutes les autres découlent. On n’est pas du tout libre d’écrire telle ou telle chose. On ne choisit pas son sujet. Voilà ce que le public et les critiques ne comprennent pas. Le secret des chefs-d’oeuvre est là, dans la concordance du sujet et du tempérament de l’auteur.

Vous avez raison, il faut parler avec respect de Lucrèce ; je ne lui vois de comparable que Byron, et Byron n’a pas sa gravité, ni la sincérité de sa tristesse. La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au delà du trou noir. Mais, pour les anciens, ce trou noir était l’infini même ; leurs rêves se dessinent et passent sur un fond d’ébène immuable. Pas de cris, pas de convulsions, rien que la fixité d’un visage pensif. Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. Je ne trouve nulle part cette grandeur, mais ce qui rend Lucrèce intolérable, c’est sa physique qu’il donne comme positive. C’est parce qu’il n’a pas assez douté qu’il est faible ; il a voulu expliquer, conclure ! S’il n’avait eu d’Épicure que l’esprit sans en avoir le système, toutes les parties de son oeuvre eussent été immortelles et radicales. n’importe, nos poètes modernes sont de maigres penseurs à côté d’un tel homme.

1862 §

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jour de l’an, 1er janvier 1862.

Que faut-il te souhaiter pour ta bonne année, mon bibi ? Imagine tout ce que tu pourras de meilleur et de plus extravagant et sois sûre que je le désire pour toi.

Donc je te souhaite :

Bonne santé ;

Bonne humeur ;

Des progrès miraculeux dans tous les arts que tu cultives avec distinction ;

Un trésor que tu trouveras et qu’il ne faudra pas rendre ;

De beaux sermons pendant le carême ;

Soixante-douze mille mètres de moire antique ;

Un camée pour mettre en bague ;

Quinze milliards de paires de gants beurre frais, etc.

Moi aussi, mon pauvre loulou, je m’ennuie de ta gentille personne et il me tarde de vous revoir toutes les deux. Mais dans cinq ou six semaines, je ne serai pas loin de mon départ. Salammbô sera terminée et je pousserai un grand ouf !...

Je mets sur le compte des lettres que tu avais à écrire pour le jour de l’an le peu de détails que tu me donnes. Ta lettre était bien aimable, mais bien courte.

Ton ami le père Calame est mieux portant que jamais. Je lui ai fait cadeau ce matin de cinquante centimes. Il porte avec lui dans son panier une bouteille d’eau-de-vie, non qu’il en boive, mais tous les petits verres qu’on lui offre, il les verse dans ladite bouteille, qu’il compte vider quand il sera tout à fait rétabli. Je trouve cela d’un bon sens extrêmement comique...

Je devais aller, aujourd’hui, dîner chez le père Lormier ; mais Julie m’a écrit que le repas aurait lieu à l’Hôtel-Dieu. Je vais donc à six heures vêtir ma pelisse et m’embarquer sur l’union qui ne naviguera pas demain, sans doute, car la seine est à moitié gelée.

Comment allez-vous passer votre soirée ? Je voudrais bien vous voir. Je pense à vous et je vous embrasse.

Ton vieil oncle, qui est sans doute ton meilleur ami.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] jeudi soir [2 janvier 1862].

Vous êtes bien gentils de songer à moi, mais ce n’est que justice, car votre idée vingt fois par jour me traverse la cervelle ou le coeur, comme vous voudrez, et probablement l’une et l’autre.

Que faut-il vous souhaiter pour 1862, mes bichons ? Imaginez quelque chose d’exquis et d’extravagamment beau ; et soyez sûrs que je le désire pour vous. Voilà !

Je suis à la moitié, à peu près, de mon dernier chapitre. Je me livre à des farces qui soulèveront de dégoût le coeur des honnêtes gens. j’accumule horreurs sur horreurs. Vingt mille de mes bonshommes viennent de crever de faim et de s’entre-manger ; le reste finira sous la patte des éléphants et dans la gueule des lions. «Bestialité et meurtrier, je ne sors pas de là » (Histoire de Jérôme, tome II).

n’importe ! je crois que j’écris présentement d’une manière canaille : phrases courtes et genre dramatique, ce n’est guère beau.

Et vous ???? Comme il me tarde de vous voir ! Je compte être de retour à Paris au milieu de février, peut-être avant ? Je suis éreinté et j’ai des rhumatismes.

Adieu. Bonne humeur et bon travail. Je vous embrasse tous les deux tendrement.

À Jules Duplan. §

[Croisset, 2 janvier 1862].

Mon vieux d’Holbourg,

Si je ne t’ai prié plus tôt de remercier m le président de Blamont de sa consultation, c’est que... je voulais être sorti du défilé de la hache. C’est fait ! je viens d’en sortir. j’ai vingt mille hommes qui viennent de crever et de se manger réciproquement. j’ai là, je crois, des détails coquets et j’espère soulever de dégoût le coeur des honnêtes gens. Monseigneur m’a fait faire pas mal de changements et de corrections à mon siège et à ma brûlade (j’ai r’ajouté des supplices) ; bref, ça marche, maintenant, plus lestement.

Monseigneur n’a pas été indulgent. Monseigneur est sévère, mais juste. Depuis son départ (le II décembre), j’ai écrit 14 pages ; tu vois si j’ai le bourrichon monté. Je peux (si je continue de ce train-là) avoir fini dans six semaines et être à Paris du 12 au 20 février. Mais je compte encore six belles semaines pour revoir l’ensemble, ce qui me remet, pour avoir complètement terminé, aux premiers jours d’avril. Peu importe, du reste, car je suis presque résolu à attendre que la première flambée des Misérables se soit éteinte, c’est-à-dire à publier au mois d’octobre prochain.

Voilà, vieux. Je ne sors pas, je ne vois personne, je brûle un bois considérable et je trouble les échos de ma solitude par mes gueulades frénétiques et continues.

Donne-moi des nouvelles de ce pauvre bougre de Gleyre. j’ai été bien content d’apprendre qu’il va mieux.

Et toi ? ça marche-t-il un peu mieux ?

Je te souhaite, pour 1862, trois millions de bénéfices, et je t’embrasse comme je t’aime :

tendrement.

Dépose-moi aux pieds de Mme Cornu.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, début de janvier 1862].

Je finissais par te croire crevé. Mais puisque c’est la pioche qui a été cause de ton retard insigne, je te pardonne et te bénis.

Moi aussi je ne fainéantise pas. j’ai profondément remanié (coupé par-ci et allongé par-là) mon dernier chapitre. Je peux avoir tout fini au milieu de février.

Quant à la publication, tu me dis à propos du père Hugo une phrase où je ne comprends rien, en m’appelant à la fois trop et trop peu modeste. Je demande des commentaires. Il n’y a là dedans aucune modestie, mais 1° prudence, car le père Hugo prendra, pendant longtemps, toute la place pour lui seul, et 2° indifférence, dégoût, couardise, tout ce que tu voudras. La typographie me pue tellement au nez que je recule devant elle, toujours. j’ai laissé la Bovary dormir six mois après sa terminaison et, quand j’ai eu gagné mon procès, sans ma mère et Bouilhet je m’en serais tenu là et n’aurais pas publié en volume. Lorsqu’une oeuvre est finie, il faut songer à en faire une autre. Quant à celle qui vient d’être faite, elle me devient absolument indifférente et, si je la fais voir au public, c’est par bêtise et en vertu d’une idée reçue qu’il faut publier, chose dont je ne sens pas pour moi le besoin. Je ne dis même pas là-dessus tout ce que je pense, dans la crainte d’avoir l’air d’un poseur.

Et toi ? ça marche-t-il ? Es-tu content ? Mais je croyais ton Alger complètement fini, et je m’attendais à le recevoir un de ces jours. Adieu, bon courage. Je te souhaite pour 1862 toutes les félicités possibles et je t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir [15 janvier 1862 ?]

Ta lettre m’a fait bien plaisir, mon bichet ; je trouve seulement qu’elle était trop courte ; tu aurais dû réjouir ton pauvre vieil oncle par quelque chose de plus abondant. j’ai vu avec plaisir que ton ami Maisiat n’a pas trouvé que tu aies trop reculé pendant les vacances. étudie bien la bosse, afin de faire plus tard mon portrait. Et la musique, comment ça va-t-il avec le père Coret ? Ton chat ne me tient pas compagnie dans mon cabinet parce qu’il pousse trop de miaulements ; je crois qu’il te cherche toujours. Mais chaque matin il assiste à mon déjeuner et en prend sa part. Si tu veux que Bouilhet s’en charge, il est temps de lui écrire.

Tes lapins font un ravage affreux dans le jardin, et le père Bellami n’en est pas du tout content.

La mère Lebret va bien. Voilà toutes les nouvelles de Croisset.

Quant à moi, je travaille sans désemparer toute la journée ; je me couche et me lève à des heures indues ; je ne vois personne et n’entends aucun bruit. Depuis trois jours la pluie ne cesse de tomber. Dès quatre heures il faut allumer la lampe. Il y a une boue atroce devant la grille...

À propos de lampe, vous feriez bien d’essayer la mienne pour voir si elle va bien.

Avez-vous été chez Duplan ? Il doit être dans tout le feu du jour de l’an. Tu me dis que Feydeau a l’air très triste dans ses visites ; il ne me semble pas plus gai dans ses lettres.

Es-tu bien gentille ? Ne forces-tu pas trop ta grand’mère à sortir ? Soigne-la bien, tâche d’être l’ange du foyer, ce qui est un joli titre de romance, et, surtout, ne prends pas la maladie des parisiens qui ont la rage de faire un tour tous les jours...

Adieu, mon pauvre Caro. Dans trois semaines j’espère bien baiser ta gentille mine. Tâche par tes vertus et tes amabilités d’avoir un k... tout particulier.

Encore un bécot.

Adieu. Ton vieux.

Embrasse ta bonne maman pour moi, ou plutôt embrassez-vous toutes les deux en pensant au pontife de moloch qui est là-bas.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 18 janvier 1862.

Je suis bien coupable envers vous, chère demoiselle, et je n’ai d’autre excuse que celle-ci : c’est qu’au moment de vous écrire, le soir, je suis accablé. Voilà trois mois bientôt que je suis tout seul à la campagne et que je travaille d’une manière furieuse, pour avoir fini au printemps prochain, c’est-à-dire au mois d’avril. Je compte partir pour Paris dans un mois.

Je ne sais cependant si je publierai immédiatement ou si je n’attendrai pas le mois d’octobre, à cause des Misérables du grand Hugo, dont il va paraître deux volumes le mois prochain. Cette publication colossale va durer jusqu’au mois de mai (car deux volumes doivent paraître chaque mois) et à cette époque-là commence une mauvaise saison pour les livres. Bref, je trouve un peu imprudent et impudent de me risquer à côté d’une si grande chose. Il y a des gens devant lesquels on doit s’incliner et leur dire : «Après vous, monsieur.» Victor Hugo est de ceux-là.

Ce qui n’empêche que je me hâte pour avoir fini le plus promptement possible. Je commence à être excédé de mon livre. Quant à vous, n’en soyez pas impatiente : il ne répondra, je crois, à aucun de vos instincts.

Si je ne vous écris pas, soyez sûre cependant que je pense à vous très souvent ; il me semble maintenant que nous sommes de vieux amis et qu’il me manquerait quelque chose si, de temps en temps, je ne recevais de vos lettres.

Vous m’en écrivez de bien belles, pleines de sentiments et d’idées, pleines de douleurs aussi, hélas ! Que puis-je faire pour vous, sinon vous répéter le même conseil que vous ne suivez pas : sortez de votre vie habituelle, voyagez, allez à Paris, ou, mieux encore, dans un pays chaud ; le soleil détend les nerfs et rassainit le coeur. Mais vous avez une grande lâcheté morale, permettez-moi de vous le dire. Vous tenez à vos habitudes, à votre milieu, à vos charités. Tout cela ne vaut rien. il faut être libre. est-ce que vous ne sentez pas en vous une protestation qui élève la voix, et comme le battement d’ailes d’un oiseau qui voudrait prendre la volée ? écoutez cette voix, laissez-vous aller à ce mouvement. Vous êtes trop loin de l’état de nature. La méditation, les livres, la province et la solitude vous ont perdue ; vous étiez née pour faire les délices d’un grand coeur et d’un grand esprit, et ne trouvant rien de tout cela, vous vous êtes rongée sur place, stérilement ; est-ce vrai ?

Mais votre médecin me paraît un homme d’un excellent jugement. Suivez donc un peu ses avis, quand ce ne serait que par humilité. Le principal c’est vous ; laissez là tout le reste.

Serez-vous plus forte en 1862 qu’en 1861 ? Je vous souhaite de l’être, parce que ce serait le moyen d’avoir un peu plus (je ne dis pas de bonheur) mais de tranquillité.

Pensez à moi quelquefois, et croyez-moi, chère demoiselle, votre tout affectionné.

À Jules Sandeau. §

Croisset, 16 [19] janvier 1862.

j’ai une singulière requête à vous faire, mon cher ami.

Voici l’histoire :

j’ai reçu hier une lettre de Baudelaire m’invitant à solliciter votre voix pour sa candidature à l’Académie.

Or, comme je trouve insolent de vous donner, en cette matière, un conseil, je vous prie de lui donner votre voix, si vous ne l’avez déjà promise à quelqu’un.

Le candidat m’engage à vous dire «ce que je pense de lui». Vous devez connaître ses oeuvres.

Quant à moi, certainement, si j’étais de l’honorable assemblée, j’aimerais à le voir assis entre Villemain et Nisard ! Quel tableau !

Faites cela ! Nommez-le ! Ce sera beau. Il paraît que Sainte-Beuve y tient.

Je ne sais rien de toutes ces choses dans mon petit trou, étant acharné à la fin de Carthage, qui aura lieu dans deux ou trois semaines ; après quoi j’irai vous serrer les deux mains.

C’est ce que je fais à distance, en vous priant de me déposer aux pieds de Mme Sandeau et de me croire, mon cher maître,

Tout à vous.

À Charles Baudelaire. §

Dimanche soir [19 janvier 1862].

Mon cher Baudelaire,

Le premier devoir d’un ami est d’obliger son ami. Donc, sans rien comprendre à votre lettre, je viens d’écrire à Sandeau en le priant de voter pour vous. Mais sa voix doit être promise.

j’ai tant de questions à vous faire, et mon ébahissement a été si profond qu’un volume ne me suffirait pas.

j’espère vous voir avant un mois.

d’ici là, bonne chance.

Et tout à vous.

G F.

Malheureux ! Vous voulez donc que la coupole de l’institut s’écroule !

Je vous rêve entre Villemain et Nisard !

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi 24 janvier 1862.

Pourquoi ta bonne maman ne m’a-t-elle pas écrit aujourd’hui, mon Carolo ? Est-elle malade ? S’il fait à Paris le temps qu’il fait à Croisset, je n’en serais pas surpris. Tu n’imagines pas l’humidité dans laquelle nous sommes plongés. La maison est dans un état pitoyable : depuis que l’on répare la salle à manger, surtout, on a l’air d’habiter au milieu des ruines. j’ai pour distraction la conversation des ouvriers, le père Senart qui ne me paraît pas fort du tout, et l’illustre Migraine qui sort de mon cabinet à l’instant. Il me tarde bien de m’en aller, et de bécoter tes bonnes joues.

Je vais aujourd’hui à Rouen, dîner chez le petit Baudry, avec des persans. Je passerai à l’Hôtel-Dieu et je profiterai de l’occasion pour prendre un bain de vapeur. ça me délassera. La fin de Carthage est lourde.

La lettre du couvent, que je viens d’ouvrir par ton ordre, est pour t’inviter à assister au tirage de la loterie qui a eu lieu hier.

Je suis content que tu étudies un peu plus ton piano. Tâche d’acquérir le plus de talents possible. ça fait passer le temps agréablement, et ça peut servir.

Continue à lire l’Histoire de la conquête. Ne t’habitue pas à commencer des lectures et à les planter là pour quelque temps. Quand on a pris un livre, il faut l’avaler d’un seul coup ; c’est le seul moyen de voir l’ensemble et d’en tirer du profit. Accoutume-toi à poursuivre une idée. Puisque tu es mon élève, je ne veux pas que tu aies ce décousu dans les pensées, ce peu d’esprit de suite, qui est l’apanage des personnes de ton sexe. Voilà des conseils bien rébarbatifs (ou rébarbaratifs), mon bibi, et qui sentent le scheik ; mais ta lettre de ce matin est si gentille et bien troussée, que l’on peut te parler comme à un jeune homme raisonnable, ce qui est le plus grand éloge que je puisse te faire.

À propos de lettres, je ne comprends goutte à celles que m’écrit «the young Edward». Je me perds dans toutes ses histoires. Il passe sa vie à se monter et à se démonter alternativement le bourrichon.

Est-ce bientôt fini, le cours de danse ? j’ai reçu une lettre de Mme Sandeau, qui me charge de l’excuser près de ta grand’mère ; mais elle a eu une grippe abominable. Adieu, ma chère Caroline.

Je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieil oncle.

À Charles Baudelaire. §

[Croisset] dimanche [2 février 1862].

Je vous envoie la lettre que j’ai reçue de Sandeau hier matin. Je vous prie de ne pas la perdre et de me la rendre, quand vous l’aurez lue, mon cher Baudelaire.

Et ne me remerciez pas trop pour un petit service qui ne m’a rien coûté du tout.

Comment voulez-vous que je connaisse l’article de Sainte-Beuve ? Qui m’en aurait parlé, puisque je ne vois personne ?

Je compte me livrer avec vous à un fier dialogue dans une quinzaine de jours.

Mille poignées de main.

À vous.

À Alfred Baudry. §

[Croisset], vendredi, 7 février 1862.

Si vous avez les volumes de la bibliothèque du Cabinet des Fées, faites-en un paquet ; mon bon Narcisse va le prendre.

Si vous ne les avez pas, n’en ayez souci. Je ne suis nullement pressé de faire cette lecture. Carthage va me tenir encore jusqu’à la fin de mars, et peut-être d’avril. j’aurai d’autres choses à lire à Paris.

Mais si vous ne venez pas demain samedi, je ne peux plus vous recevoir que mardi, parce que dimanche je recopie toutes mes pages, et lundi (si vous voulez savoir des détails intimes) je me purge, monsieur, afin de bannir mes humeurs peccantes et d’arriver frais dans la capitale.

Si vous venez mardi, nous nous en retournerons ensemble par le bateau de 2 h et demie.

Samedi, vous vous trouveriez avec Édouard Lebarbier.

Mercredi, à 9 h 15, je fous mon camp, dieu merci ! Je l’espère, du moins. (Foutre mon camp ! – j’écris comme M. Thiers.)

À bientôt. Il faut que vous veniez un de ces deux jours-là, sacrebleu !

Le vostre.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] lundi matin [10 février 1862].

Collez sur votre glace, ô mes chéris ! Que :

Dimanche prochain 16, je vous attends, boulevard du temple, dans l’après-midi.

Si vous ne pouviez venir ce jour-là, envoyez-moi un petit mot, pour me dire le jour et l’heure où nous pourrons nous embrasser.

Mais je compte sur vous néanmoins.

À bientôt. Je vous serre les quatre mains à vous casser les doigts.

Je reste chez Bouilhet de mercredi à samedi soir.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Lundi (nuit de) [14 avril ? 1862].

Comme j’ai passé deux dimanches consécutifs à parler des Misérables, vous me pardonnerez, n’est-ce pas, si je ne vous en envoie une critique détaillée.

Je suis, à peu de chose près, de votre avis, ou peut-être de votre avis complètement. êtes-vous contente ?

Depuis trois semaines j’ai pris l’air deux fois. Je ne vais nulle part.

j’ai encore 5 pages pour avoir complètement fini ; elles ne sont pas les plus faciles, et je n’en peux plus. Voilà juste cinq ans que je travaille à cet interminable bouquin. Donnez-moi des nouvelles de votre santé.

Je vous embrasse.

À vous.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Paris, 24 avril 1862.

Je suis bien aise d’apprendre, par votre dernière lettre, que votre état s’améliore ; tâchez que cela dure. Votre intention de venir à Paris est excellente. Voilà bien longtemps que je vous prêche la distraction, les voyages. Quand espérez-vous mettre ce projet à exécution ? C’est le plus sensé que vous ayez jamais eu ; mais, puisque vous aimez la musique, ce grand soulagement des nerfs malades, je vous conseille de remettre à l’hiver prochain votre voyage à Paris. Vous trouverez alors de quoi vous satisfaire amplement.

j’ai enfin terminé, dimanche dernier, à sept heures du matin, mon roman de Salammbô. Les corrections et la copie me demanderont encore un mois et je reviendrai ici dans le milieu de septembre, pour faire paraître mon livre à la fin d’octobre. Mais je n’en puis plus. j’ai la fièvre tous les soirs et à peine si je peux tenir une plume. La fin a été lourde et difficile à venir.

Mme Sand, dont vous me parlez souvent, est à Paris, pour les répétitions d’un drame qu’elle a fait en collaboration avec Meurice. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller la voir ; ce sera pour la semaine prochaine, nous parlerons de vous.

Je ne partage pas toutes vos idées sur les Misérables. Mais, avant d’avoir une opinion arrêtée sur une oeuvre aussi considérable, il faut connaître l’ensemble.

Depuis deux mois que je suis à Paris, j’ai vu fort peu de monde, mais ce que j’en sais n’est ni beau ni édifiant. Le sens moral me paraît baisser de plus en plus ; on se rue dans le médiocre. Petites oeuvres, petites passions et petites gens : on n’a pas autre chose autour de soi.

Deux curiosités charmantes attirent maintenant les gens de goût : le musée Campana et le jardin d’acclimatation. On peut là rêver, pendant de longues heures, à des époques disparues et à des pays lointains.

Excusez la brièveté de ma lettre, et croyez que mon affection pour vous est plus longue que mon papier.

Mille bonnes tendresses ; le vôtre tout dévoué.

À sa nièce Caroline. §

[Paris, début de mai 1862].

À lire tout haut, la main gauche sur le coeur et la main droite levée en l’air, pour punir la jeune personne :

Mon bibi, je te renvoie une lettre adressée à Jane. Sans doute que tu lui en as envoyé une qui m’était destinée. «Nous sommes bien légers ! bien légers !»

Pour réparer ton étourderie, tu devrais m’envoyer une longue lettre, me donnant des nouvelles de ta maman, de ta personne et de Croisset.

Je deviens décidément scheik et bedolle. Croirais-tu que je m’ennuie de la campagne et que j’ai envie de voir de la verdure et des fleurs ? j’en rougis de honte. Voilà la première fois de ma vie que ce sentiment épicier surgit de mon âme.

Il m’est impossible de continuer mes corrections de Salammbô. Le coeur me saute de dégoût à la vue de mon écriture. j’attends Monseigneur avec impatience. Il sera ici avant huit jours. Je lui écris d’avancer son voyage, si cela se peut.

Duplan m’a payé hier à dîner et m’a ensuite régalé du spectacle. Je dîne demain chez Mme Cornu.

Je vais me mettre à te faire du programme.

Adieu, ma chère petite Caro. Embrasse ta bonne maman pour moi et soigne-la bien.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 19 mai 1862.

Ma chère Lilinne,

Merci de ta gentille lettre. Je devrais y répondre par une fort longue, mais, sérieusement, je suis fort occupé. Ma copiste me met en fureur. Je devais tout avoir demain et je n’ai encore que quatre-vingts pages. Ce sera bien heureux si le manuscrit entier est recopié à la fin de la semaine. Je vais ou j’envoie tous les jours dans son établissement. Bref, j’espère que, le galop de ce matin ayant produit quelque effet, dans huit jours je baiserai à mon aise tes bonnes joues.

Monseigneur lit sa pièce demain à Fournier, à 8 heures du matin. Mais on prétend que ledit Fournier va faire faillite.

Je suis en train de lire le dernier des quatre volumes des Misérables nouvellement parus. Je vous les apporterai.

Nous avons hier dîné chez Mme Cornu, et mercredi nous dînons avec les Bichons.

Maisiat est venu hier me faire ses adieux. Il part pour la campagne. Embrasse ta bonne maman pour moi, bien tendrement.

Ton vieux ganachon d’oncle.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset, mai 1862].

Pauvre chère amie, j’ai longtemps hésité à vous écrire, car il m’est impossible de trouver des mots, des consolations, comme on dit. j’ai passé par là, et toutes les phrases banales que l’on débite en pareilles circonstances, loin de soulager, irritent. Mais si nous étions l’un près de l’autre, vous verriez bien que je ne suis pas insensible à votre douleur.

j’ai pensé longuement à vous, à votre solitude maintenant complète ; j’ai senti quelque chose de vos arrachements, et je vous ai vue dans la désolation et dans les larmes.

Êtes-vous plus tranquille maintenant ? Écrivez-moi un seul petit mot, pour répondre aux deux longues poignées de main que je vous envoie, en vous regardant jusqu’au fond du coeur, tendrement.

Jetez-vous tête baissée dans le travail. l’encre est un vin qui grise ; plongeons-nous dans les rêves, puisque la vie est si atroce.

Du courage ! Pauvre chère amie, et soyez sûre que je vous aime bien. Mais à quoi cela vous sert-il ?

À Jules Duplan. §

[Croisset, début de juin 1862].

Ton frère, dans son avant-dernière lettre, m’en avait annoncé une de ta seigneurie, et je serais bien aise de l’avoir pour que tu me dises ton opinion sur le point en litige. Dois-je ou ne dois-je pas prêter mon manuscrit à Lévy ?

Si tu dînes demain avec le président de Blamont, dis-lui que je lui répondrai là-dessus mercredi. C’est demain qu’arrive Monseigneur ; je prendrai son avis, le tien, et je me déciderai.

Je suis sûr que mon notaire me trouve insensé. Il ne réfléchit pas assez à ceci : 1° Lévy, quoi qu’il trouve du manuscrit, le dépréciera. 2° Nous pouvons nous fâcher, avoir recours à un autre éditeur ; cet autre éditeur, lui aussi, voudra savoir à quoi s’en tenir ; il peut en être de même pour un troisième et un quatrième. 3° Pourquoi faire une exception qui m’est défavorable ? Puisque, du moment que l’on a un nom en littérature, il est d’usage de vendre chat en poche.

Si toutes ces considérations étaient levées, je passerais sur la première de toutes, qui est une répugnance, une horripilation extrême à me laisser juger par M. Lévy. Il doit acheter mon nom et rien que cela. Ah ! que j’ai eu raison de confier mon affaire à un tiers ! Si j’étais là-bas, j’aurais embrouillé ou, pour mieux dire, rompu les choses par ma violence intempestive. Quant à la question d’immoralité qui revient (est-ce une plaisanterie du président ou une objection de Michel ?), je me targue : 1° du jugement qui me déclare un homme moral ; et 2° de l’opinion des bourgeois qui me déclarent obscène – ce qui fait qu’à ce point de vue-là j’ai une valeur double. Bref, ça commence à m’em... et je vous enverrai ma réponse définitive dès que j’aurai eu ton avis et celui de Monseigneur. j’ai lu, grâce à toi, quatorze féeries ; jamais plus lourd pensum ne m’a pesé ! Nom d’un nom ! Est-ce bête ! Mais ce n’est pas une féerie que je veux faire. Non ! Non ! Je rêvasse une pièce passionnée où le fantastique soit au bout ; il faut sortir des vieux cadres et des vieilles rengaines et commencer par mettre dehors la lâche venette dont sont imbibés tous ceux qui font ou veulent faire du théâtre. Le domaine de la fantaisie est assez large pour qu’on y trouve une place propre. Voilà tout ce que je veux dire.

À Jules Duplan. §

[Croisset, début de juin 1862].

Mon cher vieux,

Tout ce que je te peux répondre, c’est que je ne te réponds pas.

j’ai la tête pleine de ratures, je suis harassé, excédé, «hahhuri» par Salammbô ; le dégoût de la publication s’ajoute aux nausées de l’oeuvre ; bref, le nom seul de mon roman m’emm... jusqu’au fond de l’âme.

Donc, attendez jusqu’au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, je me déciderai ; d’ici là, on peut voir d’autres éditeurs.

N.-B. – Il y aurait encore à demander à Lévy combien il offre du manuscrit sans le lire. Il n’en offrira pas davantage (peut-être même en offrira-t-il moins) quand il l’aura lu.

Et puis, l’idée de la balle de Lévy foutant ses pattes sur mes pages me révolte plus que ne pourra faire n’importe quelle critique.

On se paye de deux manières : ou par orgueil ou par argent ; il faut choisir.

Mes prétentions pécuniaires sont exorbitantes ?

Rabattons-en, et restons fier !

Je serais tout seul, c’est-à-dire sans toi, sans mère et sans Monseigneur, avec quelles délices je rengainerais la chose dans un carton, sans y plus songer ! Enfin !

Adieu, cher vieux, Monseigneur te donne sa bénédiction, et moi je t’embrasse.

À Jules Duplan. §

[Croisset] mardi [10 juin 1862].

Mon bon,

Je te ferai observer que ni toi ni ton frère n’avez répondu à une seule des objections que je posais relativement à la remise du manuscrit. (j’ai tort, c’est convenu.).

l’Archevêque est d’avis que je lise moi-même à Lévy des fragments seulement. Je ne comprends pas la nuance, à te dire vrai. Donc, me voilà condamné à subir un examen par-devant tous les éditeurs de Paris ? Quant aux illustrations, m’offrirait-on cent mille francs, je te jure qu’il n’en paraîtra pas une. Ainsi, il est inutile de revenir là-dessus. Cette idée seule me fait entrer en frénésie. Je trouve cela stupide, surtout à propos de Carthage. Jamais, jamais ! Plutôt rengainer le manuscrit indéfiniment au fond de mon tiroir. Donc, voilà une question scindée !

De plus, il est une facétie dont je commence à être las, à savoir celle de l’obscénité. Comme maître Lévy paye fort peu mon avocat, quand j’ai un procès, je trouve mauvais qu’il ait des inquiétudes. Car, si mon immoralité a profité à quelqu’un, c’est à lui, il me semble !

En résumé : concessions d’argent, tant qu’on voudra ; concessions d’art, aucune ! Je commence aujourd’hui les dernières corrections. j’en ai pour quinze jours, après quoi je m’occuperai d’autre chose. Voilà. Donc, ton frère peut répondre à Lévy que les relations sont interrompues, car nous ne paraissons pas disposés à céder ni l’un ni l’autre. On peut encore lui demander combien il offre de la chose sans la connaître. Libre à moi d’accepter ou de refuser. j’irai à un autre éditeur, ou bien j’imprimerai à mes frais, ou j’imprimerai plus tard, ou pas du tout. Tu sais que la rage typographique me ronge très peu, et dieu merci ! Comme j’ai de quoi manger, je peux attendre. Je crois que les em... de la Revue de Paris vont recommencer.

Non ! Non ! Que ton frère prenne des informations, qu’il voie ailleurs, qu’il soit plus coulant sur le prix. Tout ce qu’il voudra, mais puisque Lévy a peur, je deviens féroce et ne recule pas d’une semelle ; tel est mon caractère. Je sais bien que vous allez me trouver complètement insensé. Mais la persistance que Lévy met à demander des illustrations me f... dans une fureur impossible à décrire. Ah ! qu’on me le montre, le coco qui fera le portrait d’Hannibal, et le dessin d’un fauteuil carthaginois ! Il me rendra grand service. Ce n’était guère la peine d’employer tant d’art à laisser tout dans le vague, pour qu’un pignouf vienne démolir mon rêve par sa précision inepte. Je ne me connais plus et je t’embrasse tendrement. et indigné, faoutre !

À Ernest Duplan. §

Croisset, 12 juin 1862.

Mon cher ami,

l’affaire, grâce à vous, me paraît bien emmanchée et j’ai bon espoir ; mais voici les considérations que je soumets à votre judiciaire :

1° Je ne crois point qu’il soit sage de laisser Lévy lire mon manuscrit.

Pourquoi cette exception défavorable ? Car jamais un éditeur ne lit les oeuvres qu’il imprime. Quand je me suis abouché avec Lévy pour la Bovary (j’étais alors complètement inconnu), je lui ai offert de la lire. Il a refusé en disant que «ce n’était pas la peine». Notez qu’il n’achète nullement Salammbô, mais la valeur vénale que ma première publication donne à la seconde.

Je ne crois pas qu’il abuse de mon manuscrit, mais voici ce qui arriverait. Quelle que soit son opinion, il commencera par faire de mon livre de grands éloges, en ayant bien soin d’ajouter que «ça ne marchera pas sur le public». Puis il ira chez ses confrères déprécier ma denrée et, de guerre lasse, il me faudra enfin revenir à sa boutique et en passer par ses conditions, à lui. Je crois ce petit aperçu grave. Quid dicis ?

2° Jamais, moi vivant, on ne m’illustrera, parce que : la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin. Du moment qu’un type est fixé par le crayon, il perd ce caractère de généralité, cette concordance avec mille objets connus qui font dire au lecteur : «j’ai vu cela» ou «cela doit être». Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. l’idée est dès lors fermée, complète, et toutes les phrases sont inutiles, tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes. Donc, ceci étant une question d’esthétique, je refuse formellement toute espèce d’illustration.

Je n’y avais pas pris garde lorsque j’ai vendu Madame Bovary. Lévy, heureusement, n’y a point songé non plus. Mais j’ai arrogamment refusé cette permission à Préault qui me la demandait pour un de ses amis.

3° Quant aux traductions et aux pièces de théâtre, je serai là-dessus aussi coulant que l’on voudra, parce que, jusqu’à présent, je n’ai point vu le nez d’une seule traduction et que le fameux droit de traduction réservé, inscrit à la première page de tous les bouquins modernes, me paraît une amère plaisanterie, une décevante blague. j’en avais une de la Bovary (en anglais) faite sous mes yeux et qui était un chef-d’oeuvre. j’avais prié Lévy de s’arranger avec un éditeur de Londres pour la faire paraître. Néant ! Donc, comme je ne compte de ce côté-là sur rien, je suis prêt à abandonner tout.

Cependant, comme j’ai une promesse envers Mme Cornu relativement à une dame allemande de ses amis, je me réserve le choix du traducteur en allemand.

j’ai aussi une espèce d’engagement avec Reyer pour un opéra. Il serait même possible que Salammbô, mise en musique, inaugurât la nouvelle salle, car le libretto que l’on a donné audit Reyer lui plaît médiocrement et il est affriandé par l’idée de Carthage. Ainsi, réserve pour Reyer.

4° j’aime mieux une somme fixe que tant par exemplaire. En effet, qui peut prouver jamais le nombre d’exemplaires vendus ?

5° Quant à la somme, vous pouvez en rabattre. Au lieu de 25 à 30 mille francs, demandez-en vingt mille. Nous verrons ce qu’il dira.

En résumé :

Je suis inflexible quant aux illustrations. Pour le prêt du manuscrit, je rechigne, et je crois la chose dangereuse. La question de traduction et de pièces est à voir et le chiffre demandé peut être abaissé.

Il me reste, mon cher ami, à vous remercier bien fort et à vous serrer les mains-id-en me disant tout à vous.

A-t-il été question de l’édition in-8, des 100 exemplaires qui seront donnés et des 25 exemplaires sur papier de Hollande ?

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] mardi soir [milieu de juin 1862].

Hélas non ! Salammbô n’est pas encore vendue. Mais quelque chose de pire, c’est qu’elle n’est pas terminée. Croiriez-vous que je suis encore dessus, à enlever les répétitions de mots et à changer les substantifs impropres ? Je me meurs d’ennui «à la lettre», comme dit élégamment le père Hugo.

Et puis, l’avenir m’inquiète. Que vais-je faire ?

Je suis plein de doutes, de rêves et de peurs. Une oeuvre, quelle qu’elle soit, est pour moi un long voyage ; j’hésite à m’embarquer, et j’en ai d’avance mal au coeur.

Vous me semblez, en revanche, ma chère confrère, en bien bon train. j’imagine que ce sera bon.

Ne vous pressez pas, rassemblez toutes vos forces, mettez là toute votre âme.

j’irai vous voir un des jours de la semaine prochaine.

En attendant, je vous embrasse bien tendrement.

Le vôtre.

À Jules Duplan. §

[Croisset] lundi soir [30 juin 1862].

Vous pouvez envoyer chercher le manuscrit chez Du Camp (il est maintenant à Bade) où Jenny le remettra au porteur ; c’est convenu. Que ton frère le garde jusqu’à nouvel ordre.

Pas de nouvelles de Lacroix ! Au reste, peu m’importe. l’idée seule de Salammbô m’assomme comme si on me f... un coup de bâton sur la tête.

Monseigneur doit arriver à Paris ; surveille-le un peu. Il m’a l’air tout disposé à se laisser mener par cet âne de Thierry. Voilà Beauvallet parti, ce que je juge déplorable, et par sa négligence il perd Plessy, qui est seule capable de jouer sa duchesse. Monseigneur est si bon ! Mais pour atteindre d’abord à un «canonicat», il faut s’y prendre autrement.

Je ne suis pas gai, mon pauvre vieux. Peu d’imagination ; le petit bonhomme se sent usé ; je rêvasse, je patauge. Tout ce que j’entrevois me semble impossible ou déplorable. Et toi ? Édouard m’a dit que tu n’étais guère hilare.

Peux-tu me dire si Théo est revenu d’Angleterre, et s’il a fait un ou des articles au moniteur ? La suppression du musée Campana a dû mettre les Cornu dans un bon état. Voilà ce que l’on gagne à servir les souverains.

Adieu, pauvre vieux ; je t’embrasse tendrement.

P. -S. Stimule Monseigneur. j’ai découvert un abbé Pruneau. Ainsi s’appelle le grand vicaire actuel de l’évêque de Meaux.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset, samedi soir [début de juillet 1862].

Ce que je deviens, mes chers bons ? Rien du tout. Je suis enfin débarrassé de Salammbô. La copie est à Paris depuis lundi dernier, mais je n’ai jusqu’à présent rien conclu quant à la vente de ce fort colis.

Je me suis enfin résigné à considérer comme fini un travail interminable. À présent, le cordon ombilical est coupé. Ouf ! n’y pensons plus ! Il s’agit de passer à d’autres exercices.

Mais lesquels ? Je rêvasse un tas de choses, je divague dans mille projets. Un livre à écrire est pour moi un long voyage. La navigation est rude et j’en ai d’avance mal au coeur. Voilà.

Si bien que, la venette s’ajoutant à ma stérilité d’imagination, je ne trouve rien. Dès qu’une idée surgit à l’horizon et que je crois entrevoir quelque chose, j’aperçois en même temps de telles difficultés que je passe à une autre, et ainsi de suite.

j’ai lu, d’un seul coup, 33 féeries modernes, tout le répertoire Dennery, Clairville, Anicet Bourgeois ! Quel pensum ! C’est, avec saint Augustin et le cochon de lait, ce que je connais de plus lourd. On n’a pas l’idée du poids de ces fantaisies. Je lis aussi des poésies de Shakespeare, la Bibliothèque des Fées, et j’ai terminé les Misérables. Avez-vous savouré la dissertation sur les engrais ? ça doit plaire à Pelletan.

Quant à mes projets de locomotion, je ne sais encore si j’irai à Vichy. Vous pouvez donc m’écrire ici, en toute sécurité, jusqu’aux premiers jours d’août. Serez-vous à Paris à cette époque ? Mon intention est toujours de commencer mon hiver dès le milieu de septembre prochain, pour faire «gémir les presses». [...].

Le ciel n’est pas plus beau ici qu’en Champagne ; on dirait à sa couleur un pot de chambre mal rincé ; il a des écaillures de vieille porcelaine avec un vague ton jaune au milieu, qui ressemble à de l’urine et tient la place du soleil. La nature est bête comme les hommes, décidément. Quand on a le malheur d’être cloué à ces aimables contrées, on devrait vivre aux lumières, dans une serre chaude.

Il doit y avoir dans quinze jours des courses à Rouen. j’aurai peut-être la visite de Claudin. Ce sera le seul astre de mon été.

Les répétitions de Dolorès aux français commencent mercredi prochain. Quant à Faustine, je soupçonne Fournier de méditer quelque farce désagréable à son auteur. Joli monde ! Joli ! Joli !

Allons ! Ne vous embêtez pas trop et pensez à moi, qui vous embrasse tous les deux tendrement.

À Ernest Feydeau. §

[1862]

Si j’ai été tant de temps à t’écrire, cher ami, c’est que je voulais te donner des nouvelles positives de mon bouquin et de ma personne. Quant au premier, rien n’est encore conclu avec personne. Pour la seconde, après des hésitations infinies, ma mère s’est enfin décidée au voyage de Vichy. Nous partons dans les premiers jours d’août. Donc dans une quinzaine j’aurai l’heur d’embrasser ta trombine. Mais as-tu laissé repousser ton poil ? As-tu rétabli dans sa plénitude la beauté dont le ciel gratifia ton individu ?

Que deviens-tu ? qu’écris-tu ? Moi, je ne fous rien du tout que m’embêter prodigieusement. Je lis et je rêvasse sans oser rien entreprendre. Je dors beaucoup et suis au fond très éreinté.

Écris-moi longuement et tu seras bien aimable. Théo est-il toujours en Albion ?

Adieu, vieux. Bonne humeur et bon travail. Je t’embrasse.

À Madame Jules Sandeau. §

Croisset, lundi [14 juillet 1862].

Vous devez être bien contente, maintenant que vous avez votre cher fils. Aussi, ne me suis-je pas trop pressé de vous répondre. Sa compagnie doit vous tenir lieu de tout plaisir, en admettant que vous en ayez un peu à lire mes tristes lettres.

Je suis comme le temps, sombre et sans soleil. Maintenant que je n’ai plus de travail suivi, je ne sais que devenir. Je rêvasse et je patauge au milieu d’un tas de plans et d’idées. La moindre chose que j’entrevois me semble impossible ou inepte. j’avais pris un sujet antique pour me faire passer le dégoût que m’avait inspiré la Bovary. Pas du tout ! Les choses modernes me répugnent tout autant ! l’idée de peindre des bourgeois me fait d’avance mal au coeur. Si j’avais dix ans de moins (et quelque argent de plus) j’irais en Perse ou aux Indes, par terre, pour écrire l’histoire de Cambyse ou bien celle d’Alexandre. Voilà au moins des milieux qui vous montent le bourrichon. Mais s’exalter sur des messieurs ou des dames, je n’en ai plus la force. Je lis de droite et de gauche, je dors beaucoup, je m’ennuie considérablement, et je ne trouve rien. Tel est mon état.

Vous verrez probablement un de ces jours Bouilhet. Il vous expliquera sa conduite envers Madame Plessy et comment il n’a pu, jusqu’à présent, rien faire à cet endroit. Tâchez de les réconcilier et d’arranger les choses. Je regarderais comme déplorable, pour la pièce de Bouilhet, que Madame Plessy n’eût pas le rôle de la duchesse.

Mais notre ami Bouilhet (entre nous-je dis entre nous, car ce reproche mérité le révolte) est d’une lourdeur, d’une négligence, d’une maladresse, d’une veulerie insigne dans toutes les choses de ce monde. Il a besoin, dans son intérêt, qu’on le surveille et qu’on le pousse. Et encore !

Du Camp m’a écrit de Naples, deux fois, de vous envoyer mille bons souvenirs. Il est maintenant à Bade.

Je ne sais encore si j’irai à Vichy au mois d’août.

En tout cas, nous nous reverrons au milieu de septembre.

Adieu. Bonne humeur et bonne santé. Je vous baise les mains bien tendrement.

À Ernest Duplan. §

[Croisset] samedi 26 [juillet 1862].

Mon cher ami,

Je n’entends point parler de Lacroix ni de personne. Il serait peut-être temps de reprendre les négociations et d’en finir. qu’en pensez-vous ?

Je voudrais bien que la chose fût terminée dans une quinzaine, quand je passerai par Paris pour aller à Vichy.

Pour que mon bouquin paraisse au commencement de novembre, il faudrait commencer à imprimer dès le milieu de septembre. Et puis, ça commence à m’embêter, entre nous, et j’ai envie de savoir à quoi m’en tenir.

Puisque vous m’avez prêché pour laisser lire mon manuscrit, et qu’il est entre vos mains, faites-en ce que bon vous semblera. Je me fie là-dessus (comme sur le reste) entièrement à vous.

Il n’y a que trois éditeurs possibles : Lévy, Lacroix et Hachette. Voyez, tâtez ! Et tâchez de m’avoir une somme assez ronde, sans pour cela manquer aux principes.

j’ai reçu ce matin une lettre de Jules. Il me paraît bien ferme et bien solide. j’attends avec impatience ce que décideront ses créanciers lundi.

j’ai oublié de vous remercier pour votre dernière lettre.

À bientôt, mille poignées de main.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, juillet 1862].

À vous, je peux tout dire. Eh bien ! Notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant.

Je ne trouve dans ce livre ni vérité, ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde ; saint-simoniens, philippistes et jusqu’aux aubergistes, tous sont platement adulés. Et des types tout d’une pièce, comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par Monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’église comme il a calomnié la misère. Où est l’évêque qui demande la bénédiction d’un conventionnel ? Où est la fabrique où l’on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant ? Et les digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! Le passage des engrais a dû ravir Pelletan. Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. Quel joli caractère que celui de M. Marius vivant trois jours sur une côtelette et que celui de M. Enjolras qui n’a donné que deux baisers dans sa vie, pauvre garçon ! Quant à leurs discours, ils parlent très bien, mais tous de même. Le rabâchage du père Gillenormant, le délire final de Valjean, l’humour de Cholomiès et de Gantaise, tout cela est dans le même moule. Toujours des pointes, des farces, le parti pris de la gaieté et jamais rien de comique. Des explications énormes données sur des choses en dehors du sujet et rien sur les choses qui sont indispensables au sujet. Mais en revanche des sermons, pour dire que le suffrage universel est une bien jolie chose, qu’il faut de l’instruction aux masses ; cela est répété à satiété. Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin.

l’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société quand on est le contemporain de Balzac et de Dickens. C’était un bien beau sujet pourtant, mais quel calme il aurait fallu et quelle envergure scientifique ! Il est vrai que le père Hugo méprise la science et il le prouve.

Confirme en mon esprit Descartes ou Spinoza.

La postérité ne lui pardonnera pas, à celui-là, d’avoir voulu être un penseur, malgré sa nature. Où la rage de la prose philosophique l’a-t-elle conduit ? Et quelle philosophie ! Celle de Prud’homme, du bonhomme Richard et de Béranger. Il n’est pas plus penseur que Racine ou La Fontaine qu’il estime médiocrement ; c’est-à-dire qu’il résume comme eux le courant, l’ensemble des idées banales de son époque, et avec une telle persistance qu’il en oublie son oeuvre et son art. Voilà mon opinion ; je la garde pour moi, bien entendu. Tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique ; mais je trouve, extérieurement, que les dieux vieillissent.

j’attends votre réponse et votre colère.

À Ernest Feydeau. §

Mercredi [juillet 1862].

Je commence à trouver ça bête. Es-tu mort ? Dans ce cas je te dispense de me répondre.

j’ai attendu pour t’écrire que j’aie quelque chose de curieux à te narrer. Mais, rien de curieux ne se présentant, je prends la liberté de te demander si tu as fini ton roman. Quand paraît-il ? Comment te portes-tu ? Et ton héritier ? Et ta femme ? Etc.

Quant à moi je ne vais pas trop bien ni au physique ni au moral. Je t’épargne le détail de mes ennuis, supposant que tu dois en avoir assez de ton côté, sans que j’y ajoute.

j’espère te voir à la fin de ce mois, en passant par Paris pour aller à Vichy. j’y reviendrai et y séjournerai au mois d’août, probablement. Je lis maintenant l’histoire du consulat de Mosieu Thiers. Quel épicier ! C’est à en vomir ! Et pas une protestation, au contraire !

Que le diable m’emporte si je sais pourquoi je t’écris ? C’est que sans doute je m’ennuie de ne pas entendre parler de toi et que j’ai envie d’embrasser ta trombine. Adieu.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] mercredi [fin juillet-début d’août 1862].

Je pars sans avoir pu vous dire adieu. Accepterez-vous mes excuses, chère confrère ? Mais nous comptions un peu sur votre visite.

Tenez-moi au courant de votre roman et, si vous voulez que je le lise en manuscrit, envoyez-le-moi à Paris, car il est peu probable que je revienne au mois de septembre à Croisset.

Je n’ai encore aucune nouvelle de Salammbô ! Dès que le marché sera fait, je vous en préviendrai, puisque vous vous intéressez à ce lourd colis.

Vous m’avez semblé, la dernière fois que nous nous sommes vus, en bien bonnes dispositions. Continuez ; vous aurez, un jour, votre succès.

Quant à moi, je suis sec comme un caillou et vide comme un cruchon sans vin.

Pensez à moi quelquefois, et croyez à la profonde affection de votre G F.

À Ernest Duplan. §

Samedi, 2 h [23 août 1862].

Mon cher ami,

En relisant votre lettre avec une loupe, je la comprends et je vous fais des excuses.

Monseigneur m’écrit d’autre part que Lévy ne me force nullement à l’action, que je garde toute liberté, et qu’il n’est plus question d’un second traité par lequel je m’engagerais à lui fournir un roman moderne dans un temps déterminé.

Donc j’accepte.

Il vous reste à avertir Claye, ou Lacroix, que j’ai conclu avec Lévy. écrivez plutôt à Lacroix une lettre aimable, en mon nom. Lévy vous présentera sans doute un modèle, un projet de traité. Cela vous concerne spécialement. Mais je crois qu’il n’y aura point de chicanes, puisque les principales clauses sont déjà arrêtées.

Quand vous l’aurez vu, vous et Monseigneur, vous me l’enverrez en me communiquant vos remarques, et il ne me restera plus qu’à le signer en arrivant à Paris.

Je vous ai envoyé ce matin un mot par le télégraphe. j’attends encore la réponse. Je suis obligé de clore ma lettre.

Lévy attend une solution définitive lundi soir. j’ai écrit une lettre explicite à Bouilhet. Tâchez qu’il vous la montre. Au reste, je lui dis de la porter chez vous avant d’aller chez Lévy. Mais il n’y a plus, je crois, de confusion possible.

Adieu. Tout à vous. Merci.

À Alfred Baudry (?). §

Vichy, samedi [23 août 1862].

j’attendais toujours pour vous écrire, mon cher vieux, que j’eusse quelque chose de neuf à vous narrer.

Or, ce matin, en même temps que votre lettre, j’en recevais une autre de Bouilhet où il me dit que Lévy accepte toutes mes conditions.

C’est-à-dire que j’ai :

1° Une édition in-8 ;

2° Pas d’illustrations ;

et 3° La somme de dix mille francs net, sans que le ms ait été lu.

Maintenant, je vous prie de garder pour vous l’énoncé de ce chiffre, parce que le dit Lévy se propose de faire avec Salammbô un boucan infernal et de répandre dans les feuilles qu’il me l’a achetée trente mille francs, ce qui lui donne les gants d’un homme généreux. Voilà. Donc, motus, dites seulement que j’ai vendu à des conditions très avantageuses.

Dans quelques jours on m’envoie la copie du traité et je n’aurai plus qu’à le signer à Paris.

j’y arriverai probablement d’aujourd’hui en quinze ; il me faudrait encore une huitaine pour relire une dernière fois le ms. Dès le 15 ou le 18, je commencerai à imprimer, afin de paraître vers le 20 octobre.

Donc, je ne reviendrai pas à Croisset cette année.

Ma mère se trouve très bien des eaux de Vichy... quant au pays, mon cher vieux, il est stupide et peuplé de figures pauvres à faire peur ; voilà tout ce que j’en puis dire.

Je lis toujours le Cabinet des Fées, lecture peu amusante.

Adieu, je vous embrasse. Vestrissimo.À Ernest Duplan.

Dimanche, 4 h [24 août 1862].

Mon cher ami,

C’est une affaire convenue, conclue, il n’y a plus à y revenir. Dans quinze jours j’arriverai à Paris ; il me faudra encore une huitaine pour une dernière lecture du ms. Je donnerai le premier bon à tirer du 15 au 20. Le livre peut donc paraître vers le 20 octobre. Dites cela à Lévy.

Mais dites-lui aussi que je demande :

1° À être imprimé chez Claye ; c’est le meilleur imprimeur. Je tiens à avoir un beau volume.

2° j’espère bien que, cette fois, il accusera les éditions et ne se bornera pas à mettre constamment «nouvelle édition».

N. B. – Ayez soin de spécifier dans le traité que, si je dois à Lévy mon premier roman moderne au prix de 10000 fr, c’est bien entendu 10000 fr par volume. Car si je faisais un roman en 2 ou 3 volumes je me trouverais lésé. Ainsi, un «roman moderne» est une mauvaise expression ; il faut mettre «volume». Cela me semble juste. Un volume égal à la contenance de Salammbô, ou à peu près. Envoyez-moi le projet d’acte plutôt que l’acte lui-même, et, pour ménager votre temps et les écritures, montrez-le à Monseigneur avant de me l’envoyer.

Rien ne presse. Lévy a ma parole. Je ne reviendrai pas dessus. Je livrerai le ms à l’époque indiquée. qu’il dorme tranquille. Après quoi, nous n’aurons plus, je crois, rien à faire.

Mille remerciements. Adieu. Je vous serre la dextre.

Avez-vous pensé à me dégager poliment vis-à-vis de Lacroix ?

À Ernest Duplan. §

Vendredi [29 août 1862, Vichy].

Mon cher ami,

Votre projet de traité me semble aussi bien que possible et je n’y vois rien à redire. Il me reste à m’incliner et à vous bénir.

j’appellerai néanmoins votre attention sur le paragraphe 2e de la 1re page. Je désire que Lévy indique les éditions qu’il fera, qu’il mette (comme c’est la coutume), sur le titre, le chiffre de l’édition, 2e, 3e, etc.

Demandez-lui pourquoi il n’a pas suivi cet usage dans la Bovary ? Un auteur aime à savoir où il en est avec le public. Lévy n’a jamais voulu me dire combien il avait vendu d’exemplaires de mon 1er roman. Je ne trouve pas cela gentil. A-t-il peur que je ne sois jaloux de l’argent qu’il gagne ? C’est me connaître bien peu. Je lui souhaite un million avec Salammbô.

Je partirai d’ici pour Clermont, probablement lundi ou mardi prochain au plus tard, et je serai à Paris le lundi 8 septembre, certainement.

Si Lévy tient à ce que je signe le traité tout de suite, envoyez-le-moi immédiatement, ou bien je le signerai dès le lundi 8 dans la soirée.

Au delà de lundi prochain, envoyez-moi vos lettres (si lettres il y a) à Clermont (Puy-De-Dôme), chez M. Bardoux, avocat.

Insistez pour qu’il indique les éditions ; je ne demande aucune blague, mais la déclaration de la vérité pure et simple.

Tout à vous.

d’où vient la petite farce signée Aurélien Scholl dans le Figaro d’hier ? Au reste, c’est peu important.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Vichy, 29 août 1862.

Si je n’ai pas répondu à votre dernière lettre, chère mademoiselle, c’est que j’attendais toujours la conclusion de ma grosse affaire pour vous en parler. La semaine dernière seulement j’ai vendu à Michel Lévy Salammbô. Ce volume paraîtra à la fin d’octobre. Vous en aurez un des premiers exemplaires. Vous pouvez compter dessus. À qui en enverrais-je si ce n’est à vous, qui avez été si sympathique à ma première oeuvre ! Je bénis la Bovary qui m’a fait vous connaître et m’a mis en relation avec un esprit, un coeur tel que le vôtre.

Je suis venu ici à Vichy pour la santé de ma mère. À la fin de la semaine prochaine, je retourne à Paris et je ne reviendrai à Croisset que vers le mois de mai ou de juin. Vous pouvez donc m’adresser vos lettres boulevard du temple.

Vous êtes-vous enfin déterminée à quelque chose d’énergique, à un voyage, à un séjour à Paris ? Sortez donc du milieu funeste où vous vous rongez l’âme. Vivre attaché au même endroit ne vaut rien ni pour le corps, ni pour l’esprit. Nous sommes tous nés nomades. On ne manque point à ses origines impunément.

Il n’y a pas longtemps que nous étions des barbares !

En revoyant de loin des montagnes, mon vieux sang de voyageur a bondi dans mes veines. La vue du puy de Dôme me fait penser au Liban et au Taurus que je parcourais à cheval il y a onze ans. Pourquoi, parmi vos lectures, ne lisez-vous pas plus de voyages ? Cela ouvre l’imagination délicieusement, on vagabonde au coin de son feu. j’ai retrouvé ici un médecin que j’avais connu au Caire il y a douze ans. Nous causons du Nil au bord de l’Allier. Comme c’est loin, tout cela ! Comme tout change ! Mais ce qui ne change pas, c’est mon affection pour vous.

Allons, à bientôt ; bon courage et croyez-moi toujours

Votre très affectionné.

À Ernest Duplan. §

Vichy vendredi, 4 h 12 [5 septembre 1862].

Je n’ai pas reçu le traité. Est-il perdu ? Ou bien y a-t-il du neuf ?

Nous partons d’ici lundi matin. Je passerai chez vous mardi. À quelle heure pourrai-je vous trouver, ô président ?

À vous.

À Paul de Saint-Victor. §

Lundi, 4 heures. [1862]

Mon cher ami,

Je viens de lire, sans en passer une ligne, tous vos feuilletons. Je suis présentement en train de les classer et de les relire.

On peut faire avec cela un livre splendide !!!

Nous avons à en causer longuement. Je vous attends un de ces soirs, vers neuf heures. Je serai chez moi ce soir, demain mardi et mercredi. Ne venez pas jeudi.

Mille poignées de main.

Sacré nom de dieu, les belles phrases !

Tout à vous.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Paris, samedi [13 septembre 1862]

Je suis ici depuis lundi au soir, mes chers bons ; votre lettre m’est arrivée mardi matin. Comment ! Encore trois semaines sans vous voir ! Vous me manquez étrangement. Paris me semble vide sans mes deux bichons. Hâtez-vous donc de revenir.

j’ai signé avant-hier soir mon traité avec Lévy, à des conditions extrêmement avantageuses. Elles ne sont pas cependant aussi fantastiques que vous pouvez le croire.

Je m’occupe présentement à enlever les et trop fréquents et quelques fautes de français. Je couche avec la Grammaire des grammaires et le dictionnaire de l’Académie surcharge mon tapis vert. Tout cela sera fini dans huit jours ; le livre peut paraître à la fin d’octobre. j’ai obtenu une édition in-8° et vingt-cinq exemplaires sur papier de Hollande pour les têtes couronnées.

La pièce de Bouilhet (Dolorès) sera jouée du 25 au 28 courant.

Je n’ai encore vu personne de nos amis et n’ai point par conséquent contemplé l’étoile de l’honneur sur le paletot blanc de Claudin.

j’ai passé à Vichy quatre semaines stupides où je n’ai fait que dormir. j’en avais besoin probablement ; cela m’a rafraîchi, mais mon intellect en est demeuré atrophié. Je suis bête et vide comme un cruchon sans bière. Pas une idée, pas un plan. Je ne b... pour rien. Tel est mon état.

Mirecourt a fait une attaque terrible contre les Misérables. La réaction commence, le bourgeois s’apercevant qu’on l’a foutu dedans.

Serez-vous revenus pour la première de Bouilhet ? Il aura besoin d’amis.

Ne vous embêtez pas trop et répondez-moi.

Je vous embrasse sur les quatre joues et je serre vos quatre mains.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi 1 heure [18 septembre 1862].

Ma chère Carolo,

Je suis maintenant dans tout le feu de la vie brûlante. C’est samedi matin que je remets à Lévy mon manuscrit. Nous avons, Monseigneur et moi, encore deux séances de cinq heures chacune avant d’en avoir fini. Dolorès sera jouée au milieu de la semaine prochaine, au commencement peut-être. Tu dois penser si nous sommes occupés ! Ton ami Bardoux est parti à la campagne pour jusqu’à mardi prochain ; il a assisté à trois de nos séances correctives.

l’idiot d’Amsterdam a hier paru à ma porte, tenant deux lièvres qu’il avait tués la veille. Jamais je ne l’avais vu si sale et si spirituel. Dès les premiers jours d’octobre, nous nous mettrons résolument à la recherche d’une féerie.

Fournier a reçu le manuscrit de Faustine et paraît être pour son auteur dans les meilleures dispositions. Tout cela dépendra, du reste, du succès de Dolorès.

Pourquoi Édouard ne m’a-t-il pas averti de son départ pour l’Espagne ? Je suis aise de savoir que ta grand’mère ne s’ennuie pas trop à Croisset ; tâche d’être bien gentille pour elle. Pensez à moi et embrassez-vous en souvenir de

Vieux qui bécote tes bonnes joues.

l’époque de votre retour est-elle fixée ? Je m’ennuie de vous deux comme un âne.

À sa nièce Caroline. §

Vendredi, 2 heures [25 septembre 1862].

Ne me demande aucun détail, cher bibi. Je suis accablé de fatigue, quoique extrêmement bien portant. La pièce de Bouilhet fera du bruit, et je serais bien surpris si le feuilleton de lundi n’était, en général, excellent. j’ai trop de choses à vous dire pour vous en dire aucune. j’enverrai demain chez Maisiat.

Embrasse bien ta bonne maman pour moi.

Ton vieil oncle, moins tranquille qu’au puits Lardy.

On dit partout que c’est un succès.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin [6 octobre 1862].

j’ai reçu une lettre de Maisiat, timbrée de Vouvray, dans laquelle il me charge de vous faire ses excuses. Il est encore retenu à la campagne pour une quinzaine, après quoi il se propose d’aller à Croisset, ce qui ne fait pas mon affaire, ni la vôtre sans doute, car j’ai bien envie de vous voir et le temps sera mauvais.

Tu n’imagines pas combien je suis fatigué, irrité, excédé par la correction de mes épreuves. Je découvre à chaque phrase des fautes, et il faut que je me dépêche. Lévy va très vite. j’aurai quatre chapitres d’imprimés à la fin de la semaine. Je vous enverrai Dolorès.

Adieu, pauvre bibi. Embrassez-vous bien l’une et l’autre en souvenir de moi.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi soir, 9 heures [13 octobre 1862].

Mon aimable nièce,

Mon bibi,

Oui !!!

Tu peux prendre les fragments de rideaux qui te conviennent et en orner ton appartement.

Je te prie en même temps de rétablir mon trophée et de raccrocher mes cadres : cela rentre dans ta spécialité. Fais de même arranger mon tapis dans ma chambre à coucher. Je pense que Lallemant ne se refusera pas à poser dans mon cabinet des rideaux et un tapis fournis par un autre.

Quand tu iras à Rouen, fais-moi aussi le plaisir de me commander chez la mère Plichon une paire de pantoufles que vous m’apporterez.

Tu te plains, mon pauvre loulou, de la brièveté de mes lettres. Mais, loin de mener la vie brûlante et de voir beaucoup de monde, je vis présentement fort retiré. j’ai passé toute la semaine dernière dans mon lit. j’ai un clou qui a un peu frisé l’anthrax ; celui-là est parti, mais d’autres me sont survenus. Je me suis encore purgé aujourd’hui, et j’ai de la bouillie autour du cou. Ma seule distraction a été de corriger des épreuves, et comme Monseigneur était à Mantes (je l’attends demain), je me trouvais parfaitement isolé. Voilà pourquoi j’ai fort peu de choses à te narrer.

j’ai eu hier la visite d’Hamilton Aïdé ; il est pour peu de jours à Paris. Ton analyse m’a été d’un grand secours.

Pendant qu’il était là est survenu le Sieur Cordier (de Rouen), qui m’a donné des nouvelles de l’Hôtel-Dieu.

Les affaires de Duplan se calment, mais il se retirera du commerce sans un sou. Mme Cornu tâchera de lui faire avoir quelque place ; il s’est habitué à son désastre et le porte avec philosophie.

Je sais au moins maintenant à quelle époque vous viendrez ; ne la reculez pas. Salammbô ne sera pas encore parue. Tu m’aideras à faire les dédicaces et à coller les bandes sur les volumes. Il faut que je retire quelque fruit de l’éducation que je t’ai donnée.

Tu t’ennuies donc du pauvre vieux, quoiqu’il soit «drôle» ! et «pas aimable» ; moi aussi, pauvre Caro, je m’ennuie beaucoup, et j’ai bien envie de bécoter ta gentille et fraîche mine.

j’ai reçu une lettre de l’honnête Bardoux qui me charge de vous dire mille choses.

Embrasse bien ta bonne maman pour moi.

Ton vieux ganachon.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Paris] mardi soir [21 octobre 1862].

La pièce de Bouilhet, les épreuves de Salammbô et douze jours d’arrêts forcés dans mon lit, où j’étais cloué, m’ont empêché d’aller chez Lambert-Bey recommander votre livre. Voilà, chère amie, mon excuse, mais je m’occuperai de vous à la fin de cette semaine probablement.

Que devenez-vous maintenant ? Vous devez avoir repris votre train-train habituel et vous ennuyer plus fort que jamais. Avez-vous quelque chose en tête ? On ne se sauve de l’ennui que par le travail. Grisons-nous avec de l’encre, puisque le nectar des dieux nous manque.

Je suis dans l’agacement des épreuves et des dernières corrections. Je bondis de colère sur mon fauteuil, en découvrant dans mon oeuvre quantité de négligences et de sottises. Les embarras que me donne un mot à changer me donnent des insomnies ; d’autre part, je rêvasse un autre bouquin, mais il me manque encore bien des choses avant même d’en faire le plan. j’ai grande envie, ou plutôt grand besoin, d’écrire ; voilà tout ce que je sais de moi.

j’ai vu fort peu de monde, et ne puis par conséquent vous donner aucune nouvelle des choses extérieures. Dolorès a paru hier.

On m’écrit de Croisset que vous y avez fait dernièrement une visite et l’on vous a trouvée «charmante» ; enfin vous avez plu extrêmement : nous avons tous les mêmes yeux dans la famille.

Savez-vous qu’à votre dernier voyage nous avons eu deux séances qui me sont restées non pas sur, mais dans le coeur ? Il me semble que nous avons été plus intimes qu’à l’ordinaire ; il y a eu... je ne sais quoi. Mais quelque chose de très bon, de fort et d’attendri en même temps... et comme une étreinte douce. Je vous aime beaucoup quand vous ne riez pas.

Pensez à moi, écrivez-moi. Je baise votre front plein de littérature, et les deux côtés de votre col ; cela est dans un autre ordre d’idées, mais vous savez que je vous chéris de toutes les façons.

À vous donc.

À sa nièce Caroline. §

Paris, dimanche soir, 7 heures [26 octobre 1862].

Ma chère Carolo,

Je ne me suis point encore acquitté de votre commission relativement à un maître de clavecin, par la bonne raison que, depuis bientôt un mois, j’ai pris l’air deux fois, une fois pour aller prendre un bain et une autre pour aller à l’imprimerie ; car j’ai été non pas bien malade, mais bien embêté par tous mes maux, qui ont été nombreux et variés ; j’ai passé toute la semaine dernière dans mon lit, tellement abîmé de rhumatismes que je ne pouvais faire un mouvement sans crier. C’est, dieu merci, passé, mais Godard m’a défendu de sortir par le temps pluvieux qu’il fait. Après-demain il faut pourtant, coûte que coûte, que je me fasse voiturer à l’imprimerie. n’ayant plus de clous, je souffrirai moins (il m’en reste un cependant à la joue, qui me défigure, sans compter des démangeaisons intolérables à certains endroits du corps). Bref, je n’ai pas été gai depuis un mois. Ajoute à cela les épreuves et les discussions sur la féerie !

Il y a une malédiction sur elle (sur cette pauvre féerie), car la femme de d’Osmoy est revenue à Paris fort souffrante d’une maladie de foie, de sorte que le trio est maintenant rompu. À l’heure qu’il est, Monseigneur dîne avec Duplan chez Mme Cornu ; Monseigneur déjeune et dîne demain en ville ; Monseigneur, après-demain, signe un contrat de mariage et redîne en ville ; Monseigneur va bien ; Monseigneur seul est beau ! Monseigneur a un tempérament si peu nerveux ! Monseigneur est un hippopotame si bien cuirassé ! Il s’en va de Paris mercredi, pour revenir deux jours au commencement de l’autre semaine et repartir définitivement.

De tout cela il résulte que j’ai la plus grande envie et la plus extrême impatience de vous voir. Vous seriez bien gentilles si vous m’arriviez au milieu de l’autre semaine, vers le 3 ou le 4 novembre. Il faudrait, pour cela, vous priver du voyage de Verneuil. De plus, sous la pluie qui tombe et le froid qui pince, il est insensé à ta bonne maman de se trimbaler dans une carriole. Je te prie de réfléchir un peu aux remords que tu aurais si elle devenait par la suite malade ! Je suis sûr qu’elle ne fait ce voyage que par complaisance pour toi. Donc, je te prie, chère Caro, pour moi et pour elle, d’être la première à l’en dissuader. Vous irez au printemps, à votre retour ; il fera plus beau. Assez parlé de cette affaire : j’en laisse la décision, ma petite Caro, à ta sagesse et à ton coeur.

j’ai eu, avant-hier et aujourd’hui, la visite d’Ernest Chevalier, qui vient d’être nommé procureur impérial à Lyon. Je l’ai trouvé très bon enfant et très gentil. Feydeau est venu me voir deux fois, ainsi que Saint-Victor et mes bichons ; il n’est pas jusqu’à l’aimable Claudin qui n’ait comparu au pied de mon lit. Je crois que je touche à la fin. n’importe ! ç’a été une drôle de manière de passer mon temps de Paris.

Lévy, qui est venu me voir aujourd’hui, m’affirme que mon livre peut paraître dans quinze jours et même avant. j’aurais besoin de toi pour mes dédicaces et mes bandes.

Adieu, mes pauvres compagnes ; prenez garde au froid, il fait un temps terrible.

Adieu, chère Caro.

Ton vieux scheik.

À Beuzeville. §

Lundi 27 [octobre 1862].

Cher monsieur,

Je viens réclamer de votre complaisance un petit service que vous ne me refuserez pas, j’en suis sûr.

Voici le fait :

Le Journal de Rouen a publié ces jours derniers une lettre de M. de Nieuwerkerke (le directeur des musées impériaux) à propos du musée Campana.

M. Cornu et ses deux co-administrateurs, justement blessés par les imputations contenues dans cette lettre, ont dû nécessairement y répondre. Vous avez reçu cette réponse ; ils espèrent que vous la publierez intégralement et le plus tôt possible. C’est un droit qu’il leur serait pénible de réclamer par sommation d’huissier. M. Cornu, qui sait que vous êtes de mes amis, m’a prié de faire auprès de vous cette démarche officieuse.

j’ajoute, de mon chef, que M. Cornu appartient au petit groupe de mes plus intimes ! Tout ce que vous ferez pour lui sera fait pour moi.

Mille remerciements d’avance. Je vous serre les mains très cordialement.

À Sainte-Beuve. §

[Paris, 23-24 décembre 1862].

Mon cher maître,

Votre troisième article sur Salammbô m’a radouci (je n’ai jamais été bien furieux). Mes amis les plus intimes se sont un peu irrités des deux autres ; mais moi, à qui vous avez dit franchement ce que vous pensez de mon gros livre, je vous sais gré d’avoir mis tant de clémence dans votre critique. Donc, encore une fois, et bien sincèrement, je vous remercie des marques d’affection que vous me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mon Apologie.

Êtes-vous bien sûr, d’abord – dans votre jugement général, – de n’avoir pas obéi un peu trop à votre impression nerveuse ? l’objet de mon livre, tout ce monde barbare, oriental, molochiste, vous déplaît en soi ! Vous commencez par douter de la réalité de ma reproduction, puis vous me dites : «après tout, elle peut être vraie» ; et comme conclusion : «tant pis si elle est vraie !» à chaque minute vous vous étonnez ; et vous m’en voulez d’être étonné. Je n’y peux rien, cependant ! Fallait-il embellir, atténuer, franciser ! Mais vous me reprochez vous-même d’avoir fait un poème, d’avoir été classique dans le mauvais sens du mot, et vous me battez avec les Martyrs !

Or le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien. Il partait d’un point de vue tout idéal ; il rêvait des martyrs typiques. Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’antiquité les procédés du roman moderne, et j’ai tâché d’être simple. Riez tant qu’il vous plaira ! Oui, je dis simple, et non pas sobre. Rien de plus compliqué qu’un barbare. Mais j’arrive à vos articles, et je me défends, je vous combats pied à pied.

Dès le début, je vous arrête à propos du périple d’Hannon, admiré par Montesquieu, et que je n’admire point. À qui peut-on faire croire aujourd’hui que ce soit là un document original ? C’est évidemment traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un Grec. Jamais un oriental, quel qu’il soit, n’a écrit de ce style. j’en prends à témoin l’inscription d’Eschmounazar, si emphatique et redondante ! Des gens qui se font appeler fils de Dieu, oeil de Dieu (voyez les inscriptions d’Hamaker) ne sont pas simples comme vous l’entendez. Et puis vous m’accorderez que les Grecs ne comprenaient rien au monde barbare. S’ils y avaient compris quelque chose, ils n’eussent pas été des Grecs. l’Orient répugnait à l’hellénisme. Quels travestissements n’ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé par les mains d’étranger ! j’en dirai autant de Polybe. C’est pour moi une autorité incontestable, quant aux faits ; mais tout ce qu’il n’a pas vu (ou ce qu’il a omis intentionnellement, car lui aussi il avait un cadre et une école), je peux bien aller le chercher ailleurs. Le Périple d’Hannon n’est donc pas «un monument carthaginois», bien loin «d’être le seul» comme vous le dites. Un vrai monument carthaginois, c’est l’inscription de Marseille, écrite en vrai punique. Il est simple, celui-là, je l’avoue, car c’est un tarif, et encore l’est-il moins que ce fameux Périple où perce un petit coin de merveilleux à travers le Grec ; ne fût-ce que ces peaux de gorilles prises pour des peaux humaines et qui étaient suspendues dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je vous ai épargné la description. Et d’une ! Remerciez-moi. Je vous dirai même entre nous que le périple d’Hannon m’est complètement odieux pour l’avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville (dans les mémoires de l’Académie des inscriptions), sans compter mainte thèse de doctorat – le Périple d’Hannon étant un sujet de thèse.

Quant à mon héroïne, je ne la défends pas. Elle ressemble selon vous à «une Elvire sentimentale», à Velléda, à Mme Bovary. Mais non ! Velléda est active, intelligente, européenne, Mme Bovary est agitée par des passions multiples ; Salammbô, au contraire, demeure clouée par l’idée fixe. C’est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse. n’importe ! Je ne suis pas sûr de sa réalité ; car ni moi, ni vous, ni personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme orientale, par la raison qu’il est impossible de la fréquenter.

Vous m’accusez de manquer de logique et vous me demandez : pourquoi les Carthaginois ont-ils massacré les Barbares ? La raison en est bien simple : ils haïssent les Mercenaires ; ceux-là leur tombent sous la main, ils sont les plus forts et ils les tuent. Mais «la nouvelle, dites-vous, pouvait arriver d’un moment à l’autre au camp». Par quel moyen ? Et qui donc l’eût apportée ? Les Carthaginois ? Mais dans quel but ? Des barbares ? Mais il n’en restait plus dans la ville ! Des étrangers ? Des indifférents ? Mais j’ai eu soin de montrer que les communications n’existaient pas entre Carthage et l’armée !

Pour ce qui est d’Hannon (le lait de chienne, soit dit en passant, n’est point une plaisanterie ! Il était et est encore un remède contre la lèpre : voyez le Dictionnaire des sciences médicales, article Lèpre, mauvais article d’ailleurs et dont j’ai rectifié les données d’après mes propres observations faites à Damas et en Nubie), Hannon, dis-je, s’échappe parce que les Mercenaires le laissent volontairement s’échapper. Ils ne sont pas encore déchaînés contre lui. l’indignation leur vient ensuite avec la réflexion ; car il leur faut beaucoup de temps avant de comprendre toute la perfidie des Anciens. (Voyez le commencement de mon chapitre IV.) Mâtho rôde comme un fou autour de Carthage. Fou est le mot juste. l’amour tel que le concevaient les anciens n’était-il pas une folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux ? Polybe serait bien étonné, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. Je ne le crois pas, et M. de Voltaire n’eût point partagé cet étonnement. Rappelez-vous ce qu’il dit de la violence des passions en Afrique, dans Candide (récit de la vieille) : «C’est du feu, du vitriol, etc.»

À propos de l’aqueduc : ici on est dans l’invraisemblance jusqu’au cou. Oui, cher maître, vous avez raison et plus même que vous ne croyez ; mais pas comme vous le croyez. Je vous dirai plus loin ce que je pense de cet épisode, amené non pour décrire l’aqueduc, lequel m’a donné beaucoup de mal, mais pour faire entrer dans Carthage mes deux héros. C’est d’ailleurs le ressouvenir d’une anecdote rapportée dans Polyen (Ruses de guerre), l’histoire de Théodore, l’ami de Cléon, lors de la prise de Sestos par les gens d’Abydos.

On regrette un lexique. Voilà un reproche que je trouve souverainement injuste. j’aurais pu assommer le lecteur avec des mots techniques. Loin de là ! j’ai pris soin de traduire tout en français. Je n’ai pas employé un seul mot spécial sans le faire suivre de son explication, immédiatement. j’en excepte les noms de monnaie, de mesure et de mois que le sens de la phrase indique. Mais quand vous rencontrez dans une page kreutzer, yard, piastre ou penny, cela vous empêche-t-il de la comprendre ? qu’auriez-vous dit si j’avais appelé Moloch melek, Hannibal han-baal, Carthage kartadda, et si, au lieu de dire que les esclaves au moulin portaient des muselières, j’avais écrit des pausicapes ! Quant aux noms de parfums et de pierreries, j’ai bien été obligé de prendre les noms qui sont dans Théophraste, Pline et Athénée. Pour les plantes, j’ai employé les noms latins, les mots reçus, au lieu des mots arabes ou phéniciens. Ainsi j’ai dit lawsonia au lieu de henneh, et même j’ai eu la complaisance d’écrire lausonia par un u, ce qui est une faute, et de ne pas ajouter inermis qui eût été plus précis. De même pour kok’heul que j’écris antimoine, en vous épargnant sulfure, ingrat ! Mais je ne peux pas, par respect pour le lecteur français, écrire Hannibal et Hamilcar sans h, puisqu’il y a un esprit rude sur l’alpha, et m’en tenir à Rollin ! Un peu de douceur !

Quant au temple de Tanit, je suis sûr de l’avoir reconstruit tel qu’il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles du duc de Luynes, avec ce qu’on sait du temple de Jérusalem, avec un passage de saint Jérôme, cité par Selden (de Diis Syrii)s, avec le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que tout cela, avec les ruines du temple de Thugga que j’ai vu moi-même, de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n’a parlé. n’importe, direz-vous, c’est drôle ! Soit !

Quant à la description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve, moi, très compréhensible, et le drame n’en est pas embarrassé, car Spendius et Mathô restent au premier plan, on ne les perd pas de vue. Il n’y a point dans mon livre une description isolée, gratuite ; toutes servent à mes personnages et ont une influence lointaine ou immédiate sur l’action.

Je n’accepte pas non plus le mot de chinoiserie appliqué à la chambre de Salammbô, malgré l’épithète d’exquise qui le relève (comme dévorants fait à chiens dans le fameux Songe), parce que je n’ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible ou que l’on ne rencontre encore en Orient. Vous me répétez que la Bible n’est pas un guide pour Carthage (ce qui est un point à discuter) ; mais les Hébreux étaient plus près des Carthaginois que les Chinois, convenez-en ! d’ailleurs, il y a des choses de climat qui sont éternelles. Pour ce mobilier et les costumes, je vous renvoie aux textes réunis dans la 21e dissertation de l’abbé Mignot (Mémoires de l’Académie des inscriptions, tome LX ou XLI, je ne sais plus).

Quant à ce goût «d’opéra, de pompe et d’emphase», pourquoi donc voulez-vous que les choses n’aient pas été ainsi, puisqu’elles sont telles maintenant ! Les cérémonies, les visites, les prosternations, les invocations, les encensements et tout le reste, n’ont pas été inventés par Mahomet, je suppose.

Il en est de même d’Hannibal. Pourquoi trouvez-vous que j’ai fait son enfance fabuleuse ? Est-ce parce qu’il tue un aigle ? Beau miracle dans un pays où les aigles abondent ! Si la scène eût été placée dans les Gaules, j’aurais mis un hibou, un loup ou un renard. Mais, français que vous êtes, vous êtes habitué, malgré vous, à considérer l’aigle comme un oiseau noble, et plutôt comme un symbole que comme un être animé. Les aigles existent, cependant.

Vous me demandez où j’ai pris une pareille idée du Conseil de Carthage ? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de révolution, depuis la Convention jusqu’au Parlement d’Amérique, où naguère encore on échangeait des coups de canne et des coups de revolver, lesquelles cannes et lesquels revolvers étaient apportés (comme mes poignards) dans la manche des paletots. Et même mes carthaginois sont plus décents que les américains, puisque le public n’était pas là. Vous me citez, en opposition, une grosse autorité, celle d’Aristote. Mais Aristote, antérieur à mon époque de plus de quatre-vingts ans, n’est ici d’aucun poids. d’ailleurs il se trompe grossièrement, le Stagyrique, quand il affirme qu’on n’a jamais vu à Carthage d’émeute ni de tyran. Voulez-vous des dates ? En voici : il y avait eu la conspiration de Carthalon, 530 avant Jésus-Christ ; les empiétements des Magon, 460 ; la conspiration d’Hannon, 337 ; la conspiration de Bomilcar, 307. Mais je dépasse Aristote ! À un autre.

Vous me reprochez les escarboucles formées par l’urine des lynx. C’est du Théophraste, Traité des pierreries : tant pis pour lui ! j’allais oublier Spendius. Eh bien, non, cher maître, son stratagème n’est ni bizarre ni étrange. C’est presque un poncif. Il m’a été fourni par Elien Histoire des animaux et par Polyen Stratagèmes. Cela était même si connu depuis le siège de Mégare par Antipater (ou Antigone), que l’on nourrissait exprès des porcs avec les éléphants pour que les grosses bêtes ne fussent pas effrayées par les petites. C’était, en un mot, une farce usuelle, et probablement fort usée au temps de Spendius. Je n’ai pas été obligé de remonter jusqu’à Samson ; car j’ai repoussé, autant que possible, tout détail appartenant à des époques légendaires.

j’arrive aux richesses d’Hamilcar. Cette description, quoi que vous disiez, est au second plan. Hamilcar la domine, et je la crois très motivée. La colère du Suffète va en augmentant à mesure qu’il aperçoit les déprédations commises dans sa maison. Loin d’être à tout moment hors de lui, il n’éclate qu’à la fin, quand il se heurte à une injure personnelle. qu’il ne gagne pas à cette visite, cela m’est bien égal, n’étant point chargé de faire son panégyrique ; mais je ne pense pas l’avoir taillé en charge aux dépens du reste du caractère. l’homme qui tue plus loin les Mercenaires de la façon que j’ai montrée (ce qui est un joli trait de son fils Hannibal, en Italie), est bien le même qui fait falsifier ses marchandises et fouetter à outrance ses esclaves.

Vous me chicanez sur les onze mille trois cent quatre-vingt-seize hommes de son armée en me demandant : d’où le savez-vous (ce nombre) ? qui vous l’a dit ? Mais vous venez de le voir vous-même, puisque j’ai dit le nombre d’hommes qu’il y avait dans les différents corps de l’armée punique. C’est le total de l’addition tout bonnement, et non un chiffre jeté au hasard pour produire un effet de précision.

Il n’y a ni vice malicieux ni bagatelle dans mon serpent. Ce chapitre est une espèce de précaution oratoire pour atténuer celui de la tente, qui n’a choqué personne et qui, sans le serpent, eût fait pousser des cris. j’ai mieux aimé un effet impudique (si impudeur il y a) avec un serpent qu’avec un homme. Salammbô, avant de quitter sa maison, s’enlace au génie de sa famille, à la religion même de sa patrie en son symbole le plus antique. Voilà tout. Que cela soit messéant dans une ILIADE ou une PHARSALE, c’est possible ; mais je n’ai pas eu la prétention de faire l’Iliade ni la Pharsale.

Ce n’est pas ma faute non plus si les orages sont fréquents dans la Tunisie à la fin de l’été. Chateaubriand n’a pas plus inventé les orages que les couchers de soleil, et les uns et les autres, il me semble, appartiennent à tout le monde. Notez d’ailleurs que l’âme de cette histoire est Moloch, le Feu, la Foudre. Ici le Dieu lui-même, sous une de ses formes, agit : il dompte Salammbô. Le tonnerre était donc bien à sa place : c’est la voix de Moloch resté en dehors. Vous avouerez de plus que je vous ai épargné la description classique de l’orage. Et puis mon pauvre orage ne tient pas en tout trois lignes, et à des endroits différents ! l’incendie qui suit m’a été inspiré par un épisode de l’histoire de Massinissa, par un autre de l’histoire d’Agathocle et par un passage d’Hirtius – tous les trois dans des circonstances analogues. Je ne sors pas du milieu, du pays même de mon action, comme vous voyez.

À propos des parfums de Salammbô, vous m’attribuez plus d’imagination que je n’en ai. Sentez donc, humez dans la Bible Judith et Esther ! On les pénétrait, on les empoisonnait de parfums, littéralement. C’est ce que j’ai eu soin de dire au commencement, dès qu’il a été question de la maladie de Salammbô.

Pourquoi ne voulez-vous pas non plus que la disparition du Zaïmph ait été pour quelque chose dans la perte de la bataille, puisque l’armée des Mercenaires contenait des gens qui croyaient au Zaïmph ! j’indique les causes principales (trois mouvements militaires) de cette perte ; puis s’ajoute celle-là, comme cause secondaire et dernière.

Dire que j’ai inventé des supplices, aux funérailles des Barbares, n’est pas exact. Hendrich Carthago, seu Carth, respublica, 1664 a réuni des textes pour prouver que les Carthaginois avaient coutume de mutiler les cadavres de leurs ennemis. Et vous vous étonnez que des Barbares qui sont vaincus, désespérés, enragés, ne leur rendent pas la pareille, n’en fassent pas autant une fois et cette fois-là seulement ? Faut-il vous rappeler Mme de Lamballe, les Mobiles en 48, et ce qui se passe actuellement aux États-Unis ? j’ai été sobre et très doux, au contraire.

Et puisque nous sommes en train de nous dire nos vérités, franchement je vous avouerai, cher maître, que la pointe d’imagination sadique m’a un peu blessé. Toutes vos paroles sont graves. Or un tel mot de vous, lorsqu’il est imprimé, devient presque une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs de la correctionnelle comme prévenu d’outrage aux moeurs, et que les imbéciles et les méchants se font des armes de tout ? Ne soyez donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans quelque petit journal diffamateur, comme il en existe, quelque chose d’analogue à ceci : «M. G. Flaubert est un disciple de Sade. Son ami, son parrain, un maître en fait de critique, l’a dit lui-même assez clairement, bien qu’avec cette finesse et cette bonhomie railleuse qui, etc.» qu’aurais-je à répondre, – et à faire ?

Je m’incline devant ce qui suit. Vous avez raison, cher maître, j’ai donné le coup de pouce, j’ai forcé l’histoire, et comme vous le dites très bien, j’ai voulu faire un siège. Mais dans un sujet militaire, où est le mal ? Et puis je ne l’ai pas complètement inventé, ce siège ; je l’ai seulement un peu chargé. Là est toute ma faute.

Mais pour le passage de Montesquieu relatif aux immolations d’enfants, je m’insurge. Cette horreur ne fait pas dans mon esprit un doute. (Songez donc que les sacrifices humains n’étaient pas complètement abolis en Grèce à la bataille de Leuctres, 370 avant Jésus-Christ.) malgré la condition imposée par Gélon (480), dans la guerre contre Agathocle (392), on brûla, selon Diodore, deux cents enfants ; et quant aux époques postérieures, je m’en rapporte à Silius Italicus, à Eusèbe, et surtout à saint Augustin, lequel affirme que la chose se passait encore quelquefois de son temps.

Vous regrettez que je n’aie point introduit parmi les Grecs un philosophe, un raisonneur chargé de nous faire un cours de morale ou commettant de bonnes actions, un monsieur enfin sentant comme nous. Allons donc ! était-ce possible ? Aratus, que vous rappelez, est précisément celui d’après lequel j’ai rêvé Spendius. C’était un homme d’escalades et de ruses, qui tuait très bien la nuit les sentinelles et qui avait des éblouissements au grand jour. Je me suis refusé un contraste, c’est vrai ; mais un contraste facile, un contraste voulu et faux.

j’ai fini l’analyse et j’arrive à votre jugement. Vous avez peut-être raison dans vos considérations sur le roman historique appliqué à l’antiquité, et il se peut très bien que j’aie échoué. Cependant, d’après toutes les vraisemblances et mes impressions, à moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais là n’est pas la question. Je me moque de l’archéologie ! Si la couleur n’est pas une, si les détails détonnent, si les moeurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s’il n’y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.

Mais le milieu vous agace ! Je le sais, ou plutôt je le sens. Au lieu de rester à votre point de vue personnel, votre point de vue de lettré, de moderne, de Parisien, pourquoi n’êtes-vous pas venu de mon côté ? l’âme humaine n’est point partout la même, bien qu’en dise M. Levallois. La moindre vue sur le monde est là pour prouver le contraire. Je crois même avoir été moins dur pour l’humanité dans Salammbô que dans Madame Bovary. La curiosité, l’amour qui m’a poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de moral en soi et de sympathique, il me semble.

Quant au style, j’ai moins sacrifié dans ce livre-là que dans l’autre à la rondeur de la phrase et à la période. Les métaphores y sont rares et les épithètes positives. Si je mets bleues après pierres, c’est que bleues est le mot juste, croyez-moi, et soyez également persuadé que l’on distingue très bien la couleur des pierres à la clarté des étoiles. Interrogez là-dessus tous les voyageurs en Orient, ou allez-y voir.

Et puisque vous me blâmez pour certains mots, énorme, entre autres, que je ne défends pas (bien qu’un silence excessif fasse l’effet du vacarme), moi aussi je vous reprocherai quelques expressions.

Je n’ai pas compris la citation de Désaugier, ni quel était son but. j’ai froncé les sourcils à bibelots carthaginois, diable de manteau, ragoût et pimenté pour Salammbô qui batifole avec le serpent, et devant le beau drôle de Libyen qui n’est ni beau ni drôle, et à l’imagination libertine de Schahabarim.

Une dernière question, ô maître, une question inconvenante : pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes de Port-Royal si sérieux ? Pour moi, M. Singlin est funèbre à côté de mes éléphants. Je regarde des Barbares tatoués comme étant moins inhumains, moins spéciaux, moins cocasses, moins rares que des gens vivant en commun et qui s’appellent jusqu’à la mort Monsieur ! Et c’est précisément parce qu’ils sont très loin de moi que j’admire votre talent à me les faire comprendre. Car j’y crois, à Port-Royal, et je souhaite encore moins y vivre qu’à Carthage. Cela aussi était exclusif, hors nature, forcé, tout d’un morceau, et cependant vrai. Pourquoi ne voulez-vous pas que deux vrais existent, deux excès contraires, deux monstruosités différentes ?

Je vais finir. Un peu de patience ! êtes-vous curieux de connaître la faute énorme (énorme est ici à sa place) que je trouve dans mon livre ?

La voici :

1° Le piédestal est trop grand pour la statue.

Or, comme on ne pèche jamais par le trop, mais par le pas assez, il aurait fallu cent pages de plus relatives à Salammbô seulement.

2° Quelques transitions manquent. Elles existaient ; je les ai retranchées ou trop raccourcies, dans la peur d’être ennuyeux.

3° Dans le chapitre VI, tout ce qui se rapporte à Giscon est de même tonalité que la deuxième partie du chapitre II (Hannon). C’est la même situation, et il n’y a point progression d’effet.

4° Tout ce qui s’étend depuis la bataille du Macar jusqu’au serpent, et tout le chapitre XIII, jusqu’au dénombrement des Barbares, s’enfonce, disparaît dans le souvenir. Ce sont des endroits de second plan, ternes, transitoires, que je ne pouvais malheureusement éviter et qui alourdissent le livre, malgré les efforts de prestesse que j’ai pu faire. Ce sont ceux-là qui m’ont le plus coûté, que j’aime le moins et dont je me suis le plus reconnaissant.

5° l’aqueduc.

Aveu ! Mon opinion secrète est qu’il n’y avait point d’aqueduc à Carthage, malgré les ruines actuelles de l’aqueduc. Aussi ai-je eu soin de prévenir d’avance toutes les objections par une phrase hypocrite à l’adresse des archéologues. j’ai mis les pieds dans le plat, lourdement, en rappelant que c’était une invention romaine, alors nouvelle, et que l’aqueduc d’à présent a été refait sur l’ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l’aqueduc romain de Carthage m’a poursuivi, et puis c’était une belle entrée pour Spendius et Mâtho. n’importe ! Mon aqueduc est une lâcheté ! Confiteor.

6° Autre et dernière coquinerie : Hannon.

Par amour de la clarté, j’ai faussé l’histoire quant à sa mort. Il fut bien, il est vrai, crucifié par les Mercenaires, mais en Sardaigne. Le général crucifié à Tunis en face de Spendius s’appelait Hannibal. Mais quelle confusion cela eût fait pour le lecteur !

Tel est, cher maître, ce qu’il y a, selon moi, de pire dans mon livre. Je ne vous dis pas ce que j’y trouve de bon. Mais soyez sûr que je n’ai point fait une Carthage fantastique. Les documents sur Carthage existent, et ils ne sont pas tous dans Movers. Il faut aller les chercher un peu loin. Ainsi Ammien Marcellin m’a fourni la forme exacte d’une porte, le poème de Corippus (la Johannide) beaucoup de détails sur les peuplades africaines, etc.

Et puis mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger ? Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que les... et les... dans ce doux pays de France où le superficiel est une qualité et où le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand on aspire à la grandeur. Ai-je mon pardon ?

Je termine en vous disant encore une fois merci, mon cher maître. En me donnant des égratignures, vous m’avez très tendrement serré les mains et, bien que vous m’ayez quelque peu ri au nez, vous ne m’en avez pas moins fait trois grands saluts, trois grands articles très détaillés, très considérables et qui ont dû vous être plus pénibles qu’à moi. C’est de cela surtout que je vous suis reconnaissant. Les conseils de la fin ne seront pas perdus, et vous n’aurez eu affaire ni à un sot, ni à un ingrat.

Tout à vous.

À Théophile Gautier. §

[Paris, après le 22 décembre 1862].

Quel bel article, mon cher Théo, et comment t’en remercier ? Si l’on m’avait dit, il y a vingt ans, que ce Théophile Gautier, dont je me bourrais l’imagination, écrirait sur mon compte de pareilles choses, j’en serais devenu fou d’orgueil.

As-tu lu la troisième philippique de Sainte-Beuve ? Mais ton panégyrique de Trajan me venge et au delà.

Dois-je vous attendre après-demain ? Dis à Toto de me répondre là-dessus.

Ton vieux.

1863 §

À Madame Gustave de Maupassant. §

Paris, [janvier 1863].

Ta bonne lettre m’a bien touché, ma chère Laure ; elle a remué en moi des vieux sentiments toujours jeunes. Elle m’a apporté, comme sur un souffle d’air frais, toute la senteur de ma jeunesse où notre pauvre Alfred a tenu une si grande place ! Ce souvenir-là ne me quitte pas. Il n’est point de jour, et j’ose dire presque point d’heure où je ne songe à lui. Je connais, maintenant, ce qu’on est convenu d’appeler «les hommes les plus intelligents de l’époque» . Je les toise à sa mesure et les trouve médiocres en comparaison. Je n’ai ressenti auprès d’aucun d’eux l’éblouissement que ton frère me causait. Quels voyages il m’a fait faire dans le bleu, celui-là ! Et comme je l’aimais ! Je crois même que je n’ai aimé personne (homme ou femme) comme lui. j’ai eu, lorsqu’il s’est marié, un chagrin de jalousie très profond ; ç’a été une rupture, un arrachement ! Pour moi il est mort deux fois et je porte sa pensée constamment comme une amulette, comme une chose particulière et intime. Combien de fois dans les lassitudes de mon travail, au théâtre, à Paris, pendant un entr’acte, ou seul à Croisset au coin du feu, dans les longues soirées d’hiver, je me reporte vers lui, je le revois et je l’entends ! Je me rappelle, avec délices et mélancolie tout à la fois, nos interminables conversations mêlées de bouffonneries et de métaphysique, nos lectures, nos rêves et nos aspirations si hautes ! Si je vaux quelque chose, c’est sans doute à cause de cela. j’ai conservé pour ce passé un grand respect ; nous étions très beaux ; je n’ai pas voulu déchoir.

Je vous revois tous dans votre maison de la Grande-Rue, quand vous vous promeniez en plein soleil sur la terrasse, à côté de la volière. j’arrivais et le rire du «Garçon» éclatait, etc. Combien il me serait doux de causer de tout cela avec toi, ma chère Laure ! Nous avons été bien longtemps sans nous revoir.

Mais j’ai suivi de loin ton existence et participé intérieurement à des souffrances que j’ai devinées. Je t’ai «comprise» enfin. C’est un vieux mot, un mot de notre temps, de la bonne école romantique. Il exprime tout ce que je veux dire et je le garde.

Puisque tu m’as parlé de Salammbô, ton amitié apprendra avec plaisir que ma carthaginoise fait son chemin dans le monde : mon éditeur annonce pour vendredi la deuxième édition. Grands et petits journaux parlent de moi. Je fais dire beaucoup de sottises. Les uns me dénigrent, les autres m’exaltent. On m’a appelé «ilote ivre» , on a dit que je répandais «un air empesté» , on m’a comparé à Chateaubriand et à Marmontel, on m’accuse de viser à l’institut, et une dame qui avait lu mon livre a demandé à un de mes amis si Tanit n’était pas un diable. Voilà ! Telle est la gloire littéraire. Puis on parle de vous de temps à autre, puis on vous oublie – et c’est fini.

n’importe ; j’avais fait un livre pour un nombre très restreint de lecteurs et il se trouve que le public y mord. Que le Dieu de la librairie soit béni ! j’ai été bien content de savoir qu’il te plaisait, car tu sais le cas que je fais de ton intelligence, ma chère Laure. Nous sommes non seulement des amis d’enfance, mais presque des camarades d’études. Te rappelles-tu que nous lisions les Feuilles d’automne à Fécamp, dans la petite chambre du second étage ?

Fais-moi le plaisir de m’excuser près de ta mère et de ta soeur si je ne leur ai pas envoyé un volume ; mais j’ai eu un nombre d’exemplaires fort restreint et beaucoup de cadeaux à faire. Je savais d’ailleurs Mme Le Poittevin à Étretat et je comptais sur toi comme lectrice. Embrasse tes fils de ma part et à toi, ma chère Laure, avec deux très longues poignées de main, la meilleure pensée de ton vieil ami.

À George Sand. §

[Janvier 1863.]

Chère madame,

Je ne vous sais pas gré d’avoir rempli ce que vous appelez un devoir. La bonté de votre coeur m’a attendri et votre sympathie m’a rendu fier. Voilà tout.

Votre lettre, que je viens de recevoir, ajoute encore à votre article et le dépasse, et je ne sais que vous dire, si ce n’est que je vous aime bien franchement.

Ce n’est point moi qui vous ai envoyé, au mois de septembre, une petite fleur dans une enveloppe. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’à la même époque j’ai reçu de la même façon une feuille d’arbre.

Quant à votre invitation si cordiale, je ne vous réponds ni oui ni non, en vrai Normand. j’irai peut-être, un jour, vous surprendre, cet été. Car j’ai grande envie de vous voir et de causer avec vous.

Il me serait bien doux d’avoir votre portrait pour l’accrocher à la muraille dans mon cabinet, à la campagne, où je passe souvent de longs mois tout seul. La demande est-elle indiscrète ? Sinon, mille remerciements d’avance. Prenez ceux-là avec les autres que je réitère.

À Théophile Gautier. §

[Paris] lundi soir [19 janvier 1863].

Mon vieux Théo,

Ne viens pas mercredi. Je suis invité le soir chez la princesse Mathilde. Nous n’aurons pas le temps de causer tranquillement après le dîner. C’est remis à samedi. Le Du Camp est averti.

Ma réponse au sieur Froehner paraîtra dans l’Opinion samedi ou peut-être jeudi. Je crois que tu ne seras pas mécontent de la phrase qui te concerne.

Est-ce convenu ? à samedi.

À Monsieur Froehner, rédacteur de la Revue Contemporaine. §

      Paris, 21 janvier 1863.

Monsieur,

Je viens de lire votre article sur Salammbô, paru dans la Revue Contemporaine le 31 décembre 1862. Malgré l’habitude où je suis de ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour moi ; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos assertions.

Je vous demanderai d’abord, Monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à la collection Campana, en affirmant qu’elle a été ma ressource, mon inspiration permanente ? Or j’avais fini Salammbô au mois de mars, six semaines avant l’ouverture de ce musée. Voilà une erreur, déjà. Nous en trouverons de plus graves.

Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. j’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables perde ses loisirs à une littérature si légère ! j’en sais cependant assez, Monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d’un bout à l’autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à chaque paragraphe et à chaque ligne.

Vous me blâmez «de n’avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle, dont j’aurais pu tirer profit» . Mille pardons ! Je les ai lus, plus souvent que vous peut-être, et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers» , cela se peut ; mais d’autres, mieux informés, ne partagent pas votre scepticisme. Si l’on ignore où était le faubourg Aclas, l’endroit appelé Fuscianus, la position exacte des portes principales dont on a les noms, etc. , on connaît assez bien l’emplacement de la ville, l’appareil architectonique des murailles, la Taenia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient enduites de bitume et les rues dallées ; on a une idée de l’Ancrô décrit dans mon chapitre XV ; on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa, de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d’Eschmoûn situé sur l’Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d’Appien, de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous m’accusez d’ignorer. Il est donc regrettable, Monsieur, que vous ne soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je n’ai eu aucune idée de l’emplacement et de la disposition de l’ancienne Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle» , ajoutez-vous. Mais que faut-il croire ? à qui se fier, puisque vous n’avez pas eu jusqu’à présent l’obligeance de révéler votre système sur la topographie carthaginoise ?

Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu’il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers. C’est en tout cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en ! Mais je n’ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l’esprit des langues sémitiques» . Pas si étrangère cependant, puisqu’ils sont dans Gesenius – presque tous mes noms puniques, défigurés selon vous, étant pris dans Gesenius (Scripturae linguaeque phaeniciae, etc.), ou dans Falbe, que j’ai consulté, je vous assure.

Un orientaliste de votre érudition, Monsieur, aurait dû avoir un peu d’indulgence pour le nom numide de Naravasse que j’écris Narr’havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux m de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan, et supposer charitablement que Égates, au lieu de Aegates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils. Il en est de même de Scissites pour Syssites et du mot Kabire, que l’on avait imprimé sans un k (horreur !) jusque dans les ouvrages les plus sérieux, tels que les Religions de la Grèce antique, par Maury. Quant à Schalischim, si je n’ai pas écrit (comme j’aurais dû le faire) Rosch-esch-Schalischim, c’était pour raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d’ailleurs que je serais examiné par des philologues. Mais puisque vous êtes descendu jusqu’à ces chicanes de mots, j’en reprendrai chez vous deux autres : 1° Compendieusement, que vous employez tout au rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et 2° Carthachinoiserie, plaisanterie excellente, bien qu’elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal. Vous voyez, Monsieur, que si vous ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux valu, peut-être, négliger «ces minuties qui se refusent» , comme vous le dites fort bien, «à l’examen de la critique» .

Encore une, cependant ! Pourquoi avez-vous souligné le et dans cette phrase (un peu tronquée) de ma page 156 : «achète-moi des Cappadociens et des Asiatiques» ? Est-ce pour briller en voulant faire accroire aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l’Asie Mineure ? Mais je la connais, Monsieur, je l’ai vue, je m’y suis promené !

Vous m’avez lu si négligemment que presque toujours vous me citez à faux. Je n’ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste particulière ; ni, page 109, que les soldats libyens «fussent possédés de l’envie de leur faire boire du fer» , mais que les Barbares menaçaient les Carthaginois de leur faire boire du fer ; ni, page 108, que les gardes de la Légion «portaient au milieu du front une corne d’argent pour les faire ressembler à des rhinocéros» , mais «leurs gros chevaux avaient, etc.» ; ni, page 29, que les paysans, un jour, s’amusèrent à crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses Syssites, que j’ai employées, selon vous, «ne sachant pas sans doute que ce mot signifiait des corporations particulières» . Sans doute est aimable. Mais sans doute je savais ce qu’étaient ces corporations et l’étymologie du mot, puisque je le traduis en français la première fois qu’il apparaît dans mon livre, page 7 : «Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun» . Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n’est point démontré dans le Poenulus «que les Carthaginois savaient toutes les langues» , ce qui eût été un curieux privilège pour une nation entière ; il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, «Is omnes linguas scit» ; ce qu’il faut traduire : «celui-là sait toutes les langues» , – le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.

Il n’est pas vrai de dire que «Hannon n’a pas été crucifié dans la guerre des Mercenaires, attendu qu’il commandait des armées longtemps encore après» , car vous trouverez dans Polybe, Monsieur, que les rebelles se saisirent de sa personne, et l’attachèrent à une croix (en Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre Ier, chapitre XVIII. Ce n’est donc pas «ce personnage» «qui aurait à se plaindre de M. Flaubert» , mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M. Froehner.

Pour les sacrifices d’enfants, il est si peu impossible qu’au siècle d’Hamilcar on les brûlât vifs, qu’on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s’il faut s’en rapporter à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon (livre III). Cependant, «la statue de Moloch ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans Salammbô. Cette figure, composée de sept cases étagées l’une sur l’autre pour y enfermer les victimes, appartient à la religion gauloise. M. Flaubert n’a aucun prétexte d’analogie pour justifier son audacieuse transposition» .

Non ! Je n’ai aucun prétexte, c’est vrai ! Mais j’ai un texte, à savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez et qui n’est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en convaincre en daignant lire, ou relire, le livre XX de Diodore, chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul Fage, dont vous ne parlez pas et qui est citée par Selden, De diis syriis, p. 166-170, avec Eusèbe, Préparation évangélique, livre Ier.

Comment se fait-il aussi que l’histoire ne dise rien du manteau miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu’on le montrait dans le Temple de Vénus, mais bien plus tard et seulement à l’époque des empereurs romains ?» . Or je trouve dans Athénée, XII, 58, la description très minutieuse de ce manteau, bien que l’histoire n’en dise rien. Il fut acheté à Denys l’Ancien 120 talents, porté à Rome par Scipion Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve encore dans Dureau de la Malle, dont j’ai tiré profit, décidément.

Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que «la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô sont de pures inventions» , et vous ajoutez : «qui a entendu parler d’un Aptoukhos ?» qui ? d’Avezac Cyrénaïque, à propos d’un temple dans les environs de Cyrène. – «d’un Schaoûl ?» Mais c’est un nom que je donne à un esclave (voyez ma page 91) – «ou d’un Matismann» ? Il est mentionné comme dieu par Corippus. (voyez Johannide et Mémoires de l’Académie des Inscriptions, tome XII, p. 181.) – «Qui ne sait que Micipsa n’était pas une divinité mais un homme ?» or c’est ce que je dis, Monsieur, et très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses esclaves : «À moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl !»

Vous m’accusez de prendre pour deux divinités distinctes Astaroth et Astarté. Mais au commencement, page 48, lorsque Salammbô invoque Tanit, elle l’invoque par tous ses noms à la fois : «Anaïtis, Astarté, Derceto, Astaroth, Tiratha» . Et même j’ai pris soin de dire un peu plus bas, page 52, qu’elle répétait «tous ces noms sans qu’ils eussent pour elle de signification distincte» . Seriez-vous comme Salammbô ? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la déesse de la guerre et non de l’amour, de l’élément femelle, humide, fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont vous rencontrez l’explication peu décente, mais claire, dans Movers, Phenic, livre 1er, page 574.

Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la lune et des chevaux consacrés au soleil. «Ces détails (vous en êtes sûr) ne se trouvent dans aucun auteur ancien, ni dans aucun monument authentique.» Or je me permettrai, pour les singes, de vous rappeler, Monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis. Quant aux chevaux, je ne dis pas qu’il y en avait de consacrés à Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Esculape, Lolaüs, Apollon, le Soleil. Or je vois les chevaux consacrés au soleil dans Pausanias (livre 1er, chapitre I), et dans la Bible (Rois, livre II, chapitre XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d’Égypte soient des monuments authentiques, et la Bible et Pausanias des auteurs anciens.

À propos de la Bible, je prendrai encore, Monsieur, la grande liberté de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où vous lirez ceci : «Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d’or, une petite figure de pierre précieuse qu’ils appelaient la Vérité. Les débats s’ouvraient lorsque le président mettait devant soi l’image de la Vérité» . C’est un texte de Diodore. En voici un autre d’Elien : «Le plus âgé d’entre eux était leur chef et leur juge à tous ; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette image la Vérité» . C’est ainsi, Monsieur, que «cette Vérité-là est une jolie invention de l’auteur» .

Mais tout vous étonne : le molobathre, que l’on écrit très bien (ne vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d’or que l’on ramasse aujourd’hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage, les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans le Cantique des Cantiques (Cahen, tome XVI, 37), et les arrosages de silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc. , tout !

Eh bien ! Non, Monsieur, je n’ai point «emprunté tous ces détails aux nègres de la Sénégambie» . Je vous renvoie, pour les éléphants, à l’ouvrage d’Armandi, page 256, et aux autorités qu’il indique, telles que Florus, Diodore, Ammien Marcellin et autres nègres de la Sénégambie.

Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se barbouillent de vermillon, comme on pourrait «vous demander à quelle source l’auteur a puisé ces précieux renseignements» , et que «vous seriez» , d’après votre aveu, «très embarrassé de le dire» , je vais vous donner, humblement, quelques indications qui faciliteront vos recherches.

»Les Maxies... se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Leurs femmes (celles des Adrymachydes), si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent, etc.» vous verrez tout cela dans le IVe livre d’Hérodote, aux chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas embarrassé de le dire.

Le même Hérodote m’a appris, dans la description de l’armée de Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes ; de plus Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec les Lydiens, dit qu’ils portaient des robes de femme ; enfin, le Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce assez pour les Lydiens et leur costume ?

Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel, chapitre XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux d’Abou-Simbal, entre autres ; les escarboucles formées par l’urine de lynx, dans Théophraste, Traité des pierreries, et dans Pline, livre VIII, chapitre LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés (dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans doute, d’un ridicule que je n’ai pas), je vous prie de lire dans le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que Scipion Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position. «Quia ceteri metu poenae similis absterrentur eadem noxia.» Sont-ce là, Monsieur, de ces passages pris sans discernement dans l’Univers pittoresque, «et que la haute critique a employés avec succès contre moi ?» De quelle haute critique parlez-vous ? Est-ce de la vôtre ?

Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l’on arrosait avec du silphium. Mais ce détail, Monsieur, n’est pas de moi. Il est dans Pline, livre XVII, chapitre XLVII. j’en suis bien fâché pour votre plaisanterie sur «l’ellébore que l’on devrait cultiver à Charenton» ; mais, comme vous le dites vous-même, «l’esprit le plus pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises» .

Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres précieuses du trésor d’Hamilcar, plus d’une appartient aux légendes et aux superstitions chrétiennes» . Non, Monsieur, elles sont toutes dans Pline et dans Théophraste.

Les stèles d’émeraude, à l’entrée du temple, qui vous font rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate Vie d’Apollonius et par Théophraste Traité des pierreries. Heeren (tome II) cite sa phrase : «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve à Tyr, dans le Temple d’Hercule. C’est une colonne d’assez forte dimension» . Autre passage de Théophraste (traduction de Hill) : «Il y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre émeraudes.»

Malgré «vos connaissances acquises» , vous confondez le jade, qui est une néphrite d’un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l’on trouve en Europe et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le Dictionnaire de l’Académie française, au mot jaspe, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu’il y en avait de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, Monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d’avoir prêté à une femme (dans son Roman de la Momie) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n’est point lui, mais vous, qui avez fait une erreur ridicule.

Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapportée par M. Passalacqua, d’Égypte, et dans la pose que décrit Th. Gautier, cette pose qui, d’après vous, n’est certainement pas égyptienne. Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que font les Sakiehs pour amener l’eau dans les maisons, et vous seriez convaincu que je n’ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans les pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne la toilette des femmes, Isaïe, III, 3, la Mischna, tit. de Sabbatho, Samuel, XIII, 18, saint Clément d’Alexandrie, Paed. , II, 13, et les dissertations de l’abbé Mignot, dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XLII. Et quant à cette abondance d’ornementation qui vous ébahit si fort, j’étais bien en droit d’en prodiguer à des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des pierreries. (Voy. Cahen, Ézéchiel, XXVIII, 14). Mais vous n’êtes pas heureux, en fait de pierreries.

Je termine, Monsieur, en vous remerciant des formes amènes que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n’ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l’examen littéraire de mon livre, je n’y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j’y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l’hébreu, ni l’arabe, ni l’allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. j’ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. j’ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n’ai pas été mieux guidé, c’est que je n’avais point l’honneur, l’avantage de vous connaître : excusez-moi ! Si j’avais pris vos conseils, aurais-je mieux réussi ? j’en doute. En tout cas, j’eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l’espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous, monsieur ; bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement «avoir déchiqueté mon livre pièce à pièce» , n’ayez aucune peur, tranquillisez-vous ! Car vous n’avez pas été cruel, mais... léger.

j’ai l’honneur d’être, etc.

À Monsieur Guéroult. §

[Paris] 2 février 1863.

Mon cher Monsieur Guéroult,

Excusez-moi si je vous importune encore une fois. Mais comme M. Froehner doit publier dans l’Opinion Nationale ce qu’il vient de reproduire dans la Revue Contemporaine, je me permets de lui dire que :

j’ai commis effectivement une erreur très grave. Au lieu de Diodore, liv. XX, chap. IV, lisez chapitre XIX. Autre erreur : j’ai oublié un texte à propos de la statue de Moloch, dans la Mythologie du docteur Jacobi, traduction de Bernard, la page 322, où il verra une fois de plus les sept compartiments qui l’indignent.

Et, bien qu’il n’ait pas daigné me répondre un seul mot touchant : 1° la topographie de Carthage ; 2° le manteau de Tanit ; 3° les noms puniques que j’ai travestis et 4° les dieux que j’ai inventés, – et qu’il ait gardé le même silence : 5° sur les chevaux consacrés au Soleil ; 6° sur la statuette de la Vérité ; 7° sur les coutumes bizarres des nomades ; 8° sur les lions crucifiés, et 9° sur les arrosages de silphium, avec 10° les escarboucles de lynx et 11° les superstitions chrétiennes relatives aux pierreries ; en se taisant de même sur le jade 12 ; et sur le jaspe 13 ; sans en dire plus long quant à tout ce qui concerne : 14 Hannon ; 15° les costumes des femmes ; 16° les robes des Lydiens ; 17° la pose fantastique de la momie égyptienne ; 18° le musée Campana ; 19° les citations... (peu exactes) qu’il fait de mon livre ; et 20° mon latin, qu’il vous conjure de trouver faux, etc. , je suis prêt, néanmoins, sur cela, comme sur tout le reste, à reconnaître qu’il a raison et que l’antiquité est sa propriété particulière. Il peut donc s’amuser en paix à détruire mon édifice et prouver que je ne sais rien du tout, comme il l’a fait victorieusement pour MM. Léon Heuzey et Léon Renier, car je ne lui répondrai pas. Je ne m’occuperai plus de ce monsieur.

Je retire un mot qui me paraît l’avoir contrarié. Non, M. Froehner n’est pas léger, il est tout le contraire. Et si je l’ai choisi «pour victime parmi tant d’écrivains qui ont rabaissé mon livre» , c’est qu’il m’avait semblé le plus sérieux. Je me suis bien trompé.

Enfin, puisqu’il se mêle de ma biographie (comme si je m’inquiétais de la sienne !) en affirmant par deux fois (il le sait !) que j’ai été six ans à écrire Salammbô, je lui avouerai que je ne suis pas bien sûr, à présent, d’avoir jamais été à Carthage.

Il nous reste, l’un et l’autre, à vous remercier, cher Monsieur, moi pour m’avoir ouvert votre journal spontanément et d’une si large manière, et quant à lui, M. Froehner, il doit vous savoir un gré infini. Vous lui avez donné l’occasion d’apprendre à beaucoup de monde son existence. Cet étranger tenait à être connu ; maintenant il l’est... avantageusement.

Mille cordialités.

À Jules Duplan. §

[Croisset, fin mars-début d’avril 1863.]

Tu es bien gentil de m’envoyer des feuilles farces. On me dit que le Sieur Vitet m’a attaqué dans sa réponse à Octave Feuillet ; envoie-moi ça. À propos d’attaque, sais-tu que j’ai été dénoncé, comme corrupteur des moeurs, dans deux églises ? 1° église Sainte-Clotilde, 2° église de la Trinité (rue de Clichy). Là, le prédicateur s’appelait l’abbé Becel ; j’ignore le nom de l’autre. Tous deux ont tonné contre l’impudicité des mascarades, contre le costume de Salammbô ! Ledit Becel a rappelé la Bovary et prétend que cette fois je veux ramener le paganisme. Ainsi l’Académie et le clergé m’exècrent. Ça me flatte et ça m’excite !

Quel discours que celui de Feuillet, nom de Dieu ! Quelle platitude ! j’en étais indigné pour le père Scribe.

j’oubliais de te dire que je trouve ta conduite indécente : tu n’écris pas à ton vieux. Comment vas-tu ? et Mme Cornu ? et la note relative à Théo, etc. , et la traduction allemande ? (Comme il n’existe point de traité avec la Prusse, M. Richtle est parfaitement libre quant à l’argent ; que Mme Cornu arrange l’affaire comme elle l’entendra.)

Quant à moi, je suis dans la confection simultanée de mes deux plans ; c’est à cela que je passe toutes mes soirées. Je ne sais pour lequel me décider.

j’attends Monseigneur dans quinze jours ; alors je prendrai un parti.

Dans la journée, je lis de l’anglais, et même du grec ; il m’a pris une rage de Théocrite. Jolie préparation pour peindre les moeurs parisiennes !

Je ne suis pas né pour écrire des choses modernes, décidément ; il m’en coûte trop pour m’y mettre. j’aurais dû, après Salammbô, me mettre immédiatement à Saint Antoine ; j’étais en train, ce serait fini maintenant.

Je m’ennuie à crever ; mon oisiveté (qui n’en est pas une, car je me creuse la cervelle comme un misérable), ma non-écriture, dis-je, me pèse. Sacré état !

Je compte sur toi cet été. Adieu, tâche d’être plus gai que moi. Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux.

À Théophile Gautier. §

[Croisset, début d’avril 1863.]

Comment vas-tu, cher vieux maître ? Le Fracasse avance-t-il ? Penses-tu à Salammbô ? Est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau relativement à cette jeune personne ? Le Figaro-Programme en reparle et Verdi est à Paris.

Dès que tu auras fini ton roman, viens donc dans ma cabane passer une huitaine (ou plus) selon ta promesse, et nous réglerons le scénario. Je t’attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée, deux jours à l’avance.

Je rêvasse à la fois deux livres sans faire grande besogne. j’ai des clous à la gueule et je m’emm... , si l’on peut s’exprimer ainsi.

Il me semble qu’il y a déjà bien longtemps que je n’ai vu ta chère trombine !

j’imagine que nous taillerons ici, dans le silence du cabinet (loin des cours et des femmes), une fière bavette ! C’est pourquoi accours dès que tu seras libre.

Je te baise sur les deux joues.

Amitiés tendres à toute la nichée et particulièrement au Toto.

Je suis victime de la HHHHAINE DES PRÊTRES, ayant été maudit par iceux dans deux églises : Sainte-Clotilde et la Trinité. On m’accuse d’être l’inventeur de travestissements obscènes, et de vouloir ramener le paganisme (sic)

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset, mercredi, [mai 1863].

Il n’est pas possible d’être plus gentils que vous, mes chers amis ! Votre lettre m’a attendri, sans me surprendre.

Ce que j’ai ? Un emm... constitutionnel que je refoule parfois à force de travail. Quand le travail ne marche pas (ce qui est le cas présent), il reparaît et me submerge. Tout ce que je pourrais vous dire ne serait que le développement de ces simples mots. Je ne suis pas non plus très satisfait de mon physique. j’ai des clous, des irritations à la peau, etc. Bref, je suis dans un foutu moment.

j’ai fait le plan de deux livres qui ne me satisfont ni l’un ni l’autre. Le premier est une série d’analyses et de potins médiocres sans grandeur ni beauté. La vérité n’étant pas pour moi la première condition de l’Art, je ne puis me résigner à écrire de telles platitudes, bien qu’on les aime actuellement. Quant au second, dont j’aime l’ensemble, j’ai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement, sans compter que j’y vois des difficultés d’exécution effroyables.

De plus, le printemps me donne des envies folles de m’en aller en Chine ou aux Indes, et la Normandie avec sa verdure m’agace les dents comme un plat d’oseilles crues.

De plus, j’ai des crampes à l’estomac. Voilà tout.

Et vous ? Avancez-vous ? êtes-vous contents ? Les dîners du samedi durent-ils toujours ?

Claudin a eu l’amabilité de m’envoyer un compte rendu de Folammbô ; c’est une attention délicate dont je lui sais gré.

Avez-vous suffisamment vitupéré Sainte-Beuve et engueulé l’Académie à propos de la nomination Carné ?

Je lis maintenant l’Histoire du consulat d’un bout à l’autre, et je pousse des rugissements. Il n’est pas possible d’être plus foncièrement médiocre et bourgeois que ce monsieur-là ! Quel style ! Et quelle philosophie !

Je compte toujours vous voir à la fin du mois.

Je vous embrasse sur vos quatre joues en vous serrant les mains tendrement.

À Théophile Gautier. §

[Paris] mardi matin [mai ou début de juin 1863].

Mon cher vieux maître,

Voici l’embryon de scénario que tu m’as demandé. Il est fait depuis un mois, mais je n’ai pu te le remettre 1° parce que tu as manqué deux Magny, 2° j’ignore ton adresse à Montrouge.

Tâche donc de venir de lundi en huit au banquet Magny.

Adieu, je t’embrasse. Ton G F.

Au général Bougenel, §

Chambellan d’honneur de S. A. I.

[Juin 1863 ?]

Général,

S. A. I. la princesse Mathilde m’a exprimé le désir d’avoir des dessins de costumes tirés de mon livre intitulé : Salammbô.

Mais on me dit qu’il est inutile que je continue à m’occuper de ce travail.

Je voudrais savoir à quoi m’en tenir, positivement. Donc, je vous prie, Général, d’avoir la bonté de me répondre et d’accepter l’hommage de ma considération la plus distinguée.

Votre très humble

G Flaubert.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Vichy, lundi [22 juin 1863].

j’ai reçu hier au soir votre article qui m’a été fort agréable. Je le mettrai de côté dans le coin des meilleurs, des plus sympathiques et des plus caressants. Merci donc encore une fois.

Comment avez-vous pu penser que je vous oubliais ? Vous avez toute espèce de droits à mon affection, et je n’ai pas l’habitude d’être ingrat. Vous êtes bonne, excellente même, et je vous aime. Je vous aime pour vos idées, pour vos sentiments et pour vos douleurs. Nous ne quitterons pas ce monde sans nous être serré la main, soyez-en sûre. Si je vais à Nohant, je passerai par Angers.

Mais je ne crois pas que ce plaisir me soit réservé pour cette année. Je vais me mettre à travailler furieusement, à peine rentré ; je l’espère du moins. La vie n’est tolérable qu’avec une marotte, un travail quelconque. Dès qu’on abandonne sa chimère, on meurt de tristesse. Il faut se cramponner dessus et souhaiter qu’elle nous emporte.

Pourquoi donc dites-vous que Paris est si loin ? Une fois en chemin de fer, qu’est-ce que cela fait ? Allons, un bon mouvement, un peu de courage. Priez vos médecins d’être bien durs pour vous et venez me voir cet hiver là-bas.

Je vous souhaite mille allégements et me dis,

Tout à vous.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Vichy, mercredi soir [fin juin-début juillet 1863].

Ce n’est qu’hier seulement et par hasard que j’ai eu votre lettre adressée poste restante, le directeur de ladite poste n’ayant pas jugé convenable, je ne sais pourquoi, de l’envoyer à mon hôtel.

Je savais par Darcel que votre roman allait bientôt voir le jour. Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, que je lui souhaite tout le succès imaginable.

Le même Darcel m’a conté que vous aviez retenu un logement à Paris. Est-ce vrai ? Vous voilà donc embrigadée dans la gent de lettre parisienne ! Tant mieux, nous pourrons nous voir un peu plus souvent.

Je n’ai rien écrit, bien entendu, depuis mon départ ; les dérangements du voyage ne sont pas la seule cause de mon oisiveté, car je poursuis maintenant une troisième idée qui sera, peut-être, plus vite réalisée que les deux autres. Comme je ne m’amuse pas démesurément à Vichy, et que j’y suis mal pour écrire, je passe mon temps à lire, et je lis beaucoup. j’ai avalé deux volumes de Goethe (que je ne connaissais pas) ; les mémoires de Hertzen sur la Russie, quelques romans de Balzac, Madelon du gars About, et les deux derniers volumes du Sieur Feydeau, etc. Le soir, je me promène pendant une demi-heure sous les arbres du Parc, et je vais voir se coucher le soleil au bord de l’Allier. Voilà mon existence.

Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles, ce qui fait que je me prive des lieux publics. j’ai trouvé beaucoup de monde de connaissance, des gens de mon monde ; on cause dans la rue quand on se rencontre.

Contrairement à la plupart des pays d’eaux, l’embêtante petite ville où je suis présentement contient peu de cocottes. Elles attendent pour accourir la venue de l’Empereur ; voilà ce qui se dit du moins. Un bourgeois fort aimable m’a appris qu’il s’était fondé, depuis l’année dernière, une nouvelle maison de prostitution, et même il a poussé l’obligeance jusqu’à m’en donner l’adresse. Mais je n’y ai pas été ; je ne suis plus assez gai ou assez jeune pour adorer la Vénus populaire. Le besoin d’idéal est une preuve de décadence, on a beau dire !

Je m’étonne de ce que vous a conté sur moi ce bon Chennevières ; je ne me souviens pas d’avoir été si drôle.

À quelle époque allez-vous quitter Rouen ? Où logerez-vous ? à propos de votre dernier voyage à Paris, ce n’est pas gentil de ne m’avoir point prévenu. j’aurais été vous voir. j’ai gardé un souvenir exquis de deux entrevues là-bas, l’une à votre hôtel, l’autre chez moi. Vous en souvenez-vous, chère amie ? Il me semble qu’il y a eu, ces deux fois-là, quelque chose de plus intime que les autres.

Je serai à Croisset vers le milieu du mois prochain.

Mes compagnes vous envoient mille choses aimables.

Et moi, je vous serre les deux mains et je vous baise sur les deux côtés de votre joli col.

À vous.

Hôtel Britannique.

À Ernest Feydeau. §

Vichy, 2 juillet [1863].

À nous deux, mon bon ! Causons tranquillement.

Tu me permettras d’abord de blâmer ton mode de publication. Pourquoi donner trois titres à une oeuvre une s’il en fut ? Ton histoire est parfaitement suivie, elle se tient d’un bout à l’autre ; pourquoi faire accroire qu’il y en a trois ?

Je ne dirai rien de la Préface, qui a tous mes respects et approbations. Tu défends les bons principes en bon langage ; je m’incline et salue.

j’arrive au livre, à l’oeuvre. Eh bien, je trouve la chose extrêmement amusante, je répète extrêmement. Tu as voulu faire un roman d’action, d’aventures, et tu as réussi. C’est une chanson nouvelle, Feydeau seconde manière. Le Mari de la danseuse (car c’est pour moi le titre général de l’oeuvre, et tu feras bien de le rétablir dans une prochaine édition, en gardant trois sous-titres si cela te convient), le Mari de la Danseuse, dis-je (j’écris comme M. Thiers), est l’antithèse de Fanny, comme conception, sujet et procédé. Voilà jusqu’à présent tes deux extrémités (style Sainte-Beuve) et j’aime autant l’une que l’autre. Je suis ébahi par l’habileté de l’intrigue et les ressources de ton imagination. Quant à mes goûts personnels, ils s’assouvissent mieux, tu le sais, dans les livres de descriptions et d’analyse que dans ceux de drame ; mais ce n’est pas là ce que tu as voulu faire, point auquel le critique doit toujours se placer ; et d’ailleurs ces sympathies toutes nerveuses se trouvent amplement satisfaites dans la contemplation de tes caractères, qui sont fort remarquables. 1° Saint-Bertrand est une création originale et vraie. Il devient un indigne gredin par des gradations adroitement ménagées. Tu n’en as pas fait un monstre, un personnage de tragédie ; c’est un homme, et un homme comme il y en a plusieurs. La gracieuse figure de Barberine lui fait un pendant exquis. On l’aime cette Barberine, ainsi que la bonne comtesse Wanda et que Mme Mélédine qui me fait b... atrocement. Comme je l’aurais g... avec plaisir sur son divan dans la petite maison de Bade ! Gaskell est bon et pris sur nature ; j’ai reconnu mon ancien ami Guillaume. Quant à M. de Bugny et Éveline, ils sont moins rares, et, en leur qualité de gens vertueux, moins drôles. Mais à propos de vertu, mon bon, sais-tu que ton livre est moral, très moral, abjectement honnête ? Quels imbéciles que les critiques ! Si je voulais te démolir, c’est par là que je t’attaquerais ; car tous les Saint-Bertrand ne sont pas punis, tous les domestiques n’ont pas le dévouement d’Eytmin, beaucoup de Barberines n’auraient pas mieux demandé que d’aider au confortable du ménage en prêtant leur cul à MM. les amateurs. Bref, ceci prouve que, pour arriver à édifier le lecteur par la seule peinture de la vie moderne, il faut avoir recours au romanesque. Il est vrai que tu l’as traité, le romanesque, avec une ingéniosité remarquable ; il a l’air non seulement probable, mais vrai. Ton livre est sympathique, tu es un malin.

Ignorant les développements de la fable, j’avais trouvé le commencement un peu long, à une première lecture ; mais il a les proportions convenables.

Trouves-tu que la peinture du bal soit suffisante ? Cela me semble un peu maigre, pittoresquement parlant. Mais s’il en eût été autrement, tu aurais alangui ton action, car ton oeuvre est avant tout dramatique. Il y a là une bonne silhouette, celle du marquis, avec ses favoris poudrés, et qui répète : «Sommes-nous assez moyen âge et Robert le Diable ?» . Ce qui m’a le plus frappé dans le duel est ceci : «Vous n’avez donc pas de parents ? – Non ! – Pas de maîtresse ? – Non ! – Pas d’amis ?» .

Cela jette une lueur atroce sur la solitude intime de Saint-Bertrand et me semble plus terrible que le coup de pistolet. Le profil de Rogatchef, de ce lâche qui devient impudent, est fin.

j’aime La Gruelle (p. 169-170), mais je n’en dirai pas autant de Cocodès, qui me semble le gandin poncif, le jeune homme du monde dont on se moque dans tous les livres. Cet endroit me semble lâché : «un... abbé... savant comme Ducange ! ! !» Où as-tu vu des abbés savants comme Ducange ? Cela t’est venu au bout de la plume, sans y songer, et tu l’as lâché sans te rappeler que, plus loin, ledit abbé se grise avec son élève. Les gens savants comme Ducange ne se grisent pas. Tu vois que je t’épluche et que je te suis pas à pas. Tout ce chapitre XV, d’ailleurs, me semble plus mou de facture, plus commun et trop abondant en dialogues.

Mlle Chaussepied est la vraie mère d’actrice, l’éternelle maquerelle donnée par la nature, oscillant entre la prostitution et le mariage. Son livre des Dames heureuses est une découverte. Oui, voilà leurs rêves. Sa mort, par excès de truffes, est fort probable. Mais ce que je trouve d’un goût abominable, une chose qui m’exaspère, c’est la venue parallèle du médecin Tant-Pis et du médecin Tant-Mieux. Avec votre permission, Monsieur Feydeau, voilà du bas ! Au lieu de les faire ennemis, pourquoi ne les as-tu pas faits amis, ce qui eût été bien plus canaille ? Mais tu as voulu être léger et tu n’es que lourd. l’homoeopathe, bien qu’il soit vrai extérieurement, ne me plaît pas beaucoup plus. Bref, tout cela ne mord pas, il y a fatigue.

Mais comme ça se relève au chapitre de «Les artifices de Saint-Bertrand» ! Et comme le départ de Gaskell est simple et dans la mesure ! On a pitié de ce pauvre vieux, on le comprend, on est lui...

Je sais peu de choses plus plaisantes que l’intérieur de la Mélédine à Bade, avec son portrait physique et son histoire (p. 260-261) ; elle se relie d’ailleurs à l’action d’une façon fort habile. (Quelle grande machine pour les boulevards ne ferait-on pas avec ton roman ?) j’aime cette espionne, on s’imagine qu’elle devait avoir des ressorts fantastiques dans le bassin. Oui, je sens son c. n et je vois son clitoris fait en manière de tire-bouchon, avec quoi elle happait les secrets d’État. Son v... me semble plein de mystères tragiques comme le corridor d’un palais ducal à Venise. Le contraste des Deux Timides (?), venant après ces choses graves, est bien, est à sa place. Voilà une opposition naturelle et qui sort du sujet ; ici, rien de factice. j’ai été ému comme un enfant aux pages 106-107.

»Le bien est difficile à faire» , et particulièrement les pages 112-115 sont d’une bonne psychologie. Tu as bien fait de montrer comment les papiers de la Wanda pèsent à Saint-Bertrand.

Cerveiro, neuf.

Le chapitre XIII est excellent en entier. La petite bataille se voit, mais je ne comprends rien à l’extérieur du chevalier Florimont. Est-il probable, je te le demande, qu’un homme du monde comme ce diplomate soit de 40 ans en arrière sur la mode ? Où as-tu vu cela ? Pourquoi en fais-tu un personnage grotesque ? Il est habitué à voir de beaux ameublements, par sa position même ; or pourquoi veux-tu qu’il trouve celui de Saint-Bertrand «d’un luxe extravagant» ? Ce magot m’a choqué comme improbable, et d’une invention grotesque, quand même.

Tu n’as pas suffisamment expliqué, selon moi, pourquoi Valmondo aime Saint-Bertrand, en est si fort entiché ; j’aurais voulu voir Saint-Bertrand dans l’intimité de cette famille, travaillant, en action.

Mais Florimont est comique par sa situation (p. 258-259), ce qui vaut mieux que de l’être par le costume. Les rapports qu’il a avec son fils sont dans le ton probable, et les embarras du jeune homme font sourire.

XXIII. Belle scène entre Éveline et Saint-Bertrand. Le moyen dont se sert Saint-Bertrand pour la mater est inattendu ; on ne sait ce qu’elle va devenir, c’est plein d’intérêt. Et Barberine se trouve reliée à cette action fort habilement par l’anéantissement desdites lettres compromettantes. Tout cela se suit, marche et glisse comme sur des roulettes. j’admire la façon dont l’action est conduite. La figure de Gugenheim est sinistre. Ces deux lignes (p. 339) : «Madame la princesse est bien fâchée... elle vous prie de repasser demain» , superbes ! Voilà comme les choses les plus simples, quand elles sont bien amenées, font de l’effet.

Ceci est bien mignon, et comme ça se voit : «Bah ! dit-elle en tournant la main pour boutonner son gant» .

Tu as bien fait de lui faire faire un voyage en Pologne et de la rendre le plus excusable possible. Le mouvement de la Mélédine, à la fin, superbe ! !

Le troisième volume est, selon moi, supérieur aux deux autres, et je n’y vois pas un mot à reprendre.

j’adore Lorvieux. Énorme ! Est-ce mon portrait à soixante ans que tu as voulu faire ? Je le crois et ça me flatte ; car il ne faut pas se le dissimuler, c’est comme cela que je serai sur le retour.

Le comte de Perche est fin et distingué, les changements de Rogatchef sont bons.

»Comment aiment les femmes» , les contradictions de Barberine, exquis de naturel et de délicatesse. C’est une jolie figure que celle de Barberine.

Mais mon Feydeau éprouve ensuite le besoin de faire rire un peu le parterre et d’être comique avec Gaskell, qui doit cependant avoir autre chose à raconter que des farces, car c’est un homme sérieux. «il venait à peine d’entrer chez Barberine» , et le voilà qui se blague lui-même, avec ses histoires de chien savant et de volaille phénoménale ! Ses inventions sont cocasses en elles-mêmes, mais le dialogue y répugne ; on ne dit pas ça de soi, Gaskell moins qu’un autre ; il a bien d’autres choses à dire à Barberine. Ces tartines drôlatiques ne sont pas en situation ; il y a là quelque chose qui blesse la délicatesse. Mais l’auteur a voulu montrer son esprit, a voulu briller, admirons-le ! Tu me répondras : «On rit» . Soit ! Mais on a tort de rire.

Je n’ai plus maintenant qu’à admirer sans aucune restriction.

La réapparition de Saint-Bertrand, par un soir d’été, est une fort belle chose, et il dit un mot qui est pour moi une vraie merveille, tant il est simple. «Tu vois !» , dit-il... «Tu vois !» , répète-t-il. Cette répétition-là vous fait venir les larmes aux yeux. Les raccommodements avec Barberine, la comtesse Wanda qui revient, et la prostitution déjà esquissée page 99, très bien, très bien.

À partir du chapitre X, nous entrons dans l’épique, et ça nous tient haletant pendant 106 pages sans discontinuer. Les effets de neige et de paysage, la chanson patriotique des exilés, coupée par des coups, et le bon Eytmin, tout cela est excellent, mon vieux, excellent. Et ça ne faiblit pas. Tu as eu là une fière poussée, résultat d’un plan bien conduit et d’une imagination vigoureuse.

Où as-tu donc pris ce nom de Tiphaine, qui était le nom d’un ami de mon père ?

Un mot sublime : «Vous avez donc encore des économies ?»

Ce que j’ai dit du comique intentionnel ne s’applique pas aux pages 304-305, car, là, Gaskell est très sérieux ; il est comique pour les autres, mais non pour lui-même.

Comme Barberine est gentille, et comme le Saint-Bertrand s’enfonce, se dégrade ! l’un monte, l’autre descend. ça progresse, ça se développe, on est collé sur le livre. XXIX, charmant, charmant.

j’aime ta Californie, avec ses trottoirs de bois, ses boues et ses ballots. Mais tout disparaît devant l’idée de Cerveiro. Je lisais cela hier sur mon lit ; j’ai bondi comme une anguille, en rugissant comme un taureau. Et non seulement l’idée est sublime, mais elle est admirablement exécutée. On voit la pauvre Barberine à la toucher. Je trouve ce passage-là à la hauteur de n’importe quoi.

La pendaison de Saint-Bertrand m’a rappelé celle de je ne sais plus qui dans la Prairie de Cooper ; mais il n’y a nul plagiat, sois tranquille.

Enfin l’oeuvre finit sur une petite note sentimentale qui console et émeut. Car tu as fait (je ne sais si tu l’ignores) un livre consolant. On y «respire» partout l’amour du Bien et on voit comment les jeunes gens tournent mal quand ils n’ont pas de principes. Je ne blâme nullement la chose dans un livre d’imagination ; tu as eu d’ailleurs l’art de ne montrer que des faits probables ; on est emporté par le torrent de ta narration.

Telles sont, mon vieux, les impressions que j’ai ressenties. Je t’écris à la hâte ; excuse les bévues du critique.

Ma mère, qui en est à la fin du second volume, me charge de t’exprimer son admiration et se rappelle, ainsi que ma nièce, au bon souvenir de Mme Feydeau. Quant à moi, je lui baise les mains et je te bécote sur les deux joues, en te dressant dans mon coeur un PIÉDESTAL ! Tu es un gars !

Ton vieux.

À Jules Duplan. §

Vichy [fin juillet 1863].

Tu es un misérable de ne pas avoir charmé ma solitude par quelque épître ; cela m’eût égayé dans la vie embêtante que je mène, et où je n’ai pour distraction que la vue de Jules Lecomte sous les arbres du Parc !

j’ai lu beaucoup de romans depuis que je suis ici et, avant-hier, la Vie de Jésus de l’ami Renan, oeuvre qui m’enthousiasme peu. j’ai réfléchi à mes deux plans sans y rien ajouter et à la féerie sans rien trouver. Monseigneur me paraît très en train et nous allons nous y mettre sérieusement dans dix jours, quand je serai rentré à Paris.

Il paraît que vous avez tous les deux solidement bûché les eaux de Saint-Ronan. Vous avez eu une forte conférence ecclésiastique.

Sacré nom d’un chien, quelle chaleur ! Après plusieurs jours de froid et de pluie où je grelottais sans pouvoir me réchauffer, nous jouissons maintenant d’une température étouffante. Elle m’obstrue l’entendement, je ne fais que souffler et dormir étendu «comme ung veau» sur mon lit.

Lis-tu dans la Franchise le salon de ce vieux Hennequin ? Oh ! énorme ! Encore plus beau comme critique d’art que comme poète !

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset], dimanche 20 septembre [1863].

C’est moi ! Je ne suis pas mort. Et vous ? Où êtes-vous, que devenez-vous ? Etc. , etc.

j’ai attendu vainement une réponse de Théo pour savoir s’il viendrait ici, dans le mois d’août ou de septembre, comme il me l’avait promis. Voilà ce qui fait que j’ai tant tardé à vous rappeler votre promesse.

Car vous savez, ô mes bons, que vous m’avez fait celle d’une visite dans ma cabane. Quand sera-ce ? Je vous espère.

Je suis à la moitié de ma féerie, laquelle a été refusée sur scénario par le sieur Fournier ; non seulement sur scénario, mais après lecture des quatre premiers tableaux. Il a beaucoup admiré le plan (sic), mais c’est le style qu’il a blâmé. Il le trouve mou ! ! Peut-être a-t-il raison ? Quoi qu’il en soit, j’ai continué la chose qui sera terminée vers le mois de décembre.

Répondez-moi un petit mot pour me dire le jour et l’heure de votre arrivée ; j’irai à votre rencontre. Vos deux lits vous attendent. Je vous embrasse sur vos quatre joues.

À Michelet. §

Croisset, mardi [début d’octobre 1863].

Mon cher maître,

j’ai reçu votre cadeau avant-hier, et (comme les précédents) je l’ai dévoré de suite, tout d’une haleine.

Éblouissement et enchantement, telle est la première impression.

On vous retrouve là entièrement, avec toutes vos grâces et toute votre force ; j’admire (plus qu’un autre, et en homme du métier) cet art qui se dissimule sous une simplicité apparente, ce relief des images saillissant par un mot, quantité d’horizons qui se déploient entre les paragraphes, ce don de faire vivre enfin, qui est la marque des élus en fait de style, votre secret à vous, votre qualité suprême.

Comme tout cela est clair, substantiel, amusant !

Jusqu’à présent je n’avais pas saisi les rapports intimes entre l’Espagne et la France, la différence essentielle de l’Angleterre, ni la physionomie de Dubois qui est, chez vous, toute neuve, il me semble, ni dans quelle mesure le régent était un drôle et sa fille une drôlesse.

Quant au système de Law, voilà la première fois que je le comprends, ce qui n’est pas de votre part un médiocre tour de force.

Quelle charmante chose que le tableau de Paris pendant le système, avec tout ce que vous dites des cafés, des enlèvements, etc. !

Manon Lescaut, enfin, se trouve analysée jusque dans ses entrailles ; ce jugement-là est à mettre par-dessus tous les autres et les dépasse, on n’a plus à y revenir ; à tout ce que vous touchez, vous laissez une empreinte ineffaçable.

Je suis obsédé par votre peste de Marseille comme par le souvenir d’un cauchemar. Vous avez atteint là, ô maître, au dernier terme du pathétique. Aucune description classique de la peste ne m’avait causé un tel frisson ; non seulement on la voit, mais on la sent. Des tableaux entiers, toute une vie, tout un monde en deux lignes : «Sans souci d’odorat, dans sa chambrette obscure, la jolie femme au teint jaune, etc.» . Et quelle psychologie que celle-là (p. 318 et 319) : «Des groupes d’amies, de soeurs» , etc. !

Et à travers toutes ces merveilles d’intuition, de reproduction et de langage, l’idée principale, le substratum, le but (la révolution qui vient) ne se perd pas de vue une minute ; tout se rattache à cela dans votre livre, c’est comme l’épine dorsale de ce colosse.

Donnez-nous-en d’autres, cher maître. Croyez bien que je vous admire autant que je vous aime, et acceptez, je vous prie, deux très fortes poignées de main que vous envoie

Votre tout dévoué.

Seriez-vous assez bon pour présenter tous mes respects à Mme Michelet ?

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 23 octobre 1863.

Je suis honteux d’être depuis si longtemps sans vous écrire. Je pense à vous souvent, mais j’ai été depuis deux mois et demi absorbé par un travail dont j’ai vu la fin hier seulement. C’est une féerie que l’on ne jouera pas, j’en ai peur. Je la ferai précéder d’une préface, plus importante pour moi que la pièce. Je veux seulement attirer l’attention publique sur une forme dramatique splendide et large, et qui ne sert jusqu’à présent que de cadre à des choses fort médiocres. Mon oeuvre est loin d’avoir le sérieux qu’il faudrait et, entre nous, j’en suis un peu honteux.

Je n’attache à cela, du reste, qu’une importance fort secondaire. C’est pour moi une question de critique littéraire, pas autre chose. Je doute qu’aucun directeur en veuille et que la censure la laisse jouer. On trouvera certains tableaux d’une satire sociale trop directe. Cela est, chère demoiselle, la bagatelle qui m’a occupé depuis le mois de juillet. Maintenant, parlons de choses plus graves, à savoir de vous et de vos préoccupations.

Le livre de mon ami Renan ne m’a pas enthousiasmé comme il a fait du public. j’aime que l’on traite ces matières-là avec plus d’appareil scientifique. Mais, à cause même de sa forme facile, le monde des femmes et des légers lecteurs s’y est pris. C’est beaucoup et je regarde comme une grande victoire pour la philosophie que d’amener le public à s’occuper de pareilles questions.

Connaissez-vous la Vie de Jésus du docteur Strauss ? Voilà qui donne à penser et qui est substantiel ! Je vous conseille cette lecture aride, mais intéressante au plus haut degré. Quant à Mlle de la Quintinie... franchement, l’Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions qu’on peut parvenir à découvrir la vérité ? l’histoire, l’histoire et l’histoire naturelle ! Voilà les deux muses de l’âge moderne. C’est avec elles que l’on entrera dans des mondes nouveaux. Ne revenons pas au moyen âge. Observons, tout est là. Et après des siècles d’études il sera peut-être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes oeuvres n’ont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Goethe, tous les fils aînés de Dieu (comme dit Michelet) se sont bien gardés de faire autre chose que représenter. Nous voulons escalader le ciel ; eh bien, élargissons d’abord notre esprit et notre coeur ! Hommes d’aspirations célestes, nous sommes tous enfoncés dans les fanges de la terre jusqu’au cou. La barbarie du moyen âge nous étreint encore par mille préjugés, mille coutumes. La meilleure société de Paris en est encore à «remuer le sac» qui s’appelle maintenant les tables tournantes. Parlez du progrès, après cela ! Et ajoutez à nos misères morales les massacres de la Pologne, la guerre d’Amérique, etc.

Quant à vous, chère âme endolorie, c’est le passé qui vous fait souffrir, à savoir les obligations d’un culte où votre coeur est attaché, mais qui révolte votre esprit. De là, divorce et supplice. Vous ne pouvez vous passer de prêtre, et le prêtre vous est odieux. Soyez à vous-même votre prêtre. Ou bien «abêtissez-vous» , comme dit Pascal. Mais vous vous écartez de tous les remèdes. Le soleil vous fait du bien et vous restez dans un climat mélancolique, etc. , etc. Du courage ! et l’allégement à vos maux ! voilà ce que souhaite du fond de son âme celui qui est tout à vous.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, lundi soir [26 octobre 1863].

Eh bien, et Paris ? et votre logement, et la solitude, et tout le reste ? vous y faites-vous ?

Vous avez dû éprouver un étrange écoeurement quand, toutes vos affaires une fois rangées, vous vous êtes vue seule dans un gîte inconnu, avec la grande ville tout autour de vous. Je connais cela. En fait de sensations profondément amères il en est peu que je n’aie senties. Ayez bon courage cependant, vous vous habituerez à votre nouvelle existence, difficilement il est vrai, mais cela viendra. Et puis, vous ne pouviez plus rester à Rouen ; l’ennui vous submergeait. j’ai bien pensé à vous, mercredi dernier, jour de votre départ, je crois. Le dimanche précédent je vous avais vaguement attendue tout l’après-midi ; espoir trompeur.

Donnez-moi, ou plutôt donnez-nous (car ici on parle de vous souvent) des nouvelles de votre aimable personne. Je compte la baiser sur les deux joues dans un mois au plus tard.

j’ai fini aujourd’hui tant bien que mal le Château des coeurs. j’en suis honteux, cela me semble immonde, c’est-à-dire léger, petiot. Le manque absolu de distinction, chose indispensable à la scène, est peut-être la cause de cette lamentable impression. La pièce n’est pas mal faite, mais comme c’est vide ! Tout cela ne m’ôte nullement l’espoir de la réussite ; au contraire, c’est une raison pour y croire. Mais je suis humilié intérieurement : j’ai fait quelque chose de médiocre, d’inférieur.

Je vais maintenant m’occuper de la préface, qui sera, je l’espère, un travail plus sérieux, et jeudi prochain j’irai à la Bibliothèque, où je verrai votre vieil ami. Vous souvient-il que c’est là l’endroit de notre première entrevue ? On vous a apporté des mirlitons, le sucre en poudre faisait une moustache blanche à votre joli bec, vous étiez charmante, à donner envie de vous croquer comme les gâteaux.

Ce pauvre Rouen ! Comme vous y songez, n’est-ce pas ? Il en est toujours ainsi, les choses dans l’éloignement seules sont belles, pays et amours, peut-être.

Je m’y suis trimbalé jeudi dernier (non pas dans les amours mais dans Rouen) pour le montrer à des étrangers, au docteur Willemin (de Vichy). Il y avait bien longtemps que je n’avais fait pareille promenade ; cela m’a reporté à ma jeunesse, à mon temps de collège, etc.

Si vous attendez de moi des nouvelles locales, j’en suis bien fâché, mais je les ignore toutes. Je me suis privé d’aller mercredi dernier à un bal terrible où toute la rouennerie, toute la havrerie et toute l’elbeuferie était conviée. La vue d’une grande masse de bourgeois m’écrase ; je ne suis plus assez jeune ni assez sain pour de pareils spectacles. Quant au grotesque qu’on y peut recueillir, je le sais par coeur.

Avez-vous lu le dernier volume de Michelet ? C’est bien amusant. Il a le don de charmer, celui-là.

Et votre roman à l’Opinion Nationale, que devient-il ? En commencez-vous un autre ? Que faites-vous ? Etc. , etc.

Mille tendresses de votre G F.

À Jules Duplan. §

Mardi 3 novembre 1863.

Oui, voilà bien longtemps, mon pauvre vieux, que nous ne nous sommes vus. Un peu de patience ! Nous aurons ce plaisir dans une dizaine de jours, au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, au plus tard, car j’ai fini le Château des coeurs depuis mercredi dernier. Il ne reste plus que les vers (dont j’ai fait l’esquisse) à écrire. Je suis bien curieux de te montrer cela. Présentement je m’occupe de lectures relatives à ma préface.

Monseigneur a passé par des états déplorables. Telle est la raison de son silence vis-à-vis de toi et de son inaction dans la féerie. Car il n’a jusqu’à présent rien fait. 1° Sachant que Fournier ne voulait lui jouer Faustine que dans un an, il a retiré sa pièce. 2° Fournier a déclaré n’avoir pas l’argent de son indemnité. 3° Doucet lui a fait faire un manuscrit pour le montrer aux grands. 4° Ledit Doucet a donné ce manuscrit à Thierry. 5° Bouilhet a été sur le point d’intenter un procès à Fournier. 6° Le même Fournier, samedi dernier, lui a envoyé une dépêche télégraphique ainsi conçue : «Je triomphe. Je vais jouer Faustine immédiatement.» Dans un billet laconique et fiévreux, Monseigneur me dit que Fournier veut le jouer en cinq semaines, ce qui me paraît raide ; je n’en sais pas plus. Notre ami est maintenant à Paris, rue Lafayette, 48, chez Duval pharmacien. Voilà. Je vais m’occuper, aussitôt arrivé, de faire recevoir quelque part la féerie pour qu’on la monte cet été et qu’on la joue à l’automne. Il y aura du tirage à la censure ! Mais je crois la chose amusante. j’ai expédié ces 175 pages en deux mois et demi, c’est assez joli pour moi ; et note que j’ai recommencé deux fois le dénouement qui est tout autre que dans le plan primitif.

Rien n’égale maintenant mon dédain pour «le dialogue vif et coupé» . Quelle division du style !

A-t-on demandé pour toi quelque chose de précis ? Attendre indéfiniment est pis que d’être refusé. Il me tarde bien d’embrasser ta bonne trombine.

À bientôt ; du courage.

À Théophile Gautier. §

[Paris] lundi soir [novembre 1863].

Ne viens pas dîner jeudi chez moi. Je suis invité par le Prince au Palais-Royal. Aurons-nous l’heur de nous y rencontrer ?

Je finis Fracasse. Quelle merveille ! Oui, une merveille de style, de couleur et de goût. Sois convaincu que jamais tu n’as eu plus de talent. Telle est mon opinion.

Je t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Paris, nuit de jeudi à vendredi [19-20 novembre 1863].

Tu es bien gentille de me donner des nouvelles de ta bonne maman avec tant de régularité, mon bibi. Continue, je te serai fort obligé.

La lettre de ce soir me rassure un peu, puisque je vois que notre pauvre vieille a pu m’écrire. C’est qu’elle souffre moins. Soigne-la bien et tâche de lui faire prendre courage ; persuade-lui que ça la purge.

Dis-lui de se rassurer quant à ses clefs : toutes resteront enfermées soigneusement.

Nous avons passé toute la journée à travailler, monseigneur et moi ; mais, franchement, je suis dégoûté de la féerie, j’en tombe sur les bottes. Cependant, je doute du succès de moins en moins ; mais rien de ce que j’aime dans la littérature ne s’y trouvera. Il me tarde de faire autre chose et, au lieu de passer une partie de mon hiver à intriguer pour la faire recevoir, j’aimerais mieux être enthousiasmé par un roman et demeurer à Croisset, seul, comme un ours, s’il le fallait. Je finis par avoir l’opinion de tout le monde et trouver que je déchois. Quoi qu’il en soit, j’irai jusqu’au bout : c’est l’affaire de trois belles semaines de travail encore !

Adieu, ma chère Carolo. Je vais me coucher ; je me lève demain dès 7 heures et demie pour aller à Neuilly, chez Gautier.

Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

[Paris, 23 novembre 1863.]

Mon bibi,

Je compte avoir ce soir ou demain matin une lettre me disant que ta bonne maman continue à moins souffrir. Soigne-la bien, ma chère Caro, et tâche de lui faire prendre patience et d’en prendre un peu toi-même. Pour vous égayer, tu pourras faire venir les Aztèques, les inviter à passer une quinzaine avec vous, seuls, à la campagne.

Ta tante Achille ne me dit pas quel jour elle viendra à Paris avec son époux. j’ai reçu hier douze bouteilles de vin de Vouvray : c’est un cadeau de ce brave Maisiat auquel je suis très sensible. j’ai eu hier dix personnes à la fois dans mes salons, et j’ai été le soir chez la princesse Mathilde, qui est toujours fort aimable. j’attends Monseigneur ; nous allons travailler cet après-midi ensemble, après quoi j’irai au dîner de Magny. Je n’ai aucun projet ni engagement pour le reste de la semaine.

Théo m’a dit qu’il allait se mettre à l’opéra de Salammbô, chose que je crois fort peu. Voilà toutes les nouvelles. Tu me reproches, mon bibi, de ne pas t’écrire de longues lettres ; mais que veux-tu que je te dise, vous écrivant tous les jours ? j’ai bien envie de voir ta bonne petite mine fraîche et de la bécoter.

Ton vieux.

Les Bichons, que j’ai vus hier pour la première fois, se sont beaucoup informés de ta peinture.

À sa nièce Caroline. §

Paris, samedi, 9 h et demie du matin [5 décembre 1863].

Oui, mon Caro, 9 heures et demie du matin ! Monsieur est levé, bottiné, vêtu et prêt à se mettre en course. Hier matin, j’ai fini, tout à fait fini la féerie. Ma table est brossée et il y a un gros caillou sur les pages du Château des coeurs. Je vais dès maintenant commencer les affaires. Je suis sûr que la fin de notre pièce est maintenant excellente.

j’ai, hier, dîné avec un ami des dames Vasse, qui connaissait leur naufrage par Mme Jacques. C’est le docteur Cabarus. À ce dîner chez Mme de Tourbey, nous étions très peu de monde : Sainte-Beuve, Girardin, Darimont le député, Cabarus et le préfet de la Corse, lequel n’était pas à la hauteur. Le prince m’appelle maintenant «son cher ami» . La bienveillance qu’il me témoigne a pour cause, je crois (ainsi que celle de sa soeur), la certitude où il est que je ne lui demanderai rien, ni une croix, ni un bureau de tabac. j’ai vu, avant d’aller là, la petite mère Cloquet, qui s’est, comme son mari, beaucoup informée de ta grand’mère : ils me semblent, cette année, plus amicaux que jamais.

Ce matin, je vais aller chez l’Idiot, puis chez Pagnerre, puis déjeuner chez Taine avec Renan. Mercredi prochain, à 1 heure, chez moi, lecture solennelle de la féerie, «devant un aréopage» dont je te dirai la constitution...

Voilà, je crois, toutes les nouvelles. Monseigneur est toujours dans des transes et des angoisses continuelles ! Quel incroyable bonhomme ! À propos d’ecclésiastiques, t’ai-je dit qu’il y a huit jours je m’étais trouvé en chemin de fer avec deux évêques et une grande quantité d’Onuphres. j’espère qu’à la fin de la semaine prochaine vous prévoirez l’époque de votre départ.

Ton vieil oncle qui t’aime.

Mme Touzan doit t’écrire pour te demander des explications relatives à la tapisserie. Vous voyez, mademoiselle, qu’on fait vos commissions.

À Jules Sandeau. §

Lundi matin [Paris, décembre 1863].

Je ne vais pas vous voir parce que je vous suppose dans tous les embarras d’une première.

Quand a-t-elle lieu ? Est-ce demain ou après-demain ? j’aurais besoin de le savoir.

Et ma place (ou mes places) ? Comment les aurai-je ?

Bonne chance, et mille bonnes tendresses.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi matin, 10 heures [milieu de décembre 1863].

Mon loulou,

j’attends Pagnerre à déjeuner et j’ai encore ma toilette à faire. La féerie est annoncée et attendue au châtelet. Demain matin je donne la copie. Quand elle sera copiée et pendant que notre sort se décidera, j’irai vous faire une visite, c’est-à-dire, je pense, dans huit à dix jours. À 1 heure précise je vais tantôt la lire à MM. Durandeau, l’auteur du Petit Léon, qui doit faire les dessins des décors et des costumes, Duplan, de Beaulieu (un ami de d’Osmoy), le frère dudit d’Osmoy, Lemoine, un ami de Bouilhet, Alfred Guérard, Rohaut, un ami de Monseigneur, qui écrit dans les petits journaux. Nous avons voulu avoir un public de bourgeois pour juger de l’effet naïf de l’oeuvre. Monseigneur n’arrivera qu’à la fin ; il sera à la répétition, puis à la Censure qui lui cherche chicane. Voilà. Je vous ai dit sans doute que mon ami Pagnerre était un des actionnaires de la nouvelle société qui possède les théâtres du boulevard. C’est un des créateurs du Garçon. Cela fait une franc-maçonnerie qu’on n’oublie point. Aussi l’ai-je trouvé très ardent à nous servir, jusqu’à présent.

j’ai hier dîné chez Mme d’Osmoy qui désire beaucoup vous connaître ; c’est une bonne et aimable jeune femme, très enfant encore et pas du tout poseuse. Nous étions servis à table par une femme de chambre qui avait un petit bonnet d’Opéra-comique très coquet. Avant d’aller chez l’Idiot j’avais vu le professeur, qui s’est beaucoup informé de ta grand’mère.

Soigne-la bien, ma chère Caro, fais en sorte qu’elle ne s’aperçoive pas trop de mon absence ! Tu ne dois pas trop t’amuser, mon pauvre bibi. Mais elle s’amuse sans doute encore moins que toi. Ayez un peu de patience toutes les deux, le mois prochain sera plus gai.

j’ai vu lundi Mme Laurent en très bon état, ainsi que son petit époux. Le père Laurent était avec eux, dans leur salle à manger et en train de filtrer du vin. C’était un spectacle peu luxueux.

Je venais de voir le père Michelet qui m’a l’air très touché, ainsi que sa femme, des lettres que je lui écris.

Ce soir et demain je dîne chez moi ; vendredi, chez Charles-Edmond : telles sont les nouvelles, mon bibi.

La semaine prochaine je me remets à travailler.

Adieu, pauvre chat. j’embrasse ta bonne mine fraîche.

Caresse un peu ta grand’mère pour moi et tâchez de passer votre semaine le moins maussadement possible.

Ton oncle le scheik qui t’aime.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi, 3 heures [fin de décembre 1863].

Mon Bibi.

Mlle Virginie sort d’ici. Elle m’a appris que Mlle Ozenne devait arriver ce soir à Croisset. Vous allez donc avoir de la compagnie et ne pas vous ennuyer si fort. Je plains moins ta grand’mère d’être dans son lit par le froid horrible qu’il fait. Avez-vous reçu l’édredon ? Je n’ai aucune nouvelle de la féerie. Voilà deux jours que Pagnerre (d’après une lettre de lui) doit venir me voir, et je l’attends en ce moment même. Saint-Victor m’a dit que le directeur des Variétés en avait envie : il n’y a donc rien de fait, comme tu le vois.

Maintenant causons de la grande affaire.

Eh bien, ma pauvre Caro, tu es toujours dans la même incertitude, et peut-être que maintenant, après une troisième entrevue, tu n’en es pas plus avancée. C’est une décision si grave à prendre que je serais exactement dans le même état si j’étais dans ta jolie peau. Vois, réfléchis, tâte bien ta personne tout entière (coeur et âme), pour voir si le monsieur comporte en lui des chances de bonheur. La vie humaine se nourrit d’autre chose que d’idées pratiques et de sentiments exaltés ; mais, d’autre part, si l’existence bourgeoise vous fait crever d’ennui, à quoi se résoudre ? Ta pauvre grand’mère désire te marier, par la peur où elle est de te laisser toute seule, et moi aussi, ma chère Caro, je voudrais te voir unie à un honnête garçon qui te rendrait aussi heureuse que possible ! Quand je t’ai vue, l’autre soir, pleurer si abondamment, ta désolation me fendait le coeur. Nous t’aimons bien, mon bibi, et le jour de ton mariage ne sera pas un jour gai pour tes deux vieux compagnons. Bien que je sois naturellement peu jaloux, le coco qui deviendra ton époux, quel qu’il soit, me déplaira tout d’abord ; mais là n’est pas la question. Je lui pardonnerai plus tard et je l’aimerai, je le chérirai, s’il te rend heureuse.

Je n’ai donc pas même l’apparence d’un conseil à te donner. Ce qui plaide pour M. C*** c’est la façon dont il s’y est pris ; de plus on connaît son caractère, ses origines et ses attaches, choses presque impossibles à savoir dans un milieu parisien. Tu pourrais peut-être, ici, trouver des gens plus brillants ; mais l’esprit, l’agrément est le partage presque exclusif des bohèmes. Or ma pauvre nièce mariée à un homme pauvre est une idée tellement atroce que je ne m’y arrête pas une minute. Oui, ma chérie, je déclare que j’aimerais mieux te voir épouser un épicier millionnaire qu’un grand homme indigent : car le grand homme aurait, outre sa misère, des brutalités et des tyrannies à te rendre folle ou idiote de souffrances. Il y a à considérer ce gredin de séjour à Rouen, je le sais ; mais il vaut mieux habiter Rouen avec de l’argent que vivre à Paris sans le sou ; et puis pourquoi, plus tard, la maison de commerce allant bien, ne viendriez-vous pas habiter Paris ?

Je suis comme toi, tu vois bien, je perds la boule ; je dis alternativement blanc et noir. On y voit très mal dans les questions qui vous intéressent trop. Tu auras du mal à trouver un mari qui soit au-dessus de toi par l’esprit et l’éducation ; si j’en connaissais un rentrant dans cette condition et ayant en outre tout ce qu’il faut, j’irais te le chercher bien vite. Tu es donc forcée à prendre un brave garçon inférieur. Mais pourras-tu aimer un homme que tu jugeras de haut ? Pourras-tu vivre heureuse avec lui ? Voilà toute la question. Sans doute que l’on va te talonner pour donner une réponse prompte. Ne fais rien à la hâte et quoi qu’il advienne, mon loulou, compte sur la tendresse de ton vieil oncle qui t’embrasse.

Écris-moi de longues lettres avec beaucoup de détails.

1864 §

À Jules Sandeau. §

[Paris] samedi [décembre 1863-début janvier 1864].

j’irai vous dire adieu demain matin. Je pars demain soir ou lundi matin. Ma petite maman me réclame.

Bouilhet a promis les corrections de sa Faustine pour la fin de la semaine prochaine.

Nous sommes l’un et l’autre exténués. Voilà quatre nuits que je ne ferme l’oeil. Adieu. À demain. De onze heures à une heure ? Est-ce votre heure ? Ou bien de trois à six, ce qui m’arrangerait mieux.

À vous toujours.

À Charles Lambert. §

[Début de 186].

Mon cher ami,

Faites-moi le plaisir de me dire votre numéro, afin que je puisse vous envoyer une Carthaginoise.

Donnez-moi aussi l’adresse d’Urbain. Avez-vous pensé à recommander Une femme bien élevée , d’Amélie Bosquet, à Guéroult ? l’auteur attend impatiemment sa décision.

Mille poignées de main.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin [18 janvier 1864].

Oui, ma chère Caro, j’obéis à ton désir : je serai à Croisset le mercredi. j’avais ce jour-là un dîner, je l’ai remis ; je vais donc te voir dans le véritable état d’une jeune personne ayant un jeune homme ! Très bien ! Très bien !

Embrasse bien pour moi notre pauvre vieille.

Ton ganachon d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] lundi, 1 heure [janvier 1864].

Je suis bien aise, mon Caro, de voir que tu es rétablie dans ton assiette . Espérons que toutes nos agitations sont terminées et que le calme va succéder à la tempête ; ta bonne maman m’a l’air d’aller mieux et de ne plus tant se désespérer : tout a une fin, et «des jours tranquilles vont luire», comme dirait «la Divine».

Pour te raconter toute l’histoire de Faustine , il me faudrait un volume. Apprends seulement que c’est maintenant, grâce à moi, une affaire impériale . Elle sera jouée du 10 au 15 février avec un luxe inouï, toute la Cour y assistera, etc., etc. ; la Porte-Saint-Martin est maintenant aux pieds de Monseigneur. Quant à la Censure, ayant en tête Camille Doucet, elle est furieuse et tremble dans sa peau, ne sachant d’où lui est venu ce terrible coup de bas. Bref, tout va admirablement et ton vieux ganachon d’oncle est content. j’étais né, peut-être, pour les intrigues politiques, car toutes les fois que je m’en suis mêlé, j’ai réussi. Au milieu de tout cela je pense sans cesse à mon roman ; je me suis même trouvé samedi dans une des situations de mon héros. Je rapporte à cette oeuvre (suivant mon habitude) tout ce que je vois et ressens. Pour te donner une idée de mes occupations la semaine dernière et de la manière dont moi et mes fidèles trimions sur le pavé, sache que le jeune Duplan n’a fait dans la journée de jeudi que six fois le trajet du boulevard du Temple aux Invalides. Samedi dernier j’ai eu deux rendez-vous, un à minuit et un autre à 1 heure du matin. j’ai été très content de Florimont dans cette affaire : il s’est conduit en brave.

j’étais invité à dîner aujourd’hui chez Mme Cloquet et demain chez Dumont. j’ai refusé l’un et l’autre, n’ayant pas le temps d’y aller.

j’attends maintenant «l’Idiot d’Amsterdam» (devenu exact ! ! !). Nous allons aller à la répétition de Faustine ; de là aux Variétés pour notre traité ; puis j’irai chez Florimont, puis chez la mère Sand qui est malade et de là au dîner de Magny. Demain je m’enferme ainsi qu’après-demain ; jeudi soir j’irai chez Michelet avec les de Goncourt.

j’ai fait cette nuit une nuit de quatorze heures, m’étant couché à 10 et levé à midi. Je voudrais bien vous voir, d’abord pour vous voir, et puis pour vous conter un tas de choses farces. j’ai dîné samedi chez la princesse Mathilde, et la nuit d’hier (du samedi au dimanche) j’ai été au bal de l’Opéra jusqu’à 5 heures du matin avec le prince Napoléon et l’ambassadeur de Turin, en grande loge impériale. Voilà. Ceci doit être lu en scheik : «Ah ! comme il y a loin de tout cela à notre bonne petite vie de province !»

Si quelque Rouennais t’interroge sur Faustine, je te supplie, mon loulou, de ne rien dire du tout : il faut être modeste dans la victoire et, quand on fréquente les grands, discret .

Tu t’imagines bien que je n’ai guère pensé à ton Homère. La meilleure traduction que je connaisse est celle de Bareste ; patiente un peu, je te la trouverai.

M. et Mme d’Osmoy demeurent rue Duphot, 8. Comme je leur ai dit que nous devions, ta grand’mère et moi, aller à Trouville cet été, ils se proposent d’y venir en même temps que nous pour jouir de notre compagnie.

Si tu n’assistes pas à la première de Faustine, tu pourras voir celle du Château des coeurs .

Adieu, pauvre bibi. Embrasse bien ta bonne maman et soigne-la de ton mieux.

Reçois-tu toujours de beaux bouquets ?

Suis-je gentil de t’écrire une si longue lettre, hein ?

Je baise tes bonnes joues fraîches.

Ton oncle le timoré.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] jeudi, 1 heure [4 février 1864].

qu’est-ce que ça veut dire, mon Caro ? Avec qui viendras-tu à Paris ? Ce ne peut être avec ta grand’mère ni avec ta tante Achille ? C’est donc avec cette bonne Virginie ? Mais alors tu laisserais la pauvre vieille toute seule ? Quelles personnes énigmatiques vous faites pour me donner toujours des nouvelles incomplètes. Celle-là, heureusement, ne me tourmente pas !

La première de Faustine aura lieu dans dix à douze jours. Ça va bien. j’assiste à toutes les répétitions, ce qui m’amuse et me tourmente tout à la fois ; c’est non seulement Bouilhet, mais Fournier qui m’a prié de venir, à trois reprises différentes. Je ne crois pas leur être inutile, soit dit sans vanité. On commence à beaucoup parler de Faustine ; la mise en scène sera splendide. Comme je suis content de savoir que ta bonne maman va mieux ! Peut-être que, si elle eût employé la pierre infernale plus tôt, la guérison serait plus avancée ?

Adieu, mon pauvre loulou. Je n’ai absolument rien à te dire, si ce n’est que je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi, 3 heures [29 février 1864].

Ma chère Caro,

Je n’oublie pas du tout «la Divine», mais je n’ai pas eu jusqu’à présent de places à lui donner. Ce sera pour cette semaine. Faustine commence à faire de l’argent : les recettes de ces jours derniers étaient très bonnes. Le feuilleton d’aujourd’hui est en somme très favorable, et ça va aller, je crois. Leurs Majestés ont paru très contentes l’autre jour, ce qui attire du monde. Bref, je suis payé de mes peines qui n’ont pas été médiocres. Je vais ce soir à la première de la mère Sand, dans la loge du Prince. Demain j’assiste au contrat de Guérard. Jeudi je vais chez Michelet. Voilà le programme de la semaine. Le service des billets de Faustine commençant à se calmer, je suis un peu plus tranquille. Comme je dors ! Comme je dors !

Tu devrais bien me donner de vos nouvelles un peu plus longuement. Quand pensez-vous pouvoir venir à Paris ? Meubles-tu ta maison ? Je serais content si vous preniez Touzan pour tapissier ; il est «de bon goût» et pas cher.

«l’Idiot d’Amsterdam»nous quitte à la fin de la semaine, la féerie une fois réglée.

Adieu, pauvre loulou. Embrasse bien ta grand’mère pour moi. Je suis fatigué d’écrire des billets. Quand j’ai un moment de repos, je dors sur mon grand divan en songeant à mon roman que j’ai grande envie d’écrire.

Ton vieux ganachon d’oncle.

Amitiés à Monsieur mon futur neveu ainsi qu’à cette bonne Virginie.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Nuit de lundi, 3 h [Paris, fin février-début de mars 1864].

Mes bichons,

Mademoiselle Bosquet m’écrit pour me demander s’il vous est agréable qu’elle vous fasse un article dans le Journal de Rouen . Elle admire grandement votre livre.

Et moi aussi, car je viens de le lire ou plutôt de le dévorer en entier et d’une seule haleine (depuis 9 h du soir). ça m’a charmé. Voilà tout ce que je puis dire maintenant. Ce qui me reste le plus dans la tête, c’est le portrait de l’abbé, celui d’Henri et la mort de Renée. Quel charmant être que cette jeune fille-là !

Ce volume m’a l’air roide, dites donc. Je vais maintenant le relire posément.

Mais c’est l’exemplaire de Bouilhet que j’ai reçu. Où est le mien ?

Comme ça s’enchaîne ! Quel mouvement ! Et il y a des morceaux chouettes, des portraits classiques . Le dialogue au commencement entre les deux époux, exquis ; le duel, superbe, etc.

j’ai été irrité plusieurs fois par des imparfaits dans la narration. Sont-ce des fautes typographiques ou bien est-ce intentionnel ?

Adieu. Je n’en puis plus ; je vous prends sur ma table de nuit et je vous relis.

Tendresses de votre vieux.

Oui, s… n… d. D… c’est bien, très bien ! j’ai franchement ri à deux ou trois places et mouillé à quelques autres (comme un bourgeois). Comme vous avez de talent et d’esprit et comme je vous aime !

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi, 5 heures [3 mars 1864].

Ma chère Caro,

Je suis bien content de penser que dans huit jours nous revivrons enfin ensemble ! Les douleurs de genou de ta grand’mère seront dissipées, espérons-le ! Et nous passerons encore avant ton mariage quelques moments comme autrefois.

Il fait un temps horrible, bien défavorable aux gens enrhumés. Je tousse et suis sur le bord d’une grippe. Heureusement que le dîner de Bouilhet pour ce soir est manqué. Il devait nous payer un festival à moi, à «l’Idiot» et à Fournier ; mais, ce dernier étant malade par suite des fatigues de Faustine , la partie est remise.

Nous nous bornerons à aller chez le père Michelet en soirée. Et puis demain et après-demain je me prive complètement de bottines et reste chez moi, si ce n’est demain soir où je vais chez la Tourbey. Mais ce qu’il y a de pire, ce sont les courses de jour. Heureusement elles sont finies, Faustine marchant toute seule.

Je vais employer le temps qui me reste, d’ici à mon départ définitif de Paris, à préparer mon terrible roman.

Adieu, ma chère Carolo. Embrasse ta bonne maman bien fort et dis-lui qu’elle touche à la fin de ses maux. Notre pauvre vieille a été bien éprouvée cet hiver.

Un bon baiser de

Ton ganachon d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi soir [11 avril 1864].

Eh bien, mon pauvre loulou, ma chère Caroline, comment vas-tu ? Es-tu contente de ton voyage, de ton mari et du mariage ? Comme je m’ennuie de toi ! Et comme j’ai envie de te revoir et de causer avec ta gentille personne ! Bouilhet est parti avant-hier, les dames Vasse aujourd’hui ; Mme Laurent s’en ira samedi et Virginie en même temps qu’elle, je crois ! Mme Desvilles doit arriver samedi ou dimanche. Telles sont les nouvelles.

Nous ne savons pas où vous adresser nos lettres. Vous devriez bien nous faire part de votre itinéraire et de vos projets de retour dès que vous serez arrivés soit à Gênes, soit à Venise.

Nous avons bu ce soir à votre santé et j’ai écrit les dernières adresses des billets de faire part. Le temps est redevenu beau, et le jardin verdit. Votre intention est-elle de rester à Paris quelques jours, avant de revenir à Rouen ?

j’ai tant de choses à te dire que je ne t’en dis aucune ; ou plutôt non, j’ai simplement bien envie de baiser tes bonnes joues, de te regarder en face et de faire une longue causette.

Adieu donc, mon pauvre Carolo, embrasse pour moi Monsieur mon neveu et pense à ton Vieux.

Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Ta grand’mère compte les jours qui la séparent de ton retour : il lui semble que tu es partie depuis un siècle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi, 3 heures, 14 avril [1864].

Il était temps que ta lettre arrivât, ma chère Caro, car ta bonne maman commençait à perdre la boule. Nous avions beau lui expliquer qu’il fallait du temps à la poste pour apporter de tes nouvelles ; rien n’y faisait, et si nous n’en avions pas eu aujourd’hui, je ne sais comment la journée de demain se serait passée. Je t’ai écrit à Milan lundi dernier.

Tu as l’air de bien t’amuser, mon pauvre loulou. j’aurais bien voulu te voir en traîneau et sur un mulet ! Je m’imagine que tu ne dois pas être très brave et penses «à la sécurité de MM. les voyageurs»; je me figure ta bonne mine fraîche au milieu des montagnes... mais ce qui m’intéresse plus que ton voyage, c’est ton P.-S., à savoir que tu te plais beaucoup avec ton compagnon et que vous vous entendez très bien. Continuez comme cela une cinquantaine d’années encore et vous aurez accompli votre devoir. [...].

Je voudrais bien être avec vous à Venise ! QUEL CACHET ! Comme c’est beau, hein ? Profitez de votre liberté, mes chers petits. Nous vous embrassons tous et moi particulièrement, qui suis

Ton vieux ganachon d’oncle.

Je me suis remis à travailler, mais ça ne va pas du tout ! j’ai peur de n’avoir plus de talent et d’être devenu un pur crétin, un goitreux des Alpes.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi, 5 heures soir, 18 avril [1864].

j’espère que ceci vous arrivera avant votre départ, mon pauvre Caro, car dans mes prévisions vous ne devez partir de Venise que samedi. Ta grand’mère attend avec bien de l’impatience l’annonce positive de votre retour. Quant à moi, je vois que tu t’amuses si bien, que je regrette que ton voyage ne se prolonge pas. Vous promenez-vous bien en gondole ? Te repais-tu de Véronèse, de Titien et de Tintoret ? Je vous approuve fort d’avoir passé légèrement sur tout le reste afin d’avoir plus de temps pour Venise. Il y a peu de choses aussi belles au monde, j’en suis sûr. Ouvre bien tes yeux pour t’en souvenir toute ta vie.

Tu as dû être bien longtemps sans avoir de nos nouvelles, mais c’est de votre faute, mes cocos.

Ta grand’mère, quand elle en a des tiennes, est assez raisonnable ; mais au bout de deux jours elle trouve que tu l’oublies ou s’imagine que tu es malade. Donnez-nous votre itinéraire du retour, si la chose n’est déjà faite dans une de vos lettres qui va croiser celle-ci.

Je n’ai plus pour compagnie que la mère Desvilles et maman. Elles viennent le soir dans mon cabinet ; la première ne dit rien et la seconde dort, ce qui fait des petites réunions fort animées. Heureusement que maintenant je travaille beaucoup au plan de mon grand roman parisien. Je commence à le comprendre, mais jamais je n’ai autant tiré sur ma pauvre cervelle. Ah ! Que j’aimerais mieux me promener sur le Grand Canal ou au Lido !

On nous fait beaucoup de visites. Toute la famille, sauf Achille, est venue aujourd’hui ici et va y dîner. Le jeune Roquigny crie maintenant dans le jardin, avec son chien. Le temps est superbe et tous les arbres sont en fleur. n’importe ! Moi qui déteste la nature , je préférerais une longue station devant la Magdeleine du Giogione. Et les Jean Belin, hein ? Est-ce farce ? Adieu, mon pauvre loulou. Revenez, qu’on vous embrasse tous les deux : vous serez bien reçus.

Je voudrais savoir si vous resterez à Paris quelques jours et le jour que vous y arriverez, parce que ta grand’mère s’y transporterait avec moi. Dans le cas contraire, je vous attendrai ici et ne m’en irai que quelques jours après, quand je t’aurai usé un peu les joues. j’ai besoin de passer à Paris un bon mois, au moins, à consulter des collections de journaux.

À Ernest Chevalier. §

[Croisset, 19 avril 1864].

Je n’accepte pas tes tendres reproches, mon cher Ernest, bien qu’ils m’aient remué jusqu’au fond de l’âme. Nous avons beau ne nous voir qu’à de rares et courts intervalles, je pense à toi bien souvent, sois-en convaincu, et je te regrette, mon pauvre vieux ! à mesure que l’on vieillit et que le foyer se dépeuple, on se reporte vers les jours anciens, vers le temps de la jeunesse. Tu as été trop mêlé à la mienne, tu as trop fait partie de ma vie pendant longtemps, pour qu’il y ait jamais de ma part oubli ni froideur ! Jamais je ne vais à Rouen, chez mon frère, sans regarder la maison du père Mignot, dont je me rappelle encore tout l’intérieur et jusqu’aux devants de cheminée : Henri IV chez la Belle Gabrielle, un cheval qui ruait, etc. Quand pâques revient, je songe à mes voyages aux Andelys, alors que nous fumions pipes sur pipes dans les ruines du Château-Gaillard, et que ton pauvre père nous versait du vin de Collioures et nous découpait des pâtés d’Amiens, tout en riant de si bon coeur aux bêtises que je disais. l’autre jour, j’ai été au collège voir un gamin que l’on m’avait recommandé à Paris ; tout le temps du collège m’est revenu à la pensée. Je t’ai revu battant la semelle contre le mur, par un temps de neige, dans la cour des grands...

Mais, saprelotte, quand tu viens à Paris préviens-moi par un petit mot la veille, afin que je puisse te recevoir et t’embrasser. Je rugis comme un âne toutes les fois qu’on me remet ta carte. j’y passerai tout le mois de mai, j’attends même le retour des nouveaux époux pour y aller ; ils sont maintenant à Venise.

Pour répondre aux questions que tu ne me fais pas et qui t’intéressent, puisque tu t’intéresses à tout ce qui me regarde, je te dirai que mon nouveau neveu me paraît un excellent garçon et qu’il adore sa femme ; c’est le principal. Quant à son métier, il a une scierie mécanique à Dieppe et fait venir des bois du Nord qu’il vend à Rouen et à Paris. Il est très considéré par les bourgeois comme honnête homme et homme capable dans son industrie. Voilà tout ce que je peux t’apprendre maintenant.

Ma mère m’a chargé de t’embrasser bien fort, ainsi que tous les tiens. C’est ce que je fais.

Ton vieux.

Quand donc reverrai-je ta femme, qui m’a laissé un si excellent souvenir ?

Tu me parais embêté de la toge. Ne serait-ce pas plutôt de la province ? Quand siégeras-tu à Paris, ou tout au moins plus près de nous ?

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi, 4 heures soir, 22 avril [1864].

Ma chère Caro,

Ta réponse à la présente nous arrivera peu de temps avant toi, probablement.

Ta lettre de Venise, datée de mardi, nous a fait bien plaisir. Ta grand’mère a eu le temps de la lire sur le quai, avant de prendre le bateau de 2 heures. Elle est à faire des courses avec Mme Desvilles ; elle m’a chargé de t’embrasser et de te remercier de ton exactitude, pauvre chérie.

j’imagine qu’étant à Milan, vous avez été aux îles Borromées, ou tout au moins au lac de Côme ; cela en vaut la peine.

De Milan à Paris, vous ne vous arrêterez guère, probablement. Nous vous attendons vers le milieu de la semaine (si vous ne vous arrêtez pas à Paris). Aucune nouvelle à vous apprendre. La famille vient très souvent ici, et tout le monde s’informe de vous avec empressement. Il fait chaud comme au mois de juin, et j’ai cuydé crever de chaleur, hier, à Rouen (j’ai rencontré dans les rues l’avocat Nion qui m’a assommé avec les potins locaux ! Quel être ! Quelle portière !), en allant voir ce malheureux Ernest Lemarié retenu chez son père par la goutte. Si la pudeur ne m’en avait empêché, je me serais assis sur une borne.

Ta grand’mère a reçu ce matin une lettre de Mme Le Poittevin, pour la prier de venir voir la foire à Étretat. C’est ce qu’elle fera cet été, quand tu seras à Dieppe.

Adieu, ma chère Carolo. Amusez-vous bien et aimez-vous fort : c’est de votre âge et il n’y a que cela de bon dans la vie.

Regrettez-vous déjà Venise ?

Encore un baiser (uno baccio) sur chacune de tes bonnes joues.

Ton vieil oncle qui te chérit.

À Jules Duplan (?). §

[Croisset] vendredi [avril ? 1864].

Mon vieux,

Sois chez toi lundi de 4 h 20 à 6 h du soir. j’arriverai par le train de 4 h 20 et m’arrêterai à ta porte.

j’ai reçu ce matin une invitation des Tuileries pour une soirée mercredi prochain. Il y a sur la carte «en uniforme»! Demande à Madame Cornu ce que ça veut dire pour les simples pékins.

À toi, je t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi, 2 heures [4 mai 1864].

Mon cher Caro,

Ça ne va pas mieux ; ton petit oncle est cloué chez lui et n’en bouge. Je ne pourrai demain aller dîner à Neuilly chez Théo, ni après-demain chez Mme de Tourbey. Malgré l’onguent de la Mère et les cataplasmes, ma ridicule infirmité ne se guérit pas. Tout cela prolonge mon séjour à Paris où j’ai tant à faire, et que je voudrais cependant quitter pour jouir de ta gentille compagnie à Croisset. Il faudra que vous y refassiez un séjour à l’automne, car voilà longtemps que nous ne nous sommes vus tranquillement.

j’ai hier travaillé toute la journée avec Monseigneur au plan de mon livre. Nous en étions, le soir, plus brisés l’un et l’autre que si nous eussions cassé du caillou ; mais nous avons fait, je crois, d’excellente besogne . l’idée principale s’est dégagée et maintenant c’est clair. Mon intention est de commencer à écrire pas avant le mois de septembre.

Je n’ai aucune nouvelle à te donner, car je ne vois personne, ne sortant pas et ayant fait défendre ma porte pour travailler plus librement avec l’Archevêque. Hier cependant j’ai eu la visite du sieur R*** L*** qui est un idiot ; il est resté chez moi trois quarts d’heure et, pour le mettre à la porte, il m’en a coûté dix francs.

Adieu, pauvre bibi.

À sa nièce Caroline. §

Paris, dimanche, 6 heures du soir [22 mai 1864].

Mon Loulou,

Il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai reçu de nouvelles de ta grand’mère. Dis-lui de ne pas oublier de me répondre relativement à la chambre de la rue de Vendôme .

Quand venez-vous à Paris ? Retardez votre voyage tant que vous pourrez, afin de ne pas laisser seule la pauvre maman qui s’ennuierait trop dans la solitude. Mon séjour ici sera bien encore de quinze bons jours (mais pas plus) ; il me faut bien cela pour en finir (momentanément du moins) avec mes ennuyeuses recherches. Mes séances à la Bibliothèque Impériale ne sont pas douces, d’autant plus que je me prive à peu près de déjeuner afin d’y arriver de meilleure heure ; et quelle compagnie ! j’étais, hier, à côté d’un véritable La Pommerais, un bourgeois qui empoisonnait.

j’ai vu Mme Cloquet, qui désire beaucoup faire la connaissance de Monsieur mon neveu, et Mlle Bosquet, qui m’a dit avoir reçu une lettre de toi.

À propos d’amies, as-tu des nouvelles de cette pauvre Flavie ? Où est-elle maintenant ?

Je vous envie beaucoup de vous promener le soir en canot, au clair de lune, s’il ne fait pas froid toutefois ; depuis avant-hier, «la température a baissé et le fond de l’air...», etc.

Mon dimanche a été des plus solitaires, et je n’ai pas même eu mon petit Duplan (il est chez Du Camp, qui part pour l’Italie dans cinq ou six jours). Aussi en ai-je profité pour expédier des livres que l’on m’a prêtés. Ce soir je vais aller, pour la première fois, chez la princesse Mathilde.

Adieu, ma chère Carolo.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin, 9 heures [fin mai-début juin 1864].

Mon Carolo,

j’apprends ce matin, par une lettre de ta grand’mère, que vous vous disposez à venir samedi prochain à Paris. Je serai de retour à Croisset au plus tard le mercredi suivant. Vous devriez bien retarder votre voyage jusque-là, afin de ne pas laisser la pauvre bonne femme toute seule ; elle va s’ennuyer à périr, n’ayant autour d’elle ni sa petite, ni son grand petit.

Je laisserai Eugène pour vous servir, si vous voulez.

Quand entrez-vous dans votre maison de Rouen, c’est-à-dire quand quitterez-vous Croisset ? j’espère que je vais t’y voir pendant quelque temps encore. Comme il y a longtemps que je n’ai contemplé et bécoté à l’aise mon pauvre loulou !

Tu ne m’as donné aucune nouvelle de cette pauvre Flavie.

Je suis invité à aller aujourd’hui chez son préfet, le sieur Janvier, me livrer à un bal suivi d’un gueuleton épique ; mais je me prive de ce plaisir.

Te voilà donc devenue une canotière. La voile fait une peur abominable à ta grand’mère : j’ai été obligé, autrefois, de renoncer à ce plaisir pour lui laisser la tranquillité. C’est un sacrifice qui m’a coûté, je l’avoue ; mais on en fait tant dans cette gueuse d’existence !

Sur ce, je t’embrasse et vais passer mes baûttes pour aller à la Bibliothèque lire des choses ineptes et prendre des notes sur icelles.

Adieu, ma chère Caroline.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi matin, 10 heures, 18 juillet [1864].

Mon bibi,

Maxime Du Camp m’écrit ce matin qu’il a trouvé pour Fovard une merveille, 200 francs : c’est le biscuit de Sèvres représentant la Baigneuse de Falconnet, absolument intact, provenant de la succession du roi de Wurtemberg ; 38 centimètres de hauteur. Ça vaut à Paris de 700 à 800 francs.

Frédéric sera ravi. Il m’envoie en même temps la facture du marchand et me demande où il faut qu’il l’expédie.

Sans attendre ta réponse, qui ne peut être douteuse, j’envoie immédiatement à Baden 200 francs et j’écris à Max d’expédier la chose à Rouen. Ce sera plus gentil qu’elle parte de Rouen pour Paris, avec une aimable lettre de ta personne pour ce bon Fovard.

Ta grand’mère va porter elle-même tout à l’heure au chemin de fer tes dentelles pour Gagelin. j’ai cacheté l’adresse moi-même. Tu vois que l’on s’occupe de toi, mon loulou.

Mais voici ce que nous pensons ici. Puisque tu dois venir lundi, tâchez de venir dimanche ou plutôt samedi soir (les ouvriers de Commanville ne travaillant pas le dimanche). Vous resteriez jusqu’à mercredi. On se verrait un peu. De cette façon-là, ta grand’mère n’ira pas à Dieppe jeudi. Ce serait une petite économie pour ta grand’mère, qui te verrait deux jours plus tôt et plus longuement. Tout cela me semble sage. Réponds-nous illico .

Adieu, mon pauvre Caro ; je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieux.

Ta grand’mère a passé son après-midi dans les honneurs de la Société d’horticulture. Mme Morin et le père Labrousse viennent demain dîner à Croisset, et Mme Achille aussi. Voilà. Tire les favoris à ton époux de ma part.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, mardi soir [juillet 1864].

Non, chère amie, ce n’est pas la bonne compagnie qui fait que vous vous ennuyez (la mauvaise ne vaut pas mieux, ne regrettez rien), c’est l’existence en elle-même, car la vie humaine est une triste boutique, décidément, une chose laide, lourde et compliquée. l’Art n’a point d’autre but, pour les gens d’esprit, que d’en escamotter le fardeau et l’amertume.

(Est-il une faute d’orthographe que d’écrire escamotter avec deux tt ? Escamotez-en un, alors.)

Vous voilà donc placée au Temps ? Mais il faut prendre de la patience, à ce qu’il paraît. En prendrez-vous ?

Vous ne me dites pas si vous avancez dans votre roman martinvillais.

On m’a conté que vous aviez écrit, dans le Journal de Rouen , le compte rendu de la Religieuse . Vous êtes donc rentrée dans ce papier dont j’exècre le ton bourgeois et les tendances rétrogrades ? Tant pis pour vous ! C’est perdre votre temps.

Quant à votre ami, il continue ses lectures socialistes, du Fourier, du Saint-Simon, etc. Comme tous ces gens-là me pèsent ! Quels despotes, et quels rustres ! Le socialisme moderne pue le pion . Ce sont tous bonshommes enfoncés dans le moyen âge et l’esprit de caste ; le trait commun qui les rallie est la haine de la liberté et de la Révolution française.

Dans quelque temps, je serai fort en ces inepties.

j’ai lu aussi toute la correspondance du Père Lacordaire avec Mme Swetchine, et beaucoup de Lamennais. De plus, je viens de passer quinze jours à Trouville et à Étretat ; au mois d’août je retournerai à Paris pour une huitaine. Ainsi vous voilà instruite de mes faits et projets.

Et vous ? n’est-ce pas bientôt que vous allez chez Mme Fourneaux ? Serez-vous à Paris dans la seconde quinzaine d’août ?

Ma nièce vous écrira de Dieppe très prochainement.

Vous savez bien que présentement je songe beaucoup à vos yeux, et à votre joli cou que je baise à droite puis à gauche, en vous serrant les deux mains bien plus affectueusement que respectueusement.

Le vôtre.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, été 1864].

Il n’y a rien de plus mélancolique que les beaux soirs d’été. Les forces de la nature éternelle nous font mieux sentir le néant de notre pauvre individualité. Quand je vois ma solitude et mes angoisses, je me demande si je suis un idiot ou un saint. Cette volonté enragée qui m’honore est peut-être un signe de bêtise. Les grandes oeuvres n’ont pas exigé tant de peine.

Je suis indigné de plus en plus contre les réformateurs modernes, qui n’ont rien réformé. Tous, Saint-Simon, Leroux, Fourier et Poudhon, sont engagés dans le moyen âge jusqu’au cou ; tous (ce qu’on n’a pas observé) croient à la révélation biblique. Mais pourquoi vouloir expliquer des choses incompréhensibles ? Expliquer le mal par le péché originel, c’est ne rien expliquer du tout. La recherche de la cause est antiphilosophique, antiscientifique, et les religions en cela me déplaisent encore plus que les philosophies, puisqu’elles affirment la connaître. Que ce soit un besoin du coeur, d’accord. C’est ce besoin-là qui est respectable, et non des dogmes éphémères.

Quant à l’idée de l’expiation, elle dérive d’une conception étroite de la justice, une manière de la sentir barbare et confuse ; c’est l’hérédité transportée dans la responsabilité humaine. Le bon Dieu oriental, qui n’est pas bon, fait payer aux petits enfants les fautes de leur père, comme un pacha qui réclame à un fils les dettes de son aïeul. Nous en sommes encore là, quand nous disons la justice, la colère ou la miséricorde de Dieu, toutes qualités humaines, relatives, finies et partant incompatibles avec l’absolu.

Quels clairs de lune, le soir ! Lundi, vers minuit, des gens qui s’en revenaient d’une assemblée ont passé en canot sous mes fenêtres en jouant des instruments à vent. Cela m’a surpris tout à coup. j’ai fermé ma croisée... mon coeur débordait... ah ! Les orangers de Sorrente sont loin !

À Madame Roger des Genettes. §

[Été 1864].

[...] Je pourrais dans quelque temps faire un cours sur le socialisme : j’en connais, du moins, tout l’esprit et le sens. Je viens d’avaler Lamennais, Saint-Simon, Fourier et je reprends Proudhon d’un bout à l’autre. Si on veut ne rien connaître de tous ces gens-là, c’est de lire les critiques et les résumés faits sur eux ; car on les a toujours réfutés ou exaltés, mais jamais exposés. Il y a une chose saillante et qui les lie tous : c’est la haine de la liberté, la haine de la Révolution française et de la philosophie. Ce sont tous des bonshommes du moyen âge, esprits enfoncés dans le passé. Et quels cuistres ! Quels pions ! Des séminaristes en goguette ou des caissiers en délire. S’ils n’ont pas réussi en 48, c’est qu’ils étaient en dehors du grand courant traditionnel. Le socialisme est une face du passé, comme le jésuitisme une autre. Le grand maître de Saint-Simon était M. de Maistre et l’on n’a pas dit tout ce que Proudhon et Louis Blanc ont pris à Lamennais. l’école de Lyon, qui a été la plus active, est toute mystique à la façon des Lollards. Les bourgeois n’ont rien compris à tout cela. On a senti instinctivement ce qui fait le fond de toutes les utopies sociales : la tyrannie, l’antinature, la mort de l’âme. [...].

À Jules Duplan. §

Croisset, dimanche [fin juillet-début août 1864].

Comme je suis content de ta lettre de ce matin, mon bon vieux ! Enfin te voilà casé, et dans une position qui te plaît. Si toi ou ton patron aviez besoin du consul du Caire, fais-le-moi savoir : je lui écrirai ce que tu voudras. Ledit consul se nomme le comte de Sainte-Foix, et est un excellent bougre.

Tu vas donc entrer en relations avec les rois nègres dont parle le Vieux. j’espère que tu vas puiser là quelques exemples pour renforcer tes principes...

Ce brave Cernuschi était si content de cette nouvelle que c’est là la première chose qu’il m’ait dite mercredi soir, où je l’ai trouvé dans son lit, couché.

j’ai vu aussi, à Frascati, le prince Napoléon, superbe et orné de bas écossais.

Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai lu toute la collection des Guêpes , piètre lecture, du Saint-Simon (celui des saint-simoniens et non de Louis XIV), du Fourier, du Lacordaire et du Lamennais ; tout cela n’est pas démesurément amusant, ni même fort. Je me suis retrempé hier au soir, au débotté comme dit Villemessant, en relisant le deuxième volume de la Philosophie , et toujours avec un nouveau plaisir.

Je n’ai guère pensé à mon roman, au milieu de mes villégiatures (mot du grand monde) consécutives ; je ne me mettrai à la copie qu’après mon voyage de Montereau, vers la fin d’août.

l’artiste Feydeau a dédié son roman à Monseigneur.

Pleut-il à Paris autant qu’à Trouville et qu’à Croisset ? Je suis décidément embêté de la France, et de moi aussi ! Je voudrais aller vivre pendant trois ans en Italie ; ça me rajeunirait, mais...

Adieu, mon bon vieux, je t’embrasse bien fort. Ton G F.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] mardi soir [9 août 1864].

Je n’avais pas besoin de votre lettre pour savoir que vous êtes un bon coeur et un excellent esprit. Mes brutalités, ou plutôt ma grossièreté, comptaient bien là-dessus. Si j’avais douté de votre intelligence, je ne vous aurais pas écrit si vertement, et, puisque vous acceptez mes baisers quand même , je vous en envoie quatre, un sur chaque joue et deux autres, un peu plus longs, placés un peu plus bas.

Voilà tout ce que j’ai voulu vous dire : je regarde ledit Béranger comme funeste ; il a fait accroire à la France que la poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au coeur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un bourgeois s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. Après Voltaire, il faut clore la gaudriole religieuse. Quel argument contre la philosophie, pour les Veuillot, qu’un tel homme ! Et puis, encore un coup, pourquoi ne pas admirer les grandes choses et les vrais grands poètes ? Mais la France, peut-être, n’est pas capable de boire un vin plus fort ! Béranger et Horace Vernet seront pour longtemps son poète et son peintre. Ce qui m’avait indigné dans votre article, c’était la comparaison que vous en faisiez avec Bossuet et Chateaubriand, qui sont cependant loin d’être des dieux pour moi. Je maintiens que le premier écrivait mal, quoi qu’on dise. Mais il serait temps de s’entendre sur le style . n’importe ! Je ne compare pas ces patriciens à ce boutiquier.

Je n’ai pas attendu la réaction pour avoir un avis ; en 1840, il y a vingt-quatre ans, je me suis fait presque mettre à la porte pour l’avoir attaqué chez un de ses amis. C’était chez le préfet de la Corse, devant tout le conseil général. Je vous dirai même que, maintenant, assez souvent, je défends ledit Béranger, car on est encore bien plus bas que son idéal.

Il y a, du reste, dans un des derniers volumes de Sainte-Beuve, une page exquise, où le Béranger que je conçois est admirablement décrit. j’y suis nommé en toutes lettres et cela m’a fait beaucoup rire tant c’est vrai !

Je vous accorde qu’il valait mieux que les gloires du jour ; l’éloge est mince, mais c’est jusque-là que je peux aller.

d’où vient qu’on est toujours indulgent pour la médiocrité dorée ? Et qu’on sait Béranger par coeur et pas un vers de Saint-Amant, pas une page de Rabelais ? Pourquoi M. Thiers est-il notre grand historien ? Etc., etc. Quelle vanité que la littérature et que la gloire !

Le cavalier Marini a eu plus d’honneurs en France que tous ses écrivains réunis. Qui est-ce qui lit Byron, maintenant ? Même en Angleterre ! De tout cela, je conclus, suivant le père Cousin, que «le Beau est fait pour quarante personnes par siècle en Europe». Je monte dans ma tour d’ivoire et ferme ma fenêtre... car autrement, autant se casser la margoulette, ou devenir fou. Mais quand vous ferez de la critique, par humanité tâchez un peu de hausser vos lecteurs jusqu’à vous, au lieu de descendre jusqu’à eux. Pensez à votre sacerdoce, comme dirait M. Prud’homme, et aimez-moi toujours, car je suis vôtre.

À Charles-Edmond. §

[Août 1864].

Je regrette bien que vous ne puissiez faire avec moi ce petit voyage à Villeneuve. Je m’embête tellement en chemin de fer qu’au bout de cinq minutes je hurle d’ennui. On croit, dans le wagon, que c’est un chien oublié ; pas du tout, c’est M. Flaubert qui soupire ! Voilà pourquoi je désirais votre compagnie, mon cher vieux. Cela dit, passons (style Hugo).

j’enverrai votre lettre à Mme Régnier, et je ne doute pas que, dans son envie d’être imprimée , elle ne cède à vos exhortations ; mais si elle me demande mon avis là-dessus, je lui conseillerai de vous envoyer promener carrément (en admettant même que vous ayez raison). Oui, mon bon, et cela par système, entêtement, orgueil, et uniquement pour soutenir les principes.

Ah ! Que j’ai raison de ne pas écrire dans les journaux et quelles funestes boutiques (établissements) ! La manie qu’ils ont de corriger les manuscrits qu’on leur apporte finit par donner à toutes les oeuvres la même absence d’originalité. S’il se publie cinq romans par an dans un journal, comme ces cinq livres sont corrigés par un seul homme ou par un comité ayant le même esprit, il en résulte cinq livres pareils. Voir comme exemple le style de la Revue des Deux Mondes . Tourgueneff m’a dit dernièrement que Buloz lui avait retranché quelque chose dans sa dernière nouvelle. Par cela seul, Tourgueneff a déchu dans mon estime. Il aurait dû jeter son manuscrit au nez de Buloz, avec une paire de gifles en sus et un crachat comme dessert ! Mme Sand aussi se laisse conseiller et rogner ! j’ai vu Chilly lui ouvrir des horizons esthétiques ! Et elle s’y précipitait ! Il en était de même de Théo, au Moniteur , du temps de Turgan, etc. N… de D… ! De la part de pareils génies, je trouve que cette condescendance touche à l’improbité. Car, du moment que vous offrez une oeuvre, si vous n’êtes pas un coquin, c’est que vous la trouvez bonne. Vous avez dû faire tous vos efforts, y mettre toute votre âme. Une individualité ne se substitue pas à une autre. Un livre est un organisme compliqué. Or toute amputation, tout changement pratiqué par un tiers le dénature. Il pourra être moins mauvais, n’importe, ce ne sera pas lui !

Mme Régnier n’est pas en cause, mais je vous assure, mon bon, que vous êtes sur une pente et que vous autres, journaux, vous contribuez par là encore à l’abaissement des caractères, à la dégradation, chaque jour plus grande, des choses intellectuelles.

Je vous montrerai le manuscrit de la Bovary , orné des corrections et suppressions de la Revue de Paris . C’est curieux. On m’objectait, pour me calmer, l’exemple d’Arn. Frémy et d’Éd. Delessert.

Il est certain que Chateaubriand aurait gâté un manuscrit de Voltaire et que Mérimée n’aurait pu corriger Balzac. Bref, nous nous sommes si bien fâchés que mon procès est sorti. Ces messieurs avaient tort, et pourtant quels malins ! Laurent-Pichat, le bon Du Camp et le père Kauffmann de Lyon, fort en soieries, Fovard, notaire. Là-dessus, mon vieux, je vous bécote.

À Jules Duplan. §

Sens, Hôtel de l’Écu de France.

Mercredi, 9 heures et demie du soir [août 1864].

Tu l’avais deviné : le serf qui lavait la voiture rue du Château-d’Eau est familier (c’est lui que j’ai eu comme automédon, monsieur), familier, mais bon. À Villeneuve-Saint-Georges, il a été sur le point, sans y être nullement convié, de s’asseoir à table à côté de moi, liberté justifiée par l’amour qu’il me portait ; il me trouve «un brave homme». j’ai été fortement rincé par la pluie dans sa société. Quel temps, miséricorde ! j’étais tellement mouillé à Corbeil, que j’ai pris un bain chaud pour faire sécher mes vêtements. Dans l’établissement aquatique de cette infâme localité, on est servi par des jeunes filles de quinze ans, et une dame entr’ouvre la porte des cabinets avec une décence sans pareille – rien n’est convenable comme ce bras s’allongeant le long du mur, pour prendre vos nippes.

Après avoir manqué de me colleter avec deux charbonniers et un loueur de voitures, j’ai pris l’omnibus de Melun en compagnie de deux maçons fortement allumés et d’un ouvrier champêtre qui infectait l’eau-de-vie et l’ail, et suis arrivé à 9 heures du soir dans Melun, mourant de faim et de froid. Se méfier de l’Hôtel du Commerce ! Puis, ce matin, j’ai fait un voyage exquis de Melun à Montereau par le bord de la rivière, sous des roches couvertes de vignes, en plein soleil. Mon cocher portait à sa boutonnière quatre décorations, ce qui fait que les passants me saluaient. Arrivé ici à 2 heures, j’ai visité le collège, la cathédrale. Oh ! Le beau sacristain que celui de la cathédrale ! Quel Onuphre ! Une barbe de quinze jours, une bosse sur chaque omoplate, un pif étroniforme, et une gueule ! Une gueule ! Il m’a montré le manteau du sacre de Charles X, divers chefs de saints, des habits de Thomas Becket, etc., et a «reconnu de suite que j’étais un amateur»! j’ai vu aussi un rude cierge donné par le pape à Monseigneur ; il pèse 20 livres et sert une fois par an seulement. Afin qu’il dure davantage, on ne l’allume jamais ; un séminariste le porte à la procession devant Monseigneur.

Voilà deux soirs consécutifs que je vais au café ! Hier, au café de MM. les militaires ; aujourd’hui, à celui de MM. les voyageurs de commerce. On y répète «Lambert» et on y rit du charivari . – Ô France !

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 6 octobre 1864.

Non, chère Demoiselle, je ne vous ai pas oubliée. Je pense souvent à vous, à votre esprit si distingué et à vos souffrances qui me semblent définitivement irrémédiables.

Nos existences ne sont peut-être pas si différentes qu’elles le paraissent à la surface et que vous l’imaginez. Il y a, entre nous, un peu plus qu’une sympathie littéraire, il me semble. Mes jours se passent solitairement d’une manière sombre et ardue. C’est à force de travail que j’arrive à faire taire ma mélancolie native. Mais le vieux fond reparaît souvent, le vieux fond que personne ne connaît, la plaie profonde toujours cachée.

Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de moeurs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; «sentimentale» serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. Le sujet, tel que je l’ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. Les faits, le drame manquent un peu ; et puis l’action est étendue dans un laps de temps trop considérable. Enfin, j’ai beaucoup de mal et je suis plein d’inquiétudes. Je resterai ici à la campagne une partie de l’hiver, pour m’avancer un peu dans cette longue besogne.

Je n’ai pas été cette année à Vichy ; c’est il y a deux ans, et l’année dernière ; on s’est trompé.

Je ne lis rien et ne puis par conséquent rien vous indiquer de nouveau. Tous ces temps-ci je m’étais occupé de socialisme ; mais vous connaissez tout cela, en partie du moins.

On dit beaucoup de bien du nouveau roman de Mme Sand.

Vous ne me parlez jamais de Michelet que j’aime et admire beaucoup. Et vous ?

Allons, tâchez d’avoir du courage, et pensez à moi qui vous serre les mains très cordialement.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, octobre ? 1864].

Comme je m’ennuie, comme je suis las ! Les feuilles tombent, j’entends le glas d’une cloche, le vent est doux, énervant. j’ai des envies de m’en aller au bout du monde, c’est-à-dire vers vous, de reposer ma pauvre tête endolorie sur votre coeur et y mourir. Avez-vous jamais réfléchi à la tristesse de mon existence et à toute la volonté qu’il me faut pour vivre ? Je passe mes jours absolument seul, sans plus de compagnie qu’au fond de l’Afrique centrale. Le soir, enfin, après m’être battu les flancs, j’arrive à écrire quelques lignes qui me semblent détestables le lendemain. Il y a des gens plus gais, décidément. Je suis écrasé par les difficultés de mon livre. Ai-je vieilli ? Suis-je usé ? Je le crois. Il y a de ça au fond. Et puis ce que je fais n’est pas commode, je suis devenu timide. Depuis sept semaines j’ai écrit quinze pages et encore ne valent-elles pas grand’chose.

Comme c’est mal arrangé, le monde ! à quoi bon la laideur, la souffrance, la tristesse ? Pourquoi tous nos rêves impuissants ? Pourquoi tout ? j’ai vécu plusieurs années dans un état que j’ose qualifier d’épique, sans ressentir le moindre doute, ni la moindre fatigue. Mais à présent je suis rompu. j’aurais besoin de m’amuser beaucoup !

Comme je pense à vous et comme j’aurais envie de votre esprit et de votre grâce ! Mais les exigences de mon écrasant travail me condamnent à une séparation que je maudis. Je commence à croire que j’ai fait fausse route dans la vie, mais étais-je libre de choisir ? Heureux les bourgeois ! Et cependant je ne voudrais pas en être un. C’est l’histoire du bon Brahmine dans les contes de Voltaire.

Tant mieux si la Littérature anglaise de Taine vous intéresse. Son ouvrage est élevé et solide, bien que j’en blâme le point de départ. Il y a autre chose dans l’Art que le milieu où il s’exerce et les antécédents physiologiques de l’ouvrier. Avec ce système-là, on explique la série, le groupe, mais jamais l’individualité, le fait spécial qui fait qu’on est celui-là . Cette méthode amène forcément à ne faire aucun cas du talent . Le chef-d’oeuvre n’a plus de signification que comme document historique. Voilà radicalement l’inverse de la vieille critique de La Harpe. Autrefois, on croyait que la littérature était une chose toute personnelle et que les oeuvres tombaient du ciel comme des aérolithes. Maintenant, on nie toute volonté, tout absolu. La vérité est, je crois, dans l’entre-deux.

À Michelet. §

Croisset près Rouen, mardi soir [novembre 1864].

Mon cher maître,

l’exemplaire de votre Bible que vous m’avez destiné, m’est parvenu ce matin seulement. Voilà pourquoi mes remerciements sont tardifs.

Je viens de lire, d’un seul coup, en dix heures, ce merveilleux livre. j’en suis écrasé. Je crois cependant en saisir l’ensemble nettement. Quelle envergure ! Quel cercle !

Tout ce que cela suggère d’idées nouvelles, d’aperçus, de rêveries, est infini !

Vous m’avez placé sous les yeux des paysages que je connais : Delphes et l’Égypte entre autres. Personne n’aura été un voyant comme vous. Mais c’est une banalité que de le dire.

Une chose par-dessus tout m’a stupéfait et instruit : à savoir l’histoire d’Alexandre. Voilà qui est neuf, je crois, et profond.

Maintenant, les détails m’échappent un peu. Je vais m’y remettre et déguster chaque page lentement, comme il convient. Le passage sur Eschyle est bien beau ! Mais qu’est-ce qui n’est pas beau dans votre oeuvre ? Coeur, imagination et jugement, vous ébranlez tout en nous-mêmes, avec vos mains puissantes et délicates.

Il y a des génies de première volée et qu’on n’aime pas cependant. Mais vous, cher maître, vous emportez le lecteur dans votre personnalité par je ne sais quelle grâce-qui est l’extrême force peut-être.

Pas un, croyez-le, ne sent mieux cela que celui qui vous serre les mains bien tendrement, et ose se dire le vôtre.

À sa nièce Caroline. §

[Paris, 17 novembre 1864].

Mon bibi,

Je n’écris pas à ta maman, parce qu’elle ne m’a pas donné son adresse. j’irai demain au Palais-Royal, pour Coralie .

Il est 4 heures, et je ne fais que m’éveiller, car les pompes de la Cour m’ont éreinté.

Je reviendrai mardi. j’ai bien des choses à faire d’ici là.

Les bourgeois de Rouen seraient encore plus épatés qu’ils ne le sont, s’ils savaient mes succès à Compiègne. Je parle sans aucune exagération. Bref, au lieu de m’ennuyer, je me suis beaucoup amusé. Mais ce qu’il y a de dur, c’est le changement de costume et l’exactitude des heures. Enfin je vous raconterai tout cela. Je dors encore et vais prendre un bain.

À toi.

Ton vieil oncle qui t’embrasse.

À Jules Duplan (?). §

[Croisset, décembre 1864 ?]

Mon bon vieux,

Je te prie de m’inscrire, le jour de l’an, chez le prince et la princesse, au Palais-Royal.

Demande à Madame Cornu si la même chose s’exécute aux Tuileries. Dans ce cas, ce serait une seconde commission.

Je te la souhaite prospère.

Il ne fait ici ni chaud, ni gai.

Mille tendresses de ton

G F.

1865 §

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Lundi [2e quinzaine de janvier 1865].

Mes très chers,

Je n’ai eu votre volume que hier au soir, seulement. Entamé à 10 h et demie, il était fini à 3 heures. Je n’ai pas fermé l’oeil après cette lecture et j’ai mal à l’estomac. Vous serez cause de nombreuses gastrites ! Quel épouvantable bouquin !

Si je n’étais pas très souffrant aujourd’hui, je vous écrirais longuement pour vous dire tout ce que je pense de Germinie, laquelle m’excite (52, 53). Cela est fort, roide, dramatique, pathétique et empoignant.

Champfleury est dépassé, je crois. Ce que j’admire le plus dans votre ouvrage, c’est la gradation des effets, la progression psychologique. Cela est atroce d’un bout à l’autre, et sublime, par moments, tout simplement. Ce dernier morceau (sur le cimetière) rehausse tout ce qui précède et met comme une barre d’or au bas de votre oeuvre.

La grande question du réalisme n’a jamais été si carrément posée. On peut joliment disputer sur le but de l’Art, à propos de votre livre.

Nous en recauserons dans quinze jours. Excusez ma lettre ; j’ai, cet après-midi, une migraine atroce, avec des oppressions telles que j’ai du mal à me tenir à ma table.

Je vous embrasse, néanmoins, plus fort que jamais. À vous.

À Madame Jules Sandeau. §

[Paris] jeudi [fin janvier-début de février 1865].

Moi aussi, j’ai été très souffrant cet hiver et je le suis encore. Des rhumatismes, des névralgies et un spleen abominable : voilà mon lot depuis trois mois. Vous voyez que nos tempéraments sont sympathiques.

Présentement, j’ai un affreux rhume de cerveau. C’est ce qui m’empêche de sortir. Mais dès le commencement de la semaine prochaine, je compte bien aller vous voir. À quelle heure sortez-vous ? À quelle heure rentrez-vous ? à quelle heure peut-on se présenter ? Je vous baise les mains, bien longuement, et suis le vôtre, vous savez.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] dimanche soir [5 février 1865].

Mon Caro,

j’irai chez Perrin dès que mon rhume de cerveau m’en donnera la permission, mais tranquillisez-vous, l’Africaine ne sera pas jouée avant le mois de mars ou le mois d’avril. On ne répète pas encore sur la scène, m’a-t-on dit. Si je ne puis avoir des places pour la première représentation, j’en demanderai pour la répétition générale, ce qui sera peut-être plus facile à obtenir.

Je vois, mon bibi, que tu te lances dans la société rouennaise. Ma lettre t’arrivera demain, au milieu de tes préparatifs pour aller au bal de M. le Préfet. Madame aime le monde. Madame sait qu’elle est jolie. Madame aime à se l’entendre dire.

Quant à moi, je ne suis jamais moins sorti. j’ai refusé pour demain une place dans une très belle loge à l’Opéra, où l’on joue Roland. j’ai de même refusé pour mardi un dîner chez Charles-Edmond, où l’on s’amuse beaucoup d’habitude. Je reste le soir chez moi, tranquillement, et je recommence à travailler. Mon bouquin m’assomme un peu moins et, depuis mon séjour ici, j’ai écrit près de dix pages, assez faibles, il est vrai. Tu es bien gentille, pauvre chérie, de m’envoyer des encouragements et des consolations. j’ai besoin des uns et des autres. Le fond de l’air n’est pas gai en moi.

Tu me dis de penser quelquefois à toi, ma chère Caroline. j’y pense bien souvent, va ! Mon existence a beaucoup changé depuis que nous ne vivons plus sous le même toit et il faut que ton mari soit un aussi bon garçon qu’il est pour que je lui pardonne de m’avoir pris ton charmant individu.

Redonne-moi le numéro du régiment de La Chaussée. Je ne veux pas en avoir le démenti. j’ai eu aujourd’hui, chez moi, l’artiste Feydeau que je n’avais pas encore vu. Son journal paraît le 25 de ce mois.

Monseigneur viendra coucher sur mon divan, vendredi et samedi. Il est invité samedi prochain au bal du prince Napoléon. C’est une concession que le Prince fait à l’Église. Un peu d’ecclésiastique siéra dans cette petite fête de famille, composée de trois mille personnes.

Le livre des Bichons excite un dégoût universel, dont ils paraissent être très fiers. En quoi je les approuve.

M. Horsin Déon ne m’a servi à rien du tout. Il me faut une masse de renseignements, que je ne sais où prendre. j’arriverai à en trouver, cependant. Adieu, pauvre bibi. Voilà, il me semble, une longue lettre. Soigne ta grand’maman et embrasse-la pour moi. Je bécote ta mine, sur les deux joues.

Ton vieil oncle, dégradé, avachi, spleenétique.

Et Diane ? Comment se porte-t-elle ?

À quand le mariage de Valentine ?

À sa nièce Caroline. §

[Paris] mercredi [février 1865].

Ma chère Caro,

Ta grand’mère m’écrit aujourd’hui que vous viendrez à Paris vers le 10 du mois prochain. Ainsi, dans une quinzaine, je verrai donc ta bonne et gentille mine que je n’ai pas bécotée depuis si longtemps.

Continues-tu à faire les délices des salons de Rouen en général et de celui de M. le Préfet en particulier ? Ledit préfet m’a l’air ravi de ta personne. Il me semble que tu te dégrades un peu, à tant fréquenter mes immondes compatriotes. Et les lectures sérieuses, et Montaigne, les fortes études et le dessin ! Que devient tout cela au milieu d’une vie si folâtre ?

Je te remercie des beaux détails que tu m’as envoyés sur la noce de Valentine, qui m’a l’air un peu enfoncée dans la galuchetterie. Je ne puis te rendre la pareille, ne sachant aucune facétie. Le commerce des arts m’occupe exclusivement. Je suis perdu au milieu des vieux journaux et des marchands de tableaux. Demain et les jours suivants, j’ai rendez-vous avec plusieurs d’entre eux. Rien n’est plus difficile que les renseignements dont j’ai besoin. j’étudie en même temps l’histoire de la gravure. La copie est interrompue par ces occupations ; j’espère la reprendre dans une huitaine de jours. Aujourd’hui, je dîne chez Mme Husson avec Tourgueneff, Taine et Du Camp.

Demain je dînerai chez cette bonne Caroline Laurent, où je n’ai mis encore les pieds qu’une fois.

Je ménage mes courses pour ménager les voitures ; quant à sortir à pied par le temps qu’il fait, c’est impossible. Je suis exaspéré contre l’hiver, j’engueule le Temps qui, au lieu d’une faulx, devrait avoir une scie.

Pas du tout, ma belle dame, je n’admire point le roman de Mlle Bosquet : Une femme bien élevée, qui est un livre absolument raté, comme j’ai eu l’honneur de le dire à son auteur. Elle va trop vite. Je l’ai trouvée rayonnante. Elle rajeunit et flamboie.

Quelle narration veux-tu que je te fasse du bal du Prince ? C’était très nombreux et très luxueux comme décorations d’appartements. Ce qui m’a surpris le plus, c’est la quantité de salons : vingt-trois au bout les uns des autres, sans compter les petits appartements de dégagement. «Monseigneur» était étonné de la quantité de monde que je connaissais. j’ai bien parlé à deux cents personnes. Au milieu de cette «brillante société», que vis-je ? Des trombines de Rouen ! Le père L***, le père C***, le père B*** et le père T***, tous les quatre ensemble. Je me suis écarté de ce groupe avec horreur, et j’ai été m’asseoir sur les marches du trône, à côté de la Princesse Primoli. Ladite Princesse m’a envoyé samedi son album pour que j’y mette des pensées fortes. j’y ai mis une pensée, mais qui n’était pas forte. La moitié des dames qui ont assisté au bal du prince sont dans leur lit, malades d’avoir eu froid en sortant. Le désordre des paletots et des voitures était à son comble. j’ai admiré sur la tête de ma souveraine le Régent (15 millions) ; cela est assez joli. Quant à elle, j’en ai toujours été très loin. Mais son petit époux a passé si près de moi que, si j’avais voulu le saluer, je serais tombé sur son nez. La Princesse Clotilde, me voyant au bras de Mme Sandeau, a demandé à sa cousine Mathilde si c’était ma femme ; là-dessus plaisanteries des deux Princesses sur mon compte. Tels sont les spirituels cancans que j’ai à te narrer.

Tu ne me dis pas quand est-ce que Flavie revient et tu ne m’as pas donné le numéro du régiment de ce malheureux La Chaussée. Au reste, l’armée doit revenir du Mexique.

Je me réoccuperai de l’Africaine, mais je ne sais pas si on la jouera cet hiver. Les Vieux Garçons, la Soeur de Jocrisse au Palais-Royal et Thérésa sont les succès du jour. Je n’ai pas encore été au spectacle et n’irai point, n’ayant pas le temps. Adieu, mon vieux loulou. Amitiés à ton mari, je t’embrasse bien fort.

Ton ganachon.

À sa nièce Caroline. §

Paris, vendredi, 2 heures [10 mars 1865].

Mon Loulou,

Ta grand’mère m’écrit ce matin que vous partez définitivement mardi prochain et qu’elle viendra avec vous, en quoi je l’approuve.

Vous arriverez probablement par le train de 4 heures 20. Dites-le-moi, afin que j’aille à votre rencontre.

Ma soirée de mardi et celle de mercredi sont prises, mais ça ne m’empêchera pas de dîner avec vous.

Consolez-vous, l’Africaine sera jouée au commencement d’avril. Vous pourrez voir également la première du jeune Feydeau, et la Flûte enchantée au Lyrique. Quant à moi, je n’ai pas encore été au spectacle. C’est bien assez que de sortir une ou deux fois le soir, chaque semaine, pour aller dans le monde.

On vient de m’apprendre la mort du sieur Morny. Voilà une nouvelle fraîche.

Comme il y a longtemps que je n’ai baisé à mon aise ta bonne mine, mon Caro !

Adieu, à mardi, donc !

Ton vieux.

Où descendez-vous ? Que faites-vous en arrivant ? Etc.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi matin [avril 1865].

Mon Bibi,

C’est demain soir à 6 heures que j’ai rendez-vous chez Perrin pour savoir si j’aurai des billets ; donc demain soir ou vendredi matin, terme de rigueur, vous recevrez une dépêche qui vous apprendra si j’aurai, oui ou non, des places.

Si l’on ne m’en donne qu’une, et pour moi, que faire ? j’y suis retourné (à l’Opéra) hier. Les stalles d’orchestre sont à des prix fabuleux.

Quelle chaleur !

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux ganachon d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi, 10 heures et demie [avril 1865].

Vous êtes de singuliers pistolets ! ! ! Vous me faites aller dix fois à l’Opéra, et puis, au dernier moment, vous me dites que c’était inutile.

Quelle rocambole me contez-vous avec la fin du mois ?

Si j’ai ce soir des billets, je vous écris par le télégraphe immédiatement. Vous aurez la nuit et demain jusqu’à 1 heure pour vous décider. Si demain à 3 heures je n’ai pas de vos nouvelles, j’en dispose. Réfléchissez bien avant de prendre votre parti.

Si ton mari ne peut réellement pas venir, prends ta vieille avec toi, ta mère-grand, et accourez ensemble. Allons, une petite débauche, saprelotte !

Mais peut-être n’aurai-je pas de billets ?

Ton vieil oncle t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi, 5 heures [24 avril 1865].

Mon Bibi,

La répétition de l’Africaine a eu lieu hier ; j’ai appris cela à 5 heures du soir.

La première a lieu mercredi ; on m’a dit ce matin de repasser à 6 heures demain. Votre sort sera décidé. Si tu n’as pas de dépêche demain soir, il y faut renoncer.

Je t’embrasse.

Ainsi tenez-vous prêts pour mercredi, peut-être.

À la Princesse Mathilde. §

Mardi [mai 1865].

Princesse,

Je ne vous ai pas donné de mes nouvelles depuis mon retour, parce qu’elles sont mauvaises et qu’on ne doit pas ennuyer ses amis avec l’étalage de ses souffrances lorsque les amis n’y peuvent rien.

qu’ai-je, au juste ? Voilà le problème. Ce qu’il y a de sûr c’est que je deviens hypocondriaque, ma pauvre cervelle est fatiguée. On me dit de me distraire ; mais à quoi ?

Ma nièce s’est établie ici, pour me remonter.

Elle restera jusqu’au mois de juillet, après quoi il est probable que je passerai le reste de l’été à Dieppe.

Peut-être un de ces jours me réveillerai-je ragaillardi ? Mais les jours se suivent lentement sans m’apporter rien d’agréable. Je suis assailli par les souvenirs tristes et tout m’apparaît comme enveloppé d’un voile noir. Enfin je suis maintenant un pitoyable monsieur.

Est-ce le commencement de la fin, ou une maladie passagère ? j’essaye de divers remèdes ; entr’autres, je ne fume plus, ou presque plus.

Merci, chère Princesse, pour vos offres d’hospitalité. j’en userai, mais quand je serai montrable. Pour le moment, je vous ennuierais trop, vous et les vôtres. Il y a toute une page de votre lettre que je ne puis lire, malgré tous mes efforts ; il me semble que vous m’y parlez de Mme Cornu. Mais je n’en suis pas sûr.

Dès qu’il y aura un changement dans mon état, je vous écrirai. Espérons qu’avec de la patience tout s’en ira.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis vôtre

entièrement.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

[Paris vendredi, 1 heure, 5 mai 1865].

Ma chère Caro,

j’arriverai à Croisset pour déjeuner mercredi prochain, sans faute, à moins d’empêchements imprévus. Je voulais partir mardi matin ; mais d’ici à lundi soir, tous mes moments sont pris, et je n’ai que mardi pour voir l’Exposition et faire mes visites d’adieu. Alors je recule jusqu’à mercredi.

j’attends en ce moment Monseigneur, qui va passer toute la journée et la soirée avec moi. Nous avons à travailler ensemble, ainsi que demain. Dimanche a lieu ma dernière réception ; lundi je fais mes paquets, et le soir dîner chez Magny où l’on portera des toasts au père Sainte-Beuve, sénateur. Voilà mon programme.

Hier nous avons dîné chez Théo, où nous étions vingt personnes à table, y compris un Chinois, avec lequel Monseigneur a causé en chinois.

j’ai reçu une lettre de reproches de la jeune Bosquet, qui prétend que je l’oublie. Cela est parfaitement vrai ; mais s’il fallait fréquenter tous ses amis, on ne rentrerait pas chez soi.

Tu serais bien gentille de t’arranger pour prolonger ton séjour à Croisset, mon bibi, afin que je jouisse un peu de ta compagnie. Réponds-moi et embrasse pour moi tes deux compagnons.

Je te prends par les oreilles et je dépose sur chacune de tes joues un gros bécot de nourrice.

Ton vieux ganachon d’oncle.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 11 mai 1865 [jeudi].

j’ai appris, chère Mademoiselle, par votre lettre du 27 mars, que vous étiez un peu moins souffrante, et que vos obsessions intellectuelles diminuaient. Fasse le ciel que cela continue ! Tenez-moi au courant de votre état, et soyez bien convaincue que j’ai pour vous une affection très sincère. Nos relations sont étranges ; sans nous être jamais vus, nous nous aimons. C’est une preuve que les esprits ont aussi leur tendresse, n’est-ce pas ?

j’ai compati à la douleur causée par la mort de votre vieux compagnon. Hélas ! j’ai passé moi-même par toutes ces douleurs trop souvent pour ne pas les comprendre !

Mon hiver a été assez triste. j’ai souffert de rhumatismes et de névralgies violemment, résultat 1° de chagrins assez graves qui m’ont assailli depuis six mois, et 2° de l’atroce hiver par lequel nous avons passé. Vers la fin de janvier, j’ai été à Paris, d’où je suis revenu aujourd’hui seulement. Au moins de septembre dernier je me suis mis, après beaucoup d’hésitations, à un grand roman qui va me demander des années et dont le sujet ne me plaît guère. j’ai devant moi une montagne à gravir, et je me sens les jarrets fatigués et la poitrine étroite. Je vieillis. Je perds l’enthousiasme et la confiance en moi-même, qualité sans laquelle on ne fait rien de bon.

Les lectures que j’ai été obligé de faire pour ce livre m’écartent de toute autre étude. Je ne puis donc rien vous dire des derniers ouvrages publiés. Je n’ai même pas ouvert le César de notre souverain, qui est une médiocre chose, à ce qu’il paraît. Mais j’ai été mécontent des critiques autant que des éloges. Personne, à présent, ne s’inquiète de l’Art ! De l’Art en soi ! Nous nous enfonçons dans le bourgeois d’une manière épouvantable et je ne désire pas voir le vingtième siècle. Pour le trentième, c’est différent !

Avez-vous lu Un prêtre marié, de Barbey d’Aurevilly ? Je voudrais bien avoir votre avis sur ce livre.

j’ai vu avant-hier Mme Sand. Elle avait fini un roman le matin même et m’a paru en excellente santé.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset, samedi soir, 12 août [1865].

Eh bien, quand Henriette ? Et que faites-vous ?

Quant à moi, mes bons, j’ai reçu depuis mon retour dans mes lares de jolies tuiles sur la tête : 1° la mort déplorable et inattendue de mon neveu (le gendre de mon frère) ; 2° la maladie de ma mère : un zona compliqué d’une névralgie générale et qui lui fait pousser la nuit de tels cris que j’ai été obligé d’abandonner ma chambre. Vous pouvez imaginer le reste !

Aujourd’hui, il y a un peu de mieux.

La littérature ne marche pas roide au milieu de tout cela, comme vous pouvez le croire.

Je viens de lire le livre de Proudhon sur l’Art ! On a désormais le maximum de la pignouferie socialiste. C’est curieux, parole d’honneur ! Ça m’a fait l’effet d’une de ces fortes latrines, où l’on marche à chaque pas sur un étron. Chaque phrase est une ordure. Le tout à la gloire de Courbet et pour la démolition du romantisme ! Ô saint Polycarpe !

Amitiés aux amis. Tout ce que vous trouverez de plus respectueusement cordial pour la Princesse. Je vous embrasse.

Écrivez-moi donc un peu longuement, puisque vous êtes deux. j’ai besoin de distraction, je vous jure.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi, 6 heures [août 1865].

Ma chère Caro,

Ta grand’mère passe maintenant d’assez bonnes nuits ; en somme, elle va mieux, bien qu’elle souffre toujours dans le dos. On l’a mise au vin de quinquina, au malaga et aux viandes rouges pour lui redonner des forces. Mais elle s’ennuie ! elle s’ennuie ! elle s’ennuie !

Éortin lui conseille, si elle se trouve un peu mieux à la fin de cette semaine, d’aller passer quelques jours à Dieppe ; et c’est ce qu’elle fera probablement : elle a grand besoin de distraction, pour ne pas tomber dans l’hypocondrie.

Quant à moi, je crois que je suis en re-train de travailler. Je me suis couché cette nuit à 4 heures et je recommence à regueuler, dans le silence du cabinet, d’une façon congrue. ça me fait du bien.

On a tantôt savonné à outrance Mlle Diane.

j’ai fait ta commission au jardinier relativement aux géraniums.

Adieu, mon pauvre bibi. écris-moi. Amitiés à ton mari.

Ton vieux.

Ça va-t-il un peu mieux, ma pauvre petite Mérotte ?

Au comte René de Maricourt. §

Croisset, nuit de mercredi [août ou septembre 1865].

Mon cher Confrère,

Je vous demande la permission de garder encore quelques jours votre «Veuve» parce que je vais la prêter à ma mère et à ma nièce. C’est vous dire que j’ai trouvé ce livre très amusant. En effet, je l’ai lu d’une haleine.

Voici en deux mots ce que j’en pense : l’auteur est un homme naturellement plein d’esprit, d’observation et de sentiment. Mais il y a deux parties très distinctes dans ses livres, c’est-à-dire : tout un côté vrai, intense, relevé d’après nature, et un autre où il s’amuse : ce qui gâte l’effet de ses bonnes pages. l’Art ne doit pas faire joujou, bien que je sois partisan aussi entiché de la doctrine de l’art pour l’art, comprise à ma manière (bien entendu).

Ainsi, dans Veuve, tous les caractères et les descriptions sont hors ligne, et cependant on ne croit pas à l’histoire, parce que les événements ne dérivent pas fatalement des caractères. Je m’explique : on ne comprend pas pourquoi Mme Lebrun ne veut pas se marier avec Donatien. Parce qu’elle a fait un voeu ? Mais la raison du voeu n’est pas motivée !

Elle n’aimait pas assez son mari, d’une part, et de l’autre elle n’est pas assez dévote. Puisque vous avez présenté le médecin comme un philosophe, il fallait faire de votre veuve une mystique. La mort de celle-ci ne me paraît pas la conséquence naturelle de sa passion, pas plus que celle du bourgeois qui imite Jacques ; lequel Jacques est un personnage de fantaisie, entre nous. Pourquoi aussi votre curé change-t-il d’aspect sans raison ? Nous sommes habitués à voir un grotesque ; puis, tout à coup, une espèce de saint nous apparaît. Je vous demande franchement si cela est ordinaire dans la vie ? Or le roman, qui en est la forme scientifique, doit procéder par généralités et être plus logique que le hasard des choses. Bref, vous avez voulu donner une fin chrétienne à un livre commencé impartialement. De là les disparates !

Suis-je un pion assez sévère, hein ?

«Sévère, mais juste», si bien que je trouve la déclaration d’amour de Donatien un simple chef-d’oeuvre. Cette page-là écrase, comme valeur et style, tout l’ouvrage. Écrase n’est pas le mot ; je veux dire domine. La description de la petite ville, M. Selvaje, les fréquents monologues que fait Donatien, et la mort de Mme Mulot surtout m’ont charmé dès les premières pages.

Pourquoi, dans le portrait de Mme de Reversière, avez-vous mis l’indicatif ? Cela arrête la narration, – et c’est dommage, car le portrait est excellent. Vous me permettrez aussi, mon cher confrère, de vous faire observer que vous ne faites pas assez attention à la proportion relative de vos parties. Ainsi l’historiette de Lodoïska et d’Yves, qui n’amène aucun fait dans votre roman, est beaucoup trop longue. M. Lebrun entendant par hasard ce qu’on dit de lui est un procédé qu’il faut laisser aux auteurs dramatiques.

Mais comme j’aime M. Lebrun ! Et vous aussi, n’est-ce pas ? Cela se sent, et c’est là ce qui fait le charme du livre. Vous avez, du reste, ce don-là : le charme ; et c’est, pour réussir, le premier de tous. Continuez donc.

Je cause avec vous, tout en feuilletant votre roman. Je vous expose mes doutes au hasard et à la hâte, comme ils viennent.

Pourquoi votre médecin : 1° boit-il de l’eau-de-vie pour se donner du coeur, et, 2° est-il baron ? Évidemment un médecin de campagne peut boire de l’eau-de-vie dans une pareille circonstance et être baron, mais que gagnez-vous (comme effet dramatique ou portée philosophique) à cette fantaisie ? Car enfin, cela est rare. Un Opérateur ne se rassure pas avec des alcools et il existe peu de gentilshommes dans le corps médical.

Pourquoi avez-vous fait d’Hector un personnage ridicule ? Vos deux héros (qui sont chacun dans leur genre des individus supérieurs) eussent été plus grands si l’individu qui leur est sacrifié eût été moins bas. Au reste, il est assez divertissant, mais je lui préfère M. Reversière fils.

Pourquoi Mme Lebrun pense-t-elle sous forme de journal ? Vous vous donnez là, volontairement, une difficulté insurmontable, qui est de faire parler longtemps les personnages. Car presque toujours ils parlent dans le même style que l’auteur.

Je retrouve la déclaration de Donatien, que je ne saurais assez louer. Bravo ! bravissimo !

Mais comment est-il possible, après avoir écrit quatre pages d’une si grande valeur, de s’amuser à des bamboches comme les hallucinations qui suivent ? Ah ! c’est que l’auteur a voulu montrer sa malice, faire voir au lecteur qu’il avait pris du haschisch et en décrire les effets, comme il nous a décrit, très bien d’ailleurs (dans les Deux Chemins ), le siège de Messine. Mais l’incendie de Troie, introduit dans votre livre, ne vaudrait pas cette seule ligne, qui m’a fait froid dans le dos : «mais laissez donc là cette tapisserie, vous voyez bien que votre main tremble».

Tout dépend de la place, et il faut savoir enlever de son oeuvre, une fois qu’elle est finie, ce qui, souvent, nous plaît le plus. Il faut aussi être indulgent pour ceux qui donnent des conseils, et recevez, comme elle est donnée, la très cordiale poignée de main de

Gustave Flaubert.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] mardi soir [fin septembre 1865].

Eh bien, et Henriette ? Vous seriez bien aimables de m’en donner des nouvelles et de me dire quand la première. Êtes-vous contents de vos artistes ? Pas trop, hein ? Et la Plessy ? Et Thierry ? Et la censure ? Saprelotte ! Comme j’ai envie de voir ça sur les planches !

Que devenez-vous d’ailleurs ? Et la Princesse ? Et le père Beuve ? Et Théo ? Et tout Magny ?

Je vis comme un ours et ne sais rien de ce qui se passe. Me voilà arrivé bientôt à la fin de ma première partie (encore trois ou quatre mois). j’ai travaillé beaucoup tout l’été. Que sera-ce ? Je n’en sais rien.

Je vous remercie de m’avoir fait lire les Deux Soeurs. Je l’ai, de plus, acheté. Comme je suis riche, n’est-ce pas ? Non, on n’imagine pas ce que c’est ! Mais connaissez-vous un roman du jeune Dumas intitulé : Le Roman d’une femme ?... Oh ! je ne puis que pousser des cris inarticulés.

A-t-on bien peur du choléra à Paris ? Espérons qu’il y sera fort et purgera la capitale de plusieurs bourgeois.

Tenez-vous le ventre chaud, en attendant, et pensez à moi qui vous embrasse très fort.

À Charles-Edmond. §

[Croisset, octobre 1865].

Très Cher,

Je n’ai pas fini !... je touche à la terminaison de la première partie. Quand arriverai-je au bout des deux autres ? Apollon, Dieu des ratures, seul peut le savoir !

Ouïssez d’ailleurs ceci, ô mon mignon ! Madame Bovary m’ayant, de bénéfice net, coûté trois cents francs... j’ai envie désormais de donner mes livres pour rien du tout. Ce serait une pose, mais distinguée, convenez-en.

Le labeur et le salaire me semblent deux choses tellement loin l’une de l’autre, tellement disproportionnées, que leur rapport m’échappe !... donc, n’y pouvant rien, je me résigne et, pourvu que je paye à peu près mon papier, je n’en demande pas plus. Nous causerons de tout cela prochainement, à la première des Goncourt.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

[Croisset, 8 octobre 1865].

Je suis bien aise d’apprendre, chère demoiselle, qu’il y a enfin une trêve dans vos souffrances. Comme vous avez bien fait d’abandonner la confession, puisque vous ne pouviez plus la supporter ! à quelque point de vue que l’on se place, vous êtes parfaitement innocente. j’approuve beaucoup votre projet de travail. Rien n’est sain comme l’érudition ; il n’en est pas de même de la métaphysique et de l’Art, matières plus hautes et où l’on navigue toujours un peu dans la folie.

Afin de me distraire, je me suis plongé dans un travail forcené. Jamais je ne me suis donné de mal comme depuis deux mois et j’espère, vers le jour de l’an, être arrivé à la fin de la première partie de mon roman. Comme je suis tout entier à cet ouvrage, qui est long et difficile, je ne puis vous parler de ce qui se publie maintenant, car je ne lis absolument rien.

Vous me parlez de la solitude intellectuelle où vous vivez ! Moi aussi je connais cela ! Je passe de longs mois aussi seul qu’au milieu du désert, et ne croyez pas qu’à Paris même les gens sympathiques foisonnent.

Vous êtes pour moi, chère Demoiselle, du petit noyau des intimes et je fais, non pour votre bonheur, chose impossible ici-bas, mais pour votre tranquillité tous les souhaits possibles. Allons, travaillez bien votre Anjou. Faites-nous un bon livre et pensez à moi quelquefois, car je suis le vôtre.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] nuit de lundi [octobre 1865].

Je n’ai donc pas répondu à votre lettre du 29 septembre où vous m’annonciez vos embêtements dans la Maison de Molière, car je la retrouve sur ma table, à l’instant même !

Cette nouvelle m’a plus contrarié qu’étonné. Je connais les cabots ! Monseigneur, à qui j’ai conté la chose, en a profité pour re-rugir contre eux.

Mais comment ça se fait-il, tonnerre de dieu ! Est-ce que vous ne serez pas joués cet hiver ?

La Princesse m’a écrit une très aimable lettre où elle me dit qu’elle vous aime beaucoup. Je vous [sic], pour lui ai répondu qu’on ne pouvait plus mal placer sa confiance et que vous étiez deux canailles. La vérité avant tout.

Autre histoire : la même lettre, qui a bien une quinzaine de jours de date, m’annonçait l’envoi de l’aquarelle promise. Or, pas d’aquarelle ! Pourquoi ? Est-elle perdue au chemin de fer ? Je n’ose écrire à la Princesse. Dites-moi ce qui en est, vous serez bien aimables.

Je continue à travailler comme un homme et il se pourrait que j’aie fini ma première partie au commencement de janvier. Alors, j’ornerais immédiatement la capitale de ma présence.

Il m’ennuie de ne pas avoir de nouvelles de Théo et encore bien plus, mes chers bons vieux, de ne pas vous voir.

Mais je vous embrasse très fort, comme je vous aime.

Si ça ne vous embête pas trop, donnez-moi des détails sur Henriette.

Je vous en écrirais plus long, mais il est trois heures du matin et j’ai la tête cuite.

À sa nièce Caroline. §

Croisset [novembre 1865].

Mon Bibi,

Est-ce que ta grand’mère est vraiment malade, qu’elle redemande Julie ? Arrange-toi pour que j’aie ce soir des nouvelles un peu explicites de sa santé. j’ai reçu ce matin une lettre de la Princesse qui me dit ce que tu verras.

Je te prie de te transporter aux deux gares et de faire faire des recherches immédiates. Cela devient drôle ! d’après le billet de la Princesse, je suis sûr qu’elle en a fait faire à Paris, comme me l’avaient dit les Bichons.

Veux-tu que je leur écrive (aux Bichons) pour leur dire, en cas qu’ils ne puissent te donner de places, de vous faire inscrire au contrôle ?

Envoie-moi demain une citadine à 3 h et demie pour que j’aille faire ma visite au général Valazé. Je passerai d’abord chez ta bonne maman.

Embrasse-la pour moi et ne perds pas la lettre de la Princesse.

Ton vieux.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Nuit de jeudi [16 ou 23 novembre 1865].

C’est encore moi, mes bons, mais cette fois je ne demande pas de réponse.

Ma nièce et son époux (oui, vous me voyez venir ? Eh bien, non ! ) bref, si vous ne pouvez me donner deux balcons, ayez l’obligeance de les retenir pour moi au contrôle, la chose coûtât-elle des sommes insensées.

La Princesse m’offre une place dans sa loge. Si vous aimez mieux que je sois au paradis ou aux latrines, faites. On ne vient pas pour s’amuser aux premières des amis, mais pour les servir. j’ai répondu à la Princesse «que je la remerciais beaucoup», ce qui ne m’engage à rien. Quelle politique ! Quelle astuce !

Voilà deux jours que je passe dans les deux gares de Rouen ; pas d’aquarelle. La chose sera restée à Paris ou aura été remise à un autre chemin de fer.

j’arriverai à Paris jeudi soir, ou peut-être mercredi soir. je brûle d’y être.

Allons, à bientôt. Vous allez avoir une semaine embêtante à passer.

C’est moi qui vous emprunterai de l’argent, si vous avez un succès !

Ne ressemblez pas trop à Dennery, hein ?

Adieu, très chers vieux, je vous embrasse sur vos quatre joues.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Croisset dimanche matin [19 ou 26 novembre 1865].

n’y allez pas par quatre chemins, mes bons. Il est inutile de se débattre avec la censure. Adressez-vous directement à l’Empereur.

j’arriverai à Paris mercredi, je passerai chez vous entre six et sept. Nous dînerons ensemble et je vous lâcherai à dix heures. Si vous avez affaire ailleurs, tant pis.

À bientôt.

À Ernest Chevalier. §

Croisset, lundi [20 novembre 1865].

Mon pauvre cher Vieux,

Que veux-tu que je te dise ? j’ai passé moi-même par là, et je sais qu’en ces désastres les prétendues consolations que l’on vous donne irritent plus qu’elles n’apaisent. Depuis dix jours, je ne fais absolument que songer à toi, à ta pauvre mère, à tous les tiens, à tous les autres disparus ! Nous avons tant de souvenirs communs, notre vie a été si mêlée pendant longtemps, que nos coeurs doivent encore battre à l’unisson dans de certains jours.

Si quelque chose peut amener un peu de douceur dans ton chagrin, c’est de penser que tu as fait le bonheur et l’orgueil de celle qui n’est plus. Tu n’as à te reprocher envers elle ni une mauvaise action, ni un mot brutal, et sa dernière pensée (si elle a vu sa fin) a été, j’en suis sûr, une bénédiction pour toi.

Mon pauvre cher Ernest, je t’embrasse plus tendrement que jamais, et seul, au coin de mon feu, je converse de loin avec toi, pour pleurer ensemble !

Adieu, mon plus vieil et meilleur ami ! Tâche de t’occuper le plus possible, de t’étourdir par le travail, c’est encore le meilleur cataplasme qu’il y ait pour les blessures de la vie.

Mille tendresses du fond de l’âme.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi soir [1865].

Madame et Princesse,

Vous avez dû depuis deux mois me trouver le plus oublieux et le plus sinistre des mortels. Comment ne pas vous remercier tout de suite d’un pareil cadeau, s’il m’était parvenu ?

Voilà deux jours que je vais à Rouen tout exprès et, après de minutieuses recherches faites sous mes yeux, dans les deux gares, on m’a répondu comme on l’avait fait tout d’abord, qu’on n’avait rien reçu pour moi. La caisse sans doute est restée à Paris. On me demande la date précise de l’envoi, le bulletin, etc. j’ai vu le moment où on allait exiger de moi un certificat de moralité !

Êtes-vous bien sûre que la personne chargée de porter la caisse rue d’Amsterdam se soit acquittée de la commission intelligemment ? Mais que Votre Altesse ne se préoccupe pas de tout cela. La semaine prochaine, dès mon arrivée (après avoir eu l’honneur et le plaisir de vous faire une visite), je me transporterai dans les bas fonds du chemin de fer, décidé à m’y porter aux dernières violences.

Je suis comme vous, très angoissé relativement à Mlle Henriette.

Je vous remercie beaucoup de la bonne place que vous m’offrez pour l’entendre.

Permettez-moi, Madame et Princesse, de vous baiser la main et de vous assurer que je suis votre très respectueux et très affectionné

G. Flaubert.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Mardi [Paris, décembre 1865].

Et bien, est-ce vrai ? Votre pièce est retirée par ordre ? Pourquoi ? j’imagine que votre préface n’est pas étrangère à cela. On aura été blessé, je ne sais de quoi.

Vous avez dit tout ce qu’il y avait à dire. Je vous ai trouvés seulement trop loyaux et trop modestes. Quand on est braves comme vous, on peut être crânes. Quand on a votre talent, on doit être fiers.

La mesure autoritaire m’étonne d’autant plus qu’un bourgeois de Rouen (qui a assisté à l’une des dernières d’Henriette ) m’a dit, hier, que tout s’y était très bien passé.

Tout cela est d’un incroyable à devenir fou !

j’ai relu Henriette deux fois. C’est bon. Voilà mon avis, et je m’y connais autant que Darcel.

Je vous supplie de m’écrire un peu longuement et même le plus longuement que vous pourrez.

Je sens qu’il y a du prêtre dans votre cabale. La «Sociale» n’a pas cet acharnement. Et puis, avant tout et surtout, vous avez le style, cette chose qui ne se pardonne jamais.

qu’est-ce que la Princesse dit de tout cela ?

Tandis que l’on supprime votre pièce pour satisfaire au voeu de Pipe-en-Bois, on chasse des écoles les étudiants qui ont parlé à Louvain. C’est l’équilibre. Ô sainte Voyoucratie !

Adieu, mes pauvres chers vieux. Comme vous devez être las et énervés, maintenant ! Mais, sacré nom de dieu ! Vous êtes de bons bougres. Vous pouvez vous dire cela à vous-mêmes dans le silence du cabinet. Et nous faisons un beau métier, après tout, puisqu’il fait crever de rage et d’envie jusqu’à la «jeunesse des écoles».

Des détails, hein ?

Je vous embrasse et vous aime encore plus, si c’est possible. Votre

G. F.

À la Princesse Mathilde. §

[Décembre 1865].

Madame et Princesse,

C’est ici à Croisset (ici dans mon vrai domicile, celui qui est habité le plus souvent) que j’attends votre gracieux souvenir.

Comme je suis ému par cette attention de Votre Altesse !

Vous m’avez écrit il y a deux mois, lors du malheur survenu dans ma famille, une bien bonne lettre qui m’a été au coeur.

Ma mère va un peu mieux. Mais il lui est resté un affaiblissement général grave à son âge. Elle sait vos marques d’intérêt, Princesse, et me charge de vous en exprimer toute sa gratitude.

Ce que vous me dites relativement aux de Goncourt me fait bien du plaisir. En effet, ils sont gentils comme des anges et spirituels comme des diables, deux qualités rarissimes parmi les confrères. l’embargo mis sur leur pièce ne m’étonne pas. Le théâtre est une boutique si abominable que le temps est proche où pas un honnête homme ne voudra s’en mêler.

Pour oublier un peu toutes les tuiles domestiques qui me sont tombées sur la tête cet été, j’ai travaillé le plus que j’ai pu et, selon ma coutume, sans avancer beaucoup dans ma besogne ; mais enfin, le temps se passe ! C’est l’important.

Il serait moins long, Princesse, si je recevais tous les jours, des billets comme celui de ce matin. Car je ne saurais être mieux «occupé» qu’à vous lire, bien que vous en disiez.

Au milieu de ma vie solitaire, ma pensée, souvent, me porte vers la rue de Courcelles ou Saint-Gratien ! Je m’y précipiterai en personne dès que je pourrai m’arracher d’ici.

En attendant cet honneur-là – qui est aussi un plaisir – je vous prie de me permettre de vous baiser les mains, en vous assurant, Madame et Princesse, que je suis

Votre très humble et dévoué

G. Flaubert.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, mardi soir [1865].

Comment remercier Votre Altesse de son beau cadeau ? Car elle est là !... Je l’ai enfin, cette aquarelle tant cherchée par les gares de Rouen.

Je viens de l’accrocher à mon mur, devant ma table, entre un buste de ma soeur par Pradier et un masque d’Henri IV, en chère et illustre compagnie comme vous voyez.

Étant un pauvre connaisseur en peinture, mes compliments doivent être médiocrement agréables à un artiste comme vous, Princesse. Je m’abstiens donc de tout éloge sur cette oeuvre, craignant d’en faire de maladroits.

Cependant, permettez-moi de vous dire qu’elle m’a paru charmante. Où avez-vous trouvé cette jolie tête ? Quel goût dans l’ensemble ! j’adore cette chemise blanche, et les fleurs et le béret ! Tout cela est plein de lumière, de style, de charme et de rêveries.

Eh bien, et nos amis les de Goncourt ? Comme vous avez été brave, mardi dernier ! Toute la littérature doit vous en être reconnaissante !

C’est en arrivant de Compiègne que vous recevrez ce billet. Aussi je vous présente mes hommages, dès votre retour chez vous, Princesse ! Et je me mets à vos pieds en vous priant de croire que je suis

Votre très respectueux et sincèrement affectionné serviteur,

G. Flaubert.

À la Princesse Mathilde. §

Nuit de samedi [décembre 1865].

Votre Altesse m’ayant permis de lui demander quelquefois de ses nouvelles, c’est ce que je fais, aujourd’hui, Princesse, en vous priant de m’envoyer un peu de votre écriture.

Voilà un bien mauvais temps pour votre atelier, et vos toiles, par ces tristes lumières, doivent rester sur le chevalet.

Mais je doute que les jours de Paris soient aussi abominables que les nuits de Croisset. Le vent, la pluie, la grêle, «tous les éléments sont déchaînés», comme disent les poètes tragiques ; et je passe des heures qui manquent de gaieté. Surtout quand je pense à la rue de Courcelles, ce qui souvent arrive. Le temps, du reste, n’est pas aux humeurs folâtres. j’ai reçu des Goncourt une épître où ils me paraissent s’ennuyer démesurément. l’homme de lettres est un animal mélancolique. Et puis il leur manque tant de choses, à ces pauvres gens ! Toujours quelque tempête les secoue !

j’ai déjeuné dernièrement avec un homme bien d’aplomb, M. Leroy, le Préfet de Rouen.

Il m’a fait boire à votre santé, et m’a parlé de vous, Princesse, en des termes qui m’ont attendri.

C’est, à ce qu’il paraît, mon rival en sucre de pomme. j’espérais le dépasser par les cheminots, mais on n’en fait pas encore. Que ne suis-je boulanger !

Voilà le jour de l’an, bientôt. Que les visites vous soient légères ! n’est-ce pas, actuellement, le souhait convenable ? Et soignez-vous ! Prenez garde à ces affreux brouillards.

j’attends avec impatience le moment où je pourrai vous voir et vous assurer de nouveau, Princesse, que je suis votre très humble et sincèrement dévoué et affectionné

G. Flaubert.

1866 §

À la Princesse Mathilde. §

[1er janvier 1866].

Madame, si j’étais à Paris, j’irais déposer mon nom chez votre concierge, ce qui serait une façon silencieuse de vous faire mes compliments. Permettez-vous que je les écrive, Princesse ?

Que faut-il vous souhaiter ?

Du soleil, l’hiver, pour vos promenades ; de la pluie, au printemps, pour vos gazons ; pas de maladies à vos toutous ; d’entendre la plus belle musique du monde et de rencontrer de bons livres.

Quoi encore ? Que vous manque-t-il ?

Si vous avez un chagrin, qu’il s’en aille ! Un désir, qu’il s’accomplisse !

Je voudrais être dévot afin de prier le ciel pour vous, et bien qu’aujourd’hui soit le jour des mensonges, je vous prie de croire, Princesse, que je suis

Votre très affectionné et très dévoué

G. Flaubert.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, mardi, 23 janvier 1866.

Vous avez bien tort de m’appeler consolateur, chère Demoiselle. Je voudrais mériter ce titre, mais que puis-je pour vous, sinon vous envoyer l’assurance d’une sympathie très profonde !

Je vous croyais occupée d’un grand travail historique sur Angers, et j’espérais que votre esprit trouverait du calme dans cette sage besogne. Il n’en est rien, hélas ! Et je m’en afflige. Forcez-vous donc à étudier les faits, les choses, la nature enfin ! Bien que vous soyez dans le courant philosophique moderne, le moyen âge vous étouffe. Vous y tenez par des attaches multiples ! Et encore une fois, malgré tout, fuyez votre pays, quittez votre maison comme si le feu y prenait, et toutes vos habitudes qui sont mortelles. Ne soyez pas complaisante pour vos douleurs.

Vous goûtez trop, comme dirait Montaigne, cette délicatesse qui est au giron de la mélancolie.

Vous vous étonnez du fanatisme et de l’imbécillité qui vous entourent. Que l’on en soit blessé, je le comprends ; mais surpris, non ! Il y a un fond de bêtise dans l’humanité qui est aussi éternel que l’humanité elle-même. l’instruction du peuple et la moralité des classes pauvres sont, je crois, des choses de l’avenir. Mais quant à l’intelligence des masses, voilà ce que je nie, quoi qu’il puisse advenir, parce qu’elles seront toujours des masses.

Ce qu’il y a de considérable dans l’histoire, c’est un petit troupeau d’hommes (trois ou quatre cents par siècle, peut-être) et qui depuis Platon jusqu’à nos jours n’a pas varié ; ce sont ceux-là qui ont tout fait et qui sont la conscience du monde. Quant aux parties basses du corps social, vous ne les élèverez jamais. Quand le peuple ne croira plus à l’Immaculée Conception, il croira aux tables tournantes. Il faut se consoler de cela et vivre dans une tour d’ivoire. Ce n’est pas gai, je le sais ; mais, avec cette méthode, on n’est ni dupe ni charlatan.

Je m’en vais demain à Paris où je compte rester jusqu’à la fin du mois. Si vous pensez à moi, écrivez-moi donc boulevard du Temple, 42.

j’ai beaucoup travaillé cet hiver ; j’ai fini la première partie de mon roman. Quand la totalité sera-t-elle finie ? Voilà ce que j’ignore.

Mille bons souvenirs de votre tout dévoué.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi 6 h du soir [1866].

Madame et Princesse,

Voici la carte photographique que vous avez eu la bonté de me demander. Je la reçois à l’instant même et vous l’envoie bien vite, en vous priant d’excuser mon retard involontaire. Tel est le résultat de trois essais ! Celui-là vaut-il mieux que les deux autres ? j’en doute ; il me semble que je n’ai pas d’habitude la main droite si noire, ni l’oeil gauche si malade.

Je suis chargé près de Votre Altesse d’une commission assez ridicule. La voici.

Vous rappelez-vous la propriété du sieur Narcisse Crépet ? Eh bien, ce jeune bourgeois vient de manquer (style rouennais) de 3 millions (rien que cela) pour avoir joué inconsidérément sur les cotons ! Or il faut de l’argent, et tout de suite, et le plus possible ! Or on est venu m’obséder pour que je propose à Votre Altesse la dite propriété de Varengeville, de 240 000 francs. j’ai eu beau répondre un tas de choses, il a fallu promettre que je vous ennuierais. C’est fait ! Excusez-moi donc ! Et plaignez-moi, Princesse, car me voilà revenu au travail et à la solitude.

Je me mets à vos pieds, vous baise les mains et suis, Madame (quoique la formule soit banale) très sincèrement

Votre

G. Flaubert.

À la Princesse Mathilde. §

Vendredi, midi, [1866].

Il m’ennuie de ne pas vous voir, Princesse, et je ne sais quand j’aurai ce plaisir-là. Car depuis un mois, toutes les fois que je sors, je suis réempoigné par la grippe.

Je suis obligé, deux fois par semaine, d’aller chez ma nièce par volonté de ma mère, et chacune de ces deux courses me vaut un redoublement de toux.

Hier j’ai commencé à prendre de la morphine ; espérons qu’elle me fera du bien !

Je voudrais avoir de vos nouvelles, voilà tout !

Et je vous baise les deux mains,

votre vieux fidèle

G. Flaubert.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi [février 1866].

Princesse,

j’ai été hier matin partagé entre l’attendrissement et l’amour-propre. Ce croisement de nos deux lettres me donne la preuve nouvelle d’une sympathie qui m’est bien précieuse.

Ne vous semble-t-il pas, que tous, tant que nous sommes (malgré les différences de fortune, de rang et même de sexe), nous vivons sur un radeau de la Méduse, et qu’en dehors de ce petit nombre-là, il y a, tout autour de nous, comme un océan d’hostilités et de bêtise ? C’est pourquoi il faut se tenir ferme et garder l’espoir.

Ce que vous me dites des de Goncourt ne m’étonne nullement. Je les tiens pour les plus galants hommes qui existent. Je ne connais rien d’aussi propre dans la littérature. Ce sont des bons. Fiez-vous à eux. Ils ont d’ailleurs pour Votre Altesse une affection qui me les ferait chérir. Vous me parlez des turpitudes de la presse ; j’en suis si écoeuré que j’éprouve à l’encontre des journaux un dégoût physique radical. j’aimerais mieux ne rien lire du tout que de lire ces abominables carrés de papier. Mais on fait tout ce que l’on peut pour leur donner de l’importance ! On y croit et on en a peur. Voilà le mal. Tant qu’on n’aura pas détruit le respect pour ce qui est imprimé, on n’aura rien fait ! Inspirez au public le goût des grandes choses et il délaissera les petites, ou plutôt laissera les petites se dévorer entre elles.

Je regarde comme un des bonheurs de ma vie de ne pas écrire dans les journaux. Il m’en coûte à ma bourse, mais ma conscience s’en trouve bien, ce qui est le principal.

Je compte les jours qui me séparent de la fin du mois de mars, c’est-à-dire du moment où je vous reverrai, Princesse, et où je pourrai, en réalité, vous baiser les mains et vous dire, encore, que je suis tout à vous.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 3 février 1866.

Mon Bibi,

[...] Je mène comme toi une vie agitée, mais non dans le grand monde ; je suis perdu dans les fabriques de porcelaine. j’ai passé hier tout mon après-midi avec des ouvriers du faubourg Saint-Antoine et de la barrière du Trône. j’avais eu, le matin, la visite d’un conducteur de diligence. Je vais aller aujourd’hui à la gare d’Ivry. Rentré chez moi, je lis des traités sur les faïences. Je n’ai pas été au bal des Tuileries ni à celui de l’Hôtel de Ville ; les pots m’occupent trop.

Hier, j’ai dîné avec le père Cloquet ; mardi, je dîne avec le Prince et, mercredi, j’aurai Monseigneur. Voilà toutes les nouvelles.

Comme je comprends que tu sois tannée de Rouen, en général ! Tout cela vous énerve et vous abrutit ; il est sain pour l’esprit de s’en esbigner quand on peut.

Dès que tu seras à Paris, je t’engage à aller voir Batty, le dompteur de lions. C’est le seul spectacle où j’aie été, et où, probablement, j’irai.

Je te fais une prédiction : c’est que, si vous restez à Paris un mois, ta grand’mère ne résistera pas à son ennui et viendra vous retrouver. Elle ferait mieux de s’arranger pour venir avec vous tout de suite.

Adieu, pauvre bibi. Continue à t’amuser, pendant que tu es jeune ; il faut prendre du bon temps quand on le peut, va ! Quant à moi, j’avoue que j’ai revu Paris et mes amis avec grand plaisir. j’ai l’esprit assez perverti et le coeur assez dur pour ne pas regretter la campagne et ne pas sentir le besoin d’aller à la chasse chez Saint-André ; mais ce que je regrette, c’est ta bonne mine à bécoter. Si les adorations de M. le Préfet te laissent quelque loisir, écris à

Ton vieux ganachon qui t’aime tendrement.

Embrasse pour moi ton oiseau, qui est bien gentil.

À sa nièce Caroline. §

Paris [février 1866].

Chère Caro,

Ta grand’mère a l’intention de descendre chez moi ; mais je n’avais pas songé que je n’ai pas de place pour Joséphine. Elle va sans doute te montrer ma lettre où tu verras mes explications. Je n’ai pas de place pour mettre un troisième lit chez moi, puisque mon domestique couche dans la cuisine ; de plus, il me manque des matelas et des couvertures.

Tu connais assez ta grand’mère pour comprendre qu’elle va croire que je ne veux pas la recevoir et que tout cela est un prétexte ; tâche de lui faire entendre raison. Je ne demande pas mieux que de la loger, mais, franchement, Joséphine me gênerait, outre que je ne vois pas moyen de nous tasser tous dans mon domicile. Il faut donc : 1° ou qu’elle se résigne à se passer de femme de chambre ; 2° ou que j’envoie chaque soir mon domestique coucher à l’hôtel, ou 3° que ta grand’mère descende au Helder, – ce qui franchement serait plus simple et plus commode pour elle et pour moi. Mais je me pendrais plutôt que de le lui dire moi-même ; et je te prie, ma chère Carolo, de ne pas lui dire que je t’ai écrit à ce sujet. je compte sur ta discrétion.

Et t’embrasse.

Ton vieil oncle.

Réponds-moi tout de suite, de manière que j’aie une lettre dimanche matin.

Dimanche soir, je passerai au Helder si mon rhume a diminué ; je ne fais que tousser, cracher et moucher.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 15 février 1866.

Chère Caro,

Je ne sais pas si je pourrai aller te voir rue du Helder lundi matin, parce que ce jour-là j’aurai à faire ranger mon logement pour ta grand’mère ; je dîne chez Sainte-Beuve et je dois prendre en route Mme Sand. Aussi est-il peu probable que j’irai au chemin de fer au-devant de ma mère.

Si tu ne me vois pas dimanche soir à ton hôtel, entre 11 heures et minuit, tu serais bien aimable de venir chez moi le lundi dans la matinée : je voudrais te parler.

j’espère que tu vas te reposer un peu, car si tu continuais la «vie brûlante», tu te ferais crever, mon bibi.

Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! j’ai bien envie de te bécoter.

Tu vois que moi, je suis un homme exact, et que je réponds de suite aux lettres.

Le Lion amoureux est une infection, et Ponsard un idiot. Tu peux le dire sans crainte ; mais il est convenu que c’est beau.

Adieu. Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux.

Embrasse Ernest pour moi.

P-S. Êtes-vous heureux de quitter momentanément votre infecte patrie ?

2e P-S.Je te dispense de faire, de ma part, le moindre compliment à mes amis et connaissances.

À Madame Gustave de Maupassant. §

Paris, 9 mars 1866.

Ma chère Laure,

Comment t’exprimer ma stupéfaction et ma douleur ? Je n’ai appris l’affreuse nouvelle qu’hier au soir, seulement. j’en suis encore écrasé.

Je t’aime trop pour te donner des consolations et te dire de ces choses banales qui exaspèrent la souffrance. Pleure, ma pauvre vieille amie, pleure tant que tu pourras ! Celle que tu as perdue mérite toutes les larmes, car personne plus qu’elle ne fut intelligent, bon, dévoué, charmant ! Quelles vacances de Pâques je passais autrefois à Fécamp ! Quels souvenirs exquis ! Quelles conversations avec mon Alfred et vous ! Je n’ai retrouvé cela nulle part ! Il me semble entrer encore dans votre cour de la Grande-Rue et apercevoir M. Le Poittevin sur la terrasse, près de la volière.

Que vas-tu devenir ? Comme tu vas te trouver seule ! Comme je te plains !

Adieu, ma pauvre Laure. Tâche d’avoir du courage pour tes enfants. Dis de ma part à Virginie tout ce que je t’écris à toi-même.

Je t’embrasse. Ton vieux camarade et ami.

À Sainte-Beuve. §

Paris, lundi [12 mars ? 1866].

Mon cher maître,

Avez-vous pensé à moi ? Pourriez-vous me dire ce qu’il faut lire pour connaître un peu le mouvement néo-catholique vers 1840 ? Mon histoire s’étend de 1840 au coup d’état. j’ai besoin de tout savoir, bien entendu, et, avant de m’y mettre, d’entrer dans l’atmosphère du temps.

Si vous avez quelque livre ou recueil qui puisse m’être utile, l’Avenir, par exemple, vous seriez bien aimable de me le prêter.

Je ne puis aller vous voir, parce que j’ai un horrible clou qui m’empêche de m’habiller. Il m’est impossible d’aller aux bibliothèques. Je perds mon temps et je me ronge.

Mille poignées de main.

À sa nièce Caroline. §

Paris, vendredi, midi, 16 mars 1866.

Pauvre loulou ! Tu m’as l’air de t’ennuyer bien fort dans ta noble patrie. C’est, quant à moi, l’invariable effet qu’elle me produit depuis mes plus tendres années. l’aspect de Rouen a quelque chose de mastoc qui vous écrase ! Convenons-en ! Mais, en revanche, les habitants sont très gentils, on ne peut plus bienveillants et démesurément spirituels. Je te conseille de te précipiter dans les Beaux-Arts et de reprendre Montaigne. Ça te consolera.

j’ai présentement un clou à la joue droite, un autre sur la rotule du genou gauche et un troisième au milieu de la cuisse droite, lequel est gros comme un petit oeuf de poule. Je ne puis, non seulement marcher, mais me tenir debout, et je suis enharnaché de bandes et enfoui sous des cataplasmes. Cela va me tenir ainsi cinq à six jours, au moins. Je vais en profiter pour ne pas sortir et travailler. Je suis privé dimanche prochain d’entendre une comédie du divin Feuillet chez la Princesse.

Je ne sais encore si c’est demain ou de demain en huit que je verrai Monseigneur.

Je ne vois pas d’autres choses à narrer, mon Caro, si ce n’est que je regrette tes visites, bien qu’elles fussent rares et courtes, et je t’embrasse ainsi que ton époux.

Ton vieux ganachon d’oncle.

P – S. – Si tu t’ennuies trop, en faisant beaucoup de bassesses tu pourrais arriver à te faire inviter chez X*** ! ! !

Ou bien, va un peu à la campagne. Rien n’est charmant comme la Famille à la Campagne.

La Famille et la Campagne.

Horrid, horrid, most horrid ! !
Shakespeare.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi, midi, 29 mars 1866.

Mon pauvre Bibi,

Ta grand’mère m’a écrit que tu étais pâlie, maigrie et fatiguée. C’est le résultat d’un hiver trop échevelé et de la vie brûlante de Paris. Tâche de te reposer et de reprendre ta bonne mine. Quant à moi, voilà quinze jours que je suis dans l’impossibilité de marcher et même de me tenir debout, ce qui joint à mes trois semaines fait que, depuis deux mois, j’en ai passé plus d’un chez moi. Telles sont mes folichonneries dans la capitale. j’ai voulu, dimanche, aller dîner chez Mme Husson et m’en suis très mal trouvé. Aujourd’hui, pour la première fois, je n’ai plus de cataplasmes ; j’en profite pour me purger, si l’on peut s’exprimer rainsi. Je profite de mes arrêts forcés pour travailler et, quand je reviendrai à Croisset, au milieu de mai, j’aurai probablement fini le premier chapitre de ma seconde partie. Le deuxième et le troisième chapitre me demanderont plus d’un an ! C’est pire que les clous, cela !

Monseigneur est parti hier matin pour s’embêter dans sa famille pendant les vacances de Pâques !

Je ne pense pas que Spirite t’amuse. Dis-moi ce que tu en trouves. Écris-moi une lettre littéraire comme pour «la Divine» ; ça flattera ma vanité. Son auteur (l’auteur de Spirite) va bientôt marier sa fille, ce qui ne l’amuse pas du tout. Je serai probablement témoin du mariage. Ce sont des histoires à la fois comiques et lamentables.

Recommences-tu à faire de la musique ?

As-tu repris ce brave Montaigne ?

Je devais demain dîner avec Grimaux. La chose me sera impossible. Je n’ai pas été lundi à Magny, ni hier chez la Princesse. Ma seule distraction consiste à regarder de ma table les voitures sur le boulevard. On vient me voir et j’ai d’ailleurs mes dimanches.

Vous ne me donnez jamais de nouvelles de mon ami Fortin.

Adieu, pauvre loulou. Embrasse pour moi ta grand’mère et ton époux. Deux gros baisers de nourrice sur tes bonnes joues.

Ton vieil oncle qui t’aime.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mardi soir [10 avril 1866].

Mon pauvre loulou,

Il me semble que je suis en retard dans ma correspondance ; je t’en fais mes excuses. Comment vas-tu ? As-tu retrouvé tout à fait ta bonne mine, et repris tes petites habitudes ? Comment se portent la gravure, la musique et le père Montaigne ? Donnes-tu toujours des soirées du grand monde ?

Quant à moi, je suis repris par les clous. Depuis hier j’ai un cataplasme sur la main gauche (je ne sais pas comment je ferai pour aller dîner demain chez le père Cloquet), j’en souffre même, assez fortement, ce soir. Ce n’est pas faute, cependant, de me soigner ! Je prends beaucoup de bains et m’abreuve de boissons amères. C’est samedi que je serai témoin du mariage de Judith Gautier. Triste histoire.

j’ai reçu une lettre de Mme de La Chaussée, écrite soi-disant sans que son mari en sache rien, pour me prier de faire nommer son époux chef de bataillon. C’est un mystère. Quand je lui répondrai, je dois écrire à Mme Vasse. Tu peux lui dire, de ma part, qu’elle demande là une chose très difficile. Mme Cornu a été deux ans avant de faire nommer un chef de bataillon. l’Empereur renvoie la demande dans les bureaux, et c’est comme si on n’avait rien fait du tout. Je tiens beaucoup, cependant, à obliger Cora ; mais franchement, je doute du succès !

Mme Morin est venue hier pour que je lui fasse gagner son procès. Tout cela m’honore infiniment, mais on me prête une puissance que je n’ai pas.

Malgré mes infirmités, je ne prolongerai pas mon séjour à Paris au delà du milieu de mai. Donc, dans six semaines, je serai revenu. Vous seriez bien gentils de choisir ce moment-là pour séjourner un peu à Croisset, afin que je te voie et que je te bécote à mon aise, mon pauvre Caro.

On a donné aux Bouffes une Didon où une Salammbô figure. Mais je me prive de ce spectacle. MM. les auteurs ne m’ont pas envoyé de billet, ce que je trouve d’une grossièreté insigne. Tel est le genre des gens de théâtre, d’ailleurs.

As-tu lu les Travailleurs de la mer ? Nous causerons de Spirite, livre en main.

C’est vendredi que paraît l’histoire des Apôtres, de Renan.

Adieu, pauvre chérie.

Ton vieux ganachon.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] mardi soir [24 avril 1866].

Mon Loulou,

t’es-tu bien amusée à Verneuil ? Ce petit voyage a dû faire passer les remords de ta vertu. Tu n’es guère «comme il faut» : on doit haïr Paris et raffoler de la campagne.

Ton époux m’a fait part du fameux secret, et j’ai tout de suite deviné que la petite chapelle t’avait profondément séduite. Je souhaite que la chose s’arrange, puisque cela vous fait plaisir, mes chers enfants.

Quelle mère Galuchet tu es ! Acheter un château et ne pas acheter un livre dont tu as envie !... me recevras-tu bien, au moins ? Me donneras-tu des FÊTES ?

Quant à moi, étant délivré des clous pour le moment, je passe tous mes après-midi aux bibliothèques publiques à lire des journaux de l’année 1847. j’en ai encore pour une quinzaine de jours. Rien n’est plus ennuyeux ni plus pénible que de travailler dans ces grandes halles. On y a froid, on y est mal assis, on y fait du bruit. C’est abominable.

As-tu lu les Apôtres, de Renan ? Je trouve cela superbe. C’est la seule nouveauté intéressante. Les Bichons vont publier après-demain un nouveau livre.

Le Louis XV du père Michelet va paraître dans une huitaine. Telles sont les nouvelles des arts.

Viendras-tu voir l’Exposition ?

Adieu, mon pauvre bibi. Ma lettre est stupide, mais c’est que je n’ai vraiment rien à te dire, sinon que je t’aime et t’embrasse bien fort.

Ton vieux ganachon d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi matin [avril 1866].

Mon Loulou,

Ma lettre va t’arriver au milieu des préparatifs de ta soirée. Car je sais que demain jeudi Madame donne une fête du grand monde. Auras-tu seulement le temps de lire les baisers du pauvre oncle ?

Demain je ferai des courses du matin au soir, c’est-à-dire que je me repasserai six ou sept heures de voiture, ce qui n’est ni économique ni amusant. Après quoi je dînerai chez Mme Husson. Ce soir, je vais dîner chez ma Princesse.

Et toi, pauvre chérie, ton mal de gorge est-il enfin passé ? Quand pensez-vous venir «dans la capitale» ? Comme je m’ennuie de ne pas voir ta bonne mine fraîche !

Je suis peu sorti depuis quelque temps. Je tâche d’arranger le plan de ma troisième partie et je lis un tas de choses ineptes. De sorte qu’au fond Monsieur est assez bougon et rébarbatif.

j’ai des remords à l’endroit des dames Vasse ! Mon intention est d’aller chez elles demain. Mais vraiment, à Paris, on n’a le temps de rien faire. Tu n’imagines pas la quantité de blagues que j’invente pour refuser des invitations. Autrement, je ne resterais pas un jour chez moi, et adieu la littérature.

Quand tu m’écriras, n’entrecroise plus tes lignes. Ça m’agace. Donne-moi des nouvelles de ta bonne maman et envoie-moi de longues lettres. Bavarde un peu avec

Ton pauvre vieux ganachon qui t’aime.

Embrasse pour moi ton mari et ta grand’mère, pas besoin de le dire.

Monseigneur m’écrit que Lagier est à Rouen. Quel dommage que je n’y sois pas ! Je l’aurais amenée chez toi pour embellir ta soirée ! ! !

À sa nièce Caroline. §

Paris, dimanche matin [13 mai 1866].

Je suis bien content de savoir qu’à mon retour je te trouverai à Croisset, ma chère Caro. Cela adoucira les commencements de ma solitude.

Je n’ai pas grand’chose de bien intéressant à te narrer. Voilà à peu près un mois que je n’ai écrit une ligne, étant tout occupé par la lecture des journaux de l’année 1847. j’en ai avalé, avant-hier, pendant sept heures et demie ! Il n’y a pas de travail plus abrutissant et plus irritant que celui-là ! Je touche à la fin, dieu merci !

Je voulais aller entendre Don Juan au Lyrique, mais je n’en aurai pas le temps probablement, et je reviendrai sans avoir, de tout l’hiver, mis le pied dans une salle de spectacle. j’ai passé une heure à l’Exposition ; j’y retournerai avec Monseigneur, mardi, pour l’acquit de ma conscience, car il n’y a rien de bien remarquable. Ledit Monseigneur est maintenant couché dans mon lit et lit le Louis XV du père Michelet, que je t’apporterai. j’attends mes visiteurs du dimanche, et il est 9 heures du matin ! Depuis quelque temps, je me mets à la besogne dès cette heure-là ! Bref, je mène la «vie brûlante». j’ai eu hier pour 19 fr 50 de voitures. Nous avons hier dîné chez Charles-Edmond ; aujourd’hui nous dînons chez Mme Husson, et jeudi prochain chez le philosophe Baudry. Nous travaillerons toute la journée et toute la soirée de demain et mercredi. Voilà mon existence dans les plus grands détails, mon cher bibi.

j’ai bien envie de faire la connaissance de M. Joujou. Embrasse-le pour moi ainsi que le reste de la famille, et garde les meilleurs bécots pour toi.

Ton vieux bonhomme d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] samedi, 10 h et demie [19 ou 26 mai 1866].

Mon Bibi,

Tu me demandes ce que je pense de la situation politique et ce qu’on en dit. j’ai toujours pensé qu’il n’y aurait pas la guerre, et on dit maintenant que tout va peut-être s’arranger.

La quantité de bêtises qui se débite est incroyable, car fort peu de gens sont en état de pouvoir examiner froidement les choses publiques, parce que : 1° presque tout le monde y a ses intérêts engagés ; 2° on aborde le spectacle avec des idées préconçues, des opinions faites d’avance, et un défaut d’études complet. j’ai bien ri, il y a quinze jours, de voir, après le discours d’Auxerre, les impérialistes furieux contre leur idole ! Ces bons bourgeois, qui ont nommé Isidore pour défendre l’ordre et la propriété, n’y comprennent plus rien, et ils admirent M. Thiers qui a les idées d’un commis de M. de Choiseul ! ! ! Eh bien, moi, je crois l’empereur plus fort que jamais. Depuis son entrevue avec M. de Bismarck à Biarritz, il était évident qu’il se brassait quelque chose (mais de tout cela il ne résultera rien que de bon pour la France, momentanément du moins). l’Italie est tellement exaspérée que, si Emmanuel ne se battait pas, il sauterait. Les bons Italiens vont donc se flanquer une tournée avec l’Autriche, mais la France mettra vite le holà. On prendra la Vénétie, on donnera à l’Autriche les provinces danubiennes comme compensation. Nos troupes reviendront du Mexique et tout sera fini, momentanément.

Si nous faisions la guerre, nous nous en retirerions avec le Rhin. Mais je ne crois pas à une guerre où la France s’engagerait très avant, et je n’y crois pas parce que personne n’en veut.

Quant à la question d’argent, c’est, selon moi, une idée arriérée que de voir dans la dette publique une banqueroute future. Tous les États européens sont dans une situation pire encore que la nôtre. On ne fait plus de banqueroute, maintenant. «Vieux jeu ! ! !»

l’Angleterre et la Russie sont actuellement avec nous. l’Empereur tient l’Autriche sous son genou, et jusqu’à présent, dans cette question de politique extérieure, je le trouve démesurément fort, quoi qu’on dise. Rien n’est sot comme de répondre de l’avenir. Cependant je serais, moi, dans les affaires, que j’irais très crânement, maintenant (et j’achèterais de l’Italien).

l’emprunt Ottoman donne 25 100. Voilà tout ce que je sais, mon bibi !

À propos de M. de Bismarck, ce qu’on a dit de la mort de son assassin est une blague. Il l’a arrêté lui-même et l’a étranglé avec les deux mains, ce que je trouve assez chic.

Sais-tu ce qui me fait croire qu’on donnera les provinces danubiennes à l’Autriche ? C’est que personne n’a succédé à Couza-indice peu remarqué.

En résumé je crois que, si la guerre a lieu, nous y participerons très peu et qu’elle se finira vite. La France ne peut pas laisser détruire son oeuvre, à savoir l’unité italienne, et elle ne peut pas elle-même détruire l’Autriche, car ce serait livrer l’Europe à la Russie. Donc, nous nous tiendrons au milieu, en empêchant qu’on ne se batte trop fort. Mais l’Autriche perdra quelques plumes de son aile, et La Chaussée ne sera pas maréchal de France. Tu sais bien que j’ai fait beaucoup de démarches pour lui.

Adieu, mon bibi. j’espère que tu vas rester un peu plus longtemps à Croisset pour que j’aie le temps de t’embrasser à mon aise.

À Charles Lambert. §

[Mai 1866 ?]

Mon cher Lambert,

Excusez-moi de ne pas aller vous faire mes adieux. Recevez-les ici sur cette feuille de papier. n’allez-vous pas tous les ans au Tréport ou à Fécamp ? Si vous passez par Rouen, cet été, rappelez-vous que Croisset est à un quart d’heure de la dite ville, et que vous y serez reçu avec ivresse.

j’aurais bien voulu, cet hiver, vous voir plus souvent. Mais ! Etc... espérons que l’hiver prochain sera plus bourré de hautes questions.

Adieu, tout à vous.

Je vous serre les mains très affectueusement, cher ami.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, juin ? 1866].

Chère Caro,

n’oublie pas de me rapporter : 1° un gros paquet de journaux que l’on a dû remettre à mon portier peu de jours avant votre arrivée ; 2° le volume du père Michelet (il m’en a fait cadeau avant votre départ) ; 3° enfin toutes lettres et brochures qui peuvent être chez moi depuis mon dernier voyage.

Je me réjouis de savoir que mon humble «réduit» vous plaît. Par l’affreux temps qu’il fait, vous êtes mieux chez le ganachon qu’à l’hôtel. Tu vas pouvoir faire des courses, mais tu n’as pas la Divine pour te trimbaler avec elle dans les musées.

Quand revenez-vous ?

Je me garderai bien de dire à Ed. de Goncourt la rencontre qu’il a faite et sa méprise, afin d’éviter un suicide.

Nous avons aujourd’hui à dîner la mère Lebret. Quelle fête !

Adieu, mon pauvre loulou. Je t’embrasse très fort. Amitiés à ton mari.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Londres, mardi, 8 heures du soir [fin août 1866].

Ma chère Caro,

Je ne veux pas m’en aller de Londres avant de t’avoir écrit un mot. Maman m’a dit que tu seras revenue à Rouen mercredi ; donc, j’espère que ceci t’arrivera bientôt.

Je pars demain à 6 heures et demie du soir et, au lieu de me trimbaler pendant trente-six heures par les chemins belges qui ne me feraient arriver à Bade que dans la nuit de vendredi, je prends tout bonnement le chemin de fer de Paris. Je resterai à Paris une heure, le temps d’aller à la gare de Strasbourg, et je serai à Baden le même jour, à 10 heures du soir. Si j’avais été plus en fonds, j’aurais pris plaisir à voir les bords du Rhin ; mais ce voyage me demanderait cinq à six jours.

Je serai revenu à Croisset dans une quinzaine de jours certainement, et y resterai jusqu’au mois de février, probablement.

Je suis bien content de savoir que les dames Vasse arrivent la semaine prochaine. ça va faire une compagnie à ta pauvre grand’mère.

j’ai vu à Londres beaucoup de choses très curieuses et plusieurs qui me seront fort utiles pour mon roman.

Je suis en train de faire ma cantine, voilà pourquoi ma lettre n’est pas plus longue. Écris-moi chez M. Du Camp, Allée-Haus, Baden-Baden (Grand-Duché).

Adieu, mon vieux bibi.

Ton vieux ganachon d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin [6 août 1866].

Ma chère Caro,

Es-tu disposée à me recevoir dimanche prochain ? Tu m’as écrit à Londres une lettre bien gentille et, si je ne t’ai pas répondu plus tôt, c’est que je voulais te dire le jour positif de mon arrivée. Je ne couche pas à Saint-Gratien, mais j’y vais dîner tous les jours. Jeudi, cependant, je resterai à Paris pour assister à la première représentation du Don Juan de village de Mme Sand. Je passerai la soirée de vendredi et la matinée de samedi chez Monseigneur. Puis j’irai coucher à Croisset pour me débarrasser de mes nombreux colis. Et dimanche enfin je bécoterai ta jolie mine. Telle est mon intention. Dis-moi si elle te convient ; ne te gêne pas du tout avec moi, bibi. Si tu avais du monde chez toi, je pourrais très bien reculer mon voyage.

Je profiterai de l’occasion pour aller faire une visite à Ouville. Mais il va sans dire que je resterai plus longtemps chez mon Caro. Je compte être revenu définitivement à Croisset l’autre dimanche, le 19, comme je l’avais projeté. La Princesse voulait m’emmener avec sa bande passer tout le mois de septembre sur les bords du lac Majeur ; mais le roman (le roman qu’il me tarde de reprendre), que serait-il devenu, ô mon Dieu !

Adieu, pauvre chérie. Embrasse ton mari pour moi.

Ton vieil oncle qui t’aime.

Je brûle de voir le fameux château.

Si tu as Flavie près de toi, n’oublie pas de lui demander en quoi consiste le tiers ordre.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi, 8 heures du matin [18 juillet 1866].

Mon Carolo,

Ta bonne maman est tellement occupée et dérangée que c’est moi qui suis chargé de t’écrire.

Le père Cloquet est arrivé hier à 3 heures, seul. Mme Cloquet vient demain et ils ne repartiront que samedi. Nous ne savons trop que faire pour les occuper, et tant qu’à moi, ça dérange tous mes petits projets. Je suis obligé de contremander mes rendez-vous. Je partirai de Croisset samedi avec M. et Mme Cloquet.

Ta bonne maman ne pourra pas être à Dieppe dimanche. Il lui faudra, au moins, un jour ou deux pour resserrer tout son bataclan.

C’est bien fâcheux que tu n’aies pas pu venir pour embellir notre foyer par ta présence.

Adieu, pauvre loulou. Amitiés à ton mari. Je t’embrasse bien fort.

Est-ce que tu n’auras pas Flavie ? (Sa mère nous l’a dépeinte comme paralysée. Nous n’y comprenons rien.)

Quand tu la verras, n’oublie pas mes questions sur le tiers ordre.

Réponds-moi avant ton départ.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi soir [1866].

Madame et Princesse,

Le petit mot que j’ai reçu ce matin (charmant, bon et excellent comme tout ce qui vient de vous) m’a moins affligé qu’il ne l’eût fait en une autre occasion. Car avant-hier j’étais à Paris, et je me proposais d’aller à Saint-Gratien, quand Sainte-Beuve m’a appris votre voyage à Dieppe.

Je voulais vous voir pour avoir le plaisir de vous voir, d’abord, et 2° pour vous remercier de ce que vous avez fait en faveur de mon ami G. Pouchet.

De retour ici, hier au soir, j’ai trouvé ma mère assez gravement malade ; tout est grave à soixante-douze ans.

Voilà l’unique raison qui m’empêche d’aller demain à Dieppe vous présenter mes respects.

Seriez-vous assez bonne pour me dire l’heure à laquelle vous passerez samedi par Rouen ? Je me trouverai dans la gare.

Mieux vaut cinq minutes que rien du tout.

Permettez-moi, Madame, de vous baiser les mains et croyez que je suis de Votre Altesse

le très respectueux et affectionné

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi, 1 heure [11 août ? 1866].

À la belle Commanville,

Ainsi, non seulement on refuse mes invitations et on ne vient pas me voir à Croisset, mais on évite ma présence en se réfugiant jusqu’aux bords de l’Océan, les jours où l’on sait que je dois paraître.

Ah ! Ah ! Ah !

Enfin, Madame, j’ai à vous déclarer que, si vous ne venez pas lundi ou mardi déjeuner chez moi, seule avec votre mère-grand, je vous déshonorerai samedi prochain, en affichant par devers vos nobles hôtes la tenue la plus inconvenante.

Adieu. Toujours ulcéré.

Fichtre !

À la Princesse Mathilde. §

Caude-Côte, près Dieppe, 16 août [1866].

Madame et Princesse,

Comme c’est aimable à vous de m’avoir écrit, tout de suite. j’ai reconnu là votre coeur excellent !

Je ne doute pas du bon vouloir de M. Duruy, mais j’imagine que l’idée lui a été quelque peu suggérée par une autre ? Aussi le ruban rouge est-il pour moi plus qu’une faveur, presque un souvenir. Je n’avais pas besoin de cela pour penser souvent à la Princesse Mathilde.

Que faites-vous de la promenade en Italie ? Si vous vous y résignez, je vous souhaite bonne santé, beau soleil, bonne humeur, un bon voyage enfin.

Sinon pourquoi ne viendriez-vous pas à Dieppe, malgré la pluie ? Mais d’ici là elle sera passée.

Je viendrais vous faire une petite visite au bord des flots ; puis je reviendrais vers ma cabane, pour vous montrer aux environs diverses choses intéressantes.

Je me suis permis, samedi dernier, de vous adresser un paquet de chèques et du sucre de pomme-qui doit être mauvais, car ce n’est pas la saison où l’on confectionne cette douceur.

En attendant le plaisir et l’honneur de vous voir, Princesse, je vous baise les mains et vous prie de me croire votre très reconnaissant, dévoué et affectionné

G. Flaubert.

À Croisset à partir de dimanche prochain.

À Sainte-Beuve. §

Caude-Côte, près Dieppe, 16 août 1866.

Cher maître,

Je reçois la lettre de M. Duruy avec votre petit mot. Merci de l’un et surtout de l’autre. Mais je suis accoutumé de longue date à vos procédés.

Est-ce que la main des amis n’est pas un peu là-dedans ? Je dis d’un ami ou d’une amie ? Cette dernière a été bien aimable aussi, car c’est d’elle que j’ai appris ma nomination.

Mille remerciements de votre sincèrement dévoué.

P – S. – Ce serait le cas de trouver quelque chose de spirituel et de bien senti. Mais je ne trouve rien. Donc, une repoignée de main.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Caude-Côte, près Dieppe, 16 août [1866].

Eh bien, et vous ? j’ai été tout désappointé de voir à votre place Ponson du Terrail ! Et ma joie est troublée puisque je ne la partage pas avec vous. Mon délire est d’ailleurs médiocre. j’ai la tête forte et je consentirai encore à vous saluer. n’importe ! ça m’embête que mes bichons n’aient pas l’étoile.

Figurez-vous qu’un facteur de Croisset, idiot, a renvoyé votre lettre du 19 juillet, rue de la Chaussée-d’Antin, 21. j’ignore le sens de cette facétie. Ce qu’il y a de sûr, c’est que votre lettre m’est arrivée après avoir beaucoup voyagé, il y a six ou sept jours seulement, jeudi dernier, je crois. Cela vous explique mon long silence.

j’ai été en Angleterre voir des amis. Je suis revenu à Paris. j’ai été à Chartres. j’ai eu la foire, j’ai dîné deux fois chez la Princesse. Je suis ici depuis dimanche, et dimanche prochain je serai revenu à Croisset. Il est temps de se remettre à travailler.

Et vous ? Où en est le roman ? Celui de la mère Sand, qui m’est dédié, me vaut les plaisanteries les plus aimables. j’ai assisté à la chute douce des Don Juan de village. Je ne comprends pas un mot aux choses de théâtre. Pourquoi tant d’enthousiasme au Marquis de Villemer et tant de froideur aux Don Juan ? Problème !

Puisque Saint-Victor est avec vous, serrez-lui les deux mains de ma part. Quant à vous deux, je vous baise sur les quatre joues, et suis votre vieux.

G. F.

La pièce de Monseigneur sera jouée vers le 24 octobre.

Et «l’Idiot» ? En avez-vous quelque révélation ?

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, lundi soir [20 août 1866].

Je ne vous ai pas écrit, ma chère amie, parce que je n’avais rien à vous dire, et ce n’est pas gentil de m’en vouloir, car vous savez que je vous aime. j’ai travaillé furieusement pendant six semaines, de la fin de mai au milieu de juillet. Puis j’ai été quinze jours en Angleterre, quinze jours à Paris et dans les environs. Je suis revenu hier de Dieppe, où j’ai passé une semaine, et me revoilà courbé sur ma table pour deux grands mois. j’irai à Paris vers la fin d’octobre, voir la pièce de Bouilhet, mais je n’y resterai pas, ayant l’intention de passer ici tout l’hiver afin de hâter un peu mon interminable roman, si bien que ma saison mondaine ne commencera guère avant le mois de mars.

Mais en revenant de Cambremer vous passerez sans doute par Rouen ? Je compte, ou plutôt nous comptons sur votre visite.

Ce qui me fait plaisir dans le ruban rouge, c’est la joie de ceux qui m’aiment ; c’est là le meilleur de la chose, je vous assure. Ah ! Si l’on recevait cela à 18 ans !...

Quant à oublier mon procès et n’avoir plus de rancune, pas du tout ! Je suis d’argile pour recevoir les impressions et de bronze pour les garder ; chez moi rien ne s’efface ; tout s’accumule.

j’ignorais complètement l’existence d’un livre intitulé Robert Burat. Quelle drôle d’érudition vous avez !

Je ne partage pas tout à fait votre enthousiasme pour l’Affaire Clémenceau, bien que ce soit de beaucoup l’oeuvre la plus forte de Dumas. Mais il l’a gâtée à plaisir par des tirades et des lieux communs. Un romancier, selon moi, n’a pas le droit de dire son avis sur les choses de ce monde. Il doit, dans sa création, imiter Dieu dans la sienne, c’est-à-dire faire et se taire. La fin de ce livre Clémenceau me semble radicalement fausse ; un homme ne tue pas une femme après ; on éprouve alors une détente générale contraire à toute énergie. Cela est une grande bévue physiologique et psychologique.

Ce que j’ai trouvé de mieux, ce sont les lettres de la jeune femme.

Je ne peux rien vous dire du Dernier amour (dont la dédicace, par parenthèse, me vaut les plus aimables plaisanteries), par l’excellente raison que je n’en ai pas lu une ligne ; j’attends que tout soit fini et en volume.

Mais j’ai assisté à la première des Don Juan de village. La chute a été complète, bien que douce. Le public m’échappe de plus en plus ; je n’y comprends goutte. Pourquoi hurlait-on d’enthousiasme au Marquis de Villemer et baîllait-on d’ennui aux Don Juan ? Tout cela me semble, à moi, absolument de même calibre.

Eh bien, et vous ? Et vos travaux ?

Je n’aurai pas fini le mien avant trois ans ! Et il sera médiocre, la conception étant mauvaise. Je prendrai ma revanche dans un autre, où je n’aurai plus de bourgeois, car le coeur m’en lève de dégoût.

Je vous baise sur les deux côtés de votre joli col, aussi longuement que vous le permettrez, et suis vôtre.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, dimanche.

Pas du tout, Princesse. Gardez-la, cette chère petite croix que vous m’avez donnée. j’aurai bien plus de plaisir, à la recevoir de vous-même, de vos mains, que par la poste. Ce sera en doubler la valeur. j’aime les choses complètes.

Et ne vous excusez plus pour votre «griffonnage» que je lis très couramment.

Donc j’en demande le plus possible.

j’aimerais mieux, cependant, vous entendre et vous voir. Ce n’est pas par caprice ou manie que je reste si longtemps privé de ce plaisir-là. Hélas ! j’y suis contraint par une foule de nécessités très fâcheuses.

Dans les quarante-huit heures que j’ai passées à Paris, il y a quinze jours, j’ai trouvé nos compatriotes encore plus bêtes que jamais.

Oh ! Les bourgeois !...

Mais si le régime prussien est adopté, les choses peut-être changeront. Alors tout le monde, portant le fusil, saura qu’il doit mourir pour une idée. Cela nettoiera les consciences et enlèvera la crasse épicière qui obscurcit les cerveaux.

Ne le pensez-vous pas, Princesse, vous qui avez le coeur si haut et l’esprit si ferme ? C’est pour cela qu’on vous aime et pour tout le reste aussi.

Merci de vos bons souvenirs, et permettez-moi de vous baiser les deux mains en vous assurant, Princesse, que je suis votre très dévoué et affectionné

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Croisset [août 1866, entre le 22 et le 26].

Mon Bibi,

La stricte politesse exigeait que je vous écrivisse pour vous remercier de votre gentille hospitalité ; mais ce n’est pas cela qui me «fait mettre la plume à la main». Voici ce qui arrive :

Je reçois à l’instant une lettre de Mme Sand qui m’annonce sa visite à Croisset pour mardi prochain (en revenant de Saint-Valery où elle va voir Dumas) ; elle me dit qu’elle couchera à Rouen si je ne peux lui donner à coucher, qu’elle en repartira le mercredi.

Veux-tu la voir ? Et, au lieu d’arriver ici mercredi soir, nous présenter ta ravissante binette dès mardi ? Réponse immédiate, mon loulou, car, ne sachant où loger Mme Sand, on prépare ta chambre à son intention.

Si tu viens coucher ici mardi, je lui donnerai la mienne et j’irai dormir dans celle du second. Voilà la question.

Ta grand’mère a voulu que je t’avertisse de cela, de peur que tu ne sois ensuite fâchée – fâchée, bien entendu, de ne pas avoir vu Mme Sand.

Adieu, chérie. Tire de ma part les favoris de mon neveu. Vous étiez très beaux tous les deux, il y a huit jours, dans votre équipage ; mais en revanche, dimanche matin, vous aviez l’air passablement vaches.

Je bécote tes deux joues.

Ton vieil oncle,

Bourg-Achard, légionnaire.

À George Sand. §

Croisset, vendredi [24 août 1866].

Chère maître,

En partant de Saint-Valery à neuf heures moins le quart, vous arriverez à Rouen à une heure. Là, vous me trouverez à la portière de votre wagon, et vous n’aurez plus à vous mêler de rien. Si vous ne partez pas de Saint-Valery le matin, vous n’avez plus que le départ du soir à quatre heures.

Vous avez dû recevoir un petit mot, par le télégraphe, pour vous dire que votre chambre vous attend. Donc, vous coucherez ici.

Si votre rhume s’obstinait (voir l’Épître de Casimir Delavigne à Lamartine) :

Et que votre bruyante haleine
Par secousse en sifflant s’exhalât avec peine,
Soyez sans crainte...
On pourrait humecter vos poumons irrités
Des sirops onctueux par Chalard inventés.

Je vous baise les deux mains.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, vendredi soir.

Eh bien, Princesse, comment s’est passé le voyage ? Sans encombre n’est-ce pas ? Le plus difficile est accompli et le moment du retour ne va pas tarder ; un peu de courage !

Je connais mieux qu’un autre les arrachements du départ (chaque année, quand je quitte Paris, j’ai une heure douloureuse), aussi ai-je bien compris tout ce que vous me dites.

Mais plus tard, c’est-à-dire bientôt, vous serez contente de votre résolution et vous retrouverez Saint-Gratien et la rue de Courcelles avec une émotion de coeur délicieuse.

À propos d’attendrissements, j’en ai eu un, Princesse, en lisant vos dernières lignes, où vous m’annoncez un petit cadeau qui me sera plus doux que la chose en soi. Car l’honneur est partagé par beaucoup, mais cela non pas ! Et je ne sais comment faire pour vous répondre et vous remercier.

Je vous trouve, néanmoins, bien sévère pour Mon dernier amour. Ce livre contient, selon moi, des parties très remarquables, entr’autres les caractères de Félicie et de Tonino. Quant à ses défauts, je les ai dits de vive voix à l’auteur ; car Elle est tombée dans ma cabane, à l’improviste, avant-hier, en revenant de Saint-Valery, où elle avait été voir A Dumas (les oreilles ont dû vous saigner, Princesse, de tout le mal que nous avons dit de vous). Elle a été comme toujours très simple, et nullement bas-bleu. j’ai de l’expérience en cette matière-là, vous savez.

Je voudrais bien que mon futur roman pût vous amuser ! Il est entrepris pour apitoyer un peu sur ces pauvres hommes tant méconnus et prouver aux dames combien ils sont timides.

Nous sommes maintenant dans la pluie jusqu’au cou, avec un froid d’hiver. Je vous souhaite donc un plus beau temps qu’ici. Mais vous l’avez, sans doute. On ne peut rien désirer pour vous que vous ne l’ayez.

La Seine qui murmure sous mes fenêtres me fait songer au Lac Majeur. Je m’y transporte en imagination, Princesse ; je me mets à vos pieds.

Et suis (la formule se trouve vraie) votre très dévoué et

affectionné

G. Flaubert.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, mercredi [5 septembre 1866].

Vous m’avez écrit, mademoiselle et amie, une très aimable lettre, pleine de reproches que je n’admets pas. Pouvez-vous croire que je vous oublie ? Vous savez bien que non !

Mais que vous aurais-je dit dans ces derniers temps, au milieu de toutes les tuiles domestiques qui me sont tombées sur le chef et ont singulièrement troublé «le silence du cabinet» ?

Caroline vous a parlé de la maladie de ma mère. Je la (la se rapporte à ma mère, j’écris comme un bon auteur) conduis demain à Ouville. On espère que l’air marin achèvera de la rétablir ; mais elle souffre encore beaucoup, et c’est bien pénible à voir.

Je crois que vous vous trompez, quant à Nefftzer ? C’est un bon diable, il se [sic] publiera. Que faites-vous en attendant ?

Quant à moi, je travaille comme trente nègres, mais je me suis embarqué dans un sujet inextricable par sa simplicité et son abondance. Plus je vais, moins j’ai de facilité. j’ai passé hier dix heures consécutives pour faire trois lignes, et qui ne sont pas faites ! «Qué folie !», comme eût dit feu défunt Grassot.

Je ne sais aucune nouvelle, ne vois personne et ne lis rien. j’ai pourtant avalé dernièrement les deux volumes posthumes du pignouf appelé Proudhon. Un peu de colère, de temps à autre, n’est pas nuisible à la santé.

Il nous a été impossible de découvrir, dans le volume de poésies chinoises, la pièce que vous dites. Votre indication est vague ; je crois que vous faites confusion.

Mme Commanville part après-demain pour Saint-Martin, d’où elle reviendra à la fin de la semaine prochaine.

Nous comptons sur votre visite dans les derniers jours de ce mois-ci. Tenez-vous en joie ! Bonne pioche, et bien que vous m’appeliez monsieur, je vous baise sur les deux côtés de votre charmant col, et suis

le vôtre.

j’ai vu dernièrement le père Pottier. Toujours Hoffmannesque.

À George Sand. §

Croisset, samedi 8 septembre 1866.

Je n’ai pas eu de chance dans mon court voyage à Paris, chère maître. En apportant chez vous, mercredi, votre châle et les feuilles de tulipier, je comptais, en cas de non-rencontre, me représenter à votre porte le lendemain. Mais le lendemain, j’ai eu rendez-vous de Dumaine, qui nous a manqué de parole deux fois dans la même journée. Bref, la lecture n’a pas eu lieu. On a eu peur de nous entendre. C’est partie remise, et je m’en moque profondément.

Je suis impatient de voir rangés sur une planche tous vos livres. C’est un cadeau, cela, – un cadeau royal et qui m’attendrit.

n’oubliez pas non plus le portrait, afin que j’aie toujours sous les yeux votre chère et belle tête.

Où êtes-vous, maintenant ? Moi, je ne reparaîtrai dans les pays civilisés que vers la fin d’octobre, pour la première de mon ami Bouilhet.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir, 12 septembre 1866.

Ma chère Carolo,

Tu m’as écrit de Saint-Martin une lettre qui m’a fait rire dans le silence du cabinet, tant tu dépeins gentiment un ennui des plus cossus. Pauvre loulou ! ça ne m’a pas, du reste, bien étonné. Rien n’est embêtant comme la campagne, si ce n’est les bourgeois ; et quand on réunit l’une avec les autres, l’emm... (si j’ose m’exprimer ainsi) est complet. Enfin te voilà rétablie dans ton petit intérieur avec tes petites habitudes, tes petits domestiques et ta petite voiture. Tu dois te trouver mieux.

Quant à l’histoire de la lecture manquée, c’est bien simple.

Un des directeurs de la Gaîté (Dumaine) a exprimé devant Carjat le désir d’avoir une féerie en dehors des conditions ordinaires. Là-dessus Carjat s’est enflammé pour la nôtre et le rendez-vous a été donné.

Mais une fois arrivés à Paris pour exhiber notre marchandise, les histoires comiques ont commencé : 1° l’associé de Dumaine, Bonvel, était à la chasse ; 2° Dumaine a été appelé à la Préfecture et a commencé par nous manquer de parole deux fois dans la même journée. Bref, j’ai parfaitement vu qu’il avait peur de ma littérature et ne se souciait guère de l’entendre, quoique un autre rendez-vous soit donné pour plus tard, pour cet hiver.

Le résultat de mon voyage a donc été nul. j’ai dîné deux fois avec Monseigneur, avec les Bichons, et avec Duplan qui va partir pour l’Égypte et, en somme, ne me suis nullement ennuyé. [...]

Mme Sand m’a envoyé la collection complète de ses oeuvres : 75 volumes ! [...]

Ton vieux ganachon, ta vieille momie,

Ton vieux bonhomme en baudruche, ton petit oncle Croûtonneau, ton Bourg-Achard en pain d’épices,

Ton oncle qui t’aime.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, dimanche 22 [sic, pour 23 septembre 1866].

Que devenez-vous ? Où êtes-vous ? Que faites-vous ?

Ce n’est pas gentil d’oublier comme ça un homme qui vous aime.

Je n’ai pas été chez vous, à Paris, au mois d’août, parce que je vous croyais chez Mme Fourneaux. Vous n’êtes donc pas revenue par Rouen ?

j’ai eu, depuis six semaines, une vague colique, révérence parler, qui m’amollissait singulièrement ; mais le vent de la mer (j’arrive de Dieppe) m’a retapé, et je vais me remettre à mon lourd bouquin. j’espère avoir fini la 2e partie à la fin de février. Restera la 3e !

Bref, je n’aurai pas terminé le tout avant deux ans ! Il est inutile que je vous ennuie de mes jérémiades ; mais je suis terriblement inquiet de ce livre. sa conception me paraît vicieuse.

Que pensez-vous de Camors ?

Ma mère est à Ouville, chez ma nièce Juliette ; j’ai passé trois jours chez mon autre nièce à Dieppe. j’attends la semaine prochaine des parents de Champagne, et vers le milieu d’octobre G. Sand. Je resterai ici jusqu’à la fin de février. Voilà tout ce que j’ai à vous dire, il me semble.

Je baise les deux côtés de votre charmant col, puisque vous ne m’abandonnez que ça ; vous avez pourtant de ravissantes paupières brunes qui... Allons ! Je deviens inconvenant !

Tout à vous.

À George Sand. §

Croisset [fin septembre 1866].

Moi, un être mystérieux, chère maître, allons donc ! Je me trouve d’une platitude écoeurante et je suis parfois bien ennuyé du bourgeois que j’ai sous la peau. Sainte-Beuve, entre nous, ne me connaît nullement, quoi qu’il dise. Je vous jure même (par le sourire de votre petite-fille) que je sais peu d’hommes moins «vicieux» que moi. j’ai beaucoup rêvé et très peu exécuté. Ce qui trompe les observateurs superficiels, c’est le désaccord qu’il y a entre mes sentiments et mes idées. Si vous voulez ma confession, je vous la ferai tout entière.

Le sens du grotesque m’a retenu sur la pente des désordres. Je maintiens que le cynisme confine à la chasteté. Nous en aurons à nous dire beaucoup (si le coeur vous en dit) la première fois que nous nous verrons.

Voici le programme que je vous propose. Ma maison va être encombrée et incommode pendant un mois. Mais vers la fin d’octobre ou le commencement de novembre (après la pièce de Bouilhet), rien ne vous empêchera, j’espère, de revenir ici avec moi, non pour un jour, comme vous dites, mais pour une semaine au moins. Vous aurez votre chambre «avec un guéridon et tout ce qu’il faut pour écrire». Est-ce convenu ?

Quant à la féerie, merci de vos bonnes offres de service. Je vous gueulerai la chose (elle est faite en collaboration avec Bouilhet). Mais je la crois un tantinet faible et je suis partagé entre le désir de gagner quelques piastres et la honte d’exhiber une niaiserie.

Je vous trouve un peu sévère pour la Bretagne, non pour les bretons qui m’ont paru des animaux rébarbatifs. À propos d’archéologie celtique, j’ai publié dans l’Artiste, en 1858, une assez bonne blague sur les pierres branlantes, mais je n’ai pas le numéro et ne me souviens même plus du mois.

j’ai lu d’une traite les dix volumes de l’Histoire de ma vie, dont je connaissais les deux tiers environ, mais par fragments. Ce qui m’a surtout frappé, c’est la vie de couvent.

j’ai sur tout cela quantité d’observations à vous soumettre qui me reviendront.

À George Sand. §

Croisset, samedi soir [29 septembre 1866].

l’envoi des deux portraits m’avait fait croire que vous étiez à Paris, chère maître, et je vous ai écrit une lettre qui vous attend rue des Feuillantines.

Je n’ai pas retrouvé mon article sur les dolmens. Mais j’ai le manuscrit entier de mon voyage en Bretagne parmi mes «oeuvres inédites». Nous en aurons à dégoiser quand vous serez ici. Prenez courage.

Je n’éprouve pas, comme vous, ce sentiment d’une vie qui commence, la stupéfaction de l’existence fraîche éclose. Il me semble, au contraire, que j’ai toujours existé ! Et je possède des souvenirs qui remontent aux pharaons. Je me vois à différents âges de l’histoire très nettement, exerçant des métiers différents et dans des fortunes multiples. Mon individu actuel est le résultat de mes individualités disparues. j’ai été batelier sur le Nil, leno à Rome du temps des guerres puniques, puis rhéteur grec dans Suburre, où j’étais dévoré de punaises. Je suis mort, pendant la croisade, pour avoir mangé trop de raisin sur la plage de Syrie. j’ai été pirate et moine, saltimbanque et cocher. Peut-être empereur d’Orient, aussi.

Bien des choses s’expliqueraient si nous pouvions connaître notre généalogie véritable. Car les éléments qui font un homme étant bornés, les mêmes combinaisons doivent se reproduire. Ainsi l’hérédité est un principe juste qui a été mal appliqué.

Il en est de ce mot-là comme de bien d’autres. Chacun le prend par un bout et on ne s’entend pas. Les sciences psychologiques resteront où elles gisent, c’est-à-dire dans les ténèbres et la folie, tant qu’elles n’auront pas une nomenclature exacte, qu’il sera permis d’employer la même expression pour signifier les idées les plus diverses. Quand on embrouille les catégories, adieu la morale !

Ne trouvez-vous pas au fond que, depuis 89, on bat la breloque ? Au lieu de continuer par la grande route, qui était large et belle comme une voie triomphale, on s’est enfui par les petits chemins, et on patauge dans les fondrières. Il serait peut-être sage de revenir momentanément à d’Holbach. Avant d’admirer Proudhon, si on connaissait Turgot ?

Mais le Chic, cette religion moderne, que deviendrait-elle !

Opinions chic (ou chiques) : être pour le catholicisme (sans en croire un mot), être pour l’esclavage, être pour la maison d’Autriche, porter le deuil de la reine Amélie, admirer Orphée aux Enfers, s’occuper de comices agricoles, parler sport, se montrer froid, être idiot jusqu’à regretter les traités de 1815. Cela est tout ce qu’il y a de plus neuf.

Ah ! Vous croyez, parce que je passe ma vie à tâcher de faire des phrases harmonieuses, en évitant les assonances, que je n’ai pas, moi aussi, mes petits jugements sur les choses de ce monde ? Hélas oui ! Et même je crèverai enragé de ne pas les dire.

Mais assez bavardé, je vous ennuierais à la fin.

La pièce de Bouilhet passera dans les premiers jours de novembre. C’est donc dans un mois que nous nous verrons.

Je vous embrasse très fort, chère maître.

À George Sand. §

Croisset, samedi soir [6 octobre 1866].

Eh bien, je l’ai, cette belle, chère et illustre mine ! Je vais lui faire faire un large cadre et l’appendre à mon mur, pouvant dire comme M. de Talleyrand à Louis-Philippe : «C’est le plus grand honneur qu’ait reçu ma maison». Mauvais mot, car nous valons mieux que ces deux bonshommes.

Des deux portraits, celui que j’aime le mieux, c’est le dessin de Couture. Quant à Marchal, il n’a vu en vous que «la bonne femme» ; mais moi, qui suis un vieux romantique, je retrouve dans l’autre «la tête de l’auteur» qui m’a tant fait rêver dans ma jeunesse.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi soir [6 octobre 1866].

Je trouve que ma belle nièce oublie un peu son Bourg-Achard et prétends par cette épître me rappeler à sa tendresse. Oui, mon pauvre loulou, je m’ennuie de toi. Je n’ai pas autre chose à te dire : il me tarde de revoir ta bonne mine. Ta compagnie me sera aussi agréable que celle de mon petit neveu et de ma petite nièce, lesquels ont fait, trois dîners consécutifs, tant de vacarme à table que le coeur m’en battait de malaise nerveux. Je deviens scheik, le bruit m’incommode.

Sais-tu de qui j’ai reçu tantôt la visite ? De M. et Mme Cloquet. Ils revenaient du Tréport, et n’ont pas voulu, malgré mes instances, coucher à Croisset ni même y dîner. Nous aurons demain à dîner Fortin et son épouse avec Laporte, et peut-être Bataille, le conseiller d’État.

Voilà toutes les nouvelles d’ici.

La pièce de Monseigneur passera dans les derniers jours de novembre.

Le petit Duplan a dû s’embarquer hier matin pour Alexandrie.

Je continue à travailler comme un boeuf.

j’ai recopié cette semaine tout ce que j’ai écrit depuis mon retour de Dieppe. Cela fait vingt-trois pages. Mon roman en est à la cent soixante-dixième ; il doit en avoir cinq cents ! Quelle perspective ! Aussi il y a des moments où je tombe sur les bottes !

Quand reviens-tu ? Est-ce mercredi ou jeudi ? Ta grand’mère se porte bien, mais elle devient bien sourde.

Adieu, pauvre chérie. Amitiés à Ernest, je t’embrasse.

À George Sand. §

[Croisset, début de novembre 1866].

Je suis arrivé ici samedi au soir ; toutes mes courses sont finies et je me remets cette après-midi au travail.

Sainte-Beuve me paraît très malade. Je crois qu’il n’en a pas pour longtemps.

j’ai dîné avant-hier et hier avec Tourgueneff. Cet homme-là a une si belle puissance d’images, même dans la conversation, qu’il m’a montré G. Sand accoudée sur un balcon dans le château de Mme Viardot, à Rosay. Il y avait sous la tourelle un fossé, dans le fossé un bateau, et Tourgueneff, assis sur le banc de cette barque, vous regardait d’en bas ; le soleil couchant frappait sur vos cheveux noirs.

À Ernest Feydeau. §

Nuit de dimanche [1866].

Il y a dans Béranger, notre grand poète national (celui que Gustave Planche comparait à Horace), une chanson à cette fin de féliciter le père d’une petite fille nouvellement née. Je suis, ce soir, trop fatigué pour te la retranscrire de son volume. Mais cherche-la et chante-toi-la, de ma part.

Tu as été bien aimable de m’apprendre cette nouvelle. Puisque l’événement vous fait plaisir, il m’en fait.

Ah ! Mon pauvre vieux, quand Mlle Feydeau sera en âge de m’inspirer des sentiments déshonnêtes, je ne serai plus en état de les lui prouver.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, mercredi soir [9 novembre 1866].

Madame et Princesse,

Il faut d’abord que je vous remercie pour les bonnes pages que vous m’avez envoyées de là-bas. Ensuite que je vous dise combien je suis content de vous savoir revenue, puisque vous désiriez ce retour.

l’air du chez soi est doux, quand il nous a manqué pendant longtemps. La maison sourit, les murailles vous reconnaissent, les fauteuils vous tendent les bras, comme pour vous embrasser.

C’est aujourd’hui mercredi. Vos hôtes habituels doivent être chez vous. Je m’y place par la pensée et ne suis pas un de ceux qui se réjouissent le moins de vous revoir.

Je vous souhaite, toutefois, un meilleur temps qu’ici où il pleut sans discontinuer, à verse, à flots, par barriques, par océans. Mais je fais du feu et je travaille. Il faut bien se consoler avec des rêves de tout ce qui nous manque, le soleil, et le reste !

Ce qui me manque, surtout, Princesse, c’est de vous voir plus souvent. j’espère avoir cet honneur, qui est un plaisir, vers la fin du mois prochain.

Mais d’ici là, quand vous n’aurez rien de mieux à faire, traitez-moi comme en voyage et envoyez un peu de vos nouvelles à votre

très dévoué et affectionné

G. Flaubert.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, 12 novembre 1866].

j’ai une telle courbature, pour m’être, dans la nuit d’hier, signalé à un incendie, que j’ai à peine la force de tenir une plume. Au reste je ne regrette pas ma peine : j’ai été payé par la vue de la bêtise bourgeoise et administrative dans tout son lustre. Pour maintenir l’ordre, on a appelé des soldats, qui croisaient la baïonnette contre les travailleurs, et des cavaliers, qui obstruaient toutes les rues du village. On n’imagine pas l’élément de trouble que jette partout le pouvoir. Je suis rentré chez moi bassement démocrate.

Mon illustre amie, Mme Sand, m’a quitté samedi soir. On n’est pas meilleure femme, plus bon enfant, et moins bas-bleu. Elle travaillait toute la journée, et le soir nous bavardions comme des pies jusqu’à des 3 heures du matin. Quoiqu’elle soit un peu trop bienveillante et bénisseuse, elle a des aperçus de très fin bon sens, pourvu qu’elle n’enfourche pas son dada socialiste. Très réservée en ce qui la concerne, elle parle volontiers des hommes de 48 et appuie volontiers sur leur bonne volonté plus que sur leur intelligence.

À George Sand. §

[Croisset] nuit de lundi [12-13 novembre 1866].

Vous êtes triste, pauvre amie et chère maître ; c’est à vous que j’ai pensé en apprenant la mort de Duveyrier. Puisque vous l’aimiez, je vous plains. Cette perte-là s’ajoute aux autres. Comme nous en avons dans le coeur, de ces morts ! Chacun de nous porte en soi sa nécropole.

Je suis tout dévissé depuis votre départ ; il me semble que je ne vous ai pas vue depuis dix ans. Mon unique sujet de conversation avec ma mère est de parler de vous ; tout le monde ici vous chérit.

Sous quelle constellation êtes-vous donc née pour réunir dans votre personne des qualités si diverses, si nombreuses et si rares ?

Je ne sais pas quelle espèce de sentiment je vous porte, mais j’éprouve pour vous une tendresse particulière et que je n’ai ressentie pour personne jusqu’à présent. Nous nous entendions bien, n’est-ce pas ? C’était gentil.

Je vous ai surtout regrettée hier soir à 10 heures. Il y a eu un incendie chez mon marchand de bois. Le ciel était rose et la Seine couleur de sirop de groseille. j’ai travaillé aux pompes pendant trois heures et je suis rentré aussi affaibli que le turc de la girafe.

Un journal de Rouen, Le Nouvelliste, a relaté votre visite dans Rouen, si bien que samedi, après vous avoir quittée, j’ai rencontré plusieurs bourgeois indignés contre moi parce que je ne vous avais pas exhibée. Le plus beau mot m’a été dit par un ancien sous-préfet : «Ah ! si nous avions su qu’elle était là... nous lui aurions... nous lui aurions...» – un temps de cinq minutes, il cherchait le mot – «nous lui aurions... souri !» C’eût été bien peu, n’est-ce pas ?

Vous aimer «plus» m’est difficile, mais je vous embrasse bien tendrement. Votre lettre de ce matin, si mélancolique, a été au fond. Nous nous sommes séparés au moment où il allait nous venir sur les lèvres bien des choses ! Toutes les portes, entre nous deux, ne sont pas encore ouvertes. Vous m’inspirez un grand respect et je n’ose pas vous faire de questions.

À George Sand. §

[Croisset] samedi matin [17 novembre 1866].

Ne vous tourmentez pas pour les renseignements relatifs aux journaux. Ça occupera peu de place dans mon livre et j’ai le temps d’attendre. Mais quand vous n’aurez rien à faire, jetez-moi sur un papier quelconque ce que vous vous rappelez de 48. Puis, vous me développerez cela en causant. Je ne vous demande pas de la copie, bien entendu, mais de recueillir un peu vos souvenirs personnels.

Connaissez-vous une actrice de l’Odéon qui a joué Macduff dans Macbeth, Duguéret ? Elle voudrait bien avoir dans Mont-Revêche le rôle de Nathalie. Elle vous sera recommandée par Girardin, Dumas et moi. Je l’ai vue hier dans Faustine, où elle a montré du chien. Vous êtes donc prévenue ; à vous de prendre vos mesures. Mon opinion est qu’elle a de l’intelligence et qu’on en peut tirer parti.

Si votre petit ingénieur a fait un voeu, et que ce voeu-là ne lui coûte pas, il a raison de le tenir ; sinon, c’est une pure niaiserie, entre nous. Où la liberté existera-t-elle, si ce n’est dans la passion ?

Eh bien, non ! De mon temps, nous ne faisions pas de voeux pareils et on était amoureux ! Et crânement ! Mais tout s’associait dans un large éclectisme, et si l’on s’écartait des dames, c’était par orgueil, par défi envers soi-même, comme tour de force. Enfin, nous étions des romantiques rouges, d’un ridicule accompli, mais d’une efflorescence complète. Le peu de bon qui me reste vient de ce temps-là !

À George Sand. §

Croisset, mardi [27 novembre 1866].

Vous êtes seule et triste là-bas, je suis de même ici. d’où cela vient-il, les accès d’humeur noire qui vous envahissent par moments ? Cela monte comme une marée, on se sent noyé, il faut fuir. Moi, je me couche sur le dos. Je ne fais rien, et le flot passe.

Mon roman va très mal pour le quart d’heure. Ajoutez à cela des morts que j’ai apprises : celle de Cormenin (un ami de vingt-cinq ans), celle de Gavarni, et puis tout le reste ; enfin, ça se passera. Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse cervelle pour trouver un mot. l’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. Ah ! Je les aurai connues, les affres du style !

Bref, je passe ma vie à me ronger le coeur et la cervelle ; voilà le vrai fond de votre ami.

Vous lui demandez s’il pense quelquefois à «son vieux troubadour de pendule», mais je crois bien ! Et il le regrette. C’était bien gentil, nos causeries nocturnes (il y avait des moments où je me retenais pour ne pas vous bécoter comme un gros enfant). Les oreilles ont dû vous corner hier soir. Je dînais chez mon frère avec toute la famille. Il n’a guère été question que de vous, et tout le monde chantait vos louanges, si ce n’est moi, bien entendu, qui vous ai débinée le plus possible, chère maître bien-aimée.

j’ai relu, à propos de votre dernière lettre (et par une filière d’idées toute naturelle), le chapitre du père Montaigne intitulé «quelques vers de Virgile». Ce qu’il dit de la chasteté est précisément ce que je crois.

C’est l’effort qui est beau et non l’abstinence en soi. Autrement il faudrait maudire la chair, comme les catholiques. Dieu sait où cela mène ! Donc, au risque de rabâcher et d’être un prud’homme, je répète que votre jeune homme a tort. S’il est continent à vingt ans, ce sera un ignoble paillard à cinquante. Tout se paye ! Les grandes natures, qui sont les bonnes, sont avant tout prodigues et n’y regardent pas de si près à se dépenser. Il faut rire et pleurer, aimer, travailler, jouir et souffrir, enfin vibrer autant que possible dans toute son étendue.

Voilà, je crois, le vrai humain.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] nuit de mercredi [novembre 1866].

Ma chère amie,

Si je ne vous avais pas remerciée encore de votre Femme bien élevée, c’est que j’ai voulu la relire. Eh bien, savez-vous mon opinion très sincère ? ça m’a paru meilleur que la première fois.

Il aurait fallu très peu pour faire de ce livre un chef-d’oeuvre. Les longues scènes manquent, voilà tout.

Quant aux caractères, je vous assure qu’ils sont excellents. C’est étudié et bien fait. Bref, j’ai été très content.

Faites donc une large distribution d’exemplaires, tâchez qu’on vous lise, et on vous applaudira.

Quant à moi, j’aurais tant de choses à vous dire sur mon travail que je ne vous en dirai rien. Je ne suis pas pour le moment dans une veine heureuse, je barbote et me ronge.

Il est d’ailleurs quatre heures du matin, je suis éreinté. Il me reste cependant assez de forces pour vous embrasser. (Je crois même que cette idée-là m’en redonne).

Adieu donc. Bon courage et bonne humeur surtout, c’est l’essentiel.

À vous.

Parlez-moi un peu de ce que vous faites. Nous ne vous verrons pas avant la fin de février.

À George Sand. §

[Croisset] nuit de mercredi [5-6 décembre 1866].

Oh ! Que c’est beau, la lettre de Marengo l’hirondelle ! Sérieusement, je trouve cela un chef-d’oeuvre ! Pas un mot qui ne soit un mot de génie. j’ai ri tout haut à plusieurs reprises. Je vous remercie bien, chère maître, vous êtes gentille comme tout.

Vous ne me dites jamais ce que vous faites. Le drame, où en est-il ?

Je ne suis pas du tout surpris que vous ne compreniez rien à mes angoisses littéraires ! Je n’y comprends rien moi-même. Mais elles existent pourtant, et violentes. Je ne sais plus comment il faut s’y prendre pour écrire et j’arrive à exprimer la centième partie de mes idées, après des tâtonnements infinis. Pas primesautier, votre ami, non ! Pas du tout ! Ainsi, voilà deux jours entiers que je tourne et retourne un paragraphe sans en venir à bout. j’en ai envie de pleurer dans des moments ! Je dois vous faire pitié ! Et à moi donc !

Quant à notre sujet de discussion (à propos de votre jeune homme), ce que vous m’écrivez dans votre dernière lettre est tellement ma manière de voir, que je l’ai non seulement mise en pratique, mais prêchée. Demandez à Théo. Entendons-nous, cependant. Les artistes (qui sont des prêtres) ne risquent rien d’être chastes, au contraire ! Mais les bourgeois, à quoi bon ? Il faut bien que certains soient dans l’humanité. Heureux même ceux qui n’en bougent !

Je ne crois pas (contrairement à vous) qu’il y ait rien à faire de bon avec le caractère de l’Artiste idéal. Ce serait un monstre. l’Art n’est pas fait pour peindre les exceptions, et puis j’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon coeur. Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est-ce que le bon Dieu l’a jamais dite, son opinion ? Voilà pourquoi j’ai pas mal de choses qui m’étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. À quoi bon les dire, en effet ! Le premier venu est plus intéressant que M. G. Flaubert, parce qu’il est plus général et par conséquent plus typique.

Il y a des jours, néanmoins, où je me sens au-dessous du crétinisme. j’ai maintenant un bocal de poissons rouges et ça m’amuse. Ils me tiennent compagnie pendant que je dîne. Est-ce bête de s’intéresser à des choses si melones ! Adieu, il est tard, j’ai la tête cuite.

Je vous embrasse.

À la Princesse Mathilde. §

Mardi.

Certainement Princesse ! Je dirai, écrirai et ferai tout ce que vous voudrez.

Je compte toujours vous voir vers la fin de la semaine prochaine et j’irais même à Paris dès maintenant, si je n’attendais ma nièce (la fille de mon frère), qui vient exprès à Rouen pour l’anniversaire de la mort de son mari.

Je désire causer avec vous longuement et très franchement de ce qui vous occupe maintenant : à savoir notre ami.

Comment faire pour vous être agréable ? Vous me le direz ; j’obéirai. Je ne connais pas le roman de Cherbuliez, ne recevant point la Revue des Deux-Mondes. Ce brave recueil, d’ailleurs, m’a toujours été hostile, infortune que je partage philosophiquement avec de plus grands que moi.

n’enviez pas ma solitude. Elle est amère quelquefois, bien que douce à la surface.

Que le ciel vous tienne en joie, Princesse, et vous envoie toutes les bénédictions que vous méritez.

Je vous baise les deux mains et suis à vous.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 13 décembre 1866.

Non, chère Demoiselle, je ne trouve pas ridicule votre douleur à propos de la perte d’un petit chien. qu’on aime une bête ou un homme (la différence n’est pas si grande), le beau est d’aimer. Nous ne valons quelque chose que par notre puissance d’affection ; c’est pour cela que vous valez beaucoup. Je sympathise avec vous, n’en doutez pas, et bien que nous ne connaissions pas nos visages, je vous considère comme une amie.

j’ai eu, il y a un mois, Mme Sand pendant une semaine chez moi et nous avons beaucoup parlé de vous. Elle vous aime et vous estime. Nous avons vainement cherché tous les deux à, ou en quoi, nous pourrions vous être utiles, comment faire, c’est-à-dire, pour vous tirer de l’état lamentable où vous restez plongée. Cela dépasse ses forces et les miennes. Il faut faire appel à votre volonté ; mais n’a pas de volonté qui veut.

Cependant ne pourriez-vous pas arriver, par une hygiène intellectuelle, à vous étourdir sur vos souffrances ? Si vous vous donniez des occupations forcées, une grande tâche à accomplir ? Entreprenez de longues lectures, en vous divisant la besogne, heure par heure, d’une façon monacale.

Vous a-t-on conseillé l’hydrothérapie ? l’eau froide réussit parfois très bien dans les névroses. Cela ôte les langueurs. Essayez, rien ne coûte ; et puis sortez donc de votre milieu ! Il le faut, il le faut ! Promenez-vous, entendez de la musique.

Vous me parliez de vos lectures, autrefois. Lisez donc un nouveau roman d’un ami très intime, Maxime Du Camp (mon ancien compagnon de voyage). Cela a paru dans la Revue Nationale et a pour titre les Forces perdues.

Voilà exactement comme nous étions dans notre jeunesse ; tous les hommes de ma génération se retrouveront là.

Je suis bien curieux d’avoir votre sentiment personnel sur cet ouvrage.

Quant au mien, je ne suis pas encore à la moitié. Il est très long et très difficile à écrire.

Je vous serre les mains bien affectueusement et suis votre tout dévoué.

À George Sand. §

Croisset, nuit de samedi [15-16 décembre 1866].

j’ai vu le citoyen Bouilhet, qui a eu dans sa belle patrie un vrai triomphe. Ses compatriotes, qui l’avaient radicalement nié jusqu’alors, du moment que Paris l’applaudit, hurlent d’enthousiasme. Il reviendra ici samedi prochain pour un banquet qu’on lui offre : 80 couverts au moins, etc. !

Quant à Marengo l’hirondelle, il vous avait si bien gardé le secret qu’il a lu l’épître en question avec un étonnement dont j’ai été dupe.

Pauvre Marengo ! C’est une figure ! Et que vous devriez faire quelque part. Je me demande ce que seraient ses mémoires, écrits dans ce style-là. Le mien (de style) continue à me procurer des embêtements qui ne sont pas minces. j’espère cependant, dans un mois, avoir passé l’endroit le plus vide ! Mais actuellement je suis perdu dans un désert. Enfin, à la grâce de Dieu, tant pis ! Avec quel plaisir j’abandonnerai ce genre-là pour n’y plus revenir de mes jours !

Peindre des bourgeois modernes et français me pue au nez étrangement ! Et puis, il serait peut-être temps de s’amuser un peu dans l’existence, et de prendre des sujets agréables pour l’auteur.

Je me suis mal exprimé en vous disant «qu’il ne fallait pas écrire avec son coeur». j’ai voulu dire : ne pas mettre sa personnalité en scène. Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut, par un effort d’esprit, se transporter dans les personnages, et non les attirer à soi. Voilà du moins la méthode ; ce qui arrive à dire : Tâchez d’avoir beaucoup de talent, et même de génie si vous pouvez. Quelle vanité que toutes les poétiques et toutes les critiques ! Et l’aplomb des messieurs qui en font m’épate. Oh ! Rien ne les gêne, ces cocos-là !

Avez-vous remarqué comme il y a dans l’air, quelquefois, des courants d’idées communes ! Ainsi, je viens de lire, de mon ami Du Camp, son nouveau roman : les Forces perdues. Cela ressemble par bien des côtés à celui que je fais. C’est un livre (le sien) très naïf et qui donne une idée juste des hommes de notre génération, devenus de vrais fossiles pour les jeunes gens d’aujourd’hui. La réaction de 48 a creusé un abîme entre les deux France.

Bouilhet m’a dit que vous aviez été, à un des derniers Magny, sérieusement indisposée, toute «femme en bois» que vous prétendez être.

Oh ! Non, vous n’êtes pas en bois, cher bon grand coeur ! «Vieux troubadour aimé», il serait peut-être opportun de réhabiliter au théâtre Almanzor ? Je le vois avec sa toque, sa guitare et sa tunique abricot, engueulant, du haut d’un rocher, des boursiers en habit noir. Le discours pourrait être beau. Allons, bonne nuit ; je vous baise sur les deux joues tendrement.

À George Sand. §

Croisset, nuit de samedi [22-23 décembre 1866 ?]

Tant mieux qu’on soit content à l’odéon, chère maître.

Je m’attends à un re-Villemer et serai, bien entendu, à la première. C’est pour le mois d’avril, n’est-ce pas ? Au reste, peu importe : que je sois ici ou là-bas, j’irai.

Mlle Bosquet (l’auteur de la Normandie merveilleuse) a publié un roman intitulé : Une femme bien élevée. Il y a certainement là dedans quelque chose. Je me suis permis de lui conseiller de vous offrir un exemplaire. Quel style ! Si vous pouviez lui faire avoir un article par Mario Proth, ou quelqu’un de vos amis, vous feriez une bonne action.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset, décembre 1866].

Voici le mot pour Lavoix, chère amie.

Mais votre ami Darcel connaît bien plus de journalistes que moi.

Quant à Mme Sand, elle a été, avec vous, comme elle est avec tout le monde.

La pauvre femme est d’ailleurs malade.

Si vous aviez un peu moins de cette vertu dont vous me paraissez très fière, vous seriez plus forte en physiologie masculine, et sauriez, ma belle amie, que mes facultés ne sont pas à commandement et que la littérature ne remplace pas tout, c’est-à-dire ne tient pas lieu du reste. Mais vous l’avez, vous, le reste. Aussi...

Adieu, je baise vos beaux yeux (si vous le permettez, bien entendu ; ne vous fâchez pas) et les deux côtés de votre charmant col.

À vous.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, décembre 1866].

Je suis maintenant dans une solitude complète. Le brouillard qu’il faisait augmentait encore le silence ; c’était comme un grand tombeau blanchâtre qui vous enveloppait. Je n’entends d’autre bruit que le crépitement de mon feu et le tic tac de ma pendule. Je travaille à la clarté de ma lampe environ dix heures sur vingt-quatre, et le temps s’écoule. Mais comme j’en perds ! Quel rêvasseur je suis, en dépit de moi-même. Je commence à être un peu moins découragé. Quand vous me reverrez, j’aurai fait à peu près trois chapitres ; trois chapitres, pas plus. Mais j’ai cru mourir de dégoût au premier. La foi en soi-même s’use avec les années, la flamme s’éteint, les forces s’épuisent. Ce qui me désole au fond, c’est la conviction où je suis de faire une chose inutile, je veux dire contraire au but de l’Art, qui est l’exaltation vague. Or, avec les exigences scientifiques que l’on a maintenant et un sujet bourgeois, la chose me semble radicalement impossible. La beauté n’est pas compatible avec la vie moderne. Aussi est-ce la dernière fois que je m’en mêle ; j’en ai assez.

Les moines ont beau faire, le soleil n’est pas de leur côté ; car rien n’est éternel, pas même le soleil, du reste. Et nous, pauvres petits grains de poussière, infimes vibrations de l’immense mouvement, atomes perdus ! Réunissons nos deux néants dans un même frisson et qu’il se continue comme l’espace ! Quelle métaphysique ! Il faut me la pardonner ; je n’en abuse guère, et puis, d’ailleurs, tout parle de l’amour !

1867 §

À George Sand. §

[Fin 1866 ou premiers jours de 1867].

Ne vous ayant pas près de moi, je vous lis ou plutôt relis. j’ai pris Consuelo, que j’avais dévoré jadis dans la Revue Indépendante.

j’en suis, derechef, charmé. Quel talent, nom de Dieu ! Quel talent ! C’est le cri que je pousse par intervalles, dans le «silence du cabinet». j’ai tant pleuré pour de vrai, au baiser que Porpora met sur le front de Consuelo !... Je ne peux mieux vous comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique. énormité et douceur.

Je n’ai pas encore lu les Odeurs du grand homme nommé Veuillot. S’il n’y a pas d’injures contre nous, c’est incomplet. Et des gens d’esprit admirent tout cela, pourtant ! Oh ! saint Polycarpe !

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mardi [fin 1866-début 1867].

Cher Vieux,

Je ne sais pas si tu existes encore, mais comme je viens te demander un service, j’espère que tu me donneras de tes nouvelles. Voici la chose ; elle concerne mon bouquin.

Mon héros Frédéric a l’envie légitime d’avoir plus d’argent dans sa poche et joue à la Bourse, gagne un peu, puis perd tout, 50 à 60 000 francs. C’est un jeune bourgeois complètement ignorant en ces matières et qui ne sait pas en quoi consiste le 3 pour cent. Cela se passe dans l’été de 1847.

Donc, de mai à fin août, quelles ont été les valeurs sur lesquelles la spéculation s’est portée de préférence ?

Ainsi il y a trois phases à mon histoire :

1° Frédéric va chez un agent de change, apporte son argent et se décide pour ce que l’agent de change lui conseille. Est-ce ainsi que cela se passe ?

2° Il gagne. Mais comment ? Et combien ?

3° Il perd tout. Comment ? Et pourquoi ?

Tu serais bien aimable de m’envoyer ce renseignement, qui ne doit pas tenir dans mon livre plus de 6 ou 7 lignes. Mais explique-moi clairement et véridiquement.

Fais attention à l’époque, c’est en 1847, l’été des affaires Praslin et Teste.

Par la même occasion, dis-moi un peu ce que tu deviens et fabriques.

À Sainte-Beuve. §

Croisset, dimanche [début janvier 1867].

Mon cher Maître,

La Princesse m’écrit que vous êtes souffrant depuis longtemps déjà. qu’avez-vous donc ? Ne faites pas la bêtise de devenir gravement malade. Soignez-vous. Reposez-vous ! Et ayez l’obligeance de me donner de vos nouvelles.

Si vous ne pouvez m’écrire, je me recommande à M. Troubat.

En vous la souhaitant «bonne et heureuse» je vous embrasse, cher maître.

À Jules Troubat. §

[Croisset, jeudi [janvier 1867].

Merci derechef. Vous me mettez, comme on dit, «du baume dans le sang».

La solution que vous m’annoncez ce matin m’a été prédite hier par quelqu’un qui s’y connaît. Il serait possible que notre cher maître arrivât à se guérir complètement.

Prêchez-le, pour qu’il ne fasse rien du tout.

Donnez-moi de ses nouvelles, quand vous en aurez le loisir.

Mille poignées de main de votre

G.F.

Au comte René de Maricourt. §

Croisset, près Rouen, 4 janvier 1867.

Monsieur et cher Confrère,

En rejetant les deux tiers et demi des choses extra-aimables que vous m’écrivez, il en resterait encore assez pour contenter les plus difficiles. Vous me paraissez un très aimable homme ; telle est mon opinion sur vous. Donc, je vous prie de vous rappeler ceci :

Vers la fin de février, à partir du 20 ou 25, je serai à Paris, boulevard du Temple, 42, où je resterai jusqu’au mois de juin. Je compte sur votre visite, une heure de conversation valant mieux que dix lettre[s. Vous m’y trouverez tous les dimanches ; on y déjeune à onze heures. Apportez-moi vos manuscrits, pourvu qu’ils soient lisibles, et comptez sur moi entièrement.

Je ferai tout ce que je pourrai pour vous être agréable. Quant à vous faire avoir des articles, je ne demande pas mieux que d’en demander pour vous ; mais entre les promesses et l’exécution d’icelles il y a loin, comme vous savez. Enfin nous verrons.

Certainement il faut continuer ! Quand on a votre talent on doit s’en servir.

Vous avez voyagé, vous connaissez le monde, vous êtes un homme, allez donc ! Il s’agit de mettre sa tête dans ses deux mains, et de bien réfléchir, et de ne pas se lasser.

Il est cependant une illusion que je dois vous ravir, c’est celle que vous avez relativement à la possibilité de gagner quelque sol. Plus on met de conscience dans son travail, moins on en tire de profit. Je maintiens cet axiome la tête sous la guillotine. Nous sommes des ouvriers de luxe ; or, personne n’est assez riche pour nous payer. Quand on veut gagner de l’argent avec sa plume, il faut faire du journalisme, du feuilleton ou du théâtre. La Bovary m’a rapporté... 300 francs, que j’AI PAYÉS, et je n’en toucherai jamais un centime. j’arrive actuellement à pouvoir payer mon papier, mais non les courses, les voyages et les livres que mon travail me demande ; et, au fond, je trouve cela bien (ou je fais semblant de le trouver bien), car je ne vois pas le rapport qu’il y a entre une pièce de cinq francs et une idée. Il faut aimer l’Art pour l’Art lui-même ; autrement, le moindre métier vaut mieux.

Nous causerons de tout cela et de bien d’autres choses, avant deux mois, j’espère. d’ici là je vous serre la main et suis vôtre.

Envoyez-moi votre roman paru dans la Revue Contemporaine (l’aîné de celui que je connais) ; mais je vous demande d’avance la permission de ne pas vous écrire dessus une longue lettre, car je travaille présentement beaucoup.

À la Princesse Mathilde. §

Dimanche 10 [janvier 1867].

Madame et Princesse,

Vous n’avez pas besoin, pour m’écrire, d’avoir à me conter des «choses intéressantes». Des nouvelles de vous, quelles qu’elles soient, m’intéressent, et puis comment ne pas désirer vos lettres qui sont... mais je me tais ! Pour n’avoir pas l’air d’un vil courtisan.

En fait d’existence monotone, la mienne ne le cède à aucune ! Aussi vais-je interrompre ce train de vie, plus laborieux qu’agréable. Car, au milieu de la semaine prochaine (dans dix jours environ), je me précipiterai vers la rue de Courcelles, et avec quelle joie ! Je doute, comme vous, que le nouveau Régime de la Presse tourne à bien. Les journaux sont une des causes de l’abrutissement moderne (cela rentre dans la doctrine secrète). Mais le meilleur moyen de les rendre innocents est, je crois, de les laisser libres. La parole imprimée ne devrait pas avoir plus d’importance que la Parole prononcée. Espérons qu’on y arrivera ! [...]

Mon «illustre amie», comme vous dites, a été assez malade. Elle est maintenant à Nohant. Je crois qu’elle va passer le reste de l’hiver dans le Midi.

Je souhaite à Ponsard et à Dumas tout le succès possible. Je les applaudirai de grand coeur, si je peux être à leur première.

Tant mieux que Sainte-Beuve se rétablisse ; il faut qu’il vive longtemps, nous en avons tous besoin. Vous faites bien d’avoir pour lui de l’affection, car il vous est sincèrement dévoué. Mais peut-on vous connaître et ne pas vous aimer, Princesse !

C’est pourquoi je prends la liberté de vous baiser les deux mains et de vous affirmer que je suis entièrement vôtre.

G. Flaubert.

À George Sand. §

Croisset, nuit de samedi [12-13 janvier 1867].

Non, chère maître, vous n’êtes pas près de votre fin. Tant pis pour vous, peut-être. Mais vous vivrez vieille et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là ; seulement, il faut se reposer. Une chose m’étonne, c’est que vous ne soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit, et tant souffert. Allez donc un peu, comme vous en aviez tant envie, au bord de la Méditerranée. l’azur détend et retrempe. Il y a des pays de jouvence, comme la baie de Naples. En de certains moments, ils rendent peut-être plus triste ? Je n’en sais rien.

La vie n’est pas facile ! Quelle affaire compliquée et dispendieuse ! j’en sais quelque chose. Il faut de l’argent pour tout ! Si bien qu’avec un revenu modeste et un métier improductif, il faut se résigner à peu. Ainsi fais-je ! Le pli en est pris ; mais les jours où le travail ne marche pas, ce n’est pas drôle. Ah ! Oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d’y vivre, même aux plus riches, sans s’occuper de son bien ; il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant ! Moi, je continue à tripoter mon roman, et je m’en irai à Paris quand je serai à la fin de mon chapitre, vers le milieu du mois prochain.

Et quoi que vous en supposiez, «aucune belle dame» ne vient me voir. Les belles dames m’ont beaucoup occupé l’esprit, mais m’ont pris très peu de temps. Me traiter d’anachorète est peut-être une comparaison plus juste que vous ne croyez.

Je passe des semaines entières sans échanger un mot avec un être humain, et à la fin de la semaine il m’est impossible de me rappeler un seul jour, ni un fait quelconque. Je vois ma mère et ma nièce les dimanches, et puis c’est tout. Ma seule compagnie consiste en une bande de rats qui font dans le grenier, au-dessus de ma tête, un tapage infernal, quand l’eau ne mugit pas et que le vent ne souffle plus. Les nuits sont noires comme de l’encre, et un silence m’entoure, pareil à celui du désert. La sensibilité s’exalte démesurément dans un pareil milieu. j’ai des battements de coeur pour rien.

Tout cela résulte de nos jolies occupations. Voilà ce que c’est que de se tourmenter l’âme et le corps. Mais si ce tourment-là est la seule chose propre qu’il y ait ici-bas ?

Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais relu Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt ; cela m’a pris quatre jours. Nous en causerons très longuement, quand vous voudrez. Pourquoi suis-je amoureux de Siverain ? C’est que j’ai les deux sexes, peut-être ?

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset nuit de samedi [12-13 janvier 1867].

Si c’est une consolation pour vous de savoir que je m’embête, soyez-le ! car je ne m’amuse pas démesurément. Mais je travaille beaucoup, ce qui fait que je m’emm... quand je dis que je travaille, c’est une manière de parler. Je me donne du mal et puis c’est peut-être tout. n’importe ! Je crois avoir passé l’endroit le plus vide de mon interminable roman. Mais je n’en referai plus de pareil. Je vieillis. Or, il serait temps de faire quelque chose de bien et d’amusant pour moi.

Je passe des semaines entières sans voir un être humain, ni échanger une parole avec mes semblables. d’ailleurs, je deviens insociable comme l’individu Marat, qui est au fond mon homme. j’ai même envie de mettre son buste dans mon cabinet, uniquement pour révolter les bourgeois ; mais il est trop laid. Hélas ! Beau sous le rapport moral, mais pas de plastique. Si bien (car tout cela est une parenthèse) qu’ayant accepté à dîner avant-hier chez ma nièce, à Rouen, j’ai pris plaisir à engueuler différentes personnes de la localité qui se trouvaient là, et me suis rendu complètement désagréable. [...] Ce qui n’empêche pas Mme Sand de croire que de temps à autre «une belle dame vient me voir», tant les femmes comprennent peu qu’on puisse vivre sans elles. [...]

Vous êtes bien gentils de m’avoir répondu tout de suite. Donnez-moi donc des nouvelles détaillées de Sainte-Beuve.

j’espère vous voir dans un mois environ, quand j’aurai fini mon chapitre. Alors, je serai à la moitié de mon volumineux Coco, en étant moi-même un assez triste. [...]

À Sainte-Beuve. §

16 janvier 1867.

Ah ! Sapristi ! Je suis content, cher maître ; votre lettre d’hier matin m’a causé une vraie joie.

j’espère vous retrouver à la fin de ce mois-ci en pleine convalescence. Nous cauponiserons ensemble pour célébrer icelle.

Il est fort possible que tout se rétablisse.

Quant à mon bouquin, il n’est pas près d’être fini. j’achève la seconde partie. Je ne puis être débarrassé avant le milieu de 1869.

Comme j’ai envie de vous voir ! En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse.

À George Sand. §

[Croisset] nuit de mercredi [23-24 janvier 1867].

j’ai suivi vos conseils, chère maître, j’ai fait de l’exercice ! ! !

Suis-je beau, hein ?

Dimanche soir, à 11 heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j’ai été pris d’un prurit de locomotion et je me suis promené pendant deux heures et demie, me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en Norvège. Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine et l’eau gelée qui couvrait les cours, c’était, sans blague aucune, superbe. Alors j’ai pensé à vous et je vous ai regrettée.

Je n’aime pas à manger seul. Il faut que j’associe l’idée de quelqu’un aux choses qui me font plaisir. Mais ce quelqu’un est rare. Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes un grand homme ou un être charmant ? Je n’en sais rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’éprouve pour vous un sentiment particulier et que je ne peux pas définir.

Et à ce propos, croyez-vous (vous qui êtes un maître en psychologie) qu’on aime deux personnes de la même façon ? Et qu’on éprouve jamais deux sensations identiques ? Je ne le crois pas, puisque notre individu change à tous les moments de son existence.

Vous m’écrivez de belles choses sur «l’affection désintéressée». Cela est vrai, mais le contraire aussi ! Nous faisons toujours Dieu à notre image. Au fond de tous nos amours et de toutes nos admirations, nous retrouvons nous, ou quelque chose d’approchant. qu’importe, si nous est bien !

Mon moi m’assomme pour le quart d’heure. Comme ce coco-là me pèse sur les épaules par moments ! Il écrit trop lentement et ne pose pas le moins du monde quand il se plaint de son travail. Quel pensum ! Et quelle diable d’idée d’avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite ; et vous vous plaignez de chercher fortune ! Vous !

j’ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Cypris ! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai peut-être quand j’aurai son âge. Je crois que non, cependant. n’ayant pas eu la même jeunesse, ma vieillesse sera différente.

Cela me rappelle que j’ai rêvé autrefois un livre sur Sainte-Périne. Champfleury a mal traité ce sujet-là. Car je ne vois pas ce qu’il a de comique ; moi, je l’aurais fait atroce et lamentable. Je crois que le coeur ne vieillit pas ; il y a même des gens chez qui il augmente avec l’âge. j’étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans. Je me suis féminisé et attendri par l’usure, comme d’autres se racornissent, et cela m’indigne. Je sens que je deviens vache, il ne faut rien pour m’émouvoir ; tout me trouble et m’agite, tout m’est aquilon comme un roseau.

Un mot de vous, qui m’est revenu à la mémoire, me fait relire maintenant la Jolie fille de Perth. C’est coquet, quoi qu’on en dise. Ce bonhomme avait quelque imagination, décidément.

Allons, adieu. Pensez à moi. Je vous envoie mes meilleures tendresses.

À George Sand. §

[Croisset] mercredi [30 janvier 1867].

j’ai reçu hier le volume de votre fils. Je vais m’y mettre quand je serai débarrassé de lectures moins amusantes probablement. Ne l’en remerciez pas moins en attendant, chère maître.

d’abord, parlons de vous, «de l’arsenic». Je crois bien ! Il faut boire du fer, se promener et dormir et aller dans le Midi, quoi qu’il en coûte, voilà ! Autrement, la femme en bois se brisera. Quant à de l’argent, on en trouve ; et le temps, on le prend. Vous ne ferez rien de ce que je vous conseille, naturellement. Eh bien ! Vous avez tort, et vous m’affligez.

Non, je n’ai pas ce qui s’appelle des soucis d’argent ; mes revenus sont très restreints, mais sûrs. Seulement, comme il est dans l’habitude de votre ami d’anticiper sur iceux, il se trouve gêné par moments, et il grogne «dans le silence du cabinet», mais pas ailleurs. À moins de bouleversements extraordinaires, j’aurai toujours de quoi manger et me chauffer jusqu’à la fin de mes jours. Mes héritiers sont ou seront riches (car c’est moi qui suis le pauvre de la famille). Donc, zut !

Quant à gagner de l’argent avec ma plume, c’est une prétention que je n’ai jamais eue, m’en reconnaissant radicalement incapable.

Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n’est pas extrêmement drôle. Mais tant d’autres, qui valent mieux que moi, n’ayant pas le sol, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la providence est d’ailleurs une manie si commune, qu’on doit s’en abstenir par simple bon ton.

Encore un mot sur le pécune et qui sera seulement entre nous. Je peux, sans que ça me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c’est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs, si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme si je la faisais à Bouilhet ou à tout autre intime. Pas de cérémonie ! Voyons !

Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable, je le sais ; mais entre troubadours on se passe bien des choses.

Vous êtes bien gentille avec votre invitation d’aller à Nohant. j’irai, car j’ai grande envie de voir votre maison. Je suis gêné de ne pas la connaître, quand je pense à vous. Mais il me faut reculer ce plaisir-là jusqu’à l’été prochain. j’ai actuellement besoin de rester à Paris quelque temps. Trois mois ne sont pas de trop pour tout ce que je veux faire.

Je vous renvoie la page de ce bon Barbès, dont je connais la vraie biographie fort imparfaitement. Tout ce que je sais de lui, c’est qu’il est honnête et héroïque. Donnez-lui une poignée de main de ma part, pour le remercier de sa sympathie. Est-il, entre nous, aussi intelligent que brave ?

j’aurais besoin, maintenant, que des hommes de ce monde-là fussent un peu francs avec moi, car je vais me mettre à étudier la révolution de 48. Vous m’avez promis de me chercher dans votre bibliothèque de Nohant : 1° un article de vous sur les faïences ; 2° un roman du père X***, jésuite, sur la sainte Vierge.

Mais quelle sévérité pour le père Beuve, qui n’est ni jésuite ni vierge ! Il regrette, dites-vous, «ce qu’il y a de moins regrettable, entendu comme il l’entendait». Pourquoi cela ? Tout dépend de l’intensité qu’on met à la chose.

Les hommes trouveront toujours que la chose la plus sérieuse de leur existence, c’est jouir.

La femme, pour nous tous, est l’ogive de l’infini. Cela n’est pas noble, mais tel est le vrai fond du mâle. On blague sur tout cela, démesurément, Dieu merci, pour la littérature, et pour le bonheur individuel aussi.

Ah ! Je vous ai bien regrettée tantôt. Les marées sont superbes, le vent mugit, la rivière blanchit et déborde. Elle vous a des airs d’océan qui font du bien.

À George Sand. §

[Croisset] mardi [12 février 1867].

Je viens de recevoir vos trois brochures en même temps que votre lettre, chère maître. Merci des unes et de l’autre.

Je serai à Paris vers la fin de la semaine prochaine.

Si vous y venez, quand sera-ce ? Soignez-vous pour nous.

Adieu. Je vous embrasse.

Je suis au milieu du Coq. C’est bien estrange ! Ce qui est dire que ça me botte.

Certainement, j’emploie le mot vache à mon usage. j’ai même inventé le verbe vacher. Je vache, tu vaches. Mais le plus beau c’est l’impératif : «vachons !».

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset dimanche [17 février 1867.

Non, ma chère amie, je ne vous oublie pas !

Si mes épîtres sont rares, c’est que je n’ai rien à vous dire, voilà tout ! Que faut-il faire pour vous calmer ? Dites-le !

Au reste (ou du reste), j’irai vous porter mes excuses, moi-même, du 20 au 23 courant.

Mme Sand est encore à Nohant et en reviendra je ne sais quand.

M. Levallois est trop aimable ; qu’il ne se gêne nullement et publie dans son volume son article sur Salammbô. Il ne m’avait pas blessé, mais irrité, à cause des idées historiques qui, selon moi, étaient fausses. Je ne prétends imposer à personne mon opinion et serais fâché qu’on me fît des sacrifices.

En fait d’opinions, je crois que mon présent livre les révoltera toutes, mais cela tient au sujet même. Tant pis, après tout ! Et à la grâce de Dieu !

Je vous félicite de passer dans l’Opinion Nationale après l’Exposition.

d’ici à l’hiver prochain, il ne faut rien publier, tout va être pris par les machines et les bottes sans coutures. Aussi MM. les gens de lettres, jaloux des industriels, se sont mis à «faire un ouvrage pour l’Exposition». Les phrases s’alignent à côté des clysopompes. Vive le progrès !

Tenez-vous en joie. Je vous baise sur les deux côtés de votre joli col, et suis vôtre.

À Madame*** §

Croisset, mardi soir [février 1867].

M. de Maricourt ne s’est point trompé en préjugeant une sympathie entre nous deux. Son livre m’a tellement plu que je vais vous dire exactement, entièrement, ce que j’en pense. Si je le trouvais médiocre, je vous enverrais un éloge sans restrictions et tout serait dit. Mais les Deux Chemins sont une oeuvre à considérer. Donc, au risque de faire le pion (mais j’y suis contraint), je commence.

Quant à de l’intérêt, il y en a beaucoup, et du talent aussi, un talent franc et charmant ; c’est plein de choses étudiées, vues, vécues. Jusqu’aux deux tiers du livre (à part quelques petites taches, des étourderies) j’ai à peu près tout admiré. Mais à partir du tremblement de terre (page 140), il me semble que le roman ne se tient plus sur les pieds. Je veux dire que les événements ne dérivent plus du caractère des personnages ou que ces mêmes caractères ne les produisent pas. Car c’est l’un ou l’autre (et même l’un et l’autre) dans la réalité. Les faits agissent sur nous et nous les causons. Ainsi, à quoi sert la révolution de Sicile ? Déborah n’avait pas besoin de cela pour s’en aller, et Pipinna pour mourir. Pourquoi ne pas leur avoir trouvé une fin en rapport naturel avec tous leurs antécédents ? Cela est de la fantaisie et donne à une oeuvre sérieusement commencée des apparences légères. Le roman, selon moi, doit être scientifique, c’est-à-dire rester dans les généralités probables. Voilà mon plus gros reproche et même le seul qui soit grave.

j’ai été ravi tout d’abord par le portrait de Pipinna et l’intérieur de sa famille. Si tout était de ce calibre-là, le livre serait un chef-d’oeuvre. Stella, le père, la maman, tout cela est parfaitement fait. Certaines pages exhalent un parfum du midi qui vous pénètre ; on s’écrie : C’est ça.

j’aime beaucoup Déborah. Sa description de l’enfant mort est un bijou. Mais ce qui domine tout le livre, c’est la promenade en canot (pages 76 et suivantes). Quand on a écrit ces pages-là, on est capable de tout écrire. Pas un écrivain qui ne puisse s’en honorer.

Le parallélisme entre les deux femmes marche naturellement, tout est bien engagé ; mais, après la soirée où Déborah chante, commence (pour moi) le revers de la médaille. j’ai compris jusque-là et admiré ce caractère, mais il devient trop voulu de la part de l’auteur. Je la trouve un peu trop actrice et poseuse ; les femmes perdues sont plus naïves. Quel intérêt a-t-elle à faire le monstre ? Il me semble que la vérité (probable) et la moralité du livre y auraient gagné, si elle eût fini par aimer Herman, juste au moment où celui-ci s’en fût dégoûté ! Du reste, elle a de beaux mouvements d’éloquence. Mais on se demande : est-ce vrai ? Tandis que l’on croit, comme si on les avait reçues soi-même, aux hyperboles orientales de Pipinna, parce qu’elle est humaine. Je crois, enfin, qu’à un certain moment l’auteur a voulu montrer son esprit et a perdu de vue ses personnages, si bien plantés tout d’abord. Cela commençait comme un grand roman, puis a tourné à la nouvelle.

Je blâme le rêve (page 42) comme poncif. l’auteur ne s’aperçoit pas non plus parfois qu’il gâte ce qu’il vient de faire. Ainsi (page 23), entre deux paragraphes excellents, il intercale une naïveté qui détruit son effet : comme pour obéir à la grande loi du contraste. »

Puisque vous me montrez le contraste, vous n’avez pas besoin de me le dire. Il y a (rarement il est vrai) des métaphores fausses, mais il y en a ; ainsi dans Un purgatoire en sol dièze, qui est un petit conte du meilleur goût : «je fus frappé de l’extrême douceur». Une douceur ne frappe pas. Ah ! Je suis un pédant ! Je sais bien. Mais quand on a de jolies mains, on doit les soigner. Or M. de Maricourt a non seulement une main d’artiste très bien faite et exercée, mais il a le biceps saillant, ce qui vaut mieux. Son livre a des parties énergiques et viriles. On y sent ce qui est la première des choses : une individualité. j’aurais encore beaucoup à vous dire, car ce livre, je vous le répète, m’a frappé. Je l’ai lu d’une haleine et je reviens de le feuilleter. Faites donc à son auteur mes compliments très sincères. Je voudrais le connaître, il me plaît.

À la Princesse Mathilde. §

Nuit de mercredi [1867].

Tantôt à six heures, on m’a apporté de Rouen votre charmant cadeau, Princesse.

Je le trouve si joli et il me plaît tellement que je l’ai gardé sur ma table au milieu de mes paperasses et que je le contemple, sans m’en lasser, comme un grand enfant que je suis. Je songerai donc à vous, tout en mangeant ; ce sera une fois de plus dans la journée. Mais ce qui flatte encore mieux que le cadeau, c’est le souvenir. Je ne me rappelais plus cette promesse, faite à Saint-Gratien, dans les bons jours que j’ai passés près de vous. j’imagine que le moment approche où vous allez partir pour Compiègne. Je ne me déplacerai pas avant votre retour, bien entendu. Comme mon voyage à Paris n’a, au fond, d’autre but que de vous voir, je tiens à ne pas vous manquer. Ma grippe et mon enrouement seront passés d’ici là, je l’espère. d’ailleurs tant pis !

j’ai eu dernièrement des nouvelles de Sainte-Beuve, par Tourgueneff qui m’a fait une visite de vingt-quatre heures. Je connais peu d’hommes d’une conversation plus exquise (c’est de Tourgueneff que je parle et non de Sainte-Beuve ; on peut s’y tromper). Sa compagnie vous plairait infiniment, j’en suis sûr.

Voilà de bien mauvais jours pour votre atelier, n’est-ce pas ? Quelle humidité, quel vilain temps ! Ne vous semble-t-il pas, quelquefois, que l’eau du ciel nous entre dans le coeur et y fait des larmes ? C’est pour cela qu’il faut se créer un autre monde, en dehors de la nature : l’Idéal console du Réel. Il y a pourtant de belles réalités, et qui sont bonnes en même temps.

Je vous baise les deux mains, Princesse,

et suis tout à vous.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi, 11 heures, 28 février 1867.

Mais, mon pauvre loulou, il me semble que la décence exigeait que ce fût la nièce qui écrivît d’abord à son oncle. Il est vrai que ton vieux ganachon ne tient pas beaucoup à la décence ! C’est là ce qui te justifie à mes yeux des reproches amers que tu m’envoies.

Je savais le voyage peu agréable de ton époux. l’important, c’est que la ferme est vendue et qu’on sera délivré des lamentations du gérant et du fermier.

Quant à ta grand’mère, ne crois pas qu’elle en sera plus tranquille. Il est dans sa nature de se tourmenter toujours. Quand les sujets d’inquiétude lui manquent, elle en invente : elle ne sait que s’ingénier pour se rendre malheureuse.

En fait de nouvelles «du Théâtre et des Arts», je ne puis t’en donner aucune. Je n’ai pas encore été à aucun spectacle et n’irai probablement de tout l’hiver que pour la première de Ponsard et la première de Dumas. Je m’occupe exclusivement de l’histoire de 48. Cela remplace les faïences. Mes courses principales sont finies, et j’aurai écrit à la fin de cette semaine deux pages, ce qui est beau. Il est probable que j’irai voir samedi prochain ce pauvre Bouilhet. Je partirai le matin et reviendrai le soir.

Pourquoi donc ces névralgies dans ta caboche, mon mimi ? Ce sont des migraines, n’est-ce pas ?

Tu ne me dis pas si j’aurai l’honneur et le plaisir de votre visite le mois prochain ?

Adieu, mon Caro. écris-moi le plus souvent que tu pourras, au lieu de rêvasser au coin de ton feu, comme tu dis.

Ton vieil oncle qui t’aime.

À George Sand. §

[Paris, fin février-début mars 1867].

Chère maître,

Vous devriez vraiment aller voir le soleil quelque part. C’est bête d’être toujours souffrante ; voyagez donc ; reposez-vous. La résignation est la pire des vertus.

j’aurais besoin d’en avoir pour supporter toutes les bêtises que j’entends dire ! Vous n’imaginez pas à quel point on en est. La France, qui a été prise quelquefois de la danse de Saint-Guy (comme sous Charles VI), me paraît maintenant avoir une paralysie du cerveau. On est idiot de peur : peur de la Prusse, peur des grèves, peur de l’Exposition qui «ne marche pas», peur de tout. Il faut remonter jusqu’en 1849 pour trouver un pareil degré de crétinisme.

On a tenu, au dernier Magny, de telles conversations de portiers, que je me suis juré intérieurement de n’y pas remettre les pieds. Il n’a été question tout le temps que de M. de Bismarck et du Luxembourg. j’en suis encore gorgé ! Au reste, je ne deviens pas facile à vivre ! Loin de s’émousser, ma sensibilité s’aiguise ; un tas de choses insignifiantes me font souffrir. Pardonnez-moi cette faiblesse, vous qui êtes si forte et si tolérante !

Le roman ne marche pas du tout. Je suis plongé dans la lecture des journaux de 48. Il m’a fallu faire (et je n’en ai pas fini) différentes courses à Sèvres, à Creil, etc.

Le père Sainte-Beuve prépare un discours sur la libre pensée, qu’il lira au Sénat, à propos de la loi sur la presse. Il a été très crâne, savez-vous.

Vous direz à votre fils Maurice que je l’aime beaucoup, d’abord parce que c’est votre fils et secundo parce que c’est lui. Je le trouve bon, spirituel, lettré, pas poseur, enfin charmant «et du talent».

À sa nièce Caroline. §

[Paris, début de mars 1867].

Ma chère Caro,

Je me suis occupé de toi, relativement à Couture.

La conduite inqualifiable qu’il a tenue avec l’impératrice et ce que m’avait dit de lui, dernièrement, la Princesse m’ont engagé à prendre de plus amples informations. j’ai écrit à Mme Sand ; ce matin elle m’a envoyé une lettre que je te montrerai et d’où il résulte que tu aurais tort d’entrer en relations avec un pareil monsieur.

Je vais aujourd’hui me trouver avec des amis intimes d’Amaury Duval, que je connais d’ailleurs, et qui est un homme charmant. j’ai vu de lui des portraits au crayon, exquis ; je demanderai ce qu’il en coûterait.

Ta bonne maman t’aura, sans doute, raconté ma scène avec la baronne ; je te la narrerai plus au long. C’était beau de bêtise, je t’assure.

Quel est le fameux violoncelliste avec qui tu as si bien joué dimanche ?

Moi, dimanche prochain, j’entendrai pour la seconde fois la fameuse Suédoise qui pince le violon d’une manière si distinguée.

Feydeau, l’autre jour, devant un «aréopage» de gens de lettres, a encore parlé avec exaltation des critiques que Mme Commanville lui avait faites sur ses livres ! Je me suis rengorgé, bien entendu.

Comme il m’ennuie de ne pas voir ta bonne fraîche mine que je bécote.

Ton vieux oncle en baudruche.

À sa nièce Caroline. §

[Paris], 15 [13] mars 1867.

[...] Mon impression sur Galilée est que : c’est pitoyable ! On ne peut pas se figurer une oeuvre dramatique plus piètre, plus veule, plus ennuyeuse.

Puisque tu tiens à savoir des nouvelles des théâtres, je t’apprendrai aussi que don Carlos a paru lamentable aux connaisseurs et a fortement embêté le public.

j’assisterai samedi prochain à la première d’Alexandre Dumas fils au Gymnase. Mais, en fait de spectacle, j’en vois un presque tous les soirs qui me divertit parfois extrêmement : je veux dire les noces qui se passent chez Bonvalet. Dans la grande salle vitrée faisant face à ma fenêtre, j’aperçois des bourgeois et des bourgeoises gambadant comme des singes. Tous les messieurs sont en habits noirs, toutes les demoiselles en robes blanches. l’ensemble de tous ces gens qui se remuent (sans que j’entende rien de la musique) me paraît étrange et fou. Tout à l’heure la lune brillait dans le ciel, un peu à droite, à côté de la maison, et cette grandeur et cette petitesse faisaient un contraste qui avait du cachet.

M. René de Maricourt n’a rien d’attrayant à première vue, mais je le crois un excellent garçon, et très malheureux, très à plaindre. Il m’a dit que son frère était un fou fieffé : le gaillard aimait beaucoup les cocottes et le vin, particulièrement celui d’Asti ; dix bouteilles de ce cru ne l’effrayaient pas. Avant de servir le pape, il avait été soldat de Garibaldi et avait fait toutes sortes d’extravagances.

Adieu, mon bibi. Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux ganachon qui t’aime.

P. -S. – Dis à ta bonne maman de m’écrire. Nos deux dernières lettres se sont croisées, et franchement elle doit être moins fatiguée d’écrire que moi.

Je n’ai pas bougé de mon domicile depuis dimanche soir. Mais demain je me lève à 9 heures et me mets en courses. j’en ai quatorze d’inscrites sur ma liste. Forte journée de voiture, hélas !

j’ai eu hier à déjeuner Ernest Chevalier.

Ton mari a pu te dire qu’il m’avait surpris buvant le champagne dans des seaux et dansant le cancan avec des demoiselles de l’Opéra. B*** n’est pas très éloigné de se figurer de cette façon la vie que je mène à Paris. Pourquoi sa lettre m’a-t-elle révolté ? C’est bête, de ma part ; n’importe ! sa lettre m’a choqué.

À la Princesse Mathilde. §

Dimanche [mars 1867].

Madame,

j’ai eu des nouvelles de Votre Altesse hier, par Bouilhet ; je sais donc que vous vous portez bien, c’est l’essentiel. Quand vous n’aurez rien de mieux à faire vous serez néanmoins bien bonne de m’envoyer un peu de cette écriture qu’on lit avec autant de plaisir que de peine. Autant n’est pas juste, car l’un l’emporte sur l’autre.

Je vous félicite d’avoir traversé ce mois-ci sans rhume, grippe, ou douleur ; il a fait sur «mes bords» un froid atroce terminé par un dégel abominable. j’ai eu des toits crevés, bref un tas d’événements pittoresques mais désagréables.

Le plus désagréable c’est de vivre loin de vous. Mon temps de solitude va heureusement cesser, car je compte me présenter chez vous vers le milieu du mois prochain.

Je vis dans une telle ignorance des choses de ce monde que j’ignorais les changements de ministre, et la suspension de Galilée. Ne trouvez-vous pas que Ponsard tourne au Sixte-Quint ?

Voilà les jours qui rallongent et la lumière qui revient. Travaillez-vous ?

Quant à moi, j’ai fait cet hiver tout ce que j’ai pu et j’ai la conscience nette comme un bon casseur de cailloux !

Ah ! Si le pauvre tas que j’élève pouvait vous plaire, je serais bien content !

j’aimerais à écrire quelque chose qui vous fût réellement agréable ! Car je vous avouerai, Princesse, que je redoute beaucoup votre jugement et que j’ambitionne votre suffrage. Le nombre des gens pour lesquels je fais des livres est très restreint, et comme il y a peu d’esprits de la trempe du vôtre, j’aimerais mieux avoir amusé ou émotionné Votre Altesse que toute une foule.

Permettez-moi, je vous prie, de vous baiser les mains, en vous assurant que je suis

Votre très humble et dévoué

G. Flaubert.

À Jules Duplan. §

Paris, dimanche 17 mars 1867, 6 heures du soir.

Mon cher Bonhomme,

j’ai été bien content, ce matin, en recevant ta lettre. Je commençais à trouver qu’elle tardait à venir. j’avais même été, jeudi, chez Blamont, pour avoir de tes nouvelles. Enfin, tu vas bien et tu t’amuses ! «Taïeb, taïeb quetir !»

Tu ne saurais croire comme tu me manques ici, et je serais bien dupe si je m’en retournais à Croisset avant ta rentrée à Paris. Dans ce cas-là, il faudra que tu viennes me voir là-bas, ne serait-ce qu’un jour.

Tu es juste maintenant dans le milieu dont j’aurais besoin pour mon roman sur l’orient moderne. Tu vois les choses et fréquentes des binettes qui me seront indispensables. Pense-z-y. je ne te demande pas, bien entendu, de prendre des notes ; mais j’en prendrai d’après tes souvenirs tout récents, que tu me dérouleras dans le silence du cabinet.

Blamont a été très gentil. Lévy m’a enfin prêté cinq mille francs, que j’espère, du reste, lui rendre au mois de mai prochain ; car ma mère a vendu sa ferme de Courtavent et veut nous en partager le montant. Le premier payement aura lieu dans six semaines ; je dois avoir, alors, dix mille francs, dont je cracherai la moitié à l’israélite. Pour remercier Blamont de ses bons services, je lui ai communiqué deux palimpsestes HENAVRMES : l’un est un procès-verbal de gendarmerie ; l’autre, les mémoires secrets d’une dame. Pas n’est besoin de dire que les deux documents sont lubriques.

Je suis arrivé de Croisset, ici, avec Monseigneur, le 19 février, pour la centième de la conjuration. Trois jours après, la mère de Bouilhet mourait. Le pauvre bougre a passé par d’atroces moments. Notre ami Maxime a publié, dans la Revue des Deux Mondes, un grand article sur le télégraphe, et est maintenant lancé dans les voitures. Ses Forces perdues ont paru en volume. Connais-tu cela ? C’est évidemment ce qu’il a fait de meilleur.

j’ai eu aujourd’hui Graindorge, le Major et les Bichons, et il ne fut question, bien entendu, que des Idées de Madame Aubray, dont la première a eu lieu hier. Succès énorme, je crois.

Mais le plus beau a été le père Dumas, qui s’est par trois fois présenté au public pour se faire applaudir à la place de son fils.

Non, tu n’imagines pas quelque chose d’em... comme Galilée ; «nous renonçons à peindre». (Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, liv. III.)

Notre grand historien national baisse un peu ; je vois moins d’enthousiasme que l’année dernière. Le poète Glatigny improvise à l’Alcazar et Lagier se range. Elle vit en garni et paye des dettes...

Je cherche quelles nouvelles à t’envoyer et je n’en trouve plus ; il reste donc à te parler de moi. Tu me demandes si je suis content de ce qui est fait ? Franchement, je n’en sais rien. Présentement, je lis un tas de choses sur 48. Je vais à la bibliothèque des députés et je recueille des renseignements de droite et de gauche. Ah ! Combien je voudrais être dans ta peau, – ou plutôt à côté d’icelle – pour fumer ensemble un chibouk sous les arbres de l’Esbékieh ! Tu n’imagines pas l’abominable hiver que nous avons ; il fait, par moments, aussi froid qu’au mois de janvier ! La neige tombe et le vent nous coupe en quatre.

La présente est stupide ; je viens de l’écrire en hâte. Il est sept heures ; je n’ai que le temps de dîner, après quoi j’irai chez la Princesse, où l’on joue un proverbe de Feuillet ; tu sais que c’est mon auteur !

Adieu. Reviens-nous le plus tôt possible. Amitiés au Grand.

À Eugène Crépet. §

[Paris] vendredi soir [mars ou avril 1867].

Mon Ami très cher,

Vous êtes bien aimable, mais bien pressé ! Cela me flatte, mais me gêne. Pour avoir fait une promesse de pareille nature à Charles-Edmond, je me suis reculé d’un an dans la confection de Salammbô ! Si je vous répondais par un oui formel, il en serait de même pour le roman auquel je suis attelé. j’ai besoin, pour travailler, de la plus complète liberté d’esprit ; ce qui chauffe les autres me glace, ce qui les anime me paralyse. Ma haine pour la typographie est telle que je n’aime pas à entrer dans une imprimerie et que j’ignore la manière de corriger les épreuves. Je vous réponds donc brutalement : laissez-moi tranquille, ou autrement je n’en finirai jamais.

Vous ne doutez pas que je n’aie envie 1° d’entrer dans votre papier, puisqu’il est vôtre, et 2° de gagner quelques piastres avec ma copie. Voilà deux vérités qui me semblent incontestables.

Mon bouquin ne peut être fini avant la fin de 1869, ainsi vous avez du temps. Quant à revoir mon traité avec Lévy, je ne l’ai pas sous la main ; il est à Croisset. Voulez-vous venir me voir un de ces matins (avant midi) à partir de mardi ou mercredi prochain ? Je ne vous donne rendez-vous ni dimanche ni lundi, parce que je serai absent ces deux jours-là. Je suis content que vous vous soyez arrangé avec M. de Maricourt.

Mille poignées de main et tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin, 8 avril 1867.

Mon pauvre Loulou,

Comment vas-tu ? Causons un peu.

j’ai eu, hier, de vos nouvelles par Mme Brainne, ta voisine. Je sais, en conséquence, que tu continues à embellir les soirées de m le préfet, chose qui ne me paraît pas difficile si toutes ses réceptions ressemblent à celles que j’ai vues.

Celle que tu vas avoir ce soir, chez toi, sera probablement plus amusante, car c’est aujourd’hui, n’est-ce pas, qu’a lieu le fameux quintette ? Je voudrais y être, pauvre chérie !

Je vais tantôt aller à notre dîner de Magny, où j’apprendrai comment s’est passée réellement la fameuse séance du Sénat où Sainte-Beuve a pris la défense de Renan. Demain je fais mon expédition de Creil, et samedi prochain je dîne chez le père Baudry : tel est le programme de ma semaine.

«l’horizon politique se rembrunit. » Personne ne pourrait dire pourquoi, mais il se rembrunit, il se noircit même. Les bourgeois ont peur de tout ! Peur de la guerre, peur des grèves d’ouvriers, peur de la mort (probable) du Prince Impérial ; c’est une panique universelle. Pour trouver un tel degré de stupidité, il faut remonter jusqu’en 1848 ! Je lis présentement beaucoup de choses sur cette époque : l’impression de bêtise que j’en retire s’ajoute à celle que me procure l’état contemporain des esprits, de sorte que j’ai sur les épaules des montagnes de crétinisme. Il y a eu des époques où la France a été prise de la danse de Saint-Guy. Je la crois, maintenant, un peu paralysée du cerveau. Tout cela, chère madame, «n’est pas rassurant pour les affaires». Ce que tu me dis de ton amie ne me surprend nullement. Voici des lignes que je lisais hier au soir dans un fort bouquin et qui m’ont fait penser à elle :

«La vraie manière de souffrir, c’est de quitter le chemin de sa destinée. Des punitions immédiates et qui sortent elles-mêmes de l’ordre des choses atteignent tout homme qui s’écarte de cette voie, et proportionnellement au degré dont il s’en écarte. » (Jouffroy, Cours de droit naturel.) Pensée forte, pour être mise dans un album.

Je n’ai pas été à l’Exposition, ayant d’autres choses à faire ; il y a des vitrines très amusantes, quoi qu’on dise.

À toi. Ton vieil oncle.

j’attends Monseigneur dimanche ; il restera chez moi jusqu’au mercredi suivant.

À Louis Bouilhet. §

Nuit de lundi [8-9 avril 1867].

Monseigneur,

j’ai lu le roman de Mme Régnier. Nous en causerons tout à l’heure.

Ma grippe a l’air de se passer. Mais elle a été violente et j’ai peur qu’elle ne recommence dans mes courses que je vais être obligé de faire à Sèvres et à Creil. Il faut pourtant que je m’y résigne. Car je ne puis aller plus loin, dans ma copie, sans voir une fabrique de faïence. Je bûche la Révolution de 48 avec fureur. Sais-tu combien j’ai lu et annoté de volumes depuis six semaines ? Vingt-sept, mon bon. Ce qui ne m’a pas empêché d’écrire dix pages.

Hier, chez la Princesse, où j’ai dîné, Théo m’a dit qu’il avait organisé un sous-Magny chez Mme de Païva. Je serai invité au premier vendredi ; je te dirai ce qui en est.

Le Moniteur a donné inexactement la séance du Sénat où le père Beuve s’est signalé par sa haine des prêtres ; il a été énorme. Le public est pour lui. Il a reçu hier des visites et des félicitations en masse.

j’attends Duplan dans une huitaine de jours. Les Bichons partent demain soir pour Rome. Je dînerai probablement un de ces jours avec le prince, chez la Tourbey. Le public est très froid aux Idées de Madame Aubray. Il y a tous les soirs quelques sifflets. Quant au succès d’argent, il est énorme. Je n’ai pas été à l’Exposition et n’irai pas d’ici à longtemps. Voilà toutes les nouvelles.

Ce que je blâme dans Un Duel de salon, c’est le fond de l’histoire. Cette invention d’un ancien forçat déguisé en grand seigneur et captant le coeur d’une riche veuve me semble manquer de vérité et de nouveauté. Le style, la psychologie, les descriptions, en un mot la forme entière du livre dépasse de beaucoup la fable. Et j’ai été tout désillusionné en arrivant au secret de la comédie. Une fois cette réserve faite, je trouve l’oeuvre pleine de qualités très remarquables. Telle est mon opinion sincère. j’ai été surtout frappé de la nouveauté et (de) la justesse de certaines comparaisons. Comment peut-on, avec tant d’esprit, tomber dans la rengaine du forçat en gants blancs ! Ce qui n’empêche pas le livre d’être amusant et de pouvoir être présenté bravement à un journal. Mme Régnier veut-elle que je tente l’épreuve au grand ou au petit Moniteur ? Je suis à ses ordres. Quant à réussir, je ne promets rien. Mais je ferai la réclame très chaudement et très sincèrement.

Quant aux critiques de détail, je reproche au commencement d’avoir trop de dialogues. (tu sais du reste la haine que j’ai du dialogue dans les romans. Je trouve qu’il doit être caractéristique.) je me permettrai également de blâmer un certain nombre d’expressions toutes faites, telles que, dans la première page : «se mettant de la partie, lui donna gain de cause. » Puis, à côté de cela, des choses ravissantes : «une de ces mains expressives qui parlent avec le bout des ongles !» de semblables raretés sont fréquentes.

Charmant, le chapitre II : le Bois de Boulogne. Pourquoi n’avoir pas commencé le roman à cet endroit-là avec les portraits des deux rivales ?

j’aime beaucoup le bal, où il y a d’excellents détails : «des nuages de gaze et de dentelles coupés par des éclairs de rubis et de diamants passaient aux bras de cavaliers aussi noirs que possible. » Pourquoi gâter une vraie merveille de style ! Oh ! les femmes !

Page 43, nous retombons dans Célimène et Arsinoé !

La sortie de d’Arelle fumant son cigare, excellente !

Les rêveries de Madeleine au soleil levant, très bon. Il y a un vrai talent de moraliste dans l’analyse de Madeleine en prières. C’est senti et profond.

Page 99 : «offrant en miniature un tableau de l’industrie universelle. » Hum ! hum !

Les deux dialogues entre la duchesse et le comte, chapitres IX et X, sont pleins de talent scénique. À la bonne heure ! Rien, ici, ne pourrait remplacer le dialogue.

De Breuil et sa maladie m’intéressent peu. On n’a nulle inquiétude sur son compte. La visite que ses deux amis lui font est spirituelle.

Page 57. Les preuves de l’identité (fausse) du comte devaient, il me semble, être données ici par Madeleine. Cela dérouterait le lecteur qui serait convaincu, comme de Breuil, que le comte est un honnête homme ? ? ? Et ça abrégerait les explications postérieures.

Page 161. Le langage des deux personnages en scène est-il bien vrai ? «Heureux l’homme qui a su faire vibrer les nobles instincts de votre âme, madame. »

Gustave, l’artiste sceptique, est un personnage de vaudeville. Il ressemble trop au confident de toutes les pièces.

Mais le roman prend une allure beaucoup plus relevée à partir du chapitre XIV commençant par la description de Nice, qui est un morceau.

Malgré des phrases telles que celle-ci : «les premiers mois de mariage furent pour les deux époux un enchantement perpétuel», les premiers détachements du comte sont finement faits.

Le domino jaune, enveloppé de jais noir, fait une grande impression, excite la curiosité, et le dialogue est bon. Une phrase sur la voix du domino, exquise de justesse.

j’aime la description d’Hélène courant à cheval. Mais je demande, en toute humilité, si l’action héroïque qu’elle fait n’est pas un peu poncive ?

Chapitre XIX. Pourquoi Venise ? Puisque rien d’utile au roman ne s’y passe, ou plutôt ce qui s’y passe pourrait être dit en trois mots.

Page 279. Bon, le boudoir d’Hélène, et le dialogue qui s’y trouve, idem. Je trouve superbe le marquis de Ver et la fin du chapitre XXI.

Les scènes du chalet sont intéressantes ; on a peur pour cette pauvre Madeleine ; il y a de la puissance dans toute cette partie-là. De la puissance dramatique, il me semble. On regrette que ça ne soit pas sur les planches.

La lâcheté du comte est concevable en ce sens qu’elle est bien amenée ; mais l’atrocité d’Hélène (dont j’admire le caractère) aurait dû être préparée, dans les parties précédentes, par des motifs, des faits plus explicites.

Le marchand d’huile est comique et réussi.

La confession du comte est raide ! ! ! Ici, selon moi, est (je le répète) le défaut constitutionnel du comte.

La salle admire, l’auteur en a tiré bon parti, et les conséquences se déroulent logiquement. l’entrevue entre les deux rivales, à Paris, est ce qu’elle devait être.

Le suicide de Madeleine était indispensable comme drame ; mais, dans la réalité, elle aurait vécu en paix avec ce bon de Breuil, ce qui n’eût pas révolté le lecteur. Cette fin est amusante, du reste, comme tout le livre.

Voilà tout ce que j’ai à en dire.

Adieu, cher vieux, il est près de quatre heures du matin. Ce qui me fait une journée de dix-huit heures de travail. C’est raisonnable. Sur ce, je vais me coucher et t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi matin [avril-mai 1867].

Mon Carolo,

Je viens de recevoir les 350 francs inclus dans ta gentille lettre. Merci des uns (dont le besoin se faisait sentir) et de l’autre qui m’a été fort agréable.

Je me suis très peu trimbalé dans le monde depuis ton départ, car je n’ai pas été dimanche chez la Princesse, ni lundi au Magny de la quinzaine, ni hier chez M. Cloquet où j’étais invité à dîner. Je vais aujourd’hui aller à l’Exposition avec la Princesse Mathilde. Je dînerai chez Mme Husson, mais demain et après-demain je ne sors pas de chez moi, afin de piocher pour finir mon chapitre avant mon retour dans ma patrie.

Voilà des nouvelles peu intéressantes, mais je n’en ai pas d’autres à te donner. Quant à la politique, les bourgeois ont toujours une extrême venette de la guerre. Je ne crois pas, quoi qu’on dise, qu’elle ait lieu maintenant. Beaucoup de personnes de ma connaissance sont déjà parties pour la campagne. «Tout part. » Je n’ai pas envie de faire comme tout : le plus grand charme de la campagne est pour moi le voisinage et la société de ma belle nièce.

Ton vieil oncle.

À George Sand. §

[Paris, mai 1867].

Je m’ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles, chère maître. Que devenez-vous ? Quand vous reverrai-je ?

Mon voyage à Nohant est manqué. Voici pourquoi. Ma mère a eu, il y a huit jours, une petite attaque. Il n’en reste rien, mais cela peut recommencer. Elle s’ennuie de moi et je vais hâter mon retour à Croisset. Si elle va bien vers le mois d’août et que je sois sans inquiétude, pas n’est besoin de vous dire que je me précipiterai vers vos pénates.

En fait de nouvelles, Sainte-Beuve me paraît gravement malade et Bouilhet vient d’être nommé bibliothécaire à Rouen.

Depuis que les bruits de guerre se calment, on me semble un peu moins idiot. l’écoeurement que la lâcheté publique me causait s’apaise.

j’ai été deux fois à l’Exposition ; cela est écrasant. Il y a des choses splendides et extra-curieuses. Mais l’homme n’est pas fait pour avaler l’infini ; il faudrait savoir toutes les sciences et tous les arts pour s’intéresser à tout ce qu’on voit dans le Champ de Mars. n’importe, quelqu’un qui aurait à soi trois mois entiers et qui viendrait là tous les matins prendre des notes s’épargnerait par la suite bien des lectures et bien des voyages.

On se sent là très loin de Paris, dans un monde nouveau et laid, un monde énorme qui est peut-être celui de l’avenir. La première fois que j’y ai déjeuné, j’ai pensé tout le temps à l’Amérique et j’avais envie de parler nègre.

À George Sand. §

[Paris] vendredi matin [mai 1867].

Je m’en retourne vers ma mère lundi prochain, chère maître, et d’ici là je n’ai guère l’espoir de vous voir !

Mais quand vous serez à Paris, qui vous empêchera de pousser jusqu’à Croisset, où tout le monde vous adore, y compris moi !

Sainte-Beuve a enfin consenti à voir un spécialiste et à se faire sérieusement traiter. Aussi va-t-il mieux. Son moral est remonté.

La place de Bouilhet lui donne quatre mille francs par an et le logement. Il peut, maintenant, ne plus penser à gagner sa vie, ce qui est le vrai luxe.

On ne parle plus de la guerre, on ne parle plus de rien. l’Exposition seule «occupe tous les esprits» et les cochers de fiacre exaspèrent tous les bourgeois.

Ils ont été bien beaux (les bourgeois) pendant la grève des tailleurs. On aurait dit que la Société allait crouler.

Axiome : la haine du Bourgeois est le commencement de la vertu. Moi, je comprends dans ce mot de «bourgeois» les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote. C’est nous, et nous seuls, c’est-à-dire les lettrés, qui sommes le Peuple, ou pour parler mieux, la tradition de l’Humanité.

Oui, je suis susceptible de colères désintéressées, et je vous aime encore plus de m’aimer pour cela. La bêtise et l’injustice me font rugir. Et je gueule, dans mon coin, contre un tas de choses «qui ne me regardent pas».

Comme c’est triste de ne pas vivre ensemble, chère maître ! Je vous admirais avant de vous connaître. Du jour que j’ai vu votre belle et bonne mine, je vous ai aimée. Voilà. Aussi je vous embrasse très fort. Votre vieux

G.F.

Je fais remettre rue des Feuillantines le paquet de brochures relatives aux faïences.

Une bonne poignée de main à Maurice. Un baiser sur les quatre joues de Mademoiselle Aurore.

À Madame Jules Sandeau. §

[Paris] mercredi, 3 heures [mai 1867 ?]

Ah ! Sapristi ! Comme il est difficile de se rencontrer, ma chère amie. Nous qui vous attendions aujourd’hui, nous en sommes tout «marrys».

Je ne serai pas chez moi vendredi dans l’après-midi, parce que j’ai un rendez-vous avec un commissaire de police pour des renseignements littéraires. Mais j’y serai tout l’après-midi de samedi, et en venant à quatre heures, vous trouverez ma nièce qui rentrera pour vous recevoir.

Mille tendresses de votre vieux fidèle.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, mardi, 6 heures [mai 1867].

Je comptais voir Nefftzer lundi dernier (il y a eu hier huit jours) et, comme j’ai été ce jour-là à Versailles, revenir à Paris dans sa compagnie. Je ne l’ai pas rencontré et il n’est pas venu. mais je viens de lui écrire. Êtes-vous contente ?

Que m’avez-vous chanté dans votre dernière lettre ? Et sur quelle herbe aviez-vous marché pour vous plaindre de ce qu’on ne vous «prônait pas» et soupirer après la grosse caisse ? Prenez garde, vous allez prendre la maladie parisienne de la célébrité. Pensez donc à vos livres, à votre style, et à rien de plus. Si je vous parle ainsi, c’est que 1° vous m’honorez de votre confiance, et que 2° j’ai le droit de prêcher la vertu littéraire, car je paie mes paradoxes.

Vous avez beau me soutenir que vous travaillez, je vous affirme que non. j’entends, par travailler, lutter contre les difficultés et ne laisser une oeuvre que lorsqu’on n’y voit plus rien à faire. Vous êtes suffisamment préoccupée du Vrai, mais pas assez du Beau ; et je m’indigne (comme la dernière fois) quand je vous entends me parler de talents du XXIIIe ordre (comme André Léo ou je ne sais plus qui). Acharnez-vous donc sur les classiques, sucez-les jusqu’à la moelle ; ne lisez rien de médiocre comme littérature, emplissez-vous la mémoire de statues et de tableaux, et regardez surtout au delà du peuple, car c’est un horizon borné et transitoire. Ah ! Quel livre c’eût été que le Roman d’une ouvrière, avec un peu plus de patience et de concentration ! Ne sentez-vous pas qu’il y a là dedans des choses excellentes à côté de choses poncives ? Si vous aviez songé davantage à l’harmonie du livre, la disparate entre le jeune premier, personnage convenu, et votre ouvrière, personnage vrai, n’eût pas existé.

C’est parce que je fais un très grand cas de votre esprit que je vous dis toutes ces vérités ; et là-dessus je vous embrasse très tendrement sur les deux côtés de votre joli col.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi matin [fin mai-début juin 1867].

Je viens de lire avec bien du plaisir ta gentille lettre, mon Carolo. Tant mieux que vous soyez contents de mon logement ! C’est dans cet espoir-là qu’il était offert. Il me serait impossible de vous suivre dans vos promenades, car au mal de dents a succédé un rhumatisme du pied qui m’empêche de me tenir debout ; aussi, je n’irai pas voir demain les Bohémiens. Monseigneur viendra dîner ici et passera la journée de jeudi [...].

Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre, je n’ai pas vu un chat depuis votre départ ; ma plus grande distraction a été l’orage dans la nuit de dimanche. Le temps s’est rafraîchi.

Ton vieux ganachon qui t’aime.

Tu diras à Ernest que j’ai retrouvé le paquet de lettres dont j’étais inquiet ; embrasse-le de ma part (pas le paquet de lettres, mais l’homme).

Mon propriétaire, ou plutôt le séquestre, m’avait promis de mettre des persiennes neuves aux deux fenêtres qui sont sur le boulevard. Rappelle cette promesse au portier : j’aimerais que ce travail se fît pendant que vous êtes là, n’aimant pas que les ouvriers batifolent dans mon logement quand il n’y a personne. Le séquestre s’appelle M. Brûlé, mais son activité n’est pas brûlante !

À Maurice Schlésinger. §

2 juin 1867.

Mon cher ami,

j’ai trois choses à vous dire :

1° Vous êtes venu en France dernièrement et je ne vous ai pas vu, ce qui n’est point gentil de votre part.

2° Le fils de notre ancien ami Pradier désirerait avoir, dans la Gazette musicale, un article (d’éloges, bien entendu) sur un Album pour piano, qu’il a récemment publié. Je ne connais aucun des rédacteurs de la Gazette. Pouvez-vous, vous, lui faire avoir cet article ?

Troisième question (importante et pressée, s. v. p.) : je suis forcé, dans le travail que je fais maintenant, de passer par la révolution de 48. Vous avez joué un rôle dans le Club des Femmes. Le récit exact de cette soirée se trouve-t-il quelque part ? Ce qui serait bien, ce serait de recueillir vos souvenirs à ce sujet et de me les envoyer lisiblement écrits – car j’ai souvent du mal à déchiffrer vos rares épîtres. Tel est le service que j’attends de vous, cher ami. Si Mme Maurice est de retour à Bade, présentez-lui mes meilleurs souvenirs.

Je vous embrasse et suis vôtre.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi, 4 heures [7 juin 1867].

Ma chère Caro,

Les Souverains désirant me voir, comme une des plus splendides curiosités de la France, je suis invité à passer la soirée avec eux lundi prochain.

Mon intention est d’arriver à Paris dimanche, à 4 heures 20.

n’y aurait-il pas moyen de loger dans mon logement, pour deux nuits seulement ? Car je repartirai mardi matin. Après quoi, je vous rendrai ma propriété.

Je me contenterai du divan qui est dans mon cabinet, mais il faudra que tu me prêtes ma table de toilette.

Tu me prêteras également our little tiger anselme pour aller aux Tuileries le lundi soir.

Si vous n’avez pas d’invitation dimanche, il me serait plus commode ce jour-là (comme le suivant, du reste) de dîner chez vous. Ta grand’mère arrive à l’instant d’Ouville. Elle va très bien.

Je t’embrasse, mon loulou.

Ton vieux Dérangeur d’oncle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi, 2 heures [11 juin 1867].

Mon Loulou,

j’ai les boutons de manchette de ton époux attenant à une chemise.

Tâche de me retrouver : 1° mon écrin et ma croix ; 2° mon passe-partout ; 3° la clef de ma cantine.

Le père Cloquet arrivera seul ici jeudi.

Dans quelle exaspération j’étais ce matin ! !

Je vous embrasse, en exceptant de mes tendresses votre bon petit domestique de voyage.

Ton vieux.

Ce à quoi je tiens le moins, c’est à mon paletot, quoique je serais content de le retrouver.

Ta mère va très bien.

Nous vous attendons toujours demain par le train express du soir.

À la Princesse Mathilde. §

[Fin mai 1867].

C’était par pure discrétion, Princesse, que je ne vous écrivais pas, vous supposant trop occupée par les visites des Souverains pour avoir le loisir de penser à mon humble personne.

Que les «absents aient tort» (quand c’est vous qui êtes l’absente !) je n’admets pas cela ! Vous n’en croyez rien, n’est-ce pas ? Autrement vous vous tromperiez, ce qui serait contraire à vos habitudes.

Mais que voulez-vous que je fasse ici, dans l’isolement, sinon songer à vous ! C’est même la plus douce de mes occupations.

Je vous remercie bien de l’intérêt que vous marquez pour ma mère. Je l’ai trouvée affaiblie et vieillie. Cependant je n’ai pas d’inquiétude immédiate.

Je la mènerai voir l’Exposition vers le milieu de juillet, c’est-à-dire que, dans six semaines, Princesse, je me présenterai à Enghien ; et j’espère, quelque temps après, vous retrouver à Dieppe.

Depuis mon retour dans ma patrie, je suis travaillé par un mal de dents qui me fait souffrir violemment. Car mon enveloppe de gendarme recouvre une sensitive. Heureux les gens qui n’ont pas de nerfs, les gens calmes et forts, ceux qui ne sont pas naturellement et toujours agités, comme les feuilles du tremble ! Mais j’ai peur de vous ennuyer avec mes plaintes.

C’est vous, au contraire, qu’il faut plaindre. Car la vie que vous menez maintenant doit vous excéder ! Vous aimez trop le vrai pour vous plaire à l’officiel.

Allons ! Que la foule des têtes couronnées vous soit légère et qu’elle passe vite !

Gardez-moi toujours, de temps à autres, un bon souvenir et permettez-moi, Princesse, de vous baiser les deux mains, en vous assurant que je suis entièrement

le vôtre.

G. Flaubert.

À George Sand. §

[Croisset, vers le 15 juin 1867].

j’ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal des Tuileries. Sans blague aucune, c’était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil orient. Il me semble que des idoles vont sortir de terre. On est menacé d’une Babylone.

Pourquoi pas ? l’individu a été tellement nié par la démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un affaissement complet, comme sous les grands despotismes théocratiques.

Le czar de Russie m’a profondément déplu ; je l’ai trouvé pignouf. En parallèle avec le sieur Floquet qui crie, sans danger aucun : «vive la Pologne !» Nous avons des gens chic qui se sont fait inscrire à l’Élysée. Oh ! La bonne époque !

Mon roman va piano. À mesure que j’avance, les difficultés surgissent. Quelle lourde charrette de moellons à traîner ! Et vous vous plaignez, vous, d’un travail qui dure six mois !

j’en ai encore pour deux ans, au moins (du mien). Comment diable faites-vous pour trouver la liaison de vos idées ? C’est cela qui me retarde. Ce livre-là, d’ailleurs, me demande des recherches fastidieuses. Ainsi, lundi, j’ai été successivement au Jockey-Club, au Café Anglais et chez un avoué.

Aimez-vous la préface de Victor Hugo à Paris-Guide ? Pas trop, n’est-ce pas ? La philosophie d’Hugo me semble toujours vague.

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. l’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.

Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.

C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.

Ainsi, le pal qui m’a soutenu cet hiver, c’était l’indignation que j’avais contre notre grand historien national, M. Thiers, lequel était passé à l’état de demi-dieu, et la brochure Trochu, et l’éternel Changarnier revenant sur l’eau. Dieu merci, le délire de l’Exposition nous a délivrés momentanément de ces grands hommes !

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset, juin 1867].

Mes chers Vieux,

Vous vous embêterez violemment à Vichy, je vous en préviens ; aussi je vous conseille, pour vous distraire, d’aller ensuite faire un petit tour en Auvergne. Clermont vaut la peine qu’on se dérange et vous trouverez là des sites pittoresques.

Vous pouvez vous faire piloter dans cette ville par un ami à moi, qui se nomme Bardoux, avocat, rue de l’Eclache. Ledit Bardoux a publié un vol(ume) de vers et, étant un lettré, regarderait comme une injure une lettre de moi où je vous nommerais. Ci-inclus ma carte, qui vous servira d’introduction. En l’absence de Bardoux, adressez-vous à un gentilhomme nommé de La Vergne, lequel est très bon enfant et expert en choses de sa localité. Je vous conseille de descendre à Clermont, à l’Hôtel du Mulet, sur la Grande place ; on s’y empiffre convenablement. Ne pas oublier, à Royat, d’aller dîner chez la mère Fournier ; elle accommode les côtelettes de veau et les champignons d’une manière idéale.

Quant aux hôtels de Vichy, ils sont tous pitoyables. Pas de pays où la nourriture soit plus piètre. Nous sommes descendus à l’Hôtel Britannique, tenu par Léger, mais je crois qu’il n’existe plus. Le plus célèbre est l’Hôtel Guillermin. Les prix varient de 10 à 15 francs par jour.

En votre qualité d’hommes de lettres, vous serez invités à dîner chez Callou, le fermier des eaux. Je vous conseille d’accepter, parce que c’est le seul endroit de Vichy où l’on boive de l’eau non médicinale.

N. B. – Observer la bedaine de Jules César, libraire.

Le docteur Willemin auquel je vous adresse, quoique marié et père d’une nombreuse famille, vous indiquera où se trouve le b... et se ferait même un plaisir de vous y conduire. Bref, je crois que vous le trouverez gentil.

Adieu, mes bons vieux, envoyez-moi de là-bas quelque épître.

Eh bien, et le roman ? Quand paraît-il en volume ? Ma mère va assez bien et vous remercie de votre bon souvenir.

Je vous embrasse tendrement.

À la Princesse Mathilde. §

[Juin 1867].

Je suppose maintenant Votre Altesse débarrassée de ses corvées souveraines. C’est pourquoi je lui écris sans crainte de la déranger.

Je désire savoir de vos nouvelles. êtes-vous revenue à Saint-Gratien ? Avez-vous repris la peinture ? Comme vous devez vous reposer tranquillement, n’est-ce pas ?

Que dites-vous du père Sainte-Beuve ? Je l’ai trouvé très beau ! Il a défendu la cohorte vaillamment, et en bons termes. Ses adversaires me paraissent d’une médiocrité désespérante !

d’où vient donc cette haine contre la littérature ? Est-ce envie ou bêtise ? l’un et l’autre, sans doute, avec une forte dose d’hypocrisie en sus.

Comme ils sont rares les mortels tolérables, mais vous, Princesse, vous êtes indulgente. l’élévation de votre esprit fait que vous regardez de haut la sottise ; moi, elle m’écrase, étant, comme vous savez, un homme faible et sensible.

Ma délicatesse physique est même telle que j’ai fui mon logis pour fuir l’odeur de la peinture. Car on badigeonne actuellement l’extérieur de ma cabane et je me suis réfugié à Rouen, pour deux ou trois jours.

Je viens d’y recevoir la visite inattendue du trouvère Glatigny ; ce pauvre diable m’a paru très reconnaissant de ce que vous lui avez envoyé.

j’ai eu, sous mon toit, la semaine dernière, d’autres obligés de Votre Altesse : le baron et la baronne Jules Cloquet – cette dernière particulièrement suffoquée de reconnaissance.

Les de Goncourt doivent être à Vichy. Edmond surtout m’a l’air malade. Mais nous sommes tous malades ! C’est le résultat du joli métier que nous faisons.

Des efforts enragés, une angoisse permanente, la vie domestique étroite et l’amour refoulé, voilà notre tort.

Mais je vous ennuie, sans doute, Princesse ? Donc, sans chercher une formule pour finir, permettez-moi de vous assurer que je suis entièrement

Tout à vous.

G. Flaubert.

Le bal des Tuileries reste dans mon souvenir comme une chose féerique, comme un rêve. Il ne m’a manqué que de vous voir de plus près et de pouvoir vous parler. Ne dirait-on pas Madame Bovary impressionnée par son premier bal ?

À sa nièce Caroline. §

Mercredi, 4 heures [juillet 1867].

Mon pauvre Loulou,

Tes deux pauvres vieux n’ont pas été d’une gaieté folle après ton départ. Enfin ! Il faut bien se résigner. Ta grand’maman a eu une petite attaque de nerfs qui n’a pas eu de suites ; cela lui est venu à propos de ses comptes de cuisine ; mais, depuis lors, elle est beaucoup mieux. En fait de nouvelles, Monseigneur est venu dîner avec nous samedi et est reparti lundi matin. Croirais-tu que les Achille s’en vont aujourd’hui à Paris, voir l’Exposition ?

M. et Mme Fortin nous ont donné sur ton ami le père Calame les détails les plus déplorables : il paraît que c’est un vieux pochard, et pas trop honnête.

Nous attendons toujours Juliette avec ses mioches samedi prochain, et notre intention est de partir jeudi (de demain en huit). Je crois que les dames Vasse viendront ici vers le milieu d’août.

Nous avons maintenant des couvreurs sur le toit ; le tapotement a succédé à l’infection. Combien je te plains d’être au milieu de la peinture ! Tes maux de coeur ne m’étonnent nullement : je regarde comme insensé d’habiter dans une maison pareille ! Je n’ai pas dit à ta grand’mère ce que tu m’avais recommandé de lui cacher ; mais à l’avenir, quand tu voudras m’écrire quelque chose de particulier, mets-le sur un petit bout de papier spécial, car il faut, bien entendu, que je lui lise tout haut tes lettres ; autrement la bonne femme se blesserait.

n’oublie pas de m’envoyer très prochainement des bouffettes pour mes pantoufles.

n’as-tu pas le premier volume du Chateaubriand de Sainte-Beuve ?

Adieu, ma chère Caro, et tout à toi.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi 22 [juillet 1867].

Si Votre Altesse n’a pas avancé son séjour aux bains de mer, j’espère me présenter chez elle dans une quinzaine environ. Car au commencement du mois prochain je mènerai ma mère à Paris afin de lui montrer l’Exposition.

j’aurais très bien accepté vos deux billets pour la cérémonie. C’eût été une occasion légitime de vous voir ; or vous savez, Princesse, que ces occasions-là je ne les rate pas.

Ce que vous me dites de Sainte-Beuve est peut-être vrai. Il a peut-être dépassé la mesure (à un certain point de vue, qui n’est pas le mien d’ailleurs). Mais ses adversaires lui avaient donné l’exemple, et puis il est si difficile de rester dans les limites ! On est lâche en deçà, téméraire au delà ! Que faire ?

Je ne comprends goutte à l’histoire de l’École normale. La mort de Maximilien m’a fait horreur ! Quelle abomination ! Et quelle triste chose que l’espèce humaine !

C’est pour ne pas songer aux crimes et aux sottises de ce monde et pour n’en pas souffrir que je me réfugie dans l’art, à corps perdu. Triste consolation ! à défaut d’autres, cependant...

Que dites-vous de Ponsard qui a trouvé moyen, avec son pantalon, d’être ridicule jusque dans la mort ! Il n’y a que les poètes tragiques pour atteindre à ces effets ! La gent de lettres doit se remuer beaucoup maintenant pour avoir son fauteuil. «à l’Académie ! Quelle douceur !» comme me disait un jour Camille Doucet. Il y a, selon moi, de meilleures ambitions, des choses plus tentantes ! Mais quand on dit cela, on vous répond par la fable du Renard et des raisins.

Aux trente-neuf visites qu’il faut faire dans Paris pour briguer la verdurette, je préfère celle que je ferai prochainement à Saint-Gratien pour vous baiser les deux mains, sans cesse, et vous assurer que je suis du fond du coeur, tout à vous.

G. Flaubert.

À George Sand. §

[Croisset] samedi [27 juillet 1867].

Il faut rayer ce mot-là, chère maître ; je n’étais pas assez plongé dans le travail pour n’avoir pas envie de vous voir. j’ai fait à la littérature assez de sacrifices jusqu’à présent sans y ajouter ce dernier. La raison était que : on a repeint mon logis. Si bien que j’ai passé quinze jours à Rouen dans le logement de ma mère, puis une semaine dans le petit pavillon qui est au bout du jardin. Voilà pourquoi on n’a pas prié son vieux de venir.

Mais qui empêche de nous voir ici à partir du mois de septembre ? Je vais être absent tout le mois d’août. Adressez-moi vos lettres boulevard du Temple, 42.

Et le travail ? Que devient Cadio ?

Je me sens vieux comme une pyramide et fatigué comme un âne. Ma mère ne contribue pas à me rendre gai. Elle s’affaiblit, s’aigrit, s’attriste et m’attriste. C’est pour la distraire un peu que je la mène à l’Exposition.

Nonobstant, je continue mon sillon et j’espère, à la fin de cette année, avoir fini ma seconde partie. Le tout ne sera pas fait avant deux ans ! Et puis, adieu pour jamais aux bourgeois ! Rien n’est épuisant comme de creuser la bêtise humaine !

À propos de bêtise, il paraît que le monde officiel est furieux contre le père Sainte-Beuve. l’affliction de Camille Doucet touche au sublime.

Au point de vue de la liberté future, il faut peut-être bénir cette hypocrisie religieuse des gens du monde qui nous révolte tant ! Plus tard la question sera vidée, mieux elle sera vidée. Ils ne peuvent que s’affaiblir et nous, nous fortifier.

À Ernest Chevalier. §

Croisset, dimanche [28 juillet 1867].

Mon cher Ernest,

Je viens d’apprendre que tu es nommé Procureur général à Angers.

Comme je sais que tu désirais beaucoup cette résidence, je m’en réjouis, ainsi que ma mère.

Si tu passes par Paris la semaine prochaine, tu es sûr de m’y trouver.

Angers étant moins loin que Grenoble, nous nous verrons, je l’espère, un peu plus souvent maintenant.

Adieu, cher vieux, je t’embrasse.

À Edmond de Goncourt. §

[Paris] vendredi, 1 heure [6 septembre 1867].

Mon cher Vieux,

En arrivant à Paris avant-hier, j’ai appris votre nomination par l’article de Scholl. Mon plaisir donc a été mêlé de désagrément.

Puis, hier soir, la Princesse m’a dit que vous étiez à Paris. Si vous aviez l’habitude d’ouvrir aux gens qui viennent frapper à votre porte, je me serais présenté chez vous, vers minuit, pour vous embrasser.

Comment nous voir ? Car je repars ce soir.

Ce n’est pas vous que je voulais complimenter, mais Jules, à qui la chose a dû faire plus de plaisir qu’à vous.

Le 15 août prochain, ce sera votre tour.

Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse tous les deux très tendrement.

Votre G.F.

Je vous ai écrit à Trouville, poste restante.

Avez-vous reçu ma lettre ?

P-S. Un remords me prend.

Que faites-vous ce soir ? Où serez-vous de cinq heures à minuit ? Il n’est pas sûr que je puisse dîner avec vous ? ? ? Mais où se voir ?

Vous savez que ça se porte dès que c’est imprimé dans le moniteur.

Donc, voici un petit cadeau de votre ami.

Coupez ledit ruban et le portez.

Je dis coupez par moitié, car il y en a pour deux.

À la Princesse Mathilde. §

Samedi matin [septembre 1867].

Je comptais, Princesse, reculer mon départ jusqu’à lundi prochain pour avoir le plaisir et l’honneur de vous voir dimanche. Mais une indisposition grotesque, qui me tourmente depuis ces grandes chaleurs, fait que je m’en retourne tout à l’heure vers Croisset, n’étant pas pour le moment un homme sociable. Je vous aurai bien peu vue, cet été ; je compte prendre ma revanche cet hiver !

La vie s’écoule sans que l’on fasse rien de ce que l’on veut, rien de ce que l’on désire ! Tout est bien mal organisé en ce monde, ne trouvez-vous pas ? Je croyais que vous deviez rester à Dieppe un mois et que vous ne partiriez pas de Saint-Gratien avant la fin d’août. Aussi ai-je été fortement dupé lundi dernier en trouvant porte close.

Permettez-moi, Princesse, de me mettre à vos pieds et de vous assurer que je suis tout à vous.

G. Flaubert.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Croisset, mardi soir [septembre 1867].

Ma chère amie,

Si je n’avais pas pour votre esprit beaucoup d’estime et pour votre personne beaucoup d’affection, je vous dirais tout simplement que Jacqueline de Vardon est un chef-d’oeuvre, au lieu de vous envoyer l’abominable lettre que vous allez lire. Rassurez-vous cependant ; je pense de votre roman beaucoup de bien ; par places, il y a des choses excellentes, mais je blâme radicalement sa conduite, et je trouve que vous vous lâchez beaucoup sous le rapport de l’écriture. Vous étiez plus sévère autrefois, quand vous lisiez de meilleure littérature et que vous n’imprimiez pas. Il me semble que Paris vous perd.

Je commence !

Et d’abord pourquoi la première description, celle des environs de Jumièges, description qui n’a aucune influence sur aucun des personnages du livre, et qui est mangée, d’ailleurs, par une autre qui vient immédiatement, celle de Rouen ? Celle-là est magistrale en soi, et excellente parce qu’elle est utile. On ne sait pas qui sont les deux femmes en scène, ni qui est ce M. Louis, ni qui est Mlle Vardon. Comment voulez-vous alors qu’on s’intéresse à elle ? Puis ça s’arrête brusquement et nous sommes transportés dans un autre pays, à Rouen.

Quant au style, je trouve dans le premier paragraphe deux relatifs se régissant : «qui embrasse l’étendue du lit qu’elle occupait «, et, chose plus fâcheuse, une métaphore rococotte «les limites de son empire». l’empire d’un fleuve ? À bas l’empire !

Je tire mon chapeau, comme je vous l’ai dit, à la description de Rouen et à l’enfance de Jacqueline. Mais là le dialogue direct n’était pas utile, puisque vous n’êtes pas encore dans votre action. Les paroles de la bonne, qui n’est pas un personnage du livre, devaient être racontées et non dites. Vous n’observez pas les plans.

Voici quelques lignes de premier ordre : «l’orthodoxie n’est qu’une fiction, etc. », mais cela aurait dû faire la conclusion de toute la vie religieuse de Jacqueline, en être le jugement ; alors on les eût remarquées. On dirait que vous perdez à plaisir toute votre monnaie.

Votre dialogue commence par le vrai mot de la situation : «tu n’es pas heureuse de ton mariage», mais combien il ferait plus d’effet si c’était le premier dialogue du roman ! Les silhouettes de Clémence et de son mari sont agréables, on commence à s’y intéresser, et puis on ne les revoit plus, ou presque plus.

(Et pourquoi ne les revoit-on plus ? Parce que l’auteur a voulu faire une héroïne noble. Mais les trois quarts des femmes à qui serait arrivée l’histoire de Jacqueline ne se seraient pas tuées ; Jacqueline ne s’étant pas tuée, M. de Blavy aurait pu reparaître, et qui sait le reste ?)

j’admire profondément tout votre passage sur l’addition ; mais vous me permettrez de vous dire que Mlle de Vardon a un singulier goût en fait de toilette. Elle porte une broche camée et un bracelet de cheveux, deux horreurs ! Mais en voici une autre, plus forte : «achevait de donner à l’ensemble de la toilette de Mlle de Vardon UN CACHET puritain ! ! !» et ce n’est pas la seule fois que vous avez employé cette exécrable métaphore. Ma rage est indescriptible, j’ai besoin de souffler !

Votre jeune magistrat est très bien et très vrai, plus sympathique même que vous ne croyez. La lettre du père également est bonne. Mais je ne vois pas de différence de caractère entre Mlle Lizel et Clémence.

On arrive à la proposition d’aller au bal masqué ; très bien ; et le lecteur s’attend à y suivre les personnages. Pas du tout, on le mène à la campagne, et on le fait assister aux amours de deux personnages épisodiques ! Il y a là-dedans des détails gentils (bien que votre Frédéric parle tantôt comme un artiste : «Quelle charmante courbe d’épaule» et tantôt comme un notaire : «Scellons ce pacte»). Où diable avez-vous rencontré des gens qui disent : «Scellons ce pacte» ? Puis nous revenons au bal (juste au moment où l’on s’intéresse à vos deux enfants) et ce bal ne tient pas plus de place que le passage précédent. Pourquoi n’avez-vous pas fait une description à fond de ce bal, puisqu’il a une importance décisive sur Jacqueline ? Ce qu’elle ressentait est très bien analysé, mais le tableau, où est-il ? Et Mlle Lizel, est-ce que la foule ne doit pas aussi l’agiter ? Il y avait là deux émotions différentes à peindre, sans compter celle du père Dherban qui devait aussi éprouver quelque chose, nonobstant la présence de sa pupille.

Puis voici une chose excellente : «Marianne, couchez-vous, etc. », c’est inattendu et cependant à sa place. La petite scène chez le restaurant, bonne.

Le remords immédiat de Jacqueline est trop exclusivement chrétien pour une femme qui se suicidera. j’aurais voulu que l’auteur insistât plus sur l’idée de dégradation. C’est un doute que je vous soumets.

Vous avez un très bon dialogue ensuite, entre elle et son amant ; il en est de même de vos analyses psychologiques, çà et là.

Mais à quoi sert le retour de M. de Blavy et de Clémence, si ce n’est à amener un mot, un seul mot ?

Seconde scène avec Edmond, très bonne ; mais voici Jacqueline qui fait exactement à Marie ce qu’elle a fait à Clémence.

Le parallélisme, puisqu’il est voulu, devrait être plus marqué et vous deviez rappeler l’autre situation analogue, en mettant les pieds dans le plat franchement, et en insistant dessus.

Je vous assure que Jacqueline n’est pas sympathique, parce qu’elle n’a pas été suffisamment amoureuse. On donne presque raison à Dherban fils, qui ne l’a jamais trompée, en définitive, et qui est l’homme de la nature. Elle lui en veut d’avoir éprouvé une surprise des sens, et il y a dans sa colère contre lui plus d’orgueil blessé que d’amour, chose très vraie et très commune. Mais l’auteur n’a pas l’air d’en avoir conscience et semble prendre le parti de son héroïne.

Quant à la lettre finale, c’est un morceau achevé ; alors seulement on se rappelle le premier chapitre, qui est beaucoup trop loin derrière nous.

Voilà ce que j’avais à vous dire de plus dur. Il y a aussi quantités d’expressions toutes faites, d’idiotismes usés. Vous ne me paraissez pas vous inquiéter, comme autrefois, du sacro-saint style.

j’ai vidé le fond de mon sac, et je vous embrasse. Me pardonnez-vous ?

À la Princesse Mathilde. §

Jeudi, Croisset, près Rouen.

Quand je suis arrivé ici, au milieu de la semaine dernière, j’étais si malade que j’ai été plusieurs jours sans pouvoir ni dormir ni travailler. j’ai trouvé ma mère singulièrement faible. Elle m’a même, pendant un moment, causé de l’inquiétude. Mais enfin tout va mieux, Dieu merci, et je vous demande de vos nouvelles, Princesse, car je m’ennuie de vous, comme si je ne vous avais pas vue depuis quinze ans.

Vous me recevez avec une bonté si gracieuse, et je me suis fait d’aller rue de Courcelles une habitude si douce que, revenu dans ma solitude, je sens un grand vide.

Je n’en bougerai pas de tout cet été, sauf pour aller à Saint-Gratien, bien entendu. Ce sera le seul plaisir que je me permettrai ; je n’en vois pas de plus grand à prendre.

j’ai été très content du discours de Sainte-Beuve ; et vous aussi, n’est-ce pas ?

Comme Monseigneur l’Archevêque de Rouen est beau ! Et voilà les hommes qui nous dénigrent et qui vous trahissent.

Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez, Princesse, je vous baise les deux mains et suis entièrement

Vôtre.

G. Flaubert.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] mardi soir [septembre 1867].

On a bien raison de vous aimer, car vous êtes une bonne femme et un bon esprit. Combien d’autres, qui ne sont pas dignes de décrotter vos bottines, m’en auraient voulu pour les duretés de ma dernière lettre ! Je vous ai écrit comme à un homme, et je vois que j’ai bien fait.

Nous recauserons de Jacqueline de Vardon longuement.

En attendant, je vous aime plus que jamais et vous embrasse.

À George Sand. §

[Croisset, fin septembre 1867].

Chère maître,

Comment ! Pas de nouvelles ?

Mais vous allez me répondre puisque je vous demande un service. Je lis ceci dans mes notes : «National de 1841. Mauvais traitements infligés à Barbès, coups de pieds sur la poitrine, on le traîne par la barbe et les cheveux pour le transférer dans un in pace. Consultation d’avocats signée : E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abominations. »

Informez-vous près de lui si tout cela est exact ; je vous en serai obligé.

À la Princesse Mathilde. §

Mercredi [1867].

Madame et Princesse, je ne comprenais rien, en effet, à la seconde partie de votre lettre. Je croyais mal lire ; je me creusais la cervelle. Enfin tout est éclairci et je vous renvoie le billet destiné à Chennevières.

Mais il ne faut plus, Princesse, être si modeste ou si railleuse, c’est-à-dire écrire une ligne comme celle-ci. «Je me croyais si loin de votre pensée. » Vous loin de ma pensée ? Est-ce possible ?

La mort de ce pauvre abbé Coquereau m’a fait doublement de peine. Je savais que vous aviez pour lui beaucoup d’affection et sa personne m’était très sympathique.

Quelle triste chose que... tout, n’est-ce pas ?

C’est pour s’étourdir qu’il faut se ruer sur une marotte quelconque, heureux quand elle ne se brise pas dans vos mains !

Puisque l’Exposition vous ennuie (sentiment que je partage entièrement), je vous engage à lire dans un des volumes de Renan : Essais de Morale et de Critique, un article intitulé Poésie de l’Exposition ; ça vous plaira.

Je vous remercie, Princesse, pour toutes les bonnes choses aimables et charmantes que vous m’envoyez.

Croyez à mon sincère attachement et permettez-moi de vous baiser les deux mains en me disant

Vôtre.

G. Flaubert.

À Armand Barbès. §

Croisset, 8 octobre 1867.

Je ne sais, monsieur, comment vous remercier de votre lettre, si aimable, si cordiale et si noble. j’étais habitué à vous respecter, à présent je vous aime.

Les détails que vous m’envoyez seront mis (incidemment) dans un livre que je fais et dont l’action se passe de 1840 à 1852. Bien que mon sujet soit purement d’analyse, je touche quelquefois aux événements de l’époque. Mes premiers plans sont inventés et mes fonds réels.

Vous connaissez mieux que personne bien des choses qui me seraient utiles et que j’aurais besoin d’entendre. Mais il n’y a pas moyen de nous voir, puisque vous habitez là-bas et moi ici. Sans Mme Sand, je ne saurais même comment vous faire parvenir mes remerciements.

j’ai été bien touché de ce que vous me dites sur elle. Ce nous est une religion commune, – avec d’autres.

Aussi, je me permets de vous serrer les mains très fort et de me dire

Tout à vous.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, jeudi [1867].

C’est bien aimable à vous, Princesse, de me donner de vos nouvelles. j’irai du reste en chercher moi-même, dans une huitaine de jours, à la fin de la semaine prochaine, et (quoi que vous en disiez) Paris ne me semblera pas «traître», puisque je vous y verrai.

Je partage vos ennuis politiques. Ces affaires d’Italie sont déplorables ! Comment tout cela finira-t-il !

Je vous remercie de me donner des nouvelles de l’ami Sainte-Beuve et je suis bien content de savoir qu’il va mieux. j’ai eu dernièrement un mal de paupières fort désagréable ; cela venait de l’excès de fumée qu’il y avait dans mon cabinet, – fumée causée par les grands vents. Mais je suis guéri et mes yeux seront nets pour regarder la Princesse.

Je vous plains beaucoup d’être dérangée par la maçonnerie. Il n’y a pas que les grands malheurs pour nous affliger ; les petits tourments aussi sont terribles par leur permanence et leur quantité. Moi, je redoute plus le grincement d’une porte que la trahison d’un ami. Il est vrai que je suis un malade, un écorché ; ma grosse enveloppe de gendarme est menteuse. Vous voyez bien que je parle de moi comme une femmelette !

Non ! Le travail n’absorbe pas toujours ; mais il occupe, et c’est beaucoup.

Cependant la vie s’écoule, c’est là l’important. Vivre dans une tour d’ivoire est d’ailleurs un excellent moyen de ne pas se salir les pieds. Je gèle un peu dans la mienne, par moments.

C’est pourquoi, jeudi ou vendredi prochain, j’aurai l’honneur, Princesse, et le plaisir de vous baiser les deux mains et de vous assurer une fois de plus que je suis

Tout à vous.

G. Flaubert.

À la Princesse Mathilde. §

Jeudi [1867].

Il n’est pas possible, Princesse, d’écrire à quelqu’un une lettre plus charmante que la vôtre (du 26) ; j’en ai été touché jusqu’au fond de l’âme, sincèrement.

Quel dommage que vous ne soyez pas une simple bourgeoise ! La gratitude se lâcherait avec plus de liberté. Vous savez d’ailleurs que je suis timide, quoi que vous en disiez.

Mon indisposition persistante m’a fait revenir de Champagne à Paris et de Paris à Croisset plus tôt que je ne l’avais projeté. Ce qui m’a le plus contrarié là dedans c’est de n’avoir pu vous voir à Saint-Gratien, qui est un petit coin de ce monde exquis, Princesse, comme tout ce qui vous concerne. Je prendrai ma revanche avant l’hiver. j’irai vous surprendre, à quelque jour, si vous le permettez. On est toujours sûr de trouver votre personne et votre affection. Je me suis présenté chez Sainte-Beuve la veille de son départ ; une de ses odalisques m’a répondu qu’il dormait. Je l’ai laissé continuer son somme, et ne l’ai pas vu, par conséquent. Je n’ai pas de nouvelles des de Goncourt qui sont à Trouville. Ceux-là m’inquiètent aussi. Je ne les crois pas solides. Je partage entièrement le dégoût que vous inspire la vue du monde dans les villes d’eaux. Il arrive une époque où la Banalité vous horripile, et où la Bêtise vous exaspère. C’est alors qu’on se rejette, avec égoïsme, sur les rares personnes qui en sont exemptes. Tout en lisant, je manie le petit couteau indien que vous m’avez donné, et quand je lève les yeux je vois votre grande aquarelle. Quoique je n’aie pas besoin de souvenirs pour songer à vous, Princesse, je réclame humblement, néanmoins, un certain portrait, une certaine gravure dont il était question, l’autre jour, chez vous.

À ce moment-là, nous étions assis par terre sur les marches de votre escalier, à vos pieds ; c’est la place naturelle de ceux qui vous connaissent. Je m’y remets et j’y reste.

Car je suis, Princesse, tout à vous.

G. Flaubert.

À George Sand. §

Croisset [1er novembre 1867].

Chère maître,

j’ai été aussi honteux qu’attendri hier au soir en recevant votre «tant gente» épître. Je suis un misérable de n’avoir pas répondu à la première. Comment cela se fait-il ? Car ordinairement je ne manque pas d’exactitude.

Le travail ne va pas trop mal. j’espère avoir fini ma seconde partie au mois de février. Mais pour avoir tout terminé dans deux ans, il faut que, d’ici là, votre vieux ne bouge pas de son fauteuil. C’est ce qui fait que je ne vais pas à Nohant. Huit jours de vacances, c’est pour moi trois mois de rêverie. Je ne ferais plus que songer à vous, aux vôtres, au Berry, à tout ce que j’aurais vu. Mon malheureux esprit naviguerait dans des eaux étrangères. j’ai si peu de force !

Je ne cache pas le plaisir que m’a fait votre petit mot sur Salammbô. Ce bouquin-là aurait besoin d’être allégé de certaines inversions ; il y a trop d’alors, de mais et de et. On sent le travail.

Quant à celui que je fais, j’ai peur que la conception n’en soit vicieuse, ce qui est irrémédiable ; des caractères aussi mous intéresseront-ils ? On n’arrive à de grands effets qu’avec des choses simples, des passions tranchées. Mais je ne vois de simplicité nulle part dans le monde moderne.

Triste monde ! Est-ce assez déplorable et lamentablement grotesque, les affaires d’Italie ? Tous ces ordres, contre-ordres de contre-ordres des contre-ordres ! La terre est une planète très inférieure, décidément.

Vous ne m’avez pas dit si vous étiez contente des reprises de l’Odéon. Quand irez-vous dans le Midi ? Et où cela, dans le Midi ?

d’aujourd’hui en huit, c’est-à-dire du 7 au 10 novembre, je serai à Paris, ayant besoin de flâner dans Auteuil pour y découvrir des petits coins. Ce qui serait gentil, ce serait de nous en revenir à Croisset ensemble. Vous savez bien que je vous en veux beaucoup pour vos deux derniers voyages en Normandie.

À bientôt, hein ? Pas de blague ! Je vous embrasse comme je vous aime, chère maître, c’est-à-dire très tendrement.

Voici un morceau que j’envoie à votre cher fils, amateur de ce genre de friandises :

Un soir, attendu par Hortense,

Sur la pendule ayant les yeux fixés,

Et sentant son coeur battre à mouvements pressés,

Le jeune Alfred séchait d’impatience.

(Mémoires de l’Académie de Saint-Quentin.)

 

À la Princesse Mathilde. §

[1867].

«qu’est-ce qui peut penser à moi ?» m’écrivez-vous. Tous ceux qui vous connaissent, Princesse, et ils font plus que d’y penser. Les littérateurs, gens dont le métier est de voir et de sentir, ne peuvent pas être bêtes ! Aussi je crois que mes intimes, les de Goncourt, Théo, le père Beuve et moi ne sont pas les moins dévoués de votre entourage.

À propos de Sainte-Beuve, comment va-t-il ? Je n’en ai aucune nouvelle.

Ici également il fait un froid abominable, et on se chauffe comme en plein hiver. j’ai actuellement la compagnie de trois cousines et d’un cousin venus de Champagne ! Bonnes gens d’ailleurs.

Dans quelques jours, peut-être, j’aurai celle de Mme Sand, qui vous fournit, Princesse, des plaisanteries si flatteuses pour un homme de mon âge. Je travaille avec assez d’entrain et je me promets comme une récompense, au bout de mon chapitre, d’aller vous voir. Il y aura peut-être d’ici-là de grands changements. Seront-ils bons ? Je le crois. Car la guerre est maintenant impossible, vu la saison. Les affaires d’Italie se décideront d’elles-mêmes et la confiance renaîtra.

Quant à la peur que fait la Prusse aux bons Français, j’avoue n’y rien comprendre et en être, pour ma part, humilié.

Si robuste que l’on soit, il y a des jours, n’est-ce pas, où l’on se sent comme broyé par la sottise universelle ?

Mais il y en a d’autres où l’on reprend courage à la vie, ceux qui vous apportent quelque chose de bon, les matins où l’on reçoit une lettre de la Princesse.

Il y en a de meilleurs encore ; c’est quand on peut lui baiser les mains et lui dire comme je fais : je suis, Madame,

Tout à vous.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset] mardi [12 novembre 1867].

Chère Caro,

Je suis revenu hier au soir mourant de faim et de froid et, après un somme de dix heures, mon premier soin est de t’écrire. Il paraît que je ne vais pas être longtemps sans te voir, mon pauvre loulou. Tant mieux, car je m’ennuie beaucoup de ton aimable personne ; il me semble qu’il y a fort longtemps que je ne t’ai vue.

Tu serais bien gentille de m’écrire un petit mot pour me dire quand est-ce que tu viendras. Ta bonne maman repassera sans doute par Dieppe jeudi ; tu peux la garder encore, car elle s’amuse et se plaît beaucoup plus chez toi que chez elle. Le temps est magnifique. qu’elle en profite !

Julie est retombée malade le jour même de mon départ. Elle est couchée et Fortin vient la voir tous les jours ; mais elle va mieux. Pas n’est besoin de te dire que ton hospitalité l’a ravie.

Je te quitte, mon pauvre loulou, pour écrire au père Michelet qui m’a envoyé son Louis XVI.

Adieu. À bientôt j’espère.

Ton vieux ganachon qui t’aime.

À Michelet. §

Croisset, mardi [12 novembre 1867].

Mon cher maître,

Je ne sais de quelle formule me servir pour vous exprimer mon admiration.

La dernière pierre de votre gigantesque monument me semble un bloc d’or. j’en suis ébloui.

Voilà la première fois que je saisis nettement la fin du dix-huitième siècle. Jusqu’à vous je n’avais rien compris à M. de Choiseul, à Marie-Antoinette, à l’affaire du collier, etc. Je vous remercie d’avoir remis à sa place Calonne, dont l’exaltation par Louis Blanc me semblait une injustice. C’est pour cela qu’on vous aime. Vous êtes juste, vous.

Quant à votre jugement sur Rousseau, je puis dire qu’il me charme, car vous avez précisé exactement ce que j’en pensais.

Bien que je sois dans le troupeau de ses petits-fils, cet homme me déplaît. Je crois qu’il a eu une influence funeste. C’est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l’idée du droit.

Je ne relève pas tout ce qui m’a enthousiasmé dans votre volume. Les aperçus, les mots, les traits, les idées. Un tissu de merveilles.

Il ne me reste plus qu’à relire souvent ce volume, que j’ai dévoré d’un seul coup. Puis, je vais le mettre près de ses aînés dans le compartiment de ma bibliothèque qui contient Tacite, Plutarque et Shakespeare, ceux qu’on relit toujours et dont on se nourrit. Cela n’est pas une manière de parler, car vous êtes certainement l’auteur français que j’aie le plus lu, relu.

Il me tarde de vous voir pour vous remercier encore une fois, mon cher maître. Je sais que vous avez eu la bonté de passer chez moi au mois de septembre dernier. Je ne reviendrai pas à Paris avant la fin de janvier.

Voulez-vous avoir la bonté de me rappeler au souvenir de Mme Michelet ?

Permettez-moi de vous serrer les deux mains.

Votre admirateur et très affectionné.

À Madame Jules Sandeau. §

[Croisset] samedi [novembre 1867].

Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, je me ruinerais en timbres-poste. Comment d’ailleurs ne songerais-je pas à votre jolie mine, puisque je l’ai là, devant moi, clouée sur mon armoire aux pipes ! Je voudrais bien la voir en nature. C’est tout ce que j’ai à vous dire.

Que faites-vous ? Que lisez-vous ? etc. Et votre cher fils ?

Vous devez être maintenant revenue à l’Institut ?

Comment va Madame Plessy ? On m’a conté qu’elle était ou avait été très malade.

Quant à votre ami, il espère, à la fin de janvier, avoir terminé la seconde partie de son roman. Comme il m’embête ! Comme il m’embête ! Après celui-là, bonsoir ! Je dirai adieu aux bourgeois pour le reste de mes jours.

j’oubliais de vous remercier de votre dernière lettre qui était ravissante. Le mot est bien usé, n’importe ! Ici, je le maintiens bon. Pourquoi est-on si attaché à vous ?

Une de vos prédilections m’est revenue à la pensée, dernièrement, en lisant, dans le dernier volume de Michelet, son jugement sur Rousseau. Ce jugement-là (qui est le mien et que, par conséquent, j’admire) a dû vous choquer. Car vous aimez ce vieux drôle, autrement vous ne seriez pas femme. À toutes les objections que l’on fait contre lui, on vous répond qu’il avait «tant de coeur !» moi aussi, j’en ai, mais je n’ai pas précisément toutes ses habitudes, ni sa descente – ni son style, hélas !

Nous ne nous sommes pas vus depuis que votre ami Feuillet a publié Camors. Je trouve cela très remarquable. Jamais il n’a si bien fait.

Et votre époux ? «a-t-il quelque chose sur le chantier» ?

Je voudrais bien produire une oeuvre qui vous enchantât, car vous êtes une des personnes dont j’estime le plus le goût – malgré votre voisinage de l’Académie.

Envoyez-moi quelquefois de votre écriture.

Je vous baise les deux mains aussi longtemps que vous le permettrez.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] samedi soir [novembre 1867].

Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, ce serait tous les jours ; mais j’ai si peu de choses à vous conter, ma vie est si plate et je me trouve tellement éreinté de manier la plume que, sans le désir d’avoir de vos nouvelles, je ne vous donnerais pas des miennes.

Comment allez-vous ? Que faites-vous et que lisez-vous ?

j’ai à vous remercier du Roman des ouvrières que j’ai, derechef, non pas lu en entier mais repassé. C’est supérieur à Mademoiselle de Vardon, soyez-en sûre, et les parties excellentes sont nombreuses.

Mais pourquoi cette préface ?

Allez-vous faire des livres utiles maintenant ?

En quoi, dans le domaine de l’Art, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois maintenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la caste comme quelque chose d’essentiel en soi, exemple : Manette Salomon.

Cela peut être très spirituel, ou très démocratique ; mais avec ce parti pris on se prive de l’élément éternel, c’est-à-dire de la généralité humaine.

Je sais bien tout ce que vous pourrez me répondre : c’est une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre muse des classes pauvres. Il faut représenter des Passions et non plaider pour des Partis.

Le ton bourru de ma dernière lettre vous a prouvé quel cas je fais du fond de votre esprit. Je n’aime pas moins tout le reste de la personne, vous le savez. Aussi ai-je vu avec plaisir que Darcel prenait avec vous un genre de critique plus révérencieux ; j’ai été content de son article, ou à peu près.

j’espère vous voir à la fin de janvier, quand j’aurai fini le dernier chapitre de ma seconde partie.

Pensez quelquefois à moi. Je baise les deux côtés de votre joli col.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] nuit de mercredi, 2 h [novembre 1867].

j’ai reçu les deux volumes ce matin à 11 heures et je viens de les finir. C’est vous dire, mes bons, que Manette Salomon m’a occupé toute la journée. j’en suis ahuri, ébloui, bourré. Les yeux me piquent. Donc, je vous expectore mon sentiment, sans la moindre préparation.

Quant à du talent, ça en regorge. Quelle abondance, n... de D... . ! Jamais de la vie vous n’avez été plus vous, ce qui est le principal.

Voici, en fermant les paupières, ce que je revois : primo et avant tout le caractère de Garnotelle. Ce bonhomme-là est réussi d’un bout à l’autre et enfonce Pierre Grassou de cent coudées ; 2 toutes les poses de Manette. Vous avez là des pages à apprendre par coeur, des morceaux qui sont exquis, parfaits ; 3 un clair de lune finissant par «et la bêtise même des femmes rêvait» ; n’est-ce pas là la phrase ?

Il n’y a pas une seule des tirades de Chassagnol qui ne me plaise ! Mais (il faut bien critiquer), je vous demande, en toute humilité, si elles ne sont pas toutes un peu pareilles comme valeur et comme tournure ?

Je me suis moins amusé au commencement du second volume. Fontainebleau m’a semblé un peu long. Pourquoi ?

Ah, s... n... de D... ! j’oubliais une chose superbe : la baignade d’Anatole, dans la Seine, la nuit. Il est excellent, le bohème, excellent d’un bout à l’autre.

Id. des embêtements causés à Coriolis par la juiverie. Il y a, vers la fin du second volume, une foule de choses exquises. l’enfoncement de l’artiste par la femme, les doutes qu’il a de lui-même, toute cette fin m’a navré. C’est neuf, vrai et fort. Je connaissais le Jardin des Plantes et le tableau du satyre-bourgeois. Mais j’ignorais celui de Trouville, qui le vaut.

Comment avez-vous pu faire des descriptions d’Asie-Mineure si vraies, et dans la mesure exacte ? Ce qui n’était pas facile.

Deux chicanes idiotes : 1° Vous écrivez tatikos, il me semble. C’est tactikos ; 2° «aux miss», le pluriel de miss est misses.

Le père Langibout m’a été au coeur, en souvenir de M. Langlois qui était, lui aussi, un élève de David.

j’ai reconnu beaucoup de masques et retrouvé beaucoup de choses.

l’enterrement du singe au clair de lune me reste dans la tête comme si je l’avais vu, ou plutôt éprouvé. Pauvre singe ! On l’aime !

P. -S. – Envoyez-moi un exemplaire sur papier ordinaire, car je ne veux pas prêter mon exemplaire, et comme il va rester sur ma table, les personnes de ma famille me le prendraient.

Je n’y vois plus, excusez la bêtise de ma lettre. j’ai voulu seulement vous envoyer un bravo, mes chers bons. j’ai bien raison de vous aimer et je vous embrasse plus fort que jamais. À vous, ex imo.

 

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mercredi soir [novembre-décembre 1867].

Mon cher vieux,

Je ne t’oublie pas du tout, quoi que tu en dises ! Mais je n’ai rien à te conter ! Mon silence n’a pas d’autre raison.

Je me mets à ma table vers midi et demi ; à cinq heures je pique un chien qui dure quelquefois jusqu’à sept, alors je dîne ; puis je me ref... à la pioche jusqu’à trois heures et demie ou quatre heures du matin, et je tâche de fermer l’oeil après avoir lu un chapitre du sacro-saint, immense et extra-beau Rabelais. Voilà.

j’espère avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier, et tout le reste dans l’été de 1869, ce qui ne me promet point, jusque-là, poires molles.

Tu serais bien aimable de m’envoyer une re – Comtesse de Châlis, pour la répandre.

La mienne est déjà éreintée.

Je te remercie des trois numéros du Figaro. qu’est-ce que ça devient ?

Rugis-tu contre M. Thiers ? Quel profond penseur, hein ! Peut-on voir un prud’homme plus radical ? Est-on bête en France, n... de D... !

Là-dessus, je t’embrasse.

Ton G.F.

À la Princesse Mathilde. §

Croisset, samedi soir [1867].

Je m’ennuie beaucoup de vous, Princesse, car je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis longtemps. Que devenez-vous, par la température sibérienne qu’il fait ?

Avez-vous fini l’arrangement de votre galerie ?

Il m’a été impossible de retrouver le numéro de cette maison du boulevard Bineau dont je vous avais parlé et où il y a une ornementation indienne. Chennevières pourrait vous donner ce renseignement, en le demandant à Foulogne. Mais je crois la chose (entre nous) peu intéressante à contempler.

Connaissez-vous un joueur de harpe qui s’appelle Godefroy ? Le hasard me l’a fait entendre la semaine dernière. Il me semble qu’il n’a jamais joué chez Votre Altesse. Quant à moi, il m’a ravi. Je crois qu’il vous produirait le même plaisir.

Puisque vous aimez Fanny de mon ami Feydeau, avez-vous lu La Comtesse de Châlis ?

C’est assez drôle ; drôle est le mot. Je n’ai pas trouvé la même qualité au discours de M. Thiers ! Quel immense bourgeois ! Quel homme ! Et on l’admire ! n’est-ce pas désolant de voir la France affolée d’un esprit si foncièrement médiocre ?

Vous ennuie-t-on toujours avec la question des cimetières ? Tout ce qui vous regarde m’intéresse. C’est pourquoi je me permets tant de questions. Je vis maintenant complètement seul, ma mère étant à Rouen, et je travaille le plus que je peux, afin d’avoir fini ma seconde partie vers les derniers jours de janvier. C’est à cette époque-là que j’espère vous voir, Princesse, et pouvoir vous dire une fois de plus que je suis

Votre très humble, très dévoué et très

affectionné.

G. Flaubert.

Croisset, lundi soir.

À Alfred Canel. §

Croisset, 8 décembre 1867.

Monsieur,

Mon ami Bouilhet m’a remis de votre part votre traduction de Catulle et votre étude sur l’abbé Baston. Permettez-moi de vous envoyer mes remerciements. Le dernier de ces ouvrages m’a vivement intéressé. j’ai tout lieu de croire qu’il en sera de même de l’autre.

Daignez agréer l’assurance de ma parfaite considération.

À Jules Duplan. §

Croisset, dimanche [15 décembre 1867].

Comme je voudrais être avec toi, mon bon cher vieux : 1° parce que je serais avec toi ; 2° parce que je serais en Égypte ; 3° parce que je ne travaillerais pas ; 4° parce que je verrais le soleil, etc.

Tu n’imagines pas l’horrible temps qu’il fait aujourd’hui. Le ciel est grisâtre comme un pot de chambre mal lavé, et plus bête encore que laid.

Je vis actuellement tout à fait seul, ma mère étant à Rouen. Monseigneur vient me voir d’habitude tous les dimanches. Mais aujourd’hui, il traite, il donne à dîner à un tapissier de ses amis. Sa sérénité commence à revenir. Je crois qu’il est sur le point d’empoigner un sujet. Mais son changement de résidence l’avait complètement dévissé. j’ai reçu avant-hier une lettre de Maxime. Il me paraît en très bon état, rugissant d’ailleurs contre M. Thiers, lequel est maintenant le roi de France. Voilà où nous en sommes, mon bon, absolument cléricaux. Tel est le fruit de la bêtise démocratique ! Si on avait continué par la grande route de M. de Voltaire, au lieu de prendre par Jean-Jacques, le néo-catholicisme, le gothique et la fraternité, nous n’en serions pas là. La France va devenir une espèce de Belgique, c’est-à-dire qu’elle sera divisée franchement en deux camps. Tant mieux ! Quel coupable qu’Isidore ! Mais comme il faut toujours tirer de tout un agrément personnel, je me réjouis, quant à moi, du triomphe de M. Thiers. Cela me confirme dans le dégoût de ma patrie et la haine que je porte à ce prud’homme. Est-il possible de parler de la religion et de la philosophie avec un laisser-aller plus idiot ! Je me propose, du reste, de l’arranger dans mon roman, quand j’en serai à la réaction qui a suivi les journées de juin. j’aurai (dans le second chapitre de ma troisième partie) un dîner où on exaltera son livre sur la propriété. Je travaille comme trente mille nègres, mon pauvre vieux, car je voudrais avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier. Pour avoir terminé le tout au printemps de 69, de manière à publier dans deux ans d’ici, je n’ai pas huit jours à perdre ; tu vois la perspective. Il y a des jours, comme aujourd’hui, où je me sens moulu. j’ai peine à me tenir debout, et des suffocations intermittentes m’étouffent.

C’est jeudi dernier que j’ai eu 46 ans ; cela me fait faire des réflexions philosophiques ! En regardant en arrière, je ne vois pas que j’aie gaspillé ma vie, et qu’ai-je fait, miséricorde ! Il serait temps de pondre quelque chose de propre.

n’oublie pas d’étudier, pour moi, le coquin Orientalo-Occidental ; fourre dans ta mémoire quelques anecdotes idoines à mes désirs ; prends-moi des notes. Et ne t’abrutis pas dans les billards européens ! Repasse-toi une séance d’almées, et va voir les pyramides. Qui sait si tu retourneras jamais en Égypte ! Profite de l’occasion, crois-en un vieux plein d’expérience, et qui t’aime. Si tu y penses, rapporte-moi : 1° un flacon d’huile de santal, et 2° une ceinture de pantalon en filet ; songe que ton ami a la bedaine grosse. En fait de nouvelles, l’artiste Feydeau a un succès avec la Comtesse de Châlis, ce qui ne l’empêche pas d’échanger, dans le Figaro, des objurgations avec l’israélite Lévy. La Manette Salomon des Bichons me paraît avoir remporté une veste d’une telle longueur qu’elle peut passer pour un linceul ; c’est à lire néanmoins.

En fait de lectures, je me suis livré dernièrement à l’étude du croup. Il n’y a pas de style plus long et plus vide que celui des médecins ! Quels bavards ! Et ils méprisent les avocats !

Fais-moi penser à t’apporter une raide pièce de vers composée par Bérat ; c’est un éloge de Rouen comme tu n’en découvriras pas dans les hypogées, je t’en réponds.

À George Sand. §

[Croisset] nuit de mercredi [18-19 décembre 1867].

Chère maître, chère amie du bon Dieu, «parlons un peu de Dozenval», rugissons contre M. Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! Est-il possible de traiter avec un sans-façon plus naïf et plus inepte la philosophie, la religion, les peuples, la liberté, le passé et l’avenir, l’histoire et l’histoire naturelle, tout, et le reste ! Il me semble éternel comme la médiocrité ! Il m’écrase.

Mais le beau, ce sont les braves gardes nationaux qu’il a fourrés dedans en 1848, et qui recommencent à l’applaudir ! Quelle infinie démence ! Ce qui prouve que tout consiste dans le tempérament. Les prostituées, comme la France, ont toujours un faible pour les vieux farceurs.

Je tâcherai du reste, dans la troisième partie de mon roman (quand j’en serai à la réaction qui a suivi les journées de juin), d’insinuer un panégyrique dudit, à propos de son livre : De la propriété, et j’espère qu’il sera content de moi.

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. Disséquer est une vengeance.

Eh bien ! Ce n’est pas à lui que j’en veux, ni aux autres ; mais aux nôtres.

Si l’on se fût préoccupé davantage de l’instruction des classes supérieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles ; si on avait mis enfin la tête au-dessus du ventre, nous n’en serions pas là probablement.

Je viens de lire, cette semaine, la Préface de Buchez à son Histoire parlementaire. C’est de là entre autres que sont sorties beaucoup de bêtises dont nous portons le poids aujourd’hui.

Et puis, ce n’est pas bien de dire que je ne pense pas «à mon vieux Troubadour». À qui donc penser ? à mon bouquin peut-être ? Mais c’est bien plus difficile et moins agréable. Jusques à quand restez-vous à Cannes ?

Après Cannes, est-ce qu’on ne reviendra pas à Paris ? Moi, j’y serai vers la fin de janvier.

Pour que j’aie fini mon livre dans le printemps de 1869, il faut que d’ici là je ne me donne pas huit jours de congé ! Voilà pourquoi je ne vais point à Nohant. C’est toujours l’histoire des Amazones. Pour mieux tirer de l’arc, elles s’écrasaient le teton. Est-ce un si bon moyen, après tout !

Adieu, chère maître, écrivez-moi, hein !

Je vous embrasse tendrement.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Croisset] jeudi [fin décembre 1867].

Et à vous aussi, ma chère amie, je la souhaite «bonne et heureuse, accompagnée de plusieurs autres». Je n’ai même rien de plus à vous dire, mon existence n’offrant pas le moindre intérêt. Je travaille comme un misérable et je suis éreinté jusque dans la moelle des os, voilà tout. Savez-vous que vous avez présentement un fanatique ? Devinez qui ? Censier ! Oui ! Lui-même, en personne ; il ne parle que du Roman des ouvrières (p. 338).

Je ne pense pas, comme son auteur, que «la liberté d’aimer, le divorce, l’adultère, etc. », soient au-dessus de toutes les questions ; je crois même que, si nous sommes tellement bas moralement et politiquement, c’est qu’au lieu de suivre la grande route de M. de Voltaire, c’est-à-dire celle de la Justice et du Droit, on a pris les sentiers de Rousseau, qui, par le sentiment, nous ont ramenés au catholicisme. Si on avait eu souci de l’Équité et non de la Fraternité, nous serions haut ! Mais je m’arrête sur cette matière que je commence à connaître, car je l’ai étudiée à fond pour mon livre. Je me contente de vous dire que, selon moi, on donne trop d’importance à ce que messieurs les médecins nomment, dans leur langage élégant, «les organes uro-génitaux».

Quant à «l’esprit de caste», je ne vous ai pas écrit qu’il ne fallait pas l’exprimer ; c’est le défendre que je blâme.

Si vous aviez moins défendu les ouvriers (dans votre Roman des ouvrières), vous auriez pu aller plus loin. Je vous ai trouvée trop douce pour les bourgeois.

Mme Sand doit être à Cannes, chez Mme Juliette Lambert.

Je ne connais pas un journal où j’aie quelque autorité. l’année dernière j’ai offert au Moniteur un roman très convenable ; on m’a rendu le manuscrit après m’avoir fait faire cinq à six courses.

Je n’appelle pas faire des lectures sérieuses lire des bouquins traitant de matières graves, mais lire des livres bien faits, et bien écrits surtout, en se rendant compte des procédés. Sommes-nous des romanciers ou des agriculteurs ?

j’espère, dans six semaines, contempler vos charmants yeux et baiser à droite et à gauche votre joli col.

Tout à vous.

1868 §

À Taine. §

[? 1868 ?]

[...] Mes personnages imaginaires m’affectent, me poursuivent, ou plutôt c’est moi qui suis en eux. Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j’ai vomi tout mon dîner. [...]

n’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur ; vous sentez que votre personnalité vous échappe ; on croit que l’on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie ; c’est quelque chose qui entre en vous. Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus où l’on est... Souvent cette vision se fait lentement, pièce à pièce, comme les diverses parties d’un décor que l’on pose ; mais souvent aussi elle est subite, fugace comme les hallucinations hypnagogiques. Quelque chose vous passe devant les yeux ; c’est alors qu’il faut se jeter dessus avidement. [...]

À George Sand. §

[Croisset] 1er janvier 1868.

Ce n’est pas gentil de m’attrister avec le récit des amusements de Nohant, puisque je ne peux en prendre ma part. Il me faut tant de temps pour faire si peu que je n’ai pas une minute à perdre (ou à gagner), si je veux avoir fini mon lourd bouquin dans l’été de 1869.

Je n’ai pas dit qu’il fallait se supprimer le coeur, mais le contenir, hélas !

Quant au régime que je mène et qui est hors des lois de l’hygiène, ce n’est pas d’hier ; j’y suis fait. j’ai néanmoins un éreintement assez conditionné et il est temps que ma seconde partie finisse, après quoi j’irai à Paris. Ce sera vers la fin de ce mois. Vous ne me dites pas quand vous reviendrez de Cannes.

Ma fureur contre M. Thiers n’est pas calmée, au contraire ! Elle s’idéalise et s’accroît.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 24 janvier 1868.

Non ! Je ne vous oublie pas, chère Demoiselle, et je suis peiné de vous savoir malade. Si la sympathie en ces occasions pouvait servir à quelque chose, vous seriez guérie. Quel genre de maux d’yeux avez-vous ? Il est donc intermittent, puisque vous m’avez écrit quelques lignes au bas de votre lettre.

Vous m’annoncez la mort d’un vieil ami à vous. Moi aussi, j’ai à vous parler de deuil. La semaine dernière j’ai perdu une petite-nièce que j’aimais beaucoup, une enfant de trois ans. Emportée en cinq jours par une pneumonie, suite d’une rougeole. La mère était malade elle-même. j’ai assisté à des désespoirs profonds, dont j’avais ma part, et j’ai monté une fois de plus la côte de ce cimetière où j’en ai déjà tant mis des miens.

Puisque nous aimons tous les deux Mme Sand et que vous me demandez de ses nouvelles, je puis vous en donner, quoique je ne l’aie pas vue depuis longtemps. Mais je la verrai dans une huitaine de jours à Paris, où je retourne pour quatre mois environ. Elle va très bien et devait passer l’hiver dans le Midi, mais le grand froid qui rendait les voyages difficiles l’en a empêchée.

Mon roman est arrivé à la fin de sa seconde partie. Mais pour l’avoir entièrement terminé, il me faut bien encore dix mois. j’aborde la Révolution de 1848 et, en étudiant cette époque-là, je découvre beaucoup de choses du passé qui expliquent des choses actuelles. Je crois que l’influence catholique y a été énorme et déplorable.

Je ne pense pas comme vous qu’on soit à la veille d’une guerre religieuse : la Foi manque trop de part et d’autre. Nous sommes dans le temps de la blague, et rien de plus. Tant pis pour les gens comme nous qu’elle n’amuse pas !

Est-ce que vous ne pourriez pas trouver quelqu’un qui vous ferait des lectures, pour continuer votre histoire de l’Anjou ? Je suis très fâché que vous ayez abandonné ce travail, qui vous était sain et utile.

Vos chagrins me semblent si profonds et enracinés que je ne sais plus que vous conseiller, chère Demoiselle. Soignez vos yeux et tâchez de ne pas songer à ce qui vous afflige.

À Jules Duplan. §

Croisset, nuit de vendredi à samedi, 24-[25] janvier 1868.

Comme je suis content de te savoir heureux, mon cher bougre ! Je vois d’ici ta binette et celle de Cernuschi contemplant les fresques de Medinet-Abou. La plus basse envie me dévore. Nom d’une balle, que je voudrais être avec vous ! Mais quels seigneurs vous faites. Un pyroscaphe pour Vos Excellences et Mariette-Bey pour cicerone !

Me voilà arrivé à peu près à la fin de ma seconde partie. Je viens, ce soir, de bâcler les huit dernières pages. Il me reste à y mettre le grainé fin ; la ligne est faite. Quant au trait de force ?...

Aussi, mercredi prochain, vais-je me ruer vers la capitale, ce centre des arts, cette ville qui, comme une courtisane, etc... Un peu de repos, franchement, ne me sera pas nuisible.

d’ailleurs, j’ai, depuis six mois, vécu si obstinément seul sur le Parnasse qu’il est bien juste que j’aille à Cythère !

j’ai eu dernièrement des embêtements graves. La petite fille de ma nièce Juliette est morte d’une pneumonie, suite d’une rougeole. La mère et le moutard avaient eu la rougeole ; la mère l’avait encore et était dans son lit. Tu n’imagines rien de lamentable comme cette jeune femme, la tête sur son oreiller, et répétant au milieu de ses larmes : «ma pauvre petite fille». Le grand-père (mon frère) était complètement dévissé. Quant à ma mère, elle supporte cela (jusqu’à présent, du moins) mieux que je ne l’aurais cru.

Je ne suis pas content de Monseigneur : il me semble profondément malade, sans pouvoir dire en quoi. Il tousse fréquemment et souffle sans discontinuer comme un cachalot. Ajoute à cela une tristesse invincible. Monseigneur tourne à l’hypocondrie, et l’animal a plus de talent que jamais ! Il fait des pièces de vers détachées superbes, mais ne trouve pas de sujet de drame : c’est là ce qui le désole et lui fait prendre le genre humain en haine. Il débine tout le monde. Le Major m’a écrit une lettre gigantesque (humoristique et blagueuse), où il luttait avec Grimm de verve et de fantaisie. Notre Max va bien. Laporte m’a fait cadeau de six fromages. Voilà à peu près toutes les nouvelles.

Quant à la politique, l’horizon se calme. On est à la paix. Quel chien d’hiver ! j’ai vu la Seine à Rouen complètement prise ; c’est la troisième fois seulement que, dans ma longue carrière, je jouis de ce spectacle hyperboréen. Après le froid, nous avons eu des coups de vent abominables. À l’heure où je t’écris, le vent mugit et la rivière prend des tournures d’océan.

Il doit faire plus beau à tes côtés. Vous êtes-vous repassé une soirée de cocottes indigènes, au moins !

Réponds-moi à Paris et dis-moi que tu reviens bientôt. Amitiés à Cernuschi. Quant à toi, mon bon vieux, je t’embrasse tendrement.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, samedi soir [fin janvier-début février 1868].

S... n... de D... ! ta lettre de ce matin m’a affligé. C’est embêtant ! Je ne peux répéter que cela.

Est-ce que cette pièce est injouable à tout autre théâtre qu’aux Français et n’y a-t-il que Bressant dans le monde ? Pourquoi fais-tu des pièces pour des acteurs ?

Quant au Thierry, qu’il t’ait joué quelque mauvais tour, ça ne m’étonne pas. C’est un catholique dont il faut, dit-on, se défier. Tu aurais tort, nonobstant, de renoncer au théâtre. Je ne connais pas ta dernière oeuvre ; mais ce dont je suis sûr, c’est que Un coup de Bourse est ce que tu as fait de plus original. Voilà mon opinion.

Soigne ta calligraphie si tu veux que je lise tes lettres, car celle de ce matin m’a donné beaucoup de mal.

Sais-tu que la «Jeunesse des Écoles» s’apprête à aller siffler Renan comme impérialiste ? Le naufrage d’About l’exalte. Les soi-disant libéraux lâchés par messieurs les ecclésiastiques me paraissent d’un joli tonneau comme stupidité. De quelque côté qu’on se tourne, c’est à en vomir. On ne peut pas faire un pas sans marcher sur de la m..., chose fâcheuse pour les gens qui ont la semelle de l’escarpin un peu fine.

j’ai commencé ce soir à esquisser mon avant-dernier mouvement. j’en ai encore pour un mois, et je suis bien exténué, ou plutôt bien impatient. l’envie d’avoir fini me ronge. Quant à l’ensemble, mes inquiétudes augmentent sur iceluy et l’exécution est de plus en plus difficile à mesure que j’avance, parce que j’ai vidé mon sac et qu’il doit avoir l’air encore plein.

Je ne lis rien, je ne vois personne. Depuis le 12 décembre, il est venu un Mosieu me faire une visite de deux heures. Voilà tout. Adieu, meilleure chance, mon pauvre vieux. Bonne pioche.

À George Sand. §

[Paris, 25 février 1868].

Mais certainement, je compte sur votre visite dans mon domicile privé. Quant aux encombrements qu’y peut apporter le beau sexe, vous ne vous en apercevrez pas (soyez-en sûre) plus que les autres. Mes petites histoires de coeur ou de sens ne sortent pas de l’arrière-boutique. Mais comme il y a loin de mon quartier au vôtre et que vous pourriez faire une course inutile, dès que vous serez à Paris donnez-moi un rendez-vous. Et nous en prendrons un autre pour dîner seul à seul les deux coudes sur la table.

j’ai envoyé à Bouilhet votre petit mot affectueux.

À l’heure qu’il est, je suis écoeuré par la population qui se rue sous mes fenêtres à la suite du boeuf gras ! Et on dit que l’esprit court les rues !

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

[Paris] mardi, 3 heures [25 février 1868].

(Pendant que passe le Boeuf.)

Ma chère Amie,

Je me suis présenté chez vous hier à 5 heures moins le quart. Votre portier n’était pas dans sa loge et j’ai vainement sonné à votre porte.

Sainte-Beuve est très content de votre roman et on va vous faire un article dans le Moniteur.

Quant à Girardin, il «n’était pas prévenu, il n’a pas eu ma carte», etc. Bref, il a fait des excuses.

Tenez-vous à ce que votre roman paraisse dans la Presse ?

Je peux l’y faire présenter par Mme de Tourbey à Mlle Cahen.

Vous voyez que je pense à vous, car je vous aime et vous baise sur votre joli col, en contemplant vos charmants yeux.

À vous.

À Michelet. §

[Paris] mercredi[février ou mars 1868].

Non, mon cher maître, je n’ai pas reçu votre livre ; mais je l’ai lu et je le relis. Quelle Montagne que la vôtre ! Où vous arrêterez-vous ?

Je suis écrasé par cette masse d’idées, ébahi par ces profondeurs.

Jamais, je crois, je n’ai lu quelque chose qui m’ait pénétré plus profondément que les Bains d’Acqui. Vous m’avez remis sous les yeux les Pyrénées et les Alpes. Avec vous, du reste, on est toujours sur les sommets.

Le lourd roman auquel vous vous intéressez (lourd pour moi en attendant qu’il le soit pour les autres) ne sera pas terminé avant une grande année. Je suis en plein, maintenant, dans l’histoire de 48. Ma conviction profonde est que le clergé a énormément agi.

Les dangers du catholicisme démocratique, que vous signalez dans la Préface de votre Révolution, sont tous advenus. Ah ! nous sommes bien seuls !

Mais vous restez, vous !

Je vous serre les mains très fort, en vous priant de me croire, mon cher maître, votre très affectionné.

À la princesse Mathilde. §

Mars [1868].

Hélas, non, Princesse, je ne serai pas libre mercredi prochain. j’ai le soir un dîner dont le jour a été choisi par moi. Et puis le soir, à neuf heures, un rendez-vous d’affaires (pour la vente d’une ferme, etc., un tas de choses ennuyeuses !).

Mais je prendrai, mercredi, la liberté de me présenter chez vous, dans l’après-midi, de bonne heure, de sorte que ma première course sera (comme d’habitude) pour aller offrir mes respects à Votre Altesse, ou plutôt pour avoir tout simplement le plaisir de vous revoir.

Vous confusionnez un pauvre homme avec votre modestie ! Vous êtes pourtant une des rares personnes qui aient le droit de n’en pas avoir. La phrase est incorrecte, mais la pensée est juste.

Puisque vous me tendez la main, je m’incline et je la baise en vous assurant, Princesse, que je suis

Votre très humble et très affectionné.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

[Paris] lundi, 1 heure [mars 1868].

Ma chère Carolo,

Je croyais vraiment que tu avais oublié ton pauvre vieux quand ta gentille lettre a calmé ma fureur. Amuse-toi pendant que tu es jeune, mon Loulou, mais pense quelquefois à envoyer un peu de ton écriture à ton oncle Ganachon.

La «saison des bals» doit être finie, et tu vas avoir un peu plus de temps.

Le mien a été fort occupé par des courses à l’hôpital Sainte-Eugénie pour voir des enfants qui avaient le croup. (C’est abominable et j’en sortais navré ; mais l’Art avant tout !) Je n’y ai été hier que deux fois en cinq heures ; heureusement que c’est fini ; je puis maintenant faire ma description. Je me livre aussi à pas mal de courses pour avoir des renseignements sur 48, et j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques ; les fonds emportent les premiers plans.

j’étais hier soir si éreinté que j’ai lâché ma Princesse ; aussi, croyant que j’étais malade, vient-elle tout à l’heure de m’envoyer un estafier avec un billet (qui m’invite à dîner pour mercredi). Ledit commissionnaire est surchargé de médailles militaires et très grand, ce qui me donne près de mon portier beaucoup de considération ; ce soir, je vais au concert chez son cousin l’Empereur.

Tout à l’heure on vient de m’apporter un billet de faire part m’annonçant la mort de Mme Valazé mère. Je ne puis faire autrement que d’aller à son enterrement.

As-tu lu Thérèse Raquin ? Je trouve ce livre-là très remarquable, quoi qu’on dise. Quant à la Comtesse de Châlis, on n’en parle plus, mais plus du tout. Donne-moi donc des détails sur les femmes de ta bonne maman. Est-ce que, sérieusement, elle renvoie Julie de chez elle ? Pourquoi ? Cette mesure me paraît bien rigoureuse.

Quand venez-vous à Paris ? Il m’ennuie de ta fraîche trombine. l’«horizon politique» continue à s’assombrir et tout le monde déblatère contre le gouvernement, ce qui ne m’empêche pas, moi, de croire à sa solidité par la raison suivante : il n’y a pas un mot de ralliement, une idée commune, un drapeau quelconque, autour duquel on puisse se grouper. Je défie qui que ce soit de réunir vingt personnes ayant la même opinion active. La question, d’ailleurs, n’est plus politique, et un changement de gouvernement ne la résoudrait pas. La seule chose importante, Madame, c’est la religion. Or il se pourrait que la France fît comme la Belgique, c’est-à-dire se divisât en deux partis tranchés, les catholiques d’un côté et les philosophes de l’autre. Mais y a-t-il encore de vrais catholiques ? Et où sont les philosophes ?

Quant à la guerre, avec qui ? Avec la Prusse ? La Prusse n’est pas si bête !

Là-dessus, ma petite dame, je vous bécote sur les deux joues et suis

Ton vieux bonhomme d’oncle en baudruche.

Rends à ton époux le baiser qu’il m’envoie et donnes-en d’autres à ta mère-grand.

À Jules Duplan. §

[Paris] samedi soir, minuit, 14 mars 1868.

Mon cher vieux,

j’ai été bien content, hier, de recevoir ta lettre, mais en même temps bien embêté d’apprendre que je ne te reverrai pas avant six semaines ! j’avais vu Blamont une douzaine de jours auparavant, et je m’attendais à ta présence d’un moment à l’autre. Il faut donc se résigner ! Reviens-nous en bon état, voilà tout ce qu’on te demande, et «enrichissez-vous», comme disait Lord Guizot.

Tout le monde du Rocher se porte à merveille. Max ne sort pas des boucheries, marchés et abattoirs, toujours pour son grand travail sur Paris ; il m’a entraîné une nuit aux Halles, mais je l’ai lâché à trois heures du matin, car j’étais gelé.

Monseigneur fait deux scénarios ; il m’a l’air, d’après ses lettres, un peu remonté. Tant mieux ! Car je t’assure qu’il était médiocrement sociable ; monsieur parlait de donner sa démission de bibliothécaire ! ! ! etc. Oh ! les poètes ! En fait de poètes, mon brave ami Théo schlingue actuellement d’une si formidable façon que la société s’écarte de lui (sic) ; je le crois profondément malade et en suis inquiet. Quant au père Sainte-Beuve, il va mieux.

Comme nouvelles politiques, tu connais sans doute l’incident Kervéguen-Cassagnac et toutes ses phases ; c’est d’un grotesque profond et d’une bêtise infinie. Je trouve d’ailleurs Paris changé cet hiver ; le souverain tourne à la victime, victime de sa majorité, laquelle rappelle par son ineptie les beaux jours de la rue de Poitiers. S’il cassait la Chambre, il regagnerait peut-être tout ce qu’il a perdu. La question ne me paraît pas tenir à lui. On sent qu’un changement de régime n’amènerait rien de neuf, et précisément parce que tout le monde crie contre l’Empire, je crois l’Empire solide. On ne trouverait pas vingt hommes pour se ranger sous une bannière, le mot d’ordre manque à tous les partis ; donc immobilité complète d’ici à longtemps peut-être.

Tu as su l’immense succès du jeune Augier ? Et on a surtout admiré les vers ! C’est à rendre fou ! Le sieur Rolland (ce poète qui s’habille en breton et trouve Corneille «pas fort») a remporté une veste insigne, au Vaudeville ; son oeuvre fourmille de jolies phrases dont tu pourras orner l’album de la Vicomtesse. Je ne vois guère, comme infections, autre chose à te narrer.

Quant à ton vieux géant, il a commencé aujourd’hui le premier chapitre de sa troisième partie, mais j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques de 48. j’ai peur que les fonds ne dévorent les premiers plans ; c’est là le défaut du genre historique. Les personnages de l’histoire sont plus intéressants que ceux de la fiction, surtout quand ceux-là ont des passions modérées ; on s’intéresse moins à Frédéric qu’à Lamartine. Et puis, quoi choisir parmi les faits réels ? Je suis perplexe ; c’est dur !

Quant aux renseignements à recueillir, ça me demande un temps terrible. Je fais des courses, j’écris des lettres, j’envoie et renvoie mon mameluck dans les maisons, etc. ; j’ai passé une semaine entière à me trimbaler à l’hôpital Sainte-Eugénie, pour étudier des moutards atteints de croup. Bref, je suis fatigué et assez dégoûté, et il me reste encore 250 pages à écrire ! Ne comptes-tu pour rien, non plus, les bourgeois qui vous abordent par ces phrases : «Eh bien, avez-vous quelque nouvelle page sur le chantier ? Vous êtes paresseux, etc...» j’ai lâché complètement le dîner Magny, où l’on a intercalé des binettes odieuses, mais tous les mercredis je dîne chez la Princesse, avec les Bichons et Théo.

Je t’attendais pour aller à Versailles. Je ferai cette course tout seul, mais je ne sais quand, étant fort dérangé et occupé.

Comme folichonnerie, j’ai été, le mardi-gras, au bal chez Arsène Houssaye. Le plus clair, c’était la jalousie des bons camarades contre notre délicieux fantaisiste ; le plus aigre étonnement se peignait sur les visages.

Je t’engage à ne pas rater la Foire de Tanta, si faire se peut, et à visiter les Pyramides, y compris celles de Sakkhara.

Ce que tu me dis des almées m’étonne ; tout est donc en décadence ?

Le philosophe Baudry a publié le premier volume de sa Linguistique, qui doit lui ouvrir les portes de l’Institut. Je dîne chez ce brave homme mardi prochain, avec Littré, Renan et Maury. Quelle réunion de bardaches ! La Princesse Julie raffole de Renan, ne parle que de ses oeuvres, et même vous en tanne, si j’ose m’exprimer ainsi. Il a publié un nouveau bouquin de mélanges, avec une préface qui fait du bruit, mais que je ne connais pas encore.

Puisque tu es si plongé dans l’oriental moderne, pense à moi pour mon futur roman de Harel-Bey.

j’ai bien envie de te revoir, car tu me manques singulièrement. Amitiés à Cernuschi. Je t’embrasse À deux bras et te bécote sur les deux joues ; soigne ton ventre et pense à ton vieux.

Maisiat va bien ; je l’ai vu dimanche dernier.

À la princesse Mathilde. §

Samedi soir [1868].

Comment ! «des excuses», Princesse ? Et de quoi donc ? «Si vous l’avez encore» (cette lettre). Je crois bien ! Et les autres aussi ! Rien de vous n’est à perdre.

d’ailleurs, voici la phrase en question, que je m’étonne maintenant de n’avoir pas lue couramment : «Je suis sûre que la vue de ce ménage vous laissera la sécurité pour leur avenir ; mais ne sommes-nous pas curieux ? qu’en pensez-vous ?»

Quant à l’incident nouveau, je trouve que ce bon Sainte-Beuve n’a pas été très philosophe. Il me semble qu’à sa place j’en aurais ri. Je me vante peut-être ; mais il y avait, je crois, mieux à faire qu’à se fâcher.

Je voudrais vous retrouver dans la correspondance de Voltaire une lettre qu’il envoyait à Thiriot dans une circonstance analogue. M. du Deffant le déchirait, en arrière, tout en lui faisant des cajoleries. On l’avertit de la chose, et il répond là-dessus d’un ton supérieur, le ton d’un homme qui connaît les hommes et les femmes.

l’aventure est entièrement comique, du reste, et m’a fait rire. Je vous remercie de me l’avoir communiquée. Elle rappelle un peu la scène des billets, dans le dernier acte du Misanthrope. Mais quelle étourderie ! C’est inexplicable !

Quant aux conseils pratiques que vous donnez, Princesse, je vous en suis très reconnaissant et j’en ferai mon profit.

Nous en causerons. C’est une raison de plus pour désirer être auprès de vous.

Je me mets à vos pieds et suis votre très

affectionné et dévoué.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

[Paris, fin mars 1868].

Mon Loulou,

Je n’ai rien à te dire, si ce n’est que je m’ennuie de toi beaucoup et que j’ai fort envie de te voir.

N. B. – Fais-moi le plaisir de demander à ton époux combien j’ai à attendre de lui le 1er avril. Car, depuis le 1er janvier, mes vastes capitaux déposés en ses mains se sont accrus par l’apport nouveau de... est-ce mille ou deux mille francs ? Je ne sais plus.

Oui, ma belle nièce, j’admire beaucoup les Châtiments, et je trouve ces vers-là HÉNAURMES ! Bien que le fond du livre soit bête, car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler.

Je ne connais pas l’ouvrage de Büchner dont tu me parles ; mais je vois avec plaisir que mon ancienne élève se livre à des lectures sérieuses. Quant à mon avis sur ces choses, le voici en un mot : je ne sais pas ce que veulent dire ces deux substantifs Matière et Esprit ; on ne connaît pas plus l’une que l’autre. Ce ne sont peut-être que deux abstractions de notre intelligence. Bref, je trouve le Matérialisme et le Spiritualisme deux impertinences égales.

Demande à Monseigneur de te prêter le Banquet et le Phédon de Platon (dans la traduction de Cousin). Puisque tu aimes l’idéal, mon Loulou, tu le boiras, dans ces livres, à la source même. Comme art, c’est merveilleux.

j’ai dîné hier chez Bataille, avec le duc et la duchesse de Persigny, le terrible Jollibois et l’ancienne sous-préfète de Mantes, Mme de Marcilly. Ce brave Bataille a encore reparlé du bon dîner que ta grand’mère lui a donné l’année dernière ; il a l’estomac reconnaissant. (C’est, du reste, un bon père de famille ; la façon dont il bécotait sa petite fille m’a attendri. ) Il s’est aussi étendu sur la beauté de Mme Fortin. Après quoi j’ai été chez la Princesse, où j’ai vu plusieurs anges. Quelles plumes, n... de D... !

As-tu lu Thérèse Raquin ?

Jeudi, probablement, je dînerai avec mon chéri Tourgueneff, qui vient de publier un nouveau roman que je t’engage à lire : Fumée.

Je me suis livré cette semaine à des recherches dans les vieux Tintamarres, ce qui fait que mon répertoire de calembours s’est accru : je pourrai briller à la noce d’Émilie.

Adieu, ma chère Caro, je t’embrasse tendrement.

À la princesse Mathilde. §

Nuit de samedi [mars 1868].

Comme votre dernière lettre est triste, Princesse ! Elle m’a profondément peiné. Car vous n’êtes pas née pour souffrir. La variété naturelle de votre esprit, qui est d’une constitution ferme et robuste, n’a rien de commun avec nos brumes normandes. Vous êtes pleine de force et de soleil ! Restez vous-même, pour vous d’abord, et ensuite pour ceux qui vous aiment, et qui ne veulent vous savoir du chagrin.

On a ses mauvais jours, je le sais ! Mais avec de la volonté, ils deviennent de plus en plus rares. Croyez en là-dessus un grand maître en fait de mélancolie ! j’ai passé par de vrais spasmes d’ennuis. C’était dans ma jeunesse. Car ces bouillonnements lugubres ne sont rien autre chose que les excès de la sève, le trop plein qui ne peut (ou ne veut) sortir. Quant aux déceptions que le monde peut vous faire éprouver, je trouve que c’est lui faire trop d’honneur, il ne mérite pas cette importance. Pour moi, voici le principe : on a toujours affaire à des canailles. On est toujours trompé, dupé, calomnié, bafoué, mais il faut s’y attendre et, quand l’exception se présente, remercier le ciel.

C’est pour cela que je n’oublie rien des plus petits bonheurs qui m’arrivent par une poignée de main cordiale, par un sourire. Tout est trésor pour les pauvres.

Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton-là, Princesse, mais il me semble que vous me le permettez, n’est-ce pas ?

j’avais pensé à vous envoyer de la crème de Sotteville ; mais on m’a dit, hier, que vous deviez en recevoir lundi prochain. Vous voyez que je connais vos actions.

Ne vous laissez pas assombrir ; c’est une mauvaise habitude. j’espère que votre prochaine lettre m’apprendra que vous allez mieux.

Il fait bien beau temps. Sortez-vous ? Faites-vous les promenades ? Et la peinture ?

Moi, j’attends Pâques avec impatience, car à ce moment-là je vous reverrai, et je pourrai vous baiser les deux mains, Princesse, en vous redisant encore que je suis

Tout à vous.

G. Flaubert.

À Mademoiselle Amélie Bosquet. §

Jeudi matin [mars ou avril 1868].

«Vous pouvez envoyer le roman à Mlle Cahen, rue Saint-Jacques, 350. Il passera probablement d’ici à trois ou quatre mois, assurément avant six mois.» Voilà ce que je reçois à l’instant, ma chère amie.

Envoyez donc ledit manuscrit (en mettant sur l’enveloppe, entre parenthèses, de la part de M. G. F.)

l’article de Lavoix a paru dans le Moniteur il y a au moins trois semaines ; c’est Lavoix lui-même qui me l’a dit hier au soir.

Vous voyez que je pense à vous ! Et c’est tout naturel, car vous savez au fond les sentiments ou le sentiment que j’ai pour vous.

À George Sand. §

[Paris, fin mars ou avril 1868].

Enfin, enfin, on a donc de vos nouvelles, chère maître, et de bonnes, ce qui est doublement agréable.

Je compte m’en retourner vers ma maison des champs avec Mme Sand, et ma mère l’espère aussi. qu’en dites-vous ? Car enfin, dans tout ça on ne se voit pas, nom d’une balle !

Quant à mes déplacements, à moi, ce n’est pas l’envie de m’y livrer qui me manque. Mais je serais perdu si je bougeais d’ici la fin de mon roman. Votre ami est un bonhomme en cire ; tout s’imprime dessus, s’y incruste, y entre. Revenu de chez vous, je ne songerais plus qu’à vous, et aux vôtres, à votre maison, à vos paysages, aux mines des gens que j’aurais rencontrés, etc. Il me faut de grands efforts pour me recueillir ; à chaque moment je déborde. Voilà pourquoi, chère bon maître adorée, je me prive d’aller m’asseoir et rêver tout haut dans votre logis. Mais dans l’été ou l’automne de 1869 vous verrez quel joli voyageur de commerce je fais, une fois lâché au grand air. Je suis abject, je vous en préviens.

En fait de nouvelles, il y a du re-calme depuis que l’incident Kervéguen est mort de sa belle mort. Était-ce farce ! et bête !

Sainte-Beuve prépare un discours sur la loi de la presse. Il va mieux, décidément. j’ai dîné mardi avec Renan. Il a été merveilleux d’esprit et d’éloquence, et artiste ! Comme jamais je ne l’avais vu.

Avez-vous lu son nouveau volume ? Sa préface fait du bruit.

Mon pauvre Théo m’inquiète. Je ne le trouve pas raide.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mardi matin [mai 1868].

Mon Loulou,

Je te suppose rétablie de ton indisposition, car une lettre que je reçois ce matin de ta grand’mère ne m’en parle pas. Tu vas donc pouvoir embellir de ta présence «nos dernières fêtes». Je te félicite cependant de préférer la peinture au cotillon.

j’ai vu hier au soir Monseigneur (nous avons dîné ensemble chez Magny) et je lui ai fait des excuses, car le pauvre garçon était resté navré de la façon dont je l’avais traité. «Monseigneur est si bon !» n’avais-je pas eu la mine du grand vicaire qui secoue son évêque ! Il paraît que toi ou ta grand’mère vous avez raconté la scène aux Achille, car Mme Achille l’a redite à Bouilhet lui-même. Bref, j’ai eu des remords et lui ai demandé pardon, car tu sais que je n’aime pas à affliger ceux que j’aime. Bon nègre, au fond.

Jane Robinet m’a envoyé deux billets pour son concert, avec une lettre très bien troussée où elle me prie d’y venir. Mais, franchement, je suis si indigné contre moi-même de sortir le soir trop souvent, que je balance un peu à perdre encore cinq à six heures de travail. C’est pour lundi prochain. j’ai vu hier Mme Sand qui m’a demandé de vos nouvelles à tous. Elle est de plus en plus aimable.

Dernière nouvelle : on a vidé cette nuit les lieux de mon domicile, et messieurs les vidangeurs ont fait tant de bruit que je n’ai pu fermer l’oeil. Dans l’espèce de cauchemar qu’ils m’ont donné, j’ai rêvé : l’Empereur et ma nièce ! ! Toutes les sommités !

Adieu, pauvre loulou.

Ton vieux ganachon.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

[Croisset] mercredi [mai 1868].

[...] Rentré chez moi, dimanche, à onze heures et demie, je me couche, en me promettant de dormir profondément, et je souffle ma bougie. Trois minutes après, éclats de trombone et battements de tambour ! C’était une noce chez Bonvalet. Les fenêtres dudit gargotier étant complètement ouvertes (vu la chaleur de la nuit), je n’ai pas perdu un quadrille ni un cri ! l’orchestre (comme j’ai l’honneur de vous le répéter) était enjolivé par deux tambours !

À six heures du matin, re-maçons. À sept heures, je déménage pour aller loger au Grand-Hôtel.

Là, trois quarts d’heure de promenade avant de trouver une chambre.

À peine y étais-je (dans la chambre) qu’on se met à clouer une caisse dans l’appartement contigu. Re-promenade dans le même hôtel pour y découvrir un gîte. Bref, à neuf heures, j’en sors et vais à l’hôtel du Helder, où je trouve un abject cabinet, noir comme un tombeau. Mais le calme du sépulcre n’y régnait pas : cris de MM. les voyageurs, roulement des voitures dans la rue, trimbalage de seaux en fer-blanc dans la cour.

De 1 heure à 3 heures, je fais mes paquets et quitte le boulevard du Temple.

De 4 à 6 heures, avoir tâché de dormir chez Du Camp, rue du Rocher. Mais j’avais compté sans d’autres maçons qui édifient un mur contre son jardin.

À 6 heures je me transporte dans un bain, rue Saint-Lazare. Là, jeux d’enfants dans la cour et piano.

À 8 heures, je reviens rue du Helder, où mon domestique avait étalé sur mon lit tout ce qu’il me fallait pour aller, le soir, au bal des Tuileries. Mais je n’avais pas dîné et, pensant que la faim peut-être m’affaiblissait les nerfs, je vais au Café de l’Opéra.

À peine y étais-je entré qu’un monsieur dégueule à côté de moi.

À 9 h, je retourne à l’Hôtel du Helder. l’idée de m’habiller m’épuise comme une saignée aux quatre membres. Je renâcle et je me décide à regagner les champs au plus vite. Mon serviteur fait ma cantine.

Ce n’est pas tout. Dernier épisode : ma cantine déroule de l’impériale du fiacre par terre et me tombe sur l’épaule. j’en porte encore les marques. Voilà.

À vous.

À Edmond et Jules de Goncourt. §

Mercredi 17 juin [1868].

Êtes-vous à Vichy ? Allez-vous partir pour Vichy ? Ou êtes-vous revenu de Vichy ? En tout cas, je vous envoie le bonsoir rue Saint-Georges.

Et d’abord, le bruit, ça se calme-t-il un peu ? Moi, j’étais si profondément agacé en revenant ici, que j’ai été plusieurs jours encore sans pouvoir dormir. À trente-trois lieues de distance, j’entendais les maçons ! Ce serait un joli sujet de thèse médicale que celui-ci : «de l’influence de la bêtise parisienne sur le développement de la folie.»

Et, à ce propos, quel est ce «quelqu’un» qui me croyait fou ? [...]

À George Sand. §

Samedi soir [juin 1868].

j’ai reçu vos deux billets, chère maître. Vous m’envoyez pour remplacer le mot «libellules» celui d’«alcyons». Georges Pouchet m’a indiqué celui de gerre des lacs (genre Gerris). Eh bien ! Ni l’un ni l’autre ne me convient, parce qu’ils ne font pas tout de suite image pour le lecteur ignorant.

Il faudrait donc décrire ladite bestiole ? Mais ça ralentirait le mouvement ! Ça emplirait tout le paysage ! Je mettrai «des insectes à grandes pattes», ou «de longs insectes», ce sera clair et court.

Peu de livres m’ont plus empoigné que Cadio, et je partage entièrement l’admiration de Maxime.

Je vous en aurais parlé plus tôt si ma mère et ma nièce ne m’avaient pris mon exemplaire. Enfin, ce soir, on me l’a rendu ; il est là sur ma table et je le feuillette tout en vous écrivant.

Et d’abord, il me semble que ça doit avoir été comme ça ! Ça se voit, on y est et on palpite. Combien de gens ont dû ressembler à Saint-Gueltas, au comte de Sauvières, à Rebec ! Et même à Henri, quoique les modèles aient été plus rares. Quant au personnage de Cadio, qui est plus d’invention que les autres, ce que j’aime surtout en lui, c’est sa rage féroce. est la vérité locale du caractère. l’humanité tournée en fureur, la guillotine devenue mystique, l’existence n’étant plus qu’une sorte de rêve sanglant, voilà ce qui devait se passer dans des têtes pareilles. Je trouve que vous avez une scène à la Shakespeare : celle du délégué à la Convention avec ses deux secrétaires est d’une force inouïe. C’est à faire crier ! Il y en a une aussi qui m’avait fortement frappé à la première lecture : la scène où Saint-Gueltas et Henri ont chacun des pistolets dans leurs poches, et bien d’autres. Quelle splendide page (j’ouvre au hasard) que la page 161 !

Dans la pièce, ne faudrait-il pas donner un rôle plus long à la femme légitime de ce bon Saint-Gueltas ? Le drame ne doit pas être difficile à tailler. Il s’agit seulement de le condenser et de le raccourcir. Si on vous laisse jouer, je vous réponds d’un succès effrayant. Mais la censure ?

Enfin, vous avez fait un maître livre, allez ! Et qui est très amusant. Ma mère prétend que ça lui rappelle des histoires qu’elle a entendues étant enfant. À propos de Vendée, saviez-vous que son grand-père paternel a été, après M. de Lescure, le chef de l’armée vendéenne ? Ledit chef s’appelait M. Fleuriot d’Argentan. Je n’en suis pas plus fier pour ça ; d’autant plus que la chose est problématique, car le père de ma mère, républicain violent, cachait ses antécédents politiques.

Ma mère va, dans quelques jours, s’en aller à Dieppe, chez sa petite-fille. Je serai seul une bonne partie de l’été et me propose de piocher vigoureusement :

Je travaille beaucoup et redoute le monde,

Ce n’est pas dans les bals que l’avenir se fonde.

Camille Doucet.

Mais mon sempiternel roman m’assomme parfois d’une façon incroyable ! Ces minces particuliers me sont lourds à remuer ! Pourquoi se donner du mal sur un fond si piètre ?

Je voulais vous en écrire très long sur Cadio ; mais il est tard et les yeux me cuisent.

Donc, merci, tout bonnement, ma chère maître.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi soir [juin 1868].

Je commençais à m’inquiéter de vous, Princesse. Votre bonne lettre, heureusement, est venue hier me rassurer.

Vous vous plaignez «du Monde» qui vous occupe. Il est peu de personnes pourtant sur lesquelles il ait moins d’influence.

Il n’a pu entamer votre nature et, de toutes les calomnies imaginables ou inimaginables, il y en a une qu’on ne se permettra jamais : c’est de vous accuser d’être banale. Prudhomme, (permettez-moi de vous le dire, Princesse,) est très loin de vous, ne serait-ce que par l’écriture. Vous n’avez rien de «Brard et Saint-Omer» et vos lettres ressemblent à ces grandes dames turques qui laissent voir des yeux splendides à travers la gaze.

Dans vos lignes, à première vue, on saisit çà et là des choses charmantes et on est dépité de ne pas voir le reste. Mais on y revient ; ce sont des acquisitions graduelles.

Tout cela est pour m’excuser de ne pouvoir répondre à une question que vous me faites sur le ménage Taine. C’est du reste, le seul endroit de votre lettre qui me soit resté obscur.

Mais certainement ! Je tiendrai ce que vous avez l’amabilité d’appeler «ma promesse». Je n’ai rien de mieux à faire, et je ne ferai jamais rien qui me soit plus agréable ! Le mois de juillet ne se passera pas sans que vous ayez ma visite. Il me semble qu’il y a très longtemps que je ne vous en ai fait.

l’Empereur ne se doute pas du prodigieux développement qu’il a donné à la cuisine rouennaise ! On ne fait que banqueter pour se réjouir des croix d’honneur distribuées par Sa Majesté. Je suis même forcé d’assister lundi prochain à un de ces festins.

Non ! Je ne connais pas le livre de Robert Halt. j’en ai entendu parler à des gens de goût qui, comme vous, le trouvaient remarquable.

Quant au mien, il me faut encore une grande année de travail acharné avant de l’avoir fini. Vous plaira-t-il, au moins ? Quelle folie, n’est-ce pas, de se donner tant de mal pour arriver souvent à d’aussi piètres résultats ! Mais l’Art, en soi, est une bonne chose, quand tout le reste vous manque. À défaut du réel, on tâche de se consoler par la fiction. C’est là notre secret, à nous autres râcleurs de guitare.

La vie a pourtant de bons jours, ceux où l’on est près de vous, Princesse, et où je puis vous baiser les deux mains, en vous assurant, une fois de plus, que je suis

entièrement à vous.

G. Flaubert.

À Ernest Chesneau. §

Croisset, dimanche [juin ou juillet 1868].

Non ! Mon cher ami, votre livre ne contrarie en rien mes goûts, loin de là ! j’ai même été ravi de voir ce que je sens, ce que je pense, formulé d’une telle façon.

Votre morceau sur l’École anglaise est à lui seul une oeuvre. Et d’abord, vous avez très bien signalé son trait saillant, l’absence de composition (si vous aviez tenu à noircir du papier, vous auriez pu faire un rapprochement entre la peinture et la littérature britanniques). Bien que j’aie lu l’ouvrage de Milsand, voilà la première fois que je trouve enfin une définition nette du préraphaélisme !

La manière dont l’absolu et le contingent doivent être mêlés dans une oeuvre d’art me semble indiquée nettement page 60. Je pense comme vous. Dès qu’il y a interprétation dans l’oeuvre d’un peintre, l’artiste a beau s’en défendre, il fait fonction d’idéaliste (94). Bref, on n’est idéal qu’à la condition d’être réel et on n’est vrai qu’à force de généraliser. Du reste, vous concluez fort bien, en montrant l’inanité des théories par l’exemple des deux écoles anglaise et belge arrivant à des résultats divers, bien qu’elles soient parties du même principe (page 550). La limite de la peinture (ce qu’elle peut et ce qu’elle ne peut pas) est montrée avec une évidence qui crève les yeux, à propos d’un tableau de Pamvels et d’un autre de Comte. Enfin, je n’ose trop vous louer de vos idées, parce que ce sont les miennes. Donc, sur la religion nous sommes d’accord.

Quant aux appréciations particulières (question de nerfs et de tempérament autant que de goût), je vous trouve parfois un peu d’indulgence. Comme pour mon ami H. Bellangé, entre autres. Cela tient peut-être à ce que vous savez beaucoup et que vous êtes sensible à des mérites que je ne vois pas. Cependant j’applaudis sans réserve à tout ce que vous dites sur Ingres et Flandrin (315), Gérôme (221), le sculpteur italien Vela (378), bien d’autres encore, et je vous remercie d’avoir rendu justice à Gustave Moreau, que beaucoup de nos amis n’ont pas, selon moi, suffisamment admiré ! Mais pourquoi dites-vous le sphinx ? C’est ici la sphinx. Cette infime remarque vous prouve que je vous ai lu attentivement. Ainsi, page 124, il y a une faute : «Les Récits d’histoire romaine d’Augustin Thierry», vous avez bien voulu dire «les Récits mérovingiens» d’A. Thierry. Les récits d’histoire romaine sont d’Amédée Thierry.

Mais je ne suis nullement de votre opinion quand vous prétendez que «Decamps nous fit un Orient imaginaire». Son Orient n’est pas plus imaginaire que celui de lord Byron. Ni par la brosse, ni par la plume, personne encore n’a dépassé ces deux-là comme vérité.

Vous m’avez souvent mis sous les yeux des tableaux que j’avais oubliés. La description des portraits de l’Empereur et de Mme de Ganay sont des pages du meilleur style, achevées, excellentes. Votre article sur l’Art japonais est d’un critique supérieur où l’on sent le praticien sous l’esthéticien (pardon du mot). À preuve : vos observations sur les surfaces courbes, la perspective ; cela est creusé. Vous êtes entré au coeur de l’Art japonais, il me semble.

Une chicane, cependant. Êtes-vous bien sûr que «ce soit le rationalisme étroit de la Chine» qui lui ait fait repousser toute tentative de progrès ? Le rationalisme seul en est-il la cause ? Je n’en sais rien. En résumé, mon cher Chesneau, votre livre m’a fait grand plaisir et je vous remercie de me l’avoir envoyé. Je vous remercie également de l’aimable lettre qui l’accompagnait. Mon nom répété deux fois dans votre volume m’a prouvé votre sympathie. Croyez bien à la mienne.

Je vous serre les deux mains.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi, 3 heures [30 juin ].

Mon Loulou,

Ta grand’mère me charge de te dire que : jeudi prochain (après-demain), elle compte partir de Rouen à 11 h 45 et espère te voir à la gare.

j’aurais bien du plaisir à l’accompagner, pour bécoter ta fraîche mine, mais le sacerdoce me retient.

Quand je reviendrai de Paris, je pousserai tout droit jusqu’à Dieppe, afin d’aller jouir un peu de ton hospitalité dans ta «délicieuse villa». Ce ne sera pas, je crois, avant le milieu du mois d’août.

Tu sais que nous avons eu hier, à dîner, Censier et le ménage Lapierre. Eh bien ! Cette petite fête de famille a été réellement charmante. On n’était pas stupide comme la dernière fois. Au contraire ! Et ce bon Didier n’a même dit de mal de personne. De qui a-t-on dit du bien ? De ma belle nièce ! Les oreilles ont dû t’en corner, mon Loulou. Je n’ai encore aucun détail sur la représentation dramatique de dimanche dernier, chez ton ami Pinel. Fortin m’a l’air perdu par le théâtre. Sérieusement, il a le bourrichon très monté.

Je viens de voir ton ancien modèle, Valentine, passer en canot sous ma fenêtre. Elle pêchait avec son papa. Voilà toutes les nouvelles.

Et quel beau temps ! Je pense à toi, ma Caro, et je te regrette.

Je trouve que ta grand’mère va beaucoup mieux physiquement, et moralement surtout.

Tu me donneras de ses nouvelles fréquemment. Je compte sur toi pour cela.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 5 juillet 1868.

Comment se fait-il, chère Demoiselle, que je retrouve sur ma table une lettre de vous datée du 13 avril ? Je ne vous ai donc pas répondu ? Cela se peut-il ? Comme je suis honteux !

Vous me disiez que vous aviez mal aux yeux. Souffrez-vous moins maintenant ? Et vos autres douleurs, qu’en faites-vous ?

j’ai été, à mon retour ici, assez inquiet de ma mère que j’ai trouvée très affaiblie. Elle va mieux maintenant, Dieu merci ! Mais comme c’est triste de voir les gens que l’on aime vieillir ! Ou plutôt comme tout est triste, n’est-ce pas ?

Je crois comprendre vos mélancolies si profondes. Elles me paraissent incurables, car vous êtes comme Rachel, qui ne «voulait pas être consolée» ; vous ne voulez pas guérir. Se plaire dans sa douleur est le dernier terme de la tristesse. Avez-vous au moins été à Nantes entendre un opéra ? Et un jour, vous pourriez venir à Paris. Avez-vous repris votre histoire de l’Anjou ? Et vos mémoires ? En se fixant une tâche et en l’exécutant comme une bête de somme, la vie passe assez vite.

j’ai eu pendant quelques jours, le mois dernier, la visite de notre amie Mme Sand. Quelle nature ! Quelle force ! Et personne en même temps n’est d’une société plus calmante. Elle vous communique quelque chose de sa sérénité.

Je suis toujours plongé dans mon roman. Il me faut encore une bonne année avant de l’avoir fini... et puis je ne recommencerai plus de pareilles besognes. Cette cohabitation morale avec des bourgeois me tourne sur le coeur et m’épuise. Je sens le besoin de vivre dans des milieux plus propres.

Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et ne prenez jamais mon silence pour de l’oubli, car je vous plains et je vous considère comme une amie.

Tout à vous.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, dimanche [juillet 1868].

j’ai un peu tardé à répondre à Votre Altesse parce que je voulais savoir l’époque précise où il me sera possible d’aller chez elle.

Je compte donc, Princesse, user de votre hospitalité dans la dernière semaine de ce mois. j’espère néanmoins vous voir d’ici-là. Dans une huitaine de jours, probablement, j’irai vous faire une petite visite. Je ne vous ai pas vue depuis la fin de mai ; c’est long pour moi.

Mais l’histoire de la fameuse page se répand ! On m’a envoyé ce matin un numéro du Figaro où l’anecdote est racontée ! On vous y prête un mot assez drôle et qui, n’étant pas bête, doit être vrai.

j’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre des de Goncourt. Ils me parlent fort peu de leur santé et beaucoup de leur nouvelle maison. j’ai peur de retrouver encore les maçons dans la mienne. Mais la perspective de Saint-Gratien me calmera.

Quant à l’ami Taine, vous avez raison, il sera heureux quand même. Je ne le crois pas capable de sentiments violents. Une grande souffrance et une grande ivresse doivent lui être étrangers. Tant mieux pour lui. Ne trouvez-vous pas qu’il a l’air né marié ?

C’est un homme moderne ; moi, je suis un fossile. Il est plein de calme et de raison. Moi, un rien me trouble et m’agite. Donc je l’envie profondément.

Je me mets à vos pieds, Princesse, et vous baise les deux mains, en étant votre très affectionné.

À George Sand. §

Croisset, dimanche, 5 juillet 1868.

j’ai violemment bûché depuis six semaines. Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus ! Tant pis ; j’écris les choses comme je les sens, c’est-à-dire comme je crois qu’elles existent. Est-ce bêtise de ma part ? Mais il me semble que notre malheur vient exclusivement des gens de notre bord. Ce que je trouve de christianisme dans le socialisme est énorme. Voilà deux petites notes qui sont là, sur ma table :

«Ce système (le sien) n’est pas un système de désordre, car il a sa source dans l’Évangile, et de cette source divine ne peuvent découler la haine, les guerres, le froissement de tous les intérêts ! Car la doctrine formulée de l’Évangile est une doctrine de paix, d’union, d’amour.» (L. Blanc. )

«j’oserai même avancer qu’avec le respect du dimanche s’est éteinte dans l’âme de nos rimeurs la dernière étincelle du feu poétique. On l’a dit : sans la religion, pas de poésie !» (Proudhon. )

À propos de celui-là, je vous supplie, chère maître, de lire, à la suite de son livre sur la célébration du dimanche, une histoire d’amour intitulée, je crois, Marie et Maxime. Il faut connaître ça pour avoir une idée du style des penseurs. C’est à mettre en parallèle avec le Voyage en Bretagne, du grand Veuillot, dans Çà et là. Ce qui n’empêche pas que nous avons des amis très admirateurs de ces deux messieurs.

Quand je serai vieux, je ferai de la critique ; ça me soulagera, car souvent j’étouffe d’opinions rentrées. Personne, mieux que moi, ne comprend les indignations de Boileau contre le mauvais goût : «les bêtises que j’entends dire à l’Académie hâtent ma fin.» Voilà un homme.

Toutes les fois, maintenant, que j’entends la chaîne des bateaux à vapeur, je songe à vous, et ce bruit-là m’irrite moins, en me disant qu’il vous plaît. Quel clair de lune il fait cette nuit sur la rivière !

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Paris, 15 juillet [1868].

Chère Demoiselle,

À mon retour de Fontainebleau, je trouve votre lettre qui m’est envoyée de Croisset, et je réponds de suite à votre question touchant l’Opéra.

Ce que je vous conseille, c’est de ne rien faire, car vous n’arriverez à rien. On ne peut pas forcer une ville à avoir un théâtre malgré elle. Sur quels fonds serait prise la subvention ? l’Empereur, je crois, n’y peut rien du tout.

Je connais Camille Doucet, mais il n’est pas à Paris maintenant.

La question des théâtres me paraît, du reste, près de se vider par la mort. Après trois ans, si cela continue, personne ne voudra plus aller au spectacle.

Le mieux est de venir entendre de la musique à Paris et de laisser là quelque temps votre hôpital, c’est-à-dire tous les gens dont vous vous êtes chargée.

Je vous demande pardon de vous écrire si laconiquement. n’en croyez pas moins à ma sincère affection.

P-S. – Je serai de retour à Croisset vers le 15 août.

À la princesse Mathilde. §

Lundi, 10 h du soir.

Princesse,

Quand j’ai reçu votre cadeau, tantôt, j’ai été si joyeusement troublé que je n’ai trouvé, tout d’abord, rien à vous dire. Il faudrait être M. de Voltaire pour imaginer un compliment digne du sujet ! Que dois-je donc faire ? Vous dire que j’ai été attendri, voilà tout.

Je n’avais pas besoin d’avoir votre buste sous les yeux, pour songer à vous, très souvent ! Je l’ai placé à ma gauche, sur une petite étagère, près de la table où j’écris. Quand je lève les yeux, je l’aperçois. Cela fait comme un sourire continuel dans ma solitude, une bénédiction qui plane sur moi.

Je vous envoie toute ma gratitude, Princesse, je vous baise les deux mains et je suis tout à vous.

À George Sand. §

[1868 ?]

Chère maître,

Dans votre dernière lettre, parmi les choses gentilles que vous me dites, vous me louez de n’être pas «hautain». On n’est pas hautain avec ce qui est haut. Ainsi, sous ce rapport, vous ne pouvez me connaître ; je vous récuse.

Bien que je me croie un bon homme, je ne suis pas toujours un monsieur agréable, à preuve ce qui m’est arrivé jeudi dernier. Après avoir déjeuné chez une dame que j’avais appelée «imbécile», j’ai été faire une visite chez une autre que j’ai traitée de «dinde» ; telle est ma vieille galanterie française. La première m’avait assommé avec ses discours spiritualistes et ses prétentions à l’idéal ; la seconde m’a indigné en me disant que Renan était un «coquin». Notez qu’elle m’a avoué n’avoir pas lu ses livres. Il y a des sujets sur lesquels je perds patience et, quand on débine devant moi un ami, mon sang de sauvage revient, je vois rouge. Rien de plus sot ! Car ça ne sert à rien et ça me fait un mal affreux.

Ce vice-là, du reste, le lâchage des amis en société, me semble prendre des proportions gigantesques.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mercredi soir [juillet 1868].

Je m’ennuie de vous extrêmement, Princesse, et il me serait très agréable d’avoir de vos nouvelles.

Que devenez-vous ? La statuette avance-t-elle ? En êtes-vous contente ? Qui sont vos hôtes, maintenant ?

Depuis que je vous ai quittée, je n’ai pas eu de révélations de Sainte-Beuve, ni de de Goncourt. Je vis absolument comme une huître et ne sais rien de rien. Mon abominable bouquin me donne du mal et j’y avance très lentement. Je ne pourrai pas l’avoir fini avant l’été prochain. Après quoi je n’en fais plus de pareil. Les bourgeois sont trop laids en nature pour s’éreinter à les peindre.

Un vieux rhumatisme, que j’ai attrapé dans les neiges de la Grèce, m’est revenu et m’a fait souffrir assez violemment.

Mais tout cela est peu de chose ; ce qui est plus triste, c’est d’être forcé, par le hasard des choses, à vivre loin de vous, Princesse, et à vous voir rarement.

j’espère, cependant, me procurer ce bonheur-là dans le milieu du mois prochain.

La politique se calme, n’est-ce pas ? Et on parle moins de guerre. On ne parle plus de la Lanterne ! Quel soulagement ! La France n’est pas forte tous les jours, il faut en convenir.

Je vous avais promis (si vous vous en souvenez) de vous envoyer d’excellentes graines de navets. Il est probable que cette promesse est sortie de votre mémoire, vu son importance. n’importe, comme il y a, près d’Elbeuf, un pays nommé Martot, et renommé pour ce genre de légumes (que vous m’aviez dit aimer), je me suis mis en recherches. Mais j’ai appris que 1° il était beaucoup trop tard pour semer des navets ; 2° que Martot était en pleine décadence ! Hélas, oui ! Martot, tout comme Athènes et Babylone a eu sa splendeur ! Mais c’est fini ! et le voyageur errant dans ses potagers contemple avec tristesse les tronçons de légumes sans gloire, de pauvres navets rabougris. Soyons stoïques. Je suis cependant fâché de n’avoir pu vous envoyer un petit sac de graines. Cela vous aurait montré que je songe à vous, Princesse.

Je vous baise les deux mains et me mets à vos pieds.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 22 juillet 1868.

Mon Caro,

Qué chaleur ! qué chaleur ! qué chaleur ! Nonobstant, ton vieux Cruchard se porte très bien. Je vois avec plaisir qu’il en est de même de vous tous. Garde ta bonne maman le plus longtemps possible, puisqu’elle se trouve si bien dans ton logis. Je ne le crois pas assez grand pour contenir quatre personnes à la fois et peut-être ferai-je mieux de ne venir chez toi qu’une fois les dames Vasse parties. Ce n’est pas l’envie de venir chez toi qui me manque, je t’assure !

Je compte être chez la Princesse mardi prochain. j’y resterai une huitaine. Après quoi je retournerai à Fontainebleau, resterai encore un jour à Paris, et revolerai vers la Normandie.

Arrange-toi pour garder ton monde jusqu’à mon arrivée, si tu veux de moi en même temps que lui. (Voilà une phrase !)

Je regrette de ne pas te donner les leçons de char. Tu sais que j’ai là-dessus des prétentions et des principes. Ça me serait agréable aussi de prendre des bains de mer.

Quelle gentille lettre tu m’as écrite hier, mon Loulou !

À Maurice Sand. §

Mardi soir, 27-[28] juillet 1868.

Tout ce que je peux vous dire, d’abord, mon cher ami, c’est que votre livre m’a fait passer une nuit blanche. Je l’ai lu, d’emblée, d’un seul coup, ne m’interrompant dans ma lecture que pour bourrer une pipe de temps à autre et résumer mon impression.

Quand elle se sera un peu effacée, je reprendrai votre livre pour y chercher des poux. Mais je crois qu’il y en a peu ! Vous devez être content, ça doit plaire. C’est dramatique et amusant au possible.

Dès les premières pages, j’ai été charmé par l’air vrai de la peinture ; et à la fin j’ai admiré la composition de l’ensemble, la manière dont les événements se déduisent et dont les personnages se rattachent.

Votre caractère principal, Miss Mary, est trop haïssable (d’après mon goût personnel) pour n’être pas d’une exactitude parfaite.

C’est là ce qu’il y a de plus rare dans votre livre, avec les scènes d’intérieur, la vie à New-York.

Votre bon sauvage m’a fait rire, franchement, quand il est à l’Opéra.

j’ai été saisi par la maison du Missionnaire (la première nuit de Montaret). Ça se voit.

Naïssa scalpant, et s’essuyant ensuite les mains sur l’herbe, m’a paru de premier ordre, ainsi que le dégoût qu’elle inspire à Montaret.

Je hasarde une observation timide : il me semble que l’évasion du Père Athanase et de Montaret, quand ils s’échappent de leur prison, manque un peu de clarté. l’explication matérielle du fait est trop courte. Je vous reproche, comme langage, deux ou trois locutions toutes faites, telles que «rompre la glace». Vous voyez si je vous ai lu attentivement.

Quel pion je fais, hein ?

Je vous dis tout cela de mémoire, car j’ai prêté votre livre et on ne me l’a pas encore rendu. Mais le souvenir que j’en ai maintenant est celui d’une chose très bien faite.

Ne pensez-vous pas comme moi qu’on en pourrait tirer pour un théâtre du boulevard une pièce à très grand effet ?

À propos, comment va Cadio ?

Dites à votre chère maman que je l’adore.

Harrisse, dont j’ai reçu une lettre aujourd’hui, me charge de le «rappeler à son souvenir». Moi, je vous charge de l’embrasser.

Et je vous serre les deux mains très fort en vous disant derechef «bravo».

Et tout à vous.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, dimanche matin.

Je suis bien content de ce que vous dites de Lui, Princesse. Tout ce qui vous a fait plaisir, là-bas, m’en fait aussi, par contre-coup.

La mesure dernière, dont j’ai appris la nouvelle ce matin, m’a réjoui ; car vous savez que je garde une forte dent contre un de ces Messieurs, lequel me paraît d’ailleurs d’une maladresse insigne.

Il me semble, ou plutôt je sens que vous aussi vous n’en êtes pas fâchée. Est-ce vrai ? Je le saurai mercredi prochain, car j’espère ce jour-là, vous voir. Dès mon arrivée, je me précipiterai rue de Courcelles, suivant ma coutume indiscrète. Il me tarde de vous baiser les deux mains, Princesse, et de vous dire, encore une fois, que je suis

tout à vous.

G. Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Saint-Gratien, mercredi, 4 heures [5 août 1868].

Réponds-moi tout de suite pour me dire si mes projets te conviennent. Je partirai d’ici demain, vendredi je retournerai à Fontainebleau, et dimanche soir tu m’auras pour dîner dans ta «délicieuse villa».

j’avoue que je me trouve si bien chez la Princesse que j’en pars à regret. Mais il faut s’en retourner travailler.

Si Mme de La Chaussée est près de toi, tu peux lui dire que la Princesse m’a promis de s’occuper de son affaire.

Je ne resterai pas bien longtemps chez toi, ma chère Caro : 1° parce que ta grand’mère me semble avoir envie de retourner chez elle, et que 2° d’Osmoy doit venir me faire une visite avant le 15.

Je viens de faire un somme sur mon lit et je dors encore tout en t’écrivant. Adieu, pauvre chérie. Je vais donc bientôt revoir ta gentille mine.

Ton vieux Cruchard qui t’aime.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Dieppe [début d’août 1868].

Chère Demoiselle,

Je suis désolé que vous ayez si mal compris ma dernière lettre. Je ne croyais pas que vous trouveriez dans l’expression franche de ma pensée la moindre dureté ! Vous avez pris pour de l’égoïsme ce qui n’est que la vérité. Je m’explique :

Je crois (je vous le répète) que le théâtre et les théâtres touchent à leur dernier moment, et qu’il faudrait pour y porter remède une Révolution radicale. Ceux des provinces ne peuvent vivre. Tous les directeurs, les uns après les autres, font faillite ; cela est un fait indiscutable ! On aura beau prodiguer les subventions, le goût public manque ; or un théâtre ne peut vivre que par le public. Quant à celui d’Angers, qui vous intéresse particulièrement, je vous répète encore une fois que l’Empereur n’en est pas plus le maître que vous. j’admets qu’il fasse savoir son désir à votre conseil municipal et que ledit conseil vote une subvention ; avant six mois votre théâtre sera fermé faute de spectateurs. Rouen, qui est une ville de cent mille habitants, n’a plus qu’une petite troupe de vaudeville, malgré une subvention de 60 000 francs ; c’est la somme qui servait autrefois à payer le corps de ballet !

Je n’ai fait aucune démarche pour vous être agréable, parce qu’on m’aurait ri au nez. Je vous en donne ma parole d’honneur. je n’ai point d’ailleurs l’autorité que vous me supposez. Ainsi, vendredi dernier, j’ai eu beaucoup de mal à obtenir la permission de visiter le château de Fontainebleau et on a été sur le point de me mettre à la porte, fort poliment, il est vrai, et sans Octave Feuillet (qui est le bibliothécaire de ce palais), je m’en retournais à Paris comme un simple mortel. Je vous assure, chère Demoiselle, que vous n’avez pas des choses une notion exacte.

Si vous y tenez cependant, je verrai Camille Doucet la première fois que je retournerai à Paris ; mais je suis sûr d’avance de la réponse.

Ne croyez donc pas qu’il y ait de ma part mauvaise volonté et soyez persuadée de l’affection que vous porte

Gustave Flaubert.

Je serai revenu à Croisset à la fin de cette semaine.

À George Sand. §

Dieppe, lundi [10 août 1868].

Mais oui, chère maître, j’étais à Paris par cette chaleur trop picale (comme dit M. X***, le gouverneur du château de Versailles), et j’y ai sué fortement. j’ai été deux fois à Fontainebleau, et la seconde fois, selon votre avis, j’ai vu les sables d’Arbonne. C’est tellement beau que j’ai «cuydé» en avoir le vertige.

j’ai été aussi à Saint-Gratien. Me voilà à Dieppe, et mercredi je serai à Croisset, pour n’en plus bouger d’ici à longtemps ; il faut avancer le roman.

Hier, j’ai vu Dumas ; nous avons parlé de vous, bien entendu, et comme je le reverrai demain, nous en reparlerons.

Je me suis mal expliqué, si je vous ai dit que mon livre «accusera les patriotes de tout le mal» ; je ne me reconnais pas le droit d’accuser personne. Je ne crois même pas que le romancier doive exprimer son opinion sur les choses de ce monde. Il peut la communiquer, mais je n’aime pas à ce qu’il la dise. (Cela fait partie de ma poétique, à moi.) Je me borne donc à exposer les choses telles qu’elles me paraissent, à exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences. Riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n’admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la sympathie, c’est différent : jamais on n’en a assez. Les réactionnaires, du reste, seront encore moins ménagés que les autres, car ils me semblent plus criminels.

Est-ce qu’il n’est pas temps de faire entrer la Justice dans l’Art ? l’impartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi, – et à la précision de la science !

Enfin, comme j’ai dans votre grand esprit une confiance absolue, quand ma troisième partie sera terminée, je vous la lirai, et s’il y a dans mon travail quelque chose qui vous semble méchant, je l’enlèverai.

Mais je suis d’avance convaincu que vous ne me ferez pas une objection.

Quant à des allusions à des individus, il n’y en a pas l’ombre.

Le prince Napoléon, que j’ai vu jeudi chez sa soeur, m’a demandé de vos nouvelles et m’a fait l’éloge de Maurice. La Princesse Mathilde m’a dit qu’elle vous trouvait «charmante», ce qui fait que je l’aime un peu plus qu’auparavant.

Comment ? Les répétitions de Cadio vous empêcheront de venir voir votre pauvre vieux cet automne ? Pas possible, pas possible. Je connais Fréville, c’est un homme excellent et très lettré.

À la princesse Mathilde. §

Croisset [15 août 1868].

Princesse,

Je suis bien fâché de vous avoir importunée inutilement, mais l’épouse légitime de mon protégé (qui est un ami de ma nièce) m’avait affirmé que son homme était parfaitement en mesure d’être promu chef de bataillon. Je prie donc Votre Altesse de m’excuser.

En arrivant ici jeudi matin j’ai trouvé votre aimable lettre du 12, où je vois (du moins vous le dites) que je ne vous ai pas trop été à charge pendant huit jours. C’est bien gentil, cela ! Quant à moi, si j’avais suivi mon propre entraînement, je serais resté indéfiniment près de vous ; mais... mais... mais... sans compter ma timidité, dont vous vous moquez et dont au fond vous ne doutez pas, Princesse.

j’étais si troublé jeudi soir, en vous quittant, que je n’avais plus la tête à moi. La Princesse Charlotte vous a conté mes grotesques embarras en chemin de fer. On ne saura jamais tout ce qu’il y a de faiblesses sous ma grosse enveloppe de gendarme. Mais je m’arrête, pour ne pas ressembler au monsieur (de mes amis) qui posait chez vous l’homme sentimental.

Me voilà donc revenu à mon travail.

Puisse-t-il vous plaire, Princesse ! Comme vous êtes difficile, votre suffrage serait pour moi un vrai triomphe.

Je suis fâché d’apprendre que votre vieux Giraud est malade. Quand vous m’écrirez, donnez-moi des nouvelles ; rien de ce qui vous intéresse ne m’est indifférent. d’ailleurs j’aime ceux qui vous aiment.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre tout dévoué et très affectionné.

G. Flaubert.

À propos de vos mains, le moulage est-il bien venu ?

P-S. – On ne fait plus de ces boules en caoutchouc, avec un tuyau mobile, dont je vous avais parlé. j’en ai cherché vainement samedi dernier. La parfumerie, en progrès comme le reste, a quitté cette mode pour les petits tubes de fer-blanc mou.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi matin [fin août 1868].

Ma chère Caro,

Je n’avais pas besoin de ton petit rappel à l’ordre, car mon intention était de t’écrire aujourd’hui : 1° pour vous remercier, Madame, de la gracieuse hospitalité, etc., et puis pour causer un peu avec toi.

Nous en causons (de toi). C’est là le fond de notre conversation entre ta grand’mère et moi. Son séjour à Dieppe lui a fait beaucoup de bien et je la trouve infiniment mieux moralement et physiquement qu’elle n’était cet été.

Nous avons eu depuis dimanche soir jusqu’à mardi matin la visite du brave d’Osmoy. Monseigneur est venu lundi soir.

j’ai lu à l’Idiot d’Amsterdam trois cent soixante-dix pages de mon roman (tout ce qu’il y a d’écrit). Cette petite lecture m’a demandé douze heures ! Aussi étais-je fatigué mardi. Mon auditeur a paru enchanté.

Je prépare maintenant la fin de mon chapitre. j’arrange le château et la forêt de Fontainebleau ! Quel travail. Et songer que j’en ai encore pour une grande année ! C’est quand je me remets à la besogne que je me sens fatigué !

Hier, nous avons été en citadine faire une visite à M. et Mme Bataille. Monsieur présidait les prix de Sahurs et Madame allait le rejoindre. Leur domicile m’a eu l’air splendide.

Tourgueneff m’a écrit qu’il était retenu par la goutte. Il ne sait pas encore quand il viendra. Mais il viendra.

Telles sont, je crois, toutes les nouvelles.

Penses-tu que c’est à la fin de la semaine prochaine qu’aura lieu l’ouverture ?

Fais inviter ta grand’mère par ton bon oncle.

Adieu, pauvre Loulou. j’ai bien envie de bécoter ta bonne mine fraîche.

Ton vieux.

Tu diras de ma part tout ce que tu pourras trouver de plus gentil à Mme Winter ; embrasse Ernest pour moi.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi soir [août 1868].

Princesse,

l’attitude de la garde nationale au 15 août ne m’a, moi, nullement surpris. Je vous assure que les gens du monde officiel connaissent très mal ce qui se passe !

Ce seul épisode peut vous montrer l’idée fausse qu’ils se font de l’esprit public. À quoi servent tant d’informations ! ?

Je ne me permets jamais de parler politique, parce que c’est trop commun, trop bête, ou trop impertinent, mais j’ai ma petite opinion comme tout le monde, et je soupire dans mon coin, en me disant comme disent les portiers : «Ah ! si j’étais le gouvernement !...»

Si j’étais le gouvernement, je me moquerais de beaucoup de choses dont il se préoccupe, et je m’occuperais d’un plus grand nombre qu’il néglige.

Ainsi les petites histoires Rochefort et Cavaignac ont naturellement chauffé l’enthousiasme de la garde nationale. Il y a eu réaction pour l’Empereur. Des indifférents se sont sentis indignés. Voilà ce que je crois et je crois aussi que, si la Lanterne avait continué à paraître, dans un mois au plus tard la foule aurait d’elle-même assommé l’auteur. Je vous demande pardon de vous parler aussi librement, Princesse. Mais je ne fais que répondre à la première page de votre lettre.

Vos hôtes de Saint-Gratien se succèdent. j’envie ceux qui y sont maintenant, et je garde des autres un souvenir exquis. Tout le monde a été si bon pour moi ! Par esprit d’imitation sans doute ? Non ! d’eux-mêmes, spontanément, car vous savez choisir votre monde.

Ce que vous me dites de Violet Le Duc ne me surprend pas. Je le connais peu, mais je le crois une nature distinguée.

Vous ai-je dit que j’avais vu au Puy (près Dieppe) Alex. Dumas ? Il est là avec toute sa famille et Mlle Delaporte, l’actrice du gymnase. Il a pour voisin un jeune homme qui vient quelquefois chez Votre Altesse, M. d’Ormoy, lequel est tourmenté grandement par son épouse, à ce que conte Dumas.

j’ai eu, pendant deux jours, la visite d’un ami, que je n’avais pas vu depuis longtemps, le comte d’Osmon, et j’attends toujours celle de Tourgueneff. Que ne suis-je au moment où j’irai vous en refaire une ! Au moment où je vous reverrai, Princesse ! Si au moins je pouvais vous oublier un peu en travaillant beaucoup ! Mais cela est impossible. Donc quand vous n’aurez rien de mieux à faire, envoyez-moi de ces petites lettres que j’ai tant de plaisir à recevoir et un peu de peine à lire.

Je baise les deux mains que vous me tendez et suis, vous n’en doutez pas,

entièrement le vôtre.

G. Flaubert.

À Jules Duplan. §

Croisset, nuit de jeudi [fin août-septembre 1868].

Cher vieux, voici la chose.

Je raconte, ou plutôt une cocotte de mon bouquin raconte son enfance. Elle était fille d’ouvriers à Lyon. j’aurais besoin de détails sur l’intérieur d’iceux.

1° Trace-moi, en quelques lignes, l’intérieur d’un ménage d’ouvriers lyonnais ;

2° Les canuts (qui sont, je crois, les ouvriers en soie) ne travaillent-ils pas dans des appartements très bas de plafond ?

3° Dans leur propre domicile ?

4° Les enfants travaillent-ils aussi ?

Je trouve ceci dans mes notes : le tisserand du métier à la jacquard reçoit sans cesse dans l’estomac le contre-coup des mouvements du balancier par l’ensouple sur lequel l’étoffe s’enroule à mesure qu’elle avance.

5° C’est l’ensouple qui donne des coups ?  Rends-moi la phrase plus claire.

Bref, je veux faire en quatre lignes un tableau d’intérieur d’ouvrier pour contraster avec un autre qui vient après, celui du dépucelage de notre héroïne dans un endroit luxueux...

À George Sand. §

Croisset, mercredi soir, 9 septembre [1868].

Est-ce une conduite, cela, chère maître ? Voilà près de deux mois que vous n’avez écrit à votre vieux troubadour ! êtes-vous à Paris, à Nohant ou ailleurs ?

On dit que Cadio est présentement en répétition à la Porte-Saint-Martin (vous êtes donc fâchés, vous et Chilly ?) On dit que Thuillier fera sa réapparition dans votre pièce. (Mais je la croyais mourante – Thuillier, pas votre pièce. ) Et quand le jouera-t-on, ce Cadio ? Êtes-vous contente ? Etc.

Je vis absolument comme une huître. Mon roman est le rocher qui m’attache, et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde.

Je ne lis même pas ou plutôt n’ai pas lu la Lanterne ! Rochefort me scie, entre nous. Il faut de la bravoure pour oser dire timidement que ce n’est peut-être pas le premier écrivain du siècle. Ô velches ! Velches ! comme soupirait (ou rugissait) M. de Voltaire ! Mais, à propos du même Rochefort, ont-ils été assez couennes ? Quels pauvres gens !

Et Sainte-Beuve ? le voyez-vous ? Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau, qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres. Comme je m’étais interrompu pendant trois semaines, j’ai eu un mal abominable pour me remettre en train. Je suis de l’acabit des chameaux, qu’on ne peut ni arrêter quand ils marchent, ni faire partir quand ils se reposent. j’en ai encore pour un an. Après quoi, je lâche les bourgeois définitivement. C’est trop difficile, et en somme trop laid. Il serait temps de faire quelque chose de beau et qui me plaise.

Ce qui me plairait bien pour le quart d’heure, ce serait de vous embrasser. Quand sera-ce ? d’ici là, mille bonnes tendresses.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, 13 septembre 1868.

Ma chère Caro,

Je viens d’écrire à mon concierge pour lui donner des ordres relatifs à mon local, en cas qu’Ernest veuille s’en servir.

Je n’aurai pas besoin de mon logement avant le milieu d’octobre, époque où j’irai à Paris pour la première représentation de Cadio. Mme Sand m’a écrit hier pour me prier de ne pas manquer à cela. Mais je ne resterai à Paris que trois ou quatre jours.

Ta grand’mère a été marrie de n’être pas invitée à Saint-Martin !

Tu lui dis, dans une de tes dernières lettres, que tu serais contente de savoir ton vieux s’ennuyant de ta personne.

Sois archi-contente ; je m’embête beaucoup de ne pas te voir. Cela tient sans doute à ce que j’ai eu ta compagnie plus souvent cette année que les autres.

C’est une mauvaise habitude qu’il faudra tâcher de reprendre.

Quant à ta bonne maman, elle ne rêve que toi ; sa santé d’ailleurs est excellente, mais la solitude lui pèse.

Nous attendons les dames Vasse dimanche ou lundi prochain.

Je travaille beaucoup, mais n’avance pas vite. Ce qui me reste encore à écrire m’épouvante. Enfin !

Adieu, pauvre Loulou, ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ?

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux oncle.

À George Sand. §

[Croisset, fin septembre 1868].

Ça vous étonne, chère maître ? Eh bien, pas moi ! Je vous l’avais bien dit, mais vous ne vouliez pas me croire.

Je vous plains. Car c’est triste de voir les gens qu’on aime changer. Ce remplacement d’une âme par une autre, dans un corps qui reste identique à ce qu’il était, est un spectacle navrant. On se sent trahi ! j’ai passé par là, et plus d’une fois.

Mais cependant, quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ?

Est-ce qu’elles ne sont pas, comme a dit Proudhon, «la désolation du juste» ? Depuis quand peuvent-elles se passer de chimères ? Après l’amour, la dévotion ; c’est dans l’ordre. Dorine n’a plus d’hommes, elle prend le bon Dieu. Voilà tout.

Ils sont rares ceux qui n’ont pas besoin de surnaturel. La philosophie sera toujours le partage des aristocrates. Vous avez beau engraisser le bétail humain, lui donner de la litière jusqu’au ventre et même dorer son écurie, il restera brute, quoi qu’on dise. Tout le progrès qu’on peut espérer, c’est de rendre la brute un peu moins méchante. Mais quant à hausser les idées de la masse, à lui donner une conception de Dieu plus large et partant moins humaine, j’en doute, j’en doute.

Je lis maintenant un honnête homme de livre (fait par un de mes amis, un magistrat) sur la Révolution dans le département de l’Eure. C’est plein de textes écrits par des bourgeois de l’époque, de simples particuliers de petite ville. Eh bien, je vous assure qu’il y en a peu maintenant de cette force-là ! Ils étaient lettrés et braves, pleins de bons sens, d’idées et de générosité !

Le néo-catholicisme d’une part et le socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meurt entre l’Immaculée-Conception et les gamelles ouvrières.

Je vous ai dit que je ne flattais pas les démocrates dans mon bouquin. Mais je vous réponds que les conservateurs ne sont pas ménagés. j’écris maintenant trois pages sur les abominations de la garde nationale en juin 1848, qui me feront très bien voir des bourgeois ! Je leur écrase le nez dans leur turpitude, tant que je peux.

Avec tout ça, vous ne me donnez aucun détail sur Cadio. Quels sont les acteurs ? etc.

Je me méfie de votre roman sur le théâtre. Vous les aimez trop, ces gens-là ! En avez-vous beaucoup connu qui aiment leur art ? Quelle quantité d’artistes qui ne sont que des bourgeois dévoyés !

Nous nous verrons donc d’ici à trois semaines, au plus tard. j’en suis très content et je vous embrasse.

Et la censure ? j’espère bien pour vous qu’elle va faire des bêtises. d’ailleurs, ça m’affligerait si elle manquait à ses us.

Avez-vous lu ceci dans un journal : «Victor Hugo et Rochefort, les plus grands écrivains de l’époque !» Si Badinguet maintenant ne se trouve pas vengé, c’est qu’il est bien difficile en supplices.

À la princesse Mathilde. §

Lundi matin [septembre 1868].

Princesse,

Votre lettre datée de l’autre dimanche n’est arrivée à Croisset que mardi dernier et a couru après moi dans mes différentes pérégrinations, si bien qu’elle m’a rejoint ici avant-hier, jour où je me proposais d’aller chez vous.

Tout est difficile ! car je dois être revenu à Croisset jeudi prochain pour y recevoir Tourgueneff, qui me promet sa visite depuis quatre ans ! et qui de Croisset ira baptiser sa petite-fille à Saumur, puis de là chasser les perdrix en Angleterre.

Tout ce contre-temps me contrarie plus que je ne saurais dire.

Ma visite au cher Saint-Gratien n’est du reste que différée. Le mois prochain, vers le milieu d’octobre, je compte prendre ma revanche.

Agréez donc mes excuses, Princesse (mes regrets serait une expression plus juste), et permettez-moi de vous baiser les deux mains en vous priant de croire que je suis

Votre très humble et très affectionné.

G. Flaubert.

À Jules Duplan. §

[Croisset, septembre-octobre 1868].

Cher bon vieux,

Voilà ce qui m’arrive : j’avais fait un voyage de Fontainebleau avec retour par le chemin de fer, quand un doute m’a pris et je me suis convaincu, hélas ! qu’en 1848 il n’y avait pas de chemin de fer de Paris à Fontainebleau. Cela me fait deux passages à démolir et à recommencer ! Je vois dans Paris-guide (t. I, p. 1660) que la ligne de Lyon n’a commencé qu’en 1849. Tu n’imagines pas comme ça m’embête ! j’ai donc besoin de savoir : 1° comment, en juin 1848, on allait de Paris à Fontainebleau ; 2° peut-être y avait-il quelque tronçon de ligne déjà fait qui servait ? 3° quelles voitures prenait-on ? 4° et où descendaient-elles à Paris ? Voici ma situation : Frédéric est à Fontainebleau avec Rosanette ; il apprend la blessure (c’est le 25 juin) et il part pour Paris avec Rosanette qui n’a pas voulu le lâcher. Mais en route la peur la reprend et elle reste. Il arrive seul à Paris où, par suite des barricades Saint-Antoine, il est obligé de faire un long détour avant de pouvoir atteindre au logis de Dussardier, qui demeure dans le haut du faubourg poissonnière.

Te rappelles-tu la binette des ambulances ? S’il te revient à la mémoire quelques détails sur les nuits de Paris, cette semaine-là, envoie-les-moi.

Mon héros vagabonde dans les rues pendant la dernière nuit, celle du 25 au 26 (c’est le 26 que tout a été fini).

Maintenant, tu comprends la chose comme moi-même. Tâche de me trouver des renseignements précis, tu seras bien gentil.

Mon bougre de roman m’épuise jusqu’à la moelle. j’en suis fourbu ! j’en deviens sombre.

En 48, le chemin de Corbeil à Paris était ouvert. Reste à savoir comment aller de Fontainebleau à Corbeil. Mais ce n’est pas la route.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi, 2 heures [octobre 1868 ?]

Mon Loulou,

Ta bonne maman me charge de t’écrire, commission dont je m’acquitte avec empressement.

Elle a eu hier la visite de ton bel oncle Achille Dupont, qui est resté trois heures ; puis, à dîner, Mme de Maupassant.

La voiture de sa «fameuse fille» va la remmener à Rouen dîner chez Mme Lebret. Quelle partie de plaisir !

Le seul événement de mon existence a été, mardi, l’apparition du sieur Raoul Duval, qui s’est pris pour moi de passion (ou de curiosité ?), et puis j’ai un rhume inimaginable ! Je tousse et je mouche, dans le silence du cabinet, d’une façon incessante. Mon pauvre nez va rester au fond d’un de mes mouchoirs, et j’ai peur de lancer mes poumons sur les cendres.

Amuse-toi bien dans la nouvelle Athènes.

Ton vieux Ganachard.

À George Sand. §

[Croisset samedi soir [17 octobre 1868].

C’est un remords pour moi que de n’avoir pas répondu longuement à votre dernière lettre, ma chère maître. Vous m’y parliez «des misères» que l’on vous faisait. Croyez-vous que je l’ignorais ? Je vous avouerai même (entre nous) qu’à votre occasion j’ai été blessé, plus encore dans mon bon goût que dans mon affection pour vous. Je n’ai pas trouvé plusieurs de vos intimes suffisamment chauds. «Mon Dieu ! Mon Dieu ! Comme les hommes de lettres sont bêtes !» Fragment de la correspondance de Napoléon Ier. Quel joli fragment, hein ? Ne vous semble-t-il pas qu’on le débine trop, celui-là ?

l’infinie stupidité des masses me rend indulgent pour les individualités, si odieuses qu’elles puissent être. Je viens d’avaler les six premiers volumes de Buchez et Roux. Ce que j’en ai tiré de plus clair, c’est un immense dégoût à l’encontre des français. N... de D... ! A-t-on été inepte de tout temps dans notre belle patrie ! Pas une idée libérale qui n’ait été impopulaire, pas une chose juste qui n’ait scandalisé, pas un grand homme qui n’ait reçu des pommes cuites ou des coups de couteau ! ! «Histoire de l’esprit humain, histoire de la sottise humaine !», comme dit M. de Voltaire.

Et je me convaincs de plus en plus de cette vérité : la doctrine de la Grâce nous a si bien pénétrés que le sens de la Justice a disparu. Ce qui m’avait effrayé, dans l’histoire de 48, a ses origines toutes naturelles dans la Révolution, qui ne s’est pas dégagée du moyen âge, quoi qu’on dise. j’ai retrouvé dans Marat des fragments entiers de Proudhon et je parie qu’on les retrouverait dans les prédicateurs de la Ligue.

Quelle est la mesure que les plus avancés proposèrent après Varennes ? La dictature, et la dictature militaire ! On ferme les églises, mais on élève des temples, etc.

Je vous assure que je deviens stupide avec la Révolution. C’est un gouffre qui m’attire.

Cependant je travaille à mon roman comme plusieurs boeufs. j’espère, au jour de l’an, n’avoir plus que cent pages à écrire, c’est-à-dire encore six bons mois de travail. j’irai à Paris le plus tard possible. Mon hiver va se passer dans une solitude complète, bon moyen de faire écouler la vie rapidement.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi, 5 heures [20 octobre 1868 ?]

Ma chère Caro,

Je n’ai rien du tout à te dire, si ce n’est que je baise ta gentille mine. Tu m’as écrit une lettre qui mériterait pourtant une longue réponse, si j’en juge par le plaisir qu’elle m’a fait.

Aujourd’hui, j’ai eu tout l’après-midi A. Baudry. j’irai dîner chez lui vendredi prochain, puis un des jours de la semaine prochaine chez Monseigneur, afin d’aller le soir à la foire Saint-Romain.

Je travaille beaucoup et redoute le monde

Ce n’est pas dans les bals que l’avenir se fonde.

(Camille Doucet. )

Cependant, des renseignements dont j’ai absolument besoin, et que j’ai demandés plusieurs fois, ne m’arrivent pas, ce qui fait que je suis indigné. j’aurai fini mon chapitre (le second de la troisième partie) dans une quinzaine de jours.

Si ta grand’mère était encore chez toi à cette époque, je serais homme à aller la chercher.

Comme son séjour dans ta «délicieuse villa» lui fait grand bien, retiens-la le plus que tu pourras.

Va-t-elle à Ouville ?

Et la peinture ? Et tes promenades romantiques au bord de la mer ?

Il fait beau, mais froid. «Le fond de l’air n’est pas chaud», et sa surface peu bouillante.

Adieu, pauvre Loulou. Comme il m’ennuie de toi, et que je voudrais te voir plus souvent !

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi, 1 heure [26 octobre 1868].

Mon Loulou,

Vraiment ? Tu penses à revenir «sur nos bords» ? Ce serait bien bon de se revoir et, s’il faut pour cela du mauvais temps, je souhaite des déluges. Il ne pouvait pas, ces jours-ci, être pire à Dieppe qu’à Croisset. La pluie claquait dans les feuilles du tulipier, sans discontinuer. Le vent soufflait dans les arbres, les nuages se roulaient. C’était superbe.

Tu as parfaitement raison de garder ta grand’mère. Elle est beaucoup mieux chez toi que chez elle. Si elle reste chez toi encore une dizaine de jours et qu’elle veuille alors s’en revenir ici, je suis homme à aller la chercher, bien que ça me dérange, je te l’avoue ; mais je ne résisterai pas à l’occasion de bécoter un peu ta bonne mine. Ce qui serait mieux, ce serait de vous en retourner tous ensemble.

Puisque tu aimes les beaux vers, connais-tu ceux-ci :

Notre ami, possesseur d’une papeterie,
A fait avec succès appel à l’industrie.
Ponsard.
Faites, faites, mon dieu, que mon coeur se rappelle
qu’Octave fut sauvé par Monsieur Dufournelle !
C. Doucet.

Du même :

Il fera son chemin, ce jeune homme ! Il me plaît.
Je viens de l’amener dans mon cabriolet.

Tout cela est à méditer, mon pauvre Loulou !

Mais voici un chef-d’oeuvre découvert par moi dans les Mémoires de l’Académie de Saint-Quentin :

Un soir, attendu par Hortense,
Sur la pendule ayant les yeux fixés
Et sentant son coeur battre à mouvements pressés,
Le jeune Alfred séchait d’impatience.

Avec laquelle j’ai l’honneur d’être

Ton vieil oncle en baudruche qui t’aime.

À la princesse Mathilde. §

Samedi [octobre 1868].

Il y aura demain trois semaines que je vous ai quittée, Princesse, ce qui est bien long sans avoir de vos nouvelles ! Comment allez-vous ? La pluie va-t-elle bientôt vous chasser de votre cher Saint-Gratien. Et vos travaux de peinture ? et le buste ? etc. Je vous serais reconnaissant de m’écrire le plus longuement possible. Plus il y en a de vous, plus c’est bon !

Si vous ne savez présentement que lire et que vous aimiez les histoires dramatiques, procurez-vous le dernier roman de Maurice Sand, Miss Mary ; il vous amusera peut-être.

Je ne crois pas que la pièce de sa mère fasse grand argent. Tout a été gâté par le bras factice du premier rôle.

Il me semble que «l’horizon politique» (comme on dit dans les feuilles) se rassérène depuis les affaires d’Espagne. Mais ce Marfori est un grand maladroit. Ce n’est pas la clavicule qu’il aurait dû casser au «grand écrivain» nommé Rochefort. Enfin, Dieu merci, on n’en parle plus ! Mais quelle scie va succéder à celle-là ?

Je n’ai pas bougé de mon cabinet depuis mon retour ici. Je me contente de regarder l’automne par mes fenêtres ; une promenade dans les bois mènerait ma pauvre imagination trop loin. Il faut qu’elle me serve et non qu’elle m’emporte. Le feuillage est bien beau cependant ; il a des tons de pourpre, des rougeurs presque humaines, quelque chose de mélancolique et de passionné.

«Mais il faut cultiver notre jardin» comme dit Candide.

Cette citation de Voltaire me fait penser à Mme de Fly. n’est-ce pas maintenant qu’elle doit subir son opération ? Vous seriez bien bonne de me dire comment elle va. Car c’est une personne charmante et dont le coeur, je crois, vous est très dévoué.

Mais il faudrait être un monstre pour ne pas l’être à Votre Altesse, quand on la connaît.

Je suis, par devers moi, tout triste, en songeant que je vais passer encore un bon mois et demi sans la voir.

Je vous baise les deux mains, Princesse.

G. Flaubert.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, mardi soir [27 octobre 1868].

Ce que je deviens, mon bon Feydeau, mais rien du tout ! Je passe mon existence à me monter et à me démonter le bourrichon. Après avoir été pendant une semaine et demie sans dormir plus de cinq heures sur vingt-quatre, je suis présentement affecté de douleurs carabinées à l’occiput. j’ai besoin d’une bosse de sommeil, après quoi ça recommencera, espérons-le !

Je t’avouerai que je ne suis pas gai tous les jours. Je finis par être fourbu comme une vieille rosse, d’autant plus que je ne suis pas sans de violentes inquiétudes sur la conception de mon roman ; mais il est trop tard pour y rien changer.

Je vais avoir fini, dans une huitaine, le second chapitre de la dernière partie, et j’espère être affranchi du tout au mois de juillet prochain.

Mais je ne recommencerai plus à peindre les bourgeois, ah ! non ! ah ! non ! Il est temps que je m’amuse.

Tu serais bien aimable si tu pouvais répondre à ces deux questions : 1° Quels étaient, en juin 48, les postes de la garde nationale dans les quartiers Mouffetard, Saint-Victor et latin ?

2° Dans la nuit du 25 au 26 juin (la nuit du dimanche à lundi), était-ce la garde nationale ou la ligne qui occupait la rive gauche de Paris ?

Je me suis déjà adressé à pas mal de personnes et on ne m’a pas répondu ; je reste le bec dans l’eau avec trois pages blanches.

j’ai été il y a trois semaines à Paris, pour la première de Cadio. Je n’y suis resté que trois jours et ne suis pas allé chez toi, persuadé que tu étais encore à Trouville.

Ma mère est maintenant dans le pays de Caux, chez ses petites-filles. Elle va mieux qu’au printemps dernier ; ses longues stations au bord de la mer lui font du bien.

Moi, je reste à Croisset, où je vis comme un ours. Je deviens d’ailleurs de plus en plus irritable et insociable ; je finirai par ressembler à Marat, qui est une belle binette, quoique ce fût un rude imbécile.

À mes moments perdus, je me livre à l’étude de la Révolution Française.

Oui, j’envie Marfori ; seulement c’est un maladroit. Quelle perte pour la littérature s’il avait cassé la gueule à Rochefort ! Car tu sais que ledit est «le premier écrivain de l’époque». Il me dégoûte radicalement du père Hugo.

À toi.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi, 5 heures [novembre 1868].

Oui, mon bibi, je viens de finir mon chapitre. Il est même recopié, et lundi j’espère commencer le suivant.

Ta bonne maman réclame Mlle Julie et désire qu’elle soit rentrée à Croisset lundi soir, parce qu’elle a besoin d’elle mardi.

Elle attend le moment de te revoir avec une certaine impatience, et serait très dupe si ton mari ne venait pas mercredi.

Je ne demanderais pas mieux que de l’accompagner. Mais il faut être raisonnable et rester à son sacerdoce.

Mme Cloquet m’a écrit hier pour me dire que M. de Montblanc m’attendait afin de partir ensemble vers Toulon. Le beau temps qu’il fait présentement ajoute à mes regrets. j’aimerais fort à batifoler sur les rivages de la Méditerranée ! Mais mon cinquième chapitre, que deviendrait-il ? Un dérangement de quinze jours me ferait perdre tout mon hiver.

j’irai samedi prochain à la foire Saint-Romain avec Monseigneur. C’est moins loin, moins long et moins cher.

Mon fameux tricot est fini. Il me va admirablement et ne manque pas de cachet.

Nous avons hier dîné à l’Hôtel-Dieu sans aucune compagnie que les maîtres de la maison.

Voilà, mon pauvre loulou, toutes les nouvelles. Il me reste maintenant à te remercier pour ta charmante lettre de ce matin, laquelle m’a donné envie de te couvrir de bécots. Pourquoi ne lis-tu plus de choses sérieuses ? C’est ainsi que peu à peu on s’enfonce dans l’abjection ! Tu as cependant assez emporté de livres. Mets-toi à ce bon Froissart, ça t’amusera.

j’oubliais deux choses : 1° Mme Fortin a disposé de son toutou ; 2° Monseigneur m’a dit que Don Dick d’Arrah était devenu d’une moralité suspecte. Il est un peu filou. Quelle désillusion !

3° Fait important : l’amour d’horloger a comparu jeudi, à Croisset, avec le bras en écharpe. Le pauvre chéri a cuydé se casser la gueule en tombant d’un escabeau sur lequel il était juché pour remonter une pendule : il y a eu échappement de sa personne par terre.

Adieu, chère Caro. Embrasse ton mari pour moi.

Ton pauvre vieux qui t’aime.

À Ernest Feydeau. §

[Croisset, fin novembre 1868].

Ô Feydeau,

Je ne sais pas qui a écrit : «Je voudrais jeter le monde sur sa face.» Désir que je partage. Ça a l’air biblique. Mais c’est peut-être Shakespeare.

Merci pour ta note. La réponse à la deuxième question est précise, mais est-elle bien vraie ? Puisque Guastalle la contredit, demande-lui là-dessus une explication ; éclaircis-moi ce point-là et tu seras bien aimable.

Quant aux postes, ils devaient être aux mairies. Quel bouquin emm... !

Tu me verras au mois de décembre (vers la fin), mais je ne resterai à Paris que très peu de jours, n’ayant pas l’intention de commencer ma saison d’hiver avant la fin de février. C’est le moyen d’aller plus vite. Pour paraître en octobre prochain, il faut que j’aie fini en juillet ; or, je n’ai pas d’ici là une minute à perdre.

qu’est-ce qui occupe ta cervelle pour le quart-d’heure ?

Est-ce assez beau, l’affaire Baudin ! Quels maladroits !

Bien que je ne sois pas tout à fait une immondice et que Mme Feydeau soit loin de ressembler à un mur, je te prie de me déposer à ses pieds.

P.- S. En mai 1849, existait une société ayant pour but de fournir des ornements au culte catholique, soutanes, reliques, etc. Cette société, qui avait pour chef M. de Savouillon, avait été fondée par M. de Calonne.

Renseignements sur icelle, s. v. p.

n’est-ce pas là dedans qu’était le gars Barbey d’Aurevilly ?

j’ai passé une partie du mois d’août à Paris, mais ne me suis pas présenté à ton domicile, croyant que tu étais à Trouville. Tu dois y être encore ; avec les de Goncourt ? Je les avais priés de me donner de tes nouvelles, ils ne m’ont pas écrit.

À la princesse Mathilde. §

Lundi [novembre 1868].

Princesse,

Si j’en avais cru mon premier mouvement, j’aurais répondu tout de suite à votre dernière lettre qui m’a enthousiasmé comme littérature. Mais j’avais peur de vous fatiguer par la fréquence de mes autographes.

Oui ! oui ! oui ! (sans que vous en ayez le moindre soupçon, j’en suis sûr) vous m’avez envoyé, sur leurs majestés espagnoles, un morceau de style qui est tout bonnement un chef-d’oeuvre. j’en ai ri, tout haut «dans le silence du cabinet». Vous n’imaginez pas comme ce tableau-là est réussi. Il me semblait, en lisant, vous entendre parler. C’est charmant, et je vous ferai observer que je m’y connais (au style) et que je ne me trompe pas.

À propos de style, j’ai eu hier des nouvelles de Sainte-Beuve par Tourgueneff, qui est venu passer la journée de dimanche à Croisset. Il y a peu d’hommes dont la compagnie soit meilleure et l’esprit plus séduisant. Quel dommage qu’on ne vive jamais avec les gens que l’on aime !

Ma nièce me quitte jeudi prochain pour s’en retourner à Rouen et ma solitude complète va commencer. j’en profiterai pour accélérer mon interminable bouquin, qui commence à m’exaspérer par la lenteur de sa confection. Mme Sand m’a invité au baptême où le Prince Napoléon doit être parrain. Mais un voyage à Nohant me dérangerait trop. j’ai refusé.

Ce qui ne me dérange pas, ce sera d’aller à Paris vers Noël, ou même avant. Il ne doit plus y avoir qu’une série d’invités pour Compiègne. Vous êtes de la dernière, n’est-ce pas ? Ne finit-elle pas vers le 15 décembre ?

Je ne saurais vous dire combien l’affaire Baudin m’a chagriné. Mais je n’ai peut-être pas besoin de vous le dire ?

Ne me faites plus d’excuses sur votre mauvaise écriture, Princesse. Je suis, à cause de cela même, un peu plus de temps avec vous et je ne m’en plains pas. Car je suis tout à vous et je vous baise les deux mains.

G. Flaubert.

À George Sand. §

[Croisset] mardi [15 décembre 1868].

Chère Maître,

Vous n’imaginez pas la peine que vous me faites ! Malgré l’envie que j’en ai, je réponds «non». Cependant, je suis déchiré par l’envie de dire «oui». Cela me donne des airs de monsieur indérangeable, qui sont fort ridicules. Mais je me connais : si j’allais chez vous à Nohant, j’en aurais ensuite pour un mois de rêverie sur mon voyage. Des images réelles remplaceraient dans mon pauvre cerveau les images fictives que je compose à grand’peine. Tout mon château de cartes s’écroulerait.

Il y a trois semaines, pour avoir eu la bêtise d’accepter un dîner dans une campagne des environs, j’ai perdu quatre jours. Que serait-ce en sortant de Nohant ? Vous ne comprenez pas ça, vous, être fort !

Il me semble que l’on en veut un tantinet à son vieux troubadour (mille excuses si je me trompe !) de n’être pas venu au baptême des deux amours de l’ami Maurice. Il faut que la chère maître m’écrive si j’ai tort et pour me donner de ses nouvelles.

En voici des miennes. Je travaille démesurément et suis, au fond, réjoui par la perspective de la fin qui commence à se montrer.

Pour qu’elle arrive plus vite, j’ai pris la résolution de demeurer ici tout l’hiver, jusqu’à la fin de mars probablement. En admettant que tout aille pour le mieux, je n’aurai pas terminé le tout avant la fin de mai. Je ne sais rien de ce qui se passe et je ne lis rien, sauf un peu de Révolution française après mes repas, pour faire la digestion. j’ai perdu la bonne coutume que j’avais autrefois de lire tous les jours du latin. Aussi n’en sais-je plus un mot ! Je me remettrai au Beau quand je serai délivré de mes odieux bourgeois, et je ne suis pas près d’en reprendre !

Mon seul dérangement consiste à aller dîner tous les dimanches à Rouen, chez ma mère. Je pars à 6 heures et je suis revenu à 10. Telle est mon existence.

Vous ai-je dit que j’avais eu la visite de Tourgueneff ? Comme vous l’aimeriez !

Sainte-Beuve se soutient. Au reste, je le verrai la semaine prochaine, car je serai à Paris pendant deux jours, afin d’y trouver des renseignements dont j’ai besoin. Sur quoi les renseignements ? Sur la garde nationale ! ! !

Ouïssez ceci : le Figaro, ne sachant avec quoi emplir ses colonnes, s’est imaginé de dire que mon roman racontait la vie du chancelier Pasquier. Là-dessus, venette de la famille dudit, qui a écrit à une autre partie de la même famille demeurant à Rouen, laquelle a été trouver un avocat dont mon frère a reçu la visite, afin que... bref, j’ai été assez stupide pour ne pas «tirer parti de l’occasion». Est-ce beau comme bêtise, hein ?

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, lundi [fin décembre 1868].

Chère Demoiselle,

Je suis fort heureux de recevoir de vos nouvelles. Je désirerais seulement qu’elles fussent meilleures. Sans jamais avoir eu la satisfaction de vous voir, je vous compte au nombre de mes amis. Tout ce qui vous arrive de fâcheux m’afflige. Soignez bien vos yeux.

Je connais le livre de Ténot, qui ne m’a rien appris de neuf, car j’ai assisté de ma personne au coup d’État, et j’ai même manqué rester sur le trottoir. Des gens ont été tués sous mes yeux ; je ne sais comment je l’ai échappé.

Mais l’opposition actuelle me paraît stupide. Elle s’attaque à l’Empire, ou plutôt à l’Empereur, au lieu de s’en prendre à la question religieuse, qui est la seule importante.

Il y a quelque temps que je n’ai eu des nouvelles de Mme Sand. Elle m’avait invité à aller chez elle à Nohant, le 15 de ce mois, pour le baptême de ses petites-filles. Mais mon bouquin m’a retenu. Le moindre dérangement physique me trouble la cervelle.

Je vous remercie de vous intéresser à ma mère. Elle va aussi bien qu’on peut aller à son âge : soixante-quinze ans ! Si ce n’est que sa surdité l’attriste beaucoup.

Comme voici le jour de l’An et qu’on a coutume, à cette époque, de se faire de petits cadeaux, je me permets de vous envoyer le portrait d’un homme qui pense souvent à vous.

P.-S. – Je viens de recevoir votre article et vous en remercie.

Mais pourquoi se retourner toujours vers le passé, quand l’avenir est là, l’avenir infini ?

C’est parce que nous pensons à nous que nous sommes tristes et malades.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi [1868 ?]

Mon Bibi,

Je suis HHHHINDIGNÉ ! ! ! Contre toi !

Comment, le jour où ton oiseau va à Dieppe, tu ne viens pas déjeuner chez ton Vieux ?

Lui bon oncle pourtant. Lui bon nègre. Lui aimer petite nièce. Mais petite nièce oublier lui. Elle pas gentille ! Elle cacatte. Lui presque pleurer !

Lui faire bécots tout de même.

Achète-moi des joujoux pour Ernest et pour Jenny. Je me fie à ton goût artistique.

À Louis Bonenfant. §

Croisset, jeudi [1868 ?]

Mon cher ami,

Je ne t’ai pas suffisamment remercié. Ta narration est de tout point excellente et me fournira de bons détails. Tu m’as rendu un vrai service en me l’envoyant.

Je remercie aussi ma petite cousine émilie pour son vocabulaire nogentais et je reconnais cette attention par la plus noire ingratitude, car :

Je ne puis me soumettre à son désir, qui est de changer le nom du héros de mon roman. Tu dois te souvenir, cher ami, qu’il y a quatre ans je t’ai demandé s’il y avait encore à Nogent des personnes du nom de Moreau ? Tu m’as répondu qu’il n’y en avait pas, et tu m’as fourni plusieurs noms du pays que je pouvais employer sans inconvénient. Fort de tes renseignements je me suis embarqué naïvement. Il n’est plus temps pour moi de revenir là-dessus. Un nom propre est une chose extrêmement importante dans un roman, une chose capitale. On ne peut pas plus changer un personnage de nom que de peau. C’est vouloir blanchir un nègre.

Tant pis pour les Moreau qui existent à Nogent !

Ils n’auront pas d’ailleurs à se plaindre de moi.

Car mon M. Moreau est un jeune homme très chic.

À la princesse Mathilde. §

[31 décembre 1868, 11 heures].

Princesse,

j’ai coutume tous les ans, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, de me recueillir, comme les dévots qui font leur examen de conscience, et de résumer mon année comme les négociants qui font leur inventaire.

Ce qui domine pour moi ces douze mois c’est vous ! Mon meilleur souvenir c’est Saint-Gratien.

Je vous souhaite pour 1869... tout (c’est plus simple que ceci et cela, n’est-ce pas vrai ?)

Parmi tous les compliments et les voeux qu’on vous adressera demain, je ne doute pas qu’il ne s’en trouve de sincères, quoique vous soyez une Altesse Impériale, car vous avez des amis qui vous aiment pour vous, pour vous-même.

Je me mets avec ceux-là, Princesse, je vous baise les deux mains et je suis tout à vous.

G. Flaubert.

1869 §

À GEORGE SAND. §

[Croisset] Nuit de la Saint-Sylvestre, 1 heure.

[1er janvier 1869.]

Pourquoi ne commencerais-je pas l'année 1869 en vous la souhaitant, à vous et aux vôtres, «bonne et heureuse, accompagnée de plusieurs autres» ? C'est rococo, mais ça me plaît. Maintenant, causons !

Non, «je ne me brûle pas le sang», car jamais je ne me suis mieux porté. On m'a trouvé à Paris «frais comme une jeune fille», et les gens qui ignorent ma biographie ont attribué cette apparence de santé à l'air de la campagne. Voilà ce que c'est que les «idées reçues». Chacun a son hygiène. Moi, quand je n'ai pas faim, la seule chose que je puisse manger, c'est du pain sec. Et les mets les plus indigestes, tels que pommes à cidre vertes et du lard, sont ce qui me retire les maux d'estomac. Ainsi de suite. Un homme qui n'a pas le sens commun ne doit pas vivre d'après les règles du sens commun.

Quant à ma rage de travail, je la comparerai à une dartre. Je me gratte en criant. C'est à la fois un plaisir et un supplice. Et je ne fais rien de ce que je veux ! Car on ne choisit pas ses sujets, ils s'imposent. Trouverai-je jamais le mien ? Me tombera-t-il du ciel une idée en rapport avec mon tempérament ? Pourrai-je faire un livre où je me donnerai tout entier ? Il me semble, dans mes moments de vanité, que je commence à entrevoir ce que doit être un roman. Mais j'en ai encore trois ou quatre à écrire avant celui-là (qui est d'ailleurs fort vague) et, au train dont je vais, c'est tout au plus si j'écrirai ces trois ou quatre. Je suis comme M. Prud'homme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires. De là embarras, arrêt, impuissance.

Que la «claustration où je me condamne soit un état de délices», non. Mais que faire ? Se griser avec de l'eau-de-vie. La muse, si revêche qu'elle soit, donne moins de chagrins que la femme. Je ne peux accorder l'une avec l'autre. Il faut opter. Mon choix est fait depuis longtemps. Reste l'histoire des sens. Ils ont toujours été mes serviteurs. Même au temps de ma plus verte jeunesse, j'en faisais absolument ce que je voulais. Je touche à la cinquantaine et ce n'est pas leur fougue qui m'embarrasse.

Ce régime-là n'est pas drôle, j'en conviens. On a des moments de vide et d'horrible ennui. Mais ils deviennent de plus en plus rares à mesure qu'on vieillit. Enfin, vivre me semble un métier pour lequel je ne suis pas fait, et cependant !

Je suis resté à Paris trois jours, que j'ai employés à chercher des renseignements et à faire des courses pour mon bouquin. J'étais si exténué vendredi dernier que je me suis couché à 7 heures du soir. Telles sont mes folles orgies dans la capitale.

J'ai trouvé les de Goncourt dans l'admiration frénétique (sic) d'un ouvrage intitulé : Histoire de ma vie, par G. Sand. Ce qui prouve de leur part plus de bon goût que d'érudition. Ils voulaient même vous écrire pour vous exprimer toute leur admiration. (En revanche, j'ai trouvé *** stupide. Il compare Feydeau à Chateaubriand, admire beaucoup le Lépreux de la Cité d'Aoste, trouve Don Quichotte ennuyeux, etc.)

Remarquez-vous combien le sens littéraire est rare ? La connaissance des langues, l'archéologie, l'histoire, etc. , tout cela devrait servir, pourtant ! Et bien, pas du tout ! Les gens soi-disant éclairés deviennent de plus en plus ineptes en fait d'art. Ce qui est l'Art même leur échappe. Les gloses sont pour eux chose plus importante que le texte. Ils font plus de cas des béquilles que des jambes.

à GEORGE SAND. §

[Croisset] Jeudi soir [7 janvier 1869].

Savez-vous, chère maître, que c'est très gentil à nous deux de nous être écrit simultanément pendant la nuit de la Saint-Sylvestre ? Il y a un fort croc, décidément.

Je ne vois personne, je ne sais rien, je vis comme un ours empaillé. La semaine dernière, cependant, j'ai été à Rouen, dans les salons de la préfecture ! oui, pour signer le contrat de mariage de la fille du préfet. Mes compatriotes ont des binettes gigantesques et je me suis très amusé.

Pourquoi ne sent-on pas le comique, quand on est jeune ?

J'ai envoyé votre lettre aux Goncourt, tout de suite, bien entendu. Je vous assure (derechef) qu'ils sont très gentils, et il y a tant de pignoufs !

C'est un produit du XIXe siècle que «pignouf» ; nous arrivons même à «pignouflard», qui est son fils, et à «pignouflarde», qui est sa bru.

Connaissez-vous des détails sur l'incident Sainte-Beuve ? Moi, pas un. Est-ce qu'il lâche décidément l'Empire ? Il a donc cédé à «celui» de la colère ? – Pardon !

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [janvier 1869].

Votre lettre d'hier m'a affligé, Princesse, et j'y aurais répondu tout de suite sans le mariage de Mlle Leroy, la fille du Préfet. J'ai fait une grande débauche : j'ai été à Rouen, en soirée !

Puisque vous avez du chagrin, j'en ai. Mais permettez-moi de vous dire qu'il me semble que vous vous en exagérez un peu la cause. Ce n'est pas le drapeau qu'il faut regarder, mais ce qu'il y a dessous ; l'on écrit importe peu ; le principal est ce que l'on écrit.

Je ne défends nullement le journal Le Temps, qui me déplaît profondément, comme tous les journaux, d'ailleurs. Je hais cette petite manière de publier sa pensée et je témoigne ma haine par une abstention complète, en dépit de l'argent que je pourrais gagner.

La Presse n'est dangereuse que par l'importance exagérée qu'on lui donne ; amis et ennemis sont là-dessus d'accord, malheureusement ! Ah ! si on laissait faire le sceptique !

J'en reviens à Sainte-Beuve ; son plus grand tort, selon moi, est de faire quelque chose qui vous déplaise et, du moment que vous le priez de ne pas écrire dans ce journal, il aurait dû vous complaire. Telles sont mes opinions politiques.

Je comprends du reste parfaitement sa fureur, si on lui a refusé un article. Il faut être homme de lettres pour savoir combien ces choses-là vous blessent. J'ai intenté un procès à la Revue de Paris qui s'était permis de me retrancher trois ou quatre lignes ; ma maxime est qu'on doit se montrer, là-dessus, intraitable.

Donc j'excuse sa rancune. Mais ce que je n'excuserais pas, ce serait une rupture avec un gouvernement qui l'a comblé.

Cela n'est pas possible ! et malgré tout ce que vous me dites, je doute encore.

Je relis votre lettre en vous écrivant et je suis navré, à en avoir les larmes aux yeux, car il me semble que cette affaire vous a blessée au coeur, et que vous en souffrez comme d'une trahison.

Vous seriez bien bonne de me donner là-dessus de plus longs éclaircissements ; je voudrais apprendre que vous vous êtes trompée. Car enfin, s'il n'écrit dans Le Temps que des articles purement littéraires, le mal est léger. Mais, encore une fois, ce qui me déplaît et ce que je ne lui pardonne pas, c'est de vous affliger ! Vous, vous Princesse ! qui avez été, pour lui particulièrement, plus que bonne, dévouée, et puis quand même : du moment qu'on vous conviait...

Malgré ma résolution vertueuse de ne pas revenir à Paris avant la fin de mars, je me promets d'aller vous faire une petite visite le mois prochain.

Je me mets à vos pieds, Princesse, je vous baise les mains et suis

tout à vous, entièrement.

À GEORGE SAND. §

Croisset, mardi 2 février 1869.

Ma chère Maître,

Vous voyez en votre vieux troubadour un homme éreinté. J'ai passé huit jours à Paris, à la recherche de renseignements, assommants (sept à neuf heures de fiacre tous les jours, ce qui est un joli moyen de faire fortune avec la littérature. Enfin !)

Je viens de relire mon plan. Tout ce que j'ai encore à écrire m'épouvante, ou plutôt m'écoeure à vomir. Il en est toujours ainsi, quand je me remets au travail. C'est alors que je m'ennuie, que je m'ennuie, que je m'ennuie ! Mais cette fois dépasse toutes les autres ! Voilà pourquoi je redoute tant les interruptions dans la pioche ! Je ne pouvais faire autrement, cependant. Je me suis trimbalé aux Pompes funèbres, au Père-Lachaise, dans la vallée de Montmorency, le long des boutiques d'objets religieux, etc.

Bref, j'en ai encore pour quatre ou cinq mois. Quel bon «ouf» je pousserai quand ce sera fini, et que je ne suis pas près de refaire des bourgeois ! Il est temps que je m'amuse.

J'ai vu Sainte-Beuve et la princesse Mathilde, et je connais à fond l'histoire de leur rupture, qui me paraît irrévocable. Sainte-Beuve a été indigné contre Dalloz et est passé au Temps. La Princesse l'a supplié de n'en rien faire. Il ne l'a pas écoutée. Voilà tout. Mon jugement là-dessus, si vous tenez à le savoir, est celui-ci : le premier tort est à la Princesse, qui a été vive ; mais le second, et le plus grave, est au père Beuve, qui ne s'est pas conduit en galant homme. Quand on a pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné trente mille livres de rente, on lui doit des égards. Il me semble qu'à la place de Sainte-Beuve, j'aurais dit : «Ça vous déplaît, n'en parlons plus !» Il a manqué de manières et d'attitude. Ce qui m'a un peu dégoûté, entre nous, c'est l'éloge qu'il m'a fait de l'empereur ! Oui, à moi ! l'éloge de Badinguet ! – Et nous étions seuls !

La Princesse avait pris, dès le début, la chose trop sérieusement. Je le lui ai écrit, en donnant raison à Sainte-Beuve, lequel, j'en suis sûr, m'a trouvé froid. C'est alors que, pour se justifier par devers moi, il m'a fait ces protestations d'amour «isidorien» qui m'ont un peu humilié ; car c'était me prendre pour un franc imbécile.

Je crois qu'il se prépare des funérailles à la Béranger et que la popularité d'Hugo le rend jaloux. Pourquoi écrire dans les journaux quand on peut faire des livres et qu'on ne crève pas de faim ? Il est loin d'être un sage, celui-là ; il n'est pas comme vous !

Votre force me charme et me stupéfie. Je dis la force de toute la personne, pas celle du cerveau seulement.

Vous me parlez de la critique dans votre dernière lettre, en me disant qu'elle disparaîtra prochainement. Je crois, au contraire, qu'elle est tout au plus à son aurore. On a pris le contre-pied de la précédente, mais rien de plus. Du temps de La Harpe, on était grammairien ; du temps de Sainte-Beuve et de Taine, on est historien. Quand sera-t-on artiste, rien qu'artiste, mais bien artiste ? Où connaissez-vous une critique qui s'inquiète de l'oeuvre en soi, d'une façon intense ? On analyse très finement le milieu où elle s'est produite et les causes qui l'ont amenée ; mais la poétique insciente ? d'où elle résulte ? sa composition, son style ? le point de vue de l'auteur ? Jamais !

Il faudrait pour cette critique-là une grande imagination et une grande bonté, je veux dire une faculté d'enthousiasme toujours prête, et puis du goût, qualité rare, même dans les meilleurs,  – si bien qu'on n'en parle plus du tout.

Ce qui m'indigne tous les jours, c'est de voir mettre sur le même rang un chef-d'oeuvre et une turpitude. On exalte les petits et on rabaisse les grands ; rien n'est plus bête ni plus immoral.

J'ai été pris, au Père-Lachaise, d'un dégoût de l'humanité profond et douloureux. Vous n'imaginez pas le fétichisme des tombeaux. Le vrai Parisien est plus idolâtre qu'un nègre ! ça m'a donné envie de me coucher dans une des fosses.

Et les gens avancés croient qu'il n'y a rien de mieux à faire que de réhabiliter Robespierre ! Voir le livre de Hamel ! Si la République revenait, ils rebéniraient les arbres de la Liberté par politique, et croyant cette mesure-là forte.

Quand se verra-t-on ? Je compte être à Paris de Pâques à la fin de mai. Cet été, j'irai vous voir à Nohant. Je le jure.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi soir [1869].

Princesse,

J'ai peur de vous avoir déplu, dans ma dernière lettre. Ce sera la suite de la mauvaise chance que j'ai près de vous quand je veux défendre les personnes ; ce rôle héroïque ne me réussit pas.

Est-ce une rupture ? Quelle est son attitude maintenant ?

J'ai écrit au Palais royal à Ferri-Pisani pour avoir des nouvelles du Prince. Il ne m'a pas fait l'honneur de me répondre. Comment va-t-il, à présent ? (le Prince, et non Ferri.)

Je me mets à vos pieds, Princesse, et suis entièrement tout à vous.

À MICHELET. §

Croisset, 2 février 1869.

Mon cher Maître,

J'ai reçu avant-hier votre Préface de la Terreur et je vous en remercie du fond de l'âme. Ce n'est pas du souvenir que je vous remercie, car je suis accoutumé à vos bienveillances – mais de la chose en elle-même.

Je hais comme vous la prêtraille jacobine, Robespierre et ses fils que je connais pour les avoir lus et fréquentés.

Le livre que je finis maintenant m'a forcé à étudier un peu le socialisme. Je crois qu'une partie de nos maux viennent du néo-catholicisme républicain.

J'ai relevé dans les prétendus hommes du progrès, à commencer par Saint-Simon et à finir par Proudhon, les plus étranges citations. Tous partent de la révélation religieuse.

Ces études-là m'ont amené à lire les Préfaces de Buchez. La démocratie moderne ne les a point dépassées. Rappelez vous l'indignation qu'a excitée le livre de Guizot.

Si la République revenait demain, on re-bénirait les arbres de la Liberté, j'en suis sûr. Ils trouveraient cela «politique».

J'ai lu, cet hiver, au coin de mon feu, quatorze volumes de l'histoire parlementaire. Ce qui m'a fait relire pour la six ou septième fois votre Révolution, c'est que j'ai eu des remords à votre endroit. Il m'a semblé, mon cher maître, que, jusqu'à présent, je n'avais pas eu pour vous assez d'admiration. La connaissance matérielle des faits m'a permis de mieux apprécier votre extraordinaire mérite. Quelle perspicacité et quelle justice ! J'omets tout le reste, pour n'avoir pas l'air d'un courtisan.

J'espère vous voir à la fin du mois prochain, vers Pâques, et causer longtemps avec vous.

Je vous prie de me rappeler au souvenir de Mme Michelet et de me croire plus que jamais, mon cher maître,

Votre tout dévoué.

À GEORGE SAND. §

[Croisset] Nuit de mardi. [23-24 février 1869.]

Ce que j'en dis, chère maître ? S'il faut exalter ou réprimer la sensibilité des enfants ? Il me semble qu'il ne faut avoir là-dessus aucun parti pris. C'est selon qu'ils inclinent vers le trop ou le trop peu. On ne change pas le fond, d'ailleurs. Il y a des natures tendres et des natures sèches, irrémédiablement. Et puis, le même spectacle, la même leçon peut produire des effets opposés. Rien n'aurait dû me durcir plus que d'avoir été élevé dans un hôpital et d'avoir joué, tout enfant, dans un amphithéâtre de dissection. Personne n'est pourtant plus apitoyable que moi sur les douleurs physiques. Il est vrai que je suis le fils d'un homme extrêmement humain, sensible dans la bonne acception du mot. La vue d'un chien souffrant lui mouillait les paupières. Il n'en faisait pas moins bien ses opérations chirurgicales, et il en a inventé quelques-unes de terribles.

«Ne montrer aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. » Tel n'est pas mon avis. Car il doit se produire alors dans leur coeur quelque chose d'affreux, un désenchantement infini. Et puis, comment la raison pourrait-elle se former, si elle ne s'applique pas (ou si on ne l'applique pas journellement) à distinguer le bien du mal ? La vie doit être une éducation incessante ; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu'à mourir.

Vous me dites des choses bien vraies sur l'inscience des enfants. Celui qui lirait nettement dans ces petits cerveaux y saisirait les racines du genre humain, l'origine des dieux, la sève qui produit plus tard les actions, etc. Un nègre qui parle à son idole, et un enfant à sa poupée, me semblent près l'un de l'autre.

L'enfant et le barbare (le primitif) ne distinguent pas le réel du fantastique. Je me souviens très nettement qu'à cinq ou six ans je voulais «envoyer mon coeur» à une petite fille dont j'étais amoureux (je dis mon coeur matériel). Je le voyais au milieu de la paille, dans une bourriche d'huîtres !

Mais personne n'a été si loin que vous dans ces analyses. Il y a dans l’Histoire de ma vie des pages là-dessus qui sont d'une profondeur démesurée. Ce que je dis est vrai, puisque les esprits les plus éloignés du vôtre sont restés ébahis devant elles. Témoin les de Goncourt.

Ce bon Tourgueneff doit être à Paris à la fin de mars. Ce qui serait gentil, ce serait de dîner tous les trois ensemble.

Je repense à Sainte-Beuve. Sans doute on peut se passer de 30 000 livres de rente. Mais il y a quelque chose de plus facile encore : c'est, quand on les a, de ne pas débagouler, toutes les semaines, dans les journaux. Pourquoi ne fait-il pas de livres, puisqu'il est riche et qu'il a du talent ?

Je relis en ce moment Don Quichotte. Quel gigantesque bouquin ! Y en a-t-il un plus beau ?

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi 3 heures [février 1869].

Oui, nos deux lettres se sont croisées, Princesse, ce qui prouve que nous pensions l'un à l'autre en même temps. Je prends cela pour un peu plus qu'une politesse du hasard. Mais si je vous écrivais toutes les fois que je songe à vous, je vous écrirais tous les jours et presque tout le long du jour ! Comment voulez-vous qu'il n'en soit pas ainsi !. .

Le mercredi particulièrement me ramène le souvenir de la rue de Courcelles. Je ne me console de n'y plus être que par l'espoir d'y revenir. 1869 aura été une bonne année pour moi. J'ai fait un livre qui vous a plu et je passerai non loin de vous quatre mois de plus qu'à l'ordinaire. Car je compte bien rester à Paris du milieu d'août, ou commencement de septembre, au plus tard, jusqu'au mois de décembre. La tristesse que me cause toujours mon départ de là-bas se calme un peu, l'étourdissement du silence diminue. Je me suis remis à travailler, fade consolation, mais consolation.

Je comprends ce qu'il vous en coûte de vous séparer de Mme de Fly. Je la regretterai, pour ma part, car je l'ai toujours trouvée charmante. Quelle bonne vieille aimable et «comme il faut» ! C'est le privilège des femmes de pouvoir plaire à tous les âges et de se faire aimer de toutes les façons.

Nous ne sommes pas comme cela, nous autres ! Est-ce que vous êtes seule à Saint-Gratien ? Vous m'avez l'air d'être dans un moment de tristesse ? C'est la réaction des fatigues de l'hiver, le repos succédant au mouvement. Dans quelques jours cela se passera, et puis le soleil va enfin briller ! espérons-le.

Il n'y a pas «de manque de dignité» à sentir ce que vous me dites par rapport à Sainte-Beuve ; cela prouve que vous avez le coeur bon, tout simplement. L'ingénuité du sentiment, est ce qui nous distingue des mannequins. Une bûche ne vibre pas comme une lyre. Parmi tous les dons dont la Providence vous a comblée, celui-là est un des plus rares. Vos amis en sont heureux. Soyez-en fière.

Je vous baise les mains aussi longtemps que vous le permettrez, Princesse, et suis à vous.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi soir [1869].

J'ai dans ce moment-ci deux maladies, Princesse ; d'abord un grand ennui de ne pas vous voir et puis une abominable grippe qui ne me laisse pas un moment de tranquillité. Il paraît que tout le monde est affligé de cette indisposition. Vous ne l'avez pas, j'espère ? Comment allez-vous d'ailleurs ? Les de Goncourt m'ont écrit qu'il n'y paraissait plus. Quant à moi, vous savez qu’on me garde rancune. Mais de cela je me moque profondément. Que pensez-vous de Madame Gervaisais ? Entre nous, je n'ose pas vous dire que je trouve ce livre très remarquable, car vous avez le goût difficile. C'est pourquoi je tremble en songeant à mon pauvre roman. Il avance et dans six semaines je commencerai le dernier chapitre.

Ce billet va vous arriver demain au soir mercredi, le jour où la petite bande des amis se trouve près de vous ; c'est vous dire que je l'envie, Princesse. Je me mets à vos pieds et suis tout à vous.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi matin [1869].

J'use de la permission que vous m'avez donnée, Princesse, et je vous envoie le nom de mon neveu.

La demande est déposée depuis quelques jours à la Légation de Prusse ; un petit mot de vous suffira pour enlever la chose d'emblée !

Quelle bonne soirée j'ai passée avant-hier !

Je vous baise les deux mains.

J'ai vu l'homme hier.

M. Ernest Commanville, négociant à Dieppe, marchand de bois du Nord, propriétaire d'une scierie mécanique et de vastes terrains dans la même ville :

Demande la place de vice-consul de Prusse à Dieppe.

Le premier commis de sa maison parle toutes les langues du Nord.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi matin [1869].

PRINCESSE,

La belle visite que vous avez reçue hier au soir m'a empêché de vous rappeler le nom de mon neveu. Vous aviez l'air de tellement vous amuser que je n'ai pas osé vous interrompre.

Quelle tête ! et quel chapeau ! quelle bouche !

Mais comme le dîner avait été bon ! C'est le seul moment agréable que j'aie passé depuis six semaines. Vous voir de près, vous entendre, et vous regarder tout à mon aise m'a fait un bien exquis.

Je compte renouveler cette joie-là lundi prochain. En l'attendant, je vous baise les deux mains, Princesse, et suis tout à vous.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dieppe, lundi soir [1869].

Je ne sais, Princesse, en quels termes encore une fois, vous remercier des huit jours que j'ai passés chez vous. Mon séjour à Saint-Gratien me fait maintenant l'effet d'un rêve exquis. Il me semble que quelque chose de votre personne y circule dans l'air et j'en aime tout, tant il y a de charme partout.

Je vais vivre pendant deux mois sur ces souvenirs, ils me tiendront compagnie dans ma solitude.

Combien de fois ne reprendrai-je pas un à un tous les bons moments que j'ai vécus près de vous !

Ma première chose en arrivant à Rouen, après-demain, sera de faire encadrer votre portrait pour le mettre sur ma cheminée, à la place où les dévots mettent leurs amulettes. Et la statuette de Barre ? avance-t-elle ? en êtes-vous contente ?

Vous avez dû être triste hier : c'était le départ de Mlle Vimercati. Quelle charmante enfant ! Elle fait, dans votre maison, un contraste harmonique avec la vénérable figure de Mme de Fly.

Vendredi dernier j'ai été à Fontainebleau et, grâce à Octave Feuillet, j'ai pu voir une partie du palais. Le lendemain j'ai reçu du même Feuillet un aimable mot où il me disait que l'Impératrice lui avait demandé Salammbô (il paraît que c'est un goût impérial).

Samedi, avant de partir, j'ai été voir Sainte-Beuve que j'ai trouvé assis et déjeunant. Il m'a paru très gai. Si les médecins se trompaient, par hasard ? s'il était moins malade qu'on ne dit ?

Pensez à moi quelquefois, Princesse, c'est-à-dire envoyez-moi de temps à autre de vos nouvelles et laissez-moi me mettre à vos pieds et vous baiser les deux mains.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi matin, 5 mai 1869.

Mon Loulou,

Le père Cloquet pense que ton voyage en Norvège te fera grand bien ; que ne puis-je vous accompagner ! Moi aussi, j'aurais bien besoin d'un petit voyage ! mais...

J'espère dans quinze jours ou trois semaines avoir enfin terminé mon roman ! c'est-à-dire donné au copiste les premières pages vers le 20 ou le 25 de ce mois. Quel soulagement ! Quant à une lecture entre nous deux, la partie me semble manquée, irrévocablement ; il faut attendre le livre imprimé. Toi et ton mari, vous ne devez pas manquer de sujets de conversation : 1° le voyage ; 2° l'ameublement de l'hôtel ! Penses-tu à la manière dont ton oncle Achille Dupont en parlera ? Tu vas marcher, dans son estime, immédiatement après la baronne, puisque, ayant déjà une «délicieuse villa» à Dieppe, tu auras un «charmant hôtel» à Paris.

Mais comment faire passer la chose à notre pauvre vieille ? Pourvu qu'elle ne l'apprenne pas avant votre retour !

Tu as sans doute lu dans les feuilles le détail de la fête qu'a donnée jeudi dernier la princesse Mathilde à son cousin. J'ai contemplé de près, pendant longtemps, celui qui nous a sauvés. Son épouse paraît m'avoir oublié. En revanche, j'ai beaucoup causé avec Mme de Metternich. Je suis invité à aller demain entendre chanter, chez Mme Espinasse, une dame de Bordeaux que j'ai entendue déjà il y a deux ans et qui est fort curieuse. Je n'irai probablement pas, car j'ai envie de me cloîtrer pendant quelques jours pour avoir fini plus vite.

En fait de bêtise parisienne, que dis-tu de ceci ? Hier, pendant que la pluie tombait le plus fort, les bourgeois qui habitent en face de moi dînaient sur leur terrasse, à l'abri d'une tente, et il faisait un froid de chien ! J'avais du feu !

Adieu, pauvre loulou. écris-moi longuement et aime toujours

Ton vieil oncle en pain d'épice qui t'embrasse.

À JULES DUPLAN ( ?) §

[Paris] Dimanche matin, 16 mai 1869, 5 heures moins 4 minutes.

FINI ! mon vieux ! Oui, mon bouquin est fini ! Ça mérite que tu lâches ton emprunt et que tu viennes m'embrasser.

Je suis à ma table depuis hier, 8 heures du matin. La tête me pète. N'importe, j'ai un fier poids de moins sur l'estomac.

À toi.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris] Dimanche matin, 23 mai 1869.

Je suis si exténué que j'ai à peine la force de t'écrire. Maintenant que j'ai fini mon roman, je m'aperçois de ma fatigue. J'ai passé la semaine à recaler mon manuscrit que je donne demain à recopier ; ce sera l'affaire de huit à dix jours. Il faudra que je le relise, puis je m'en retournerai à Croisset.

Si vous pouvez différer votre départ jusqu'au 8 ou 10 juin, ta grand’mère de cette façon ne resterait pas seule.

Est-ce que tu as toujours l'intention d'aller aux Pyrénées au mois d'août ? Je ne te cache pas, mon loulou, que si vous pouvez vous priver de ce voyage, vous m'obligerez infiniment. Autrement, je n'aurais aucune vacance, puisqu'il faut que je sois à Paris dès le 1er septembre pour imprimer mon livre, et franchement j'ai besoin de prendre l'air.

Je suis bien perplexe quant à la question de déménagement : mon pauvre petit logis me fait peine à quitter. D'autre part, je ne peux le garder ; il est trop cher, me coûte trop de voitures et sera trop loin du vôtre. Mais le déménagement va me coûter «les yeux de la tête», ma chère dame ! et puis, je n'ai pas le temps de me chercher un logement, puisque j'ai à peine le temps de faire recopier mon manuscrit. Cependant !... perplexité, embarras.

Autre sujet de fatigue :

La princesse Mathilde m'a demandé par deux fois à ce que je lui lise des fragments de mon roman. À la troisième requête, j'ai cédé, et hier je me suis mis à lire les trois premiers chapitres. Là-dessus, enthousiasme de l'aréopage impossible à décrire, et il faut que tout y passe, ce qui va me demander (au milieu de mes autres occupations) quatre séances de quatre heures chacune.

Elle a le temps de m'entendre, elle ! Elle ne repousse pas Vieux au dernier plan.

Pauvre loulou, nous allons être bien longtemps sans nous voir. Et l'hiver prochain, nous nous verrons bien peu. Tu seras à Paris, et moi tout seul là-bas, à rebûcher. Voilà la vie.

Présente mes respects à mon beau neveu et prie-le de m'envoyer mille francs. Je suis sans le sol. Embrasse-le de ma part pour le remercier, et dis-lui pour le rassurer sur mon sort que je compte tirer à Lévy un supplément de 5 à 6 000 francs. C'est à la mère Sand que je devrai cela.

Je bécote tes deux bonnes joues.

Ton vieil oncle.

Ta bonne maman me paraît aller mieux décidément. Mais pendant ton absence ?

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, jeudi 4 heures [juin 1869].

Je commençais à trouver le temps long, Princesse ! Il me semblait que vous m'oubliiez un peu quand, hier, j'ai reçu votre bonne lettre mélancolique. Pourquoi cela ? La politique vous inquiète ? Les choses pourraient être en meilleur état, c'est vrai, mais je ne les envisage pas comme si désespérées que vous le pensez. Je n'ai pas plus peur d'une révolution que de la chute du soleil. Il me semble (à moi qui ne suis qu'un observateur) que le remède ne serait pas bien difficile et qu'avec un peu d'esprit, et de hauteur d'âme surtout, tous les partis se tairaient.

Ma mère est en ce moment chez une vieille amie dans le département de l'Eure, à Verneuil. J'irai la chercher à la fin de la semaine prochaine et je profiterai de cela pour aller jusqu'à Saint-Gratien vous faire une petite visite. Car je m'ennuie trop de ne pas vous voir.

Moi aussi, je ne suis pas très joyeux. Mon pauvre Bouilhet, qui est à Vichy, me donne des inquiétudes sérieuses. Dans une quinzaine de jours on saura à quoi s'en tenir, mais présentement je suis très tourmenté. Il paraît avoir une albuminurie. C'est une maladie dont on ne guérit pas.

Mon roman est là dans sa boîte et je n'y pense pas plus que s'il n'existait point. Je le reprendrai dans six semaines pour y faire les dernières corrections, et puis vogue la galère !

Le souvenir des lectures que j'ai faites chez vous, Princesse, me restera comme une des meilleures choses de ma vie. Vous ne sauriez croire à quel point était chatouillée «l'orgueilleuse faiblesse de mon coeur» ainsi qu'eût dit le grand Racine.

J'ai repris une vieille tocquade, un livre que j'ai déjà écrit deux fois et que je veux refaire à neuf. C'est une extravagance complète, mais qui m'amuse. Aussi suis-je perdu maintenant dans les Pères de l'église, comme si je me destinais à être prêtre !

Quelle chaleur ! J'espère qu'elle ne vous incommode pas ? Je vous vois d'ici, à l'ombre, sous vos beaux arbres. Je voudrais y être près de vous, pour vous baiser les mains, Princesse, et vous répéter que je suis

entièrement vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset.] Mercredi soir [9 juin 1869].

Mon Loulou,

Flavie m'avait paru tellement inquiète de n'avoir pas reçu de Hambourg une dépêche télégraphique que j'étais moi-même un peu troublé dimanche. Lundi matin, elle n'avait encore rien reçu et je tremblais d'arriver à Croisset. Mais heureusement que ta grand'mère avait, de toi, une dépêche et une lettre.

Elle va bien, sauf un rhume. La compagnie de cette bonne Cora et de sa petite fille lui fait du bien. Néanmoins elle compte les jours et s'ennuie de toi beaucoup.

Quant à Vieux, il est revenu de Paris brisé de fatigue et affecté d'une grippe abominable. Je ne fais que tousser et cracher. J'ai les membres moulus comme si l'on m'avait donné des coups de bâton. Je me sens la tête vide et bourdonnante. J'ai trop travaillé depuis six mois et j'ai besoin d'un long repos. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir repris les notes de Saint-Antoine et d'y rêvasser tout doucement. À la fin de la semaine prochaine, Monseigneur sera revenu de Paris et nous nous mettrons à corriger l'Éducation sentimentale, phrase par phrase. Ce sera l'affaire d'une quinzaine au moins. Ma dernière lecture chez la Princesse a atteint les suprêmes limites de l'enthousiasme (textuel). Une bonne partie de ce succès doit revenir à la manière dont j'ai lu. Je ne sais pas ce que j'avais ce jour-là, mais j'ai débité le dernier chapitre d'une façon qui m'en a ébloui moi-même. J'ai signé mon bail de la rue Murillo et choisi les étoffes pour tendre. Je crois qu'à peu de frais je peux m'organiser là un gentil réduit, une «délicieuse bonbonnière», comme dirait M. Achille Dupont.

Ta grand'mère tient à la voir, quand elle sera prête (ce qui aura lieu, je pense, vers le milieu de septembre). Elle veut faire le voyage de Paris, tout exprès. Ce sera le moment de lui montrer sa chambre dans votre hôtel. Cette manière de lui apprendre votre changement de domicile est, je crois, la plus douce.

l’agitation électorale est finie. Ce bon Pouyer-Quertier est enfoncé ainsi que papa Ledier ; en y ajoutant le père Barbet, ça fait un joli trio. Je suis revenu de Paris lundi matin avec ce dernier (M. Barbet) ; il m'a eu l'air de supporter sa déconfiture stoïquement. Mais il laisse pousser sa barbe, ce que je trouve énorme.

Après trois jours de chaleur atroce, le temps s'est rafraîchi, et ce soir j'ai fait du feu. Nous attendons Mme Vasse et Flavie vers la fin de cette semaine. Voilà toutes les nouvelles, ma chère Caro. Et toi ? et vous ? Il me tarde d'avoir quelques détails sur votre voyage. Vous amusez-vous bien ? Avez-vous vu de beaux paysages ? Oui, n'est-ce pas ? Je ne vous cache pas que je vous envie profondément, et voudrais vous accompagner. Te rappelles-tu la dame qu'on a arrêtée sous les fenêtres du Café Riche, le jour où nous y dînions ensemble ? C'était une dame du monde qui venait de flanquer des gifles à son époux qu'elle avait rencontré au bras d'une cocotte. L'histoire en était le lendemain dans tous les journaux.

La Princesse m'a dit que notre «consul de Prusse» ne serait pas nommé sans difficulté. Son rival (je ne sais lequel) est protégé par Mme Pourtalès. Elle espère néanmoins remporter la victoire. Dans ma prochaine lettre, je lui recommanderai derechef Monsieur mon neveu.

Adieu, mon bibi. Portez-vous bien et amusez-vous. Je clorai ma lettre demain matin.

Ton vieil oncle qui t'aime.

Jeudi [10 juin.]

J'ai reçu ce matin ta lettre de Copenhague (dimanche 6 juin). Comme je suis content de te savoir en si bonne humeur !

La nomination de M. de Commanville (sic), comme vice-consul de Turquie à Dieppe, était hier dans le Journal de Rouen.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] Samedi soir, 19 juin 1869.

Oui, ma chère Carolo, tu es bien gentille pour les lettres ; seulement tu as eu tort, en partant de Paris, de promettre à Flavie de nous envoyer une dépêche télégraphique, dès ton arrivée à Hambourg. Voilà tout. Je n'ai rien à t'apprendre. Les plus grands événements de notre vie sont l'arrivée des lettres de la «fameuse fille». Ta bonne maman va bien et son moral se remonte. Elle a eu ces jours-ci un rhume, qui est maintenant à peu près passé. Coralie est partie hier ; sa soeur et sa mère sont arrivées mercredi. Cette bonne compagnie fait le plus grand bien à ta grand'mère. Mais quand elle ne l'aura plus, que deviendra-t-elle ? Et moi, que deviendrai-je ? Ce ne sera pas gai !

Je ne me rappelle pas ce que je t'ai dit à la porte du Café Riche ; n'était-ce pas de prendre des notes ? Celles que tu peux écrire sont sans doute plus pittoresques que les miennes, présentement ; car je suis perdu dans les Pères de l'église. Ma fatigue est passée et je médite un Saint Antoine nouveau ; tout mon ancien ne me servira que comme fragments.

Dans une huitaine de jours, je me mettrai aux corrections de mon roman.

Quant à l'extérieur, la politique est au calme plat. À Saint-étienne, près de Lyon, il y a eu révolte des ouvriers mineurs et on a cassé quelques prolétaires.

J'allais oublier de te dire que, jeudi, ton oncle Achille Dupont est venu déjeûner ; il m'a raconté l'histoire de Mlle de T*** que j'ignorais ; puis des détails sur la soeur cadette, qui sont HÉNAURMES ! Tout cela jette un jour bien défavorable sur «nos campagnes».

Pauvre loulou, je voudrais bien traverser avec toi celles qui t'entourent ! Je t'avoue que je vous jalouse bassement. Tu n'imagines pas comme je suis content de voir que les voyages te plaisent ! N'est-ce pas que c'est une sorte de vie nouvelle qui vous est révélée ? Comme on respire bien dans les pays inconnus ! et comme on aime tout !

Je suis flatté des belles connaissances que vous faites. Les personnes de la famille royale de Suède sont, à ce qu'on m'a dit, les meilleures gens du monde. Ceux qui les entourent doivent leur ressembler.

Du point où vous êtes maintenant, votre itinéraire est fixé, n'est-ce pas ? Allez-vous, dans le Nord, plus loin que Drontheim ? Prenez garde de vous casser la margoulette dans les montagnes. Rapportez-nous vos personnes en bon état.

J'embrasse vos deux mines, et la tienne particulièrement.

Ton vieil oncle.

Il continue à faire très froid dans notre belle Normandie. Mais, vous, n'avez-vous pas trop chaud ? et les montagnes ?

Ernest a-t-il tiré quelque bon coup de fusil ? Vous devez voir des oiseaux farces.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset, entre le 20 et le 30 juin 1869.]

Mon Loulou,

Aie soin de bien nous indiquer ton itinéraire et de multiplier autant que possible tes épîtres. Ta lettre écrite de Stockholm le vendredi n'est arrivée ici que ce matin. N'est-ce pas Drontheim qui est le point le plus éloigné de votre voyage ? Prends-tu beaucoup de croquis et de notes ? Cela est dur, en route, mais on est si content, ensuite, que je t'engage à avoir cette énergie.

L'agitation politique de Paris est complètement calmée. L'empereur a eu sur les boulevards une véritable «ovation», comme on dit dans les journaux. Ce qui a mis fin à ces manifestations, c'est que les bourgeois se sont rangés du côté des agents de police et tombaient à coups de canne sur les braillards. Monseigneur a dû revenir aujourd'hui de Paris où il a été lire à Chilly son Aïssé. Sa pièce passera à la fin de janvier, après celle de George Sand. Je l'ai trouvé, il y a huit jours, malingre et triste.

La mère Séréville dévisse son billard et les Censier se sont établis dans sa maison de campagne, à Beautot. Il y a eu l'été dernier querelle de voisins entre le père Séréville et mon ami Bataille. De là, calomnies dudit Séréville à l'endroit de Bataille, qu'il a tâché de faire passer pour ruiné, pour vouloir vendre son castel, etc.

J'ai été hier, à Rouen, acheter un tapis turc à ta bonne maman. Ainsi tu verras dans sa chambre un tapis neuf, et dans le salon des rideaux neufs.

J'ai repris mes vieilles notes de Saint Antoine, car je rêvasse une refonte générale de cette ancienne toquade. Je lis des bouquins ecclésiastiques, et je viens de finir le Saint Paul de Renan, paru il y a quatre ou cinq jours.

Personne ne se doute de votre futur établissement à Paris. Achète des costumes (surtout des coiffures) pour appendre aux murs de ton atelier.

Je ne vous défends pas de me rapporter une pelisse de fourrure.

Les Achille ne démarrent pas d'Ouville. Ton oncle viendra, cependant, dîner ici vendredi.

Dans une huitaine de jours, je me mettrai à corriger mon roman avec Monseigneur. Après quoi, je vous attendrai pour décamper vers la capitale et prendre des petites vacances dont j'ai grand besoin.

Ta bonne maman compte les semaines. Mais pendant que vous êtes là-bas, ne négligez rien, et voyez bien tout ce qu'il y a à voir.

Ton ancien professeur, le père Bréviaire, est mort à Hyères. Pas de nouvelles de Baudry. Nous avons un temps abominable : de la pluie, du froid ! On fait du feu comme en hiver et nous mangeons dans la petite salle.

Adieu, mon pauvre loulou. Continue à te tenir en bonne santé et en bonne humeur. Soignez-vous l'un l'autre et revenez en bon état vers ton vieux ganachard qui t'aime et t'embrasse.

Je suis revenu de Rouen, hier, sur le bateau de La Bouille, au milieu de «l’éluite». J'ai fait la conversation, j'ai été charmant. C'était infect.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, fin juin 1869.]

Ma prédiction s'est réalisée ; mon ami X*** n'a gagné à sa candidature que du ridicule. C'est bien fait. Quand un homme de style s'abaisse à l'action, il déchoit et doit être puni. Et puis, est-ce qu'il s'agit de politique, maintenant ? Les citoyens qui s'échauffent pour ou contre l'Empire ou la République me semblent aussi utiles que ceux qui discutaient sur la grâce efficace ou la grâce efficiente. La politique est morte, comme la théologie ! Elle a eu trois cents ans d'existence, c'est bien assez.

Moi, présentement, je suis perdu dans les Pères de l'église. Quant à mon roman, l'Éducation sentimentale, je n'y pense plus, Dieu merci ! Il est recopié. D'autres mains y ont passé. Donc, la chose n'est plus mienne. Elle n'existe plus, bonsoir. J'ai repris ma vieille toquade de Saint Antoine. J'ai relu mes notes, je refais un nouveau plan et je dévore les Mémoires ecclésiastiques de Le Nain de Tillemont. J'espère parvenir à trouver un lien logique (et partant un intérêt dramatique) entre les différentes hallucinations du Saint. Ce milieu extravagant me plaît et je m'y plonge, voilà.

Mon pauvre Bouilhet m'embête. Il est dans un tel état nerveux qu'on lui a conseillé de faire un petit voyage dans le Midi de la France. Il est gagné par une hypocondrie invincible. Est-ce drôle ! lui qui était si gai, autrefois !

Mon Dieu ! comme la vie des Pères du désert est chose belle et farce ! Mais c'étaient tous des bouddhistes, sans doute. Voilà un problème chic à travailler, et sa solution importerait plus que l'élection d'un académicien. Oh, hommes de peu de foi ! Vive saint Polycarpe !

Fangeat, reparu ces jours derniers, est le citoyen qui, le 24 février 1848, a demandé la mort de Louis-Philippe, «sans jugement». C'est comme ça qu'on sert la cause du progrès.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, fin juin-début juillet 1869.]

Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre, maître adorée ! Il n'y a donc plus que vous, ma parole d'honneur ! Je finis par le croire. Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout, fermes et droits, sont rares.

Voici ce que j'ai voulu dire en écrivant que le temps de la politique était passé. Au dix-huitième siècle, l'affaire capitale était la diplomatie. «Le secret des cabinets» existait réellement. Les peuples se laissaient encore assez conduire pour qu'on les séparât et qu'on les confondît. Cet ordre de choses me paraît avoir dit son dernier mot en 1815. Depuis lors, on n'a guère fait autre chose que de disputer sur la forme extérieure qu'il convient de donner à l'être fantastique et odieux appelé l'état.

L'expérience prouve (il me semble) qu'aucune forme ne contient le bien en soi ; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de m qu'il est temps de n'en plus avoir du tout. À bas les mots ! Plus de symboles ni de fétiches ! La grande moralité de ce règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu'un peu moins odieux !

La question est donc déplacée. Il ne s'agit plus de rêver la meilleure forme de gouvernement, puisque toutes se valent, mais de faire prévaloir la Science. Voilà le plus pressé. Le reste s'ensuivra fatalement. Les hommes purement intellectuels ont rendu plus de services au genre humain que tous les saint Vincent de Paul du monde ! Et la politique sera une éternelle niaiserie tant qu'elle ne sera pas une dépendance de la Science. Le gouvernement d'un pays doit être une section de l'Institut, et la dernière de toutes.

Avant de vous occuper de caisses de secours et même d'agriculture, envoyez dans tous les villages de France des Robert Houdin pour faire des miracles ! Le plus grand crime d'Isidore, c'est la crasse où il laisse notre belle patrie. Dixi.

J'admire les occupations de Maurice et sa vie si salubre. Mais je ne suis pas capable de l'imiter. La nature, loin de me fortifier, m'épuise. Quand je me couche sur l'herbe, il me semble que je suis déjà sous terre et que les pieds de salade commencent à pousser dans mon ventre. Votre troubadour est un homme naturellement malsain. Je n'aime la campagne qu'en voyage, parce qu'alors l'indépendance de mon individu me fait passer par-dessus la conscience de mon néant.

À MADAME DE VOISINS D'AMBRE §

(Pierre Coeur.)

Croisset, près Rouen, 3 juillet [1869].

MADAME,

J'ai lu avec beaucoup d'attention et de plaisir le volume que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.

Vos contes sont intéressants, et je ne m'étonne pas de leur succès. Ils ont un mérite très grand pour moi, c'est qu'ils sont écrits.

Je suis fâché de voir çà et là dans votre style, dont le fonds est ferme, des tournures toutes faites, des formules usées. Voilà mon seul reproche, mais je suis peut-être le seul homme du monde qui fasse attention à de pareilles fautes. Je n'en sais rien !

Je connais un peu cet Orient que vous décrivez avec passion, et j'admire la fidélité de vos paysages. Vous sentez. C'est le principal. Le chevalier Ali me semble un peu troubadour. Croyez-vous qu'un musulman puisse être aussi romanesque !

La fille du Capitaine est tout près d'être un chef-d'oeuvre. Je dis la fille, Mlle Sidoine, et non pas son amant, lequel est humiliant pour les autres par excès d'héroïsme.

Quant aux Filles d'Adam, j'applaudis des deux mains et je m'incline.

Lors de mon prochain voyage à Paris, je prendrai la liberté de me présenter chez vous pour vous renouveler mes remerciements et vous dire, Madame, que je suis entièrement vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset.] Mercredi, 7 juillet 1869.

Quelle bonne lettre tu m'as écrite, mon pauvre loulou ! (je parle de celle du 27 juin). Nous avons, hier, reçu votre dépêche de Drontheim.

J'y ai répondu, une heure après, en revenant de conduire au chemin de fer ta bonne maman et les dames Vasse. Il me semble que vous n'allez pas tarder à revenir ? Savez-vous maintenant l'époque à peu près certaine de votre retour ?

Monseigneur est parti pour Vichy il y a huit jours ; il ira ensuite au Mont-Dore. On ne sait pas au juste ce qu'il a. Sa terrible hypocondrie doit avoir une cause organique. Mais peut-être que non ! il m'a navré les deux dernières fois que je l'ai vu. Sa maladie, outre qu'elle m'afflige beaucoup, pour lui, me gêne dans mes petites affaires personnelles, car nous devions ensemble revoir mon roman. Quand sera-t-il en état de s'occuper de cette besogne ? S'il ne revient pas dès le commencement d'août, je serai obligé de revenir ici dans le mois de septembre. Tout cela détraque mes vacances ; mais il faut avoir de la philosophie !

Croirais-tu que je ne pense pas du tout à mon roman ? Saint Antoine m'occupe entièrement, d'une part ; et de l'autre, je brûle de m'installer dans mon logement de la rue Murillo.

Cette lettre a été interrompue deux fois : la première, par la visite de Mme Heuzey et de sa fille qui sont venues m'inviter à dîner pour aujourd'hui, et la seconde, par la visite du citoyen Raoul-Duval, accompagné de son épouse. J'ai donc dîné aujourd'hui à Rouen (j'y retourne demain, pour dîner chez Lapierre). Tu vois que je me vautre, que je me dégrade ; cependant, j'ai refusé d'aller aux courses, dimanche dernier, et on m'avait offert une place dans la «Loge des autorités !» Le festin chez la mère Heuzey a été des plus gais ; j'étais à côté de Mme Chauchart, mais les lumières lui vont mieux que le grand jour. En revanche, Mme Mazeline m'a semblé plus jolie que jamais. Enfin, j'étais si bien disposé que D*** ne m'a pas agacé. Quel miracle !

Comme tu as l'air de t'amuser, mon Carolo ! N'est-ce pas que c'est bon, les voyages ? Je comprends parfaitement ton envie de voir la Grèce et l'Italie. Je dirai plus, je t'engage à y céder. Tu m'as fait rire avec ta description des «lions» suédois ; j'aurais voulu voir Ernest étaler ses grâces dans des polkas échevelées ! Vous allez rester dans la tête de ces braves gens-là comme le type du chic parisien. Ils vous ont trouvé un «cachet plein de distinction», j'en suis sûr.

Je ne vois aucune nouvelle à vous narrer. La politique est au calme. On s'attend cependant à des changements ministériels, à des réformes libérales. Il faudra bien que l'Empereur en passe par là. Quant à de l'agitation, il n'y en a aucune.

Hier, sur le bateau de la Bouille, j'ai vu une chose gigantesque, à savoir deux plats montés pour le repas de noces de Mlle Hardel ! Quelle architecture ! Le pâtissier se tenait debout auprès, et «l’éluite « venait les examiner. Ces deux pâtisseries, hautes d'un pied et demi, étaient terminées par une sylphide ou ange portant des couronnes.

Le reste demanderait une page de description.

Je suis bien content de savoir qu'Ernest fait de bonnes affaires ; car je vous souhaite une montagne d'or, mes chers enfants.

Tu serais bien aimable de m'écrire comment s'est passé votre voyage en Suède et Norvège.

Je vous embrasse.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche matin [1869].

Puis-je venir à Saint-Gratien, jeudi matin, Princesse ?

Dans le cas de l'affirmative, seriez-vous assez bonne pour m'envoyer un petit mot au boulevard du Temple (42), car j'y suis revenu depuis quatre jours. Les ouvriers aussi y sont revenus ! Ce ne sont plus les maçons, mais les serruriers ! ! ! J'aurais fui vers vos ombrages, si je n'avais été retenu par la maladie d'un ami très intime que je vais voir deux fois par jour, et près duquel je reste une partie de mon temps.

J'ai vu Sainte-Beuve, avant-hier ; il m'a paru très malade, mais héroïque.

Quelle abominable chaleur, n'est-ce pas ? Tout le monde répète cette phrase, et on a des figures lamentablement grotesques.

Je vous baise les deux mains Princesse, et suis

entièrement à vous.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Non, Princesse, je n'étais pas malade hier, mais éreinté, ayant été deux fois à l'hôpital Sainte-Eugénie. J'ai dîné à dix heures du soir, il était trop tard pour m'habiller et pour aller chez vous.

Je prendrai ma revanche mercredi. Comment vous exprimer l'attendrissement que me procure votre court et charmant billet ?...

Ce soir, je vais au concert chez votre impérial cousin. Vous y verrai-je ? Espérons-le. En tout cas, à mercredi.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis, vous le savez, le vôtre.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi 5 heures [juillet 1869].

PRINCESSE,

J'ai à vous annoncer la mort de mon pauvre Bouilhet. Je viens de mettre en terre une partie de moi-même, un vieil ami dont la perte est irréparable !...

Au milieu de mon désespoir je me tourne vers vous. Pourquoi ? Je n'en sais rien, mais il me semble que vous me comprendrez.

Vous étiez bien triste dimanche, et moi aussi !...

Je vous baise les deux mains.

À JULES DUPLAN. §

[Croisset.] Jeudi [22 juillet 1869].

Cher Vieux,

Ton pauvre géant a reçu une rude calotte dont il ne se remettra pas. Je me dis : «à quoi bon écrire maintenant, puisqu'il n'est plus là !». C'est fini les bonnes gueulades, les enthousiasmes en commun, les oeuvres futures rêvées ensemble. Il faut être «philosophe et homme d'esprit», mais ce n'est pas facile. Je te raconterai les détails quand nous nous verrons. Sache pour le moment qu'il est mort en philosophe. Ce que j'ai éprouvé de plus dur a été mon voyage de Paris à Rouen ; j'ai cru crever de soif et j'avais devant moi une cocotte qui riait, chantait et fumait des cigarettes, etc. Il s'est formé une commission pour lui élever un monument. On lui fera un petit tombeau convenable et un buste qu'on mettra au Musée. On m'a nommé le président de cette commission ; je t'enverrai la première liste de souscripteurs. L'Odéon m'a écrit deux ou trois belles lettres.J'ai rendez-vous avec les directeurs pour le 12 août. C'est moi qui possède tous ses papiers ; il reste de lui un très beau volume de vers, que mon intention est de publier peu de jours après qu’Aïssé sera jouée. Je n'ai pas eu la force de relire mon roman, d'autant plus que les observations de Maxime, si justes qu'elles soient, m'irritent.J'ai peur de les accepter toutes, ou d'envoyer tout promener. Quelle perte pour la littérature, mon pauvre vieux ! quelle perte ! – et je ne parle pas du reste. Tu es donc toujours malade, toi ! Ne l'imite pas, n… de D… ! il ne me manquerait plus que ça !

À MAXIME DU CAMP. §

Croisset, 23 juillet 1869.

Mon bon vieux Max,

J'éprouve le besoin de t'écrire une longue lettre ; je ne sais pas si j'en aurai la force, je vais essayer. Depuis qu'il était revenu à Rouen après sa nomination de bibliothécaire, août 1867, notre pauvre Bouilhet était convaincu qu'il y laisserait ses os. Tout le monde,  – et moi comme les autres,  – le plaisantait sur sa tristesse. Ce n'était plus l'homme d'autrefois ; il était complètement changé, sauf l'intelligence littéraire qui était restée la même.Bref, quand je suis revenu de Paris au commencement de juin, je lui ai trouvé une figure lamentable. Un voyage qu'il a fait à Paris pour Mademoiselle Aïssé, et où le directeur de l'Odéon lui a demandé des changements dans le second acte, lui a été tellement pénible, qu'il n'a pu se traîner que du chemin de fer au théâtre. En arrivant chez lui, le dernier dimanche de juin, j'ai trouvé le docteur P*** de Paris, X*** de Rouen, Morel l'aliéniste, et un brave pharmacien de ses amis, nommé Dupré. Bouilhet n'osait pas demander une consultation à mon frère, se sentant très malade et ayant peur qu'on lui dise la vérité. P*** l'a expédié à Vichy, d'où Willemin s'est empressé de le renvoyer à Rouen. En débarquant à Rouen, il a enfin appelé mon frère. Le mal était irréparable, comme du reste Willemin me l'avait écrit.

Pendant ces quinze derniers jours, ma mère était à Verneuil, chez les dames Vasse, et les lettres ont eu trois jours de retard ; tu vois par quelle angoisse j'ai passé. J'allais voir Bouilhet tous les deux jours et je trouvais de l'amélioration. L'appétit était excellent, ainsi que le moral, et l'oedème des jambes diminuait. Ses soeurs sont venues de Cany lui faire des scènes religieuses et ont été tellement violentes qu'elles ont scandalisé un brave chanoine de la cathédrale. Notre pauvre Bouilhet a été superbe, il les a envoyées promener. Quand je l'ai quitté pour la dernière fois, samedi, il avait un volume de La Mettrie sur sa table de nuit, ce qui m'a rappelé mon pauvre Alfred (Le Poittevin) lisant Spinoza. Aucun prêtre n'a mis le pied chez lui. La colère qu'il avait eue contre ses soeurs le soutenait encore samedi, et je suis parti pour Paris avec l'espoir qu'il vivrait longtemps. Le dimanche, à 5 heures, il a été pris de délire et s'est mis à faire tout haut le scénario d'un drame moyen-âge sur l'Inquisition ; il m'appelait pour me le montrer et il en était enthousiasmé. Puis un tremblement l'a saisi, il a balbutié : «Adieu ! Adieu !» en se fourrant la tête sous le menton de Léonie, et il est mort très doucement.

Le lundi matin, mon portier m'a réveillé avec une dépêche m'annonçant cela en style de télégraphe. J'étais seul, j'ai fait mon paquet, je t'ai expédié la nouvelle ; j'ai été le dire à Duplan, qui était au milieu de ses affaires ; puis j'ai battu le pavé jusqu'à 1 heure, et il faisait chaud dans les rues, autour du chemin de fer. De Paris à Rouen, dans un wagon rempli de monde, j'avais en face de moi une donzelle qui fumait des cigarettes, étendait ses pieds sur la banquette et chantait. En revoyant les clochers de Mantes, j'ai cru devenir fou, et je suis sûr que je n'en ai pas été loin. Me voyant très pâle, la donzelle m'a offert de l'eau de Cologne. Ça m'a ranimé, mais quelle soif ! Celle du désert de Kosseïr n'était rien auprès. Enfin je suis arrivé rue Bihorel : ici je t'épargne les détails. Je n'ai pas connu un meilleur coeur que celui du petit Philippe ; lui et cette bonne Léonie ont soigné Bouilhet admirablement. Ils ont fait des choses que je trouve propres. Pour le rassurer, pour lui persuader qu'il n'était pas dangereusement malade, Léonie a refusé de se marier avec lui, et son fils l'encourageait dans cette résistance. C'était si bien l'intention de Bouilhet, qu'il avait fait venir ses papiers. De la part du jeune homme, surtout, je trouve le procédé assez gentleman.

Moi et d'Osmoy, nous avons conduit le deuil ; il a eu un enterrement très nombreux. Deux mille personnes au moins ! Préfet, procureur général, etc... toutes les herbes de Saint-Jean. Eh bien ! croirais-tu qu'en suivant son cercueil je savourais très nettement le grotesque de la cérémonie ? J'entendais les remarques qu'il me faisait là-dessus ; il me parlait en moi, il me semblait qu'il était là, à mes côtés, et que nous suivions ensemble le convoi d'un autre. Il faisait une chaleur atroce, un temps d'orage. J'étais trempé de sueur, et la montée du Cimetière Monumental m'a achevé. Son ami Caudron avait choisi son terrain près de celui du père Flaubert. Je me suis appuyé sur la balustrade pour respirer. Le cercueil était sur les bâtons, au-dessus de la fosse. Les discours allaient recommencer (il y en a eu trois) ; alors j'ai renâclé ; mon frère et un inconnu m'ont emmené. Le lendemain, j'ai été chercher ma mère à Serquigny. Hier, j'ai été à Rouen prendre tous ses papiers ; aujourd'hui, j'ai lu les lettres qu'on m'a écrites ; et voilà ! Ah ! cher Max ! c'est dur !

Il laisse par son testament... à Léonie. Tous ses livres et tous ses papiers appartiennent à Philippe ; il l'a chargé de prendre quatre amis pour savoir ce qu'on doit faire des oeuvres inédites ; d'Osmoy, toi et Gaudron ; il laisse un excellent volume de poésies, quatre pièces en prose, et Mademoiselle Aïssé. Le directeur de l'Odéon n'aime pas le second acte ; je ne sais pas ce qu'il fera. Il faudra cet hiver que tu viennes ici avec d'Osmoy et que nous réglions ce qui doit être publié.

Ma tête me fait trop souffrir pour continuer, et d'ailleurs que te dirais-je ? Adieu, je t'embrasse avec ardeur. Il n'y a plus que toi, que toi seul ! Te souviens-tu quand nous écrivions : Solus ad solum ?

P S– Dans toutes les lettres que j'ai reçues, il y a cette phrase : «Serrons nos rangs !». Un monsieur que je ne connais pas m'a envoyé sa carte avec ces deux mots : Sunt lacrymae !

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, vendredi soir [juillet 1869].

Comme vous êtes bonne de songer à moi, Princesse ! Vous faites bien, je vous l'avoue, car je suis extrêmement à plaindre ! Ma vie est bouleversée par cette mort-là ! et j'aurai du mal à revenir de l'ébranlement qu'elle m'a causé.

Il faut se roidir et continuer son chemin, cependant !

J'ai rendez-vous avec l'Odéon pour le 12 août, afin d'aviser à monter sa pièce. Vers le mois de janvier, je publierai un volume de ses vers, inédits et fort beaux.

Je relis maintenant mon roman pour en effacer les fautes de français et ôter à la critique malveillante le plus de prétextes possibles. Elle m'épargnera fort peu, néanmoins. Mais je m'en moque parfaitement.

Vous ne me dites pas comment vous allez. êtes-vous toujours aussi triste ? Ah ! l'existence n'est pas drôle ! Et le soleil brille, l'eau continue à couler, le ciel est splendide.

Je vous envoie tout ce que j'ai de meilleur dans l'âme, je me mets à vos pieds, Princesse, je vous baise les deux mains et je suis

tout à vous.

J'espère vous aller voir dans dix à douze jours, puis, à partir du 1er septembre, ne plus bouger de Paris (sauf peut-être pendant une huitaine que je prendrai au mois de septembre, pour aller chez le père Cloquet, à Lamalque).

L'idée de vous voir bientôt, un peu longuement, est ma seule consolation présente.

À SAINTE-BEUVE. §

Vendredi matin. [23 juillet 1869.]

Merci de votre bonne lettre, mon cher maître. Je suis broyé, et la fatigue physique domine tout.

Mon pauvre Bouilhet est mort en philosophe et sans l'assistance d'aucun ecclésiastique. Sa fin a été hâté par ses soeurs qui sont venues lui faire des scènes religieuses et qui voulaient s'emparer du mobilier. Je vous donnerai plus tard des détails si vous y tenez.

Quant à moi, qui conduisais le deuil, j'ai fait bonne figure jusqu'aux discours, exclusivement. J'aime la littérature plus que personne ; mais je veux qu'on me la serve à part. J'ai passé par de jolis moments depuis lundi matin ! N'en parlons plus.

Quant à ce brave Monselet, que mon pauvre Bouilhet aimait beaucoup, je ne demanderais pas mieux que de lui être utile. Mais on nommera à cette place de bibliothécaire ou une «brute de la localité», ou un jeune paléographe de Paris.

Mon frère était le camarade de collège de Verdrel, le maire qui a nommé Bouilhet. Ledit Verdrel est mort et non remplacé. La nomination en question va donc dépendre du corps municipal. Je crois que l'archevêché s'agite.

Bouilhet avait eu du mal à être nommé. On lui avait fait promettre qu'il habiterait Rouen toute l'année. C'était une condition.

J'aimerais mieux voir à la Bibliothèque notre ami Monselet que tout autre. Mais je crois qu'il n'a aucune chance. Voilà.

Je ne sais pas, entre nous, si Frédéric Baudry n'a pas envie de cette place. (Dans ce cas-là, vous comprenez, je ne puis rien faire pour Monselet. Sinon, tout ce qu'il voudra.)

Baudry s'était mis sur les rangs, puis s'était retiré, Monselet se présentant.

Je n'en puis plus de mal de tête, car je suis surchargé d'affaires.

Je vous embrasse.

Soignez-vous bien. Qu'il en reste encore un peu sur la terre, de ceux qui aiment le Beau.

Hein ! les pauvres amants du style, comme ils s'en vont !

À TOURGUENEFF. §

Croisset, mardi soir.

Mon cher confrère,

Vous m'avez écrit une lettre bien aimable et vous êtes trop modeste. Car je viens de lire votre nouveau volume. Je vous y ai retrouvé, et plus intense, plus rare que jamais.

Ce que j'admire par-dessus tout dans votre talent, c'est la distinction – chose suprême. Vous trouvez moyen de faire vrai sans banalité, d'être sentimental sans mièvrerie, et comique sans la moindre bassesse. Sans chercher les coups de théâtre, vous obtenez par le seul fini de la composition des effets tragiques. Vous avez l'air d'être bonhomme et vous êtes très fort. «La peau du renard jointe à celle du lion», comme dit Montaigne.

C'est une belle histoire que celle d'Elena ; j'aime cette figure, et celle de Choubine, et toutes les autres. On se dit en vous lisant : «J'ai passé par là». Aussi je crois que la page 51 ne sera sentie par personne comme par moi. Quelle psychologie ! Mais il me faudrait bien des lignes pour vous exprimer tout ce que je pense.

Quant à votre Premier amour, je l'ai d'autant mieux compris que c'est la propre histoire d'un de mes amis très intimes. Tous les vieux romantiques (et j'en suis un, moi qui ai couché la tête sur un poignard), tous ceux-là doivent vous être reconnaissants pour ce petit conte qui en dit si long sur leur jeunesse ! Quelle fille existante que Zinotchka. C'est une de vos qualités que de savoir inventer des femmes. Elles sont idéales et réelles. Elles ont l'attraction de l'auréole. Mais ce qui domine toute cette oeuvre et même tout le volume, ce sont ces deux lignes : «Je n'éprouvais pour mon père aucun sentiment mauvais. Au contraire, il avait encore grandi pour ainsi dire, à mes yeux. » Cela me semble d'une profondeur effrayante. Sera-ce remarqué ? Je n'en sais rien. Mais, pour moi, voilà du sublime.

Oui, cher confrère, j'espère que nos relations n'en resteront pas là, et que notre sympathie deviendra de l'amitié.

D'ici là mille poignées de main de votre...

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi matin [été de 1869].

Comment allez-vous, Princesse ? Vous reposez-vous suffisamment sous les beaux ombrages de Saint-Gratien ?

Quant à moi je m'ennuie de vous, démesurément. Voilà la vérité toute crue, et je compte les semaines qui me séparent de mon retour.

Le rhume que j'ai attrapé, la dernière semaine de mon séjour à Paris, s'est ajouté à ma vieille fatigue et, depuis que je suis revenu ici, je ne fais guère que dormir. J'ai repris cependant de vieilles paperasses et je recommence à rêver un autre bouquin.

J'ai trouvé ma mère en bon état physique, mais de plus en plus sourde et faible. Une conversation suivie est devenue maintenant impossible ; quelle triste chose que la vieillesse !

Je n'étais pas gai, l'autre dimanche soir en vous quittant, et j'ai franchi le seuil de votre hôtel, avec un vrai serrement de coeur.

Quels bons moments, entre tous les autres, j'y ai passés il y a quinze jours ! Le souvenir des cinq après-midi où je vous ai lu mon long roman restera éternellement dans ma mémoire comme une des meilleures choses de ma vie. Il faut être auteur pour savoir jusqu'à quel point j'ai été flatté ; cela s'appelle un succès ; non, un bonheur.

Il me semble que les troubles de Paris sont finis. êtes-vous entièrement contente ? Moi, je suis plus que jamais plein de confiance. Ah ! si j'étais le gouvernement ! comme disent les portières.

Si vous n'avez rien de mieux à faire, je vous engage à lire Les nouvelles moscovites de Tourgueneff, qui viennent de paraître.

Vous trouverez là deux ou trois histoires d'hommes timides, fort amusantes, selon moi.

Ayez la bonté, Princesse, de me donner quelquefois de vos nouvelles et laissez courir la plume sur le papier tant qu'il vous plaira.

Je me mets à vos pieds, je vous baise les deux mains

et suis

tout à vous.

À ERNEST FEYDEAU. §

Juillet 1869.

Mon pauvre vieux Feydeau,

Tu ne saurais croire le bien que m'a causé ta bonne lettre. Je tiens à t'en remercier tout de suite, quoique je sois brisé de fatigue.

J'ai aujourd'hui rapporté chez moi tous les papiers de notre ami et rien ne sera perdu.

Sa vie a été abrégée par ses deux soeurs qui sont revenues lui faire des scènes pour la religion. Il a été, du reste, splendide et roide. Quand le délire l'a pris dimanche soir, il s'est mis à faire un scénario sur l'Inquisition.

Sa perte, au point de vue littéraire, est pour moi irréparable, et je ne parle pas du reste. Tenons-nous bien. Tâchons qu'il en reste encore.

Je suis sûr que dans trois semaines, quand je te reverrai, je te retrouverai en meilleur état. Maintenant je suis sûr de ta guérison. Tu redeviendras le Feydeau d'autrefois. Mais il faudra te ménager un peu plus, mon bonhomme.

Il passe tous les jours devant ma grille un vieillard de soixante-dix ans, qui boite, il est vrai, mais qui, à la suite d'une attaque, a été l'année dernière six mois dans son lit, complètement paralysé. Du courage et de la patience ! ça reviendra.

Il faut être «philosophe et homme d'esprit», comme disait le grand de Sade. Mais ce n'est pas tous les jours facile.

Je t'embrasse plus tendrement que jamais.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Lundi matin, 9 heures.

Je te conseille, après t'être fait tirer les oreilles de montrer la lettre ci-incluse, ou plutôt de la lire jusqu'au bas du verso. Là, tu t'arrêteras et tu diras «ceci vous concerne et est trop désagréable pour vous, je ne veux pas vous le montrer». Elles insisteront et tu exhiberas la troisième page. Par ce moyen-là, elles comprendront qu'il n'y a rien à attendre de moi.

J'ai peut-être été trop modéré.

Tu sais que j'ai, au contraire, très grand espoir. Je crois au succès de toutes les façons.

Autre histoire : Lévy m'a fortement conseillé de faire jouer la Féerie, ce dont je m'occuperai vers le 8 ou 10 septembre, quand Deslandes sera revenu de Dieppe et que d'Osmoy en aura fini avec son conseil général.

Je ne pourrai pas aller à Dieppe avant trois grandes semaines encore. Mon déménagement ne sera pas terminé avant ce temps-là.

Fais inscrire M. Achille Dupont pour 20 francs. Envoie-moi la deuxième et la troisième liste et des pièces de vers détachées.

À toi.

Je suis impatient de savoir tout réglé du côté de Cany.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, dimanche matin, 1er août 1869.

Ma chère Caro,

Mon intention était de t'écrire longuement, uniquement pour le plaisir de causer avec toi ; mais je tombe sur les bottes tant j'ai d'occupations. Je veux te dire que je m'ennuie de toi beaucoup et que j'ai bien envie de t'embrasser.

Penses-tu un peu moins à la Norvège ? As-tu repris ton petit train-train ?

J'ai été voir votre hôtel, mais il était si encombré par les meubles qu'on y apportait, que j'ai pu, à peine, distinguer les murailles. Le salon m'a paru très beau.

Ton mari devait venir pour s'entendre avec M. de Flahaut. Le portier a dû même lui écrire à ce sujet. Dis à Ernest que, s'il veut venir me donner de vos nouvelles, il se présente au boulevard du Temple de très grand matin. Pendant une quinzaine, je vais sortir tous les jours dès 9 heures.

Après-demain, je recevrai la première épreuve de mon roman, et Aïssé va entrer en répétition tout de suite, sans doute.

Je ne sais pas quand j'irai passer quelques jours à Saint-Gratien, mais mon intention est d'aller vous faire une visite à Dieppe dans les premiers jours de septembre.

Adieu, pauvre Caro chérie. Je t'embrasse bien fort.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi matin [4 août 1869].

Quelle bonne lettre gentille et charmante, ma chère Caro ! Sais-tu que tu me flattes en me disant tant de bien de mon roman ?

Quant à notre pauvre vieille, elle est si contente de vivre avec toi que je t'engage à ne pas lui faire remarquer l'exiguïté de sa chambre. Arrangez votre hôtel ; puis, quand tout sera prêt, tu lui montrera sa chambre. Elle la trouvera bien quand même. D'ailleurs, elle s'y tiendra seule fort peu. L'idée que ton atelier est contigu à cette pièce la charmera ; si tu lui faisais là-dessus quelque observation, sa tête se remettrait à travailler : vous lui offrez ce que vous avez, vous ne pouvez rien de plus.

Je vais passer mon après-midi au ministère d'état pour Aïssé, et ce soir j'aurai ma première épreuve.

Mes ouvriers de la rue Murillo m'embêtent ; il m'a fallu du génie pour l'arrangement de mes meubles.

Vous finirez par vous tuer en voiture. Prenez garde, vous êtes sur une pente. Tu ne saurais croire, mon Carolo, comme je m'ennuie de toi. Depuis que je n'ai plus mon pauvre Bouilhet, dont l'image m'obsède, je crois que je t'aime encore plus qu'auparavant.

Dès que j'aurai un peu de liberté, j'irai à Neuville tout bonnement pour te voir et te bécoter.

Ton Vieux.

À EUGÈNE DELATTRE. §

[Paris] 13 août 69, bd du Temple, 42.

Mon cher Ami,

Tu serais bien aimable de me retrouver le Coeur à droite qui a été publié dans une feuille t'appartenant.

Est-ce que tu n'es pas comme moi ? N'éprouves-tu pas le besoin de nous voir pour causer de notre pauvre vieux ?

Comment nous rencontrer ?

Donne-moi un rendez-vous, très tard ou très matin. Pendant la quinzaine qui va venir, je suis obligé de sortir de chez moi vers dix heures.

Mille poignées de main.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, jeudi, minuit [août 1869 ?].

Mon Loulou,

L'exaspération démesurée que j'ai eue tantôt dans le bureau de ton hôtel, où l'on m'a offert successivement et à longs intervalles : 1° une feuille de papier ; 2° une bougie ; 3° une plume, et 4° un encrier où il n'y avait pas d'encre, tout cela, dis-je (tournure élégante), m'a empêché de te prévenir que : demain vendredi, entre 5, 6 et 7, je passerai rue du Helder pour te voir.

En tout cas, viendrez-vous déjeuner chez moi dimanche ? Je ne sais pas encore ce que je ferai samedi.

À toi.

Ton vieux ganachon.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Vendredi midi.

Voici ce que je reçois ce matin de Maître Porcher.

Tout ce que j'y comprends, c'est que tu dois de l'argent à ladite personne.

Si nos amis Bardoux et d'Osmoy eussent été autres, on t'en devrait. Dieu sait pourtant si je les ai obsédés là dessus !

Croirais-tu que d'Osmoy ne m'a pas envoyé les deux lignes que je lui demandais pour l'affaire de la souscription Bouilhet ?

Il lui doit 300 francs ; s'il ne paye pas, je lui fourre un huissier au cul, carrément.

Réponds à Maître Porcher.

À toi.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Rédige-moi la lettre que je dois t'envoyer. Franchement je n'ai pas le temps matériel de l'écrire comme il la faudrait et encore moins la liberté d'esprit nécessaire. Envoie la moi tout de suite, je la copierai et tu la recevras lundi soir.

La Féerie revient sur l'eau ! ! !...

Je vais passer chez Peragollo et au Moniteur. Quant à activer la souscription, j'attends Deslandes qui doit revenir à Paris dans les premiers jours de septembre.

Je ne sais pas quand j'irai à Dieppe ; pas avant d'être emménagé, c'est-à-dire pas avant trois semaines au moins.

Je vous embrasse tous les deux bien tendrement.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi 12 août.

Mon cher Philippe,

Je viens de voir moi-même, sur le registre de Maître Porcher, que Bouilhet lui devait mille francs depuis le mois de février. Cette ligne était écrite par lui, avec sa signature. J'ai donné ton adresse à Me Porcher.

Aïssé sera jouée sans le moindre changement. Ce matin, j'ai eu avec Chilly une longue conférence et j'attends, en ce moment, un copiste qui va copier chez moi tout le second acte.

Je crois que l'Odéon va brûler la politesse à Mme Sand et donner Aïssé au commencement de novembre. Chilly m'a prié de ne pas le quitter d'une minute pendant la répétition.

Je m'occupe aussi du Coeur à droite, qui peut être joué sur le théâtre de Cluny. Tu sais que la souscription est depuis hier annoncée dans plusieurs journaux. Elle va l'être dans le Moniteur, où j'ai trouvé beaucoup de complaisance.

Ledit Moniteur m'a proposé d'imprimer tout Aïssé le lendemain de la première. L'idée est peut-être lucrative. Nous verrons cela.

Dalloz me demande aussi une bibiographie. Ce n'est pas le moment, mais comme le Moniteur paye très bien et que cet argent doit te revenir, j'ai été doux.

Je leur ai promis une pièce de vers inédite. Quand j'irai à Dieppe, au mois de septembre, tu viendras avec moi à Croisset, et nous verrons ce qui peut convenir.

Est-ce fini avec les rosses de Cany ? et la procuration ?

Fais-moi le plaisir d'écrire à d'Osmoy en ses différents domiciles, et mets sur les lettres «faire parvenir», qu'on sache où il est, nom de Dieu ! Quel intolérable coco ! J'aurais besoin de lui pour un tas de choses.

Camille Doucet a été très gentil.

Mardi ou mercredi prochain je me mets à corriger mes épreuves et j'ai, tous les jours, à aller dans mon nouveau domicile pour surveiller les ouvriers.

Embrasse bien tendrement pour moi ta pauvre mère et qu'elle t'en fasse autant de ma part.

Ton...

Boulevard du Temple, 42.

À GEORGE SAND. §

Paris [deuxième quinzaine d'août 1869].

Chère bon maître adorée,

Je veux, depuis plusieurs jours, vous écrire une longue lettre où je vous aurais dit tout ce que j'ai ressenti depuis un mois. C'est drôle. J'ai passé par des états différents et bizarres. Mais je n'ai pas de temps ni de repos d'esprit pour me recueillir suffisamment.

Ne vous inquiétez pas de votre troubadour. Il aura toujours «son indépendance et sa liberté», parce qu'il fera toujours comme il a fait. Il a tout lâché plutôt que de subir une obligation quelconque, et puis, avec l'âge, les besoins diminuent. Je ne souffre plus de ne pas vivre dans des Alhambras.

Ce qui me ferait du bien maintenant, ce serait de me jeter furieusement dans Saint Antoine, mais je n'ai pas le temps de lire.

Ouïssez ceci : Votre pièce, primitivement, devait passer après Aïssé ; puis il a été convenu qu'elle passerait avant. Or, Chilly et Duquesnel veulent maintenant qu'elle passe après, uniquement «pour profiter de l'occasion», pour profiter de la mort de mon pauvre Bouilhet. Ils vous donneront un «dédommagement quelconque». Eh bien ! moi qui suis le propriétaire et le maître d’Aïssé comme si j'en étais l'auteur, je ne veux pas de ça. Je ne veux pas, entendez-vous, que vous vous gêniez en rien.

Vous croyez que je suis doux comme un mouton ? Détrompez-vous, et faites absolument comme si Aïssé n'existait pas ; et surtout, pas de délicatesse, hein ? ça m'offenserait. Entre simples amis, on se doit des égards et des politesses, mais de vous à moi, ça me semblerait peu convenable ; nous ne nous devons rien du tout que nous aimer.

Je crois que les Directeurs de l'Odéon regretteront Bouilhet de toutes les manières. Je serai moins commode que lui aux répétitions. Je voudrais bien vous lire Aïssé, afin d'en causer un peu ; quelques-uns des acteurs qu'on propose sont, selon moi, impossibles. C'est dur d'avoir affaire à des illettrés !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi matin. [Août 1869.]

Oui, mon loulou, je trouvais que tu oubliais un peu ton Vieux, ton pauvre ganachon d'oncle qui t'aime tant ! mais je ne t'en voulais pas et ne m'en plaignais pas, n'ayant point l'affection tyrannique. Je t'excusais, d'ailleurs, rejetant tout sur les embarras de ton installation.

Il me tarde de te voir dans ton atelier.

Tu n'imagines pas comme ta grand'mère a été de bonne humeur et en bonne santé, pendant son séjour ici ; on aurait dit qu'elle avait quinze ans de moins, et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'elle était moins sourde. Il ne faut pas qu'elle soit un instant seule, aussi a-t-elle dû s'ennuyer effroyablement dimanche ; mais j'espère que les dames Vasse lui tiennent maintenant compagnie.

Si elle n'avait pas eu peur d'être indiscrète, elle aurait, samedi, poussé jusqu'à Dieppe avec Mlle Ozenne. Mais tu sais qu'il faut toujours l'inviter plutôt trois fois qu'une. Quand tu seras prête à la recevoir et elle à aller chez toi (c'est-à-dire après le départ des dames Vasse et avant la venue de Bonenfant), je crois qu'une invitation venant de la part d'Ernest la toucherait beaucoup. Quant à moi, mon loulou, je m'en vais demain passer une douzaine de jours à Londres, puis j'irai à Nogent, et peut-être chez la Princesse, si toutefois elle n'est pas à Dieppe à ce moment-là. En tout cas, je compte être revenu à Croisset vers le 1er ou le 2 septembre.

Ton vieil oncle.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

20 août 1869.

Je ne vois pas de seconde liste.

Fais inscrire pour 40 francs M. Jehanny Moissiât, peintre.

Et les affaires avec Cany ?

Camille Doucet est enthousiasmé d’Aïssé et prétend que ce sera un succès colossal. Je vais tâcher d'avoir le père Beauvallet pour le rôle du Commandeur et Berton le père pour le chevalier. Ces messieurs m'ont proposé le fils, qui est déjà engagé à l'Odéon ; j'ai dit merde très fortement.

Comme le Moniteur m'a demandé des pièces inédites, il ne serait pas mal, d'ici à la pièce, d'en publier trois ou quatre pour soutenir l'attention sur notre pauvre vieux.

Donc tu ferais bien d'en copier quelques-unes, qui ne soient ni politiques ni religieuses, telles que La fille du fossoyeur, Paix des Neiges etc... Mais prends garde de perdre le cahier, nom de Dieu !

Je t'assure que je déploie une belle activité.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton

Tu as dû recevoir une lettre de Maître Porcher.

D'Osmoy m'a écrit. Il est à Trouville jusqu'au 22, rue de Bonsecours, 20.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi matin.

Tu es beau, et je crois de plus que tu as fait une bonne affaire.

Prie Mulot d'écrire des lettres de remerciement à toutes les personnes qui se sont mêlées du concert. Il me les enverra, je les signerai. Cela me semble indispensable et urgent. Ne pas oublier de m'envoyer les adresses de ces braves gens.

De qui le compte rendu du concert dans le Journal de Rouen ?

C'est M. Argenson qui m'a envoyé le journal.

Fais inscrire Miss Juliet Herbert, 20 francs.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton

Et ces listes ?

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi 1 heure.

Les feuilletons qui contiennent Le Coeur à droite sont dans une vieille couverture du livre rouge.

C'est Delattre lui-même qui vient de me donner ce renseignement. Tâche de retrouver cela et de me l'expédier promptement.

Delattre fera cet hiver une conférence sur Bouilhet.

Bonne préparation au succès d’Aïssé. Mais il a d'autres idées que j'approuve moins. Je te les communiquerai.

Comment se porte maintenant ta pauvre maman ?

Adieu, mon cher enfant, je t'embrasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi soir [fin août 1869].

Mon Bibi,

Tu commenceras par remercier ton mari de la démarche qu'il a faite près de ma mère. Je lui en suis très reconnaissant. La pauvre bonne femme a maintenant si peu de bonheur dans le monde, que la plus petite marque d'attention à son endroit est un véritable acte de charité. Elle est, d'ailleurs, très sensible aux bons procédés (et aux mauvais aussi). Enfin vous l'avez rendue bien heureuse, elle me l'a écrit tout de suite.

Quant à moi, ma chère Caro, je n'ai pas été en Angleterre parce que, entre nous, j'ai eu d'assez fortes coliques qui ne me permettaient pas de me mettre en voyage ; mais n'en dis rien à ta grand'mère, je t'en prie, elle s'inquiéterait. Ma maladie grotesque est enfin passée, ou à peu près : c'est, je crois, l'effet de la chaleur. Je la supporte moins bien qu'autrefois, preuve que je vieillis ; je tourne au scheik.

Je compte être revenu à Croisset dimanche ou lundi prochain.

Là, je vais me livrer à un travail acharné jusqu'au mois de février.

Croirais-tu que je m'ennuie de ne pas écrire ?

Tu dois t'amuser, maintenant, avec tes deux bonnes amies. Dis-leur de ma part (à une surtout) tout ce que tu pourras trouver de plus aimable. Qué chaleur ! J'en tombe sur les bottes ! je sue comme une éponge ! écris-moi quand ça ne t'ennuiera pas, mon pauvre loulou.

Je baise tes deux bonnes joues tendrement.

Ton vieux ganachon d'oncle qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mardi, 10 heures, 31 août 1869.

Mon Loulou,

J'irai dîner demain à Saint-Gratien et je parlerai du consulat derechef. On dit que l'Empereur a la même maladie que Sainte-Beuve. Je ne sais si c'est vrai. Ma prochaine lettre te renseignera là-dessus positivement. Tu feras des reproches, de ma part, à ta bonne maman. Elle ne m'écrit pas. Pourquoi ? Il m'est, jusqu'à présent, impossible de te dire l'époque de ma petite excursion à Dieppe. Je voudrais bien ne pas m'absenter de Paris avant d'avoir déménagé complètement. Les peintres auront fini cette semaine, puis j'aurai les tapissiers, puis il faudra transférer mes meubles. Bref, ne compte pas sur ton vieux Cruchard avant quinze jours ou trois semaines, du 15 au 20 septembre.

Je corrige tous les jours trois épreuves. Tous mes projets de voyage, sauf celui de Dieppe, sont abandonnés.

Je ne suis pas sorti hier, de toute la journée. Mais je recommence mes trimbalages aujourd'hui.

Je m'ennuie énormément de toi, mon pauvre Carolo, et je voudrais être à Croisset tout bonnement, dans ta charmante compagnie, à travailler Saint Antoine. Voilà le fond de mon coeur.

Parle-moi un peu de tes lectures sérieuses et de tout ce que tu voudras. Je tiens, dans ta correspondance, à la quantité, étant sûr du reste. Adieu, chérie.

Vieux.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi matin.

Mon cher enfant,

Maintenant que nous sommes entièrement libres, je vais agir.

Envoie-moi encore deux ou trois pièces comme Paix des neiges et la Fille du fossoyeur, enfin tout ce que tu pourras, afin de donner, d'un seul coup, un morceau au Moniteur, que je tiens à ménager.

Tu sais qu'il m'a proposé de publier tout Aïssé dès le lendemain de la première.

Quant au moment où il faut la faire jouer, novembre ou janvier, les avis sont partagés. C'est en somme peu important et moi j'aime mieux janvier. Il ne faut jamais avoir un grand nom derrière soi ; on vous talonne... on vous écourte. N'aie pas peur, j'aurai Berton père et Beauvallet. Je suis disposé à être rébarbatif, chien et insociable. Je vengerai notre pauvre vieux qui a tant souffert de ces canailles-là. Je te dirai même que je voudrais avoir un prétexte pour me fâcher avec l'Odéon, car les Français ont envie d’Aïssé, et là tu gagneras beaucoup plus ; mais l'Odéon ne me lâchera pas. Il y aura des brouilles, des raccommodements ; puis tout ira supérieurement, j'en suis sûr.

Remercie ce brave Malenfant de sa bonne lettre. J'attends l'envoi de Malot et celui de Caudron.

Mon déménagement m'occupe beaucoup, et je corrige trois épreuves par jour ; tu vois que je suis occupé.

Embrasse ta mère pour moi et qu'elle te le rende.

Ton G. FLAUBERT.

Ma position avec l'Odéon est superbe car ce n'est pas ma pièce et je puis parler haut, sans ridicule ; de plus j'apporte un succès ; de plus Chilly (ceci est en dehors d’Aïssé) m'a refusé un petit engagement d'actrice, poliment, c'est vrai, mais c'est un précédent dont je me servirai.

Je te répète, mon bon Philippe, qu'en agissant aussi noblement que tu l'as fait, tu n'as pas agi sottement ; au contraire !

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi matin.

Tu m'en demandes plus que je n'en sais.

J'ai supplié, par deux fois, d'Osmoy de venir cette semaine et de m'avertir du jour et de l'heure ; il m'a simplement répondu qu'il viendrait à la fin de la semaine.

Comme, à partir de lundi prochain, je n'aurai plus un meuble chez moi, je m'en irai à Saint-Gratien, mais je viendrai presque tous les jours à Paris. D'ailleurs mon domestique m'y fera tous les matins une visite pour m'apporter les lettres et les épreuves.

Écris-moi donc boulevard du Temple, jusqu'à nouvel ordre.

J'accepte le silence de Préault et je t'en remercie.

Ton Vieux.

J'ai donné hier, au Moniteur, Sombre Amour.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi, 11 heures [8 septembre 1869].

Mon cher Carolo,

Je ne pourrai pas aller à Dieppe avant le 20 ou le 25 du mois. D'ici là, fais donc tout ce que tu voudras. J'espère que mes peintres auront fini complètement, cette semaine. Toute la semaine prochaine sera prise par mon tapissier, puis il faudra déménager et emménager !

Je n'ai presque plus de meubles. Tu ne saurais croire le mouvement de tristesse qui m'a pris, lundi, quand j'ai vu partir mon grand fauteuil de cuir et mon divan. Cela me fait de la peine de quitter mon boulevard du Temple, où je laisse des souvenirs très doux. Tu y es mêlée, ou plutôt tu y tiens une grande place, pauvre chérie. Enfin, il faut être philosophe pour cela comme pour tout le reste.

J'ai, hier, dîné chez le père Cloquet, avec ton ami le baron Larrey. Petit repas fort bon et fort aimable. Vendredi je dîne avec la mère Sand et samedi je vais à la première représentation de la Petite Fadette, un opéra-comique que l'on a fait sur son roman. J'ai eu, dimanche, toute la journée, la visite de ce bon Bardoux (de Clermont).

Le roman de ton Vieux est attendu très impatiemment. Les petites feuilles s'occupent beaucoup de moi et disent pas mal de bêtises sur mon compte. Rien que quatre articles sur la «boîte» qui contenait mon manuscrit !

Quant à Aïssé, j'ai le plus grand espoir. Comme ta maman va s'ennuyer à Croisset, arrange-toi pour qu'elle n'y reste pas longtemps. Dans toutes ses lettres, elle me talonne pour revenir, sans songer que j'ai des affaires qui me retiennent à Paris. Ainsi, depuis que je suis levé j'ai corrigé trois épreuves et, après mon déjeuner, je vais aller à l'imprimerie. J'espère toujours paraître vers la fin d'octobre. Mais il ne faut pas perdre de temps.

Adieu, mon pauvre Caro chéri.

Je t'embrasse fort et très tendrement.

Ton vieux bonhomme en baudruche.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Lundi 4 h.

Mon cher enfant,

J'ai enfin, hier au soir, mis la main sur les directeurs de l'Odéon. Ils m'ont paru fort désappointés lorsque je leur ai fait voir le second acte. Ils se figuraient, les imbéciles, que notre pauvre Bouilhet avait pu terminer les corrections convenues et refaire un acte entier du 12 juin, jour de sa dernière lecture au 18 juillet, jour de sa mort.

Lorsque je vais être installé dans mon nouveau logement il faudra que tu viennes ici pour que nous rétablissions cet acte, d'après ses notes et ses ratures. Ce ne sera pas chose facile ; j'aurai absolument besoin de toi pour amener à bien cette besogne.

S'ils ne veulent pas jouer Aïssé ou qu'on me donne des acteurs insuffisants, ce qui est très possible, nous la publierons en volume ou dans un journal.

Quant au volume de vers, Lévy, qui prétend ne pas gagner d'argent avec les vers, imprimera le volume pour rien, mais c'est tout.

Je ne vois pas d'autre chose à faire.

Bref, le succès matériel des oeuvres posthumes de notre pauvre vieux me paraît très problématique. Tu sais que les absents ont tort et que les morts sont vite oubliés.

Que devient la souscription ?

Celle qui est ouverte à Paris ne marche pas raide.

Si tu le juges convenable, consulte nos amis communs, D'Osmoy, Guérard et Caudron sur ce que j'ai à faire.

En as-tu fini avec mesdemoiselles Bouilhet ? Si elles t'embêtent, envoie-les faire foutre carrément. Ce sont des misérables à ne pas ménager. Quand je pense à l'homme de génie, à l'homme excellent, au coeur d'or qu'elles ont fait souffrir, la colère m'étouffe et je voudrais pouvoir les injurier en face, ce que je ne manquerai pas de faire quand j'écrirai sa biographie, laquelle sera insérée dans le Moniteur de Dalloz.

Voilà ce que j'ai à te dire.

Comment va ta chère maman ?

Adieu, mon bon Philippe, je te baise sur les deux joues.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Envoie-moi le plus de pièces de vers que tu pourras.

J'ai pour acteurs :

Berton Père : LE CHEVALIER

Berton Fils : D'ARGENTAL

Provost Fils : PONT DE VEYLE

Mlle Page : Mme DE TENCIN

Beauvallet : LE COMMANDEUR

Reste à trouver une madame Ferriol convenable. Tout cela est décidé depuis hier, mais il y a eu du tirage.

Je vais maintenant m'occuper du Coeur à droite puis de la Féerie.

D'OSmoy sera à Paris à la fin de cette semaine.

Aïssé passera à la fin de janvier ou au commencement de février. Un peu avant la première, Delattre fera une conférence, afin que nous ayons comme renfort (et comme gueulards) la bande des Purs. Je prévois une première frénétique. Chilly croit à un grand succès d'argent. Tu le mérites, mon cher enfant, et tu l'auras !

Je m'arrangerai pour que le volume de Poésies paraisse dans la semaine qui suivra la première représentation.

J'attends cet après-midi la visite de Bardou.

Écris-moi toujours boulevard du Temple. Je ne serai pas emménagé rue Murillo avant 18 jours. Mes ouvriers me font crever de rage, aussi Monsieur n'est-il pas commode ; il a le système agacé.

Je t'embrasse ainsi que ta brave mère.

Ton

Dimanche matin.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi soir. Croisset.

Mon Bon.

Me voilà revenu. Honore-moi de ta visite !

J'ai vu ton père dimanche dernier. Il allait fort bien.

Le médaillon de Carrier-Belleuse me semble excellent.

A-t-on enfin trouvé un terrain ? Je me suis occupé du Vaudeville et j'ai rendez-vous avec Carvalho pour la fin de septembre.

Tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset, Septembre-Octobre 1869.]

Mon Bibi,

Je n'ai rien du tout à te dire si ce n'est que je m'ennuie de toi et que j'ai envie de t'embrasser !

D'ailleurs,

Madame,

Je dois vous remercier de la gracieuse hospitalité que j'ai reçue dans votre délicieuse villa, etc.

J'avoue que je me suis considérablement embêté, hier. Toutes les fois que je me remets au travail il en est ainsi. Mais dans deux ou trois jours j'aurai repris goût à l'encre.

J'ai été, ce matin, réveillé par un bruit de tambours et de clairons ; messieurs les pompiers n'ont pas cessé pendant trois heures de s'exercer à cette jolie musique, en face de moi, dans l'île. Je les aurais étranglés avec délices.

La pluie tombe. Il fait froid et j'ai du feu comme en hiver. On a dû recevoir aujourd'hui même à Ouville deux cartes photographiques de moi. Tu verras demain ta grand'mère. Elle a donc des nouvelles de moi tous les jours.

Adieu mon pauvre loulou.

Ta vieille bedolle d'oncle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi soir. [Septembre 1869 ?]

J'ai à te dire, mon loulou, que je serais indigné si tu ne profitais pas de l’ouverture pour venir me faire une visite. Combien de temps resterez-vous dans ce délicieux Pissy ? Vous pouvez bien nous donner un jour de plus, afin que l'on voie vos aimables binettes. À propos d'indignation, tu diras à Flavie que je ne trouve pas du tout gentil à elle de s'en être allée justement le jour où j'arrivais. Je regrette beaucoup de n'avoir pu jouir de sa charmante compagnie.

Les Farmer nous ont quittés ce matin. Je ne suis pas fâché d'être revenu ici et de me remettre à la besogne. La chaleur de Paris m'a accablé. Chose qui m'humilie, je deviens scheik et bedolle au physique comme au moral ! ma parole d'honneur !

T'es-tu bien amusée aux courses de Dieppe, dimanche dernier ? M. le sénateur Préfet a-t-il été bien aimable ? As-tu brillé ?

Mme Heuzey (que j'ai rencontrée mercredi à l'Exposition et à qui j'ai payé des petits verres) est enchantée de votre installation.

As-tu vu la princesse Mathilde à Dieppe ? Elle n'y est pas restée longtemps, s'ennuyant de voir «tant d'imbéciles sur le galet», m'écrit-elle ce matin. C'est qu'elle ne t'a pas rencontrée, mon mimi.

Allons, adieu. J'espère te voir bientôt. Rapporte-moi les livres que tu ne lis plus.

Je t'embrasse très fort.

Ton vieil oncle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] Mercredi, 6 h [15 ? septembre 1869.]

Mon Loulou,

Ta grand'mère va très bien depuis ton départ. Lundi et hier elle a fait avec moi un bon tour de jardin, et bien qu'elle te regrette beaucoup et parle de toi sans cesse, elle est moins triste que pendant ta présence. La raison en est qu'elle se désole moins de sa surdité pendant les repas. Tout est là !

J'ai été aujourd'hui à Rouen déjeuner chez Mme Perrot et faire une visite au général Valazé. Devine quel est le personnage qui est entré dans son cabinet pendant notre dialogue ? L'horloger ! Le général ne comprenait pas ce qu'il venait faire, et il n'a pas compris davantage mon hilarité.

J'attends une lettre de toi me narrant le dîner d'Ouville. Je vais ce soir me mettre à faire gueuler Isis dans les ténèbres. Toutes mes notes sont relevées et mes mouvements préparés.

Tourgueneff me fait faux bond. Je viens de recevoir de lui le télégramme suivant : «Obligé de partir demain pour Bade. Viens m'établir dès octobre à Paris. Verrons souvent alors. » Si bien que mon désappointement est adouci par cette seconde phrase.

Je ne suis pas fâché de me retrouver au frais dans mon cabinet, et je vais me remettre au travail.

Adieu, mon bon petit critique, mon auditeur enthousiaste, ou mieux ma chère fille.

Ton vieil oncle qui t'embrasse bien fort.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Lundi 5 h.

Hier matin, pendant que je te croyais à évreux, j'ai reçu une lettre de Duquesnel qui me dit de venir «maintenant» pour régler les costumes, les décors et les coupures, puis de revenir dans une dizaine de jours pour le commencement des répétitions. Dans cette lettre, il me dit qu'il m'attend lundi (aujourd'hui) ou mardi. Je lui ai répondu qu'il aurait ta visite en même temps que ma lettre et il ne va pas savoir ce que tout cela signifie.

Bref, je fais mes paquets dès ce soir et je pars définitivement pour Paris, dès que je t'aurai vu. Donc, accours me dire adieu et convenir de nos résolutions.

À toi,

Ton G. FLAUBERT.

Mardi matin.

Paix des Neiges

7e quatrain.

2

«parmi les fraîches importunes»

fraîches ? je ne peux pas lire ; je ne comprends pas.

Est-ce : «Je suis sur le courant des âges !. .

Je ne sais pas où est Delattre.

Boulevard Saint-Michel, sans doute, ou plus probablement à la campagne... À la chasse ! Le délire de la chasse.

À toi.

Qui est un sieur Clément, rue Grosse-Horloge ?

À JULES TROUBAT. §

Croisset, près Rouen, samedi matin [septembre-octobre 1869].

Mon cher Ami,

Un entrefilet de journal me donne des inquiétudes sur la santé de notre maître.

Qu'y a-t-il de vrai ?

Je vous prie de me répondre poste pour poste, et de me donner des détails.

Mille remerciements d'avance, et à vous.

À JULES TROUBAT. §

[Croisset]. Samedi matin [septembre-octobre 1869 ?].

Vous êtes bien aimable, cher ami, de m'avoir envoyé des nouvelles du maître. Elles me rassurent tout à fait. Philippe a trouvé le joint.

Néanmoins, je compte sur votre bonne volonté de temps à autre.

Donnez de ma part, à celui que nous aimons, une bonne poignée de main, et croyez-moi tout à vous.

J'ai trouvé ma mère vieillie. Sa santé ne me donne pas d'inquiétude immédiate, mais... ?

À MAXIME DU CAMP. §

[Paris.] Mercredi 13, 11 h du soir [13 octobre 1869].

Sainte-Beuve est mort tantôt à 1 heure et demie sonnant.

Je suis arrivé chez lui par hasard à 1 h 35.

Encore un de parti ! La petite bande diminue ! Les rares naufragés du radeau de la Méduse disparaissent !

Avec qui causer de littérature maintenant ? Celui-là l'aimait,  – et bien que ça ne fût pas précisément un ami, sa mort m'afflige profondément. Tout ce qui, en France, tient une plume, fait en lui une perte irréparable.

Ton vieux Caraphon n'est pas gai ! J'ai, à propos d’Aïssé, des embêtements graves. Latour-Saint-Ybars surgit avec un traité et force l'Odéon à le jouer avant la mère Sand. Or, comme le Bâtard fait de l'argent, et que l'Affranchi ne sera pas représenté avant le commencement de décembre, cela rejette Aïssé je ne sais quand. Rien n'est encore absolument décidé. Mais je suis contrarié à cause du petit Philippe.

Le retard de la pièce entraîne celui du volume de vers, etc. , etc. Quoique je n'aie rien à te dire, j'éprouve un besoin démesuré de te voir et d'embrasser mon vieux Max.

Amitiés au Major ; tendresses au Mouton.

Et à toi,

Ton G. F. À GEORGE SAND.

[Paris, 14 octobre 1869.]

Chère maître,

Non ! pas de sacrifices ! tant pis ! Si je ne regardais pas les affaires de Bouilhet comme miennes absolument, j'aurais accepté tout de suite votre proposition. Mais : 1° c'est mon affaire ; 2° les morts ne doivent pas nuire aux vivants.

Mais j'en veux à ces messieurs, je ne vous le cache pas, de ne nous avoir rien dit du Latour-Saint-Ybars. Car ledit Latour est reçu depuis longtemps. Pourquoi n'en savions-nous rien ?

Bref, que Chilly m'écrive la lettre dont nous sommes convenus mercredi et qu'il n'en soit plus question.

Il me semble que vous pouvez être jouée le 15 décembre, si l'Affranchi commence vers le 20 novembre. Deux mois et demi font environ cinquante représentations ; si vous les dépassez, Aïssé ne se présentera que l'année prochaine.

Donc c'est convenu ; puisqu'on ne peut pas supprimer Latour-Saint-Ybars, vous passerez après lui et Aïssé ensuite, si je le juge convenable.

Nous nous verrons samedi à l'enterrement du pauvre Saint-Beuve. Comme la petite bande diminue ! Comme les rares naufragés du radeau de la Méduse disparaissent !

Mille tendresses.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[Octobre 1869].

4, rue Murillo, parc Monceau.

Mon cher enfant,

Voici ce qui arrive :

L'Odéon n'avait pas compté sur le Bâtard, qui est un succès, et qui sera joué jusqu'à la fin de novembre. Mme Sand devait passer après, et elle s'y attendait, quand, tout à coup, surgit Latour-Saint-Ybars avec un traité antérieur qui prime celui de George Sand. Celle-ci réclame, etc... etc... rien n'y fait.

Voilà deux jours que je passe en marches et en démarches, et dans une belle fureur, je te prie de croire.

Mme Sand m'a offert, par écrit, de me céder son tour, mais l'Odéon ne veut pas deux pièces en vers l'une après l'autre.

Chilly dit que l’Affranchie sera jouée tout au plus 8 fois. Duquesnel dit 20. C'est une pièce qui leur a été imposée. Je le sais par le ministre d'état. Latour-Saint-Ybars a traîné Doucet dans la fange. Il leur a fait peur. Bref ils sont forcés de le jouer.

Donc la mère Sand passera le 15 décembre. Du 15 décembre au 28 février, cela fait 70 représentations. Je doute, entre nous, moi qui connais la pièce, qu'elle aille jusque-là... Mais enfin ça peut en avoir 100. Alors Aïssé se trouverait rejetée en avril, ce qui est inadmissible.

Que faire ? la porter aux Français ? Mais nous ne serons pas joués cette année, et aux Français nous n'aurons ni Berton ni Beauvallet !

J'ai pris conseil de Doucet, de Deslandes et de mon petit Duplan, et voici ce qui est convenu (voir ci-inclus la lettre de Chilly – je garde l'original).

J'attends ta réponse pour la transmettre à Chilly.

Je crois, mon cher enfant, qu'il faut en passer par là.

Je suis presque sûr qu’Aïssé peut être jouée en février, peut-être même à la fin de janvier car : l’Affranchie tombera et l'Autre, étant la même histoire que le Bâtard, n'aura pas la vie longue.

Si tu acceptes la proposition de Chilly, ce à quoi je t'engage (car que faire, nom de Dieu !) je te conseille, lors de ton premier voyage à Paris, de lui prendre de l'argent. Tu pourras aussi en prendre chez Maître Porcher. Celui de l'Odéon est une avance à titre gratuit.

Au mois de janvier aura lieu la représentation pour le monument, qui sera splendide (la représentation). Nous aurons des acteurs de l'Opéra et des Français.

La recette peut aller à 4 mille francs.

Ramelli étant libre, je vais m'occuper de la faire rentrer à l'Odéon (chose facile) pour jouer Mme de Tencin ou plutôt Mme Ferriol. Ce sera Page qui fera la Tencin.

Je vais tâcher aussi d'avoir Lia au lieu de Sarah Bernhardt, mais c'est difficile. Réponds-moi tout de suite,

Je t'embrasse.

Ton.

On a offert de l'argent à Latour Saint-Ybars pour être remis à plus tard ; il a tout refusé. C'est pour lui une question de vie ou de mort.

La mère Sand a été parfaite de franchise et de dévouement. Tout vient de la bêtise de l'Odéon, car leur intérêt est de jouer Aïssé tout de suite. Ils le savent et se mordent les pouces ; ils maudissent Latour Saint-Ybars et je ne serais pas surpris quand ils s'arrangeraient pour le faire tomber, ce qui se fera, sans doute, tout naturellement.

Lévy s'est chargé, formellement, avant-hier de parler de la Féerie à Félix.

Donc, cher enfant, il ne faut pas se chagriner.

Nous lui ferons de belles funérailles, sois-en convaincu !

Mais ton ami a bougrement ragé, à cause de toi, surtout !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 10 heures, 14 octobre 1869.

Mais, mon pauvre loulou, je ne t'ai pas écrit parce que je ne savais pas si tu étais à Saint-Martin ou à Neuville. Est-ce que je ne t'ai pas envoyé de chez la Princesse une lettre à Saint-Martin ? Crois-tu que je n'aie pas pensé à toi depuis quinze jours, pauvre chérie ? Est-ce supposable ?

Accepte donc mes excuses et mes remerciements, chère Madame, pour la délicieuse hospitalité, etc.

Je ne suis pas gai ! Saint-Beuve est mort hier, à 1 heure et demie de l'après-midi. Je suis arrivé chez lui comme il venait d'expirer. Quoique celui-là ne fût pas un intime, sa disparition de ce monde m'afflige profondément. Le cercle des gens avec lesquels je peux causer se rétrécit. La petite bande diminue. Les rares naufragés de la Méduse s'anéantissent. J'avais fait l'Éducation sentimentale en partie pour Saint-Beuve. Il sera mort sans en connaître une ligne ! Bouilhet n'en a pas entendu les deux derniers chapitres. Voilà nos projets ! L'année 1869 aura été dure pour moi ! Je vais donc encore me trimbaler dans les cimetières ! Causons d'autre chose.

Je t'engage, mon Carolo, à faire à Paris un voyage où tu régleras ton emménagement, puis à revenir à Croisset. Autrement, tu vas rester un temps infini à l'hôtel où tu te mangeras le sang

MM. les ouvriers de Mulhouse étant en grève, je n'aurai que dans un mois l'étoffe qu'il me faut pour mes rideaux, mes portières, deux fauteuils et un canapé-lit. Quant au reste, ce sera prêt à la fin de l'autre semaine. Espérons-le !

Mon roman paraîtra, à ce que dit l'imprimeur, à la fin de ce mois ; mais je n'en crois rien. S'il paraît le 10 ou le 12 novembre, on aura le temps de le lire avant l'ouverture de la Chambre. Tu n'imagines pas comme il m'intéresse peu ! Ce que je voudrais, ce serait d'être à Croisset, tranquillement, entre toi et notre pauvre vieille, à travailler Saint Antoine. Tel est mon caractère.

Il m'ennuie de ta gentille personne et de ta spirituelle compagnie.

Ton vieil oncle.

N-B – Fais-moi le plaisir de m'acheter chez Magnier 12 boîtes des fameuses pastilles. Elles ont eu un tel succès chez la Princesse que je suis contraint de les avoir pour en faire des générosités.

P-S – Ne pas donner la commission au consul de Turquie, parce qu'il l'oublierait. Embrasser de ma part ledit agent diplomatique.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi soir 6 heures,

Mon cher Philippe,

Tu dois recevoir, au moment où je t'écris, un télégramme de moi pour hâter la copie du manuscrit. Il me la faut tout de suite, mon bon. Envoie promener les vins, prends un copiste, passe la nuit, et expédie-moi la chose à grande vitesse !

Je viens de voir Perrin qui a été charmant.

Le présent hiver des Français n'est pas si bourré de pièces qu'on le disait ! Perrin a grande envie d'une pièce en vers et, s'il est empoigné, je suis sûr qu’Aïssé sera jouée cet hiver aux Français. Il a compris parfaitement ma position et m'a promis le secret.

Donc je n'irai pas samedi à l'Odéon. J'écrirai à Duquesnel «que je suis forcé de manquer au rendez-vous parce que je n'ai pas reçu de réponse de Philippe».

Perrin m'a promis de lire Aïssé deux fois et de me donner une réponse définitive lundi ou mardi ; tu vois qu'il est chaud.

S'il accepte Aïssé, je te dirai ce qu'il faudra faire pour nous dégager de l'Odéon. Il faudra, sans doute, que tu viennes toi-même à Paris.

La pièce de Cadol est un four, à ce que m'a dit le commis de Lévy. Raison de plus pour se hâter.

Donc ne perds pas une minute, envoie-moi le manuscrit par la poste (c'est plus rapide que par le chemin de fer). Je l'attends au plus tard samedi matin. Je croyais même le recevoir aujourd'hui ! Encore une fois envoie bouler les barriques.

Axenfeld n'a pas été appelé à Évreux : donc l'enfant de D'Osmoy va mieux ?

Je t'embrasse.

Ton.

De l'énergie, foutre ! ! !

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi matin.

Publier les pièces anti-catholiques avant Aïssé me semble une idée déplorable ; c'est vouloir faire siffler la pièce par le parti catholique et renouveler l'histoire de Gaetana. Quand on a besoin du public, on ne l'irrite pas d'avance, ou du moins, on n'en irrite pas une portion considérable. 2° Ce serait déflorer le volume de Poésies dont ces vers-là seront les plus remarqués.

Et puis qui est-ce qui s'occupe du concile !

Quoi qu'en dise Delattre, cette publication serait dangereuse.

J'espère pousser à l'Odéon le Coeur à droite et, cette semaine, je vais entrer en pourparlers avec Raphaël pour la Féerie. C'est Lévy qui est notre intermédiaire. Il m'a prévenu que probablement Raphaël ne voudrait sur l'affiche que mon nom et celui de Bouilhet. Que faire dans ce cas-là ?

Chilly a été pris d'une espèce de spasme, à la lecture de ta lettre, qui était très bonne et bien suffisante. Elle les a cinglés ; nous avions trouvé l'endroit sensible.

J'ai été, dans le dialogue, plus content de Duquesnel que de Chilly. Il s'est même emporté contre toi de telle façon que je l'ai prié de se taire. Enfin, après avoir chicané et bataillé pendant une heure, pour en finir j'ai fait un rabais.

Alors il a été attendri et j'ai cru que nous allions nous embrasser. Bref, nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde, si bien que je lui ai promis (sur sa prière) de ne te rien dire de son «mouvement de vivacité».

Le dialogue a été beau et la pantomine sublime. Je m'étais cuirassé de patience dans la rue. Aussi n'ai-je pas perdu la boule, mais j'ai vu le moment où tout allait se brouiller.

Veux-tu que je te dise le fond de mon opinion ? Aïssé sera jouée au mois de février. Le Bâtard (que j'irai voir moi-même un de ces jours) n'a pas la vie si longue qu'on le dit. Ils font 1500 francs. Latour Saint-Ybars tombera et l’Autre ne dépassera peut-être pas 50 à 60 représentations.

Je ne sais pas encore quand j'irai à Croisset. Il faut que mon bouquin soit paru et que j'aie fait mes distributions d'exemplaires. Ce sera probablement dans le commencement de décembre, ou à la fin de novembre.

Quelles sont les pièces de vers mises en musique qu'on pourrait chanter à la Représentation pour le monument ? (c'est à voir). Elle aura lieu en janvier.

Quant à Achille, fais absolument ce que tu voudras. Va lui faire une visite et demande-lui, carrément, ce que tu lui dois. Je serais fort étonné s'il acceptait quelque chose.

Adieu, mon bon Philippe, tout à toi.

Ton vieux.

Sois sûr que j'ai fait, à l'Odéon, tout ce qui était possible et pratique. Nous nous sommes conduits en gentlemen, ce qui donne toujours de l'autorité sur les gens. Cela me permettra d'être plus exigeant pour beaucoup de choses, quand on montera la pièce.

La représentation au bénéfice de Bernhardt a lieu le 5 novembre ; elle y jouera le 5e acte de la Conjuration d'Ambroise [sic] ; ce sera une éprouvette.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[16 octobre 1869.]

«Un peu sèche» (ta lettre) ? Non ! pas assez raide. Nous ne risquons rien d'être rébarbatifs. Au contraire ! ils nous embêtent, emm... -les !

Donc tu vas me recopier tout de suite la lettre destinée à être montrée, en faisant un autre préambule, en enlevant l'alinéa relatif à Duquesnel, en y intercalant ce que j'ai marqué d'une barre longitudinale dans l'autre lettre (celle sur papier bleu). Tu peux même insister davantage sur le tort pécuniaire que ça te fait.  – Enfin, au mot avance, récrie-toi : «Parbleu ! J'en trouverai, chez Porcher, des avances ! Je remercie ces messieurs de me faire crédit... » et montre-toi très blessé. Cependant, que ta lettre soit dans des termes polis et publiable au besoin. Fais l'éloge de Berton et trépigne légèrement les autres pour montrer que lui seul nous importe, ce qui est vrai.

Je l'ai vu tantôt au convoi de Sainte-Beuve ; tu n'as pas l'idée de son exaspération.

Il traite Chilly d'idiot. Il écume. Ces messieurs ont été (je le sais par lui) terrifiés de mon calme. J'ai bien pensé à les assommer. Mais ça aurait pu avoir des inconvénients, même pour la pièce. Ils se mordent les pouces, ils sont très penauds.

Après tout, c'est peut-être un retard de douze ou quinze jours, tout au plus. Si les deux pièces qui nous précèdent allaient faire four, nous serions joués en février. Il est inouï, dans les fastes théâtraux, que trois pièces de suite aient du succès. N'importe, ça me chagrine, pour toi d'abord et puis pour les autres publications. Envoie-moi ce que j'attends illico.

Tout à toi.

Embrasse ta mère et qu'elle te le rende de ma part.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi, 6 heures du soir [novembre 1869].

Je demande pardon à Votre Altesse de répondre si tardivement au petit mot que j'ai reçu d'elle hier au soir.

J'ai communiqué vos désirs à M. de Chilly. Il m'a chargé de vous présenter tous ses regrets. Mais la chose ne peut se remettre à mardi, pour une foule de raisons pécuniaires.

Tâchez donc, Princesse, de vous arranger pour venir lundi. Je crois que ce sera une très belle première représentation.

Quant à moi, il me semble que je ne vous ai pas assez remerciée l'autre jour. Mais l'attendrissement m'a coupé la parole ! Cela est la pure vérité.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre

tout affectionné et dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, samedi soir, 6 novembre 1869.

Je n'ai rien de neuf à te dire, depuis ton départ, ma chère Caro. Je travaille toujours la Féerie avec d'Osmoy. Mon roman paraîtra le 17 courant. On me promet mon étoffe pour le milieu de la semaine prochaine. J'ai été ce matin rue de Clichy. L'appartement de ta bonne maman ne sera pas prêt avant vendredi ou samedi. Je ne sais pas comment elle va prendre la chose. Je lui ai écrit tantôt, pour la calmer.

Et vous ? Le voyage s'est-il bien passé ? Je m'attends à une lettre de toi lundi. Mais écris surtout à notre pauvre vieille, qui s'ennuie là-bas démesurément.

Les petites bottes de fourrure ont-elles été utiles ? J'imagine que non, car le temps s'est bien radouci.

J'ai été hier à l'Odéon voir Sarah Bernhardt, dans le quatrième acte de la Conjuration d'Amboise. J'étais dans un bel état nerveux ! J'en suis encore tout brisé aujourd'hui ! Cette représentation (à bénéfice) a été splendide. J'y ai entendu la Patti qui m'a semblé, ce soir-là, merveilleuse. Voilà !

Embrasse ton mari pour moi, dis de ma part à ta compagne tout ce que tu pourras trouver de plus gentil, et ramène-toi en bon état ma chère nièce que j'aime.

Ton vieux ganachon.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi, 6 heures au soir [1869].

Je reçois à l'instant le mot de M. de Solms adressé à Votre Altesse, et je vous en remercie bien ! Cela s'ajoute au reste, Princesse. L'addition de mes gratitudes s'allonge.

J'attends ma mère, samedi, ce qui ne m'empêchera pas d'aller le soir chez la princesse Charlotte où j'espère vous rencontrer, sans préjudice du lendemain, dimanche. Car je profite de mes courts séjours dans la «capitale» et, autant que je peux, je répare pour moi ce temps perdu.

En me mettant à vos pieds, Princesse et en vous redisant que je suis

vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi soir, 11 heures. [10 novembre 1869.]

Mon Loulou,

J'ai reçu tantôt ta dépêche télégraphique datée de 11 h. 35 minutes, et presque en même temps ta bonne lettre de lundi 8.

Je les ai montrées l'une et l'autre à ta grand'mère qui est arrivée à 4 h et demie, car elle ne pouvait plus tenir à Croisset. Elle est, présentement, à l'Hôtel du Helder où elle restera jusqu'à ce que sa chambre, chez toi, soit prête. Les ouvriers n'avancent à rien ! Ils viennent à 3 heures et s'en vont à 4 ! Vous trouverez à votre retour bien peu de besogne faite !

Tu apprendras avec plaisir que ta bonne maman va très bien. Il y a peut-être quatre ans que je ne l'ai vue en si bon état. Son moral est excellent et pas une fois pendant le dîner je ne me suis aperçu qu'elle était sourde. Elle ne m'a pas fait répéter un seul mot ! C'est incompréhensible ! Je crois que c'est l'effet de la joie d'avoir quitté sa solitude.

Mme Laurent vient demain dîner avec elle. Elle grille d'envie de voir votre hôtel. Mais je l'ai priée d'attendre que son appartement soit prêt.

Mon roman paraîtra, sans faute, mercredi prochain 17, jour de l'ouverture du canal de Suez.

Ma princesse est partie ce matin pour Compiègne.

D'Osmoy revient vendredi retravailler à la Féerie.

Voilà toutes les nouvelles.

Moi aussi, pauvre loulou, je voudrais être chez toi. Tu me dis, sur notre petit dîner de l'autre jour, précisément ce que j'ai senti. Nous nous entendons bien, n'est-ce pas, ma chère Carolo ?

Quand reviens-tu ? il y a si longtemps qu'on ne s'est vu un peu longuement ! Mon intention est de m'en retourner à Croisset vers le 20 décembre et d'y rester jusqu'à la fin de janvier. Puis j'irai passer huit jours chez Mme Sand ; je reviendrai à Paris et j'en partirai avec vous au mois de mai pour aller à Croisset travailler à ce brave Saint Antoine.

À la fin de cette semaine j'arrangerai la fameuse fourrure. J'espère dans une huitaine posséder le complément de mon mobilier, et mon bouquin paraîtra en même temps ! il ne me manquera (pour compléter mon luxe) que ma fameuse nièce. Deux bons baisers sur ta gentille mine.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi, minuit [15 novembre 1869].

Rien de nouveau, mon loulou. Ta bonne maman va bien, quoique hier, au dîner que j'ai fait chez toi avec d'Osmoy, je n'aie pas trouvé ses oreilles ni son moral en aussi bon état que mercredi dernier. Cela tenait peut-être à ce qu'elle nous avait attendus trop longtemps pour dîner. En effet, ton brave homme d'oncle est accablé d'affaires à en perdre la boule.

Non seulement 1° mon livre va paraître, mais 2° il est question de jouer Aïssé prochainement (il n'y a rien encore de positif) ; 3° nous travaillons toujours la Féerie ; 4° nous intriguons souverainement pour la faire recevoir, et 5° j'ai eu et j'ai encore une autre histoire (qui ne me regarde pas) et que je te conterai dans le silence du cabinet.

Des fragments de l'Éducation sentimentale paraîtront demain dans une trentaine de journaux. La semaine est mal choisie à cause de la politique, qui change d'aspect cependant, car Rochefort est complètement démonétisé et il pourrait bien ne pas être nommé ; l'opposition est en baisse dans l'opinion publique.

Tu ne m'as pas l'air de faire un voyage bien pittoresque, et il me semble que, sans ta compagne, tu t'ennuierais.

Ta bonne maman a dû aller chez Ravaut pour obtenir qu'il envoie des ouvriers. Rien, mais absolument rien n'est fait chez vous : il faudrait l'oeil du maître et le maître devra même faire les gros yeux.

J'ai reçu une lettre de Mme Sandeau qui s'informe beaucoup de toi.

Demain je dîne chez la Princesse et jeudi chez Du Camp. Voilà toutes les nouvelles.

Ton vieux ganachon qui t'aime.

Je suis curieux de voir le petit chien, quoique je désapprouve ce surcroît de personnel. Ce sont des embarras et des chagrins que tu te prépares, mon Caro.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mercredi 2 heures [fin novembre 1869].

Princesse,

Voici ce livre que vous avez daigné entendre lire d'un bout à l'autre.

Je n'ai pu y faire une dédicace convenable ; trop de choses ont remué dans mon coeur en vous l'offrant. N'importe ! Quand vos yeux rencontreront ces deux volumes, vous penserez un peu à un homme qui vous aime bien, Princesse

et qui est

tout à vous.

À GEORGE SAND. §

3 décembre 1869.

Chère bon maître,

Votre vieux troubadour est fortement dénigré par les feuilles. Lisez le Constitutionnel de lundi dernier, le Gaulois de ce matin, c'est carré et net. On me traite de crétin et de canaille. L'article de Barbey d'Aurevilly (Constitutionnel) est, en ce genre, un modèle, et celui du bon Sarcey, quoique moins violent, ne lui cède en rien. Ces messieurs réclament au nom de la morale et de l'Idéal ! J'ai eu aussi des éreintements dans le Figaro et dans Paris par Cesena et Duranty. Je m'en fiche profondément ! ce qui n'empêche pas que je suis étonné par tant de haine et de mauvaise foi.

La Tribune, le Pays et l'Opinion nationale m'ont en revanche fort exalté... Quant aux amis, aux personnes qui ont reçu un exemplaire orné de ma griffe, elles ont peur de se compromettre et on me parle de tout autre chose. Les braves sont rares. Le livre se vend néanmoins très bien malgré la politique, et Lévy m'a l'air content.

Je sais que les bourgeois de Rouen sont furieux contre moi, «à cause du père Roque et du cancan des Tuileries». Ils trouvent qu'on devrait empêcher de publier des livres comme ça (textuel), que je donne la main aux Rouges, que je suis bien capable d'attiser les passions révolutionnaires, etc. ! Bref, je recueille, jusqu'à présent, très peu de lauriers, et aucune feuille de rose ne me blesse.

Je vous ai dit, n'est-ce pas, que je retravaillais la Féerie ? (Je fais maintenant un tableau des courses et j'ai enlevé tout ce qui me semblait poncif.) Raphaël Félix ne m'a pas l'air empressé de la connaître. Problème.

Tous les journaux citent comme preuve de ma bassesse l'épisode de la Turque, que l'on dénature, bien entendu, et Sarcey me compare au marquis de Sade, qu'il avoue n'avoir pas lu !...

Tout ça ne me dévisse nullement. Mais je me demande à quoi bon imprimer ?

À GEORGE SAND. §

Mardi, 4 heures. [7 décembre 1869.]

Chère maître,

Votre vieux troubadour est trépigné et d'une façon inouïe. Les gens qui ont lu mon roman craignent de m'en parler, par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n'ai fait que des tableaux, et que la composition, le dessin manquent absolument.

Saint-Victor, qui prône les livres d'Arsène Houssaye, ne veut pas faire d'articles sur le mien, le trouvant trop mauvais. Voilà. Théo est absent, et personne, absolument personne, ne prend ma défense.

Autre histoire : hier Raphaël et Michel Lévy ont entendu la lecture de la Féerie. Applaudissements, enthousiasme. J'ai vu le moment où le traité allait être signé séance tenante. Raphaël a si bien compris la pièce, qu'il m'a fait deux ou trois critiques excellentes. Je l'ai trouvé, d'ailleurs, un charmant garçon. Il m'a demandé jusqu'à samedi pour me donner une réponse définitive. Puis, tout à l'heure, lettre (fort polie) dudit Raphaël où il me déclare que la Féerie l'entraînerait à des dépenses trop considérables pour lui.

Enfoncé derechef ! Il faut se tourner d'un autre côté. Rien de neuf à l'Odéon.

Sarcey a republié un second article contre moi.

Barbey d'Aurevilly prétend que je salis le ruisseau en m'y lavant [sic]. Tout cela ne me démonte nullement.

À JULES DUPLAN. §

Jeudi soir [9 décembre 1869.]

Rengaîne tes compliments, mon cher vieux !

Nous sommes enfoncés ! Raphaël, dès le lendemain, a reculé devant la dépense. Cependant Lévy ne m'a pas l'air d'avoir perdu tout espoir ! – Je fais des corrections excellentes (profitant de ce que Raphaël m'a dit) : un tableau supprimé et un autre plus corsé.

À propos de honte, ce n'est plus Mme Sandeau qui me plaint, mais Maxime ! Sur cent cinquante personnes environ auxquelles j'ai envoyé mon livre, il y en a trente au plus qui m'ont accusé réception des exemplaires. Brillent par leur mutisme : Fovard, Mme Cornu, Renan, etc... La province renchérit sur Paris,  – car le journal la Gironde m'appelle «Prud'homme».

Mais le plus beau, c'est M. Schérer :

Oh ! dans nos bouches !...

Pour en revenir à la Féerie, elle sera reçue d'ici à un mois, ou imprimée dans trois, au plus tard – telle est ma décision.

L'ange nommé Mme de Metternich m'a fait dimanche les compliments les plus chouettes sur l'Éducation sentimentale.

J'ai été aussi très content de Viollet-Leduc.

À dimanche pour déjeuner : nous serons seuls.

À GEORGE SAND. §

Vendredi, 10 décembre, 10 h du soir.

Chère Maître, bon comme du bon pain,

Je vous ai, tantôt, envoyé par le télégraphe ce mot : «à Girardin». La liberté insérera votre article, tout de suite. Que dites-vous de mon ami Saint-Victor, qui a refusé d'en faire un, trouvant «le livre mauvais» ? Vous n'avez pas tant de conscience que cela, vous !

Je continue à être roulé dans la fange. La Gironde m'appelle Prud'homme. Cela me paraît neuf !

Comment vous remercier ? J'éprouve le besoin de vous dire des tendresses. J'en ai tant dans le coeur qu'il ne m'en vient pas une au bout des doigts. Quelle brave femme vous faites, et quel brave homme ! Sans compter le reste !

À EUGÈNE DELATTRE. §

Vendredi soir [17 décembre 1869].

Ah ! saprelotte ! ça m'embête ! parce que «la semaine prochaine» je serai à Nohant, chez Mme Sand.

Donc nous ne nous verrons qu'en 1870.

Pense à mon (ou plutôt à ton) article. J'ai besoin d'être défendu. On me trépigne violemment.

À toi,

Ton G. F.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Rue Murillo, 4 [parc Monceau], 22 décembre [1869].

Merci de votre bon article, chère Demoiselle. J'ai bien besoin d'être un peu défendu, car je suis attaqué avec acharnement. Mais il en sera, je l'espère, de l'Éducation sentimentale comme de la Bovary. On finira par en comprendre la moralité et trouver «cela tout simple».

Quant au succès matériel, je n'ai pas à me plaindre, mon livre se vend extrêmement bien, malgré la politique.

Mille cordialités de votre tout dévoué.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset [31 décembre 1869].

Quoique l'usage soit bien gothique, il me semble convenable.

Je vous souhaite donc, Princesse, une bonne année.

Que chacun de vos désirs se réalise, que rien de fâcheux ne vous survienne, que tout enfin vous agrée, depuis les résolutions de la Politique jusqu'à la température du ciel ! Soyez aussi heureuse que possible.

Quand arrive cette époque, on résume involontairement ses douze mois, comme les négociants qui font leur inventaire. Moi, je retrouve votre nom à toutes les pages de mon grand livre, Princesse, du côté des bénéfices, bien entendu. Voilà une comparaison piètre, dont je vous demande excuse ; ce sera une sottise de plus à jeter dans les tas, avec les autres.

N'importe, parmi tous les hommages que l'on va vous rendre et les voeux qu'on va débiter, il n'en est pas de plus profonds et de plus sincères que les miens, Princesse, car je suis complètement à vous.

1870 §

À GEORGE SAND. §

Mercredi après-midi [12 janvier 1870].

CHÈRE MAÎTRE,

Votre commission était faite hier à une heure. La Princesse a, devant moi, pris une petite note sur votre affaire pour s'en occuper immédiatement. Elle m'a paru très contente de pouvoir vous rendre service.

On ne parle que de la mort de Noir. Le sentiment général est la peur, pas autre chose.

Dans quelles tristes moeurs nous sommes plongés ! Il y a tant de bêtise dans l'air qu'on devient féroce. Je suis moins indigné que dégoûté. Que dites-vous de ces messieurs qui viennent parlementer munis de pistolets et de cannes à dard ? Et de cet autre, de ce prince qui vit au milieu d'un arsenal et qui en use ? Joli ! Joli !

Quelle chouette lettre vous m'avez écrite avant-hier ! Mais votre amitié vous aveugle, chère bon maître. Je n'appartiens pas à la famille de ceux dont vous parlez. Moi qui me connais, je sais ce qui me manque. Et il me manque énormément !

En perdant mon pauvre Bouilhet, j'ai perdu mon accoucheur, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m'a laissé un vide dont je m'aperçois chaque jour davantage !

À quoi bon faire des concessions ? Pourquoi se forcer ? Je suis bien résolu, au contraire, à écrire pour mon agrément personnel, et sans nulle contrainte. Advienne que pourra !

À M. LÉON DE SAINT-VALÉRY. §

[Paris] 15 janvier 1870.

MONSIEUR, ou plutôt CHER CONFRÈRE,

Vous me demandez de vous répondre franchement à cette question : «Dois-je continuer à faire des romans ?»

Or, voici mon opinion : Il faut toujours écrire, quand on en a envie. Nos contemporains (pas plus que nous-mêmes) ne savent ce qui restera de nos oeuvres. Voltaire ne se doutait pas que le plus immortel de ses ouvrages était Candide. Il n'y a jamais eu de grands hommes vivants. C'est la postérité qui les fait. Donc travaillons, si le coeur nous en dit, si nous sentons que la vocation nous entraîne ; quant au succès matériel, grand ou petit, qui doit en résulter pour nous, il est impossible là-dessus de rien présager. Les plus malins (ceux qui prétendent connaître le public) sont chaque jour trompés.

Il n'en est pas de même de la réussite esthétique. Ici les préjugés ont une base. Un oeil exercé ne peut se méprendre absolument. J'ai lu votre Âge de Cuivre avec grande attention et je vous dis hardiment : «Faites-en d'autres !».

Je viens donc, sans plus d'ambages, vous exprimer tout ce que je pense.

Le grand monologue du commencement m'a fort surpris puisque c'est, à peu de chose près, un monologue qui existe dans une féerie de moi, faite en collaboration avec Louis Bouilhet : c'est vous dire qu'il m'a plu, n'est-ce pas ? Tous vos caractères sont vrais et vous voyez juste, ce qui est le principal. Mais vous passez à côté de situations superbes dont vous ne tirez pas parti, vous laissez vos diamants par terre sans les enchâsser, ce qui est une maladresse. Les exemples me viendront tout à l'heure. Il y a trop, beaucoup trop de dialogues. Pourquoi ne pas vous servir plus souvent de la forme narrative et réserver le style direct pour les scènes principales ? Tous les entretiens de votre histoire n'ont pas eu, dans la vie, la même valeur ; ils doivent donc être présentés différemment.

Si vous aviez mis à l'indirect tout ce qui se dit chez la portière, par exemple, les dialogues avec Laurence, sans y rien changer du tout, se trouvaient exhaussés.

Pourquoi parlez-vous en votre nom ? Pourquoi faites-vous des réflexions qui coupent le récit ? Je n'aime pas les locutions comme celle-ci : «Notre héros, lecteur...» Une réflexion morale ne vaut pas une analyse et, quand vous en faites, des analyses, elles sont excellentes, témoin celle qui termine le n° 3.

J'aurais voulu plus de développement aux endroits principaux. Ainsi la soirée chez Mme Linoki est trop courte par rapport à ce qui la précède et à ce qui la suit.

L'épisode du bouquet est une chose charmante, mais gâtée par l'éternel portier que je rencontre une fois de plus et qui n'est pas neuf.

L'histoire de la symphonie est une petite merveille.

Mais après les désillusions de Paris, j'aurais voulu que le contraste fût plus accusé quand il revoit la campagne. Puis, qu'après un accès bucolique, l'ignominie bourgeoise fût également plus saillante. Tout ce que je dis est dans votre livre, mais vous vous perdez dans les dialogues. La mort de l'oncle et son enterrement catholique, parfaits. À quoi sert la conversation avec le médecin, lequel on ne reverra plus ? Mais une fois que nous sommes chez Alice, je n'ai plus que des éloges sans restrictions. La première représentation et l'épilogue surtout, cette bonne Laurence qui revient, tout cela est réussi et amusant ; j'ai été littéralement empoigné.

Si, à vos articles sur moi et à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je ne vous jugeais pas homme d'esprit et galant homme, cette épître, cher confrère, eût été plus courte et plus louangeuse.

Je vous serre cordialement la main et suis tout à vous.

À GEORGE SAND. §

[15 mars 1870.]

CHÈRE MAÎTRE,

J'ai reçu hier au soir un télégramme de Mme Cornu portant ces mots : «Venez chez moi, affaire pressée.» Je me suis donc transporté chez elle, aujourd'hui, et voici l'histoire.

L'Impératrice prétend que vous avez fait à sa personne des allusions fort désobligeantes dans le dernier numéro de la Revue. «Comment ? moi que tout le monde attaque maintenant ! Je n'aurais pas cru ça ! Et je voulais la faire nommer de l'Académie ! Mais que lui ai-je donc fait ? etc.» Bref, elle est désolée, et l'Empereur aussi. Lui n'était pas indigné, mais prostré [sic].

Mme Cornu lui a représenté en vain qu'elle se trompait et que vous n'aviez voulu faire aucune allusion.

Ici une théorie de la manière dont on compose des romans.

«Eh bien, alors, qu'elle écrive dans les journaux qu'elle n'a pas voulu me blesser.

– C'est ce qu'elle ne fera pas, j'en réponds.

– Écrivez-lui pour qu'elle vous le dise.

– Je ne me permettrai pas cette démarche.

– Mais je voudrais savoir la vérité, cependant ! Connaissez-vous quelqu'un qui... (Alors Mme Cornu m'a nommé. )

– Oh ! ne dites pas que je vous ai parlé de ça !»

Tel est le dialogue que Mme Cornu m'a rapporté.

Elle désire que vous m'écriviez une lettre où vous me direz que l'Impératrice ne vous a pas servi de modèle. J'enverrai cette lettre à Mme Cornu, qui la fera passer à l'Impératrice.

Je trouve cette histoire stupide et ces gens-là sont bien délicats ! On nous en dit d'autres, à nous !

Maintenant, chère maître du bon Dieu, vous ferez absolument ce qui vous conviendra. L'Impératrice a toujours été très aimable pour moi et je ne serais pas fâché de lui être agréable.

J'ai lu le fameux passage. Je n'y vois rien de blessant. Mais les cervelles de femmes sont si drôles !

Je suis bien fatigué de la mienne (ma cervelle) ou plutôt elle est bien bas pour le quart d'heure ! J'ai beau travailler, ça ne va pas ! Tout m'irrite et me blesse ; et comme je me contiens devant le monde je suis pris de temps à autre par des crises de larmes où il me semble que je vais crever. Je sens enfin une chose toute nouvelle : les approches de la vieillesse. L'ombre m'envahit, comme dirait Victor Hugo.

Mme Cornu m'a parlé avec enthousiasme d'une lettre que vous lui avez écrite sur une méthode d'enseignement.

À MADAME HORTENSE CORNU. §

Dimanche soir [20 mars 1870].

Votre dévouement s'était alarmé à tort, chère Madame. J'en étais sûr. Voici la réponse qui m'arrive poste pour poste.

Les gens du monde, je vous le répète, voient des allusions où il n'y en a pas. Quand j'ai fait Madame Bovary on m'a demandé plusieurs fois : «Est-ce Mme que vous avez voulu peindre ?» Et j'ai reçu des lettres de gens parfaitement inconnus, une entre autres d'un monsieur de Reims qui me félicitait de l'avoir vengé ! (d'une infidèle).

Tous les pharmaciens de la Seine-Inférieure, se reconnaissant dans Homais, voulaient venir chez moi me flanquer des gifles ; mais le plus beau (je l'ai découvert cinq ans plus tard), c'est qu'il y avait alors, en Afrique, la femme d'un médecin militaire s'appelant Mme Bovaries et qui ressemblait à Madame Bovary, nom que j'avais inventé en dénaturant celui de Bouvaret.

La première phrase de notre ami Maury en parlant de l’Éducation sentimentale a été celle-ci : «Est-ce que vous avez connu X***, un Italien, professeur de mathématiques ? Votre Sénécal est son portrait physique et moral ! Tout y est, jusqu'à la coupe des cheveux !» D'autres prétendent que j'ai voulu peindre, dans Arnoux, Bernard-Latte (l'ancien éditeur) que je n'ai jamais vu, etc.

Tout cela est pour vous dire, chère Madame, que le public se trompe en nous attribuant des intentions que nous n'avons pas.

J'étais bien sûr que Mme Sand n'avait voulu faire aucun portrait : 1° par hauteur d'esprit, par goût, par respect de l'Art, et 2° par moralité, par sentiment des convenances, et aussi par justice.

Je crois même, entre nous, que cette inculpation l'a un peu blessée. Les journaux, tous les jours, nous roulent dans l'ordure, sans que jamais nous leur répondions, nous dont le métier, cependant, est de manier la plume ; et on croit que pour faire de l'effet, pour être applaudis, nous allons nous en prendre à tel ou à telle ? Ah ! non ! pas si humbles ! Notre ambition est plus haute et notre honnêteté plus grande. Quand on estime son esprit, on ne choisit pas les moyens qu'il faut pour plaire à la canaille. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?

Mais en voilà assez. J'irai vous voir un de ces matins. En attendant ce plaisir-là, chère Madame, je vous baise les mains et suis tout à vous.

À GEORGE SAND. §

[20 mars 1870].

CHÈRE MAÎTRE,

Je viens d'envoyer votre lettre (dont je vous remercie) à Mme Cornu, en l'insérant dans une épître de votre troubadour où je me permets de dire vertement ma façon de penser.

Les deux papiers seront mis sous les yeux de la Dame et lui apprendront un peu d'esthétique.

Hier soir j'ai vu l'Autre, et j'ai pleuré à diverses reprises. ça m'a fait du bien. Voilà ! Comme c'est tendre et exaltant ! Quelle jolie oeuvre, et comme on aime l'auteur ! Vous m'avez bien manqué. J'avais besoin de vous bécoter comme un petit enfant. Mon coeur oppressé s'est détendu. Merci ; je crois que ça va aller mieux. Il y avait beaucoup de monde. Berton et son fils ont été rappelés deux fois.

À GEORGE SAND. §

[Paris] lundi matin, 11 heures [4 avril 1870].

Je sentais qu'il vous était arrivé quelque chose de fâcheux, puisque je venais de vous écrire pour savoir de vos nouvelles, quand on m'a apporté votre lettre de ce matin. J'ai repêché la mienne chez le portier ; en voici une seconde.

Pauvre chère maître ! Comme vous avez dû être inquiète ? et Mme Maurice aussi ! Vous ne me dites pas ce qu'il a eu (Maurice). Dans quelques jours, avant la fin de la semaine, écrivez-moi pour m'affirmer que tout est bien fini. La faute en est, je crois, à l'abominable hiver dont nous sortons. On n'entend parler que de maladies et d'enterrements ! Mon pauvre larbin est toujours à la maison Dubois et je suis navré quand je vais le voir. Voilà deux mois qu'il reste sur son lit, en proie à des souffrances atroces.

Quant à moi, ça va mieux. J'ai lu énormément. Je me suis surmené et me revoilà à peu près sur pattes. L'amas de noir que j'ai au fond du coeur est un peu plus gros, voilà tout. Mais, dans quelque temps, je l'espère, on ne s'en apercevra pas. Je passe mes jours à la bibliothèque de l'Institut. Celle de l'Arsenal me prête des livres que je lis le soir, et je recommence le lendemain. Au commencement de mai, je m'en retournerai à Croisset. Mais je vous verrai d'ici là. Tout va se remettre avec le soleil.

La belle dame en question m'a fait, à votre endroit, les excuses les plus convenables, m'affirmant qu’»elle n'avait jamais eu l'intention d'insulter le génie».

Certainement, je veux bien connaître M. Favre ; puisqu'il est un des vôtres, je l'aimerai.

À GEORGE SAND. §

[Paris.] Mardi matin [19 avril 1870].

CHÈRE MAÎTRE,

Ce n'est pas le séjour de Paris qui me fatigue, mais la série de chagrins que j'ai reçus depuis huit mois ! Je ne travaille pas trop, car sans le travail que serais-je devenu ? J'ai bien du mal à être raisonnable, cependant. Je suis submergé par une mélancolie noire, qui revient à propos de tout et de rien, plusieurs fois dans la journée. Puis, ça se passe et ça recommence. Il y a peut-être trop longtemps que je n'ai écrit. Le déversoir nerveux fait défaut.

Dès que je serai à Croisset, je commencerai la notice sur mon pauvre Bouilhet, besogne pénible et douloureuse dont j'ai hâte d'être débarrassé pour me mettre à Saint Antoine. Comme c'est un sujet extravagant, j'espère qu'il me divertira.

J'ai vu votre médecin, le sieur Favre, qui m'a paru fort étrange et un peu fol, entre nous. Il doit être content de moi, car je l'ai laissé parler tout le temps. Il y a de grands éclairs dans ses conversations, des choses qui éblouissent un moment, puis on n'y voit plus goutte.

À GEORGE SAND. §

Paris, jeudi [2e quinzaine d'avril 1870].

M. X*** m'a envoyé de vos nouvelles samedi : ainsi donc je sais que tout va bien là-bas et que vous n'avez plus d'inquiétude, chère maître. Mais vous, personnellement, comment ça va-t-il ? La quinzaine est près d'expirer et je ne vous vois pas venir.

L'humeur continue à n'être pas folichonne. Je me livre toujours à des lectures abominables, mais il est temps que je m'arrête, car je commence à me dégoûter de mon sujet.

Lisez-vous le fort bouquin de Taine ? Moi j'ai avalé le premier volume avec infiniment de plaisir. Dans cinquante ans peut-être, ce sera la philosophie qui sera enseignée dans les collèges.

Et la préface des Idées de Mme Aubray ?

Comme j'ai envie de vous voir et de jaboter avec vous !

À GEORGE SAND. §

Paris, vendredi, 9 heures du soir [29 avril ou 6 mai 1870].

CHÈRE BON MAÎTRE,

Michel Lévy est entré chez moi, tout à l'heure, à six heures et, après m'avoir parlé de choses et d'autres : «Madame Sand m'a écrit que vous étiez gêné.»

C'est vrai ! je le suis toujours !

Eh bien ! là-dessus, il s'est embarqué dans une série de phrases tendant à me prouver qu'il ne gagnait pas d'argent dans son métier, qu'il était même obligé d'en emprunter pour sa bâtisse près de l'Opéra et qu'il n'avait pas encore fait ses frais avec l’Éducation sentimentale. Bref, savez-vous ce qu'il me propose ? Me prêter, sans intérêt, trois à quatre mille francs, à condition que mon prochain roman lui appartiendra aux mêmes conditions, c'est-à-dire moyennant huit mille francs le volume. S'il ne m'a pas répété trente fois : «C'est pour vous obliger, ma parole d'honneur», je veux être pendu.

Je ne manque pas d'amis, à commencer par vous, qui me prêteraient de l'argent sans intérêt. Mais, Dieu merci, je n'en suis pas là. À moins d'un besoin pressant, je ne comprends pas qu'on fasse des emprunts, car il faut tôt ou tard les rendre, et on n'en est pas plus avancé.

Problème psychologique : pourquoi suis-je très gai depuis la visite de Michel Lévy ? Mon pauvre Bouilhet me disait souvent : «Il n'y a pas d'homme plus moral ni qui aime l'immoralité plus que toi : une sottise te réjouit.» Il y a du vrai là dedans. Est-ce un effet de mon orgueil ? ou par une certaine perversité ?

Bonsoir, après tout ! Ce ne sont pas ces choses-là qui m'émeuvent. Je me contente de répéter avec Athalie :

Dieu des Juifs, tu l'emportes !

Et je n'y pense plus.

Je vous prie même de ne plus en parler à Lévy quand vous lui écrirez ou le verrez. Il aura de moi la préface du volume de vers de Bouilhet. Quant au reste, j'entends désormais être parfaitement libre.

N-I ni, c'est fini !

J'ai revu le docteur Favre hier chez Dumas. «Estrange bonhomme !» J'aurais besoin d'un dictionnaire pour le comprendre.

Vous n'avez pas l'idée du degré de bêtise où le plébiscite plonge les Parisiens ! C'est à en crever d'ennui. Aussi je m'esbigne.

Avez-vous lu les deux volumes de Taine ?

Je connaissais l’Éthique de Spinoza, mais pas du tout le Tractatus theologico-politicus, lequel m'épate, m'éblouit, me transporte d'admiration. N… de D…, quel homme ! quel cerveau ! quelle science et quel esprit ! Il était plus fort que M. Caro, décidément.

Quand se verra-t-on ? Est-ce que je ne peux pas compter sur une petite visite à Croisset ? non pas petite, mais une bonne visite. J'ai à vous parler longuement de deux plans.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi 4 heures.

Certainement ! mon bon ! Il est très possible de me voir. Je m'étonne même que tu n'aies pas trouvé cette possibilité-là depuis un mois.

Il faut même que je te voie à cause de Claye.

M. Commanville revient ici après-demain (mercredi) et restera à Croisset jusqu'au 1er juin. Je n'irai pas à Paris avant cette époque.

Viens donc mercredi matin par le bateau de 11 heures.

Je t'embrasse.

Ton

G FLAUBERT.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, fin mai 1870.]

Non, chère maître ! Je ne suis pas malade, mais j'ai été occupé par mon déménagement de Paris et par ma réinstallation à Croisset. Puis ma mère a été fortement indisposée – elle va bien maintenant ; puis j'ai eu à débrouiller le reste des papiers de mon pauvre Bouilhet, dont j'ai commencé la notice. J'ai écrit cette semaine près de six pages, ce qui pour moi est bien beau ; ce travail m'est très pénible de toute façon. Le difficile, c'est de savoir quoi ne pas dire. Je me soulagerai un peu en dégoisant deux ou trois opinions dogmatiques sur l'art d'écrire. Ce sera l'occasion d'exprimer ce que je pense : chose douce et dont je me suis toujours privé.

Vous me dites des choses bien belles et bien bonnes aussi pour me redonner du courage. Je n'en ai guère, mais je fais comme si j'en avais, ce qui revient peut-être au même.

Je ne sens plus le besoin d'écrire, parce que j'écrivais spécialement pour un seul être qui n'est plus. Voilà le vrai ! et cependant je continuerai à écrire. Mais le goût n'y est plus, l'entraînement est parti. Il y a si peu de gens qui aiment ce que j'aime, qui s'inquiètent de ce qui me préoccupe ! Connaissez-vous dans ce Paris, qui est si grand, une seule maison où l'on parle de littérature ? Et quand elle se trouve abordée incidemment, c'est toujours par ses côtés subalternes et extérieurs, la question de succès, de moralité, d'utilité, d'à-propos, etc. Il me semble que je deviens un fossile, un être sans rapport avec la création environnante.

Je ne demanderais pas mieux que de me rejeter sur une affection nouvelle. Mais comment ? Presque tous mes vieux amis sont mariés, officiels, pensent à leur petit commerce tout le long de l'année, à la chasse pendant les vacances et au whist après leur dîner. Je n'en connais pas un seul qui soit capable de passer avec moi un après-midi à lire un poète. Ils ont leurs affaires ; moi, je n'ai pas d'affaires ! Notez que je suis dans la même position sociale où je me trouvais à dix-huit ans. Ma nièce, que j'aime comme ma fille, n'habite pas avec moi, et ma pauvre bonne femme de mère devient si vieille que toute conversation (en dehors de sa santé) est impossible avec elle. Tout cela fait une existence peu folichonne.

Quant aux dames, «ma petite localité» n'en fournit pas, et puis, quand même ! Je n'ai jamais pu emboîter Vénus avec Apollon. C'est l'un ou l'autre, étant un homme d'excès, un monsieur tout entier à ce qu'il pratique.

Je me répète le mot de Goethe : «Par delà les tombes, en avant !» et j'espère m'habituer à mon vide, mais rien de plus.

Plus je vous connais, vous, plus je vous admire ; comme vous êtes forte !

Mais vous êtes trop bonne d'avoir écrit derechef à l'enfant d'Israël. Qu'il garde son or !! Ce gaillard-là ne se doute pas de sa beauté. Il se croyait peut-être généreux en me proposant de me prêter de l'argent sans intérêt, mais à condition que je me lierais par un nouveau traité. Je ne lui en veux pas du tout, car il ne m'a pas blessé ; il n'a pas trouvé le joint sensible.

À part un peu de Spinoza et de Plutarque, je n'ai rien lu depuis mon retour, étant tout occupé par mon travail présent. C'est une besogne qui me mènera jusqu'à la fin juillet. J'ai hâte d'en être quitte pour me relancer dans les extravagances du bon Saint Antoine, mais j'ai peur de n'être pas assez monté.

C'est une belle histoire, n'est-ce pas, que celle de Mademoiselle d'Hauterive ? Ce suicide d'amoureux pour fuir la misère doit inspirer de belles phrases morales à Prud'homme. Moi, je le comprends. Ce n'est pas américain ce qu'ils ont fait, mais comme c'est latin et antique ! Ils n'étaient pas forts, mais peut-être très délicats.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mercredi soir, 6 heures [début de juin 1870].

MON LOULOU,

Nous avons eu à 5 heures un désappointement, en ne recevant pas de lettre de toi.

«Notre pauvre fille» ne nous a pas écrit depuis samedi.

Ta grand'mère allait très bien, depuis dimanche surtout, le dîner de jeunes gens l'ayant divertie. Mais, aujourd'hui, la privation de ta correspondance l'assombrit.

Je viens d'avoir la visite du général Valazé en uniforme.

Tableau dans Croisset !

Rien de neuf d'ailleurs. Ah ! j'oubliais ! D'Osmoy m'écrit qu'il viendra me voir dans quinze jours. Tiendra-t-il parole ?

Si la Princesse vient déjeuner et dîner un de ces jours à Croisset, je compte sur toi, absolument, pour faire les honneurs et briller.

Adieu, pauvre chérie.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 3 heures [juin 1870].

Si je m'ennuie de toi, mon pauvre loulou ? Je crois bien ! Oui, je m'ennuie, et beaucoup, énormément ! n'ayant, depuis ton départ, personne à qui parler. Il est vrai que je ne deviens pas un monsieur facile. Mes pauvres nerfs ont été mis à de trop rudes épreuves, et ce qu'il me faudrait pour les calmer est hors de ma portée. Si je t'avais près de moi, ma chère Carolo, si je pouvais causer, chaque jour, pendant quelques heures avec ta gentille personne, comme ce serait bon ! Quel dommage que Neuville ne soit pas Croisset !

Aucune nouvelle, sauf la mort de la femme de chambre de Mme Husson, enlevée en trois jours par la variole. Hier, visite de Censier ; voilà tout. C'est peu.

Ta grand'mère va bien ; elle est partie à Rouen faire des courses, en fiacre.

Je suis au milieu de mon travail ; j'en ai encore pour un mois. Outre qu'il m'est pénible sous le côté du coeur, il est difficile en soi : j'ai peur de trop dire, ou pas assez.

Tu fais bien de te livrer au bon Plutarque : la fréquentation de ces bonshommes-là est tout ce qu'il y a de plus sain. Cela tonifie et élève. Moi, je relis les Conversations de Goethe et d'Eckermann, le soir dans mon lit et, comme comique (un comique très froid), toutes les professions de foi de MM. les candidats démocratiques au conseil d'arrondissement. La platitude de ces idiots vaniteux me charme.

Je voudrais bien avoir ton étude de poissons, et encore plus l'artiste.

À bientôt, pauvre chérie. Malheureusement, notre entRevue ne sera pas longue.

Mes amitiés à Ernest.

Mes respects à Putzel.

Je t'embrasse bien fort.

Ton vieil oncle, qui continue à n'être pas gai.

À EDMOND DE GONCOURT. §

[Croisset] Dimanche soir [26 juin 1870].

Comme je vous plains, mon pauvre ami ! Votre lettre, ce matin, m'a navré ! Sauf la confidence personnelle que vous me faites (et que je garderai pour moi, soyez-en sûr), elle ne m'a rien appris de neuf, ou du moins je me doutais de tout ce que vous me dites. Car je pense à vous tous les jours et plusieurs fois par jour. Le souvenir de mes amis disparus m'amène fatalement le vôtre. Le bilan est joli depuis un an ! Feydeau, votre frère, Bouilhet, Saint-Beuve et Duplan. Voilà les idées qui sont comme autant de tombeaux, au milieu desquels je me promène.

Mais je n'ose pas me plaindre devant vous. Car votre douleur doit dépasser toutes celles qu'on peut ressentir et imaginer.

Vous voulez que je vous parle de moi, mon cher Edmond ? Eh bien, je me livre à un travail qui me donne de grandes saouleurs, car j'écris la préface du volume de vers de Bouilhet. J'ai glissé, autant que possible, sur la partie biographique. Je m'étendrai plus sur l'examen des oeuvres et encore davantage sur ses (ou nos) doctrines littéraires.

J'ai relu tout ce qu'il a écrit. J'ai feuilleté nos anciennes lettres. Je remue une série de souvenirs, dont quelques-uns ont trente-sept ans de date ! C'est peu gai, comme vous voyez ! Ici, d'ailleurs, à Croisset, je suis poursuivi par son fantôme que je retrouve derrière chaque buisson du jardin, sur le divan de mon cabinet, et jusque dans mes vêtements, dans mes robes de chambre qu'il mettait.

J'espère y penser moins quand cet abominable travail sera fini, c'est-à-dire dans six semaines. Après quoi j'essaierai de reprendre Saint Antoine. Mais le coeur n'y est guère. Vous savez bien qu'on écrit toujours en vue de quelqu'un. Or, ce quelqu'un-là n'étant plus, le courage me manque.

Je vis donc seul, en tête à tête avec ma mère qui vieillit de jour en jour, qui s'affaiblit, qui se plaint ! Une conversation un peu sérieuse est devenue impossible avec elle ; et je n'ai personne à qui parler.

J'espère aller à Paris au mois d'août et alors vous voir. Mais où serez-vous ? Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, mon pauvre Edmond ! Personne plus que moi ne vous plaint.

Je vous embrasse très fortement.

À GEORGE SAND. §

Dimanche, 26 juin 1870.

On oublie son troubadour qui vient encore d'enterrer un ami ! De sept que nous étions au début des dîners Magny, nous ne sommes plus que trois ! Je suis gorgé de cercueils comme un vieux cimetière ! J'en ai assez, franchement.

Et au milieu de tout cela je continue à travailler ! J'ai fini hier, vaille que vaille, la notice de mon pauvre Bouilhet. Je vais voir s'il n'y a pas moyen de recaler une comédie de lui, en prose, le Sexe faible. Après quoi, je me mettrai à Saint Antoine.

Et vous, chère maître, que devenez-vous avec tous les vôtres ? Ma nièce est dans les Pyrénées et je vis seul avec ma mère qui devient de plus en plus sourde, de sorte que mon existence manque de folichonnerie absolument. J'aurais besoin d'aller dormir sur une plage chaude. Mais pour cela il me manque le temps et l'argent. Donc, il faut pousser ses ratures et piocher le plus possible.

J'irai à Paris au commencement d'août. Puis j'y passerai tout le mois d'octobre pour les répétitions d’Aïssé. Mes vacances se borneront à une huitaine de jours passés à Dieppe vers la fin d'août. Voilà mes projets.

C'était lamentable, l'enterrement de Jules de Goncourt. Théo y pleurait à seaux.

À sa NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, minuit [28-29 juin 1870].

MA CHÈRE CARO,

Comme tu m'as l'air de t'ennuyer à Luchon ! Tes lettres sont à la fois comiques et lamentables ! Ton temps d'exil ne va pas durer au delà de la semaine prochaine ; un peu de patience encore ! Tu ne nous dis pas si les eaux t'enlèvent tes nombreuses infirmités. Ernest a eu tort de suivre ton régime, il peut se rendre malade.

J'ai fait, il y a huit jours, un triste voyage à Paris. Quel enterrement ! J'en ai rarement vu de plus apitoyant. Dans quel état était le pauvre Edmond de Goncourt ! Théo, qu'on accuse d'être un homme sans coeur, pleurait à seaux. Moi, de mon côté, je n'étais pas bien crâne : cette cérémonie, jointe à la chaleur qu'il faisait, m'avait brisé, et j'ai été pendant plusieurs jours dans une fatigue incompréhensible. Depuis hier, cependant, je vais mieux, grâce aux bains de Seine, je crois.

De sept que nous étions au début des dîners Magny, nous ne sommes plus que trois : moi, Théo et Edmond de Goncourt ! S'en sont allés successivement depuis dix-huit mois : Gavarni, Bouilhet, Saint-Beuve, Jules de Goncourt, et ce n'est pas tout ! Mais il est inutile de t'attrister avec mes chagrins... Je tourne au scheik.

Ta grand'mère va très bien ; elle m'a demandé des détails sur Saint Antoine et les a écoutés avec plaisir. Tu vois qu'il y a une grande amélioration. Elle s'ennuie beaucoup de toi et de Putzel, dont tu ne nous donnes aucune nouvelle.

J'espère qu'à la fin de la semaine tu nous annonceras le jour de ton retour : ce sera sans doute de dimanche prochain en huit ?

Adieu, chère Caro : embrasse ton mari pour moi, et qu'il te le rende au centuple.

Ton vieux bonhomme d'oncle qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, nuit de vendredi, 1 heure. [1er-2 juillet 1870.]

MA CHÈRE CARO,

Je m'étonne de ton manque d'enthousiasme pyrénéen ! Tu as dû voir aujourd'hui le cirque de Gavarnie et revenir par le port de la Picade. C'est bien beau, autant que je m'en souviens ; mais Madame est gâtée par l'habitude des grands voyages ! J'espère, cependant, que ta prochaine lettre témoignera d'un peu plus de joie. Tu parles de tes «mauvaises dispositions» : est-ce que tu es triste, mon pauvre loulou, ma chère fille ?

Moi, pour me remonter, j'ai pris des bains froids, et je m'en trouve bien. De plus, tous les soirs, après dîner, je fais un tour de promenade dans le grand potager, seul, et en ruminant une foule de souvenirs... peu folichons. Tu me cites, en manière d'exhortation, quatre vers de Chénier ; mais Chénier, quand il les a faits, était plus jeune que moi et, d'ailleurs, il avait la cervelle remplie, naturellement, par des images plus gracieuses que la mienne. Ma vie a été bouleversée par la mort de Bouilhet. Je n'ai plus personne à qui parler ! C'est dur !

Ta grand'mère va bien. Je lui fais faire tous les jours deux promenades dans le jardin. La mère Heuzey dîne demain avec nous et, dimanche, je vais dîner chez le terrible Raoul-Duval. Terrible est le mot, car il s'est battu en duel, lundi dernier, avec un nommé Riduet, rédacteur au Progrès. Après la première balle échangée, il a voulu qu'on rechargeât les pistolets ; mais son adversaire a déclaré en avoir assez. De plus, il a fait caler : 1° le sieur Cord'homme et 2° le citoyen Gallois, rédacteur en chef du Progrès, ce qui fait trois duels qu'il avait à la fois sur les bras. Depuis qu'il s'est montré si crâne, ces messieurs le respectent infiniment. C'est dimanche prochain qu'auront lieu les élections : s'il est nommé, on s'en réjouira ; s'il échoue, on se consolera.

Je ne vois plus autre chose à te dire, pauvre chérie. Il a fait, ces jours-ci, une chaleur à crever. L'Horloger, qui est venu hier, trouve que c'est très fâcheux pour les biens de la terre ; mais aujourd'hui le fond de l'air est froid. Quelle belle nuit ! La lune brille sur la rivière et, par ma fenêtre ouverte, j'entends le cri d'un grillon.

Croirais-tu qu'une sotte inquiétude, hier, m'a traversé l'esprit à propos de vous deux. Le Journal de Rouen disait, dans un entrefilet, qu'un petit bâteau allant de Bordeaux à la Bastide avait sombré mardi dernier, et que huit personnes étaient noyées, sans plus de détails. Ta grand'mère, heureusement, ne s'est pas arrêtée longtemps à cette idée. écris-nous souvent. Amitiés à Ernest.

Je t'embrasse bien fort.

Ton vieux bonhomme d'oncle qui t'aime.

À GEORGE SAND. §

Samedi soir, 2 juillet 1870.

CHÈRE BON MAÎTRE,

La mort de Barbès m'a bien affligé à cause de vous. L'un et l'autre nous avons nos deuils. Quel défilé de morts depuis un an ! J'en suis abruti comme si on m'avait donné des coups de bâton sur la tête. Ce qui me désole (car nous rapportons tout à nous), c'est l'effroyable solitude où je vis.

Je n'ai plus personne, je dis personne, avec qui causer.

Qui s'occupe aujourd'hui de faconde et de style ?

À part vous et Tourgueneff, je ne connais pas un mortel avec qui m'épancher sur les choses qui me tiennent le plus au coeur ; et vous habitez loin de moi, tous les deux !

Je continue à travailler cependant. J'ai résolu de me mettre à mon Saint Antoine demain ou après-demain. Mais pour commencer un ouvrage de longue haleine, il faut avoir une certaine allégresse qui me manque. J'espère cependant que ce travail extravagant va m'empoigner. Oh ! comme je voudrais ne plus penser à mon pauvre moi, à ma misérable carcasse ! Elle va très bien la carcasse. Je dors énormément. «Le coffre est bon», comme disent les bourgeois.

J'ai, dans les derniers temps, lu des choses théologiques assommantes, que j'ai entremêlées d'un peu de Plutarque et de Spinoza. Je n'ai rien de plus à vous dire.

Le pauvre Edmond de Goncourt est en Champagne, chez ses parents. Il m'a promis de venir ici à la fin de ce mois. Je ne crois pas que l'espoir de revoir son frère dans un monde meilleur le console de l'avoir perdu dans celui-ci.

On se paye de mots dans cette question de l'immortalité, car la question est de savoir si le moi persiste. L'affirmative me paraît une outrecuidance de notre orgueil, une protestation de notre faiblesse contre l'ordre éternel. La mort n'a peut-être pas plus de secrets à nous révéler que la vie.

Quelle année de malédiction ! Il me semble que je suis perdu dans le désert, et je vous assure, chère maître, que je suis brave, pourtant, et que je fais des efforts prodigieux pour être stoïque. Mais la pauvre cervelle est affaiblie par moments. Je n'ai besoin que d'une chose (et celle-là, on ne se la donne pas), c'est d'avoir un enthousiasme quelconque.

Votre avant-dernière était bien triste. Vous aussi, êtes héroïque ; vous vous sentez las ! Que sera-ce donc de nous !

Je viens de relire les Entretiens de Goethe et d'Eckermann. Voilà un homme, ce Goethe ! Mais il avait tout, celui-là, tout pour lui.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, lundi soir [début de juillet 1870].

MON CHER EDMOND,

Je ne peux pas dire que votre lettre m'ait fait plaisir. Mais j'ai été bien aise d'avoir de vos nouvelles. Il m'ennuyait de ne pas entendre parler de vous, car j'y pense souvent et profondément, je vous assure. Quelle année ! Quelle abominable année ! Je ne compare pas mes chagrins ou mon chagrin au vôtre, mais moi aussi j'ai été vigoureusement calotté et j'en demeure étourdi pour longtemps.

J'ai beau me répéter le mot sublime de Goethe : «Par delà les tombes, en avant !» ça ne me console pas du tout.

Venez donc ici. Nous causerons d'eux. Si rien ne vous retient là-bas, accourez tout de suite. Je vous attends, parce qu'à la fin de ce mois ou au commencement d'août je serai forcé d'aller à Paris puis à Dieppe. Remettre votre visite en septembre, ce serait trop tard. Il me tarde de vous embrasser, mon pauvre cher vieux. Vous retournerez ensuite à Bar-sur-Seine, si le coeur vous en dit.

Vous ne me jugez pas assez sot pour essayer de vous offrir des consolations ? Je vous engage, au contraire, à vous plonger dans votre désespoir de toutes vos forces. Il faut qu'il vous fatigue et qu'il arrive, à force d'obsession, par vous ennuyer. C'est après cette période-là, seulement, que les souvenirs douloureux ont leur charme, à ce qu'on prétend, du moins.

Lisez-vous quelque chose ? En avez-vous le courage ?

Ainsi c'est convenu ? Nous vous verrons bientôt, n'est-ce pas ?

Ma mère me charge de vous dire qu'elle se joint à moi pour vous inviter.

Sur les deux joues, mon cher Edmond, et tout à vous.

J'ignore votre adresse. Répondez-moi.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi, 5 heures [4 juillet 1870].

Mais, mon pauvre loulou, j'ai tout de suite accédé à ton désir. Ta grand'mère t'a écrit devant moi que j'étais tout disposé à t'aller chercher à Luchon, plutôt que de te laisser revenir seule. Nous ne faisons autre chose que de parler de toi, et tu me dis aujourd'hui que nous n'avons pas l'air de nous inquiéter de ta chère personne. Nous ne savons pas quand tu dois revenir, car tes lettres sont contradictoires : ton avant-dernière lettre annonçait un prolongement de séjour là-bas ; celle d'Ernest, votre retour vers le milieu de ce mois, et la tienne d'aujourd'hui nous laisse encore dans l'incertitude. Qu'y a-t-il donc ? Je t'assure, ma chérie, que ton épître du 2 juillet était d'un ton amer.

Notre vie, à ta grand'mère et à moi, est bien monotone ! D'Osmoy me fait droguer depuis huit jours : enfin, hier au soir, il m'a annoncé, par un télégramme, son arrivée pour ce soir. Viendra-t-il ? J'en doute encore. Dès qu'il sera parti je me mettrai à écrire Saint Antoine. Mais je ne suis pas en train ; le coeur n'y est pas ; l'enthousiasme, ou tout au moins l'espèce de gaieté qu'il me faut me manque.

Potinez-vous bien avec les M***. ? Sans doute qu'ils déchirent les dames B*** et L*** ? Fais mes amitiés à Ernest Chevalier. Tâche de ne pas t'ennuyer trop et de croire, mon loulou, que je prends intérêt à tes infirmités ; mais il faudrait d'abord que je les connusse. Peut-on supposer qu'une personne de si belle apparence, qu'une jeune femme «qui a un port de reine» (oh ! tu l'as) soit affectée de la moindre tare ?

Il me tarde bien de te revoir et de te bécoter !

Es-tu bien sûre que les eaux ne te fassent pas plus de mal que de bien ?

Si Ernest est obligé de te quitter avant la fin de ta cure et qu'il ne puisse aller te reprendre, je te répète, mon loulou, que je suis à tes ordres ; seulement j'aimerais à être prévenu d'avance. Mais j'espère que tu reviendras bientôt, et en bel état.

Ton vieil oncle qui t'aime.

Ce mot d'oncle me fait penser à Mardochée, l'oncle d'Esther ; mais tu ressembles plutôt (dans ta lettre d'aujourd'hui) à l'altière Vasthi !

Cette comparaison m'est venue, parce que je suis en plein dans la Bible.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi soir, minuit, 8 juillet 1870.

MA CHÈRE CARO,

Nous avons été tantôt un peu «marrys» d'apprendre que nous ne te verrons pas avant la fin du mois. Tu es donc malade, mon pauvre loulou ? Reste à Luchon, puisqu'il le faut, et reviens-nous plus robuste. Je ne quitterai pas ta bonne maman avant ton retour. Ainsi ne te gêne pas.

Puisque Ernest te tient compagnie et que tu n'as pas besoin de moi, je t'avouerai maintenant que ce voyage m'eût beaucoup dérangé, car, demain, sans faute (oui, demain soir, 9 juillet), je me mets définitivement à écrire Saint Antoine ! J'ai besoin de quelque chose d'extravagant pour remonter mon pauvre bourrichon.

J'ai cependant bien travaillé avec d'Osmoy qui est arrivé ici lundi et en est reparti tantôt, étant trop inquiet de sa femme qui, en effet, est malade. Nous avons arrangé ensemble une comédie de mon pauvre Bouilhet, c'est-à-dire que nous avons amélioré (je crois) la conduite de la pièce. C'est, pour moi, un travail de deux mois encore. J'espère m'y livrer pendant les répétitions d’Aïssé. D'ailleurs, rien ne presse. Saint Antoine avant tout.

Quelle chaleur ! On tombe sur ses bottes ! L'eau de la Seine a vingt degrés.

En fait de nouvelles, nous avons eu, avant-hier, la visite de Mme Raoul-Duval, et aujourd'hui celle de la tante Achille. Voilà tout. C'est peu. Ta grand'mère va bien, mais elle s'ennuie de toi énormément, et moi aussi.

Je t'embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

Je suppose qu'Ernest a commandé à l'inéluctable Grimbert de payer le loyer de la rue de Clichy. Prie-le de dire au même citoyen de payer celui de la rue Murillo, et embrasse-le de ma part. Il est bien gentil et il me semble qu'il aime fortement sa petite femme pour laisser ainsi «les affaires».

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Croisset, 8 juillet 1870.

CHÈRE DEMOISELLE,

J'ai reçu votre lettre du 2 juillet et votre petit volume de chroniques. Mais je vous demanderai la permission de ne vous en parler que dans ma prochaine lettre, parce que je n'ai pas eu le temps de le lire jusqu'à présent. Je suis en train d'arranger les affaires de mon pauvre Bouilhet, dont je publierai cet automne un livre de poésies et dont je ferai jouer une pièce en cinq actes.

Je ne suis pas plus gai que vous, car l'année a été, pour moi, atroce. J'ai enterré presque tous mes amis ou du moins les plus inTimes. En voici la liste : Bouilhet, Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, Duplan le secrétaire de Cernuschi, et ce n'est pas tout ! Mon entourage intellectuel n'existe plus. Je me trouve seul comme en plein désert.

Pour ne pas me laisser aller à la tristesse, je me suis raidi tant que j'ai pu et je recommence à travailler. La vie n'est supportable qu'avec une ivresse quelconque. Il faut se répéter le mot de Goethe : «Par delà les tombes, en avant !»

Je me suis remis à une vieille toquade dont je vous ai parlé, je crois. C'est une Tentation de Saint Antoine. C'est-à-dire une exposition dramatique du monde alexandrin au IVe siècle. Rien n'est plus curieux que cette époque-là. Je crois que ce livre vous intéressera à cause du milieu qu'il représente. Mais je ne suis pas prêt de l'avoir fini. C'est une besogne qui me demandera bien deux ans. Je voudrais m'y perdre tout entier, pour ne plus songer à mes misères et à mes chagrins.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

NUIT de jeudi, 2 heures [14-15 juillet 1870].

CHÈRE CARO,

Tu es bien gentille de nous écrire aussi souvent, mais tu devrais nous dire le jour exact de ton retour. Il ne doit pas être fort éloigné. Ce sera, d'après mes calculs, du 25 au 28. Nous aurions une grande déception si tu le retardais, et je ne sais pas ce que je ferais de ta grand'mère. Elle va bien, cependant, et son moral est bon, quoique elle s'ennuie de toi considérablement.

Je suis tout à Saint Antoine et j'espère à la fin de cette semaine en avoir écrit quatre pages.

En fait de nouvelles, je n'ai rien de curieux à te dire. Avant-hier soir, visite du citoyen Raoul-Duval, avec trois chevaux, quatre chiens et deux jeunes filles. Cela faisait un joli embarras dans le jardin, mais ta bonne maman s'en est amusée. Pour rester avec elle, j'ai refusé d'aller aujourd'hui dîner chez Lapierre. Dimanche prochain nous aurons le sieur Desprez (d'Honfleur) et sa petite famille.

Je suis encore terrifié par la laideur de la mère X***. Je l'ai regardée hier au crépuscule, comme elle était assise sur le banc, devant le salon. Un jour verdâtre l'éclairait. Elle m'apparut épouvantable et, en plus, d'une stupidité mirifique. Mais ce matin, apparition et rognonements de l'Horloger ! Je ne m'en lasse pas.

J'ai rarement vu une aussi belle nuit que celle qu'il fait maintenant ! La lune brille à travers le tulipier ; les bateaux qui passent font des ombres noires sur la Seine endormie, les arbres se mirent dans son eau, un bruit d'avirons coupe le silence à temps égaux : c'est d'une douceur sans pareille ; il serait temps de se coucher, néanmoins.

Ah ! pauvre loulou, tu ne trouves pas les bourgeois qui t'entourent ruisselants de poésie ? Je crois bien ! Plus tu iras et plus tu seras convaincue qu'on ne peut causer qu'avec très peu de monde. Le nombre des imbéciles me paraît, à moi, augmenter de jour en jour. Presque tous les gens qu'on connaît sont intolérables de lourdeur et d'ignorance. On va et revient du mastoc au futile.

Et cette santé, pauvre chat ? Tu ne vas pas, j'espère, commencer une troisième saison de bains.

Allons, adieu. Je t'embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

À GEORGE SAND. §

Croisset, mercredi soir [20 juillet 1870].

Que devenez-vous, chère maître, vous et les vôtres ?

Moi, je suis écoeuré, navré par la bêtise de mes compatriotes. L'irrémédiable barbarie de l'humanité m'emplit d'une tristesse noire. Cet enthousiasme, qui n'a pour mobile aucune idée, me donne envie de crever pour ne plus le voir.

Le bon Français veut se battre : 1° parce qu'il se croit provoqué par la Prusse ; 2° parce que l'état naturel de l'homme est la sauvagerie ; 3° parce que la guerre contient en soi un élément mystique qui transporte les foules.

En sommes-nous revenus aux guerres de races ? J'en ai peur. L'effroyable boucherie qui se prépare n'a pas même un prétexte. C'est l'envie de se battre pour se battre. Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négation si radicale !

Le congrès de la paix a tort pour le moment. La civilisation me paraît loin. Hobbes avait raison : Homo homini lupus.

J'ai commencé Saint Antoine, et ça marcherait peut-être assez bien si je ne pensais pas à la guerre. Et vous ?

Le bourgeois d'ici ne tient plus. Il trouve que la Prusse était trop insolente et veut «se venger».

Vous avez vu qu'un monsieur a proposé à la Chambre le pillage du duché de Bade. Ah ! que ne puis-je vivre chez les Bédouins !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] Nuit de jeudi, [28-]29 juillet 1870.

MON PAUVRE LOULOU,

Je voulais t'écrire tantôt avant le dîner ; mais j'ai reçu à ce moment-là la visite de Bataille et de son épouse accompagnée de ses deux enfants. Nous n'avons parlé que de la guerre, bien entendu. Je vois que tout le monde est inquiet. Moi-même, je me sens le coeur tout serré. L'angoisse publique me gagne, et s'ajoutant à mes motifs personnels d'embêtement, ça ne laisse pas que de faire un joli petit total. Toi aussi, ma chère Caro, tu me parais un peu sombre. Est-ce que ton mari a de sérieuses inquiétudes relativement à ses affaires ? Ou bien est-ce toi seulement qui te préoccupes outre mesure ? Je crois que de toutes façons j'ai mangé (comme on dit) mon pain blanc le premier. L'avenir ne m'apparaît point sous des couleurs de rose. Si je te savais absolument heureuse, au moins ! ce serait une consolation, car tu es bien la personne que j'aime le mieux, ma chère Caro. Comme je regrette ta gentille compagnie ! Songe donc que je n'en ai plus maintenant aucune ! (Voilà que je vais m'attendrir comme une bête !) Causons d'autre chose !

Et quoi ? du bon Saint Antoine ? Eh bien, il va doucettement.

J'espère en avoir écrit quatorze ou quinze pages au milieu de la semaine prochaine. Alors j'irai te faire une petite visite.

Tâche de secouer ta grand'mère. Il faut ne pas la plaindre, et l'empêcher de penser à elle-même continuellement.

J'ai reçu une lettre lamentable de Mme Sand. Il y a une telle misère dans son pays, qu'elle redoute une jacquerie. Les loups viennent la nuit jusque sous ses fenêtres, poussés par la soif. Et elle leur fait la chasse avec son fils.

Il y a des tableaux plus gais, tels que la vue de l'Horloger dont j'ai joui ce matin.

Je m'aperçois que cet imbécile-là occupe une place dans mon existence ; car il est certain que je suis joyeux quand je l'aperçois. Ô puissance de la Bêtise !

Je pense qu'Ernest a envoyé quelque argent à Duplan, le marchand d'étoffes.

Embrasse ta grand'mère pour moi.

Deux bécots sur tes bonnes joues.

Ton vieil oncle.

À GEORGE SAND. §

Croisset, mercredi 3 août 1870.

Comment ! chère maître, vous aussi démoralisée, triste ? Que vont devenir les faibles alors ?

Moi, j'ai le coeur serré d'une façon qui m'étonne, et je roule dans une mélancolie sans fond, malgré le travail, malgré le bon Saint Antoine qui devait me distraire. Est-ce la suite de mes chagrins réitérés ? C'est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. Il me semble que nous entrons dans le noir.

Voilà donc l’homme naturel ! Faites des théories maintenant ! Vantez le progrès, les lumières et le bon sens des masses, et la douceur du peuple français. Je vous assure qu'ici on se ferait assommer si on s'avisait de prêcher la paix. Quoi qu'il advienne, nous sommes reculés pour longtemps.

Les guerres de races vont peut-être recommencer. On verra, avant un siècle, plusieurs millions d'hommes s'entretuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau ! Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée !

Peut-être aussi la Prusse va-t-elle recevoir une forte raclée, qui entrait dans les desseins de la Providence pour rétablir l'équilibre européen ? Ce pays-là tendait à s'hypertrophier, comme la France l'a fait sous Louis XIV et Napoléon. Les autres organes s'en trouvent gênés : De là un trouble universel. Des saignées formidables seraient-elles utiles ?

Ah ! lettrés que nous sommes, l'humanité est loin de notre Idéal ! et notre immense erreur, notre erreur funeste, c'est de la croire pareille à nous et de vouloir la traiter en conséquence.

Le respect, le fétichisme qu'on a pour le suffrage universel, me révolte plus que l'infaillibilité du Pape (lequel vient de rater joliment son effet, par parenthèse). Croyez-vous que si la France, au lieu d'être gouvernée, en somme, par la foule, était au pouvoir des mandarins, nous en serions là ? Si, au lieu d'avoir voulu éclairer les basses classes, on se fût occupé d'instruire les hautes, vous n'auriez pas vu M. de Kératry proposer le pillage du duché de Bade, mesure que le public trouve très juste !

Étudiez-vous Prud'homme par ces temps-ci ? Il est gigantesque. Il admire le Rhin de Musset et demande si Musset a fait autre chose ? Voilà Musset passé poète national et dégotant Béranger ! Quelle immense bouffonnerie que... tout ! Mais une bouffonnerie peu gaie.

La misère s'annonce bien. Tout le monde est dans la gêne, à commencer par moi ! Mais nous étions peut-être trop habitués au confortable et à la tranquillité. Nous nous enfoncions dans la matière. Il faut revenir à la grande tradition, ne plus tenir à la vie, au bonheur, à l'argent, ni à rien ; être ce qu'étaient nos grands-pères, des personnes légères, gazeuses.

Autrefois, on passait son existence à crever de faim. La même perspective pointe à l'horizon. C'est abominable ce que vous me dites sur le pauvre Nohant. La campagne ici a moins souffert que chez vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi, 5 heures soir [8 août 1870].

Merci de tes conseils, ma chère Caro, mais, Dieu merci, je les crois inutiles. Il y a cependant, dans ta lettre, apportée par le frère de Daviron, deux ou trois expressions qui me mettent la puce à l'oreille.

Comme ton mari doit être en courses continuellement, tu serais bien aimable de me faire une visite, ne serait-elle que de quelques heures. La semaine ne passera pas sans qu'on te voie, n'est-ce pas ?

Ta grand'mère va très bien.

Les habitants de Nogent me paraissent en proie à une horrible venette et «l'automate» est dévissé complètement.

Nous avons eu ce matin à déjeuner le petit Baudry et Philippe. Plus j'y songe, plus je trouve que j'ai besoin de te parler, pour convenir ensemble d'un tas de choses.

Ne te presse pas, car tu recevras de moi, mercredi matin, une lettre qui te donnera des nouvelles de Paris.

Adieu, pauvre loulou. Bon courage ! Je t'embrasse.

Ton vieil oncle qui se ronge de son inaction.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mardi, 6 heures [9 août 1870].

Rien de neuf chez moi. Nous venons d'apprendre la dépêche de Verdun. Mais nous n'osons encore y croire.

Ce qui me ronge, ma chère Caro, c'est mon inaction forcée. Si elle dure quelque temps encore, je crois que j'éclaterai.

J'ai eu hier un bel accès de fureur, causé par une plaisanterie du jeune Baudry. J'ai même hésité à aller à Rouen tout exprès pour lui flanquer des calottes. Je te conterai cela.

L'impassibilité de ta grand'mère est sublime. Je n'ai que mon voisin Fortin qui me comprenne. Il vient me voir plusieurs fois par jour, car sa femme l'exaspère par son calme. Nous irons ce soir à Rouen ensemble pour avoir des nouvelles.

Donne-nous des tiennes et surtout de celles des affaires d'Ernest. Le père Cottard a des hallucinations. Il croit que les Prussiens se livrent sur son épouse à des actes de la plus complète immoralité ; il veut étrangler cette même épouse qu'il prend pour les Prussiens. Le Docteur Morel est venu le voir tout à l'heure.

Je trouve cette petite anecdote pleine de charme.

Mais si ça dure comme ça quelque temps, tout le monde perdra la boule !

Adieu, pauvre chérie.

Ton vieil oncle qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 6 heures soir [17 août 1870].

Rien de nouveau, d'aucun côté, mon pauvre loulou.

Pas de nouvelles de la guerre ! J'ai peur qu'elles ne soient mauvaises ! Ta cousine Juliette est venue ce matin déjeuner à Croisset. Elle a appris par Gustave Roquigny qu'Ernest a une commande du Gouvernement. Je suis content de cela. Il va pouvoir faire travailler ses ouvriers, et, sous le rapport du crédit, c'est bon. Tu serais bien gentille de venir passer avec nous la journée de dimanche.

J'ai été hier au chemin de fer pour avoir des nouvelles. Là, j'ai vu Mme M***, qui venait au-devant de son inéluctable gendre. Le beau F. était avec elle, et faisait de petites plaisanteries.

Renard, le chef de gare, indigné contre son cousin Cord'homme, l'a menacé de «le f... sous un train».

«Et je suis capable de le faire, monsieur, tant j'ai les nerfs agacés.»

Ah ! nous sommes tous dans un bel état !

Ta bonne maman va bien, et s'ennuie de toi énormément.

Adieu, pauvre chérie. Je t'embrasse bien fort.

À GEORGE SAND. §

Croisset, mercredi [17 août 1870].

Je suis arrivé à Paris lundi et j'en suis reparti mercredi. Je connais maintenant le fond du Parisien et j'ai fait dans mon coeur des excuses aux plus féroces politiques de 1793. Maintenant, je les comprends. Quelle bêtise ! quelle ignorance ! quelle présomption ! Mes compatriotes me donnent envie de vomir. Ils sont à mettre dans le même sac qu'Isidore.

Ce peuple mérite peut-être d'être châtié, et j'ai peur qu'il le soit.

Il m'est impossible de lire n'importe quoi, à plus forte raison d'écrire. Je passe mon temps, comme tout le monde, à attendre des nouvelles.

Ah ! si je n'avais pas ma mère, comme je serais déjà parti !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi soir, minuit [26 août 1870].

MON PAUVRE CARO,

Sais-tu ce qui rendait ta grand'mère si triste ? Depuis huit mois, elle croyait avoir un cancer au sein ! Et elle a été, avant-hier, consulter ton oncle Achille qui l'a examinée et absolument rassurée, car elle n'a pas plus de cancer que moi ; aussi est-elle maintenant tout autre d'humeur et d'esprit.

Elle est même assez raisonnable pour être résignée d'avance à mon départ : car, si le siège de Paris a lieu (ce que je crois maintenant), je suis très résolu à ficher mon camp avec le fusil sur le dos. Cette idée-là me donne presque de la gaieté. Mieux vaut se battre que de se ronger d'ennui comme je fais.

J'ai mené avant-hier ta grand'mère chez Colignon. Nous y retournerons demain. Elle ne t'a pas écrit aujourd'hui parce qu'elle a eu la visite de Mme X*** (qui pourrait bien être un espion de la Prusse !) et de la petite mère Fortin, laquelle viendra habiter avec ta bonne maman si son mari part avec moi, – et si je pars, il partira.

Je travaille, mais si mal que je n'avance à rien.

Comme c'est drôle de n'avoir pas de nouvelles du théâtre de la guerre depuis huit jours ! On ne sait pas même où est ce théâtre.

On a amené ce soir à Rouen 400 blessés.

Ce qui me fait croire au siège prochain de Paris, c'est que l'ennemi se refoule (ou est refoulé) vers la Brie ; que la Nièvre et le Loiret sont en état de siège, et qu'on s'est mis à refortifier Paris dès le lendemain de nos revers. Mais, avant le siège, il y aura, sous les murs de cette bonne Lutèce, une bataille décisive. Souhaitons qu'elle ait lieu plus loin. Aucune révélation des Nogentais.

Adieu, chère Caro ! Bon courage ! Moi, j'en ai maintenant plus que la semaine dernière.

Je t'embrasse très fort.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 5 heures [31 août 1870].

MA CHÈRE CARO,

Les Bonenfant m'ont l'air fort heureux d'être loin du «théâtre de la guerre». Leurs petites filles ne sont pas agaçantes, mais ce pauvre Bonenfant a des crachements continuels ! Croirais-tu que, de mon lit, je l'entends dans le jardin. C'est là ce qui me réveille, le matin, avec les disputes de Hyacinthe et de ta grand'mère.

Je t'assure, mon Carolo, que je n'en peux plus ! Si une vie pareille devait se prolonger, je deviendrais fou ou idiot. J'ai des crampes d'estomac avec un mal de tête permanent. Songe que je n'ai personne, absolument personne, avec qui même causer ! Ta grand'mère continue à gémir sur la faiblesse de ses jambes et sur sa surdité. C'est désolant !

Parlons de la guerre, pour nous égayer. Fortin a vu ce matin un jeune homme de Stenay échappé des mains des Prussiens et qui lui a affirmé que Mac-Mahon et Bazaine étaient dans d'excellentes positions. Il y a cinq jours, Mac-Mahon avait couché chez le père de ce jeune homme-là, deux jours avant qu'il fût fait prisonnier par eux.

Il paraît que Bazaine a noyé dans la Moselle (ou plutôt dans une tranchée où il a amené les eaux de la Moselle) 25 000 Prussiens ; et il y en a bien d'autres !

Le siège de Paris n'est guère probable. On va défendre les stations entre Rouen et Paris. Et on s'occupe aussi de défendre Rouen !!! La garde nationale de Croisset (chose bien importante) se réunit, enfin, dimanche prochain. J'ai indirectement des nouvelles du prince Napoléon : il s'est très bien enfui ! Nous avions de jolis cocos pour nous gouverner. Avouons-le !

La Princesse restera à Paris jusqu'au bout.

Je n'ai plus rien en garde. On est venu, hier, reprendre tout.

Je ne savais pas que ta grand'mère avait invité Mlle Carbonnel à venir ici. Il ne m'aurait plus manqué que ça !

Et toi, pauvre chérie, as-tu un peu de courage ? Et ton mari ? Si tu as quelque chose de sérieux à me communiquer, écris-le-moi sur une feuille volante.

Où est le temps où je te donnais des leçons, quand mon pauvre Bouilhet venait tous les samedis !

Allons, adieu. Tâche de venir la semaine prochaine.

Je t'embrasse tendrement. Ton vieil oncle.

À EDMOND DE GONCOURT. §

[Croisset.] Nuit de lundi [début septembre 1870].

MON CHER EDMOND,

Si je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, c'est que je vous croyais d'abord en Champagne, puis je ne sais où, depuis la guerre.

Quel renfoncement, hein ? Mais nous allons nous relever, il me semble ?

Je ne fais rien du tout. J'attends des nouvelles et je me ronge, je me dévore d'impatience. Ce qui m'exaspère, c'est la stupidité des autorités locales !

Mes pauvres parents de Nogent nous sont arrivés ici, et mon toit abrite maintenant seize personnes.

Je me suis engagé comme infirmier à l'Hôtel-Dieu de Rouen, en attendant que j'aille défendre Lutèce, si on en fait le siège (ce que je ne crois pas). J'ai une envie, un prurit de me battre. Est-ce le sang de mes aïeux, les Natchez, qui reparaît ? Non !... c'est l'em... de l'existence qui éclate. Ah ! bienheureux ceux que nous pleurons, mon pauvre ami !

Dès que tout sera fini, il faudra que vous veniez chez moi. Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire. Et puis, je suis si seul ! Et vous, donc !

Si vous le pouvez, écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles, de vous et du reste.

Je vous embrasse bien fort.

À GEORGE SAND. §

[Croisset.] Samedi [10 septembre 1870].

CHÈRE MAÎTRE,

Nous voilà au fond de l'abîme ! Une paix honteuse ne sera peut-être pas acceptée. Les Prussiens veulent détruire Paris. C'est leur rêve.

Je ne crois pas que le siège de Paris soit très prochain. Mais pour forcer Paris à céder, on va :

1° l'effrayer par l'apparition des canons, et 2° ravager les provinces environnantes.

À Rouen, nous nous attendons à la visite de ces messieurs, et comme je suis (depuis dimanche) lieutenant de ma compagnie, j'exerce mes hommes et je vais à Rouen prendre des leçons d'art militaire.

Ce qu'il y a de déplorable, c'est que les avis sont partagés, les uns étant pour la défense à outrance et les autres pour la paix à tout prix.

Je meurs de chagrin. Quelle maison que la mienne ! Quatorze personnes qui gémissent et vous énervent. Je maudis les femmes, c'est par elles que nous périssons.

Je m'attends à ce que Paris va avoir le sort de Varsovie, et vous m'affligez, vous, avec votre enthousiasme pour la République. Au moment où nous sommes vaincus par le positivisme le plus net, comment pouvez-vous croire encore à des fantômes ? Quoi qu'il advienne, les gens qui sont maintenant au pouvoir seront sacrifiés, et la République suivra leur sort. Notez que je la défends, cette pauvre République ; mais je n'y crois pas.

Voilà tout ce que j'ai à vous dire maintenant. J'aurais bien d'autres choses, mais je n'ai pas la tête libre. Ce sont comme des cataractes, des fleuves, des océans de tristesse qui déferlent sur moi. Il n'est pas possible de souffrir davantage. Par moments, j'ai peur de devenir fou. La figure de ma mère, quand je tourne les yeux sur elle, m'ôte toute énergie.

Voilà où nous a amenés la rage de ne pas vouloir voir la Vérité ! L'amour du factice et de la blague ! Nous allons devenir une Pologne, puis une Espagne. Puis ce sera le tour de la Prusse, qui sera mangée par la Russie.

Quant à moi, je me regarde comme un homme fini. Ma cervelle ne se rétablira pas. On ne peut plus écrire quand on ne s'estime plus. Je ne demande plus qu'une chose, c'est à crever pour être tranquille.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Lundi, 6 heures [12 septembre 1870].

MA CHÈRE CARO,

Ton oncle Achille Flaubert est venu nous voir cet après-midi, avec toute sa famille. Il trouve que tu fais bien de ne pas vouloir te charger de son argenterie. Il a reçu deux lettres de Paris où on lui dit que Paris est très décidé à se battre. Cela est certain. La ville contient maintenant 600 000 hommes, dont 500 000 bien armés. Il y a quantité d'inventions formidables. Seront-elles effectives ? Espérons-le. Moi, je ne compte pas sur la paix.

Ta lettre de ce matin à Mme Laurent dénote un grand découragement, pauvre loulou. Je t'avais trouvée si raisonnable, l'autre jour, que tu m'avais remonté. Ne te laisse pas abattre, quand ce ne serait que pour Ernest.

D'Osmoy, vendredi dernier, était à Lagny et marchait avec des spahis sur les Prussiens. Le reverrai-je ?

Le père D***, le beau-père de ton amie D***, ne pouvant plus parler de peur, est parti pour la Belgique avec son gendre.

Notre voisin H*** a barricadé sa grille avec des planches.

Ce que j'éprouve, c'est de l'écoeurement. Comme les journées sont longues à s'écouler !

Adieu pauvre fille.

Ton vieil oncle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 4 heures [15 septembre 1870].

MON PAUVRE CARO,

Tu es bien gentille de nous écrire si souvent ! Continue.

Sous ta résignation apparente, tu me sembles avoir une grande inquiétude. épanche-toi avec ton pauvre Vieux, ma chère fille.

Je suis devenu plus calme. Je reste enfermé toute la journée et, seul, je m'abandonne à tout mon chagrin. J'ai essayé plusieurs fois de travailler : impossible ! Le pire, c'est l'heure des repas.

Demain matin, nous aurons à déjeuner Bataille, qui m'a l'air très philosophe.

Ernest travaille-t-il encore ? Je croyais que tu serais partie pour l'Angleterre, hier.

Si au moins nous étions ensemble ! La vue de ta bonne mine me ferait du bien.

Paris est décidé à la résistance quand même, et les Prussiens vont refluer sur la province. Cela me paraît immanquable. C'est une question de temps. Rouen est décidé à céder tout de suite ; mais le département se défendra... Comment ?

Adieu, pauvre chérie. Bon courage, je t'embrasse bien fort.

Ton Vieux.

Je vais m'équiper pour l'exercice.

À GEORGE SAND. §

[Croisset] Mercredi [milieu de septembre 1870].

Je ne suis plus triste. J'ai repris hier mon Saint Antoine. Tant pis, il faut s'y faire ! Il faut s'habituer à ce qui est l'état naturel de l'homme, c'est-à-dire au mal.

Les Grecs du temps de Périclès faisaient de l'Art sans savoir s'ils auraient de quoi manger le lendemain, Soyons Grecs ! Je vous avouerai, cependant, chère maître, que je me sens plutôt sauvage. Le sang de mes aïeux, les Natchez ou les Hurons, bouillonne dans mes veines de lettré, et j'ai sérieusement, bêtement, animalement envie de me battre.

Expliquez-moi ça ! L'idée de faire la paix maintenant m'exaspère, et j'aimerais mieux qu'on incendiât Paris (comme Moscou) que d'y voir entrer les Prussiens. Mais nous n'en sommes pas là ; je crois que le vent tourne.

J'ai lu quelques lettres de soldats, qui sont des modèles. On n'avale pas un pays où l'on écrit des choses pareilles. La France est une rosse qui a du fond et qui se révélera.

Quoi qu'il advienne, un autre monde va commencer, et je me sens bien vieux pour me plier à des moeurs nouvelles.

Ah ! comme vous me manquez, comme j'ai envie de vous voir !

Nous sommes décidés ici à marcher tous sur Paris si les compatriotes d'Hégel en font le siège. Tâchez de monter le bourrichon à vos Berrichons. Criez-leur : «Venez à moi pour empêcher l'ennemi de boire et de manger dans un pays qui lui est étranger !»

La guerre (je l'espère) aura porté un grand coup aux «autorités». L'individu, nié, écrasé par le monde moderne, va-t-il reprendre de l'importance ? Souhaitons-le.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi soir, 11 heures [22 septembre 1870].

MON PAUVRE CARO,

Ça va un peu mieux, aujourd'hui ; il nous est venu des nouvelles tellement bonnes qu'elles vous desserrent la poitrine, bien qu'on ne veuille pas y croire (je ne te les envoie pas, pour ne pas te faire une fausse joie), tant nous avons été trompés souvent ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que partout on fond des canons, on s'arme et on marche sur Paris. Il est passé à Rouen, depuis deux jours, 53 000 hommes de troupes (tous les prisonniers de Sedan s'échappent). On forme des armées : dans quinze jours il y aura peut-être un million d'hommes autour de Paris. Les gardes nationaux de Rouen partent samedi prochain.

Comme on sait qu'il ne faut attendre aucune pitié des Prussiens, et qu'ils ne veulent pas faire la paix, les gens les plus timides sont résignés, maintenant, à se battre à outrance. Enfin, il me semble que tout n'est pas perdu.

Je t'assure que moi j'ai cru, plusieurs fois devenir fou. Ce qui me ronge, c'est l'oisiveté, et les doléances ! et les bavardages ! Mais pour le moment, je suis remonté.

Ta grand'mère va bien. Nous avons eu, aujourd'hui, la visite de Mme Brainne et de Mme Lapierre ; dimanche dernier, celle de Raoul-Duval avec Mme Perrot (la mère de Janvier), Mme Lepic (sa fille), et la femme d'un colonel, Mme de Gantès. Celle-là était dans un joli état ! Elle a parcouru le champ de bataille de Sedan, pour découvrir son mari parmi les cadavres ; elle ne l'a pas trouvé. Je crois qu'elle mangerait Badinguet et de Failly avec délices !

Lundi, j'ai été déjeuner à Hautot, chez le philosophe Bataille ! Quel heureux tempérament d'homme ! Ta seconde lettre (celle d'aujourd'hui) est moins triste que la première ; mais j'ai peur que tu ne t'ennuies beaucoup à Londres, dont le climat, d'ailleurs, n'est pas sain. J'y ai toujours été malade. C'est une ville qui me fait peur : et puis, je doute que la nourriture te soit bonne : pas de pot-au-feu ! ni mille petites choses auxquelles nous sommes habitués. Les bonnes dames chez lesquelles tu manges n'ont pas ton ordinaire, mon bibi. Enfin, je tremble que tu ne tombes malade à Londres. Je crois que tu ferais mieux, dans quelques jours, d'aller habiter Brighton ; tu louerais un petit appartement, et Marguerite te ferait la cuisine. Il est peu probable que les Prussiens viennent à Dieppe. On ne croit même pas qu'ils viennent à Rouen : c'est trop loin de Paris. N'importe ! reste en Angleterre jusqu'à nouvel ordre.

Pas de nouvelles de d'Osmoy.

Feydeau, qui est à Boulogne-sur-Mer, m'a écrit aujourd'hui pour me dire qu'il «crevait de faim» et me demander de l'argent. Je vais lui en envoyer.

Nous sommes assaillis de pauvres ! Ils commencent à faire des menaces. Les patrouilles de ma milice commenceront la semaine prochaine, et je ne me sens pas disposé à l'indulgence.

Ce qu'il y a d'affreux dans cette guerre, c'est qu'elle vous rend méchant. J'ai maintenant le coeur sec comme un caillou et, quoi qu'il advienne, on restera stupide. Nous sommes condamnés à parler des Prussiens jusqu'à la fin de notre vie ! On ne reçoit pas sur la cervelle de pareils coups impunément ! L'intelligence en demeure ébranlée.

Je me regarde, pour ma part, comme un homme fini, vidé. Je ne suis qu'une enveloppe, une ombre d'homme. La société qui va sortir de nos ruines sera militaire et républicaine, c'est-à-dire antipathique à tous mes instincts. «Toute gentillesse», comme eût dit Montaigne, y sera impossible : c'est cette conviction-là (bien plus que la guerre) qui fait le fond de ma tristesse. Il n'y aura plus de place pour les Muses.

Mais je suis ingrat envers le ciel, puisque j'aurai encore ma chère Caro (que je bécote bien fort).

Ton vieil oncle.

À ERNEST FEYDEAU. §

Jeudi soir, 11 heures [22 septembre 1870].

MON CHER BONHOMME,

Tu recevras par le même courrier cent francs que je t'envoie dans une lettre chargée. Il m'en reste cent, sur lesquels je prélèverai demain 50 francs pour m'acheter un revolver. Après quoi, à la grâce de Dieu !

Avant d'avoir la visite des Prussiens, nous avons celle des pauvres, par bandes de 10 à 30 hommes, qui se renouvellent toute la journée.

Ton ami n'est pas disposé à la douceur. Après avoir failli devenir fou, je suis devenu enragé, et quoi qu'il advienne je demeurerai idiot. On ne reçoit pas impunément de pareilles averses sur la cervelle. N'importe, ça va mieux. Je suis présentement remonté. Tout n'est pas fini et la fortune est changeante. Paris sera peut-être brûlé, mais les Prussiens y seront écharpés et en grand nombre.

Nous avons ce soir des nouvelles tellement bonnes que je ne veux pas y croire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'armée de la Loire n'est pas une blague. Il a passé à Rouen, depuis deux jours, 50 000 hommes. La garde nationale de Rouen part samedi prochain pour X... (Vernon).

Je suis submergé par une mélancolie noire. Quel avenir ! quelle immense bêtise ! quelle dérision ! Ô le Progrès ! Et on nous accusait d'être pessimistes !

L'hiver sera bien gentil dans «ma localité». Sens-tu la beauté de Badinguet ? Je le trouve unique.

Je suis lieutenant, j'ai une milice et j'exerce mes hommes. Tout cela me fait vomir de dégoût, quand je ne pleure pas de rage.

Le pire, c'est que nous méritons notre sort et que les Prussiens ont raison, ou du moins ont eu raison.

Adieu, tâche d'avoir du courage. Quant à de l'argent, il me sera impossible de t'envoyer même 20 francs d'ici à longtemps. Ah ! ma maison est dans un joli état, car je ne t'ai pas dit que j'abrite tous mes parents de Champagne : 14 personnes à nourrir pour le quart d'heure, et depuis quelques jours quelques milliers de pauvres secouent la grille de mon jardin. N'importe ! il faut être philosophe et «blaguer tout de même» ! Candide est un beau livre.

Mes bons souvenirs à Mme Feydeau, bien que je maudisse et exècre de toutes les forces de mon âme son sexe enchanteur. Ah ! sans les femmes !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi soir [27 septembre 1870].

MON PAUVRE LOULOU,

Je suis remonté, car je suis résigné à tout ; je dis à tout : depuis dimanche, où nous avons appris les conditions que la Prusse voudrait nous imposer, rien que pour un armistice, il s'est fait un revirement dans l'esprit de tout le monde. C'est maintenant un duel à mort. Il faut, suivant la vieille formule, «vaincre ou mourir». Les hommes les plus capons sont devenus graves. La garde nationale de Rouen envoie demain son 1er bataillon à Vernon ; dans quinze jours toute la France sera soulevée. J'ai vu aujourd'hui à Rouen des mobiles des Pyrénées ! Les paysans de Gournay marchent sur l'ennemi. De l'ensemble des nouvelles, il résulte que nous avons eu l'avantage dans toutes les escarmouches qui ont eu lieu aux environs de Paris, malgré la panique des zouaves du général Ducrot. Mais j'oublie que ton mari t'envoie tous les jours le Nouvelliste.

Je commence, aujourd'hui, mes patrouilles de nuit. J'ai fait tantôt à «mes hommes» une allocution paternelle, où je leur ai annoncé que je passerais mon épée dans la bedaine du premier qui reculerait, en les engageant à me flanquer à moi-même des coups de fusil s'ils me voyaient fuir. Ton vieux baudruchard d'oncle est monté au ton épique ! Quelle drôle de chose que les cervelles, et surtout que la mienne ! Croirais-tu que, maintenant, je me sens presque gai ! J'ai recommencé hier à travailler, et j'ai retrouvé l'appétit !

Tout s'use, l'angoisse elle-même.

Ton oncle Achille Flaubert me dépasse, car il veut quitter ses malades et prendre un fusil.

P***, qui tremblait il y a huit jours, a maintenant son sac tout préparé et ne demande qu'à marcher : chacun sent qu'il le faut ; le temps des plaintes est passé ! à la grâce de Dieu ! Bonsoir !

Peut-être suis-je fou ? Mais à présent j'ai de l'espoir. Si l'armée de la Loire ou celle de Lyon peut couper les chemins de fer des Prussiens, nous sommes sauvés. Il y a dans Paris 600 000 hommes armés de chassepots et 11 000 artilleurs de la marine, sans compter d'effroyables engins et une rage de cannibale qui anime tout le monde.

Mais causons de toi, ma pauvre Caro ! Comme je m'ennuie de ne pas te voir ! Te fais-tu à la vie de Londres ? Je t'engage à passer de longues séances au British et au National Gallery, ainsi qu'à Kensington. N'est-ce pas que les promenades sur la Tamise sont charmantes ? L'endroit que j'aime le mieux de Londres, c'est la pelouse de Greenwich. Tu ne m'as pas donné des nouvelles de Putzel. a-t-elle eu bien du succès ?

Que dis-tu de Julie, qui croit (bien qu'on lui dise) qu'on peut toujours et malgré tout aller à Paris par «la route d'en haut» ?

Les pauvres nous ont laissés, aujourd'hui, plus tranquilles que mardi dernier. Ce qui m'exaspère, c'est le beau temps ; le soleil a l'air de se moquer de nous ! Comme tu dois faire des réflexions philosophiques à Londres, mon pauvre Caro ! Il nous serait impossible de t'y rejoindre, car «les hommes valides» ne peuvent plus sortir de France ! On a arrêté l'émigration.

Adieu, ma chère Caro, ma pauvre fille. Je t'embrasse avec toutes les tendresses de mon coeur.

Ton vieux bonhomme d'oncle.

À MAXIME DU CAMP. §

Croisset, 29 septembre 1870.

En réponse à ta lettre du 19, reçue ce matin, procédons par ordre. D'abord je t'embrasse et te plains de tout mon coeur ; après quoi, causons. Depuis dimanche dernier, il y a un revirement général ; nous savons que c'est duel à mort. Tout espoir de paix est perdu ; les gens les plus capons sont devenus braves. En voici une preuve : le premier bataillon de la garde nationale de Rouen est parti hier, le second part demain. Le conseil municipal a voté un million pour acheter des chassepots et des canons. Les paysans sont furieux. Je te réponds que, d'ici à quinze jours, la France entière se soulèvera. Un paysan des environs de Mantes a étranglé un Prussien et l'a déchiré avec ses dents. Bref, l'enthousiasme est maintenant réel. Quant à Paris, il peut tenir et il tiendra. «La plus franche cordialité règne», quoi qu'en disent les feuilles anglaises. Il n'y aura pas de guerre civile. Les bourgeois sont devenus sincèrement républicains : 1° par venette, 2° par nécessité. On n'a pas le temps de se disputer ; je crois la «Sociale» ajournée pour bien longtemps. Nos renseignements nous arrivent par ballons et par pigeons. Les quelques lettres de particuliers parvenues à Rouen s'accordent à affirmer que depuis dix jours nous avons eu l'avantage dans tous les engagements livrés aux environs de Paris ; celui du 23 a été sérieux. Le Times actuellement ment impudemment. L'armée de la Loire et celle de Lyon ne sont pas des mythes. Depuis douze jours, il a passé à Rouen 55 000 hommes. Quant à des canons, on en fait énormément à Bourges et dans le centre de la France. Si l'on peut dégager Bazaine et couper les communications avec l'Allemagne, nous sommes sauvés. Nos ressources militaires sont bien peu de choses en rase campagne, mais nos mitrailleurs embêtent singulièrement MM. les Prussiens, qui trouvent que nous leur faisons une guerre infâme ; du moins ils l'ont dit à Mantes. Ce qui nous manque surtout, ce sont des généraux et des officiers. N'importe ! on a bonne espérance. Quant à moi, après avoir «côtoyé» ou «frisé» la folie et le suicide, je suis complètement remonté. J'ai acheté un sac de soldat et je suis prêt à tout.

Je t'assure que cela commence à devenir beau. Ce soir, il nous est arrivé à Croisset 400 mobiles venant des Pyrénées. J'en ai deux chez moi, sans compter deux à Paris ; ma mère en a deux à Rouen, Commanville cinq à Paris et deux à Dieppe. Je passe mon temps à faire faire l'exercice et à patrouiller la nuit. Depuis dimanche dernier, je retravaille et ne suis plus triste. Au milieu de tout cela, il y a, ou plutôt il y a eu des scènes d'un grotesque exquis ; l'humanité se voit à nu dans ces moments. Ce qui me désole, c'est l'immense bêtise dont nous serons accablés ensuite.

Toute gentillesse, comme eût dit Montaigne, est perdue pour longtemps. Un monde va commencer : on élèvera les enfants dans la haine des Prussiens. Le militarisme et le positivisme le plus abject, voilà notre lot désormais ; à moins que, la poudre purifiant l'air, nous ne sortions de là, au contraire, plus forts et plus sains. Je crois que nous serons vengés prochainement par un bouleversement général. Quand la Prusse aura les ports de la Hollande, la Courlande et Trieste, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie pourront se repentir. Guillaume a eu tort de ne pas faire la paix après Sedan. Notre honte eût été ineffable ; nous allons commencer à devenir intéressants. Quant à notre succès immédiat, qui sait ? L'armée prussienne est une merveilleuse machine de précision, mais toutes les machines se détraquent par l'imprévu ; un fêtu peut casser un ressort. Notre ennemi a pour lui la science ; mais le sentiment, l'inspiration, le désespoir sont des éléments dont il faut tenir compte. La victoire doit rester au droit, et maintenant nous sommes dans le droit. Oui, tu as raison ; nous payons le long mensonge où nous avons vécu, car tout était faux : fausse armée, fausse politique, fausse littérature, faux crédit et mêmes fausses courtisanes. Dire la vérité c'était être immoral. Persigny m'a reproché tout l'hiver dernier de «manquer d'idéal» ! et il était peut-être de bonne foi. On va en découvrir de belles ; ce sera une jolie histoire à écrire. Ah ! comme je suis humilié d'être devenu un sauvage, car j'ai le coeur sec comme un caillou ! Sur ce, je vais me réaffubler de mon costume et aller faire une petite promenade militaire dans le bois de Canteleu. Penses-tu à la quantité de pauvres que nous devons avoir ? Toutes les fabriques sont fermées et les ouvriers sans ouvrage ni pain : ce sera joli cet hiver. Malgré tout cela, je suis peut-être fou, quelque chose me dit que nous en sortirons. Mes respects au général et à toi toutes mes tendresses.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset.] Mercredi soir, 5 octobre 1870.]

MA CHÈRE CARO,

Je n'ai pas de bonnes nouvelles à te donner.

Les Prussiens sont d'un côté à Vernon et de l'autre à Gournay. Rouen ne résistera pas ! Je ne connais rien de plus ignoble que la Normandie ! Aussi est-il probable que les Prussiens ne s'y livreront pas à de grands excès.

La République me paraît dépasser l'Empire en bêtise ! On parle toujours des armées du centre et on ne les voit pas. On promène les soldats d'une province à l'autre ; voilà tout. Les gens de coeur qui s'en mêlent rentrent chez eux, désespérés ; nous sommes non seulement malheureux, mais ridicules.

Quant à Paris, il résistera quelque temps encore ; mais on dit que la viande ne va pas tarder à manquer, alors il faudra bien se rendre. Les élections pour la Constituante auront lieu le 16. Il est impossible que la paix soit faite auparavant, et avant que tout soit réglé ; il nous faut donc attendre encore un mois. Dans un mois tout sera fini, c'est-à-dire le premier acte du drame sera fini : le second sera la guerre civile.

Il y a eu du revif après la circulaire de Favre ; mais la reddition de Strasbourg (auquel on n'a pas envoyé un homme ni un fusil) nous a replongés dans l'abattement.

C'est le coeur qui nous manque, pas autre chose, car si tout le monde s'entendait, nous pourrions encore avoir le dessus ! Pour nous sauver, je ne vois plus maintenant qu'un miracle ; mais le temps des miracles est passé.

Tu me parais bien raisonnable et bien stoïque, ma chère fille. L'es-tu vraiment, autant que tu le dis ? Quant à moi, je me sens brisé, car je vois nettement l'abîme. Quoi qu'il advienne, le monde auquel j'appartenais a vécu. Les Latins sont finis ! maintenant c'est au tour des Saxons, qui seront dévorés par les Slaves. Ainsi de suite.

Nous aurons pour consolation, avant cinq ou six ans, de voir l'Europe en feu ; elle sera à nos genoux, nous priant de nous unir avec elle contre la Prusse. La première puissance qui va se repentir de son égoïsme, c'est l'Angleterre. Son influence en Orient est perdue ; Alexandre ne fera qu'une bouchée de Constantinople, et cela, prochainement.

Depuis hier, tous les Nogentais et ta grand'mère sont chez toi, à Rouen, pensant être plus en sûreté qu'à Croisset, car ils y seront plus entourés ; mais ta grand'mère se propose de revenir très prochainement à Croisset et de les laisser se débrouiller à Rouen comme ils l'entendront.

J'ai écrit à ton mari de venir samedi soir dîner et coucher à Croisset, afin que nous puissions causer un peu tranquillement.

Tu n'as pas l'air enchantée de la famille Farmer. Elle est trop bourgeoise.

Mais je crois qu'Ernest te rappellera bientôt.

Il est peu probable que les Prussiens aillent à Dieppe. Quand ils auront rançonné Rouen et le Havre, ce qui ne sera pas long, ils s'en retourneront à Paris.

Voilà tout, mon pauvre loulou. Quel plaisir j'aurai à te revoir ! Je n'étais pas gai le jour que je t'ai dit adieu à Neuville !

Ta bonne maman est assez raisonnable. La supériorité qu'elle se sent sur ses hôtes lui donne du nerf.

Adieu, ma chère Caro, ma pauvre fille. Je t'embrasse avec toutes les tendresses de mon coeur.

Ton vieil oncle.

Fais bien mes amitiés à Mme Herbert et à ses filles. Connais-tu Adélaïde (celle qui est bossue et qui a les plus charmants yeux du monde) ?

À GEORGE SAND. §

[Croisset.] Mardi, 11 octobre 1870.

CHÈRE MAÎTRE,

Vivez-vous encore ? Où êtes-vous, Maurice et les autres ?

Je ne sais pas comment je ne suis pas mort, tant je souffre atrocement depuis six semaines.

Ma mère s'est réfugiée à Rouen. Ma nièce est à Londres. Mon frère s'occupe des affaires de la ville, et moi je suis seul à me ronger d'impatience et de chagrin. Je vous assure que j'ai voulu faire le bien. Impossible !

Quelle misère ! J'ai eu aujourd'hui à ma porte deux cent soixante et onze pauvres, et on leur a donné à tous ! Que sera-ce cet hiver ?

Les Prussiens sont maintenant à douze heures de Rouen, et nous n'avons pas d'ordres, pas de commandement, pas de discipline, rien, rien ! On nous berne toujours avec l'armée de la Loire. Où est-elle ? En savez-vous quelque chose ? Que fait-on dans le centre de la France ?

Paris finira par être affamé, et on ne lui porte aucun secours !

Les bêtises de la République dépassent celles de l'Empire. Se joue-t-il en dessous quelque abominable comédie ? Pourquoi tant d'inaction ?

Ah ! comme je suis triste ! Je sens que le monde s'en va.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche [13 octobre 1870].

Chaque jour je remets au lendemain à vous écrire, espérant que j'aurai quelque chose de décisif à vous annoncer. Mais rien ; nous nous enfonçons petit à petit, comme un vaisseau qui sombre, sans pouvoir même prévoir au juste le moment de notre disparition finale. Dimanche dernier, nous nous attendions ici à 80 mille Prussiens ; on ne nous en promet plus que 70 mille, et ils n'arrivent pas. Pourquoi ? L'affaire d'Orléans les a peut-être détournés pour quelques jours, et ils vont se porter sur Paris.

La Province me paraît enfin se remuer et l'armée de la Loire n'est pas un mythe. Mais que fait tout cela ! Moi je ne veux plus espérer !

La pire de toutes les perspectives est d'avoir des garnisaires. Si vous saviez comme ils se conduisent, quelles atrocités ils commettent ! J'ai pris l'humanité non pas en haine, mais en horreur. La vue d'un visage humain me fait mal.

Je me sens plus vieux que si j'avais quatre-vingts ans ! Je suis désespéré et le mot est faible.

Il m'est impossible de faire quoi que ce soit. Je passe mon temps à ranimer le passé. Quant à l'avenir, ce sont des ténèbres épouvantables. Quoi qu'il advienne, tout ce que nous avons aimé est fini ! Nous pouvons devenir vertueux, mais nous serons bien bêtes ! Dans quel monde de pignoufs on va entrer !

Le pauvre Paris est héroïque ; mais combien de temps peut-il tenir. Un mois, six semaines peut-être, et puis, ensuite !...

La misère redouble. Ah ! de tous les côtés c'est complet.

Vous devez en savoir plus long que nous ; on est mieux instruit à l'étranger qu'en France. Est-ce que l'Europe va nous laisser brûler jusqu'à la dernière cabane et fusiller jusqu'au dernier paysan sans nous apporter le moindre secours !

Comme je pense à vous ! comme je pense à vous ! Je supplie P… de m'écrire une très longue lettre où il me donnera le plus de détails possible sur votre installation et sur votre personne. À quoi employez-vous les interminables heures ? Je vous prie aussi de m'écrire un peu moins vite : votre dernier billet était absolument indéchiffrable. Il est vrai que je n'ai pas la tête forte et, physiquement aussi, je deviens très faible.

Je me sens écrasé par la bêtise et la férocité de l'humanité.

Adieu, songez à moi quelquefois. J'espère au jour où je pourrai aller vous voir ! Ce sera le premier emploi de ma liberté. Je suis

tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi soir [13 octobre 1870].

MA CHÈRE FILLE, MA PAUVRE CARO,

Les Prussiens ne sont pas encore à Rouen, mais ils sont à Gournay et à Gisors, et peut-être aujourd'hui aux Andelys. Il est probable qu'ils vont entrer dans Amiens ; alors la poste d'Angleterre ira par Dieppe.

Ils annoncent tellement l'intention de venir à Rouen que c'est peut-être une feinte, et qu'ils vont se porter tout de suite vers la Basse-Normandie. Il y a beaucoup des nôtres à Fleury, mais j'ai peur que cette lettre ne tombe entre leurs mains, et je ne t'en dis pas plus.

Mon pauvre domestique est parti aujourd'hui dans son pays pour la révision. Si on me l'empoigne, ce sera pour moi un surcroît d'ennui. Nos parents s'en retournent demain vers leur patrie. Leur voyage va leur demander au moins trois jours. J'espère qu'il ne leur arrivera rien, car le centre de la France est libre. Ta grand'mère revient demain dans son gîte pour tout à fait.

Depuis l'arrivée de Gambetta à Tours, il me semble qu'il y a un peu plus d'ordre et de commandement. Que dis-tu de son voyage en ballon, au milieu des balles ? C'est coquet.

Bourbaki a dû passer à Rouen aujourd'hui. On dit que Palikao nous revient : il est capable de nous donner un bon coup d'épaule.

Quel pitoyable citoyen que le philosophe Baudry ! Il est revenu à Rouen, où je l'ai vu aujourd'hui. Tu ne le reconnaîtrais pas, tant il a maigri. Il crève de peur, c'est évident ! et il n'est pas le seul.

Quant à moi, depuis le commencement de la semaine, je travaille, et pas trop mal ! On se fait à tout, et puis je crois que j'ai parcouru le cercle, car j'ai failli ou devenir fou, ou mourir de chagrin et de rage.

La pluie qui n'arrête pas me comble de joie et me détend les nerfs. Je crois que nos ennemis commettent une faute grossière en incendiant les villages. Le paysan, qui est plat comme une punaise par amour de son bien, se transforme en bête féroce dès qu'il a perdu sa vache. Les cruautés inutiles amènent des représailles sourdes : les francs-tireurs leur tuent beaucoup de monde. Ah ! si nous avions : 1° de l'artillerie et 2° un vrai chef !

C'est bien heureux pour toi d'avoir rencontré Frankline. Je t'engage à quitter ton logement afin d'en prendre un où il y ait une chambre à feu. Prends garde de devenir malade, ma pauvre Caro. Tu n'es pas trop robuste, et le climat de Londres est bien mauvais. Si tu te sentais souffrante, il faudrait revenir quand même. Il me semble que si tu étais avec nous, ici, j'aurais la moitié moins de tourment. Comme j'ai envie de t'embrasser ! Comme il y a longtemps que je n'ai vu ta bonne gentille mine !

Et je ne reverrai plus l'Horloger ! Il s'est réfugié dans son pays, en Basse-Normandie, où il va vivre de ses rentes ! Nous n'entendrons plus son rognonnement bi-mensuel. Va-t-il pouvoir causer du temps tout à son aise !

Nous n'avons eu mardi dernier que trois cents pauvres environ. Que sera-ce cet hiver ? Quelle abominable catastrophe ! et pourquoi ? dans quel but ? au profit de qui ? Quel sot et méchant animal que l'homme ! et comme c'est triste de vivre à des époques pareilles ! Nous passons par des situations que nous estimions impossibles, par des angoisses qu'on avait au IVe siècle, quand les Barbares descendaient en Italie. Il n'y a jamais eu, dans l'histoire de France, rien de plus tragique et de plus grand que le siège de Paris ! Ce mot-là seul donne le vertige, et comme ça fera rêver les générations futures ! N'importe ! en dépit de tout, j'ai encore de l'espoir. Voilà le mauvais temps. C'est un rude auxiliaire. Et puis, qui sait ? la fortune est changeante.

Bon courage, mon pauvre Caro ! Je te baise sur les deux joues.

Ton vieux bonhomme.

Tendresses à Putzel.

Le ton insolent du Times me révolte plus que les Prussiens.

À ERNEST FEYDEAU. §

Croisset, lundi 17, soir [17 octobre 1870].

MON CHER VIEUX,

Que veux-tu que je te dise ? Je vis encore puisqu'on ne meurt pas de chagrin. Sans comparer mon malheur au tien, je crois que je suis bien à plaindre, à cause de ma «sensibilité» comme on eût dit jadis.

Nous attendons les Prussiens. Nous attendons, les jours se passent ainsi : on se ronge le coeur.

Quelquefois l'espoir me reprend, puis je retombe.

Le présent est abominable et l'avenir farouche.

Sera-t-on bête d'ici à longtemps ! Je n'ai que la force de t'embrasser.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche [23 octobre 1870].

Avez-vous reçu une lettre de moi qui a dû vous parvenir par voie d'Angleterre ? Je sais par une que j'ai reçue, ce matin, de M. Dubois de l'Estang, que, jusqu'à présent, je peux vous écrire directement.

Que voulez-vous que je vous dise ? Je suis comme vous, je meurs de chagrin et vous n'êtes pas une des moindres causes de ce chagrin. Quelle tristesse ! quelle misère ! quelles malédictions ! Tout dépend du tempérament et de la sensibilité des gens. Bien d'autres sont plus à plaindre que moi. Mais pas un, j'en suis sûr, ne souffre autant. J'ai le sentiment de la Fin d'un monde. Quoi qu'il advienne, tout ce que j'aimais est perdu. Nous allons tomber, quand la guerre sera finie, dans un ordre de choses exécrable pour les gens de goût. Je suis encore plus écoeuré par la bêtise de cette guerre qu'indigné par ses horreurs ; et elles sont nombreuses, cependant, et fortes !

Ici, nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. Quand sera-ce ? Quelle angoisse ! Je suis seul, avec ma mère qui vieillit d'heure en heure au milieu d'une population stupide, et assailli par des bandes de pauvres. Nous en avons jusqu'à 400 (je dis 400) par jour. Ils font des menaces ; on est obligé de fermer les volets en plein jour. C'est joli ! La milice que je commande est tellement indisciplinée que j'ai donné ma démission ce matin. Mais toutes les communes, Dieu merci, ne sont pas comme la mienne ! En somme on nous a tué peu de monde, jusqu'à présent. Que Bazaine se dégage et que Bourbaki le rejoigne, en même temps que l'armée de la Loire marchera sur Paris, et tout n'est pas perdu, car les Parisiens feront une sortie collective qui sera terrible, je n'en doute pas. Nous avons assez d'hommes et nous aurons bientôt une artillerie suffisante ; mais ce qui nous manque, ce sont des chefs, c'est un commandement. Oh ! un homme ! un homme ! un seul ! une bonne cervelle pour nous sauver ! Quant à la province, je la regarde comme perdue. Les Prussiens peuvent s'étendre indéfiniment, mais tant que Paris n'est pas pris, la France vit encore.

Pauvre France, elle qui depuis cent ans s'est battue pour l'Amérique, pour la Grèce, pour la Turquie, pour l'Espagne, pour l'Italie, pour la Belgique, pour tous, et que tous regardent mourir, froidement.

Comme on nous hait ! et comme ils nous envient ces cannibales-là ! Savez-vous qu'ils prennent plaisir à détruire les oeuvres d'art, les objets de luxe, quand ils en rencontrent. Leur rêve est d'anéantir Paris, parce que Paris est beau.

Je pense sans cesse à la rue de Courcelles ! Et les dimanches au soir, surtout, je me sens déchiré comme si on me sciait en deux !

Pauvre chère et belle maison, où nous n'irons plus ! Quand reverrai-je celle qui t'emplissait d'une grâce si indicible ! Comme j'avais le coeur content quand je montais ton escalier et que j'allais baiser sa main !

Moi qui voulais vous donner du courage, voilà que je pleure comme une bête ! Je suis devenu très vieux. Pardonnez-moi !

On ne se relève plus d'une calamité comme celle-là. De pareils coups vous ruinent l'intelligence irrémédiablement ! Les malheurs qui m'ont assailli depuis dix-huit mois (c'est-à-dire la perte de mes amis les plus chers) m'ont affaibli le moral et je résiste moins que je n'aurais cru. Je suis, comme ma pauvre patrie, humilié dans mon orgueil.

À quoi passez-vous vos journées ? Les miennes sont interminables ! Il m'est impossible de m'occuper à quoi que ce soit. Je voudrais bien avoir sur vous le plus de détails possibles. Dites à un de vos compagnons de m'en donner. Adieu. Quand nous reverrons-nous ? Dès que je le pourrai, j'irai vous faire une visite, n'en doutez pas. Pensez à moi quelquefois, et croyez que plus que jamais je suis tout à vous.

Que Giraud ou Popelin écrive l'adresse de votre lettre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi, 1 heure, 24 octobre 1870.

Mon pauvre Caro, ton mari t'écrira sans doute qu'il me trouve au plus bas degré de la démoralisation, car il ne vient ici que les dimanches, et le dimanche est pour moi un jour atroce ! Je me rappelle les visites de Bouilhet et les soirées de la rue de Courcelles ; alors je roule dans des océans de mélancolie ! Et puis le tête-à-tête continuel avec ta grand'mère n'est pas gai, et quelquefois je n'en peux plus ! Puis je me remonte, et je retombe. Ainsi de suite, et les jours s'écoulent, Dieu merci !

Les Prussiens ne sont pas encore à Rouen. Ils y viendront certainement, mais je doute qu'ils viennent à Croisset. Voilà bientôt trois semaines qu'ils se tiennent sur les limites du département. Pourquoi n'avancent-ils pas ?

Si Bourbaki rejoint Bazaine et qu'ils arrivent tous les deux sous les murs de Paris en même temps qu'une armée s'y présentera, alors les Parisiens feront une sortie collective et tout peut changer en deux jours. Paris tiendra encore longtemps. La défense y est formidable et l'esprit de la population excellent. Ah ! si la province lui ressemblait, à ce pauvre Paris !

J'ai donné hier ma démission de lieutenant, ainsi que le sous-lieutenant et le capitaine, afin de forcer le maire à établir un conseil de discipline, car nous n'avons aucune autorité sur notre pitoyable milice ! Si je n'ai pas de réponse d'ici à la fin de la semaine, je me regarderai comme complètement libre, et alors je verrai ce que j'aurai à faire.

Quelle pluie ! quel temps ! quelle tristesse ! Mon chagrin ne vient pas tant de la guerre que de ses suites. Nous allons entrer dans une époque de ténèbres. On ne pensera plus qu'à l'art militaire. On sera très pauvre, très pratique et très borné. Les élégances de toute sorte y seront impossibles ! Il faudra se confiner chez soi et ne plus rien voir.

Beaucoup de personnes «ne prennent pas ça» comme moi, et je suis un des plus affectés. Pourquoi ?

La grande bataille que j'attendais la semaine dernière, sur les bords de la Loire, n'a pas eu lieu. C'est un bien pour nous ; les Prussiens semblent maintenant remonter vers le Nord, revenir sur Paris. D'autre part, ils menacent Amiens ; mais Bourbaki va venir de Lille. En finirons-nous avec ce système de petites défenses locales ? Nos armées ne sont pas prêtes. En attendant, Paris résiste et les use. Je ne vois pas ce que les Prussiens y font de bon pour eux. Ils n'ont guère avancé depuis cinq semaines.

Ce matin, les journaux parlent d'une intervention diplomatique. Il paraîtrait (mais je n'y crois guère) que l'Angleterre prendrait l'initiative. Le voyage de Thiers en Russie a-t-il servi à quelque chose ?

Moi, je ne compte que sur Paris et sur Bazaine surtout. Paris pris, il n'est pas sûr que les Prussiens en sortent. La bataille dans les rues peut être formidable.

J'admire ton énergie de pouvoir apprendre l'allemand. Tu fais bien de t'occuper. Moi, je ne le peux plus. J'ai l'oreille tendue aux roulements de tambours. Le soir je vais mieux, mais l'après-midi je m'ennuie démesurément. C'est mon oisiveté forcée qui me ronge. Pour se livrer à des travaux d'imagination, il faut avoir l'imagination libre. C'est la première condition. J'ai reçu ce matin du pauvre Feydeau une seconde lettre. Il est toujours à Boulogne et dans un pitoyable état. Il m'apprend que le père Dumas est tombé en enfance.

Nous avons caché à ta grand'mère la blessure de M. de La Chaussée.

Olympe avec sa famille est arrivée à Nogent sans encombres, au bout de cinq jours de voyage.

En mettant les choses au pire, la guerre ne peut pas durer plus de six semaines encore. Quel poids de moins on aura sur la poitrine quand la paix sera faite ! Et comme je t'embrasserai avec plaisir, ma pauvre Caro ! Adieu, je t'envoie toutes mes tendresses.

Ton vieux bonhomme d'oncle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi soir, 10 heures [28 octobre 1870].

Mais, mon pauvre Caro, si je ne t'ai pas écrit cette semaine, ne t'en prends qu'à toi. Avant de partir de Lynton, tu m'as dit que tu m'enverrais ta nouvelle adresse à Londres. Je ne l'ai pas encore (nous n'avons pu, ta grand'mère et moi, lire celle qu'elle a reçue de toi avant-hier) ; aussi je t'envoie cette lettre, à tout hasard, chez Mme Herbert.

Rien de neuf ! Nous les attendons toujours ! et chaque jour redouble notre angoisse. Cette longue incertitude nous enlève toute énergie. Ce qui me paraît certain, c'est que Rouen ne sera attaqué qu'après une affaire importante sur la Loire. Elle doit se combiner avec la sortie de Trochu. Le sort de la Normandie (et celui de la France) dépend de cette double action. Si elle n'est pas décisive, la guerre peut durer encore longtemps, car Paris a assez de vivres pour résister jusqu'à la fin de janvier et peut-être au delà. Mais quand le moment sera venu de faire la paix, avec qui la Prusse pourra-t-elle traiter, puisque nous n'avons pas de gouvernement ? Il faudra en nommer un, ce qui prolongera le séjour de nos ennemis dans notre lamentable pays.

Comme j'ai envie de le quitter définitivement ! Je voudrais vivre dans une région où l'on ne fût pas obligé d'entendre le tambour, de voter, de se battre, bien loin de toutes ces horreurs, qui sont encore plus bêtes qu'atroces. Par-dessus le chagrin qui m'accable, j'ai un ennui sans nom, un dégoût de tout, inexprimable.

Je regrette bien de n'avoir pas envoyé ta grand'mère avec toi, comme j'en avais l'intention, et de n'être pas parti à Paris ! Là, au moins, je me serais occupé, j'aurais fait quelque chose et je ne serais pas dans l'état où je suis.

À quoi puis-je employer mon temps ? Je n'ai pour compagnie que celle de ta grand'mère, qui n'est pas gaie et qui s'affaiblit de jour en jour ! Pourquoi es-tu partie, mon pauvre Caro ! Ta gentille société nous soutiendrait. Ce que je dis là est bien égoïste, car tu es mieux à Londres qu'à Dieppe. Mais nous nous ennuyons de toi, tous les trois, bien profondément, je t'assure.

Une fois par semaine, je dîne chez les Lapierre qui sont des gens fort aimables et d'un bon moral. Je lis du Walter Scott (quant à écrire, il n'y faut pas songer) ; tu vois que je fais ce que je peux. Je me raisonne. Je me fais des sermons, mais je retombe vite, aussi découragé qu'auparavant. Ma vie n'est pas drôle depuis dix-huit mois ! Pense à tous ceux j'ai perdus ! (Je n'ai plus que toi et cette pauvre Julie ! et vous n'êtes pas là, ni l'une ni l'autre !) Je suis moins sombre à Rouen qu'à Croisset, parce que j'y ai des souvenirs moins tendres. Et puis, je vais et viens, je me promène sur le port, je vais même au café !

Quelle dégradation !

Ne juge pas des autres par moi ! Personne assurément n'est gai. Mais beaucoup de gens supportent notre malheur avec philosophie. Il y a des phrases toutes faites au service de la foule et qui la consolent de tout.

Ce qui me navre, c'est : 1° l'éternelle férocité des hommes, et 2° la conviction que nous entrons dans un monde hideux, d'où les Latins seront exclus. Toute élégance, même matérielle, est finie pour longtemps. Un mandarin comme moi n'a plus sa place dans le monde.

Et quand même nous finirions par avoir le dessus, la chose n'en serait pas moins telle que je le dis. Si j'avais vingt ans de moins, je ne pleurerais pas, peut-être, pour tout cela. Et si j'en avais vingt de plus, je me résignerais plus facilement.

Adieu, ma chère enfant. Mon vieux coeur éprouvé se soulève de tendresse en pensant à toi. Et j'y pense presque continuellement ; je n'ai pas besoin de te le dire, n'est-ce pas ? Quand te reverrai-je ?

Je t'embrasse bien fort. Ton vieil oncle.

À CLAUDIUS POPELIN. §

Vendredi soir [28 octobre 1870].

Merci pour votre bonne lettre, mon cher Popelin, je vous rends toute de suite votre embrassade. Tout ce que vous me dites de personnel m'a bien attendri. Mais pourquoi voulez-vous me consoler ? Je n'en reviendrai pas. Le coup est trop rude et trop profond. Par l'effet du milieu où je vis, qui est intolérable, et que je ne puis déserter sous peine de forfaire à l'honneur et aux devoirs les plus saints, je suis arrivé à un découragement sans fond. Savez-vous que je suis obligé de faire des efforts d'esprit pour vous tracer ces lignes ?

Les autres ne sont pas comme moi. Quelques-uns même supportent notre malheur assez gaillardement. Il y a des phrases toutes faites et qui consolent la foule de tout : «La France se relèvera ! à quoi bon se désespérer ! C'est un châtiment salutaire, etc.» Oh ! éternelle blague !

Ce qui me navre c'est : 1° la stupidité féroce des hommes. Je suis rassasié d'horreurs. Les journaux belges ne vous les apprennent pas sans doute. Je vous en épargne le détail ; à quoi bon vous les dire ? 2° Je suis convaincu que nous entrons dans un monde hideux où les gens comme nous n'auront plus leur raison d'être. On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject. La vie est en soi quelque chose de si triste, qu'elle n'est pas supportable sans de grands allègements. Que sera-ce donc quand elle va être froide et dénudée ! Le Paris que nous avons aimé n'existera plus.

Mon rêve est de m'en aller vivre ailleurs qu'en France, dans un pays où l'on ne soit pas obligé d'être citoyen, d'entendre le tambour, de voter, de faire partie d'une commission ou d'un jury. Pouah ! Pouah !

Je ne désespère pas de l'humanité, mais je crois que notre race est finie. C'en est assez pour être triste. Si j'avais vingt ans de moins je reprendrais courage ; si j'avais vingt ans de plus, je me résignerais.

En fait de résignation, je vous prédis ceci : la France va devenir très catholique. Le malheur rend les faibles dévots et tout le monde, maintenant, est faible. La guerre de Prusse est la fin, la clôture de la Révolution française.

Quant aux faits immédiats, nous attendons de minute en minute des nouvelles de l'armée de la Loire. Elle doit combiner son action avec une sortie de Trochu. Cela sera décisif ; et après ? Je ne vois plus qu'un grand trou noir.

Ici, à Rouen, nous vivons depuis six semaines sur le «qui-vive» ; on se réveille la nuit, croyant entendre le canon. Vous n'imaginez pas comme cette angoisse prolongée vous énerve. S'ils viennent chez nous (ce qui me paraît immanquable d'ici à quinze jours au plus tard, à moins d'une victoire des nôtres sur la Loire), nous serons infailliblement bombardés et probablement pillés.

Ah ! mon cher Popelin, comme la rue de Courcelles est loin ! Quel rêve ! Quel souvenir enchanté ! Cette maison-là m'apparaît maintenant comme le Paradis terrestre. Que je vous envie, vous, et les autres qui sont près d'elle !

Votre fils est-il avec vous ? Que devient Théo ? Je suis sûr qu'il a de l'avenir la même opinion que moi. Le pauvre Feydeau m'a écrit de Boulogne deux lettres lamentables. Il y crève de misère.

Dites-lui tout ce que vous pourrez imaginer pour lui faire plaisir. Ajoutez mon dévouement au vôtre. Amitiés au bon Giraud et à Mme de Galbois.

Adieu, je vous embrasse encore une fois.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi soir, 11 heures [29 octobre 1870].

Je ne peux pas croire encore à la reddition de Metz ! La dépêche de Guillaume est en contradiction avec une autre dépêche prussienne de la veille. Comment se fait-il que cette catastrophe ne soit pas encore officielle en France ?

Cependant, comme il ne nous arrive que des malheurs, l'événement doit être sûr.

Les troupes ennemies qui étaient devant Metz vont se porter sur Paris, sur la Loire, ou sur Rouen par le Nord.

La Seine-Inférieure, jusqu'à présent, est bien défendue. Mais elle ne résistera pas au nombre. Ce sera là comme ailleurs, comme partout !

La reddition de Metz va démoraliser toute la province, j'en ai peur, mais enrager Paris. De là, dissension. Nous sommes dans un bel état ! Mais il ²ne peut pas durer longtemps. Le dénouement, quel qu'il soit, doit approcher. J'imagine que Paris va faire des sorties. Avant que les Prussiens n'y entrent, que de sang, quelles horreurs !

Ah ! mon pauvre Caro ! Comme je suis triste et las de la vie ! Te figures-tu ce que sont mes journées passées en tête-à-tête avec ta grand'mère ? Si cela dure encore quelque temps, j'en mourrai, je n'en peux plus. J'ai tout fait pour me donner du courage ! mais je suis à bout ! On se garantit contre une averse et non contre une pluie fine. J'ai l'une et l'autre à la fois. À quoi occuper son esprit, mon Dieu !

Ton mari est arrivé ce soir. Je le trouve bien raisonnable, et bien aimable de venir ainsi tous les samedis.

Ta grand'mère change d'avis tous les jours. Elle veut maintenant retourner à Rouen. Elle a eu envie de prendre Pilon pour garder la ferme. Mais ce soir elle trouve que ça lui coûterait trop cher, etc.

Nous avons eu hier, à déjeuner, les Lapierre. Ils étaient pleins de confiance ! On en avait encore cette semaine.

Et ces pauvres Nogentais qui ont été bombardés ! Quelle peur ils ont dû avoir ! Nous n'avons pas reçu de leurs nouvelles.

Si nous avions un vrai succès sur la Loire, un seul, et si Trochu faisait trois ou quatre sorties furieuses, les choses changeraient peut-être ; mais je n'ose plus espérer.

Adieu, ma pauvre fille. Quand nous reverrons-nous ? Comme je m'ennuie de toi !

À GEORGE SAND. §

[Croisset.] Dimanche soir [30 octobre 1870].

Je vis encore, chère maître, mais je n'en vaux guère mieux, tant je suis triste ! Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais de vos nouvelles. Je ne savais pas où vous étiez.

Voilà six semaines que nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. On tend l'oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Ils entourent la Seine-Inférieure dans un rayon de quatorze à vingt lieues. Ils sont même plus près, puisqu'ils occupent le Vexin, qu'ils ont complètement dévasté. Quelles horreurs ! C'est à rougir d'être homme.

Si nous avons un succès sur la Loire, leur apparition sera retardée. Mais l'aurons-nous ? Quand il me vient de l'espoir, je tâche de le repousser, et cependant, au fond de moi-même, en dépit de tout, je ne peux me défendre d'en garder un peu, un tout petit peu.

Je ne crois pas qu'il y ait en France un homme plus triste que moi. (Tout dépend de la sensibilité des gens. ) Je meurs de chagrin, voilà le vrai, et les consolations m'irritent. Ce qui me navre, c'est : 1° la férocité des hommes ; 2° la conviction que nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, américain et catholique, très catholique ! vous verrez ! La guerre de Prusse termine la Révolution française et la détruit.

Mais si nous étions vainqueurs ? me direz-vous. Cette hypothèse-là est contraire à tous les précédents de l'histoire. Où avez-vous vu le Midi battre le Nord, et les catholiques dominer les protestants ? La race latine agonise. La France va suivre l'Espagne et l'Italie, et le pignouffisme commence.

Quel effondrement ! quelle chute ! quelle misère ! quelles abominations ! Peut-on croire au progrès et à la civilisation devant tout ce qui se passe ? à quoi donc sert la science ? puisque ce peuple, plein de savants, commet des abominations dignes des Huns et pires que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n'ont pour excuse ni la passion ni la faim.

Pourquoi nous exècrent-ils si fort ? Ne vous sentez-vous pas écrasée par la haine de quarante millions d'hommes ? Cet immense gouffre infernal me donne le vertige.

Les phrases toutes faites ne manquent pas : «La France se relèvera ! Il ne faut pas désespérer ! C'est un châtiment salutaire ! Nous étions vraiment trop immoraux ! etc.» Oh ! éternelle blague ! Non ! on ne se relève pas d'un coup pareil ! Moi, je me sens atteint jusqu'à la moelle.

Si j'avais vingt ans de moins, je ne penserais peut-être pas tout cela, et si j'en avais vingt de plus je me résignerais.

Pauvre Paris ! je le trouve héroïque. Mais, si nous le retrouvons, ce ne sera plus notre Paris. Tous les amis que j'y avais sont morts ou disparus. Je n'ai plus de centre. La littérature me semble une chose vaine et inutile. Serai-je jamais en état d'en refaire ?

Oh ! si je pouvais m'enfuir dans un pays où l'on ne voie plus d'uniformes, où l'on n'entende pas le tambour, où l'on ne parle pas de massacre, où l'on ne soit pas obligé d'être citoyen ! Mais la terre n'est plus habitable pour les pauvres mandarins !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi, 3 heures [10 novembre 1870].

MON PAUVRE CARO,

Nous sommes toujours dans le même état.

Dimanche soir on nous annonçait 80 000 Prussiens se dirigeant sur Rouen à marches forcées.

Aujourd'hui, on dit que c'est impossible, parce qu'ils doivent prendre auparavant les places fortes entre Metz et Amiens. Ainsi, nous ne les aurions pas encore tout de suite, pas avant huit ou quinze jours. D'autre part on dit (toujours les on-dit) que les puissances neutres, l'Angleterre en tête, veulent à toute force s'interposer, mais la Prusse est plus forte qu'elles et peut les envoyer promener. Le moyen de croire qu'ils cèdent, étant vainqueurs ! Pourquoi s'en iraient-ils, puisqu'ils ont le dessus. Ils prendront Paris par la famine. Mais combien de temps Paris peut-il lutter ? Quelle angoisse ! c'est une agonie continuelle !

Les consolations m'irritent. Le mot espoir me semble une ironie. Je suis très malade, moralement ; ma tristesse dépasse tout ce qu'on peut imaginer, et elle m'inquiète plus que tout le reste.

Ta grand'mère est chez toi, à Rouen. J'y ai couché avant-hier, j'irai demain déjeuner ; elle reviendra ici samedi et retournera à Rouen lundi. Ces changements de lieu la distraient un peu ! Si les Prussiens viennent à Rouen, elle ira loger à l'Hôtel de France, ou même à l'Hôtel-Dieu, mais cela à la dernière extrémité et pendant trois ou quatre jours. Je ne veux pas qu'elle reste à Croisset, si nous y avons des garnisaires. Quant à moi (le cas échéant), je suis décidé à m'enfuir n'importe où, plutôt que de les héberger. Ce serait au-dessus de mes forces.

Peut-être la paix sera-t-elle faite avant cela ?

Voilà ton mari devenu soldat. Mais comme il est du troisième ban, il n'est pas près de partir !

Il t'aura dit sans doute qu'on voulait couper les trois cours de Croisset pour faire une route de Croisset à Canteleu. J'en ai été fort tourmenté d'abord ; mais le projet est impraticable, à cause de la dépense qu'il entraînerait. Néanmoins, je n'ai pas le coeur complètement allégé de ce côté.

Voilà la neige qui tombe ! le ciel est gris, et je suis là, tout seul, au coin de mon feu, à rouler dans ma tristesse ! Adieu, ma pauvre Caroline, ma chère enfant !

Ton vieil oncle bien avachi.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Rouen, dimanche, 18 décembre 1870.

MA CHÈRE CARO,

Comme tu dois être inquiète de nous ! Rassure-toi, nous vivons tous, après avoir passé par des émotions terribles et restant plongés dans des ennuis inimaginables ! Dieu merci pour toi, tu ne les a pas eus. J'ai cru par moments en devenir fou. Quelle nuit que celle qui a précédé notre départ de Croisset ! Ta grand'mère a couché à l'Hôtel-Dieu pendant toute une semaine. Moi-même, j'y ai passé une nuit. Présentement nous sommes sur le port, où nous avons deux soldats à loger. À Croisset il y en a sept, plus trois officiers et six chevaux. Jusqu'à présent nous n'avons pas à nous plaindre de ces messieurs. Mais quelle humiliation, mon pauvre Caro ! quelle ruine ! quelle tristesse ! quelle misère ! Tu ne t'attends pas à ce que je te fasse une narration. Elle serait trop longue, et d'ailleurs je n'en serais pas capable. Depuis quinze jours il nous est impossible de recevoir de n'importe où une lettre, un journal et de communiquer avec les environs ; tu dois en savoir, grâce aux journaux anglais, plus long que nous. Il nous a été impossible de faire parvenir une lettre à ton mari (et il n'a pu nous écrire). Espérons que, quand les Prussiens se seront établis en Normandie complètement, ils nous permettront de circuler. Le consul d'Angleterre de Rouen m'a dit que le paquebot de New-Haven ne marchait plus. Dès qu'il marchera, dès qu'on pourra aller de Dieppe à Rouen, reviens vers nous, ma chère Caro. Ta grand'mère vieillit tellement ! elle a tant envie, ou plutôt tant besoin de toi ! Quels mois que ceux que j'ai passés avec elle depuis ton départ ! Mes douleurs ont été si atroces que je ne les souhaite à personne, pas même à ceux qui les causent ! Le temps qui n'est pas employé à faire des courses pour servir MM. les Prussiens (hier, j'ai marché pendant trois heures pour leur avoir du foin et de la paille) on le passe à s'enquérir l'un de l'autre, ou à pleurer dans son coin. Je ne suis pas né d'hier et j'ai fait dans ma vie des pertes considérables ; eh bien ! tout cela n'était rien auprès de ce que j'endure maintenant. Je dis rien, rien ! Comment y résister ? Voilà ce qui m'étonne.

Et nous ne savons pas quand nous en sortirons. Le pauvre Paris tient toujours ! mais enfin, il succombera ! Et d'ici là, la France sera complètement saccagée, perdue. Et puis, après, qu'adviendra-t-il ? Quel avenir ! Il ne manquera pas de sophistes pour nous démontrer que nous n'en serons que mieux et que le «malheur purifie». Non ! le malheur rend égoïste et méchant, et bête. Cela était inévitable ; c'est une loi historique. Mais quelle dérision que les mots «humanité, progrès, civilisation» ! Oh ! pauvre chère enfant, si tu savais ce que c'est que d'entendre traîner leurs sabres sur les trottoirs, et de recevoir en plein visage le hennissement de leurs chevaux ! Quelle honte ! quelle honte !

Ma pauvre cervelle est tellement endolorie que je fais de grands efforts pour t'écrire. Comment cette lettre t'arrivera-t-elle ? Je n'en sais rien. On m'a fait espérer ce soir que je pourrais te l'envoyer par une voie détournée. Ton oncle Achille Flaubert a eu (et a encore) de grands ennuis au Conseil municipal qui a délibéré au milieu des coups de fusil tirés par les ouvriers. Moi, j'ai des envies de vomir presque permanentes ; ta grand'mère ne sort plus du tout, et, pour marcher dans sa chambre, elle est obligée de s'appuyer contre les meubles et les murs. Quand tu pourras revenir sans danger, reviens. Je crois que ton devoir t'appelle maintenant près d'elle. Ton pauvre mari était bien triste de ta longue absence. Ce doit être encore pire depuis quinze jours ! On dit que les Prussiens ont été deux fois à Dieppe, mais qu'ils n'y sont pas restés (la première fois, c'était pour avoir du tabac ; les gens qui en ont le cachent et il devient de plus en plus rare). Mais nous ne savons rien de positif sur quoi que ce soit, car nous sommes séquestrés comme dans une ville assiégée. L'incertitude s'ajoute à toutes les autres angoisses. Quand je songe au passé, il m'apparaît comme un rêve ! Oh ! le boulevard du Temple, quel paradis ! Sais-tu qu'à Croisset ils occupent toutes les chambres. Nous ne saurions pas comment y loger, si nous voulions y retourner ! Il est 11 heures du soir, le vent souffle, la pluie fouette les vitres. Je t'écris dans ton ancienne chambre à coucher et j'entends ronfler les deux soldats qui sont dans ton cabinet de toilette. Je roule et m'enfonce dans le chagrin comme une barque qui sombre dans la mer. Je ne croyais pas que mon coeur pût contenir tant de souffrances sans en mourir.

Je t'embrasse de toutes mes forces. Quand te verrai-je ?

Ton vieil oncle qui n'en peut plus.

La famille Grout va bien.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Rouen] Lundi [19 décembre 1870].

CHÈRE CAROLO,

J'ai reçu hier soir ta lettre du 15 par M. Berthelot. Nous t'écrivons au moins une fois la semaine, mais le service entre Dieppe et Rouen est si mal fait que la moitié des lettres s'égare, j'en suis sûr ! Ainsi, nous n'avons encore reçu aucune nouvelle de ton mari qui nous a quittés mardi dernier. Il avait une lettre de moi pour toi.

Tu me reproches de ne pas te donner de détails. Mais ils sont si navrants que je te les épargne. Et puis, nous sommes si las, si tristes, ta grand'mère et moi, que nous n'avons pas la force de faire de longues épîtres.

Je me lève très tard. Deux ou trois fois la semaine, je sors pendant deux heures pour aller à l'Hôtel-Dieu, chez Baudry, ou chez les dames Lapierre. Je lis au hasard et sans suite des livres qu'on me prête. Je dîne au coin du feu, dans la chambre de ta grand'mère. Enfin l'heure de se coucher vient. Mais je ne dors pas toujours ! Ta grand'mère n'est pas isolée. On vient lui faire des visites ; mais comme elle est triste ! Tu la retrouveras bien changée ! Elle ne peut plus marcher dans sa chambre qu'en se tenant aux meubles. Ton absence prolongée la tue. Elle croit qu'elle ne te reverra pas et t'appelle, la nuit, en pleurant. Mme Achille a trouvé bon de lui dire qu'il y avait beaucoup de petite vérole à Londres et elle te voit défigurée. Rassure-la à ce sujet.

Je crois que les Prussiens ne vont pas tarder à prendre le Havre. Alors la Normandie sera peut-être libre et tu pourrais revenir. Lapierre et Raoul-Duval sont, la semaine dernière, revenus très facilement de Londres à Rouen. Un chemin de fer existe de Boulogne à Saint-Valéry-sur-Somme. Là, une diligence fait le service jusqu'à Dieppe. Ton mari pourrait bien aller te chercher jusqu'à Saint-Valéry (15 lieues, pas plus) ou même jusqu'à Boulogne. Je crois que ses craintes sont exagérées sur les dangers que tu peux courir (il ne m'a pas l'air de se soucier que tu reviennes). Mais ici tout le monde pense le contraire. En tout cas, c'est une malheureuse idée que tu as eue de t'en aller ! Mais je m'applaudis bien de n'avoir pas emmené ta grand'mère à Trouville. Elle y serait morte de froid, d'isolement et d'inquiétude, car le bruit a couru que ton oncle Achille était tué, lorsque les voyous de Rouen ont tiré des coups de fusil contre le Conseil municipal. Nous attendons maintenant les troupes de Mecklembourg qui remplaceront celles de Manteuffel. Les hommes qui occupent Croisset vont être remplacés par d'autres, qui seront peut-être pires, car ils n'ont commis jusqu'à présent aucun dégât et ils ont respecté mon pauvre cabinet. Mais Croisset a perdu, pour moi, tout son charme, et pour rien au monde je n'y remettrais maintenant les pieds. Si tu savais ce que c'est que de voir des casques prussiens sur son lit ! Quelle rage ! Quelle désolation ! Cette affreuse guerre n'en finit pas ! Finira-t-elle quand Paris se sera rendu ? Mais comment Paris peut-il se rendre ? Avec qui la Prusse voudra-t-elle traiter ? De quelle façon établir un gouvernement ? Quand je considère l'avenir, si prochain qu'il soit, je ne vois qu'un grand trou noir et le vertige me prend. Je ne doute pas, pauvre Caro, que tu ne ressentes toutes nos douleurs ; mais il faut être là pour les subir en entier. Pendant deux mois les Prussiens ont été dans le Vexin. C'était bien près de nous et je voyais souvent quelques-unes de leurs vicTimes. Eh bien, je n'avais pas l'idée de ce que c'est que l'invasion ! Ajoute à cela que depuis deux mois nous avons eu presque constamment de la neige, avec un froid de 10 à 12 degrés. Les glaçons de la Seine sont à peine fondus.

La vieille Julie est revenue à Rouen. Elle est presque complètement aveugle. Ah ! j'ai une belle compagnie, ma pauvre Caro ! Au moins si je pouvais occuper mon esprit à quelque chose ! Mais c'est impossible ! Le malheur vous abrutit. J'ai appris que Dumas est dans le même état que moi et qu'il a du mal à écrire une lettre. Je ne sais pas comment j'ai fait pour t'en écrire une si longue. Tâche de nous envoyer des tiennes le plus souvent possible. Quand nous reverrons-nous ?

Le seul espoir lointain que je garde est celui de quitter la France définitivement, car elle sera désormais inhabitable pour les gens de goût. Dans quelles laideurs morales et matérielles on va tomber !

Adieu, pauvre chérie. Mille baisers sur tes bonnes joues.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Rouen, samedi [24 décembre 1870].

Nous recevons bien rarement de tes nouvelles, mon pauvre Caro ! Ta dernière lettre était celle du 15. Il me semble que tu pourrais nous envoyer une lettre par Dieppe, sous le couvert de ton mari. Il nous dit qu'il reçoit régulièrement les tiennes !

Ta pauvre grand'mère est de plus en plus mal, moralement parlant. Il y a des jours où elle ne parle plus du tout (tant elle souffre de la tête, dit-elle). Elle se plaint de ce qu'on ne vient pas la voir, et quand elle a des visites, elle ne dit mot ! Si la guerre dure encore longtemps (ce qui se peut) et que ton absence se prolonge, qu'en adviendra-t-il ? Ah ! quelle fatale idée tu as eue de t'en aller ! Nous n'aurions pas (elle et moi) souffert le quart de ce que nous souffrons si tu fusses restée. Je te répète toujours la même chose, parce que je n'ai que cela à te dire. Ton oncle Achille Flaubert va devenir malade, par le chagrin et les tracas que lui cause le Conseil municipal ! L'arrivée des troupes du prince de Mecklembourg a été pour nous comme une seconde invasion. Leurs exigences sont insensées et ils font des menaces. Je crois, cependant, qu'ils s'adouciront et qu'on s'en tirera encore. J'ai été ce matin à Croisset, ce qui est dur ! 200 nouveaux soldats y sont arrivés hier. Mais M. Poutrel m'a affirmé que (d'ici à quelque temps du moins) ils resteraient à Dieppedalle. Aurons-nous cette chance-là ? Mon pauvre Émile n'en peut plus ! Sais-tu qu'ils ont brûlé en quarante-cinq jours pour 420 francs de bois ! Tu peux juger du reste.

Avant-hier nous en avons eu deux à loger ici. Mais ils ne sont pas restés.

Nous ne recevons plus aucun journal et nous ne savons rien. On dit les nouvelles de Paris déplorables. Mais avant que le pauvre Paris ne se rende, il se passera des choses formidables. Et quand il se sera rendu, tout ne sera pas fini. Je n'ai plus maintenant qu'une envie, c'est de mourir pour en finir avec un supplice pareil.

Le froid a repris. La neige ne fond pas. J'entends traîner des sabres sur le trottoir et je viens de faire des comptes avec la cuisinière ! Car c'est moi qui m'occupe du ménage, jusqu'à desservir la table tous les soirs. Je vis dans le chagrin et dans l'abjection ! Quel intérieur ! Quelles journées !

Adieu, pauvre loulou. Quand nous reverrons-nous ?

Nous reverrons-nous ?

1871 §

À sa nièce Caroline. §

[Rouen] Lundi soir [janvier 1871].

Mon pauvre Loulou,

l’arrivée de ton mari, avant-hier soir, nous a fait grand plaisir. Quel homme ! Je ne peux pas te dire l’admiration qu’il m’inspire, tant je le trouve fort et courageux ; il est tout l’inverse de moi, car personne plus que ton oncle n’est désespéré. Mon état moral, dont rien ne peut me tirer, commence à m’inquiéter sérieusement. Je me considère comme un homme perdu (et je ne me trompe pas). Chaque jour je sens s’affaiblir mon intelligence et se dessécher mon coeur. Oui, je deviens méchant à force d’abrutissement. C’est comme si toutes les bottes prussiennes m’avaient piétiné sur la cervelle. Je ne suis plus que l’enveloppe de ce que j’ai été jadis. Que veux-tu que je dise de plus ? j’afflige ta pauvre grand’mère, qui de son côté me fait bien souffrir ! Ah ! Nous faisons un joli duo !

Ton mari nous a proposé de nous emmener à Dieppe ; mais : 1° ta grand’mère n’y aurait aucune compagnie (et ici elle reçoit des visites tous les jours) ; 2° elle serait inquiète de ton oncle Achille ; 3° le voyage se ferait dans des conditions bien inconfortables. De plus, je ne veux pas m’absenter trop loin de mon pauvre domestique qui reste seul à Croisset, à se débattre au milieu des Prussiens. En quel état retrouverai-je mon pauvre cabinet, mes livres, mes notes, mes manuscrits ? Je n’ai pu mettre à l’abri que mes papiers relatifs à Saint Antoine. Émile a pourtant la clef de mon cabinet, mais ils la demandent et y entrent souvent pour prendre des livres qui traînent dans leurs chambres.

Nous touchons au commencement de la fin ! Au reste, tu sais mieux les nouvelles que nous. Elles sont déplorables. Le pauvre Paris ne pourra pas résister longtemps à l’effroyable bombardement qu’il subit ! Et puis après ? Comment faire la paix ? Avec qui ? Le dénouement me paraît fort obscur. Quelle dérision du droit, de la justice, de l’humanité, de toute morale ! Quel recul ! Il me semble que la fin du monde arrive. Les gens qui me parlent d’espoir, d’avenir et de Providence m’irritent profondément. Pauvre France, qui se sera payée de mots jusqu’au bout !

Adieu, ma chère Caro ! Quand te reverrai-je ? Je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieil oncle épuisé.

À sa nièce Caroline. §

1er février 1871.

Chère Caro,

Ton mari m’a écrit hier qu’il t’engageait à revenir dès que le paquebot de New-Haven sera rétabli. Le blocus est donc levé ? Ce que je ne crois pas. Il ajoute qu’il croit te revoir dans une huitaine. j’ai peur que la huitaine se passe sans ton retour. Ce sera une grande déception pour ta grand’mère qui est à bout de force et de patience. La route de Saint-Valéry est toujours là, mais est-elle sûre ?

La capitulation de Paris, à laquelle on devait s’attendre pourtant, nous a plongés dans un état indescriptible ! C’est à se pendre de rage ! Je suis fâché que Paris n’ait pas brûlé jusqu’à la dernière maison, pour qu’il n’y ait plus qu’une grande place noire. La France est si bas, si déshonorée, si avilie, que je voudrais sa disparition complète. Mais j’espère que la guerre civile va nous tuer beaucoup de monde. Puissé-je être compris dans le nombre ! Comme préparation à la chose, on va nommer des députés. Quelle amère ironie ! Bien entendu que je m’abstiendrai de voter. Je ne porte plus ma croix d’honneur, car le mot honneur n’est plus français, et je me considère si bien comme n’en étant plus un, que je vais demander à Tourgueneff (dès que je pourrai lui écrire) ce qu’il faut faire pour devenir russe.

Ton oncle Achille Flaubert voulait se jeter par-dessus les ponts et Raoul-Duval a eu comme un accès de folie furieuse. Tu as eu beau lire des journaux et t’imaginer ce que pouvait être l’invasion, tu n’en a pas l’idée. les âmes fières sont blessées à mort et, comme Rachel, «ne veulent pas être consolées».

Depuis dimanche matin nous n’avons plus de Prussiens à Croisset (mais il en revient beaucoup à Rouen). Dès que tout sera un peu nettoyé, j’irai revoir cette pauvre maison, que je n’aime plus et où je tremble de rentrer, car je ne peux pas jeter à l’eau toutes les choses dont ces messieurs se sont servis. Si elle m’appartenait, il est certain que je la démolirais.

Oh ! Quelle haine ! Quelle haine ! Elle m’étouffe ! Moi qui étais né si tendre, j’ai du fiel jusqu’à la gorge.

Adieu. Je t’embrasse.

Ton mari nous invite à venir chez lui, à Neuville. Le voyage ne sera pas commode pour ta grand’mère. Mais elle le fera, malgré tout.

À Edmond de Goncourt. §

[31 janvier ou 1er février 1871].

Êtes-vous tué ?

Comme j’ai pensé à vous, depuis quatre mois ! Il m’est impossible de bouger de Rouen, à cause de ma mère. Dès que ma nièce sera revenue d’Angleterre je ferai le voyage de Paris.

Envoyez-moi de vos nouvelles et de celles de nos amis, de Théo particulièrement.

À vous, je vous embrasse.

Quai du Havre, 95.

À la princesse Mathilde. §

Samedi soir [18 février 1871].

Je ne vous ai pas écrit parce que nous avons été du 5 décembre au 1er février complètement bloqués, comme dans une ville assiégée. Il était difficile de voyager dans un rayon de cinq lieues. On a été pendant un mois sans pouvoir correspondre de Rouen à Dieppe !

Vous dire ce que j’ai souffert est impossible ; tous les chagrins que j’ai eus dans ma vie, en les accumulant les uns sur les autres, n’égalent pas celui-là. Je passais mes nuits à râler dans mon lit comme un agonisant ; j’ai cru par moments mourir et je l’ai fortement souhaité, je vous le jure. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou ! Je n’en reviendrai pas ! à moins de perdre la mémoire de ces abominables jours.

j’ai été chassé de Croisset par les Prussiens qui, pendant quarante-cinq jours, ont occupé tous les appartements. Ils étaient dix, dont trois officiers, sans compter six chevaux. À Rouen, où nous nous étions réfugiés ma mère et moi, nous en avons eu quatre. Le conseil municipal, dont mon frère fait partie, a délibéré sous les balles de l’aimable peuple. On a même cru, dans la ville, pendant une heure, que mon frère était tué.

Ici à Dieppe (où j’ai amené ma mère depuis que sa petite fille est revenue d’Angleterre) nous avons été cette semaine menacés du pillage et ces messieurs ont saccagé les maisons de quatre conseillers municipaux. Il a fallu, de nouveau, enfermer dans la terre les objets précieux ! Pendant ce temps-là, nous étions menacés à Croisset d’un sort pareil. Mais tout ce qui se passe depuis l’armistice n’est rien. Le pire a été les premiers temps de l’occupation. Tout ce que vous avez lu n’en donne aucune idée. Je fais des efforts pour n’y plus penser ; cela m’est impossible.

j’ai eu une lettre d’Edmond de Goncourt qui me donne des nouvelles de Théo (tous les deux vont bien).

Dumas, que je vois souvent, m’a donné des vôtres, dès que je suis arrivé ici, c’est-à-dire il y a dix jours. Son conseil est bon : n’essayez pas de revenir à Paris maintenant, ce serait imprudent.

Nous nous réjouissons tous les deux à l’idée d’aller bientôt vous faire une petite visite. Comme vous revoir me détendra le coeur !

j’imagine que la paix sera signée d’ici à cinq ou six jours ! Voilà Thiers président de la République, maintenant ! La gardera-t-il, ou la livrera-t-il aux Orléans ? Ah ! Que mon époque m’ennuie !

Il me semble que cette guerre dure depuis cinquante ans, que toute ma vie jusqu’à elle n’a été qu’un songe, et qu’on aura toujours les Prussiens sur le dos.

j’ai voulu me remettre au travail, mais j’ai encore la tête trop faible ; ma meilleure occupation, c’est de rêver au passé, où votre figure fait, pour moi, une grande lumière douce.

Patience et courage ! Peut-être que dans quelques mois nous causerons de tout cela rue de Courcelles.

À vous fortement et tendrement.

À Madame Régnier. §

Dieppe, 11 mars 1871.

Chère madame,

Votre lettre datée de Rennes, 17 février, m’est arrivée ici, après beaucoup de détours et de retards. Voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus vite. Et puis, j’étais tellement accablé (je le suis encore) que je n’avais pas la force de prendre une plume. Je ne crois pas que personne ait été, plus que moi, désespéré par cette guerre. Comment n’en suis-je pas mort de rage et de chagrin !

j’étais comme Rachel, je ne «voulais pas être consolé» et je passais mes nuits assis dans mon lit, à râler comme un moribond. j’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Quelle barbarie ! Quelle reculade ! Je n’étais guère progressiste et humanitaire cependant ! n’importe, j’avais des illusions ! Et je ne croyais pas voir arriver la Fin du monde. Car c’est cela ! nous assistons à la fin du monde latin. Adieu tout ce que nous aimons ! Paganisme, christianisme, muflisme. Telles sont les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est désagréable de se trouver dans la dernière. Ah ! nous allons en voir de propres ! Le fiel m’étouffe. voilà le résumé.

Quant à mes pénates dont vous vous informez et qui me sont devenus odieux, ils ont été souillés pendant quarante-cinq jours par dix Prussiens, sans compter quatre chevaux, plus par six autres pendant six jours, et actuellement il n’y en a chez moi rien que quarante. Oui, quatre fois dix ! Vous avez bien lu !

Je m’étais réfugié à Rouen, dans un appartement à ma nièce, où j’en ai six, etc.

Mais tout cela n’est rien comparativement à ce que vous avez souffert. Je sais que ces messieurs se sont amusés avec vos robes. On n’est pas plus drôle. Pauvre Mantes !

Ce n’est pas parce que Pari est devenu «un foyer pestilentiel» que je n’y vais pas, car de cela je me fiche profondément. Mais le chemin de fer ne prend pas encore les bagages et je ne puis retourner dans ma mansarde rien qu’avec un simple sac de nuit. Répondez-moi à Croisset ; on me fera parvenir votre lettre. j’adresse celle-ci à Mantes, où vous devez être revenue.

À George Sand. §

Dieppe, 11 mars 1871.

Chère maître,

Quand se reverra-t-on ? Paris ne m’a pas l’air drôle. Ah ! Dans quel monde nous allons entrer ! Paganisme, christianisme, muflisme : voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est triste de se trouver au début de la troisième.

Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai souffert depuis le mois de septembre. Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne. Personne n’a été plus désespéré que moi. Pourquoi cela ? j’ai eu de mauvais moments dans ma vie, j’ai subi de grandes pertes, j’ai beaucoup pleuré, j’ai ravalé beaucoup d’angoisses. Eh bien ! Toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. Et je n’en reviens pas. Je ne me console pas. Je n’ai aucune espérance.

Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, cependant. n’importe ! j’avais des illusions ! Quelle barbarie ! Quelle reculade ! j’en veux à mes contemporains de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Le fiel m’étouffe. Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, va être soldat ! La Russie en a maintenant quatre millions. Toute l’Europe portera l’uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne. Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l’idéal de la France.

Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil dans un pays tranquille.

Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète !

j’ai actuellement à Croisset douze Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j’ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j’y retournerai ; puis j’irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité. Mais de cela je me fiche profondément.

Probablement à Goncourt. §

Croisset près Rouen, [16 mars 1871].

Mon cher ami,

Votre lettre m’a fait bien du plaisir. De ce côté-là c’est une inquiétude de moins.

Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de rage et de chagrin, cet hiver ! Les parisiens qui ont beaucoup souffert ne se doutent pas de ce que c’est que l’invasion. Avoir ces cocos-là chez soi dépasse toute douleur.

Nous nous raconterons (prochainement je l’espère) nos impressions prussiennes et vous verrez que je n’ai pas été épargné.

Ma santé physique est rétablie, mais le moral reste profondément attaqué, et je ne crois pas qu’il revienne.

Oui ! j’avais des illusions ! je ne croyais pas à tant de sottise et de férocité. j’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle ! Quelle reculade !

Dans quelque temps l’Europe entière portera l’uniforme ! Tout le monde sera soldat ! Que veut dire le mot : Progrès ?

Nous allons entrer dans un ordre de choses hideux, où toute délicatesse d’esprit sera impossible. Paganisme, christianisme, muflisme, voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Nous touchons à la dernière.

Ici, à Rouen nous n’en avons pas fini. On s’y flanque des coups de sabre et des coups de couteau très proprement. l’histoire des drapeaux noirs (que vous savez, sans doute, par les journaux) a exaspéré les Prussiens, et le bon rouennais tourne à l’espagnol. Depuis hier, cependant, on se calme.

Je sais que Baudry va bien. Vous me verrez probablement dans une quinzaine de jours.

d’ici là, je vous serre les deux mains bien fort et suis tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset] Jeudi, 4 heures soir [16 mars 1871].

Ma chère Caro,

Au lieu de partir ce matin, je ne pars que ce soir, Dumas n’étant arrivé qu’à midi. Et au lieu de nous en aller par Amiens, nous allons coucher à Paris, d’où nous repartirons à 9 heures du matin demain. La ligne de Rouen à Amiens est occupée par les Prussiens, encombrée de leurs troupes, et nous n’arriverions à Bruxelles qu’après-demain soir... peut-être ?

Ils se conduisent abominablement à Rouen, et je ne vous engage pas à y faire un long séjour, ni surtout à vous promener le soir dans les rues.

Émile a reçu ce matin ta lettre. écrivez-moi à Bruxelles, à l’hôtel Bellevue, ou chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15 (pour remettre à M. G. F.). Je suis impatient de savoir comment vous aurez fait votre voyage et comment se sera passé votre séjour à Rouen, surtout à cause de notre pauvre vieille.

Dumas m’a dit que les Prussiens quittaient Dieppe demain, définitivement. Il est fâcheux que tu ne puisses pas y rester un peu plus longtemps.

Adieu, pauvre chère Caro.

Ton vieil scheik.

En vous écrivant samedi matin de Bruxelles, vous ne pouvez pas avoir la lettre à Rouen avant lundi. Tâche de faire comprendre ça à notre vieille.

À la princesse Mathilde. §

Samedi [4 mars 1871].

Eh bien ? c’est fini ! La honte est bue ! mais pas digérée. Comme j’ai pensé à vous mercredi et comme j’ai souffert ! Toute la journée j’ai vu les faisceaux des Prussiens briller au soleil dans l’avenue des Champs-Élysées et j’entendais leur musique, leur odieuse musique sonner sous l’arc de Triomphe ! l’homme qui dort aux Invalides devait s’en retourner de rage dans son tombeau !

Dans quel monde nous allons entrer ! Dumas, que j’ai vu hier (et qui doit être avec vous maintenant), m’a dit que Paris était inhabitable.

Il faut pourtant que j’y aille afin d’avoir des habits, car je suis presque en guenilles, puis, j’irai vous voir. Mais les chemins de fer me paraissent peu commodes, et je reviendrai ici probablement pour prendre la voie de mer.

Je m’étonne de tout ce qu’on peut souffrir sans mourir. Personne n’est plus ravagé que moi par cette catastrophe. Je suis comme Rachel : «je ne veux pas être consolé». Je tâcherai de m’habituer au désespoir fixe.

Et voilà le soleil qui brille comme en plein été ! Quelle ironie ! et comme la nature se moque de nous !

Quand Giraud sera revenu près de vous, dites-lui bien que je le plains avec tout ce qui me reste de larmes !

À bientôt, n’est-ce pas ? Et plus que jamais et toujours croyez, je vous prie, à l’affection profonde de votre

G Flaubert.

À sa nièce Caroline. §

Bruxelles, rue d’Arlon, 15, dimanche 2 heures [19 mars 1871].

Ma chère Caro,

Nous apprenons ce matin qu’on se bat à Paris. Est-ce bien vrai ? j’ai peur que vous ne vous trouviez pris dans la bagarre. j’ai envoyé hier à Rouen un télégramme vous annonçant mon arrivée, et le soir je vous ai écrit.

Comme je compte partir d’ici pour Londres mardi matin ou mardi soir, envoie-moi par le télégraphe un mot pour me dire ce que vous devenez. La dépêche doit aller par l’Angleterre.

À Madame Charles Lapierre (ou à la nièce de Flaubert). §

Bruxelles. Dimanche, 3 heures [19 mars 1871].

Êtes-vous à Paris ? et êtes-vous tranquilles ? je ne suis pas sans inquiétude, à cause de l’émeute et de notre pauvre vieille mère.

Je voudrais que vous fussiez restée à Dieppe, car Rouen ne m’avait pas l’air non plus bien tranquille.

Écrivez-moi par le télégraphe pour me dire ce que vous devenez. Il faut que la dépêche passe par l’Angleterre.

Je pars pour Londres mardi. Donc, répondez-moi tout de suite, rue d’Arlon, 15, Bruxelles.

Je vais très bien et vous embrasse tous.

À sa nièce Caroline. §

Bruxelles, lundi 20 mars 1871.

Chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15.

j’espère que vous n’avez pas fait la bêtise d’aller à Paris d’où il nous arrive des nouvelles déplorables.

Je ne sais pas ce qui se passe à Rouen. Comment vous en tirez-vous ? Tu n’as donc pas reçu un télégramme que je vous ai envoyé avant-hier par la voie d’Angleterre ? Je vous ai écrit plusieurs lettres. j’envoie un télégramme à Lapierre pour avoir de vos nouvelles.

Comme je pense que je reviendrai plus facilement à Rouen par New-Haven que par Paris, je partirai pour Londres mercredi, à moins que d’ici là je n’aie de vous un mot qui me rappelle. Comment se porte notre pauvre vieille ?

À sa nièce Caroline. §

Bruxelles, mardi soir, 4 heures [21 mars 1871].

Chère Caro,

Où êtes-vous ? à Dieppe, à Rouen, ou à Paris ? j’espère que ton mari n’aura pas fait l’imprudence de vous mener à Paris. j’ai télégraphié deux fois à Rouen (par la voie d’Angleterre qu’on m’a dit être la plus sûre) et n’ai reçu encore aucune nouvelle. Je vous ai écrit tous les jours, et dans tous les endroits où vous pouviez être. Rien !

Je regrette beaucoup d’être parti ! Aujourd’hui, on ne peut pas rentrer dans Paris, et à la frontière française l’autorité républicaine vous cherche des chicanes. Donc je m’embarque demain à Ostende pour Londres, d’où je compte revenir par New-Haven.

Les Prussiens sont-ils rentrés dans Dieppe et à Croisset ? Que faire ? et où aller, une fois revenu en France ?

Comment va notre pauvre vieille ?

j’ai reçu hier sa lettre de vendredi, mais à ce moment vous ne saviez rien de Paris.

Tout n’est donc pas fini ! On sera éternellement inquiet et embêté ! Et les affaires d’Ernest ? Comment s’arrangent-elles avec l’émeute ? Si je n’avais promis positivement d’aller en Angleterre, je reviendrais immédiatement à Dieppe, sans m’arrêter à Londres, tant j’ai envie de savoir ce que vous devenez.

Nous revoilà dans les mêmes tracas que cet hiver.

Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort ainsi que maman.

Ton vieux scheik.

À sa nièce Caroline. §

Londres. Jeudi, 4 heures [23 mars 1871].

Ma chère Caro,

Je suis arrivé ce matin à Londres, non sans difficulté, et là j’y ai appris par ta lettre de mardi que vous vous étiez décidées sagement à retourner à Dieppe. Tu m’y reverras lundi, mon intention étant de revenir par New-Haven.

Tâche donc de me répondre tout de suite : Hatchett’s hotel, Dover street, London W.

Je voudrais savoir s’il y a des Prussiens à Croisset, car où aller maintenant ? Je crois cependant que l’agitation de Paris touche à sa fin. Peut-être pourrons-nous y aller dans quelque temps.

Ton vieux scheik d’oncle.

Je vous ai envoyé force lettres et télégrammes. j’ai reçu une lettre de maman et une de toi !

À sa nièce Caroline. §

Londres, samedi soir [25 mars 1871].

Ma chère Caro,

j’ai reçu tout à l’heure ta lettre de jeudi qui me rassure beaucoup. Comme je suis content que vous soyez revenues à Dieppe !

Je comptais partir demain soir et être près de vous lundi. Mais le paquebot de New-Haven ne part pas le dimanche. Donc mon séjour ici est retardé de vingt-quatre heures et je ne compte pas arriver à Dieppe avant mardi matin. Il est inutile que tu m’envoies Anselme, si Mercier promet d’avoir une de ses voitures sur le quai quand je débarquerai.

Il me semble que Paris reste dans le même état. Aujourd’hui, on n’a reçu à l’ambassade de France (où je vais tous les jours) aucun journal de Paris. Mais nous savons, par un voyageur parti hier soir à 5 heures des Champs-Élysées, que tout était calme. Je n’y comprends goutte !

j’avais pensé à m’en aller par Calais, Boulogne, Amiens et Clères. Mais je n’arriverais à Dieppe que lundi soir au plus tôt, et peut-être serais-je arrêté en route par un convoi de Prussiens. Le plus sûr, je crois, est de prendre le chemin le plus court. Comme il me tarde d’être installé quelque part et travaillant !

Adieu, pauvre chérie, ou plutôt à bientôt. Embrasse ta grand’mère pour moi et tâche de la faire patienter jusqu’à mardi matin.

Mes félicitations à ton époux de ce qu’il a échappé aux balles de «nos frères».

À Madame Roger des Genettes. §

Neuville [près Dieppe], 30 mars 1871.

Il y a quinze jours je comptais être maintenant à Paris, mais «nos frères» en ont disposé autrement.

Je suis parti de Dieppe pour Bruxelles, croyant ne pas revoir les casques à pointe, car je devais retrouver ma famille dans la nouvelle Athènes, qui me semble descendre au-dessous du Dahomey ; mais j’ai su à Bruxelles que Paris était inhabitable. Ma mère et ma nièce sont revenues de Rouen à Dieppe ; j’y suis depuis avant-hier et samedi prochain je serai à Croisset, où je me résigne à rentrer. Vous seriez donc bien aimable, chère madame, de m’y adresser un petit mot pour me dire ce que vous devenez. La tâche du général est lourde. Sera-t-il obéi ? Là est tout le problème pour le moment. Car l’internationale ne fait que commencer et elle réussira, pas comme elle l’espère ni comme le redoutent les bourgeois ; mais l’avenir (et quel avenir !) est de ce côté. À moins qu’une forte réaction cléricale et monarchique ne triomphe. Ce qui est également possible.

Ces misérables-là déplacent la haine ! On ne pense plus aux Prussiens. Encore un peu, et on va les aimer ! Aucune honte ne nous manquera.

Comme je suis las, comme je voudrais m’en aller vivre dans un endroit où je n’entendrais plus parler de rien !

Adieu, chère madame, je n’ose vous dire à bientôt.

À la princesse Mathilde. §

Dieppe [vendredi 31 mars 1871].

Demain enfin je me résigne à rentrer dans mon pauvre logis où je vais tâcher de travailler pour oublier la France. j’y attendrai que Paris soit tranquille !

j’ai appris ce matin que ces Messieurs de l’Hôtel de Ville s’étaient emparés de la poste. Aussi ne suis-je pas bien sûr que cette lettre vous parvienne. Ils me paraissent si bêtes que leur règne ne sera pas long !

Mon retour a été pénible : j’ai eu de New Haven à Dieppe un temps abominable ; j’en suis encore fatigué.

j’ai passé près de vous quatre jours bien bons, les seuls bons que j’aie eus depuis huit mois ! Je vous ai trouvée plus vaillante et mieux portante que je ne l’espérais. Conservez-vous pour nous. Un temps viendra où nous nous retrouverons peut-être tous ensemble dans le cher endroit que nous regrettons.

Si rien n’est changé pour nous d’ici au milieu de l’été, je vous referai une visite, qui cette fois sera plus longue. Où aller pour être bien, si ce n’est près de vous !

j’ai reçu les lettres renvoyées ici. Mes souvenirs à vos compagnons, et croyez, je vous prie, à l’inaltérable affection de votre tout dévoué.

À George Sand. §

Neuville, près Dieppe, vendredi, 31 mars 1871.

Chère maître,

Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Croisset. C’est dur, mais il le faut. Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint Antoine et d’oublier la France.

Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu’à ce qu’on sache où aller, sans crainte de Prussiens ni d’émeute.

Il y a quelques jours, je suis parti d’ici avec Dumas, pour Bruxelles, d’où je comptais revenir directement à Paris. Mais «la nouvelle Athènes» me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise.

Est-ce la fin de la blague ? En aura-t-on fini avec la métaphysique creuse et les idées reçues ? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme !

Il faut que la Révolution française cesse d’être un dogme et qu’elle rentre dans la Science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été plus savant, on n’aurait pas cru qu’une formule mystique est capable de faire des armées et qu’il suffit du mot «République» pour vaincre un million d’hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône, exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite ! Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu’avaient été les volontaires de 92 et la retraite de Brunswick, gagné à prix d’argent par Danton et Westermann. Mais non, toujours les rengaines ! toujours la blague ! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur moyen âge. C’est carré ! La question des loyers, particulièrement, est splendide ! Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel ; il intervient dans les contrats entre particuliers. La Commune affirme qu’on ne doit pas ce qu’on doit, et qu’un service ne se paie pas par un autre service. C’est énorme d’ineptie et d’injustice !

Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l’ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badinguet et appellent dans leur coeur les Prussiens. Les gens de l’Hôtel de Ville ont déplacé la haine. C’est de cela que je leur en veux. Il me semble qu’on n’a jamais été plus bas.

Nous sommes ballottés entre la société de Saint Vincent de Paul et l’Internationale. Mais cette dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie si longue. j’admets qu’elle batte les troupes de Versailles et renverse le gouvernement. Les Prussiens entreront dans Paris et «l’ordre régnera à Varsovie» ! Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera furieuse et toute liberté étranglée.

Que dire des socialistes qui imitent les procédés de Badinguet et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc. ? Ah ! quelle immorale bête que la foule, et qu’il est humiliant d’être homme !

Je vous embrasse.

À la baronne Jules Cloquet. §

Neuville [31 mars 1871].

Vous êtes adorablement bonne, chère Madame Cloquet, et je vous remercie bien de tout ce que vous faites pour ma bonne femme.

Ma mère est revenue d’Ouville et je vais demain m’en retourner à Croisset, qui cependant n’est pas encore agréable à habiter.

Caroline est au milieu de son installation dieppoise. Voilà toutes les nouvelles de la famille.

Je compte toujours mener ma mère à Paris dans les premiers jours du mois prochain. Mais vous n’y serez plus. Achille me charge de rappeler à M. Cloquet sa promesse d’oiseaux, et moi je charge madame la baronne d’embrasser M. le baron.

Je suis tout à vous, chère madame, et vous baise les mains.

À la princesse Mathilde. §

Croisset jeudi [1871].

Dans le petit mot que vous m’avez envoyé en arrivant à Saint-Gratien, vous me faisiez espérer une épître.

Je l’attends toujours, Princesse.

Popelin m’a donné deux fois de vos nouvelles, mais j’aimerais mieux en avoir de vous-même. j’irai en chercher, dès que ma nièce aura emmené ma mère de Dieppe, c’est-à-dire dès que je serai libre.

n’oubliez pas de me dire sous quel nom il faut vous écrire. Sous le vôtre tout bonnement, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi, pour cette fois, mon excès de prudence.

Le plaisir de vous retrouver chez vous doit adoucir l’amertume des Prussiens. Car vous en avez sans doute ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés. C’est un bonheur qu’on nous annonce toujours comme très prochain, et qui est remis de semaine en semaine, de jour en jour. j’en suis arrivé à l’exaspération. Tout ! Tout ! (même la Commune) plutôt que les casques à pointes. Je n’ai jamais rien haï comme ces gens-là, car rien ne m’a fait plus souffrir !

Il me semble qu’il y a maintenant calme plat sur l’Océan politique. La tempête ne peut toujours durer ! Et vous, à présent, vous êtes une simple citoyenne ? Mais pour nous, vous resterez toujours notre Princesse, notre chère Princesse dont je baise les deux mains dévotement.

Son fidèle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi, 2 heures [5 avril 1871].

Ma chère Caro,

Contrairement à mon attente, je me trouve très bien à Croisset, et je ne pense pas plus aux Prussiens que s’ils n’y étaient pas venus ! Il m’a semblé très doux de me retrouver au milieu de mon vieux cabinet et de revoir toutes mes petites affaires ! Mes matelas ont été rebattus, et je dors comme un loir. Dès samedi soir, je me suis remis au travail et, si rien ne me dérange, j’aurai fini mes Hérésies à la fin de ce mois. Enfin, pauvre chérie, il ne me manque rien que la présence de ceux, ou plutôt de celles que j’aime, petit groupe où vous occupez le premier rang, ma belle dame.

j’avais la boule complètement perdue, quand nous nous sommes retrouvés au commencement de février ; mais, grâce à toi, à ta gentille société et à ton bon intérieur, je me suis remis peu à peu, et maintenant j’attends le jour où tu reviendras ici (pour un mois, j’espère). Le jardin va devenir très beau : les bourgeons poussent ; il y a des primevères partout. Quel calme ! j’en suis tout étourdi !

j’ai passé la journée de dimanche dans un abrutissement plein de douceur. Je revoyais le temps où mon pauvre Bouilhet entrait, le dimanche matin, avec son cahier de vers sous le bras, quand le père Parain circulait par la maison, en portant le journal sur sa hanche, et que toi, pauvre loulou, tu courais au milieu du gazon, couverte d’un tablier blanc. Je deviens trop scheik ! Je m’enfonce à plaisir dans le passé, comme un vieux ! Parlons donc du présent !

Ton mari doit être soulagé. On vient d’administrer à «nos frères» une raclée sérieuse ! Je serais bien surpris que la Commune prolongeât son existence au delà de la semaine prochaine. l’assassinat de Pasquier m’a ému. Je le connaissais beaucoup : c’était un ami intime de Florimont, un camarade de ton oncle Achille, un élève du père Cloquet et un cousin-germain de Mme Lepic.

Duval, le pêcheur, m’a apporté ce matin cent francs en donnant congé de sa maison pour la saint-Michel prochain, – ou prochaine ?

Quoi encore ? Il passe beaucoup de bateaux sur la rivière. On dit que les Prussiens quitteront le département le 14 de ce mois ; mais j’attends qu’ils soient partis tout à fait, avant d’entreprendre aucune réparation dans le logis.

Ton mari m’avait l’air bien tourmenté par ses affaires, quand je suis parti. Par contre-coup, elles m’inquiètent. Je serais bien content de savoir que ses ennuis diminuent. Il me semble que, maintenant, la fin du trouble général n’est pas éloignée.

Comment va ta grand’mère ? Le dentiste de Dieppe est-il parvenu à la soulager ? Embrasse-la bien fort pour moi.

Mes tendresses à Putzel ! Il m’en ennuie, ainsi que de ses parents.

Adieu, pauvre Caro ; tu ne diras pas que, cette fois, je me borne à écrire un simple billet...

À toi.

Ton vieil oncle en baudruche.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche de pâques, 6 heures du soir [9 avril 1871].

Mon Loulou,

Ta grand’mère m’écrit tous les jours, pour me répéter qu’elle va revenir à Rouen.

Que dois-je croire ? et que dois-je faire ? Elle pourrait, à la rigueur, coucher dans sa chambre de Croisset, bien qu’il vaudrait mieux y faire remettre, dès maintenant, un papier neuf, si l’on était sûr que les Prussiens ne revinssent pas.

Quant à aller sur le port, cette perspective me sourit peu, puisque maintenant je suis réinstallé dans mon cabinet et que je recommence, Dieu merci, à travailler. Ta grand’mère ne resterait pas à Rouen pendant que je serais à Croisset ! Quelle pauvre bonne femme pour n’être jamais en repos ! Elle me dit dans ses lettres qu’elle «a peur de vous déranger». Si tu crois que ses dents lui font trop de mal, je pourrais bien aller chez Collignon, voir s’il voudrait faire le voyage de Dieppe. Ou bien tu pourrais (encore une fois !) l’amener à Rouen.

La future femme de chambre m’a formellement promis qu’elle serait libre de demain en huit ; ainsi, tranquillise-toi.

Depuis mon retour ici, je n’ai eu qu’une visite : c’est, tout à l’heure, celle de la famille Lapierre au grand complet. Lapierre (qui est revenu de Paris hier au soir) croit que, d’ici à deux jours, on en aura fini avec les Communeux. On doit aujourd’hui tourner Montmartre, et peut-être entrer dans Paris.

Il a assisté au combat de dimanche et a vu, à Versailles, d’Osmoy qui se porte comme un charme. Ledit d’Osmoy est du nombre des députés qui se mêlent aux soldats, sur le champ de bataille, pour les encourager. Du reste, les bons tourlourous sont enragés contre nos frères et ne leur font aucun quartier.

Adieu, pauvre chérie. Es-tu de meilleure humeur ? Ta dernière lettre était faite pour me remplir de fatuité...

À sa nièce Caroline. §

Croisset mardi soir, 6 heures. [18 avril 1871].

Trois jours sans lettres ! Il me semble que la correspondance entre Neuville et Croisset se ralentit, car je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis samedi matin.

Je m’attendais à avoir ce matin un mot de notre vieille, me disant ce qu’elle pense de sa nouvelle femme de chambre, c’est-à-dire comment elle l’a trouvée.

j’ai eu, dimanche, la visite de neuf personnes à la fois : Raoul-Duval et ses trois enfants ; Mme Perrot avec sa fille et sa petite-fille ; Mme Brainne avec son gamin, et le sieur Dubois, du Mont-de-Piété. Les enfants ont couru dans les cours et fait des bouquets d’herbes sauvages. Ma maison est si peu bien montée que j’ai été obligé, pour leur collation, d’emprunter un pot de confitures au jardinier. Toute la société, néanmoins, a eu l’air très satisfait de sa petite promenade.

La mère Lebret a vendu son mobilier et m’a apporté 225 francs.

C’est bien gentil, mon pauvre loulou, les encouragements que tu me donnes sur Saint Antoine. Je commence à croire, en effet, que ça pourra être bon. Quel dommage que nous ne soyons pas toujours ensemble ! j’aime tant ta compagnie !

Ton vieux.

l’issue de l’insurrection parisienne est retardée parce qu’on emploie des moyens politiques pour éviter l’effusion du sang. Les Prussiens n’y entreront pas (dans Paris) : c’est un épouvantail de M. Thiers.

À George Sand. §

Croisset, lundi soir, 2 heures [24 avril 1871].

Chère maître,

Pourquoi pas de lettres ? Vous n’avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe ? Êtes-vous malade ? Vivez-vous encore ? qu’est-ce que ça veut dire ? j’espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n’êtes à Paris, capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l’urbanité.

Savez-vous le pire de tout cela ? C’est qu’on s’y habitue. Oui, on s’y fait. On s’accoutume à se passer de Paris, à ne plus s’en soucier, et presque à croire qu’il n’existe plus.

Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois ; je trouve que, après l’invasion, il n’y a plus de malheurs. La guerre de Prusse m’a fait l’effet d’un grand bouleversement de la nature, d’un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six mille ans ; tandis que l’insurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire et presque toute simple.

Quels rétrogrades ! quels sauvages ! comme ils ressemblent aux gens de la Ligue et aux maillotins ! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du moyen âge ! qui se traîne encore sur l’idée gothique de la Commune, qui n’est autre que le municipe romain !

Ah ! j’en ai gros sur le coeur, je vous le jure !

Et la petite réaction que nous allons avoir après cela ! Comme les bons ecclésiastiques vont refleurir !

Je me suis remis à Saint Antoine, et je travaille violemment.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, jeudi [27 avril ? 1871].

Je ne vous ai pas écrit parce que je vous croyais enfermée dans Paris, où vous n’étiez pas une de mes moindres inquiétudes ; et je ne savais comment vous faire parvenir ma lettre.

C’est joli, ça va bien ! n’importe ! j’y vois clair, et je ne suis plus dans l’horrible état où j’ai râlé pendant six mois. Comment n’en suis-je pas devenu fou ? Contrairement à l’avis général, je ne trouve rien de pire que l’invasion prussienne. l’anéantissement complet de Paris par la Commune me ferait moins de peine que l’incendie d’un seul village par ces messieurs, qui «sont charmants», etc. , etc. Ah ! Les docteurs ès lettres se livrant à un pareil métier et obéissant à une pareille discipline, voilà qui est nouveau et impardonnable ! C’est pour cela qu’il ne faut pas tant comparer les horreurs de cette invasion à celles qu’ont pu commettre les soldats de Napoléon 1er. À propos de ce vieux, je crains que la destruction de sa colonne éparpille dans l’air la graine d’un troisième empire, qui plus tard s’épanouira. Un fils de Plonplon fera dans une vingtaine d’années la restauration de la branche cadette. Quant au socialisme, il a raté une occasion unique et le voilà mort pour longtemps. Le mysticisme l’a perdu. Car tout ce qui se fait à Paris est renouvelé du moyen âge. La Commune, c’est la Ligue ! Pour échapper à tout cela, je me plonge en désespéré dans Saint Antoine et je travaille avec suite et vigueur. Si rien ne m’entrave, j’aurai fini ce livre avant un an.

Comment n’être pas malade ? Ce que vous me dites de votre santé ne m’étonne pas. Pauvres nerfs ! pauvres nerfs ! Mais souffrez-vous beaucoup ? Si vous le pouvez, écrivez-moi de longues lettres. Quant à aller à Bourbonne, essayez-en.

Allons, adieu. Quand nous reverrons-nous ? j’irai à Paris-Dahomey dès qu’on pourra y entrer.

À George Sand. §

[Croisset, 29 avril 1871].

Je réponds tout de suite à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. Non, les Prussiens n’ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes ; mais, en somme, ils n’ont pas fait de mal. Quant à mon cabinet, il a été respecté. j’avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l’abri mes volumineuses notes sur Saint Antoine. j’ai retrouvé tout cela intact.

Le pire de l’invasion pour moi, c’est qu’elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère. Quel changement ! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d’une faiblesse navrante. Comme c’est triste de voir les êtres qu’on chérit se dégrader peu à peu !

Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint Antoine, et si rien ne me dérange et que je continue de ce train-là, je l’aurai fini l’hiver prochain. j’ai joliment envie de vous lire les soixante pages qui sont faites. Quand on pourra recirculer sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a longtemps que votre vieux troubadour vous attend ! Votre lettre de ce matin m’a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense coeur vous avez !

Je ne suis pas comme beaucoup de gens que j’entends se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus tolérable que l’invasion. Il n’y a plus de désespoir possible, et voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. «Ah ! Dieu merci, les Prussiens sont là !» est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac messieurs les ouvriers, et qu’on f... le tout ensemble dans la rivière ! – ça en prend le chemin, d’ailleurs – et puis le calme renaîtra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre de gouvernement) rendra la France incolore et lourde. Elle n’aura plus de coeur, plus de centre, et, je crois, plus d’esprit.

Quant à la Commune, qui est en train de râler, c’est la dernière manifestation du moyen âge. La dernière ? Espérons-le !

Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du droit, en un mot l’anti-sociabilité.

La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pille les hôtels des riches, parce qu’on a appris à maudire Lazare, qui était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. «La République est au-dessus de toute discussion» équivaut à cette croyance : «le Pape est infaillible !» toujours des formules ! Toujours des dieux !

l’avant-dernier dieu, qui était le suffrage universel, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant «les assassins de Versailles». À quoi faut-il donc croire ? À rien ! C’est le commencement de la sagesse. Il était temps de se défaire «des principes» et d’entrer dans la Science, dans l’examen. La seule chose raisonnable (j’en reviens toujours là), c’est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose et même qu’ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu’il est le nombre, la masse, l’illimité. Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n’écoutent plus leur curé ; mais il importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan ou Littré, puissent vivre et soient écoutés. Notre salut est maintenant dans une aristocratie légitime, j’entends par là une majorité qui se composera d’autre chose que de chiffres.

Si l’on eût été plus éclairé, s’il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l’histoire, nous n’aurions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Comment faisaient les catholiques pour conjurer un grand péril ? Ils se signaient en se recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allions crier : «Vive la République !» en évoquant le souvenir de 92 ; et on ne doutait pas de la réussite, notez-le. Le Prussien n’existait plus, on s’embrassait de joie et on se retenait pour ne pas courir vers les défilés de l’Argonne, où il n’y a plus de défilés ; n’importe, c’est de tradition. j’ai un ami à Rouen qui a proposé à un club la fabrication de piques pour lutter contre des chassepots !

Ah ! qu’il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l’envoyer au bagne une fois la paix faite ! l’Autriche ne s’est pas mise en révolution après Sadowa, ni l’Italie après Novare, ni la Russie après Sébastopol. Mais les bons Français s’empressent de démolir leur maison dès que le feu prend à la cheminée.

Enfin, il faut que je vous communique une idée atroce : j’ai peur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d’un troisième empire. Qui sait si, dans vingt ans ou dans quarante ans, un petit-fils de Jérôme ne sera pas notre maître ?

Pour le quart d’heure, Paris est complètement épileptique. C’est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de la Lanterne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents. Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise, et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre le sublime et le ridicule ? Quel irrespect ! quelle ignorance ! quel gâchis ! «Bouilli ou rôti, même chose !» et en même temps quelle servilité envers l’opinion du jour, le plat à la mode !

Tout était faux : faux réalisme, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait «marquises», de même que les grandes dames se traitaient familièrement de «cochonnettes». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnould, comme Lagier, faisaient horreur. Vous n’avez pas vu les respects de Saint-Victor pour la Païva ! Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’Art d’être moral, à la philosophie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science de se ranger à la portée du peuple.

Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n’en finis plus.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, 30 avril [1871].

Vis-tu encore ? Où es-tu ?

j’ai maintenant la conviction que plusieurs lettres écrites par moi et écrites à moi ont été perdues ou saisies. d’ailleurs, je ne peux expliquer autrement cet énorme trou dans notre correspondance.

Me voilà revenu à Croisset, depuis quinze jours, et j’y retravaille pour ne plus songer aux charogneries contemporaines. Ah ! Cher vieux, comme j’ai envie de te revoir et de causer avec toi ! Mais où nous revoir ? Paris m’a l’air d’être en train de «suivre Babylone». En tout cas le Paris que nous aimions est fini !!! Au paganisme a succédé le christianisme, nous entrons maintenant dans le muflisme.

Donne-moi de tes nouvelles, de toi et des tiens. Je t’embrasse ou plutôt je vous embrasse.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset. ] Dimanche soir [30 avril 1871].

Mon pauvre chéri,

Ta grand’mère me semble aller mieux ; elle est moins triste depuis deux jours : la consultation que ton oncle Achille lui a donnée jeudi a, je crois, rassuré son moral.

Aujourd’hui nous avons eu toute la journée Julie, Juliette et Ernest (avec qui j’ai fait une partie de bouchon) ; puis j’ai été à pied (!!!) à Bapaume, pour déposer mon bulletin de vote, sur lequel j’avais effacé le nom du «Pseudo». Si ce coco-là réunissait encore beaucoup de voix, il pourrait devenir notre maire, ce qui serait embêtant !

j’ai choisi, pour la cheminée de la chambre à deux lits, des petits pavés blancs, et hier, le philosophe Baudry est venu déjeuner. Voilà toutes les nouvelles.

[...] Le communard, communiste et commun Cord’homme est au secret. Sa femme fait des démarches pour qu’on le relâche, en promettant qu’il émigrera en Amérique. Avant-hier on a également incarcéré d’autres patriotes.

Quant à moi, je suis soûl de l’insurrection parisienne ! Je n’ai plus le courage de lire le journal. Ces continuelles horreurs me dégoûtent plus encore qu’elles ne m’attristent, et je me plonge de toutes mes forces dans le bon Saint Antoine. j’ai commencé ce soir la description d’un petit cimetière chrétien où les fidèles viennent pleurer les martyrs. Ce sera estrange.

Pauvre Caro ! Quel dommage que nous ne vivions pas ensemble ! j’aime tant causer avec toi ! Maintenant, d’ailleurs, je n’ai plus personne pour recevoir mes épanchements.

j’ai appris ce matin, par les feuilles, la mort de Mme Viardot. Je plains beaucoup Tourgueneff et vais lui écrire immédiatement.

À propos d’écrire, ta dernière lettre à ta grand’mère était bien gentille. Premier prix de style épistolaire : Caro !

Comme ton époux a dû être éreinté de son voyage ! Je suis content de savoir qu’il a réussi dans ce qu’il voulait près du sylphe Winter.

Ton vieux ganachon.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi soir [3 mai 1871].

Je n’ai reçu que deux lettres depuis que nous nous sommes vus. l’une, il y a huit jours, à la date du 22 avril et l’autre, dimanche dernier, datée du 28. Je suis maintenant sûr qu’on en a intercepté de part et d’autre, à moins qu’elles n’aient été tout simplement perdues par la poste. Même histoire est arrivée à Mme Dubois de l’Estang, à ce que m’a dit sa mère, car elle, je ne l’ai pas vue ; j’ai fait à Rouen un voyage inutile.

Puisque le gouvernement (ou la Commune, je n’en sais rien) a fourré son nez dans mes épîtres, je ne vois pas pourquoi je me gênerais ; donc je vais reprendre mes habitudes et vous appeler comme autrefois par votre vrai nom, car pour moi vous êtes toujours une Altesse, et mieux que cela : «notre Princesse» comme disait Sainte-Beuve. C’est une appellation qui, parmi ceux que je connais, n’appartient qu’à vous. Elle est unique, comme le sentiment que je vous porte.

Je vous sens très triste, et je voudrais vous être bon à quelque chose. Le souvenir des heures que je passais près de vous, à Saint-Gratien et dans la rue de Courcelles, me tient au coeur d’une façon forte et charmante. Je revois tous ces endroits où vous alliez, veniez, en répandant autour de vous comme de la lumière et de la bonté.

Dans ce moment-ci, j’ai une envie folle de vous baiser les mains.

Ah ! je comprends bien tout ce que vous me dites ! et je crois que personne ne le comprend mieux. Moi aussi, pendant huit mois, j’ai étouffé de honte, de rage et de chagrin, j’ai passé des nuits à pleurer comme un enfant. Je n’ai pas été loin de me tuer. j’ai senti la folie qui me prenait, et j’ai eu les premiers symptômes, les premières atteintes d’un cancer. Mais à force d’avoir fait bouillir mon fiel, je crois qu’il s’est purifié, et je vous avoue que maintenant je suis devenu, pour les malheurs publics, à peu près insensible. Quant aux malheurs particuliers, aux malheurs de ceux que j’aime, c’est le contraire : ma sensibilité est exaspérée et l’idée de votre chagrin me désole. Le calus s’est fait par-dessus la plaie. Bonsoir !

Après l’invasion de la Prusse, j’ai tiré le drap mortuaire sur la face de la France. qu’elle roule désormais dans la boue et le sang ! Peu importe, elle est finie.

Quoi qu’il advienne, le Gouvernement ne siégera plus à Paris. Dès lors Paris ne sera plus la capitale et le Paris que nous aimions deviendra de l’histoire. Nous n’y trouverons jamais tout ce qui rendait la vie si douce. Je dis nous, car vous y reviendrez (on vous y fera revenir, dès qu’il y aura un gouvernement assis, régulier). Mais peut-être regretterez-vous votre temps d’exil, tant vous y trouverez de ruines et de changements !

Puisque vous me demandez des détails sur la vie que je mène, en voici. Je suis tout seul à Croisset avec ma mère qui ne peut plus marcher, et qui s’affaiblit effroyablement ! j’ai pour distraction unique de voir, de temps à autre, passer sous mes fenêtres Messieurs les Prussiens faisant une promenade militaire, et comme occupation mon Saint Antoine, auquel je travaille sans désemparer. Cette oeuvre extravagante m’empêche de songer aux horreurs de Paris. Quand nous trouvons le monde trop mauvais, il faut se réfugier dans un autre. Le vieux mot «à la consolation des lettres» n’est pas un poncif ! À propos de lettres, que dites-vous de ce malheureux Troubat, qui est devenu le secrétaire, devinez de qui ? de Félix Pyat ! Après l’avoir été de Sainte-Beuve, quelle distance ! Comme c’est drôle, ces natures qui ont toujours besoin de s’accrocher à une autre, ces gens qui ne peuvent vivre qu’à l’état de séïde !

Mme Sand m’a écrit une lettre désespérée. Elle s’aperçoit que sa vieille idole était creuse, et sa foi républicaine me paraît complètement éteinte ! C’est un malheur qui ne m’arrivera pas.

Allons ! Adieu, bon courage ! Le sort a des retours ! Quand vous ne saurez que faire, écrivez-moi. Je pense à vous presque constamment ; je suis plus que jamais, Princesse, votre fidèle.

À sa nièce Caroline. §

Mercredi, [10 mai 1871].

Pauvre cher Loulou,

j’espère que tu tiendras l’engagement que tu nous donnes dans ta lettre d’hier et que, de dimanche en huit, tu viendras nous voir avec Ernest. Je crois qu’il serait plus sage, pour établir les peintres dans la maison, d’attendre que nous n’y soyons plus. l’insurrection de Paris aura un terme ! Alors, j’irai revoir cette malheureuse ville. Pendant ce temps-là ta grand’mère pourrait bien aller chez toi. Ce sera le moment de faire venir les peintres.

Les nouvelles de ce matin sont bonnes. Je n’ose tout à fait m’en réjouir. Nous avons été si souvent trompés ! Mais il me semble pourtant que nous touchons à la fin.

En fait de nouvelles, le citoyen Eugène Crépet a loué, pour six mois, la maison de la mère Lebret. Jeudi, j’ai eu à déjeuner le philosophe Baudry, que j’avais fait venir exprès, afin qu’il m’expliquât un point de philosophie indienne que je croyais ne pas comprendre. Je le comprenais très bien, mais j’allais faire une balourdise de botanique énorme, car je me disposais à mettre dans l’Inde des végétaux qui appartiennent à l’Amérique ! Hier j’ai eu la visite de trois anges : Mme Lapierre, Mme Brainne et Mme Pasca (du Gymnase). Néanmoins, j’ai refusé d’aller dîner à Rouen, chez elles, samedi prochain. Ce sera assez d’y déjeuner chez Baudry... Je ferai une visite, peu gaie, à Mme Perrot, la mère de Janvier ! Voilà tout ce que j’ai à t’apprendre, mon pauvre loulou.

Ta grand’mère ne va pas mal. Je la trouve mieux qu’il y a un mois. Croisset est charmant. Je suis content de Duval, le jardinier. Tu sais que c’est moi qui tiens les comptes de la maison !

j’espère éblouir ton mari par ma «Balance du Commerce... »

Adieu, ma chère Caro je t’embrasse bien fort.

Tu avais raison : Mme Viardot n’est pas morte. Tourgueneff m’a répondu une lettre fort gentille.

Ma pauvre Princesse m’a l’air de plus en plus désespérée. Elle a l’intention de quitter Bruxelles, d’ici à quelques semaines, et d’aller vivre en Italie.

Peux-tu me lire la seconde ligne de son adresse et me la recopier lisiblement ?

À Ernest Feydeau. §

Croisset, 10 mai [1871].

Cher vieux,

Tu n’as donc pas reçu une lettre adressée par moi à Boulogne il y a quelque temps ? La tienne, en date du 1er mai, m’a fait bien plaisir puisqu’elle me prouve que tu vis encore.

j’allais m’en retourner à Paris quand a éclos comme une fleur la charmante insurrection qui t’ombrage. N… de D… ! quelle année !

Je suis ici depuis un mois, et j’ai commencé à travailler. Je refais la Tentation de Saint Antoine.

Dès que Paris-Dahomey sera habitable, ou plutôt accessible, j’irai t’embrasser.

Ton vieux.

À Madame Maurice Schlésinger. §

Croisset, lundi soir, 22 mai 1871.

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?

Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours ! Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous. Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. j’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement –souffert à devenir fou et à me tuer ! Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières. La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !

Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ? Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? d’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.

À vous toujours.

Au docteur Jules Cloquet. §

Croisset, mercredi [24 ? Mai 1871].

Mon bon ami,

Il nous ennuyait de n’avoir pas eu de vos nouvelles depuis le mois de septembre, et votre lettre datée de Saint-Germain nous a fait grand plaisir.

l’abominable état de Paris me semble toucher à sa fin, et vous allez sans doute rentrer chez vous. j’espère vous y voir bientôt. Que vous dirai-je, cher ami ? j’ai manqué mourir de chagrin cet hiver. Personne, je crois, n’a été plus affligé que moi et, pendant deux mois, j’ai même cru avoir un cancer d’estomac, car j’avais des vomissements presque tous les jours.

Caroline était en Angleterre ; j’avais emmené ma mère à Rouen ; notre pauvre Croisset était bourré de Prussiens de la cave au grenier ; Achille se débattait au conseil municipal. Ah ! c’était joli !

Enfin, à l’armistice, Caroline est revenue de Londres. Alors j’ai conduit ma mère à Dieppe d’où je suis parti en mars pour aller voir ma pauvre Princesse à Bruxelles, et je devais revenir à Paris quand le second siège a commencé. Voilà en résumé le récit de ma triste existence depuis bientôt dix mois.

Je me suis remis à travailler, et je tâche de me griser avec de l’encre comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.

Ma pauvre mère est devenue si vieille, elle est si faible, que sa compagnie est pour moi un sujet de chagrin permanent.

j’ai perdu depuis deux ans tous mes amis intimes et je ne deviens pas gai. Il fallait que j’eusse un fond solide pour résister à des chocs si nombreux !

Ce matin, les nouvelles de Paris m’ont ôté un poids de dessus le coeur. Allons-nous enfin avoir un peu de tranquillité ? Va-t-on pouvoir vivre ?

À bientôt, je l’espère. Nous vous embrassons tous, et moi surtout, cher vieil ami, car je suis vôtre.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mardi soir [1871].

Me voilà revenu dans ma solitude, Princesse, et me rappelant, comme les meilleures heures de l’année, celles que j’ai passées chez vous, l’autre semaine. Pauvre cher Saint-Gratien, on l’a donc retrouvé, lui, et celle qui le rend si aimable et si bon !

Est-il au moins délivré des Prussiens, désinfecté de nos vainqueurs ? Voilà l’important. Quel soulagement le jour où vous verrez disparaître le dernier casque !

Tourgueneff, qui m’a fait revenir ici en toute hâte, m’a envoyé le lendemain de mon arrivée un télégramme m’annonçant qu’il était rappelé à Bade tout de suite et qu’il me brûlait la politesse, mais qu’au mois d’octobre il viendrait s’établir à Paris, définitivement. Vous voyez, Princesse, que si beaucoup de gens le fuient (ce Paris maudit et adoré) quelques-uns le recherchent.

qu’avez-vous résolu à ce sujet ? Vous seriez peut-être un peu seule, cet hiver à la campagne.

j’ai retrouvé ma mère prodigieusement affaiblie. C’est une inquiétude permanente qui me ronge. j’ai du mal à me remettre à la besogne. Ah ! j’ai bien fait d’être gai chez vous ! Je suis si triste, maintenant ! Ma seule distraction consiste à me plonger dans les eaux troubles du fleuve qui coule sous mes fenêtres et je me force pour penser à Saint Antoine.

Mais je n’ai besoin d’aucun effort pour songer à cette Princesse, à qui je baise les deux mains bien dévotement, car je suis

son tout dévoué.

N. B. -je vous ferai observer que je n’ai pas dit un mot de politique, conduite originale et méritoire.

À Charles Lapierre. §

Confidentielle.

[Croisset] 27 mai [1871].

Mon cher Lapierre,

C’est à vous seul que j’écris ; alors je vais, sans gêne aucune, vous déclarer tout ce que j’ai sur le coeur.

Votre feuille me paraît être «sur une pente» et elle la descend même si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé.

Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure, «la France a cru pouvoir le compter parmi ses plus puissants génies.»A cru est sublime ! Cela signifie : «autrefois nous n’avions pas de goût, mais les révolutions nous ont éclairé en matière d’art, et définitivement, ce n’est qu’un pitre-poète !» et «qui a eu le talent de se faire des rentes (vous en voulez donc à l’argent, maintenant ? Vous n’êtes donc plus rural ? à qui se fier ?) avec des phrases sonores et des antithèses énormes.» Faites-en de pareilles, mes bons ! Je vous trouve drôles, dans la rue Saint-Étienne-des-Tonneliers !

Mais Proudhon avait déjà dit : «il faut plus de génie pour être batelier des bords du Rhône que pour faire les Orientales !» ; et Augustine Brohan, pendant tout l’hiver de 1853, a prouvé dans le Figaro que le susdit Hugo n’avait jamais eu le moindre talent. n’imitez pas ce paillasse et cette catin. Dans l’intérêt de l’ordre public et du rétablissement de la morale, la première tentative à faire serait de parler de ce qu’on sait. Choisissons nos armes ! Ne donnons pas raison à nos ennemis ; et quand vous voudrez attaquer la personnalité d’un grand poète, ne l’attaquez pas comme poète ; autrement tous ceux qui se connaissent en poésie se détacheront de vous.

Les deux articles du docteur Morel m’avaient déjà navré comme ignorance, car il attribue à Saint-Simon et à Bouchez précisément le contraire de ce qu’ils ont écrit.

Même objection pour Cernuschi et les sociétés coopératives, ledit Cernuschi ayant fait contre les Sociétés coopératives un livre qui lui a valu l’amitié de Thiers et de Rouher (sic), etc., etc.

La politique peut devenir une science positive. (La guerre l’est bien devenue !) mais ceux qui s’en mêlent prennent un chemin tout opposé à celui de la Science. Jamais de doute ! Jamais d’examen ! Toujours l’invective ! Toujours la passion !

Quel résultat espérez-vous en frappant non sur vos ennemis, mais à côté ? Observez donc les nuances ! Dans les nuances seules est la Vérité.

Et puis, ne voyez-vous pas que vous flattez dans le Bourgeois ce qui vous horripile chez le Démocrate ? je veux dire le petit péché capital appelé envie.

l’envie va démolir Thiers. Dans quinze jours ce sera un rouge ! Il aura le sort de Lamartine et de Cavaignac ! d’avance, j’entends ces phrases : «laissez-moi avec votre Thiers ! C’est un des leurs tout de même. Il a écrit un livre sur la Révolution ! C’est lui qui a fait les fortifications qui sont cause... !»

Au lieu de la canaille des villes, vous aurez celle des campagnes ! Débarrassés de la Commune, vous jouirez de la paroisse !

Et le Comité Taillet ne vous sauvera pas ! Malgré le style de son président, car l’oraison funèbre du père Chassan est un morceau, avouons-le ! Là, au moins, pas de sonorités, pas de métaphores ! Et ça ne rapporte aucune espèce de rentes !

En un mot, mon cher Lapierre, je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance. Sans vous en apercevoir, vous lui tendez, de loin, la main. Avec les meilleures intentions du monde, vous allez peut-être contribuer à des choses mauvaises !

Toute notion de justice étant dissoute, on se réjouit déjà à l’idée de voir guillotiner Rochefort. Pour moi, je m’en console. Mais à ceux qui l’ont applaudi, à ceux qui l’ont fait, que direz-vous ? Vu la bêtise de la France, il mérite peut-être un acquittement solennel ?

Oui ! Car le premier qui m’a vanté la Lanterne, c’est un magistrat (le sieur X***) ; et celui qui me l’a fait lire, c’est un ecclésiastique (le curé d’Ouville). Le président Benoist-Champy en faisait des lectures chez lui à ses soirées, etc., etc.! Et tout l’entourage impérial, sans compter l’Empereur lui-même, se pâmait devant ses ordures avec tant d’enthousiasme que le malheureux Octave Feuillet n’osait dire son avis, de peur de passer pour un courtisan et un jaloux. Ainsi du reste !

Voilà trop de littérature, pardon ! Mais, comme vieux romantique, j’ai été ce matin exaspéré par votre journal. La sottise du père Hugo me fait assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. Quand nos maîtres s’avilissent, il faut faire comme les enfants de Noé, voiler leur turpitude. Gardons au moins le respect de ce qui fut grand. n’ajoutons pas à nos ruines.

Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge.

Je vous serre la main très fort.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, lundi soir [1 juin 1871].

Vous savez maintenant ce que signifiait mon télégramme, et vous devez comprendre quelle a été mon inquiétude ; c’est encore une amabilité des bons journaux. Je me doutais bien que la nouvelle était fausse et cependant une certaine angoisse m’oppressait. La vue de votre chère écriture m’a enlevé un poids de derrière le coeur.

Eh bien, Princesse, vos sinistres prédictions se trouvent démenties. La Commune de Paris, loin de s’étendre à toute la France, en est à ses dernières convulsions et, dans une huitaine de jours sans doute, on pourra rentrer dans cette ville maudite et adorée. Je n’ai pas envie de la revoir et, d’ici à longtemps probablement, les séjours que j’y ferai seront courts. j’ai bien envie de rendre mon petit logis à son propriétaire. Le voisinage de la rue de Courcelles me sera si pénible ! Mais d’ici au mois de janvier qui sait ce qui arrivera ?

Je continue à travailler au milieu de la tristesse affreuse où me plonge sans relâche la compagnie de ma mère. Dieu vous préserve de voir la dégradation physique et morale de ceux qui vous sont chers ! Ah quelles amertumes j’ai avalées depuis deux ans !

Je me propose comme une joie d’aller vous faire une forte visite au mois de juillet ou au mois d’août. Renoncez en ce moment à votre voyage d’Italie. La Fortune est changeante. Attendez. Je ne veux vous donner aucun espoir, mais je voudrais vous retirer la désespérance.

Savez-vous ce qui m’effraie pour l’avenir prochain de la France ? C’est la réaction qui va se faire.

Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera anti-libérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée. n’importe ! l’arrestation de Rochefort m’a causé un moment de gaieté. Ce n’est pas lui que je voudrais voir puni, ou plutôt je voudrais voir étouffés dans la boue, avec sa sotte personne, tous les crétins qui se pâmèrent devant son style ! Quand je songe à la gigantesque stupidité de ma patrie, je me demande si elle a été suffisamment châtiée ?...

j’ai rencontré par hasard le duc d’Albufera et Boittelle. Je n’ai depuis longtemps aucune nouvelle de Mme Sand. Me garde-t-elle rancune à propos de mes lettres «désillusionnantes» ? Je crois que non, cependant. Je la calomnie. Comme Thiers vient de nous rendre un très grand service, avant un mois il sera l’homme le plus exécré de son pays ; c’est dans l’ordre. Il se pourrait aussi qu’on prorogeât ses pouvoirs pour deux ans et, dans ce cas-là, les amis se remueraient pour vous prouver que tous ne sont pas oublieux.

Donnez-moi de vos lignes fréquemment.

Je vous baise les deux mains et suis, Princesse, votre fidèle et dévoué.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi matin, 9 heures. [8 juin 1871].

Mon Loulou,

Je m’étonne beaucoup de n’avoir aucune nouvelle de vous. La faute en est à la poste, sans doute.

Hier, dans l’après-midi, je suis passé chez ton mari. Il était sorti. Je ne sais pas si nous nous rencontrerons, car nous sommes en courses l’un et l’autre du matin au soir.

Je n’ai pu encore découvrir ni Chilly ni de Goncourt, et je m’en irai probablement sans avoir pu mettre la main dessus.

Aujourd’hui, je vais passer toute la journée à Versailles. Bien que la Bibliothèque impériale ne soit pas ouverte, j’y travaillerai demain de 11 heures à 4 heures. On fait des recherches pour moi, et je trouverai tout prêts les livres dont j’ai besoin.

À cause de Chilly, je resterai à Paris jusqu’à dimanche. Donc, attendez-moi dimanche pour dîner. Tu pourras partir lundi.

Quel froid ! Quelle pluie ! l’air de Paris n’est nullement malsain. Mais tu y verras de belles ruines. C’est sinistre et merveilleux.

Je suis loin d’avoir tout vu, et je ne verrai pas tout ; il faudrait flâner et prendre des notes pendant quinze jours.

Que dis-tu de mon ami Maury qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives, malgré la Commune !...

Adieu, pauvre chérie. Quel dommage que tu ne restes pas à Croisset quand j’y serai !

 

9 heures trois quarts.

Je reçois ton volumineux paquet. Merci.

Si tu n’as pas absolument besoin d’être à Paris samedi soir, je te prie d’attendre jusqu’à lundi. Tu verras mes raisons.

La difficulté de se procurer des voitures fait perdre bien du temps, et la pluie ne discontinue pas.

À George Sand. §

Croisset, dimanche soir [11 juin 1871].

Chère maître,

Jamais je n’ai eu plus envie, plus besoin de vous voir que maintenant. j’arrive de Paris et je ne sais à qui parler. j’étouffe. Je suis accablé ou plutôt écoeuré.

l’odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d’égoïsme s’exhalant par toutes les bouches. La vue des ruines n’est rien auprès de l’immense bête parisienne. À de très rares exceptions près, tout le monde m’a paru bon à lier.

Une moitié de la population a envie d’étrangler l’autre, qui lui porte le même intérêt. Cela se lit clairement dans les yeux des passants.

Et les Prussiens n’existent plus ! On les excuse et on les admire. Les «gens raisonnables» veulent se faire naturaliser Allemands ! Je vous assure que c’est à désespérer de l’espèce humaine.

j’irai à Versailles jeudi. La Droite fait peur par ses excès. Le vote sur les Orléans est une concession qu’on lui a faite, pour ne pas l’irriter et avoir le temps de se préparer contre elle.

j’excepte de la folie générale Renan, qui m’a paru, au contraire, très philosophe, et le bon Soulié, qui m’a chargé de vous dire mille choses tendres.

j’ai recueilli une foule de détails horribles et inédits, et dont je vous fais grâce.

Mon petit voyage à Paris m’a extrêmement troublé, et je vais avoir du mal à me remettre à la pioche.

Que dites-vous de mon ami Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives tout le temps de la Commune ? Je crois peu de gens capables d’une pareille crânerie.

Quand l’histoire débrouillera l’incendie de Paris, elle y trouvera bien des éléments, parmi lesquels il y a, sans aucun doute : 1° la Prusse, et 2° les gens de Badinguet : on n’a plus aucune preuve écrite contre l’empire, et Haussmann va se présenter hardiment aux élections de Paris.

Avez-vous lu, parmi les documents trouvés aux tuileries en septembre dernier, un plan de roman par Isidore ? Quel scénario !

À Madame Régnier. §

Croisset, dimanche, 11 [juin 1871].

Chère Madame,

En revenant de Paris aujourd’hui, je trouve chez moi votre lettre du 5. Elle est gentille et aimable au delà de toute expression. Comment y répondre convenablement ?

Je suis accablé, moins par les ruines de Paris que par la gigantesque bêtise de ses habitants. C’est à désespérer de l’espèce humaine. À part notre ami d’Osmoy et Maury (le directeur des Archives), j’ai trouvé tout le monde fou, fou à lier.

Je vais tâcher de me remettre à mon Saint Antoine, afin d’oublier mes contemporains. Quant à publier ce livre, dont le sous-titre pourrait être «le comble de l’insanité», je n’y songe nullement, Dieu merci... Il faut, plus que jamais, songer à faire de l’Art pour soi, pour soi seul. Fermons notre porte et ne voyons personne.

j’ai cependant bien envie de vous voir et, au mois de juillet, quand je retournerai à Paris, je compte m’arrêter à Mantes, bien qu’il m’en coûtera beaucoup. j’aimerais mieux vous faire ma visite partout ailleurs.

Je vous baise les deux mains.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir [14 juin 1871].

Je ne m’amuse pas extraordinairement, ma chère Caro, et même, pour dire la vérité, je m’embête considérablement. Mon voyage à Paris m’a dévissé, et le travail ne va pas. Je n’ai pas le coeur à l’ouvrage. l’état mental de Paris, bien plus que ses ruines, m’a rempli d’une mélancolie noire.

j’ai eu cependant, aujourd’hui, la compagnie de la mère Lebret qui a déjeuné et dîné avec nous ! Dîné à 6 heures juste, si bien que j’ai faim maintenant. Ah ! La vie n’est pas tous les jours drôle !

Je te prie de me faire deux commissions :

1° Vois, sur le boulevard Montmartre, 18, si le sieur Suireau, lampiste, existe encore, et demande-lui si je peux lui envoyer mes deux carcels, éreintés par messieurs les Prussiens, nos sauveurs.

2° Fais-moi le plaisir de te transporter chez Benjamin Duprat, libraire, rue du Cloître-saint-Benoît, 7, près le Collège de France, et demande-lui le Lotus de la Bonne Loi, traduit, je crois, par Foucaux. Ce doit être un in-4°. Si c’était trop cher, c’est-à-dire si ça dépassait 20 francs, je m’en priverais. Sinon, achète-le, et envoie-le moi par le chemin de fer. Je ne peux pas me débrouiller avec mes dieux de l’Inde ! j’aurais besoin, pour mon travail, d’être à Paris, afin de consulter un tas de livres et de causer avec des savants spéciaux ! Monsieur est agacé...

Dis-moi ce que tu as fait relativement aux comptes de ta grand’mère : 1° As-tu additionné toutes les notes à payer ? En as-tu payé quelques-unes ? Je ne sais pas ce que je dois faire. 2° Quels sont les gages de ses deux bonnes ?

Ta grand’mère a été hier à Rouen, ce qui l’a un peu fatiguée. Cependant elle ne va pas plus mal et me semble moins triste qu’il y a quinze jours.

Raoul-Duval est venu déjeuner à Croisset lundi. Je l’ai trouvé très calme et très raisonnable, chose rare. Hier, j’ai eu la visite de Georges Pouchet qui n’a nullement été arrêté, comme on l’avait dit. Demain nous aurons à dîner ta tante Achille. Voilà, ma chérie, toutes les nouvelles.

Je pense à toi et je te regrette.

Les prévisions de ton mari étaient justes quant au sieur Dumas : «il vise à la députation !!!».

l’idée seule de mes contemporains me fatigue.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, 17 juin [1871].

j’ai été bien marri, chère Madame, de ne pas vous rencontrer chez vous la semaine dernière. j’avais cru que vous et M. Roger viendriez voir les ruines. Elles sont jolies, c’est coquet ! Mais il y a quelque chose de bien plus lamentable : c’est l’esprit des Parisiens. Tout le monde m’a semblé fou ; je n’exagère nullement. Il faut nous résigner à vivre entre le crétinisme et la démence furieuse. Charmant horizon ! On va recommencer à faire les mêmes sottises, à retourner dans le même cercle, à débagouler les mêmes inepties.

j’étais à Versailles le jour de l’abrogation des lois d’exil et j’ai vu beaucoup de monde. Le plus infâme des partis est celui de Badinguet ; de cela j’en suis sûr. Il me semble que le père Thiers se purifie. Celui-là, au moins, ne parle pas de principes, ne blague pas. Mais dans quinze jours ce sera un «rouge», comme Cavaignac. À propos de militaires, j’ai été bien content de l’éloge que Changarnier a fait de monsieur votre frère. Quand vous lui écrirez, voudrez-vous me rappeler à son souvenir ? j’ai une grande envie de lui serrer la main.

Que dites-vous de mon ami Maury, qui tout le temps de la Commune a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives ? Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses petits mémoires «sur les Étrusques». Il y a ainsi quelques philosophes. Je ne suis pas du nombre.

Croiriez-vous que beaucoup de «gens raisonnables» excusent les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent se faire Prussiens, sans voir que l’incendie de Paris est le cinquième acte de la tragédie et que toutes ces horreurs sont imitées de la Prusse et fort probablement suscitées par elle ? Du reste, un fait si considérable comporte en soi bien des éléments. Il y a de tout dans cette grande horreur. Il y a de l’envie, de l’hystérie, de l’iconoclaste et du Bismarck.

Depuis que j’en ai repu mes yeux j’ai bien du mal à travailler. Donnez-moi de vos nouvelles, initiez-moi un peu à vos projets. Mais peut-on faire des projets ?

La Muse a passé trois jours dans la cave de Sainte-Beuve ! Il me semble que cette ligne-là va vous faire rêver.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi, 3 heures. [17 juin 1871].

Mon pauvre Loulou,

Je suis attendri par le mal que tu t’es donné pour moi ! Le récit de ton excursion dans le logis de Mlle Duprat m’a fait rire. Comme le Lotus de la Bonne Loi est trop cher, je m’en prive ! Mais j’écris à Renan (rue Vaneau, 29) de me le prêter. Envoie-le chercher chez son concierge mardi prochain. Emballe-le proprement, de manière qu’il ne soit pas gâté, et expédie-le à Pilon. C’est, je crois, le plus sage.

j’ai fait faire tantôt à ta grand’mère un tour de terrasse. Elle est décidément mieux qu’il y a quinze jours.

Je t’attends toujours vers le commencement de juillet.

À la princesse Mathilde. §

Croisset près Rouen, lundi soir [24 juin 1871].

Pourquoi n’ai-je pas de nouvelles de vous ? Vous n’avez donc pas reçu deux lettres de moi depuis que nous nous sommes vus ? Ont-elles été perdues ? Cela est bien possible, par l’aimable temps qui court.

j’espère mercredi prochain entendre parler de vous par Mme Dubois de l’Estang, dont j’ai reçu ce matin un petit mot pour m’avertir de son passage à Rouen en revenant de Bruxelles ; mais je m’ennuie trop de ne pas voir votre abominable et chère écriture !

l’état de Paris est toujours bien gentil, bien gentil ! Quelle reculade ! Quelle sauvagerie ! Le plus triste peut-être, c’est qu’on s’y habitue ; oui, cela est cynique à dire, mais c’est vrai ! On finit par en prendre son parti et par s’accoutumer à se passer de Paris, et presque à croire qu’il n’existe plus.

Quant à moi, la guerre de Prusse m’a fait verser tant de larmes et m’a rendu si désespéré que je suis maintenant fort blasé sur les émotions patriotiques. Il n’y a pas de malheur après l’invasion, et je plains (ou j’envie) ceux qui sont plus furieux contre les soldats de Cluseret qu’ils ne l’ont été contre les traîneurs de sabre du bon Guillaume. Le plus grand crime de ces misérables-là (je parle des gens de la Commune), c’est d’avoir déplacé la haine. La France ne songe plus aux Prussiens ! Elle n’a même plus l’idée d’une revanche future ! Nous en sommes là !

Notre état mental est du domaine de la médecine, tout le monde a une maladie du cerveau ; à force de blaguer on est devenu très bête – bête et lâche. Pauvre, pauvre pays !

Pour n’y plus songer, j’ai repris mon travail avec fureur. Il m’a semblé doux de me retrouver chez moi, au milieu de mes livres et je continue, comme autrefois, à tourner des phrases. Cela est aussi innocent et aussi utile que de tourner des ronds de serviettes.

Où est le temps où je vous lisais mes élucubrations dans votre atelier ? Mon coeur se fond quand je me rappelle ces jours-là !... vous savez bien que je compte, au mois d’août, vous faire une visite plus longue. Ce sera mes vacances.

Je vous envoie l’assurance de sentiments dont vous ne doutez pas et suis toujours

tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset]. Nuit de samedi [24 juin 1871].

Rien de neuf, ma chère Caro ! Ta bonne maman ne va pas mal, n’est pas trop triste. Moi, je suis toujours dans le Bouddhisme et je te remercie, à ce propos, d’avoir été chercher le Lotus de la Bonne Loi chez l’infâme Renan, auteur de l’incendie de Paris, selon Mme Stroehlin (sic).

Il est probable que dans quelques jours, vers la fin de la semaine, je te prierai d’aller me chercher un autre livre chez le père Baudry, qui est en train de déménager. Son nouveau logis est rue Bonaparte, 76. Mais le livre en question ne sera trouvable qu’à la fin de la semaine. Ainsi, ne te dérange pas encore.

Dis à Ernest que nous n’avons plus d’argent. Maman écrira demain à M. Després, car nous sommes fort à sec. Mais j’ai peur qu’il ne tarde dans l’envoi des monacos, si toutefois il en a à nous envoyer.

Ta grand’mère a écrit hier à Flavie, pour l’inviter ainsi que Mme Vasse à venir ici, dès qu’elles quitteront Saint-Servan. Insiste pour qu’elles acceptent. Je serais bien aise d’avoir, pendant quelque temps, leur aimable compagnie. Tu sais que j’aime beaucoup Flavie. Je la trouve «une belle âme».

Les colleurs auront fini, lundi, de coller les papiers que tu as choisis et qui sont gentils. (Pouvait-il en être autrement ?)

Ma lettre manque complètement de transitions, et ne sent pas l’auteur. Donc, sans chercher aucune tournure finale, ma belle dame et chère Caro, je t’embrasse sur tes deux bonnes joues.

Ton vieux ganachon.

j’ai écrit deux lettres à mes députés de Versailles pour savoir quand est-ce qu’ils viendront me faire une visite. Pas de réponse !

La non-visite de Mme L*** ne m’étonne nullement. La psychologie de la chose est bien simple. Elle se résume par ce petit mot, qui occupe une certaine place dans les relations particulières et qui est pour les trois quarts dans les révolutions politiques : l’envie.

Si tu avais un logement de 1 200 francs, elle viendrait chez toi avec grand plaisir ! C’est comme ça. «Vous êtes dur, dit Candide.

– C’est que j’ai vécu», dit Martin.

À Ernest Feydeau. §

Croisset, jeudi [29 juin 1871].

Cher vieux, où suis-je ? À Croisset. Ce que je fais ? j’écris mon Saint Antoine et, présentement, ayant besoin de connaître à fond les dieux de l’Inde, je lis le Lotus de la Bonne Loi.

Il y a quinze jours, j’ai passé une semaine à Paris et j’y ai «visité les ruines» ; mais les ruines ne sont rien auprès de la fantastique bêtise des Parisiens. Elle est si inconcevable qu’on est tenté d’admirer la Commune. Non, la démence, la stupidité, le gâtisme, l’abjection mentale du peuple «le plus spirituel de l’univers» dépasse tous les rêves.

Ce qui m’a le plus épaté, en ma qualité de rural, c’est que, pour les bons parisiens, la Prusse n’existe pas. Ils excusent messieurs les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent devenir Prussiens. On a beau leur dire : «mais nous autres provinciaux, nous avons subi tout cela. Ce qui vous révolte tant est une suite de l’invasion et une imitation de la guerre allemande : mort des otages, vols et incendies ; voilà huit mois que nous en jouissions». Non, ça n’y fait rien. Rochefort est plus important que Bismarck, et la perte du Palais de la Légion d’Honneur plus considérable que celle de deux provinces.

Jamais, mon cher vieux, je n’ai eu des hommes un si colossal dégoût. Je voudrais noyer l’humanité sous mon vomissement.

Je n’ai vu à Paris que deux hommes ayant gardé leur raison ; deux, pas plus : 1° Renan et 2° Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives pendant tout le temps de la Commune. Je ne parle pas de d’Osmoy, qui tourne au héros. Non content d’avoir été capitaine de francs-tireurs, il a, depuis qu’il est député, pris du service dans l’armée active et s’est conduit de telle façon que Thiers a demandé à faire sa connaissance. d’après un rapport du Ministre de la guerre, il haranguait les soldats dans la tranchée et faisait le coup de feu avec eux.

Je n’ai pas pu voir Théo. On m’a dit qu’il était très vieilli, mais que son moral était bon. Le sieur Saint-Victor est entré au Moniteur de Dalloz.

Alexandre Dumas émaille les journaux de ses réflexions philosophiques.

La situation me paraît très bien résumée par un des membres de l’ambassade chinoise présente à Versailles : «vous vous étonnez de tout ça. Mais je vous trouve drôles ! C’est l’ordre ! C’est la règle ! Ce qui vous étonne est justement ce qui se passe chez nous.» Voilà comment le monde est fait. Le contraire est l’exception.

Je n’ai aucune haine contre les Communeux, pour la raison que je ne hais pas les chiens enragés. Mais ce qui me reste sur le coeur, c’est l’invasion des docteurs ès lettres, cassant des glaces à coups de pistolet et volant des pendules ; voilà du neuf dans l’histoire ! j’ai gardé contre ces messieurs une rancune si profonde que jamais tu ne me verras dans la compagnie d’un Allemand quel qu’il soit, et je t’en veux un peu d’être maintenant dans leur infâme pays. Pourquoi cela ? Quand reviens-tu ?

Les armées de Napoléon 1er ont commis des horreurs, sans doute. Mais ce qui les composait, c’était la partie inférieure du peuple français, tandis que, dans l’armée de Guillaume, c’est tout le peuple allemand qui est le coupable.

Adieu, pauvre cher vieux. Je t’embrasse très fort ainsi que les tiens.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset]. Dimanche, 6 heures et demie [2 juillet 1871].

Mon Loulou,

Ta grand’mère a été désappointée, ce matin, de n’avoir pas de lettre de toi. Je ne sais pas ce que j’en ferai demain si nous n’en recevons pas. Elle s’imaginait que tu étais très malade, «morte» : j’ai entendu, à travers ma cloison, le dialogue avec Julie. Après quoi elle s’est imaginée que tu devais venir aujourd’hui à Rouen pour la location de ta maison. Et elle a envoyé ensuite à Rouen, tout exprès.

Nous avons eu tout à l’heure une lettre de Flavie, qui nous dit qu’elle viendra, mais sans nous préciser d’époque. Et toi, chérie, quand te revoit-on ? Tu ne m’as pas l’air d’aller très bien. Les rhumatismes et les migraines s’apaiseraient peut-être dans le pauvre vieux Croisset.

n’oublie pas d’envoyer chercher le livre chez Baudry et de m’expédier (si tu dois tarder à venir) ledit bouquin.

j’ai été aujourd’hui voter à Bapaume et je tombe sur les bottes naturellement, d’autant plus que je suis très fatigué depuis quelques jours ; j’ai la poitrine oppressée. ça vient d’être depuis trop longtemps courbé sur ma table, et puis aussi d’être obligé de parler hors de ma voix à ta grand’mère pendant l’heure des repas.

Demain j’irai dîner à l’Hôtel-Dieu où je dois faire la connaissance du maire de Rouen ! ! ! Mon ami Raoul-Duval pourrait très bien ne pas être élu. Il a fait une profession de foi peu noble, selon moi. Tu as dû recevoir deux billets pour la Chambre.

Mes deux députés commencent à m’embêter avec leurs retards infinis.

Adieu, ma pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de lundi [3-4 juillet 1871].

Mon Loulou,

Je suis tout joyeux de songer que, jeudi, je pourrai bécoter ta bonne mine. Mais ce ne sera pas pour longtemps, puisque tu dois re-partir de Croisset, pour Dieppe, dès samedi.

Ce sera peut-être ce jour-là que j’aurai enfin la visite de mes deux députés. j’ai chargé Raoul-Duval de me donner de leurs nouvelles et même de les ramener.

Je voudrais bien qu’Ernest, avant de rejoindre sa «délicieuse villa», s’arrêtât un peu dans la nôtre, pour parler au jardinier et pour apurer mes comptes !

Mme Bonenfant nous a écrit qu’elle lui avait envoyé de l’argent de Courtavent et de l’argent de la ferme de l’Isle.

Je voudrais bien que ta grand’mère, avant de partir pour Dieppe, payât environ 800 francs (c’est ce qui lui reste de dettes) ; et quant à moi (qui n’ai reçu depuis le mois de janvier que 1500 francs de ta grand’mère), j’aurais besoin, dans une dizaine de jours, de 3000 francs, car je voudrais aussi payer mes dettes lors de mon prochain voyage à Paris. Préviens donc ton époux.

j’en ai fini, Dieu merci, avec les dieux de l’Inde ! Mais ceux de la Perse ne sont pas commodes ! Et à ce propos, je passerai peut-être une partie du mois d’août à la Bibliothèque impériale, uniquement pour creuser iceux. Telle sera ma villégiature ! Je compte m’en donner une autre, en allant chez «ma fameuse nièce». Mais comment arranger cela, avec Tourgueneff qui doit venir à Croisset du 15 au 20 août, et les dames Vasse qui doivent y venir, quand ?

Nous causerons de tout cela jeudi.

En attendant, un bon baiser de ton vieux.

À la baronne Jules Cloquet. §

Croisset, mardi, 4 heures. [Juillet 1871].

Comme vous êtes bonne, chère Madame Cloquet, de vous être occupée de mon protégé si vite et si bien. Je vous en remercie très sincèrement, étant d’ailleurs moins surpris que touché.

Puisque voilà la paix, nos affaires doivent prendre une bonne tournure. Je vous assure que j’ai autant envie que vous de les voir réussir. Je voudrais faire quelque chose qui vous fût agréable à vous et à «notre cher Jules», comme vous dites. Donnez-moi de temps à autre de ses nouvelles. Vers la fin du mois d’août je ferai un petit voyage à Paris, et j’espère réchauffer et avancer les choses. Y serez-vous à cette époque ? Ma mère me charge de mille amitiés pour vous deux.

Je vous baise les mains, chère Madame, et suis votre très affectionné.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset]. Jeudi [juillet 1871].

Une fracture du péroné ! Pauvre chère Madame ! Ce n’est pas grave ; c’est embêtant et j’ai été tout attristé en lisant votre petite lettre si stoïque.

Vous êtes bien aimable de me dire que les miennes vous amènent un peu de distraction. Que ne puis-je vous envoyer des volumes ! Mais avec quoi les remplirais-je ? Ma vie est d’une monotonie !... et d’une tristesse !... je me prive des épithètes lugubres. Mon unique distraction est, deux fois par jour, de donner le bras à ma mère pour la traîner dans le jardin, après quoi je remonte près de saint Antoine. Il vous salue très humblement (puisque vous vous informez de lui) et ne demanderait pas mieux que de vous être présenté, quoique incomplet. Le brave homme, après avoir eu la boule dérangée par le spectacle des Hérésies, vient d’écouter le Bouddha et assiste maintenant aux prostitutions de Babylone. Je lui en prépare de plus fortes. Si rien de fâcheux ne me survient, j’espère avoir terminé avant un an cette vieille toquade.

l’horizon politique me semble momentanément calme. Ah ! Si l’on pouvait s’habituer à ce qui est, c’est-à-dire à vivre sans principe, sans blague, sans formule ! Voilà, je crois, la première fois en histoire que pareille chose se présente. Est-ce le commencement du positivisme en politique ? Espérons-le.

Jouissez-vous toujours des Prussiens ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés. Comme je hais ces êtres-là !

Il me tarde de voir votre (notre) général : 1° pour le voir et 2° pour causer d’un tas de choses qu’il doit savoir mieux que personne. Mais j’ai encore bien plus envie de voir sa soeur et de lui baiser les mains.

À George Sand. §

[Paris] 25 juillet 1871.

Je trouve Paris un peu moins affolé qu’au mois de juin, à la surface du moins. On commence à haïr la Prusse d’une façon naturelle, c’est-à-dire qu’on rentre dans la tradition française. On ne fait plus de phrases à la louange de ses civilisations. Quant à la Commune, on s’attend à la voir renaître plus tard, et les «gens d’ordre» ne font absolument rien pour en empêcher le retour. À des maux nouveaux on applique de vieux remèdes, qui n’ont jamais guéri (ou prévenu) le moindre mal. Le rétablissement du cautionnement me paraît gigantesque d’ineptie. Un de mes amis a fait là-contre un bon discours ; c’est le filleul de votre ami Michel de Bourges, Bardoux, maire de Clermont-Ferrand.

Je crois, comme vous, que la République bourgeoise peut s’établir. Son manque d’élévation est peut-être une garantie de solidité. C’est la première fois que nous vivons sous un gouvernement qui n’a pas de principe. l’ère du positivisme en politique va commencer.

l’immense dégoût que me donnent mes contemporains me rejette sur le passé, et je travaille mon bon Saint Antoine de toutes mes forces. Je suis venu à Paris uniquement pour lui, car il m’est impossible de me procurer à Rouen les livres dont j’ai besoin actuellement ; je suis perdu dans les religions de la Perse. Je tâche de me faire une idée nette du Dieu Hom, ce qui n’est pas facile. j’ai passé tout le mois de juin à étudier le bouddhisme, sur lequel j’avais déjà beaucoup de notes. Mais j’ai voulu épuiser la matière autant que possible. Comme j’ai envie de vous lire ce bouquin-là (le mien !)

Je ne vais pas à Nohant, parce que je n’ose plus maintenant m’éloigner de ma mère. Sa compagnie m’afflige et m’énerve ; ma nièce Caroline se relaye avec moi pour soutenir ce cher et pénible fardeau.

Dans une quinzaine, je serai revenu à Croisset. Du 15 au 20 août, j’y attends le bon Tourgueneff. Vous seriez bien gentille de lui succéder, chère maître. Je dis succéder, car nous n’avons qu’une chambre de propre depuis le séjour des Prussiens. Voyons, un bon mouvement. Venez au mois de septembre.

Avez-vous des nouvelles de l’Odéon ? Il m’est impossible d’obtenir du sieur de Chilly une réponse quelconque. j’ai été chez lui plusieurs fois et je lui ai écrit trois lettres : pas un mot. Ces gaillards-là vous ont des façons de grands seigneurs qui sont charmantes. Je ne sais pas s’il est encore directeur, ou si la direction est donnée à la société Berton, Laurent, Bernard.

Berton m’a écrit pour le (et les) recommander à d’Osmoy, député et président de la commission dramatique, mais depuis lors je n’entends plus parler de rien.

À la princesse Mathilde. §

Jeudi soir [1871].

Me voilà non loin de vous, Princesse, et pas encore près de vous cependant, car je suis empêtré dans des affaires théâtrales fort compliquées, d’autant plus que j’ai peu de temps à moi. il faut que je m’en retourne bientôt à Croisset.

Je me propose d’aller vous voir dimanche. Si je n’ai pas trop de rendez-vous, samedi soir je pousserai même l’audace jusqu’à vous demander l’hospitalité pour vingt-quatre heures ; cela me ferait une bonne soirée.

Seriez-vous assez bonne pour m’envoyer l’adresse de M. Benedetti, dont je viens de recevoir le volume ?

Je vous baise les deux mains très longuement en me mettant à vos pieds, ce qui est une jolie place

et suis, Princesse,

Votre.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mardi 1er août 1871.

Ma chère Caro, j’ai reçu hier au soir une lettre de toi si gentille qu’elle m’a attendri «presque, presque» jusqu’aux larmes, si bien qu’il m’ennuie de toi et que j’ai fort envie de te revoir pour te bécoter.

Ton mari sortait de chez moi lorsque j’y suis rentré. Tu me dis qu’il part de Paris aujourd’hui ou demain. Je n’ai donc chance de le revoir que la semaine prochaine ? Aujourd’hui je vais à l’arsenal voir le père Baudry, et aux Archives, chez Maury, toujours pour Saint Antoine, lequel attend ta visite, dans le mois de septembre, comme il est convenu. j’ai reçu, ce matin, la visite de l’acteur Berton. Les affaires de l’Odéon sont fort embrouillées et je ne sais ce qui adviendra d’Aïssé. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne veux pas la faire jouer par des acteurs médiocres.

j’ai écrit à Émile de revenir dimanche, car jeudi prochain j’aurai probablement à dîner d’Osmoy et Bardoux. Je passerai la fin de la semaine chez la Princesse. Ensuite je retournerai peut-être aux Bibliothèques. En tout cas, il faut que je sois revenu à Croisset avant le 20, à cause de Tourgueneff. […]

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi soir [août 1871.

Chère Caro,

j’ai encore fait aujourd’hui une longue station chez Delestre, qui m’a brûlé et mastiqué deux dents ; mais je crois que ce n’est pas fini, car, en ce moment même, je souffre comme un diable. Je me suis occupé des affaires de Deslandes, et Raoul-Duval, grâce à moi, va contribuer probablement à le faire nommer directeur du Vaudeville, ce qui pourra servir aux amis.

Je ne t’ai pas dit que la commission pour le monument de Bouilhet avait adopté mon idée de fontaine. M. Nétien l’adopte, et il est probable qu’on choisira la place qui se trouve au bas de la rue Verte, en face le pharmacien.

Le Figaro m’a fait une belle peur en annonçant que la mère Sand était très malade. Il n’en est rien. Elle n’a pas du tout été malade : c’est encore une gentillesse des journaux.

Je vais enfin voir ce soir l’illustre d’Osmoy, ce soir ou demain ; en tout cas, je verrai Bardoux, qui m’a donné rendez-vous à 9 heures et demie, en face Tortoni.

Il paraît qu’on ne découvre rien de grave contre Janvier, et il est probable qu’on ne le mettra pas en jugement. j’en suis content pour sa pauvre mère. Voilà toutes les nouvelles, mon pauvre bibi.

Il pleut à torrents ! Et il fait froid.

Amitiés à Ernest.

Et à toi, pauvre loulou.

À sa nièce Caroline. §

Paris, vendredi matin, 9 heures [4 août 1871].

Comment vas-tu ? Comment va notre pauvre vieille ? Quand arrivent chez toi les dames Vasse ? Etc. Aujourd’hui je vais retourner chez M. Delestre pour la troisième et dernière fois, j’espère ! C’est jusqu’à présent les seules visites que j’aie faites, car tout mon temps a été pris par les notes pour Saint Antoine. Cet après-midi enfin je vais aller à Saint-Gratien. Je ne me suis pas encore occupé de l’Odéon, et il est même impossible de savoir qui est directeur de ce théâtre.

Mes soirées se passent très solitairement, et j’ajoute tristement. Car je songe à la manière différente dont je les passais autrefois, quand j’avais près de moi mon pauvre petit Duplan ! Donc, je lis au bord de ma fenêtre tout en regardant le parc Monceau, qui est charmant. Puis je me couche de très bonne heure. Hier j’étais non dans mon lit, mais sur mon lit dès 9 heures et demie.

Ernest a dîné avant-hier chez moi. Il m’avait paru, la veille, s’ennuyer tellement que je n’ai pas résisté à l’envie de l’inviter. Il pourra te dire qu’il ne m’a pas surpris au milieu «d’une partie de plaisir». – Style Bonenfant.

Vous rappelez-vous un de vos premiers domestiques nommé Armand ? Il m’a rencontré hier et m’a demandé des nouvelles de M. et Mme Commanville.

Voilà tout.

Comme je vais beaucoup à pied, je rencontre ainsi un tas de monde. La chaleur depuis deux jours est supportable et je sue un peu moins.

Mais quel débordement lundi et mardi !

Adieu, pauvre chérie. Embrasse bien notre vieille pour moi. Force-la à s’occuper un peu et, quand elle m’écrit, à m’écrire un peu plus longuement.

Deux bons bécots sur ta bonne mine.

À propos de ta mine, voici un mot qui a été dit sur elle, samedi dernier, par Mme Lapierre, au milieu de son dîner. On parlait des «jeunes dames» de Rouen, et quand ton tour est venu : «celle-là est d’un genre différent. Charmante, etc. »

Mme Lapierre : «Oh ! Mme Commanville, c’est un type

Sous-entendu d’élégance, de distinction, d’instruction, etc. , etc. , etc.

Ton vieux ganachon.

À Ernest Feydeau. §

Paris, 8 août [1871].

Mon cher Vieux,

Je suis bien en retard avec toi. Mais j’ai eu beaucoup d’affaires et de courses ; je cède enfin à mes remords et je t’écris. Voilà.

Que te dire ? La bêtise française continue son petit bonhomme de chemin, les bons bourgeois ne vont plus voter et semblent par leur conduite vouloir faire revenir le gouvernement paternel de la Commune. Quant à une conspiration militaire, les uns affirment qu’elle est imminente, les autres en nient la possibilité. Pour moi, je n’y crois pas. On est, pour le moment, las de l’action. Mais j’ai peur que dans trois ou quatre ans un parti patriote ne pousse la France à une vengeance trop prompte. Alors messieurs les Allemands nous prendront la Bourgogne et feront un petit royaume d’Austrasie.

Quant à la littérature, mon bon, Magnard et Gustave Lafargue fleurissent derechef et on monte une féerie de M. Clairville. On a renversé la colonne et brûlé Paris, mais Villemessant est indestructible et la sottise éternelle.

Moi, mon bon vieux, comme si de rien n’était, je prends des notes pour mon Saint Antoine, que je suis bien décidé à ne pas publier quand il sera fini, ce qui fait que je travaille en toute liberté d’esprit.

Jeudi prochain, pour me distraire, j’irai à Versailles voir travailler le conseil de guerre. Ensuite, je passerai trois ou quatre jours à Saint-Gratien ; puis, je regagnerai ma cabane.

On va probablement retirer la subvention de l’Odéon, si bien que je ne sais pas quand Aïssé sera jouée, ni où elle sera jouée.

Et toi, pauvre cher vieux, comment vas-tu ? à quoi t’occupes-tu ? Ton traitement t’a-t-il fait du bien ?

Je t’embrasse très fortement.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi soir [9 août 1871].

Mon Loulou,

Je tombe sur les bottes ! 1° à cause de la chaleur et 2° à cause du mal de dents. Voilà six ou sept fois, au moins, que je vais chez M. Delestre qui m’engage toujours à conserver ma dent. Mais je suis bien résolu à me la faire enlever vendredi, car je souffre trop. Je me livrerais à cette distraction demain, si je n’avais un billet d’entrée pour le conseil de guerre. j’irai donc demain à Versailles, afin de voir quelques-unes des figures de la Commune. Puis, vendredi, j’irai dîner et coucher chez la Princesse, où j’emporterai des livres qu’on m’a prêtés à la Bibliothèque.

Je compte être revenu à Croisset au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, probablement jeudi. Mais entre nous (ou plutôt pas entre nous, ma chère Caro), je trouve que ta grand’mère me talonne singulièrement pour revenir. Il me semble qu’à mon âge j’ai bien le droit de faire, une fois par an, ce qui me plaît. La dernière fois que je suis venu ici, au mois de juin, je n’ai pas fait tout ce que je voulais faire, grâce à cette belle habitude que j’ai prise de fixer d’avance mon retour, comme si c’était bien important !

Ta grand’mère est chez toi, avec les dames Vasse, au bord de la mer. Trois conditions pour être bien. Tu peux lui dire que je ne la plains nullement et la gronde très fort. Après quoi tu l’embrasseras encore plus fort.

Mon séjour à Paris ne se prolongera pas au delà du 20 au plus tard. C’est le terme de rigueur.

Le bon Bardoux, avec qui je déjeunerai demain aux Réservoirs, s’est beaucoup informé de Madame Caroline ! !

Les affaires de l’Odéon ne sont pas claires du tout. Mais ce serait trop long à t’expliquer. Il est fort probable que j’enverrai promener le sieur de Chilly. Adieu, pauvre loulou. Dis toutes sortes de choses aimables à tes compagnes. l’idée de passer bientôt quelques jours avec elles me réjouit infiniment.

Ton vieux.

À Théophile Gautier. §

Saint-Gratien, samedi [12 août 1871.

Mon vieux Théo,

Au lieu de venir ici mardi, tâche d’y être lundi, parce que je suis obligé d’en partir mardi soir.

Tu serais même bien beau d’apparaître dès demain dimanche. Nous allons donc nous voir enfin !

Je t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Saint-Gratien, dimanche 2 heures [13 août 1871.

Mon Loulou,

Tourgueneff ne me répondait pas parce qu’il est encore à Édimbourg. Il sera mardi prochain à Londres et je crois qu’il arrivera à Croisset samedi. En tout cas, je partirai de Paris pour le dit Croisset jeudi soir ou vendredi matin.

j’aurais trop peu de temps à rester chez toi, pour que j’aille jusqu’à Dieppe. Cela n’en vaut pas la peine, n’est-il pas vrai ? Tes bonnes amies peuvent ramener ta grand’mère.

Quelle chaleur, mon bibi ! Quelle chaleur ! Je viens de quitter la société pour roupiller dans le silence du cabinet et pour lire un peu des bouquins que j’ai empruntés à la Bibliothèque.

Mardi soir je reviendrai à Paris où j’ai encore beaucoup à faire. Putzel restera encore sans rival. Je ne remporterai pas le petit chien en question. j’ai vu que, si j’insistais, je me ferais détester par deux jeunes filles qui sont ici, et surtout par la femme de chambre de la Princesse.

j’espère demain voir mon pauvre Théo, que je n’ai pas vu depuis dix-huit mois. Tout en tombant sur les bottes, j’embrasse ma chère Caro.

Ton Vieux en baudruche.

À George Sand. §

Croisset, mercredi soir, 6 septembre [1871].

Eh bien, chère maître, il me semble qu’on oublie son troubadour ? Vous êtes donc bien accablée de besogne ? Comme il y a longtemps que je n’ai vu vos bonnes grosses lignes ! Comme il y a longtemps que nous n’avons causé ensemble ! Quel dommage que nous vivions si loin l’un de l’autre ! j’ai un grand besoin de vous.

Je n’ose plus quitter ma pauvre mère. Quand je suis obligé de m’absenter, Caroline vient me remplacer. Sans cela, j’irais à Nohant. Y resterez-vous indéfiniment ? Faut-il attendre jusqu’au milieu de l’hiver pour s’embrasser ?

Je voudrais bien vous lire Saint Antoine, qui en est à sa première moitié, puis m’épandre et rugir à vos côtés.

Quelqu’un qui sait que je vous aime et qui vous admire m’a apporté un numéro du Gaulois, où se trouvaient des fragments d’un article de vous sur les ouvriers, publié dans le Temps. Comme c’est ça ! Comme c’est juste et bien dit ! Triste ! Triste ! Pauvre France ! Et on m’accuse d’être sceptique !

Que dites-vous de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu d’une barricade les assauts de dix-huit citoyens ! Cela enfonce la fin de l’Éducation sentimentale, où on se borne à offrir des fleurs.

Mais ce qui dépasse tout maintenant, c’est le parti conservateur qui ne va même plus voter, et qui ne cesse de trembler. Vous n’imaginez pas la venette des Parisiens. «dans six mois, monsieur, la Commune sera établie partout», est la réponse ou plutôt le gémissement universel.

Je ne crois pas à un cataclysme prochain, parce que rien de ce qui est prévu n’arrive. l’Internationale finira peut-être par triompher, mais pas comme elle l’espère, pas comme on le redoute. Ah ! Comme je suis las de l’ignoble ouvrier, de l’inepte bourgeois, du stupide paysan et de l’odieux ecclésiastique !

C’est pourquoi je me perds, tant que je peux, dans l’antiquité. Actuellement, je fais parler tous les dieux à l’état d’agonie. Le sous-titre de mon bouquin pourra être : «le Comble de l’insanité». Et la typographie se recule, dans mon esprit, de plus en plus. Pourquoi publier ? Qui donc s’inquiète de l’Art maintenant ? Je fais de la littérature pour moi, comme un bourgeois tourne des ronds de serviette dans son grenier. Vous me direz qu’il vaudrait mieux être utile. Mais comment l’être ? Comment se faire écouter ?

Tourgueneff m’a écrit qu’à partir du mois d’octobre il venait se fixer à Paris pour tout l’hiver. Ce sera quelqu’un à qui parler. Car je ne peux plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit.

Je me suis occupé aujourd’hui de la tombe de mon pauvre Bouilhet ; aussi, ce soir, ai-je un redoublement d’amertume.

À Madame Maurice Schlésinger. §

Croisset, mercredi soir, 6 septembre 1871.

Pourquoi ne vous verrai-je pas ? Qui donc vous empêche de passer par Rouen et de me faire une petite visite, chez moi, à Croisset ?

La guerre a donné à ma mère cent ans de plus. Je n’ose pas la quitter. Et quand je suis obligé de m’absenter, ma nièce (celle qui habite Dieppe) vient me remplacer. Comme j’ai passé à Paris tout le mois d’août, je suis maintenant contraint de rester ici. Voilà pourquoi, chère et vieille amie, éternelle tendresse, je ne vais pas vous rejoindre sur cette plage de Trouville où je vous ai connue et qui, pour moi, porte toujours l’empreinte de vos pas.

Comme j’ai pensé à vous pendant tout cet hiver ! Avez-vous dû souffrir, au milieu d’une famille allemande ! Dans un pays ennemi ! Comme votre grand coeur a dû saigner !

Venez donc, nous avons tant de choses à nous dire, de ces choses qui ne se disent pas, ou qui se disent trop mal, avec la plume.

Qui vous empêche ? n’êtes-vous pas libre ? Ma mère vous recevrait avec grand plaisir en souvenir du bon vieux temps. Nous pouvons vous offrir un lit, tout au moins à dîner. Ne me refusez pas cela.

Adieu. Je vous embrasse bien fort et suis toujours tout à vous.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi soir [6 septembre.

Cette date me fait souvenir qu’il y a aujourd’hui un an j’étais fort inquiet de vous. Je cherchais de vos nouvelles partout ; j’ai été le lendemain à Dieppe voir Dumas. Quelle année ! Elle est finie, Dieu merci ; n’en parlons plus.

La rivière continue à couler, les jours se passent et le cataclysme prochain, dont les trembleurs nous menacent, me paraît se reculer. Ils ont une jolie manière de consolider les choses, en criant toujours qu’elles vont tomber. Pour prouver que la maison n’est pas solide, ils donnent de grands coups de pioche contre les murs. Le parti conservateur est le plus inepte de tous, n’ayant pas même l’instinct des brutes qui gardent et défendent, par tous leurs moyens, leur tanière et leurs vivres.

j’ai été réjoui, ce matin, par l’histoire de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu des barricades les hommages de dix-huit citoyens, en un seul jour ! Cela est raide, et dépasse de beaucoup la fin de la pauvre Éducation sentimentale, où les héros se bornent à offrir des fleurs, passage déclaré cynique !

Avez-vous lu un article de Mme Sand (publié dans le Temps), sur les ouvriers. C’est bien fait et brave, c’est-à-dire honnête. Elle arrive tout doucement à voir ce qu’il y a de plus difficile à voir : la vérité. Pour la première fois de sa vie, elle appelle la canaille par son nom.

j’ai fait tantôt une visite à la pauvre Mme Perrot (la mère de Janvier). Elle passe toutes ses journées dans la prison de son fils. Voilà trois mois qu’il est coffré et son affaire n’est pas encore instruite, si bien que, fût-il plus tard déclaré innocent, il aura subi plus de prison que le sieur Courbet !

l’anniversaire du 4 septembre s’est passé ici de la façon la plus inoffensive. La République ne se fait pas sentir. Donc gardons-la !

j’allais oublier de vous remercier pour votre dernière lettre. Elle était gentille et bonne, au delà de toute expression, et j’ai été bien touché par vos plaintes, chère Princesse que vous êtes. Le monde peut être sauvé par un seul juste, dit l’Écriture. Eh bien, moi je dis : tant qu’il restera un petit coin comme le vôtre, tout n’est pas perdu. Gardons notre coeur et notre esprit. Veillons sur la flamme, pour que le feu sacré brûle toujours. Plus que jamais, je sens le besoin de vivre dans un monde à part, en haut d’une tour d’ivoire, bien au-dessus de la fange où barbote le commun des hommes. j’écris maintenant les plaintes d’Isis et je pense à vous ; ce n’est pas déchoir, il me semble ?

qu’avez-vous décidé pour cet hiver ? Et cette petite visite à Croisset ? On n’y renonce pas, j’imagine ? Si vous tardez trop, j’irai vous rappeler votre promesse le mois prochain.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis toujours, sous tous les régimes politiques, votre vieux fidèle.

À George Sand. §

Croisset, 8 septembre 1871.

Ah ! comme elles sont gentilles ! Quels amours ! Quelles bonnes petites têtes sérieuses et douces ! Ma mère en a été tout attendrie et moi aussi. Cela s’appelle une attention délicate, chère maître, et je vous en remercie bien. j’envie Maurice : son existence n’est pas aride comme la mienne.

Nos deux lettres se sont croisées encore une fois. Cela prouve, sans doute, que nous sentons les mêmes choses en même temps et au même degré.

Pourquoi êtes-vous si triste ? l’humanité n’offre rien de nouveau. Son irrémédiable misère m’a empli d’amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n’ai-je aucune désillusion. Je crois que la foule, le troupeau sera toujours haïssable. Il n’y a d’important qu’un petit groupe d’esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le flambeau. Tant qu’on ne s’inclinera pas devant les mandarins, tant que l’Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du Pape, la politique tout entière et la société, jusque dans ses racines, ne sera qu’un ramassis de blagues écoeurantes. Nous pataugeons dans l’arrière-faix de la Révolution, qui a été un avortement, une chose ratée, un four, «quoi qu’on dise». Et cela parce qu’elle procédait du moyen âge et du christianisme. l’idée d’égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne et qui s’oppose à celle de justice. Regardez comme la grâce, maintenant, prédomine. Le sentiment est tout, le droit rien. On ne s’indigne même plus contre les assassins, et les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.

Pour que la France se relève, il faut qu’elle passe de l’inspiration à la Science, qu’elle abandonne toute métaphysique, qu’elle entre dans la critique, c’est-à-dire dans l’examen des choses.

Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité extrêmement bêtes. Les mots République et monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme et du nominalisme. Car je défie qu’on me montre une différence essentielle entre ces deux termes. Une République moderne et une monarchie constitutionnelle sont identiques. n’importe ! On se chamaille là-dessus, on crie, on se bat.

Quant au bon peuple, l’instruction «gratuite et obligatoire» l’achèvera. Quand tout le monde pourra lire le Petit Journal et le Figaro, on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur riche ne lit rien de plus. La presse est une école d’abrutissement, parce qu’elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et, si vous le persuadez, vous aurez rendu un fier service.

Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain. Tel qu’il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres : le nombre domine l’esprit, l’instruction, la race et même l’argent, qui vaut mieux que le nombre.

Mais une société (qui a toujours besoin d’un bon Dieu, d’un Sauveur) n’est peut-être pas capable de se défendre. Le parti conservateur n’a pas même l’instinct de la brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa tanière et ses vivres). Mais ceux du passé, qui n’avaient non plus ni patrie ni justice, n’ont pas réussi, et l’Internationale sombrera, parce qu’elle est dans le faux. Pas d’idées, rien que des convoitises !

Ah ! Chère bon maître, si vous pouviez haïr ! C’est là ce qui vous a manqué : la haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d’or. Elle venait du soleil de votre coeur ; mais tant de ténèbres ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! Criez ! Tonnez ! Prenez votre grande lyre et pincez la corde d’airain : les monstres s’enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.

Pourquoi sentez-vous «les grandes attaches rompues» ? qu’y a-t-il de rompu ? Vos attaches sont indestructibles, votre sympathie ne peut aller qu’à l’éternel.

Notre ignorance de l’histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l’adoucissement des moeurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s’estimer plus qu’on ne s’estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où on a fait de belles choses. Dites-moi que vous relevez la tête et que vous pensez à votre vieux troubadour qui vous chérit.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi soir, 6 heures [8 septembre 1871].

Voici le papier que me demande mon beau neveu. Tu l’embrasseras de ma part en lui disant que je continue, de plus belle, à n’y comprendre goutte. Et puis, quelle rédaction ! Quel langage ! Moi, signer des choses pareilles ? Horreur !

Tu me combles de compliments sur Saint Antoine, pauvre Caro ! Et je t’avouerai qu’ils me font plaisir, parce que je fais cas de ta jugeotte, de ta bonne petite boule, ferme et haute. j’aurai fini, dimanche, les plaintes d’Isis. Et huit jours après, j’espère commencer l’Olympe. Mais je ne serai pas débarrassé des dieux avant la fin d’octobre. Alors, je pousserai un joli ouf ! Car c’est un lourd fardeau.

«Quelle responsabilité !» comme dirait Berthelot.

Fais-moi le plaisir de m’envoyer le plus promptement possible le plan du monument. Je voudrais le montrer dimanche à Desbois. Depuis le matin la pluie tombe à verse et Monsieur va se priver de son bain. La mère Sand m’a envoyé hier les deux photographies de ses deux petites-filles qui sont des amours. […]

Mille félicitations, mon Caro, de votre enthousiasme artistique ; je voudrais être avec vous pour faire la troisième Muse. Mes bons souvenirs à ta compagne.

Ton vieil oncle en baudruche.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche 5 heures, 17 septembre 1871.

Ma chère Caro,

Nous avons eu de tes nouvelles tout à l’heure par Frankline qui a déjeuné avec nous et que j’ai trouvée considérablement «forcie». Je te remercie de ta bonne lettre d’hier, et surtout du dessin, qui a dû te donner bien du mal. Aussi est-il très bien. Il a eu l’admiration de Desbois et de Philippe qui sont venus exprès pour le voir. Dès que je saurai M. Nétien revenu à Rouen (il l’est peut-être), j’irai le lui porter et m’entendre avec lui.

N. B. – Ce n’est pas 500 francs que je prie Ernest de nous envoyer, mais mille au moins, car hier on est venu m’apporter la note des impositions qui se montent à 432 francs. Aussi, quand j’aurai payé le boucher et M. Poutrel, il ne nous restera pas grand’chose. Je suis honteux vis-à-vis de ce dernier, qui attend son argent depuis la fin de juillet et que j’ai été obligé d’aller voir hier au soir pour cela ! Tu n’imagines pas comme le ménage m’assomme ! Les questions d’argent m’exaspèrent de plus en plus ! C’est une faiblesse, mais c’est comme ça !

Je travaille maintenant énormément, si bien que j’ai un mal de tête continu, à force de lire. Hier, au moment où j’allais piquer un chien sur mon divan, sont arrivés les papiers d’impositions ! j’ai cru que j’en suffoquerais de colère !... aucune nouvelle de la Princesse ! […]

Monsieur a le bourrichon monté et n’entend pas qu’on le dérange de son Olympe ! Il me faudra encore quinze bons jours de préparation avant de commencer les phrases. Je crois que tes louanges, mon pauvre loulou, m’ont encouragé... la compagne que tu vas avoir ne remplacera pas l’autre. Frankline doit être d’une société charmante.

j’irai probablement cette semaine à Neuville voir le père Baudry, bien que ça me dérange. Mais j’ai besoin de causer avec ce savant.

t’ai-je dit que d’Osmoy m’avait annoncé sa visite pour le commencement d’octobre ? C’est à ce moment-là aussi que j’attends Tourgueneff. Je voudrais bien que mon Olympe fût arrêté avant leur (ou sa ?) visite.

Adieu, pauvre chère fille.

À George Sand. §

[Croisset, 4 ou 5 octobre 1871].

Chère maître,

j’ai reçu votre feuilleton hier et j’y répondrais longuement si je n’étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d’en finir avec Aïssé.

Le milieu de votre lettre m’a fait verser un pleur, sans me convertir, bien entendu. j’ai été ému, voilà tout, mais non persuadé.

Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : justice, et tout notre mal vient d’oublier absolument cette première notion de la morale. La grâce, l’humanitarisme, le sentiment, l’idéal, nous ont joué d’assez vilains tours pour qu’on essaye du Droit et de la Science.

Si la France ne passe pas, d’ici à peu de temps, à l’état critique, je la crois irrévocablement perdue. l’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien qu’augmenter le nombre des imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la Préface de ses «questions contemporaines». Ce qu’il nous faut avant tout, c’est une aristocratie naturelle, c’est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tête, et le suffrage universel, tel qu’il existe, est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles, si on le laisse vivre. La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n’ai pas beaucoup de convictions, mais j’ai celle-là fortement. Cependant il faut respecter la masse, si inepte qu’elle soit, parce qu’elle contient des germes d’une fécondité incalculable. Donnez-lui la liberté, mais non le pouvoir.

Je ne crois pas plus que vous aux distinctions des classes. Les castes sont de l’archéologie. Mais je crois que les pauvres haïssent les riches et que les riches ont peur des pauvres. Cela sera éternellement. Prêcher l’amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d’instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts. Éclairez le bourgeois, d’abord, car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.

Les trois degrés de l’instruction ont donné leurs preuves depuis un an : 1° l’instruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° l’instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 Septembre ; 3° l’instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l’instruction publique était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère.

Dans trois ans, tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté : les choses changeraient.

Cependant je ne suis pas découragé comme vous, et le gouvernement actuel me plaît, parce qu’il n’a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague. Je m’exprime très mal. Vous méritez pourtant une autre réponse, mais je suis fort pressé.

j’apprends aujourd’hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet. Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n’en doute pas, tant le suffrage universel est une belle chose.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, [vendredi, 6 octobre, 1871].

Il faut que je m’en aille à Paris, la semaine prochaine, pour les affaires de mon pauvre Bouilhet, afin d’en finir avec Aïssé, et je passerai au boulevard Beaumarchais, voir si par hasard... mais non ! Je ne trouverai personne ! Pourquoi ? êtes-vous condamnée à Villenauxe à perpétuité ? «Paris n’est-il pas assez à plaindre, belle dame ?», comme dirait M. Prud’homme.

Il me semble que vous êtes bien seule là-bas et que vous devez vous y ennuyer mortellement. Le général m’a dit que vous gardiez votre «excellent moral». Est-ce vrai ? Il est charmant, votre brave frère ! Il est venu me faire une longue visite, où il a beaucoup et très bien parlé. Je crois que la sympathie est réciproque.

Comme je vous plains ! j’ai peur que vous ne suiviez un très mauvais régime. Pardonnez-moi cette outrecuidance, mais j’ai, à mes dépens, acquis beaucoup d’expérience en fait de névroses. Tous les traitements qu’on leur applique ne font qu’exaspérer le mal. Je n’ai pas encore rencontré, en ces matières, un médecin intelligent. Non ! Pas un ; c’est consolant ! Il faut s’observer soi-même scientifiquement et expérimenter ce qui convient.

Ma vie n’est pas douloureuse comme la vôtre, mais n’est pas non plus précisément folichonne. Ma seule distraction consiste à promener, ou plutôt à traîner ma mère dans le jardin. La guerre l’a vieillie de cent ans en dix mois. C’est bien triste d’assister à la décadence de ceux qu’on aime, de voir leurs forces s’en aller, leur intelligence disparaître.

Pour oublier tout, je me suis jeté en furieux dans Saint Antoine et je suis arrivé à jouir d’une exaltation effrayante. Voilà un mois que mes plus longues nuits ne dépassent pas cinq heures. Jamais je n’ai eu «le bourrichon» plus monté. C’est la réaction de l’aplatissement où m’avait réduit la Défense nationale. Et à ce propos, je trouve qu’on est fort injuste envers la présente assemblée. Ce qui se passe est ce qui me convient. Voilà la première fois qu’on voit un gouvernement sans métaphysique, sans programme, sans drapeau, sans principes, c’est-à-dire sans blague. Le provisoire est précisément ce qui me rassure. Tant de crimes ont été commis par l’idéal en politique qu’il faut s’en tenir pour longtemps à «la gérance des biens».

j’ai échangé avec Mme Sand des épîtres politiques. Les siennes paraissent dans le Temps. Le congrès de Lausanne vous réjouit-il ? Auriez-vous souhaité ouïr André Léo ? Ah ! Pauvre, pauvre humanité !

À Philippe Leparfait. §

[Mardi soir, 10 octobre 1871].

Mon cher enfant,

Voici le résultat de mes courses, lesquelles se montent à un joli total.

l’Odéon (j’ai vu Duquesnel) se propose de jouer Aïssé après la pièce de Charles-Edmond, qui viendra après celle de Cadol dont la première a lieu demain. En mettant les choses au pire, cela remet la première d’Aïssé en janvier.

Duquesnel nous propose Berton fils pour Aydé (soutenant qu’il vaut mieux que Lafontaine, lequel est engagé à l’Odéon pour le mois de février), Sarah pour Aïssé, le fils Provost pour d’Argental, Pujol pour Pont de Veyle (j’estropie le nom mais je connais l’homme, qui est excellent ; il a joué dans les idées de Madame Aubray le rôle du gandin), Ramelli pour Mme Ferriol, Page pour Mme du Tencin, Page ou Colombier. Reste à trouver un bon pour Brécourt et un pour le commandeur (le père Beauvallet se meurt). j’ai demandé Richard, celui qui fait l’Hospital dans la conjuration ! Ils ont engagé Christian, des variétés, et me paraissent pleins de bonne volonté.

Je n’ai pris aucun engagement nouveau, disant à Duquesnel que j’allais t’écrire et qu’il ne me verrait qu’après que j’aurai reçu ta lettre.

Le sieur Chilly a des hémorrhoïdes. Constant m’a dit : M. le Directeur «a ses affaires». ça achève la ressemblance.

j’ai été trois fois aux Français et chez Perrin sans mettre la main sur ledit Perrin. Mais Deslandes m’a dit que les Français avaient leur hiver bourré de pièces. Ainsi, quand même nous lâcherions l’Odéon, nous ne serions pas joués cet hiver aux Français. Mon avis est d’accepter l’Odéon. Néanmoins je verrai demain Perrin, coûte que coûte, et te manderai ce qu’il m’aura dit. Tu peux donc réfléchir jusqu’à jeudi soir. Je ne dois pas revenir à l’Odéon avant vendredi.

j’ai vu aussi Mme Plessy et Ramelli, sans compter Berton père, que j’ai surpris dans son lit, ce matin.

Il est irrévocablement fâché avec ces messieurs.

Tu vois, mon jeune homme, que je ne m’endors pas sur le fricot.

Expédie-moi le manuscrit promptement. Perrin, sans doute, voudra le lire et qui sait ?

C’est en partie à d’Osmoy que l’Odéon doit sa subvention. Duquesnel l’a dit à Ramelli. Ainsi cela nous donne une espèce de droit là-bas à être mieux traité.

Sais-tu qu’un enfant de d’Osmoy est très malade ? Il m’a écrit ça hier à Croisset, en ajoutant qu’il faisait venir Axenfeld à évreux.

j’ai été chez Axenfeld pour savoir ce qui en était, mais je ne l’ai pas trouvé.

Je t’embrasse.

Ton vieux fidèle.

P. S. 8 heures. – Perrin m’envoie un larbin m’apportant une lettre qui me donne rendez-vous pour jeudi à 4 heures. Cet excès de politesse me paraît de bon augure.

Donc dépêche-toi de m’expédier le manuscrit.

À Eugène Delattre. §

[Paris]. Jeudi, 3 heures [12 octobre 1871].

Mon cher ami,

Peux-tu me donner un rendez-vous dans la journée jusqu’à 4 heures ?

Je suis sur le point de m’en retourner et j’ai absolument besoin de te voir pour les affaires de Bouilhet.

Il s’agit de choses de ton métier.

Si tu ne pouvais m’assigner une heure pour demain, veux-tu pour samedi, jusqu’à 4 heures également ? Ou enfin dimanche de 2 à 4 chez moi ?

Tâche (ce qui serait plus simple) de venir demain déjeuner chez moi rue Murillo, 4, parc Monceau.

Prompte réponse, je te prie ! Et tout à toi.

À sa nièce Caroline. §

[Paris]. Jeudi soir [12 octobre 1871].

Pauvre chère Caro,

Tu m’as bien amusé et bien attendri ce matin avec ton plan de roman ! j’exige que tu le montres à Vieux ! Comprends-tu combien cela me charme de t’avoir pour disciple ? Moi qui n’ai plus d’amis littéraires !

Je tombe sur les bottes ! néanmoins j’arriverai à mes fins. Il est inutile que je t’ennuie avec le détail de mes courses, ou plutôt que je me fatigue à te les écrire. Bref, je ne désespère pas de faire jouer cet hiver Aïssé aux Français. Mais il faut de l’astuce...

j’ai dîné hier chez les Cloquet. Madame a été extra-charmante, et ce matin j’ai déjeuné chez le bon Feydeau, qui s’est beaucoup informé de toi et qui désire te voir. Il va un peu mieux, car il marche avec une canne.

Comme les intrigues dramatiques avaient un moment de relâche cet-après-midi, j’ai passé trois heures à la Bibliothèque impériale, d’où je suis sorti gelé. Il fait très froid et j’ai peur que notre pauvre vieille ne s’enrhume à Ouville.

Il m’est impossible de savoir quand je la rejoindrai : ce ne sera pas toujours avant mardi, car j’ai, pour ce jour-là, rendez-vous avec Perrin.

j’ai vu la femme de Crépet. Elle lui ressemble en beau, c’est-à-dire qu’elle est grande avec un nez pointu ; en somme, jolie et l’air aimable. Mais tout le temps de ma visite, je songeais à l’autre, à la première.

Croirais-tu que la mère Sand a eu peur de m’avoir offensé dans son feuilleton et qu’elle m’a presque envoyé des excuses ? Cette naïveté me paraît tout à la fois très bête et très délicate. Continue, mon pauvre loulou, à ruminer de la littérature. Cela te rapproche de ton vieux chanoine de Séville qui te chérit.

Ton oncle bedolard.

À Philippe Leparfait. §

Samedi 4 h. [1871]

Je viens de porter la copie à Perrin, qui doit me donner une réponse lundi ou mardi. Tu la connaîtras rapidement.

S’il accepte Aïssé, nous verrons ce qu’il faudra faire.

j’ai écrit à d’Osmoy. Pas de réponse ! Suivant sa coutume !

Avant de prendre un parti définitif, tu feras bien d’aller le chercher à Évreux et de me l’amener.

Il doit avoir maintenant beaucoup d’autorité, car tout le monde dit qu’il «va être ministre» (textuel).

Je pars pour Saint-Gratien où je resterai jusqu’à demain soir ou après-demain matin au plus tard.

À toi.

La situation est si grave que je n’ose en prendre sur moi seul toute la responsabilité.

Pierre Berton est bien insuffisant ! Comme physique surtout ! d’aucuns me conseillent de prendre plutôt Mélingue ! Pour Pont de Veyle, le nom de l’acteur est Porel.

À George Sand. §

[Paris, avant le 18 octobre 1871].

Jamais de la vie, chère bon maître, vous n’avez donné une pareille preuve de votre inconcevable candeur. Comment, sérieusement, vous croyez m’avoir offensé ? La première page ressemble presque à des excuses. ça m’a fait bien rire ; vous pouvez, d’ailleurs, tout me dire, moi, tout ! Vos coups me seront caresses.

Donc, re-causons. Je rabâche en insistant de nouveau sur la justice. Voyez comme on est arrivé à la nier partout. Est-ce que la critique moderne n’a pas abandonné l’Art pour l’Histoire ? La valeur intrinsèque d’un livre n’est rien dans l’école Sainte-Beuve, Taine. On y prend tout en considération, sauf le talent. De là, dans les petits journaux, l’abus de la personnalité, les biographies, les diatribes. Conclusion : irrespect du public.

Au théâtre, même histoire. On ne s’inquiète pas de la pièce, mais de l’idée à prêcher. Notre ami Dumas rêve la gloire de Lacordaire, ou plutôt de Ravignan ! Empêcher de retrousser les cotillons est devenu, chez lui, une idée fixe. Faut-il que nous soyons encore peu avancés puisque toute la morale consiste pour les femmes à se priver d’adultère et pour les hommes à s’abstenir de vol ! Bref, la première injustice est pratiquée par la littérature qui n’a souci de l’esthétique, laquelle n’est qu’une Justice supérieure. Les romantiques auront de beaux comptes à rendre, avec leur sentimentalité immorale. Rappelez-vous une pièce de Victor Hugo, dans la Légende des siècles, où un sultan est sauvé parce qu’il a eu pitié d’un cochon ; c’est toujours l’histoire du bon larron, béni parce qu’il s’est repenti. Se repentir est bien, mais ne pas faire de mal est mieux. l’école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme. Je me suis, une fois, emporté, devant témoins, contre Sainte-Beuve, en le priant d’avoir autant d’indulgence pour Balzac qu’il en avait pour Jules Lecomte. Il m’a répondu en me traitant de ganache ! Voilà où mène la largeur.

On a tellement perdu tout sentiment de la proportion que le conseil de guerre de Versailles traite plus durement Pipe-en-Bois que M. Courbet ; Maroteau est condamné à mort comme Rossel. C’est du vertige ! Ces messieurs, du reste, m’intéressent fort peu. Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu’ils ont mordus.

Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne, mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (Société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. l’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu’à présent, je n’en vois qu’une : le nombre. Ah ! Chère maître, vous qui avez tant d’autorité, vous devriez bien attacher le grelot ! On lit beaucoup vos articles du Temps, qui ont un grand succès, et, qui sait ? Vous rendriez peut-être à la France un immense service.

Aïssé m’occupe énormément, ou plutôt m’agace. Je n’ai pas vu Chilly, j’ai donc affaire à Duquesnel. On me retire positivement le vieux Berton et on me propose son fils. Il est fort gentil, mais il n’a rien du type conçu par l’auteur. «Les Français» ne demanderaient peut-être pas mieux que de prendre Aïssé. Je suis fort perplexe, et il va falloir que je me décide. Quant à attendre qu’un vent littéraire se lève, comme il ne se lèvera pas, moi vivant, il vaut mieux risquer la chose tout de suite.

Ces affaires théâtrales me dérangent beaucoup, car j’étais bien en train. Depuis un mois, j’étais même dans une exaltation qui frisait la démence.

j’ai rencontré l’inéluctable Harrisse, homme qui connaît tout le monde et qui se connaît à tout, théâtre, romans, finances, politique, etc. Quelle race que celle de l’homme éclairé ! ! ! j’ai vu la Plessy, charmante et toujours belle. Elle m’a chargé de vous envoyer mille amitiés.

Moi, je vous envoie cent mille tendresses.

Votre vieux.

À Philippe Leparfait. §

Jeudi soir. [1871]

Mon cher Philippe, je te trouve «un drôle de jeune homme !» tu n’es pas venu me voir depuis longtemps et nous avons encore quelques petites choses à régler ensemble.

j’ai écrit depuis 15 jours, au sieur Duquesnel deux fois. Pas de réponse ! Je ne sais rien de ce qui se passe à l’Odéon ! ça me chiffonne !

Mon intention est (si je n’ai pas de lettre lundi) d’écrire à Ed. de Goncourt pour le prier d’aller lui-même trouver ces messieurs et de me donner des nouvelles. Mais tout cela nous recule encore d’une huitaine !

Je crois que tu ferais bien, la semaine prochaine, de délaisser les alcools pour 24 heures et d’aller voir par toi-même ce qui en est. En tout cas, je t’attends dimanche à 11 heures, ou demain, ou après-demain, quand tu voudras. Il me semble qu’on s’endort.

Ton

À sa nièce Caroline. §

[Croisset] Nuit de jeudi [26 octobre 1871].

Non, mon loulou, je ne sais pas encore quand j’irai à Paris pour la lecture d’Aïssé aux acteurs. j’attends une lettre de Duquesnel, directeur de l’Odéon. Ce sera, sans doute, au milieu de la semaine prochaine.

j’ai passé ma journée de dimanche à faire des coupures, surtout dans le deuxième acte. Travail embêtant et dont je ne suis pas mécontent. À mes moments perdus je fais de petites recherches dans les livres des Goncourt, pour la mise en scène.

Le brave Saint Antoine n’est pas, pour cela, négligé. j’ai fini l’Olympe grec et préparé le reste des dieux. Encore sept à huit pages ! Aurai-je le temps de les écrire avant de gagner «la capitale» ?

Je ne me souviens pas très bien de Jacques, car je ne l’ai certainement pas lu depuis une trentaine d’années. Mon pauvre Alfred l’admirait beaucoup. Je me rappelle que Jacques casse sa (ses) pipe par amour pour sa femme ; une petite fille, Sylvia, qui court tout en sueur sur une falaise ; une femme en peignoir rose, qui regarde une vue du Dauphiné... voilà tout. Donc je ne peux pas apprécier la critique de mon élève, de ma chère Caro, avec qui j’aime tant à causer littérature.

Ta grand’mère ne va pas mal. Ce matin elle a été déjeuner à l’Hôtel-Dieu ; puis les Achille, avec le jeune Ernest, sont venus dîner (hier). Juliette, bien entendu, est à Ouville «avec ses ouvriers» !

Je suis de l’avis des Arabes : les riches, en Europe, ont une drôle de manière de s’amuser.

Nous nous sommes décidés à donner au bon Bataille le déjeuner promis depuis longtemps. Ce sera pour samedi prochain.

Hier, j’ai eu la visite de Caudron et celle de l’indomptable Allais. Il m’a promis un échantillon de café.

Telles sont les nouvelles.

j’oubliais un événement extraordinaire : tantôt, comme j’étais seul, j’ai fait un tour jusque dans le potager ! ! ! le temps était splendide. Je suis resté en contemplation devant la nature, et j’ai été pris d’un tel attendrissement pour le petit veau qui était couché près de sa mère sur les feuilles sèches éclairées par le soleil, que je l’ai baisé au front, le susdit veau !

Tâche de guérir ton rhume, pauvre Caro, et aime toujours ton vieux chanoine de Séville qui t’embrasse bien fort.

À Eugène Delattre. §

[Paris, octobre-novembre 1871].

Mon cher ami, tu ne réfléchis pas à ceci :

Un auteur dramatique (qui veut être joué et gagner de l’argent) ne doit pas indisposer par avance tout un public. Ex : About.

Le Comité n’est pas près de finir. Quand Aïssé sera jouée, nous verrons.

Médite très sérieusement les inconvénients pécuniaires qui pourraient résulter de ta fantaisie.

Viens me voir un dimanche dans l’après-midi, ou le jour qu’il te plaira, avant dix heures.

Tout à toi.

Rue Murillo, 4, parc Monceau.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de mercredi, 3 heures [1er-2 novembre 1871].

Je crois que je n’ai jamais travaillé comme à présent. Je ne dors plus, ou presque plus. Ton vieux chanoine de Séville ale bourrichon démesurément monté. C’est ce qui fait que j’attends avec patience le moment de m’en aller à Paris. Les petits dieux de Rome me donnent néanmoins un mal d’enfer. j’ai montré tant de dieux que je suis à bout de tournures nouvelles.

Samedi nous avons eu à déjeuner le bon Bataille, avec les dames Lapierre chez lesquelles j’ai dîné lundi. Monsieur ton oncle n’a pas dé-parlé de tout le repas !

Aujourd’hui visite de la mère Heuzey et du jeune Desbois (pour le monument de Bouilhet). Voilà toutes les nouvelles, pauvre loulou. Et toi, que deviens-tu ? Tu n’as pas trop l’air de t’amuser. Est-ce que les affaires d’Ernest t’inquiéteraient plus que tu ne le dis ? Il me semble que tu étais moins «morose» à Dieppe qu’à Paris. Quel dommage, pauvre Caro, que nous ne vivions pas ensemble ! Ce serait doux pour l’un comme pour l’autre !

N. B. – j’allais oublier le Positif ! Prie ton époux de nous envoyer de l’argent. Je n’ai plus que 40 francs pour tenir la maison. C’est peu.

Ton vieux.

Duquesnel ne m’ayant pas encore écrit, je ne sais rien de ce qui se passe à l’Odéon : il ne m’appellera qu’après la première de Charles-Edmond. Mais comme je ne lis aucun journal de théâtre, j’ignore si les Créanciers du bonheur durent encore.

Bref, il m’est impossible de te dire l’époque de notre arrivée.

À Philippe Leparfait. §

Vendredi 3 heures. [1871]

Rien de nouveau pour la pièce, bien entendu. j’ai passé hier tout mon après-midi aux Estampes et j’y retourne demain.

Nous allons imprimer tout de suite le volume de vers. Je crois qu’il vaut mieux l’imprimer à ton compte qu’à celui de Lévy. Tu n’auras rien à débourser, car les frais seront facilement couverts et si peu que tu gagnes, tu gagneras, tandis que Lévy, s’il l’imprimait pour lui, ne te donnerait rien ou presque rien.

Pour que le volume paraisse en même temps qu’Aïssé, il faut s’y mettre dès maintenant. Je viens de le relire et de numéroter les pages.

Ci-joint une note importante. Peut-être le cahier est-il dans mon grenier. Mais la clef du coffre est enfermée. Julie ne pourrait te la donner.

l’Amour noir n’a-t-il pas paru dans une revue ?

Ta réponse est attendue par moi avec impatience, car il faut que je donne le manuscrit au milieu de la semaine prochaine au plus tard.

Autre question : quel titre ?

«Poésies posthumes» ne peut être que le sous-titre. Je me creuse la tête et ne trouve rien.

j’ai relu ma Préface, dont je suis fort peu satisfait ! Elle me semble froide, gauche, mal faite. Enfin elle me déplaît. Je vais la retravailler uniquement sous le rapport de la correction. Quant à en faire une autre, je n’ai pas le temps, et puis je ne vois pas le moyen de faire mieux, bien que je la juge piètre.

Je t’embrasse.

Ton vieux.

Et amène-moi, ou envoie-moi le sieur d’Osmoy, vers le milieu ou la fin de la semaine prochaine.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi soir, 11 heures [6 novembre 1871].

Ouf ! Je viens de finir mes dieux !» encore trois pages et j’aurai terminé la cinquième partie du bon Saint Antoine, qui en aura huit en tout. C’est peut-être très beau, mais ça pourrait bien être profondément stupide. Je ne sais plus qu’en penser ! Je crois que j’aurais besoin de donner un peu de repos à ma malheureuse cervelle ! Les répétitions d’Aïssé la distrairont en me tapant sur les nerfs. Ce sera un changement. Nous avons eu hier à dîner les Achille qui avaient passé leur après-midi chez l’élégant Saint-André, à la chasse ! Voilà un double plaisir que je comprends peu. Demain, nous aurons à dîner, et peut-être à coucher, Mme Marie Schlésinger. Voilà toutes les nouvelles, pauvre loulou.

j’oubliais de te dire que j’ai reçu de Dieppe 500 francs. Quelle signature que celle de Daviron ! Quel paraphe ! Est-ce assez splendide !

Comme je ne reçois aucune lettre de Duquesnel, je vais lui écrire ce soir même pour savoir ce que deviennent les affaires théâtrales.

Tu ne me parles pas de la peinture, ni de la musique, ni de tes lectures. Il me semble qu’il y a très longtemps que je ne t’ai vue, chère Caro, extrêmement longtemps ! Pourquoi cela ?

Es-tu contente de ton Hongrois ?

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche 1 heure, 12 novembre 1871.

j’ai bien des choses à te dire, mon pauvre loulou : 1° Ta grand’mère a une femme de chambre ! Donc ne t’occupe pas de lui en chercher. 2° Nous serons à Paris à la fin de cette semaine, peut-être même jeudi.

j’ai reçu ce matin une lettre de Duquesnel qui me dit de venir. Les répétitions commenceront dans dix jours, et la direction veut régler les décors et la mise en scène tout de suite. Comme j’étais ennuyé de n’entendre point parler de ces messieurs, j’ai expédié Philippe qui doit être à Paris maintenant. C’est à son retour, demain soir ou après-demain matin, que je saurai positivement le jour de mon départ.

Vinet m’a envoyé un mémoire de 1 100 francs pour vin fourni, en partie, à messieurs les Prussiens. Il attendra jusqu’à Noël.

Préviens aussi ton mari que je lui demanderai de l’argent pour mon propre compte. Assez causé de ces choses-là qui m’assomment de plus en plus ! Tu sauras donc, mon Caro, que ce matin, à 5 heures, j’ai terminé (enfin !) la cinquième partie de Saint Antoine sur laquelle je suis depuis le commencement de juin. Terminé n’est pas très exact, car il me faut bien encore deux ou trois jours pour finir et modifier quelques phrases. C’est un fameux poids de moins sur la poitrine.

Malgré le plaisir, ou plutôt le bonheur, que j’aurai de te voir souvent cet hiver, j’aimerais mieux rester ici, dans «le silence du cabinet», à gueuler mes phrases emphatiques, que de m’en aller à Paris me bouleverser les nerfs et dépenser mes pauvres monacos, peu nombreux.

Ton oncle devient scheick, il n’aime pas le dérangement.

Adieu, pauvre chère Caro, à bientôt.

Ton vieux chanoine de Séville.

À George Sand. §

[Croisset 14 novembre [1871.

Ouf ! Je viens de finir «mes dieux», c’est-à-dire la partie mythologique de mon Saint Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin. Comme j’ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu !

Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement ? Pourquoi n’êtes-vous pas venue cet automne ? Il ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi j’y serai après-demain et je ne m’y amuserai pas de tout l’hiver, avec Aïssé, un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la Préface), que sais-je encore ? Une foule de choses peu drôles.

Je n’ai pas reçu le second feuilleton annoncé. Votre vieux troubadour a la tête cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n’ont pas été au delà de cinq heures. j’ai pioché d’une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d’insanité. l’idée des bêtises qu’il fera dire au bourgeois me soutient ; ou plutôt je n’ai pas besoin d’être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement.

Il est de plus en plus stupide, ce bon bourgeois : il ne va même pas voter. Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France, pauvres nous !

Savez-vous ce que je lis pour me distraire maintenant ? Bichat et Cabanis, qui m’amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah ! Que nos docteurs d’aujourd’hui sont loin de ces hommes !

Nous ne souffrons que d’une chose : la Bêtise. Mais elle est formidable et universelle. Quand on parle de l’abrutissement de la plèbe, on dit une chose injuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c’est ce qui est le plus malade, le reste suivra.

Vous n’êtes pas comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs têtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela ? Je me le demande à moi-même.

Quelle espèce d’archéologie occupe Maurice ? Embrassez bien vos fillettes pour moi.

Votre vieux.

À Philippe Leparfait. §

Mercredi soir 11 heures. [1871]

Les décors sont réglés. Le décorateur m’attendait avec un carton de dessins... sous ce rapport là je n’ai pas d’inquiétude. Mais le côté acteur et actrice m’embête. Ils ne veulent pas me donner Ramelli après me l’avoir promise (mais ils céderont). Nous nous sommes déjà un peu chamaillés. Je suis resté 3 heures à l’Odéon.

Bref, il me paraît indispensable que tu m’amènes d’Osmoy à la fin de la semaine prochaine. La baronne de Charles-Edmond passe mercredi. La distribution définitive des rôles n’aura lieu qu’après la 2e ou 3e représentation de cette pièce.

Écris donc à Mme d’Osmoy que tu as absolument besoin de voir son mari d’ici à huit jours.

Chilly est fort malade. Duquesnel «n’a jamais entendu parler de Mme ou Mlle d’Holbach (?)», je te charge de le dire au Nouvelliste, pour son instruction.

À toi, ton

Duquesnel a approuvé toutes mes corrections, sauf huit vers du commencement du 2e acte qu’il veut laisser (Scène du coiffeur). Tant mieux !

Demain matin, rendez-vous avec Lévy pour le volume de vers.

À sa nièce Caroline. §

Paris, mercredi, 6 heures [22 ? Novembre 1871].

Mon Loulou,

j’irai demain chez toi vers cinq heures, et puisque tu ne veux pas de moi, j’irai dîner chez Mme Husson ou je reviendrai dans ma mansarde.

Ainsi dis à ta grand’mère qu’elle aura ma visite demain, avant son dîner.

Il faudra que nous prenions ensemble un rendez-vous pour un après-midi de la semaine prochaine, afin que nous allions tous les deux au Cabinet des Estampes, où j’aurai probablement un petit service à te demander.

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

À Philippe Leparfait. §

Mercredi 6 heures. [1871]

Succès complet !

Ramelli est engagée ; peut-être même aurai-je Dumaine pour le commandeur, et la lecture aux acteurs est définitivement fixée à vendredi, après-demain midi et demi. Mais j’ai eu du mal ! Et une belle peur ! Ayant contre moi toute la bande Hugo entre autres. Franchement j’ai passé de mauvais quarts d’heure depuis 15 jours !

N. B. – Expédie-moi tout de suite le manuscrit original d’Aïssé, afin que je puisse corriger plusieurs vers faux.

j’ai terminé tous les arrangements avec Claye pour le volume. Ledit Claye m’a l’air plein de bonne volonté. Nous aurons un respectable bouquin.

Et n’oublie pas les vers de l’Amour noir.

Si Aïssé a du succès, mon cher bonhomme, tu me devras, sans me vanter, une belle chandelle.

Je t’embrasse.

Ton G.

À Philippe Leparfait. §

Lundi 16, 6 h du soir. [1871]

Ci-joint la liste des rôles, telle qu’elle a été convenue tout à l’heure entre Duquesnel et moi (je garde l’original). Après quoi j’ai vu Perrin, qui n’a pas eu le temps de lire Aïssé mais qui m’a donné sa parole d’honneur que demain, à 9 heures du soir, il me donnerait une réponse définitive.

Ma conduite est celle d’un misérable ; je joue un double jeu ! Il faut bien que ce soit pour sa gloire et pour son intérêt ! Car il m’en coûte de mentir aussi effrontément.

Si Perrin accepte, tu viendras avec d’Osmoy à l’Odéon t’expliquer, puis je reparaîtrai aux Français. S’il refuse, les choses suivront leur train. Dans quelques jours Duquesnel doit m’appeler pour la lecture, et peu de temps après pour les répétitions.

d’après son calcul Aïssé passerait en décembre.

Il m’a l’air plein de feu. Les rôles seront donnés à la copie cette semaine.

Ce soir je retourne à l’Odéon pour voir quelques acteurs que Duquesnel veut me montrer.

d’Osmoy m’a écrit que son petit Louis allait mieux mais qu’il ne voulait pas encore le quitter.

Je serai probablement revenu à Croisset mercredi soir.

Je te ferai savoir mon retour, afin que tu viennes causer

avec ton Vieux.

À la princesse Mathilde. §

[25 octobre 1871].

Princesse, je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que, les nouvelles d’Aïssé étant mauvaises, j’ai jugé inutile de m’empresser de vous les apprendre.

Perrin ne veut pas «se risquer» à jouer cette pièce. Il est certain que le premier rôle est maintenant celui d’un Tcholend (qui a l’air de courir à l’incendie du Palais royal). Voilà un bienfait de plus des Révolutions.

Il a de plus appelé mon attention sur deux ou trois endroits qui m’inquiètent. Mais les corrections sont malheureusement impossibles. Ainsi la pièce passera à l’Odéon cet hiver, après celles de Charles-Edmond. j’attends l’appel du directeur pour me rendre aux répétitions.

Je passerai un hiver fort agité et fort ennuyeux ; mais qu’il sera doux en comparaison de l’autre !

Pour avoir de bons moments faudra-t-il aller jusqu’à Saint-Gratien, ou rentrerez-vous ?

j’ai lu avec plaisir le volume de M. Benedetti. Je viens de lui écrire. Ma lettre est adressée rue de Penthièvre ; j’ignore son numéro. j’espère qu’elle lui parviendra.

Depuis mon retour ici je travaille d’une façon exagérée. Aussi suis-je un peu las. Mais toute fatigue s’en va, toute mélancolie se dissipe quand je pense à vous, Princesse, car vous savez qu’il vous aime

Votre vieux fidèle.

À Madame Régnier. §

[Paris] Jeudi soir 7 heures [30 novembre 1871].

Chère Madame,

j’ai eu dans ces derniers temps à m’occuper :

1° Du tombeau de Bouilhet ;

2° De son monument ;

3° De son volume en vers, qui est sous presse depuis hier ;

4° Je cherche un graveur pour faire son portrait ;

5° Tous mes moments depuis quinze jours sont pris par Aïssé que je lis demain aux acteurs. Les répétitions commenceront samedi prochain ; et la pièce pourra être jouée vers le 1er janvier.

Je suis parti de Croisset si brusquement que mon domestique et mes bagages sont arrivés trois jours après moi. Le détail des intrigues qu’il m’a fallu vaincre demanderait un volume.

j’ai fait engager des acteurs. j’ai travaillé moi-même les costumes au Cabinet des Estampes ; bref, je n’ai pas un moment de répit depuis quinze jours, et cette petite vie exaspérante et occupée va durer du même train pendant deux bons mois encore.

Quel monde ! Je ne m’étonne pas que mon pauvre Bouilhet en soit mort. De plus j’ai re-écrit la Préface de son volume, qui me déplaisait.

Je vous prie donc, en grâce, de me donner un peu de liberté pour le moment, car avec la meilleure volonté du monde il m’est impossible de faire à la fois les affaires de tous. Je vais au plus pressé, d’abord.

d’ailleurs, vous avez tort de vouloir publier maintenant. À quoi cela vous servira-t-il ? Où sont les lecteurs ?

Je ne vous cache pas que je trouve vos aimables reproches, touchant le voyage de Mantes, injustes. Comment ne comprenez-vous pas qu’il me sera très pénible d’aller à Mantes ? Toutes les fois que je passe devant le buffet, je détourne la tête. Je tiendrai néanmoins ma promesse. Mais il me sera plus facile d’aller de Paris à Mantes que de m’y arrêter en passant. Ne me gardez donc pas rancune ; plaignez-moi plutôt.

À Émile Zola. §

[Paris]. Vendredi soir [1er décembre 1871].

Je viens de finir votre atroce et beau livre ! j’en suis encore étourdi. C’est fort ! Très fort !

Je n’en blâme que la préface. Selon moi, elle gâte votre oeuvre qui est si impartiale et si haute. Vous y dites votre secret, ce qui est trop candide, et vous exprimez votre opinion, chose que, dans ma poétique (à moi), un romancier n’a pas le droit de faire.

Voilà toutes mes restrictions.

Mais vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme !

Dites-moi, par un petit mot, quand je puis aller vous voir, pour causer longuement de votre bouquin.

Je vous serre la main très cordialement, et suis vôtre.

Rue Murillo, 4.

À la princesse Mathilde. §

Vendredi soir [1871].

Chère Princesse,

j’attendais toujours un mot de vous, m’annonçant votre arrivée à Paris. Je me suis même présenté rue de Berry au n 22 (au lieu du 18) et je n’ai, bien entendu, trouvé personne.

j’avais écrit à Popelin pour avoir de vos nouvelles ; il ne m’a pas répondu. Enfin j’aurais été en chercher moi-même si, depuis quinze jours, les intrigues dramatiques ne m’avaient complètement absorbé. j’ai eu du mal, je vous assure ! Enfin j’ai réussi, car aujourd’hui même j’ai lu Aïssé aux acteurs ; demain nous collationnons les rôles et lundi les répétitions commencent.

Si je ne suis pas obligé d’être à Paris lundi matin, de bonne heure, j’ai bien envie de lâcher dimanche «la brillante société qui afflue dans mes salons» (ce qui se borne souvent à une ou deux personnes), pour aller chez vous à Saint-Gratien passer toute la soirée. Mais je ne puis rien me promettre encore, puisque mon programme de la semaine ne sera fixé que demain dans l’après-midi.

Je m’ennuie de vous encore plus qu’à Croisset, parce que nous sommes plus près et parce que je vous sais tourmentée.

À bientôt donc et, en attendant, un long baiser sur chacune de vos deux mains.

Long est peut-être inconvenant ? Mais vous savez, Princesse, que je le suis quelquefois au bas de mes lettres.

À George Sand. §

[Paris] 1er décembre [1871].

Chère maître.

Votre lettre que je retrouve me donne des remords, car je n’ai pas encore fait votre commission auprès de la Princesse.

j’ai été pendant plusieurs jours sans savoir où était la Princesse. Elle devait venir se caser à Paris et me prévenir de son arrivée. Aujourd’hui enfin, j’apprends qu’elle reste à Saint-Gratien, où j’irai probablement dimanche soir. En tout cas, votre commission sera faite la semaine prochaine.

Il faut m’excuser, car je n’ai pas eu, depuis quinze jours, dix minutes de liberté. Il m’a fallu repousser la reprise de Ruy Blas qui allait passer par-dessus Aïssé (la besogne était rude). Enfin, les répétitions commencent lundi prochain. j’ai lu aujourd’hui la pièce aux acteurs, et demain on collationne les rôles. Je crois que ça ira bien. Je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet, dont j’ai re-écrit la Préface. Bref je suis exténué, et triste, triste à en crever.

Quand il faut que je me livre à l’action, je me jette dedans tête baissée. Mais le coeur m’en saute de dégoût. Voilà le vrai.

Je n’ai encore vu personne de nos amis, sauf Tourgueneff que j’ai trouvé plus charmant que jamais.

Embrassez bien Aurore pour son gentil mot, et qu’elle vous le rende de ma part.

Votre vieux.

À Philippe Leparfait. §

Vendredi soir, 11 heures, 1er décembre. [1871]

La lecture aux acteurs a eu lieu tantôt au milieu du plus vif enthousiasme. Pleurs, applaudissements, etc. Demain nous collationnons les rôles et, lundi, les répétitions commencent. Ainsi c’est une affaire terminée, sauf le rôle du Commandeur que tous veulent avoir. On est en pourparlers avec Dumaine. À défaut de Dumaine (ou peut-être même de Geffroy ?) ce sera le vieux Laute.

Le bon Fréville (Blacas) a le rôle de d’Orbigny.

j’ai choisi le papier, grosse affaire pour le volume, et Claye m’a donné son devis. En faisant tirer à 2 mille tu peux gagner ; tu gagneras (déduction faite des frais et de l’horrible commission de Lévy) six mille francs.

Je t’enverrai le détail du compte si tu y tiens.

Je le garde, d’ailleurs, pour te le montrer.

j’aurais dû commencer ma lettre par te foutre des sottises, car tu es «un drôle de jeune homme», et je trouve que tu pourrais mettre, dans tes affaires, un peu de l’activité que j’y emploie.

Je t’ai prié de m’envoyer : 1° les vers de l’Amour noir, 2° la photographie de Bouilhet (je cherche maintenant un graveur pour faire une belle eau-forte), 3° le manuscrit original d’Aïssé ; et je ne vois rien venir. Tout cela est pourtant fort pressé !

Tâche de t’occuper un peu moins de l’espèce de navet qui te sert de (...) et fais-moi l’honneur de me répondre.

Je t’embrasse.

Ton.

À Philippe Leparfait. §

Samedi soir, 8 heures. [1871]

m’envoyer dare-dare et presto, prestissimo, le portrait d’Aïssé de M. Clogenson.

Dépêche-toi de faire faire la boîte et de m’expédier cela par la grande vitesse.

N. B. – La couturière attend après.

Les répétitions ont commencé aujourd’hui. Il y en aura demain, bien que ce soit dimanche (fait inouï dans les fastes de l’Odéon !)

Je m’en vais à tous leur mettre au cul un feu dont ils ne se doutent pas.

j’aurai les épreuves de la Préface mercredi ou jeudi et j’ai trouvé une couverture chic.

j’attends toujours la photographie et les vers de l’Amour noir.

Allons, vivement !

À toi.

Ton.

À Philippe Leparfait. §

[1871]

Je ne peux pas faire les recherches pour les 4 vers de l’Amour noir qui manquent. ça me demanderait une journée et j’en suis à compter les minutes.

Je dirige les répétitions et je m’occupe des costumes. Je te répète que l’Amour noir est dans le dernier cahier de Bouilhet. Ce cahier-là est chez toi, ou à Croisset, posé en travers sur les livres, dans l’étagère qui est près de mon grand fauteuil.

Je ne crois pas qu’il soit dans la petite malle dont la clef se trouve dans mon armoire aux pipes.

j’attends toujours le portrait du père Clogenson et la photographie.

À toi.

À Philippe Leparfait. §

Mardi matin, 11 heures. [1871]

Puisque l’Amour noir a été publié dans la nouvelle Revue de Paris, va à la Bibliothèque de Rouen ; tu y trouveras toute la Revue de Paris et tu me copieras les vers en question ; c’est le moyen le plus court.

La clef de la petite malle est dans mon armoire aux pipes, au milieu d’autres petites clefs qui sont dans une boîte en carton ; mais l’Amour noir n’est pas dans la petite malle.

Peut-être le cahier relié de Bouilhet est-il simplement sur un des rayons de ma bibliothèque-étagère, celle qui est près de mon fauteuil.

Si, à la Bibliothèque, tu ne trouvais pas ladite pièce, tâche de me dire à peu près l’époque où elle a paru, pour me faciliter les recherches.

2° Dans Aïssé, 2e acte, envoie-moi, d’après le manuscrit original, les deux vers ayant cette rime :

robe du matin

roquentin

parce que, dans ta copie, il y a un vers faux.

j’ai donné le manuscrit du volume de vers à imprimer samedi dernier. Il aura pour titre :

Dernières chansons et, en sous-titre, Poésies posthumes. nous n’avons trouvé rien de mieux.

3° Je crois qu’il serait bon de mettre, en tête, un portrait (comme celui de Baudelaire). Donc envoie-moi la grande photographie, afin qu’on en fasse graver une réduction.

Le volume coûtera 5 francs et tu toucheras dessus 3 francs.

Maintenant je suis content de la Préface, que j’ai beaucoup retravaillée.

Depuis 10 jours j’ai eu de telles venettes à propos d’Aïssé que j’ai appelé d’Osmoy, lequel est venu.

Bref c’est demain que nous réglons les dernières dispositions.

La baronne n’aura pas plus de 60 représentations, si elle va même jusque-là.

Adieu, vieux enflé.

Je t’embrasse et ta mère aussi.

À Philippe Leparfait. §

Samedi soir. [1871]

Raoul Duval est venu hier à Rouen.

Je t’ai envoyé un télégramme pour te prévenir de la chose. l’as-tu vu ? Rapporte-t-il le portrait d’Aïssé ? Problème !

En tout cas, j’écris au père Clogenson pour le prier de te le prêter, afin que tu me l’expédies. La chose presse !

j’ai reçu les deux photographies et les conventions sont faites avec Léopold Flameng. Il me donnera la gravure avant le 20 courant, ce qui est prodigieux d’activité. j’ai reçu ce soir (et je viens de corriger) la 1re épreuve de la Préface.

On répète la pièce vigoureusement et je ne quitte plus l’Odéon (demain est mon dernier jour de congé).

j’ai avancé aujourd’hui la mise en scène de l’acte II (difficile). Le IVe est très simple. Giraud s’occupe des costumes. ça ira.

Je t’embrasse.

Ton.

j’ai retrouvé une vieille Revue de Paris où se trouve l’Amour noir.

À Philippe Leparfait. §

Vendredi, 1 heure. [1871]

Ne t’inquiète pas de l’Amour noir. j’ai trouvé un exemplaire de la Revue de Paris.

R. Duval est à Rouen pour l’affaire du monument, qui me paraît en péril.

Je viens de t’envoyer un télégramme pour que R. Duval me rapporte le portrait d’Aïssé.

Hier, malgré la neige, tous les acteurs répétaient sur la scène. À partir de demain je ne les quitte plus.

Je vais de ce pas chez Giraud pour les dessins de costume.

À toi.

Ton.

À Philippe Leparfait. §

[1871]

j’ai reçu ce matin le Coeur à droite. Merci.

j’attends toujours quelques pièces détachées, afin d’en donner de temps à autre, d’ici à la 1ère d’Aïssé. Tu ferais bien, puisque tu as le bon cahier, d’en copier le plus possible. Ce sera autant d’économisé pour le volume. Aie soin de n’écrire que sur un seul côté.

Voilà trois fois, au moins, que je demande les listes de souscriptions.

Fais inscrire Me de Tourbey, 100 francs.

Et les affaires ?

Il me semble que vous vous endormez un peu à Rouen.

Je t’embrasse.

À Philippe Leparfait. §

Mercredi matin. [1871]

Sois calme !

Oui, ils ont un traité pour la reprise de Ruy Blas le 25 janvier.

Après des dialogues inextricables, voici ce qui a été convenu il y a quinze jours entre Chilly et moi (il n’y a plus à y revenir).

On jouera Aïssé quand même ; puis, le 20 janvier on lanternera le vieux père Hugo avec les décors pendant quinze jours ; puis j’irai, moi, faire une démarche près de lui pour obtenir encore quinze jours ou un mois.

Depuis lors, comme la direction croit de plus en plus à Aïssé, elle est en pourparlers pour louer la salle des italiens, où l’on continuerait Aïssé pendant qu’on jouerait Ruy Blas. Rassure-toi, on ne peut pas d’ailleurs arrêter une pièce tant qu’elle n’est pas descendue à un certain chiffre. Nous avons pour nous la Société des Auteurs dramatiques où Chilly, à propos de la reprise de Ruy Blas, a été secoué par Alexandre Dumas (au mois d’octobre dernier).

Enfin, fous-moi la paix. Je fais tout pour le mieux. Loin de pousser à la première, je voudrais qu’elle n’eût lieu qu’après le jour de l’an !

j’ai manqué étrangler (sic) le souffleur de l’Odéon dimanche, et hier j’ai cru m’évanouir de fatigue à la répétition. j’en pourrai crever, mais ça va ! Ma moyenne de lettres est, par jour, une dizaine.

j’ai passé hier 1 h et demie aux décors ; ce sera chic !

Je t’embrasse.

Ton.

C’est à nous (à l’Odéon) que le père Hugo pourrait, peut-être, faire un procès ; mais il n’osera, de peur qu’on ne le traite de corsaire. Il redoute autrement la petite presse qui lui est hostile. Et puis, merde ! Il fallait qu’Aïssé fût jouée maintenant et non au mois d’avril ou de septembre ! Comme on me l’avait proposé.

En résumé

Je te prie de me laisser tranquille. Je prends tes intérêts à coeur, sois-en sûr !

Tu me feras des reproches plus tard, si ça va mal. Fie-toi à moi.

Si Bouilhet avait soigné ses pièces comme je soigne la sienne ! ! !

Trois lustres dans la salle de bal ! Et des rideaux de velours rouges à torsades d’or.

À Philippe Leparfait. §

Mardi matin. [1871]

Pourquoi n’ai-je pas la lettre que je te demande ? Tu as dû recevoir de moi un grand pli dimanche soir.

Je devais aller aujourd’hui à l’Odéon, rapporter ta réponse. Il n’y a que demi-mal, car Chilly s’absente jusqu’à jeudi. Pourquoi ? Mystère. Je crois qu’il a peur de moi.

Je t’embrasse.

Ton.

Plus d’activité dans les affaires, fichtre !

À Philippe Leparfait. §

Vendredi 10 heures. [1871]

Ta lettre est PARFAITE. Je vais la porter illico à l’Odéon et ce soir, quand je serai rentré chez moi, je t’écrirai.

Observe qu’il y a eu cette semaine deux réclames dans le Figaro pour Aïssé, l’une mardi, l’autre hier (courrier des théâtres). Cela vient d’eux ! Ils se mordent les pouces et voudraient la crevaison de Latour Saint Ybars.

Je t’embrasse ainsi que ta brave maman.

À sa nièce Caroline. §

Lundi, 4 h et demie.[Début de décembre 1871.

Mon pauvre Caro,

Il m’est impossible d’aller vous voir aujourd’hui. j’attends d’Osmoy qui doit arriver à 5 heures (d’après son télégramme d’hier). j’ai du côté de l’Odéon des embêtements graves.

Que ferai-je demain ? Je n’en sais rien. Je tâcherai d’aller embrasser notre chère vieille, quand même.

Si tu avais quelque chose de particulier à me mander, envoie-moi un commissionnaire.

Il est probable que je serai chez vous à l’heure du déjeuner (ou pour le déjeuner). Mais j’aime mieux ne pas donner de rendez-vous.

Demain, j’attends Tourgueneff qui doit être arrivé de ce matin à Paris.

Ma Préface, que j’ai retouchée, a fait fondre en larmes E. de Goncourt : il la trouve magnifique. Je l’ai encore retravaillée jusqu’à 3 heures du matin.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris [entre le 5 et le 12 décembre 1871].

Vous avez donc pris la résolution que je redoutais : abandonner Paris ? Comme c’est triste ! Comme tout est triste ! Cette lettre funèbre m’a été envoyée de Croisset, car je suis ici depuis quinze jours et voici le résumé de mes petites occupations : 1° je dirige les répétitions d’Aïssé ; comme Chilly est fort malade et Duquesnel fort incapable, il faut que je me mêle des décors, des costumes, de la mise en scène, bref de tout. 2° je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet et je suis au milieu des imprimeurs et des graveurs. Je tiens à faire paraître ce livre en même temps que la pièce. Je galope, au milieu d’un froid de dix-sept degrés, du parc Monceau au boulevard Montparnasse et à l’Odéon. Les acteurs répètent tous les jours, le dimanche compris, et je ne les quitte plus ; 3° vous savez que nous voulons faire à Rouen un petit monument à Bouilhet. De ce côté-là, encore, j’ai des embarras graves. Il me semble que je manie son cadavre tout le long de la journée ! Jamais plus large dégoût de la vie ne m’a submergé. Tant que je suis dans l’action, je m’y livre avec furie et sans la moindre sensibilité. Mais j’ai des heures «dans le silence du cabinet» qui ne sont pas drôles.

Saint Antoine est complètement mis de côté. À peine si je peux, de temps à autre, accrocher ou plutôt décrocher une heure pour relever une note. j’ai beaucoup travaillé tout cet été et il ne me reste plus que cinquante à soixante pages à écrire. Si rien d’extraordinaire n’arrive, je peux avoir tout fini au mois de juillet prochain, pas avant, car mon hiver va être, pour moi, complètement perdu. j’en ai lu un peu à mon vieux Tourgueneff qui m’a eu l’air enchanté. Je dis un peu, car les embarras dramatiques sont survenus et il nous a été impossible de nous rejoindre pour reprendre la lecture.

l’horizon politique est, quoi qu’on dise, au calme. Des bouleversements ? Allons donc ? Nous n’avons pas l’énergie nécessaire.

Je vous engage à lire le dernier livre de Renan ; il est très bien, c’est-à-dire dans mes idées. Avez-vous lu les lettres de Mme Sand dans le Temps ? l’ami auquel elles sont adressées, c’est moi, car nous avons eu, cet été, une correspondance politique. Ce que je lui disais se trouve en partie dans le livre de Renan.

Je viens ce soir de corriger la première épreuve de Dernières chansons. Quelques-unes des pièces qui s’y trouvent m’ont reporté aux soirées de la Muse.

Mardi prochain, savez-vous ? 12 décembre, votre ami aura cinquante ans ! Cette simple énonciation dispense de tout commentaire.

Il me semble qu’on vous a soignée (ou que vous vous êtes soignée) déplorablement. Quels ânes que ces bons médecins ! Mais est-ce bien sérieux, irrévocable, définitif ? Ne reviendrez-vous plus à Paris ? Quand nous reverrons-nous ?

Dès que je serai un peu moins ahuri, je vous écrirai plus longuement. Mais vous, vous ne devez pas avoir grand’chose à faire. Barbouillez donc du papier à mon intention.

Je vous baise les deux mains.

À sa nièce Caroline. §

Paris, jeudi, 7 heures trois-quarts [décembre 1871].

Mon Loulou,

Demain il faut que je sois sorti de chez moi avant 10 heures, parce que je dois être à 11 heures à l’Odéon et qu’auparavant j’irai dans le quartier Montparnasse pour la gravure du portrait, et surtout pour prendre chez Troubat une aquarelle que la Princesse désire voir.

Émile rapportera ce portrait chez elle vers 11 heures.

Je fais recommencer un décor ! Je suis sorti de l’Odéon à 5 heures et de l’imprimerie à 6.

Ce soir, encore six lettres à écrire !

Mon mameluk galope en ce moment à l’imprimerie rue Saint-Benoît.

Je me propose de dîner chez vous samedi.

Ton vieux chanoine

(en morceaux).

Recompliments sur ta visite.

Je regrette que ton époux et ta grand’mère n’aient pu te voir.

Comme saint Joseph, «extrêmement convenable sous tous les rapports» !

À Leconte de Lisle. §

[Paris] Samedi soir [décembre 1871].

Mon cher Vieux,

j’ai reçu hier ton bon cadeau et j’irai t’en remercier un de ces jours, avant midi ou vers cinq heures, car les répétitions d’Aïssé et l’impression de Dernières chansons me prennent toute ma journée.

Quand je serai un peu moins ahuri, nous nous arrangerons pour passer une longue soirée ensemble. Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire.

À bientôt donc et tout à toi.

À Edmond de Goncourt. §

Nuit de mercredi [20 ? Décembre 1871].

Croiriez-vous que tout le monde (Giraud, Popelin, la direction de l’Odéon et les acteurs d’icelui) me soutient que, sous la Régence, on ne portait pas de poudre ? j’ai beau vous citer, vous, l’autorité la plus compétente en pareilles matières ; ça n’y fait rien. Envoyez-moi donc tout de suite des preuves sans réplique.

Il me semble que dans les tableaux de Lancret il y a de la poudre ?

Je suis extra-ahuri et je n’en peux plus ! ! !

Je vous embrasse. Votre.

Ils veulent faire passer Aïssé le 28 décembre !

À Philippe Leparfait. §

[1871]

Vendredi soir, 4 heures.

Mon cher Philippe,

j’avais prié Allais de m’envoyer le rapport de Decorde et Baudry : 1° des vers... ? 2° le discours de Nion sur Bouilhet. Je n’ai rien de tout cela et j’en aurais besoin car (mystère) je veux cingler, jusqu’au sang, les fesses du conseil municipal.

j’attends.

Chilly a été aujourd’hui épaté (il n’y a rien changé du tout) de la manière dont j’ai mis en scène le 1er acte ; le 4e sera aussi bien. Nous avons débrouillé le 2e ; dans 3 ou 4 jours il sera bien. Le 3e m’inquiète toujours (à cause des seigneurs ! ! ! Et du Régent !)

La première est fixée au 28. Donc, arrange-toi pour être libre vers le 25.

j’ai donné le bon à tirer des 4 premières feuilles du volume qui sera très beau. M. Claye est un charmant bonhomme qui s’est piqué d’honneur.

Je donne, avec Régnier des Français, des leçons particulières à Colombier (Tencin) et je n’ai pas un petit mal !

j’avais ce matin chez moi à 10 heures Pierre Berton pour lui glisser ses vérités particulières. Ramelli, selon moi, déformera tout et Chilly m’a presque fait des excuses tantôt.

En résumé, j’ai bon espoir. Nous répétons tous les jours et tous les artistes m’ont l’air pleins de bonne volonté !

l’eau-forte du portrait sera prête mercredi. Mais, comme délassement et volupté, je demande à faire crever de chagrin le conseil municipal.

Je t’embrasse, et embrasse bien fort pour moi ta chère maman.

Ton.

À Philippe Leparfait. §

[1871]

Dimanche matin, 9 heures.

Duprez, par son ami Cusson, peut m’avoir le rapport de Decorde.

j’y tiens beaucoup, et à l’avoir promptement. On l’a promis à Allais pour le 26, mais si Aïssé est jouée le 28, ce qui est très probable, comment veux-tu que je fasse mon article en 48 heures, au milieu des dernières répétitions ? Par n’importe quelle corruption il me le faut maintenant.

Maître Achille m’écrit ce matin que la décision du conseil municipal fait très mauvais effet dans la ville et que les anciens élèves du Lycée, qui vont se réunir bientôt, se proposent de faire une demande au conseil municipal.

Va trouver Desbois de ma part et prie-le de provoquer et de hâter cette mesure. Il faut que tout à la fois leur tombe sur la crête : 1° le retentissement de la première ; 2° le volume ; 3° mon article ; 4° la demande des élèves.

Je me dépêche de m’habiller pour aller faire une modification au costume de Berton. À midi et demi on répète.

À toi.

m’envoyer le compte rendu de la séance qui doit paraître demain ou après-demain dans les journaux de Rouen.

À Philippe Leparfait. §

Lundi soir. [1871]

Sacré nom de Dieu ! Êtes-vous assez lambins en province !

1° Va trouver Baudry et pousse-le pour m’envoyer ce que je lui ai demandé ;

2° Que Caudron m’envoie parmi les noms des souscripteurs les noms des personnes illustres, marquantes comme : Alexandre Dumas fils, M. Ducamp, Princesse Mathilde, Reyer, etc.

C’est Commanville qui vient de m’apporter le Nouvelliste ! Aucun de vous, à Rouen, n’a eu l’idée de me l’envoyer de suite !

Apprête-toi à partir pour Paris vers dimanche prochain. Je te dirai le jour de la première à la fin de cette semaine.

À toi.

j’ai besoin des poésies de l’avocat Decorde ; il en a débité à l’Académie, il me les FAUT et le rapport dudit Decorde.

À Madame Régnier. §

Paris, mercredi soir [Fin 1871 ou début 1872].

Hier soir, me trouvant par hasard «du loisir», j’ai lu tout d’une haleine votre effrayant et puissant roman.

j’ai deux ou trois petites chicanes à vous faire, chère Madame. Mais à partir du premier dialogue entre le comte et sa femme, ça marche comme sur des roulettes, et c’est bien, très bien. Je ne doute pas qu’en temps ordinaire ce livre n’obtienne un grand succès. Mais à présent, sur quoi compter ?

C’est Schérer qui dirige le Temps. Mais ce monsieur m’est désagréable. Donc j’ai écrit au bon Taine de venir chez moi dimanche prochain et je le chargerai de la commission. Elle sera faite par lui, avec plus d’autorité que par moi. Si nous échouons de ce côté-là, nous nous tournerons vers un autre.

1872 §

À CHARLES-EDMOND. §

[Janvier 1872 ?].

Ma petite vieille,

Pouvez-vous m’envoyer deux billets d’introduction pour les séances du sénat ? C’est pour ma nièce qui aime les momies (étant mon élève).

Je vous ferai observer, ma biche, que vous êtes un cochon : 1° parce que je ne vous vois jamais ; 2° parce que je vous ai demandé plusieurs fois sur quelles bases s’était reconstitué le dîner Magny.

Je n’ai pu être aux deux agapes où j’étais convoqué, pour la raison que la première fois j’étais pris et la seconde fois je n’étais pas à Paris. Voilà, mon bon.

À vous.

Rue Murillo, 4, parc Monceau.

À UNE AMIE §

(fragment).

[1872, entre janvier et avril.]

[...] Votre ami continue à n’être pas gai.

Pourquoi ? Tous les amis disparus, la bêtise publique, la cinquantaine, la solitude et quelques soucis, voilà les causes, sans doute. Je lis des choses très dures, je regarde la pluie tomber et je fais la conversation avec mon chien ; puis, le lendemain, c’est la même chose, et le surlendemain encore la même chose.

Si vous voulez savoir des nouvelles de mon intérieur, vous apprendrez que mon larbin Émile est père d’un fils. Sa joie, quand sa femme lui a fait ce cadeau, était curieuse à voir. Autrefois, je ne l’aurais pas comprise. Maintenant, c’est différent. j’étais né avec un tas de vertus et de vices auxquels je n’ai pas donné cours, et je le regrette [...].

Êtes-vous heureuse d’être à Rome ? Quel pays ! Je l’ai presque oublié. Ah ! Si je pouvais y passer un an, comme ça me retremperait ! n’oubliez pas de vous promener dans la campagne de Rome, le plus que vous pourrez, et d’aller jusqu’à Ostie. [...].

Ne sentez-vous pas, ô Latine, que les mânes des Consuls ont envie de vous baiser quand vous errez le long de leurs murs. ? Ils reconnaissent en vous une fille de leur race. Vous étiez faite pour porter la stole patricienne, marcher pieds nus dans des sandales à rubans de pourpre et avoir sur le front toutes les pierreries de Bactriane. […]

Quand revenez-vous ? Voilà ce que j’ai cherché dans votre épître. Mais vous ne parlez pas de retour. Il aura lieu sans doute après Pâques ? Bien qu’il m’ennuie de vous, profitez du bon temps, ne passez rien ! Un voyage raté laisse des regrets infinis, et l’on voit mal ce que l’on voit vite.

Allons, adieu, portez-vous bien. Amusez-vous bien ouvrez de toutes vos forces vos grands quinquets et pensez à votre vieux

G. F.

qui vous aime, malgré la littérature.

Pauvres ouvriers que nous sommes ! Pourquoi nous refuse-t-on ce qu’on accorde gratuitement au moindre bourgeois ? Ils ont du coeur, eux ! Mais nous autres ? Allons donc, jamais de la vie ! Quant à moi, je vous répète une fois de plus que je suis une âme incomprise, la dernière des grisettes, le seul survivant de la vieille race des troubadours ! Mais vous ne voulez pas me croire.

À LA MÊME AMIE §

(fragments).

[Dates incertaines. 1872]

I. […] Comment ? je vous avais écrit une lettre navrante, pauvre chère amie ? Vous méritez que je sois franc avec vous, n’est-ce pas ? Je vous ai ouvert mon coeur et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j’avais su tant vous affliger, je me serais tu. […]

II. […] On m’a dit que vous étiez malade, pauvre amie, et qu’une fluxion gâtait votre belle mine. Je la bécote nonobstant, en ma qualité d’idéaliste. Votre état de permanente souffrance m’embête, «m’éluge», m’afflige. Le moral y est pour beaucoup, j’en suis sûr. Vous êtes trop triste, trop seule. On ne vous aime pas assez. Mais rien n’est bien dans ce monde. Sale invention que la vie, décidément !

Nous sommes tous dans un désert, personne ne comprend personne. […]

III. […] Quant à moi, que voulez-vous que je vous dise, ma chère amie ? Je suis un homme de la décadence, ni chrétien, ni stoïque, et nullement fait pour les luttes de l’existence. […]. Que ne suis-je insouciant, égoïste, léger ! Le fardeau de l’existence serait moins lourd. […]

IV. […] On a joué trois fois la Damnation de Faust, qui n’a eu, du vivant de mon ami Berlioz, aucun succès ; et maintenant le public, l’éternel imbécile nommé On, proclame, braille que c’est un homme de génie. Et le bourgeois n’en sera pas plus modeste à la prochaine occasion. […]

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[1872 ?]

PAUVRE CHAT !

Tu es dans les Affres de l’Art !

Eh bien, voici ce que pense de toi ton professeur Bonnat :

«Elle a du talent,

«Elle sait peindre,

«Oui, elle a du talent, c’est drôle !»

Paroles dites à M. Anatole Delaforge, qui me les a répétées.

Ah !

De plus, demande à Mme Brainne ce que Bonnat lui a dit de toi.

Enfin, pauvre loulou, il faut imiter Vieux et aller quand même.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris.] Samedi, 9 h. et quart. [Janvier 1872.]

Merci de la Bible, mon loulou, et des billets de banque aussi !

Quant à la Féerie, je suis ÉREINTÉ, mais non découragé, oh ! pas du tout !

Elle sera jouée un jour ou l’autre et elle aura un grand succès ! Seulement, d’ici-là, j’aurai encore bien des fatigues. Grâce à l’ordonnance du père Cloquet, mon visage s’améliore.

Je n’irai demain ni chez la Princesse, ni chez Mme de Païva où j’étais convié à dîner.

j’ai fait dire à Mme Sand de me donner ou de me retenir deux balcons pour sa première, et j’ai reçu d’Abbatucci, le conseiller d’État, le billet ci-joint. Ce qui vous prouvera, ma belle dame, qu’on a pensé à vous. Ah !

Non ! on n’aime pas sa nièce ! C’est convenu.

Ton Vieux rébarbatif qui te bécote.

Embrasse ta bonne maman pour moi.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Dimanche soir [Janvier 1872].

MON JOLI COCO,

C’est à moi de te retourner ton aimable mot : «êtes-vous mort ?» As-tu reçu le bibelot de Lévy ? Il a dû t’arriver mercredi. Et les exemplaires, sont-ils expédiés ?

Lapierre revient à Rouen mardi soir. d’ici là nous réglerons ensemble les personnes à qui il convient de donner des exemplaires de la Lettre. j’en ai fait, à Paris, aujourd’hui, une large distribution.

Beaucoup de journaux l’ont reproduite, Decorde est connu.

Aïssé paraît demain. Les petites places continuent à donner.

Ruy-Blas ne peut pas être joué avant le 12 ou le 15, à cause des décors.

Pierre Allais se plaint ; on s’étonne de n’avoir pas Dernières Chansons.

Je t’embrasse.

Ton.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[Croisset, janvier 1872] lundi,

Tu as très bien fait de t’opposer au couronnement du buste sur la scène. Ce genre de cérémonie est bête.

Henri de Bornier a publié un bon article dans le Nord d’aujourd’hui lundi.

Pas de réponse pour le Coeur à droite. Je me suis ré-occupé aujourd’hui du Château des Coeurs.

Quand tu viendras ici, n’oublie pas de remporter le portrait du père Clogenson.

Aucune nouvelle de d’Osmoy ! Cela tourne à la démence pure et simple. Il n’a pas paru depuis un mois à la Chambre !

Je te reconduirai jusqu’à Mantes quand tu t’en retourneras à Rouen.

Donne-moi quelques détails sur la manière dont Aïssé est jouée.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Samedi matin. [Janvier 1872].

MON CHER PHILIPPE,

Voici où en sont les choses.

Ruy-Blas ne passera pas avant samedi prochain, peut-être jeudi ; on jouera Aïssé demain et lundi, et peut-être encore deux ou trois fois, si Ruy-Blas n’est pas prêt.

Je me suis traîné hier à l’Odéon, très souffrant encore de mon angine. On applaudissait plus que jamais et les acteurs ne lâchaient nullement la pièce, mais ils avaient fort peu de monde. La Presse nous a porté, dès le premier jour, un coup mortel.

Je m’occupe d’avoir des articles pour Dernières Chansons et mes lettres et mes courses recommencent. Je crois que j’en aurai dans tous les grands journaux.

La lettre au conseil municipal a fait beaucoup de bruit pendant trois jours. j’ignore ce qui se passe à Rouen, le sieur Caudron n’ayant pas répondu à mes épîtres. Lapierre a dû le chercher, l’appeler pour lui faire faire une lettre dans le Figaro.

Il m’a été impossible de mettre en branle le député Bardou, que j’avais chargé de m’obtenir au Ministère de l’Intérieur une autorisation pour vendre ma brochure dans la salle de l’Odéon.

Quant à d’Osmoy il m’a fait dire à deux reprises «qu’il m’écrirait un de ces jours».

Pour Guérard, à qui j’ai envoyé un exemplaire du volume et ma brochure, il n’a pas daigné me faire savoir s’il les avait reçus. .

Les amis de Bouilhet sont admirables de dévouement et exquis comme bonnes manières. j’en excepte Rohant.

Autre histoire. Il y a un semblant de revif pour la Féerie. Lévy me conseille d’attendre la reconstruction très prochaine de la Porte Saint-Martin. d’autre part j’ai de forts appuis du côté de Boulet.

Je ne compte sur rien, mais il ne faut pas s’endormir !... Ah ! si j’avais quelqu’un pour m’aider ! ! !...

Lapierre doit venir à Paris dans une quinzaine de jours ; donne-lui le manuscrit que tu détiens.

Si tu viens avant lui, apporte-le.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton.

À GEORGE SAND. §

[Paris] Dimanche [21 janvier 1872].

Enfin, j’ai un moment de tranquillité, et je puis vous écrire. Mais j’ai tant de choses à vous dégoiser que je ne m’y reconnais plus. 1° Votre petite lettre du 4 janvier, qui m’est arrivée le matin même de la première d’Aïssé, m’a touché jusqu’aux larmes, chère maître bien-aimé. Il n’y a que vous pour avoir de cas délicatesses.

La première a été splendide, et puis, c’est tout. Le lendemain, salle à peu près vide. La presse s’est montrée, en général, stupide et ignoble. On m’a accusé d’avoir voulu faire une réclame, en intercalant une tirade incendiaire ! Je passe pour un rouge (sic) ! Vous voyez où on en est !

La direction de l’Odéon n’a rien fait pour la pièce ! Au contraire. Le jour de la première c’est moi qui ai apporté de mes mains les accessoires du premier acte ! Et à la troisième représentation, je conduisais les figurants.

Pendant tout le temps des répétitions, ils ont fait annoncer dans les journaux la reprise de Ruy Blas, etc. , etc. Ils m’ont forcé à étrangler La Baronne tout comme Ruy Blas étranglera Aïssé. Bref, l’héritier de Bouilhet gagnera fort peu d’argent. l’honneur est sauf, c’est tout.

j’ai imprimé Dernières Chansons. Vous recevrez ce volume en même temps que Aissé et qu’une Lettre de moi au Conseil municipal de Rouen. Cette petite élucubration a paru tellement violente au Nouvelliste de Rouen qu’il n’a pas osé l’imprimer ; mais elle paraîtra mercredi dans le Temps, puis, à Rouen, en brochure.

Quelle sotte vie j’ai menée depuis doux mois et demi ! Comment n’en suis-je pas crevé ! Mes plus longues nuits n’ont pas dépassé cinq heures. Que de courses ! que de lettres ! et quelles colères – rentrées – malheureusement ! Enfin, depuis trois jours, je dors tout mon soûl, et j’en suis abruti.

j’ai assisté avec Dumas à la première du Roi Carotte. On n’imagine pas une infection pareille ! C’est plus bête et plus vide que la plus mauvaise des féeries de Clairville. Le public a été absolument de mon avis.

Le bon Offenbach a eu un re-four à l’Opéra-Comique avec Fantasio. Arriverait-on) haïr la blague ? Ce serait un joli progrès dans la voie du bien !

Tourgueneff est à Paris depuis le commencement de décembre. Chaque semaine, nous prenons un rendez-vous pour lire Saint Antoine et dîner ensemble. Mais il survient toujours des empêchements, et nous ne nous voyons pas. Je suis plus que jamais harassé par l’existence et dégoûté de tout, ce qui n’empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. Expliquez-moi ça.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Lundi soir. [1872]

Non ! je n’ai pas envoyé d’exemplaires sur papier de Hollande à Achille et à Deschamps, mais tu avais les exemplaires ordinaires. pour l’un et pour l’autre.

Cet envoi extraordinaire n’étant pas bien pressé, je m’en suis abstenu.

j’ai reçu le manuscrit du Château des coeurs en bon état.

Il y a eu, cette semaine, un très bon article de Coppée dans le Moniteur. Banville et Mme Sand m’en ont promis un. Je n’ai pu me procurer celui de La Rounat. j’en aurai encore d’autres.

Tâche de te procurer les Débats de lundi dernier (il y a huit jours), pour voir la fin de l’article de Janin où il traite les conseillers municipaux «d’insectes». R. Deslandes s’est chargé du «Coeur à droite» pour le théâtre de Cluny.

R. Félin prétend que la Porte Saint-Martin peut ouvrir cet hiver ! Alors ?...

Impossible de savoir où gîte d’Osmoy !

Bardou prétend qu’il ne sera pas re-nommé député, vu son inexactitude.

j’ai vu cette semaine quatre députés et aucun n’a pu me donner de lui la moindre nouvelle !

Il y a dans sa chambre, à Versailles, un tas de lettres non décachetées montant à la hauteur d’un mètre, environ ! Voilà tout ce que je sais.

Quand j’aurai absolument besoin de lui et que je serai riche, je mettrai la police à ses trousses pour le découvrir. Mais quant à lui écrire ou lui donner rendez-vous, zut !

Sur ce, mon bon, je t’embrasse.

Ton.

Ne devais-tu pas venir à Paris vers la fin de ce mois, toi ou Caudron ?

Dis-moi comment Aïssé a été pris par les Rouennais ; détails sur la représentation. Je n’ai plus mal à la gorge, mais la voix est encore bien endommagée.

À GEORGE SAND. §

[Paris, 23 janvier 1872.]

Vous recevrez très prochainement : Dernières Chansons, Aïssé, et ma Lettre au Conseil municipal de Rouen, qui doit paraître demain dans le Temps avant de paraître en brochure.

j’ai oublié de vous prévenir de ceci, chère maître. C’est que j’ai usé de votre nom. Je vous ai compromise en vous citant parmi les illustres qui ont souscrit pour le monument de Bouilhet. j’ai trouvé que ça faisait bien dans la phrase. Un effet de style étant chose sacrée, ne me démentez pas.

Aujourd’hui, je me suis remis à mes lectures métaphysiques pour Saint Antoine. Samedi prochain, j’en lis cent trente pages, tout ce qui est fait, à Tourgueneff. Que n’êtes-vous là !

Je vous embrasse. Votre vieux.

À GEORGE SAND. §

[Paris, 28 janvier 1872]

Non ! chère maître ! ce n’est pas vrai. Bouilhet n’a jamais blessé les bourgeois de Rouen ; personne n’était plus doux envers eux, je dis même plus couard, pour exprimer toute la vérité. Quant à moi, je m’en suis écarté. Voilà tout mon crime.

Je trouve par hasard aujourd’hui même dans Les «Mémoires du Géant», de Nadar, un paragraphe sur moi et les Rouennais qui est de la plus extrême exactitude. Puisque vous possédez ce livre-là, voyez vers la page 100.

Si j’avais gardé le silence, on m’aurait accusé d’être un lâche. j’ai protesté naïvement, c’est-à-dire brutalement. Et j’ai bien fait.

Je crois qu’on ne doit jamais commencer l’attaque ; mais quand on riposte, il faut tâcher de tuer net son ennemi. Tel est mon système. La franchise fait partie de la loyauté ; pourquoi serait-elle moins entière dans le blâme que dans l’éloge ?

Nous périssons par l’indulgence, par la clémence, par la vacherie et (j’en reviens à mon éternel refrain) par le manque de justice !

Je n’ai d’ailleurs insulté personne, je m’en suis tenu à des généralités, – quant à M. Decorde, mes intentions sont de bonne guerre ; – mais assez parlé de tout cela !

j’ai passé hier une bonne journée avec Tourgueneff à qui j’ai lu les 115 pages de Saint Antoine qui sont écrites. Après quoi, je lui ai lu à peu près la moitié des Dernières Chansons. Quel auditeur ! et quel critique ! Il m’a ébloui par la profondeur et la netteté de son jugement. Ah ! si tous ceux qui se mêlent de juger les livres avaient pu l’entendre, quelle leçon ! Rien ne lui échappe. Au bout d’une pièce de cent vers, il se rappelle une épithète faible ! il m’a donné pour Saint Antoine deux ou trois conseils de détail exquis.

Vous me jugez donc bien bête, puisque vous croyez que je vais vous blâmer à propos de votre abécédaire ? j’ai l’esprit assez philosophique pour savoir qu’une pareille chose est une oeuvre très sérieuse.

La méthode est tout ce qu’il y a de plus haut dans la critique, puisqu’elle donne le moyen de créer.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Février 1872 ?]

INFECT IMPÉRIALISTE,

Je ne vais pas te voir : 1° parce que j’ai une grippe abominable, et 2° parce que tes opinions politiques me dégoûtent.

Dès que je serai rétabli, j’irai chez toi pour t’ASSASSINER !

Tremble ! ! ! Vive Marat !

Son ombre.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

[Paris] Jeudi soir. [Début de février 1872].

Je m’aperçois, cher maître, que je ne t’ai pas invité pour demain vendredi.

C’est ce que j’aurais fait si j’avais pu aller lundi chez Magny, mais j’étais malade de la gorge.

Donc, viens demain, je t’en supplie, tu te trouveras avec des amis. Ne rends pas vaine la course de mon portier et présente-toi chez moi demain à six heures et demie.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Dimanche soir. Paris. [Début de février 1872].

Je suis content que la Préface vous ait plu. Demain vous recevrez un autre morceau de moi, dans un genre différent. j’ai peut-être eu tort de l’écrire ? Mais le silence eût été de la lâcheté et puis tant pis ! j’ai expectoré ma bile, ça me soulage.

Depuis deux mois et demi j’ai mené une vie atroce. Mes plus longues nuits du 25 novembre au 8 janvier ont été de cinq heures, car personne ne m’a aidé et ma besogne a été rude.

j’ai imprimé Dernières Chansons et Aïssé. j’ai écrit une lettre au Conseil municipal de Rouen, et j’ai monté seul, absolument seul Aïssé ! À la troisième représentation, c’est encore moi qui conduisais les figurants, et le jour de la première, j’ai porté de mes mains les accessoires du premier acte. C’est vous dire quelle jolie administration c’est que l’Odéon. Il m’a fallu (pour qu’elle ne fût pas tout à fait honteuse) donner des répétitions particulières à madame Colombier ! j’ai manqué de tuer le souffleur ! etc. , etc. Ah ! c’était joli ! et pendant huit jours j’ai pataugé dans la neige du parc Monceau à l’Odéon, car les voitures ne marchaient pas. j’étais quelquefois si fatigué que rentré chez moi je me mettais à pleurer comme un enfant.

Quand j’avais corrigé mes épreuves à minuit je commençais ma vaste correspondance. Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne. Enfin me voilà quitte et avant-hier j’ai recommencé mes lectures à la bibliothèque. Si nul embarras ne me survient, j’espère avoir fini Saint Antoine cet été.

d’après le petit aperçu de mes occupations, vous voyez, chère madame, que je n’ai guère eu le temps de vous écrire. Quant à vous oublier, est-ce possible ?

À GEORGE SAND. §

[Paris. Mi-février 1872]

Chère bon maître,

Pouvez-vous, pour le Temps, écrire un article sur Dernières Chansons ? Cela m’obligerait beaucoup. Voilà.

j’ai été malade toute la semaine dernière. j’avais la gorge dans un état affreux. Mais j’ai beaucoup dormi et je re-suis à flot. j’ai recommencé mes lectures pour Saint Antoine.

Il me semble que Dernières Chansons peut prêter à un bel article, à une oraison funèbre de la poésie. Elle ne périra pas, mais l’éclipse sera longue et nous entrons dans ses ténèbres.

Voyez si le coeur vous en dit, et répondez-moi par un petit mot.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

Jeudi matin. [Mi-février 1872]

Cher vieux maître,

j’ai oublié, hier, de te dire cette phrase : «Tu serais bien gentil de faire un article sur Dernières Chansons.» Je n’avais peut-être pas besoin de le dire ?

Voilà. Sur ce, je t’embrasse.À CHARLES-EDMOND.

Mardi soir. [20 février 1872.]

MON CHER VIEUX,

Madame Sand m’a écrit hier qu’elle ferait cette semaine un article sur Dernières Chansons.

Donc, c’est chose bien convenue, ne vous en occupez plus. Je voulais vous demander un service. Pouvez-vous placer dans votre journal un brave garçon qui s’appelle dans les petits journaux Jules Dementhe et de son vrai nom Jules Robaut ? Je vous le recommande comme un homme très intelligent, probe et pouvant tout faire, depuis les échos jusqu’à la satyre [sic] en vers ; il est très au courant de la trituration des feuilles.

En lui donnant actuellement de quoi vivre vous m’obligeriez.

Tout à vous, mon bon.

P. -S. – Ma recommandation n’est pas banale !

À GEORGE SAND. §

[Paris, entre le 20 et le 28 février 1872.]

Comme il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit, chère maître ! j’ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer. Mais comme c’est bête de vivre ainsi séparés quand on s’aime !

Avez-vous dit à Paris un éternel adieu ? Ne vous y verrai-je plus ? Viendrez-vous cet été à Croisset entendre Saint Antoine ?

Moi je ne puis aller à Nohant, parce que mon temps, vu l’étroitesse de ma bourse, est calculé ; or, j’ai encore pour un bon mois de lectures et de recherches à Paris. Après quoi je m’en vais avec ma mère ; nous sommes en quête d’une dame de compagnie. Ce n’est pas facile à trouver. Donc, vers Pâques, je serai revenu à Croisset, et je me remettrai à la copie. Je commence à avoir envie d’écrire.

Présentement je lis, le soir, le Critique de la raison pure, de Kant, traduit par Barni et je repasse mon Spinoza. Dans la journée je m’amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge ; à chercher dans les «auteurs» tout ce qu’il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au milieu des monstres fantastiques.

Quand j’aurai à peu près épuisé la matière, j’irai an Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches pour le bon Saint Antoine seront finies.

Vous m’avez, dans votre avant-dernière lettre, témoigné des inquiétudes sur ma santé ; rassurez-vous ! Jamais je n’ai été plus convaincu qu’elle était robuste. La vie que j’ai menée cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros, ce qui n’empêche pas que je me porte bien. Il faut que le fourreau soit solide, car la lame est bien aiguisée ; mais tout se convertit en tristesse ! l’action, quelle qu’elle soit, me dégoûte de l’existence ! j’ai mis à profit vos conseils, je me suis distrait ! Mais ça m’amuse médiocrement. Décidément il n’y a que la sacro-sainte littérature qui m’intéresse.

Ma préface aux Dernières Chansons a suscité chez Mme Colet une fureur pindarique. j’ai reçu d’elle une lettre anonyme, en vers, où elle me représente comme un charlatan qui bat de la grosse caisse sur la tombe de son ami, un pied-plat qui fait des turpitudes devant la critique, après avoir «adulé César» ! Triste exemple des passions, comme dirait Prudhomme !

À propos de César, je ne puis croire, quoi qu’on dise, à son retour prochain. Malgré mon pessimisme, nous n’en sommes pas là ! Cependant, si on consultait le Dieu appelé suffrage universel, qui sait ?... Ah ! nous sommes bien bas, bien bas !

j’ai vu Ruy Blas pitoyablement joué, sauf par Sarah. Mélingue est un égoutier somnambule, et les autres sont aussi ennuyeux. Victor Hugo s’étant plaint amicalement de n’avoir pas reçu me visite, j’ai cru devoir lui en faire une et je l’ai trouvé… charmant ! Je répète le mot, pas du tout grand homme ! pas du tout pontife ! Cette découverte, qui m’a fort surpris, m’a fait grand bien. Car j’ai la bosse de la vénération et j’aime à aimer ce que j’admire. Cela est une allusion personnelle à vous, chère bon maître.

j’ai fait la connaissance de Mme Viardot, que je trouve une nature bien curieuse. C’est Tourgueneff qui m’a amené chez elle.

Embrassez très fort vos petites filles pour moi, et à vous mes meilleures, mes plus hautes tendresses.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

Dimanche soir. [février-mars 1872.]

Il m’est impossible d’aller dîner chez toi mercredi. Mais, si j’ai compris les explications de mon Mameluk, tu viendras jeudi. Est-ce convenu ?

En cas de silence, je t’attends ; ne me réponds pas et viens.

À bientôt, vieux maître.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

Jeudi matin. [février-mars 1872.]

Vieux maître,

Voici une petite note que je te prie de considérer.

Si tu peux dire quelque bien des peinturlureurs en question, tu obligeras des amis à moi.

Je t’embrasse.

À ALPHONSE DAUDET. §

Mardi matin [mars 1892.]

C’est purement et simplement un chef-d’oeuvre ! Je lâche le mot et je le maintiens.

j’ai commencé Tartarin dimanche à minuit ; il était achevé à 2 h. 30 ! Tout, absolument tout, m’a diverti ; plusieurs fois j’ai ri tout haut aux éclats. l’invention du chameau est une merveille ; il est bien développé et «couronne l’édifice».

Tartarin sur le minaret, engueulant l’Orient, est sublime !

Enfin votre petit livre me semble avoir la plus grande valeur. Tel est mon avis.

Je compte m’en retourner vers ma maison des champs dans une douzaine de jours. d’ici là, tous mes moments sont pris. Je voudrais vous voir cependant. Mais comment faire ? Dimanche dans l’après-midi je serai chez moi.

Et vous ? quand vous trouver ?

Où trouver aussi votre frère, que je n’ai pas encore remercié de son livre ?

À bientôt, n’est-ce pas, et à vous.

Les chasseurs de casquettes ! Barbassou, les nègres mangeant le sparadrap, le Prince, etc. ! Très beau, très beau !

À GEORGE SAND. §

[Début de mars 1872.]

Chère maître,

j’ai reçu les dessins fantastiques qui m’ont diverti. Peut-être y a-t-il un symbole profond caché dans le dessin de Maurice ? Mais je ne l’ai pas découvert... Rêverie !

Il y a deux très jolis monstres : 1° un foetus en forme de ballon et à quatre pattes ; 2° une tête de mort emmanchée à un ver intestinal.

Nous n’avons pas encore découvert une dame de compagnie. Cela me paraît difficile. Il nous faudrait une personne pouvant faire la lecture et qui fût très douce ; on la chargerait aussi de tenir un peu le ménage. Cette dame n’aurait pas de grands soins corporels à lui donner, puisque me mère garderait sa femme de chambre.

Il nous faudrait quelqu’un d’aimable, avent tout, et de parfaitement probe. Les principes religieux ne sont pas réclamés ! Le reste est laissé à votre perspicacité, chère maître ! Voilà tout.

Je suis inquiet de Théo. Je trouve qu’il vieillit étrangement. Il doit être très malade, d’une maladie de coeur, sans doute ? Encore un qui s’apprête à me quitter.

Non ! la littérature n’est pas ce que j’aime le plus au monde, je me suis mal expliqué (dans ma dernière lettre). Je vous parlais de distractions et de rien de plus. Je ne suis pas si cuistre que de préférer des phrases à des êtres. Plus je vais, plus ma sensibilité s’exaspère. Mais le dessous est solide et la machine continue. Et puis, après la guerre de Prusse, il n’y a plus de grand embêtement possible.

Et la Critique de la raison pure du nommé Kant traduit par Barni est une lecture plus lourde que la Vie parisienne de Marcellin ; n’importe ! j’arriverai à la comprendre !

j’ai à peu près fini l’esquisse de la dernière partie de Saint Antoine. j’ai hâte de me mettre à l’écrire. Voilà trop longtemps que je n’ai écrit. Il m’ennuie du style !

Et de vous, encore plus, chère bon maître ! Donnez-moi, tout de suite, des nouvelles de Maurice et dites-moi si vous pensez quels dame de votre connaissance puisse nous convenir.

Et là-dessus je vous embrasse tous à pleins bras.

Votre vieux troubadour toujours agité, toujours HHHindigné comme saint Polycarpe.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mercredi. [1872]

j’ai empoché hier, à l’Odéon, 400 francs pour toi.

Guérard m’a renvoyé les cahiers. Je serai à Croisset vendredi soir ; j’arriverai à Rouen par l’express du soir.

Ma première course à Rouen, qui aura lieu lundi ou mardi, sera pour porter de l’argent à Caudron.

Je t’embrasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi matin [11 mars 1872].

MON CARO,

Mme Sand ne me répond pas relativement à la dame de compagnie. Donc, j’en ai reparlé hier chez la Princesse.

Tu recevras demain, à 11 heures, la visite d’une dame recommandée par Mme de Galbois, qui la connaît si bien qu’elle est la marraine de sa fille. C’est une veuve.

La Princesse avait une autre personne à recommander, mais celle-là est sur le point de se marier.

Mon intention est toujours de m’en aller vers la fin de la semaine prochaine. d’ici là j’ai bien des choses à faire ! j’irai probablement te faire une visite mardi matin. Vous déjeunez trop tard pour que je déjeune avec vous. À propos de repas, ton dîner de samedi avait le caractère d’une chose réussie : jolie nourriture, bons vins, amphitryons charmants et, en fait de femmes, de vrais anges ! Le père Giraud était dans un «enthousiasme impossible à décrire» ; son frère me l’a dit et je m’en suis d’ailleurs aperçu !

Tu ne m’avais pas assez vanté Mme Siredey, que je trouve «un morceau» appétissant ! et l’air bon enfant.

Si l’on ne se met pas tout de suite à peindre la petite salle à manger, le corridor, et la chambre de ta grand’mère, nous serons fort incommodés quand nous allons revenir à Croisset, et cette opération me semble indispensable. Ne pas oublier aussi de faire laver la cuisine. Et l’Hôtel-Dieu ? As-tu une lettre ?

Adieu, pauvre chérie ! il faudra, avant mon départ, faire encore un déjeuner chez

Vieux.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[Paris], dimanche 2 heures, [mars 1872.]

MON CHER PHILIPPE,

j’arriverai demain à Rouen par l’omnibus qui part de Paris à midi. Et j’ai beaucoup de choses embêtantes à te narrer. Je me suis fâché à mort avec le sieur Lévy. La colère que j’ai eue contre lui mercredi matin m’a rendu malade ; tout cela est long à t’expliquer. Tâche de venir mardi au [sic] Croisset, ou demain, à 4 heures et demie, à la gare.

Je n’ai pas (malgré ma fureur) fait jusqu’à présent aucune bêtise.

Lévy m’a nié en face une parole donnée, celle d’avancer les frais d’impression.

À demain ou après-demain.

Ton.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 11 heures [26 mars 1872.]

MON LOULOU,

Ta grand’mère a très bien supporté le voyage et, malgré l’abominable état où est plongé Croisset, son humeur est bonne.

Je n’en dirai pas autant de la mienne. Mon irascibilité touche à la démence.

Je vais m’habiller pour aller à Rouen payer des notes, choisir des papiers, et faire une visite à l’Hôtel-Dieu. j’ai couché dans ta chambre. On ne sait pas comment se retourner dans la maison, qui pue violemment, et nous n’avons ni femme de ménage ni cuisinière.

Ton Vieux peu gai.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] Jeudi, 2 heures. [28 mars 1872.]

Ce que j’avais prévu se réalise l’été ne sera pas gai ! Ta grand’mère, qui avait très bien supporté le voyage et qui avant-hier était de bonne humeur, est retombée plus bas que jamais depuis hier au soir. Elle vient de se donner une espèce d’indigestion et m’a fait grand’peur. C’est la suite de la manie qu’elle a de manger sans cesse pour se fortifier, croit-elle. Il faut maintenant avancer d’une demi-heure chaque repas. On ne sait plus que faire [...].

La maison est dans un tel état de délabrement, de saleté, et les histoires de ménage si compliquées, que depuis mon arrivée je n’ai pu rien faire [...].

Comme la vie est lourde par moments ! j’en suis gorgé à vomir ! [...].

La dame de compagnie n’aura pas de chambre libre avant la fin de la semaine prochaine. Donc vers le 8 elle peut venir.

Toutes ces occupations-là, et surtout le tête-à-tête lamentable de ta grand’mère, me cassent bras et jambes. Je sens que je ne pourrais pas écrire, car j’ai peine à comprendre ce que je lis. Mon rêve est d’aller vivre dans un couvent en Italie, pour ne plus me mêler de rien !

j’ai été vaillant cet hiver, jusqu’à ma brouille avec Lévy. Mais depuis lors, je me sens épuisé jusque dans les moelles. j’attends Philippe, à qui je vais conter des choses désagréables. Dimanche, j’ai rendez-vous avec Deschamps pour l’affaire de la fontaine ! Quand donc me f…-t-on la paix ? Quand n’aurai-je plus à m’occuper des éternels autres ? Je passe tour à tour du rugissement à l’accablement.

Et toi, pauvre chérie, comment vas-tu ? Pense à Vieux et écris-lui souvent.

Je t’embrasse.

Ton ganachon.

Ci-inclus quelques lignes que ta grand’mère a voulu t’écrire hier.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi soir. [1872]

MON CHER AMI,

Par l’intermédiaire de Laporte, je sais que notre affaire est revenue, hier soir, au conseil municipal. Nouvelles chicanes ! Ils ne veulent pas comprendre la question ! Cependant Leplé est nommé rapporteur. «Il demande que vous lui résumiez très succinctement», m’écrit Laporte, «la vie et l’oeuvre de Bouilhet, soit une biographie très sommaire et la liste chronologique de ses ouvrages, avec le nombre de représentations de chacune de ses meilleures pièces.»

j’irai demain chez Peragollo, pour avoir au juste ce dernier renseignement. Quant aux autres, ils se trouvent dans la préface de «Dernières Chansons». Je te prie donc de porter tout de suite chez ledit Docteur ton exemplaire de «Dernières Chansons», en lui faisant savoir que c’est moi qui le lui envoie. Du reste, je lui écris par le même courrier.

Tous ces potins-là, ce mauvais vouloir permanent, cette haine féroce de la littérature m’emplit d’une mélancolie farouche ! (même histoire d’ailleurs pour la statue de G. Sand ! Je suis membre de la commission, dont le père Hugo est le président.)

Lemerre m’a promis pour l’hiver prochain une édition complète des poésies de Bouilhet. Je suis sûr que ça se vendra ; mais ton père devrait agir sur Duquesnel pour une reprise quelconque !

Quant à d’Osmoy, il n’existe pas plus «que s’il était déjà mort» (Lucrèce Borgia, acte II.) Jamais je n’entends parler de ce coco et ne désire pas le revoir, car il m’a blessé jusque dans les moelles. Un protégé de la maréchale Canrobert, M. Gustave Ruiz, m’a demandé la permission de faire un opéra sur la Conjuration d’Amboise, mais je n’en entends plus parler.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton vieux solide (il ose se qualifier ainsi).

À GEORGE SAND. §

Croisset. [Fin mars 1872].

Me voilà revenu ici, chère bon maître, et peu gai ; ma mère m’inquiète. Sa décadence augmente de jour en jour et presque d’heure en heure. Elle a voulu revenir chez elle, bien que les peintres n’aient pas fini leur ouvrage, et nous sommes très mal logés. À la fin de la semaine prochaine, elle aura une dame de compagnie qui m’allègera dans mes sottes occupations de ménage. j’ai eu, il y a dix jours, une violente contestation avec mon éditeur.

C’était à l’occasion de Dernières chansons. Savez-vous ce que Aïssé et Dernières chansons auront produit à l’héritier de Bouilhet ? Tout compte fait, il aura à payer quatre cents francs. Je vous épargne le détail de la chose, mais c’est ainsi. Et voilà comme la vertu est toujours récompensée. Si elle était récompensée, elle ne serait pas la vertu.

n’importe ! Cette dernière histoire m’a énervé comme une trop forte saignée. Il est humiliant de voir qu’on ne réussit pas, et quand on a donné pour rien tout son coeur, son esprit, ses nerfs, ses muscles et son temps, on retombe à plat, écrasé.

Mon pauvre Bouilhet a bien fait de mourir : le temps n’est pas doux.

Pour moi, je suis bien décidé à ne pas faire gémir les presses d’ici à de longues années, uniquement pour ne pas avoir «d’affaires», pour éviter tout rapport avec les imprimeurs, les éditeurs et les journaux, et surtout pour qu’on ne me parle pas d’argent. Mon incapacité, sous ce rapport, se développe dans des proportions effrayantes. Pourquoi la vue d’un compte me met-elle en fureur ? Cela touche à la démence. Aïssé n’a pas fait d’argent. Dernières chansons a failli me faire avoir un procès. l’histoire de la fontaine n’est pas finie. Je suis las, profondément las de tout !

Pourvu que je ne rate pas aussi Saint Antoine !Je vais m’y mettre dans une huitaine, quand j’en aurai fini avec Kant et avec Hegel. Ces deux grands hommes continuent à m’abrutir et, quand je sors de leur compagnie, je tombe avec voracité sur mon vieux et trois fois grand Spinoza. Quel génie ! Quelle oeuvre que l’éthique !

À JULES TROUBAT. §

Croisset, le 31 mars 1872.

Mon cher ami,

Je vous remercie de tout le mal que vous vous donnez à cause de moi ! Cela dit, passons aux affaires.

j’ai communiqué votre lettre à l’héritier de Bouilhet, M. Philippe Leparfait qui, tout bien pesé, trouve que j’ai eu tort dans mes violences avec Michel Lévy. Tel n’est pas mon avis, mais je vous dois l’exacte vérité.

Il accepte l’offre de M. Lévy et s’engage à lui rembourser, le 1er avril 1873 au plus tard, la somme due à M. Claye, déduction faite du produit des volumes qui pourront être vendus d’ici à l’époque sus-mentionnée.

Envoyez-moi l’engagement qu’il faut que Philippe signe.

Si M. Lévy trouve insuffisante la signature de Philippe, il va sans dire que, moi, j’en réponds.

Mille remerciements, et tout à vous.

P-S – Il est bien entendu que l’offre première de M. Lévy, – offre qu’il maintient et que M. Philippe accepte, – consiste en ceci : M. Lévy avance les frais d’impression à M. Claye, avance que M. Philippe lui remboursera le 1er avril 1873, et dont on déduira alors le prix des volumes vendus. M. Lévy justifiera nécessairement du nombre des volumes invendus lui restant en dépôt, et M. Lévy gardera pour son bénéfice une remise de 40 p 100 sur le produit brut des exemplaires vendus ; et dans ces 40 p 100 seront compris tous les frais de toute nature auxquels la vente aura pu donner lieu.

Quant au mémoire de Claye, je le conserve encore quelques jours et je vous présenterai à son sujet quelques observations dont M. Lévy pourra profiter pour le règlement de ce compte.

À MAXIME DU CAMP. §

[Croisset, 6 avril 1872].

Ma mère vient de mourir. Depuis lundi dernier je n’ai pas fermé l’oeil. Je suis brisé. Comme j’ai pensé à toi et à tout le passé cette semaine !

Je t’embrasse, mon cher Maxime, mon vieux compagnon !

AU DOCTEUR JULES CLOQUET. §

Nuit du samedi [6-7 avril 1872].

Cher bon ami,

Nous venons de perdre notre mère. Elle est morte après une agonie de trente-trois heures.

Que vous dirai-je de plus ? Nous sommes désolés. Achille, Caroline et moi, nous vous embrassons bien tendrement. Votre...

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, samedi, minuit et demi [6-7 avril 1872].

Mon cher ami,

Ma mère vient de mourir.

Je ne veux pas que vous veniez à son enterrement. Cela renouvellerait votre douleur ; j’ai assez de la mienne.

Je vous embrasse. Votre.

À MADAME LAURE DE MAUPASSANT. §

7 avril 1872.

Ma chère Laure,

Ma mère est morte hier matin !

Nous l’enterrons demain.

Je suis brisé de fatigue et de douleur.

Je t’embrasse tendrement.

À GEORGE SAND. §

[Croisset.] Mardi 16 avril 1872.

Chère bon maître,

j’aurais dû répondre tout de suite à votre première lettre si tendre. Mais j’étais trop triste. La force physique me manquait.

Aujourd’hui enfin, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m’irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je pouvais reprendre goût au travail, je serais sauvé.

Votre seconde lettre (celle d’hier) m’a attendri jusqu’aux larmes. Êtes-vous bonne ! Quel excellent être vous faites ! Je n’ai pas besoin d’argent présentement, merci. Mais si j’en avais besoin, c’est bien à vous que j’en demanderais.

Ma mère a laissé Croisset à Caroline, à condition que j’y garderais mon appartement. Donc, jusqu’à la liquidation complète de la succession, je reste ici. Avant de me décider pour l’avenir, il faut que je sache ce que j’aurai pour vivre ; après quoi nous verrons.

Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la solitude ? j’en doute. Je deviens vieux. Caroline ne peut maintenant habiter ici. Elle a déjà deux logis et la maison de Croisset est dispendieuse.

Je crois que j’abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m’appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts et le dernier, le pauvre Théo, n’en a pas pour longtemps, j’en ai peur. Ah ! C’est dur de refaire peau neuve à cinquante ans !

Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de maman était l’être que j’ai le plus aimé. C’est comme si l’on m’avait arraché une partie des entrailles !

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset, milieu d’avril 1872.]

Je suis trop écrasé et trop abruti pour t’écrire comme il conviendrait, mon cher bonhomme. Je veux seulement vous remercier, toi et Mme Feydeau, pour vos bonnes paroles.

j’ai abominablement souffert depuis quinze jours.

Je ne sais pas ce que je vais devenir et il m’est impossible de faire aucun projet, tant que nos affaires ne seront pas terminées. Ma mère a légué Croisset à Caroline et provisoirement je vais y vivre.

Quand je serai un peu remis de mes chagrins et de tous mes tracas, je t’écrirai plus longuement. d’ici là je t’embrasse.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, vendredi [19 avril 1872].

Je ne puis vous dire rien encore sur mon avenir, mon cher ami. Tant que mes affaires ne seront pas arrangées (ce qui sera long), je ne sais où je vivrai. Car il faut savoir d’abord comment je vivrai.

d’ici à longtemps, je ne ferai pas de longues stations à Paris. Au mois de mai cependant j’y resterai peut-être pendant une semaine.

Je viens de passer une dure semaine, mon cher vieux, la semaine de l’inventaire ! C’est sinistre. Il m’a semblé que ma mère se re-mourait et que nous la volions.

Ce que vous me dites du pauvre Théo m’afflige profondément. Encore un ! Ah ! Comme je voudrais reprendre goût au travail ! Mais j’ai la tête bien vide et tous les membres endoloris. Il n’est pas facile d’être philosophe.

Je vous embrasse à plein coeur, mon cher vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] jeudi, 4 heures [25 avril 1872].

Mon cher Loulou,

j’ai eu le coeur bien gros en te voyant partir !Et je me suis senti encore moins gai, le soir, quand je me suis mis à table ; mais il faut être philosophe.

Je me suis remis à travailler. À force d’entêtement, j’arriverai à reprendre goût au pauvre Saint Antoine. Fais comme moi, pauvre chérie, occupe ta cervelle ; remets-toi à peindre.

Il faut jusques au bout respecter sa nature.

Ce que je dis là est hygiénique et moral.

Comme il me semble qu’il y a déjà longtemps que tu es absente, mon pauvre Caro ! Au reste, j’ai un peu perdu la notion du temps.

Émile est parti à Rouen faire des commissions. La grêle vient de tomber, le soleil rebrille. Je me suis couché très tard. Je crois que je vais piquer un chien... As-tu lu dans les feuilles l’assassinat de la comtesse Dubourg ? Quelle atroce aventure !

Adieu. À bientôt, n’est-ce pas ?

Que dis-tu du jeune Philippe qui n’est pas venu me voir une fois ?

l’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi soir [29 avril 1872].

Chère Caro,

Je regrette la lettre de quatre pages que tu as déchirée, parce que c’était une longue lettre, et puis qu’elle n’était peut-être pas aussi «stupide» que tu le prétends. Je ne veux pas t’embêter avec mes demandes d’épîtres, sachant par moi-même combien il est assommant d’écrire des lettres quand on n’en a pas envie. Mais tu me feras pourtant bien plaisir de barbouiller à mon adresse beaucoup de papier lorsque le coeur t’en dira.

j’ai lu et préparé du Saint Antoine. Demain, définitivement, je me mets aux phrases. Maintenant je suis calme, ce qui est beaucoup.

Jeudi, j’ai eu la visite de Mme Heuzey et de Mme Crépet. Ces bonnes dames voulaient m’emmener dîner à Rouen. Il n’était que 3 heures de l’après-midi. Or la perspective de leur compagnie jusqu’à 10 heures du soir m’a un peu effrayé et je suis resté dans ma solitude. n’importe ! Les repas ne sont pas drôles !

Hier j’ai eu la visite de Raoul-Duval et de Laporte (du grand-couronne) qui m’a appris la mort de la fille de mon pauvre Duplan ! Encore une mort !... Le soir, j’ai été dîner chez Lapierre. j’aurai la visite de ces dames au milieu de la semaine.

Le peintre aura fini demain sa besogne et le colleur de papier viendra jeudi. Émile a tantôt rapporté de Rouen tes deux coupes en marbre.

Adieu, pauvre fille. Bon courage !

Je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieux.

Tu n’imagines pas comme ton Croisset est calme et beau ! Il y a une douceur infinie dans tout et comme un grand apaisement qui sort du silence. Le souvenir de «ma pauvre vieille» ne me quitte pas et flotte autour de moi comme une vapeur et m’enveloppe.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, fin avril-premiers jours de mai 1872].

Quelle bonne nouvelle, chère maître ! Dans un mois et même avant un mois je vous verrai enfin !

Arrangez-vous pour n’être pas trop pressée à Paris, afin que nous ayons le temps de causer. Ce qui serait bien gentil, ce serait de revenir ici avec moi passer quelques jours. Nous serions plus tranquilles que là-bas ; «ma pauvre vieille» vous aimait beaucoup. Il me serait doux de vous voir chez elle, quand il y a encore peu de temps qu’elle en est partie.

Je me suis remis à travailler, car l’existence n’est tolérable que si l’on oublie sa misérable personne.

Je serai longtemps avant de savoir ce que j’aurai pour vivre. Car toute la fortune qui nous revient est en biens-fonds, et pour faire le partage il va falloir vendre tout.

Quoi qu’il advienne, je garderai mon appartement de Croisset. Ce sera mon refuge, et peut-être même mon unique habitation. Paris ne m’attire plus guère. Dans quelque temps, je n’y aurai plus d’amis. l’éternel humain (y compris l’éternel féminin) m’amuse de moins en moins.

Savez-vous que mon pauvre Théo est très malade ? Il se meurt d’ennui et de misère ! Personne ne parle plus sa langue ! Nous sommes ainsi quelques fossiles qui subsistons, égarés dans un monde nouveau.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, nuit de dimanche [5-6 mai, 187]2.

Ma chère Caro,

Le seul événement, la seule distraction de ma semaine, a été la visite de ton mari. Ah ! Je suis ingrat envers les dieux ! Car hier j’ai eu celle de Mme Achille et de Juliette qui sont venues m’inviter pour le 16 prochain (de jeudi en huit) à la communion du jeune Roquigny. Tu as dû recevoir aussi une invitation. On a été fort aimable ; on s’est informé de toi (de ta santé).

Ça ne m’a pas rendu plus gai ! Les repas en tête-à-tête avec moi-même, devant cette table vide, sont durs. Enfin, ce soir, pour la première fois, j’ai eu un dessert sans larmes. Je me ferai peut-être à cette vie solitaire et farouche. Je ne vois pas d’ailleurs que j’aie le moyen d’en mener une autre.

Je me force à travailler tant que je peux. Mais ma pauvre cervelle est rétive. Je fais très peu de besogne et de la médiocre.

En fait de nouvelles, Léon Rivoire est mort à Alger. Ses soeurs étaient déjà sur le paquebot, dans le port de Marseille, quand un télégramme leur a appris que tout était fini. Elles doivent revenir à Rouen au milieu de cette semaine.

La Princesse m’a écrit que Théo était fort malade ! Encore une mort ! Encore un chagrin ! Quand donc sortirai-je du noir ?...

Je ne sais pas où ton mari a découvert un assommant barbouilleur comme Saunier, peintre en bâtiments ! Croirais-tu qu’il n’a pas encore fini ta chambre ? Reste à faire le marbre de la cheminée.

j’espère pourtant que tout sera réorganisé complètement vers mercredi ou jeudi.

À propos d’affaires, Claye, l’imprimeur, m’a écrit ce matin pour que je le débarrasse des exemplaires des Dernières chansons qui lui restent. Ma brouille avec Lévy s’accentue.

Il me tarde bien de bécoter ta chère mine et de voir ma pauvre nièce.

As-tu repris la peinture ? Lis-tu quelque chose ?

Imite dans son courage ton vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, nuit de vendredi [10 mai 1872].

Mon pauvre Caro,

MM. les peintres auront enfin terminé les deux chambres demain ! Et je crois que mardi (jour où je t’attends) tout sera prêt.

Ma vie, comme incident, n’a eu que la visite de trois belles dames, aujourd’hui : les dames Lapierre avec Mme Pasca. Celle-ci reviendra dimanche pour que je lui donne les poésies bonnes à réciter en Russie. Dimanche j’aurai à déjeuner Laporte (l’ami de Duplan). Voilà toutes les nouvelles.

Je continue à ne pas m’amuser follement. Cependant, comme j’ai pris avant le dîner un très long bain, je suis plus calme ce soir. Je dois aller à Paris du 20 au 25, pour les affaires de Bouilhet. j’ai rendez-vous avec Claye, l’imprimeur ; mais si tu dois rester à Croisset au-delà du 25, je remettrai mon rendez-vous, voulant me priver le moins possible de «ma pauvre fille»

Que j’aime tendrement.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mercredi [15 mai 1872].

Nos lettres se croisent toujours ! Avez-vous remarqué cela, Princesse ? Est-ce assez drôle, et comme c’est flatteur pour moi !

Je vous annonçais ma visite pour le 20 de ce mois. Mais les éternelles affaires me retiendront ici jusqu’au commencement de juin, et mon petit voyage est reculé de quinze jours. j’ai été tenté, après la mort de ma mère, de faire mon paquet et de m’en aller bien loin, n’importe où. Mais une fois sorti de cette pauvre maison, je n’aurais pas eu le courage d’y rentrer ! Et j’ai agi sagement en tâchant de prendre, tout de suite, l’habitude de l’isolement absolu.

Je suis raisonnable, je me force à faire quelque chose et à travailler pour m’étourdir. Mais le coeur n’est pas à la besogne et la rêverie reprend le dessus. Je me perds dans les souvenirs, comme un vieillard.

n’est-ce pas aujourd’hui qu’Estelle se marie ? Pauvre, pauvre Théo ! Aucun de ses enfants ne m’a donné de ses nouvelles. j’ai peur que cet événement-là (le mariage d’Estelle) ne lui soit funeste.

Cela a dû vous sembler bon de vous retrouver dans le cher Saint-Gratien. Mais quel temps ! Quel froid ! à quoi vous occupez-vous ? Faites-vous quelque grand ouvrage de peinture ? Tâchez de ne pas vous ennuyer et pensez un peu à un pauvre diable qui vous aime, Princesse, à votre vieux fidèle.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, 15 mai 1872.

Vous avez raison, je pense à vous très souvent, plus que jamais et profondément. Pourquoi ?...

je suis comme un vieillard, le passé m’envahit. Je roule dans les souvenirs et je m’y perds. Mon isolement est absolu et, quand je n’ai pas beaucoup de chagrin, j’ai beaucoup d’ennuis. Cela me change. Après les larmes, les bâillements. Cela compose un petit assortiment de distractions fort coquet.

Je fais ce que je peux pour sortir de là ; je me force au travail et je me rudoie. Mais le coeur n’est pas à la littérature. Le bon Saint Antoine (que j’ai repris et qui sera fini vers le mois d’août) m’embête comme la vie elle-même, ce qui n’est pas peu dire. j’aurais besoin pour le finir de l’enthousiasme que j’avais l’été dernier. Mais, depuis lors, il m’est survenu de fortes secousses. Que je suis démonté ! Mon pauvre bourrichon est à bas.

Comme j’ai envie de vous lire ce livre-là, pourtant !Car il est fait pour vous, j’entends pour le petit nombre, pour la petite horde qui s’éclaircit.

En quoi le séjour de Paris est-il contraire à votre traitement ? Ne seriez-vous pas tout aussi bien à Paris que dans le lointain Villenauxe ? Est-ce que tout déplacement vous est absolument impossible ? Si cela était, j’irais vous voir, je ferais ce grand sacrifice de faire une chose qui me serait agréable.

Mes affaires (les assommantes affaires d’argent) ne sont pas terminées et ne peuvent l’être avant longtemps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Croisset sera toujours mon refuge. Je n’ai plus grand chose qui m’attire à Paris et l’avenir se résume pour moi en une main de papier blanc qu’il faut couvrir de noir, uniquement pour ne pas crever d’ennui et comme on a un tour dans son grenier quand on habite la campagne.

Oui, j’ai lu l’Année terrible. Il y a du très beau, mais je n’éprouve pas le besoin de la relire. La densité manque. n’importe ! Quelle mâchoire il vous a encore, ce vieux lion-là ! Il sait haïr, ce qui est une vertu, laquelle manque à mon amie George Sand. Mais quel dommage qu’il n’ait pas un discernement plus fin de la vérité ! Vous ai-je dit que je l’avais vu cet hiver, plusieurs fois, et que j’ai même dîné chez lui ! Je l’ai trouvé un bonhomme simplement exquis et pas du tout comme on se le figure, bien entendu.

À quoi pouvez-vous passer votre temps ? écrivez-moi ; il me semble que vous n’avez rien de mieux à faire.

À LA MÈRE DE PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mercredi soir.

Ma chère Léonie,

Dites donc à Philippe de venir dîner dimanche prochain à Croisset (il aura pour compagnons Desbois et Guy de Maupassant).

j’aurai besoin de le voir pour le tombeau de notre pauvre ami !

Je ne lui écris pas, parce que j’ignore l’adresse de son patron.

Je vous embrasse sur les deux joues et à deux bras.

Votre vieux.

N B – qu’il me réponde !

S’il veut venir vers 5 heures et apporter son caleçon, nous piquerons une coupe ensemble dans la Seine.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Lundi soir [18 mai 1872].

Je suis enfin un peu plus calme, je peux m’occuper à quelque chose. C’est pourquoi je vous écris, Princesse. n’est-il pas naturel qu’au milieu de mon chagrin je me tourne vers vous, dont je n’ai reçu que de bonnes paroles et des marques d’affection ?

Mes affaires, chose assommante, me laisseront un peu tranquille vers le 20 du mois prochain. j’en profiterai pour aller vous faire une petite visite.

Mais où êtes-vous ? à Saint-Gratien ou à Paris ? Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon pauvre Théo qui m’inquiète beaucoup ? j’avais prié ses deux filles de m’écrire. Elles n’en ont rien fait, ni l’une ni l’autre (j’ignore l’adresse de son fils).

Goncourt m’a écrit qu’il empirait. Encore un ami qui va s’en aller ! La mort s’acharne sur tout ce que j’aime. Allons, il faut être philosophe et je ne veux pas vous ennuyer. d’ailleurs, après l’invasion prussienne, il n’y a plus de malheur possible. ç’a été là le fond de l’abîme, le dernier degré de la rage et du désespoir ! Comment n’en suis-je pas crevé ? C’est ce qui m’étonne, quand j’y songe. Mais nous sommes nés pour souffrir, puisque la vie se passe à cela.

Il y a aujourd’hui trois semaines, il me semblait qu’on m’arrachait les entrailles ; et maintenant, je reprends les mêmes occupations, le même petit train-train...

Tout passe, parce que tout lasse !

Tâchez de vous tenir, sinon en joie, du moins en sérénité, et permettez-moi, Princesse, de vous baiser les mains en vous assurant que je suis

Votre vieux fidèle et dévoué.

Amitiés, je vous prie, au bon Girard et à Popelin.

À THÉOPHILE GAUTIER. §

19 mai 1872.

Cher vieux maître,

Je ne t’ai pas écrit, je ne t’ai pas envoyé de cartes, à propos du mariage d’Estelle. Mais jamais je n’ai pensé à toi comme depuis huit jours. Il me semble que tu vas t’ennuyer affreusement. Et je t’embrasse.

j’espère te voir dans une quinzaine de jours. Tâche d’être plus gai que moi.

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER. §

Croisset. Nuit de mardi, 27- [28] mai 1872.

Comment ! vous ! vous ! Un soupçon sur votre vieil ami ? Comment pouvez-vous supposer qu’il vous oublie, dans un moment surtout où il a le coeur si remué ?

Si je ne vous ai pas écrit, c’est que je n’en ai pas eu la force. Voilà mon excuse. j’aurais dû répondre à votre première lettre, c’est vrai, mais j’étais si fatigué !...

Tâchez de rester à Paris jusqu’au 20 juin : je compte y être vers cette époque, nous nous verrons un peu.

Plus ma vie s’avance, plus elle est triste. Je vais rentrer dans une complète solitude. Je fais des voeux pour le bonheur de votre fils comme s’il était le mien et je vous embrasse l’un et l’autre – mais vous un peu davantage, ma toujours aimée.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, 4 juin 1872.]

Les heures que je pourrai vous donner, chère maître ? Mais toutes mes heures, maintenant, tantôt et toujours.

Je comptais m’en aller vers Paris à la fin de la semaine prochaine, le 14 ou le 16. Y serez-vous encore ? Sinon j’avancerai mon départ.

Mais j’aimerais beaucoup mieux que vous vinssiez ici. Nous y serions plus tranquilles, sans visites ni importuns. Plus que jamais, j’aimerais à vous avoir maintenant dans mon pauvre Croisset.

Il me semble que nous avons de quoi causer sans débrider pendant vingt-quatre heures. Puis je vous lirai Saint Antoine, auquel il ne manque plus qu’une quinzaine de pages pour être fini. Cependant ne venez pas si votre coqueluche continue. j’aurais peur que l’humidité ne vous fît du mal.

Le maire de Vendôme m’a invité à «honorer de ma présence» l’inauguration de la statue de Ronsard, qui aura lieu le 23 de ce mois. j’irai. Et je voudrais même y prononcer un discours qui serait une protestation contre le panmuflisme moderne. Le prétexte est bon. Mais pour écrire congrument un vrai morceau, la vigousse et l’alacrité me manquent.

À bientôt, chère maître. Votre vieux troubadour qui vous embrasse.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset [5 juin 1872.]

Princesse, je suis un misérable ! j’aurais dû répondre immédiatement à votre dernière lettre, qui est d’ailleurs un chef-d’oeuvre de style et d’esprit. La description du mari d’Estelle m’a fait rire tout haut. ça se voit. Vous avez des coups de pinceau à la Saint-Simon qui sont exquis.

Mon petit voyage vers vous a été remis de semaine en semaine, par suite des exécrables affaires ! De l’inventaire du mobilier au partage des meubles, etc. ! Quel ennui ! Mon incapacité en matières d’argent, ou plutôt la répulsion qu’elles me causent est arrivée chez moi à un tel point que cela frise l’imbécillité ou la démence. Je parle très sérieusement ; j’aime mieux me laisser dépouiller jusqu’aux os que de me défendre, non par désintéressement, mais par la rage d’ennui que me donne un pareil travail. Tel est le caractère de votre esclave indigne, chère Princesse.

Enfin le plus lourd est terminé et, vers la fin de la semaine prochaine, je me remettrai un peu de baume dans le sang. j’espère bien contempler votre belle et bonne figure.

Au milieu de mes chagrins, j’achève Saint Antoine. Mais je suis si dégoûté des éditeurs et des journaux que je ne le publierai pas cet hiver. j’attendrai des jours meilleurs. Si jamais ils n’arrivent, mon deuil en est fait d’avance.

j’irai peut-être passer le mois de juillet à Luchon, pour y accompagner ma nièce, dont la santé me tourmente un peu.

Mais avant cela, le 23 de ce mois, j’assisterai à l’inauguration de la statue de Ronsard. Le maire de Vendôme m’a invité à y venir. Je suis curieux de voir un pays où l’on pense encore à la littérature. j’avais même eu l’intention de composer un discours à cet effet. C’eût été une belle occasion de tomber sur le muflisme moderne et d’exalter la poésie. Mais pour faire cela convenablement, la force et l’entrain me manquent.

Vous me parlez de de Goncourt que vous aimez. Vous avez bien raison ! Je ne connais pas de meilleur homme, de nature plus délicate.

C’est un vrai aristocrate, chose rare.

Adieu, ou plutôt à bientôt, Princesse.

Je vous baise les deux mains, et suis votre fidèle et dévoué.

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE. §

Croisset, 5 juin 1872.

Vous m’annoncez une mort qui vous désole. Je croyais vous en avoir appris une autre, celle de ma mère. j’avais moi-même écrit votre adresse sur le billet de faire part. Il ne vous est donc pas parvenu ?

Que vous dirai-je, chère correspondante ? Vous avez passé par là et vous savez ce qu’on souffre. Pour nous autres, vieux célibataires, c’est plus dur que pour d’autres.

Je vais vivre maintenant complètement seul. Depuis trois ans, tous mes amis intimes sont morts. Je n’ai plus personne à qui parler.

Dans quelques jours je verrai Mme Sand, que je n’ai vue depuis l’hiver de 1870. Nous causerons de vous.

Au milieu de mes chagrins, j’achève mon Saint Antoine. C’est l’oeuvre de toute ma vie, puisque la première idée m’en est venue en 1845, à Gênes, devant un tableau de Breughel et depuis ce temps-là je n’ai cessé d’y songer et de faire des lectures afférentes.

Mais je suis tellement dégoûté des éditeurs et des journaux que je ne publierai pas maintenant. j’attendrai des jours meilleurs ; s’ils n’arrivent jamais, j’en suis consolé d’avance. Il faut faire de l’art pour soi et non pour le public. Sans ma mère et sans mon pauvre Bouilhet, je n’aurais pas fait imprimer Madame Bovary. Je suis, en cela, aussi peu homme de lettres que possible.

Que lisez-vous ? à quoi occupez-vous votre esprit ? Nous devons travailler malgré tout ; c’est le moyen de ne pas sentir le poids de la vie. Le stoïcisme est de l’hygiène.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi soir, 6 juin.

Mon cher Philippe,

Vous rappelez-vous (toi et ta mère) quelle était la fin primitive de Dolorès, la façon dont le comte de Roxas revenait au dernier acte ?

j’aurais besoin, là-dessus, de renseignements précis.

Caudron a-t-il encore quelques papiers, ou quelques journaux ? Il me faudrait l’article, ou plutôt les injures de Barbey d’Aurevilly et la copie du volume, mon jeune homme. Il me semble que tu calleuses !

j’espère te voir très prochainement ; viens à 11 heures le jour qu’il te plaira.

À toi.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi.

Au lieu, dimanche, de venir ici déjeuner, tu ferais mieux d’y venir dîner. j’aurai Georges Pouchet.

Je travaille le Sexe Faible comme 36 mille nègres. Ma journée d’hier a été de 14 heures.

j’espère avoir fini le 1er acte dans une quinzaine.

À toi.

Réponds-moi à quelle heure ta binette soleillante apparaîtra sur nos bords (à cause de mon larbin).

À GEORGE SAND. §

[Paris] jeudi 3 heures, 13 juin [1872].

Chère maître,

Avez-vous promis votre appui au nommé Duquesnel ? Si non, je vous prierais d’user de toute votre influence pour appuyer mon ami Raymond Deslandes, comme s’il s’agissait de

Votre vieux troubadour.

Répondez-moi catégoriquement, afin que nous sachions ce que vous ferez.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, jeudi matin, 9 heures, 13 juin 1872.

Ma pauvre Caro,

Ton billet était bien gentil, mais bien court. j’espère que ta prochaine missive sera plus prolixe. Il me semble que nous avons passé en tête-à-tête trois bonnes semaines et que nous nous sommes fait du bien l’un à l’autre. Ton vieil oncle te comprend, n’est-ce pas ?

j’étais absolument triste en arrivant à Paris ; toutes les fois que j’y reviens, mon petit Duplan me manque énormément.

j’ai rencontré Lapierre qui m’a traîné rue de Milan, dîner chez Girard. j’avais envie de pleurer en me mettant à table, et puis, peu à peu, la tristesse s’en est allée, et en somme, je me suis amusé, car la compagnie était fort aimable et le dîner excellent.

Hier j’ai passé la soirée avec la mère Sand, que je n’ai pas trouvée changée du tout. Elle s’est informée de toi et de toutes nos affaires très gentiment. Aujourd’hui je vais aller chez Flavie et, dimanche, j’irai coucher à Saint-Gratien. Mon wagon de dames pour Vendôme se bornera à moi, à moi seul, fort probablement. Mais ils sont gigantesques, à Vendôme ! j’ai reçu le programme des fêtes : il y aura congrès archéologique, comices agricoles, orphéons, etc. , etc. , et la présence de m le ministre de l’instruction publique ! Je suis invité à aller à la messe ! Comme Ronsard était un catholique, j’irai ! Mme Sand me pousse à écrire un discours ; mais je sais que je le raterais. Donc je m’abstiens, tout en regrettant mon silence.

Si tu veux des nouvelles (peu intéressantes pour toi), je t’apprendrai la mort subite de Chilly : donc tout le monde se remue pour être directeur de l’Odéon.

Je ne crois pas que j’aie fini Saint Antoine quand nous partirons pour Luchon. Il y a encore pas mal à faire.

Notre voyage est bien décidé pour le 8 environ, n’est-ce pas ? Le plus tôt que tu pourras me conviendra le mieux. Je me suis commandé chez Masquillier un délicieux costume, afin de ne point faire honte à ma belle nièce, qui trouve que vieux manque de tenue !...

j’attends en ce moment M. X***, un sculpteur de troisième ordre, qui a fait un buste de Bouilhet et qui me persécute.

Amitiés à Ernest.

Et à toi mes meilleures tendresses, pauvre chérie.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi, 6 heures, 19 juin 1782.

Ma chérie,

Un mot seulement. Je viens de rentrer à Paris et de lire ta lettre de samedi, qui m’a fait bien plaisir. La remise de la première du jeune Catulle a dérangé tout mon programme et je suis parti pour Saint-Gratien samedi soir. Actuellement, tel que tu me vois (ou ne me vois pas), je suis furieux, car je viens de recevoir une lettre de Claye me demandant si je veux le payer. Ainsi Lévy m’a fait la farce de ne pas parler du billet que j’ai signé avec Phlippe ! Tu ne peux pas t’imaginer à quel point les histoires d’éditeurs m’exaspèrent ! j’en ai un tremblement. Je finirai par flanquer des gifles au sieur Lévy. Paris, d’ailleurs, me dégoûte énormément, et je prévois le temps où je n’y remettrai plus les pieds.

Je partirai pour Vendôme samedi et je serai à Croisset mardi, ou peut-être lundi soir. Franchement, il n’y a plus que dans le pauvre Croisset que je me plaise, surtout quand j’y possède ma fameuse nièce !

Continue à t’occuper, mon cher loulou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, dimanche, 4 heures, 23 juin 1872.

Mon pauvre Caro,

Mme Winter a dû hier au soir te donner de mes nouvelles. Tu sais donc que je n’ai pas été à Vendôme. Vendredi soir, j’ai été pris d’un accès de misanthropie furieuse : Paris m’assommait et la vue de mes semblables me faisait mal au coeur. Aussi me suis-je hâté de regagner ma solitude. C’est encore là que je me trouve le mieux. j’avais su indirectement quels devaient être mes compagnons de voyage et l’idée de subir leur compagnie m’a fait renoncer à cette petite fête de famille.

Je vais tout à l’heure aller à Rouen pour avoir des nouvelles du fils de Mme Brainne, qui est très dangereusement malade. La pauvre femme est partie de Paris en toute hâte et, depuis plusieurs jours, ne s’est pas couchée. Cela vient, à ce qu’il paraît, de la bêtise de m le proviseur du collège de Rouen.

Les trois jours que j’ai passés à Saint-Gratien ont été assez doux ; mais le reste du temps je me suis embêté à crever ! La vue de mon pauvre vieux Théo n’a pas contribué, il est vrai, à m’égayer. Et puis je devins tout à fait bedolle ! j’ai des attendrissements et des colères de vieillard. Croirais-tu que, pendant la messe de mariage du petit Schlésinger, je me suis mis à pleurer comme un idiot !

Pour la première fois de ma vie, j’ai été dans les coulisses de l’opéra ! ! ! Où Victor Massé (le maître de chant des choeurs) m’attendait. j’ai répondu qu’on ferait de Salammbô ce qu’on voudrait et que je ne pouvais reprendre ma parole. l’éditeur Lachaud est venu chez moi pour faire une affaire. Je l’ai envoyé promener.

t’ai-je dit que j’avais encore eu des ennuis avec Lévy pour le volume de Bouilhet ? Je me suis vengé en passant brutalement près de Calmann-Lévy, sans lui rendre son salut.

C’était dans le foyer de la Comédie-Française, jeudi dernier, le jour de la première de Catulle Mendès. Sa petite pièce a réussi.

Mlle Favart m’a sauté au cou devant tout le monde, en me parlant de la mort de ma mère d’une façon très tendre et très convenable. Elle m’a encore proposé de venir à Rouen donner une représentation pour le monument de Bouilhet.

On m’a dit qu’il y avait beaucoup de monde à Luchon, et qu’il fallait s’y prendre d’avance pour les logements. Je n’ai pas écrit une ligne de Saint Antoine depuis quinze jours, et il est certain que je n’aurai pas fini avant mon départ ; il me faudrait, pour cela, un entrain que je n’ai pas.

Hier, pendant quatre heures et demie, j’ai savouré Winter. Quel profil de cuisse ! Et quelle botte ! Après-demain, mardi, mariage à la chapelle du château de Versailles, entre Mlle Soulié et M. V. Sardou. Voilà, je crois, toutes les nouvelles, pauvre chérie...

Ta prochaine lettre me dira, sans doute, quel jour il faut que je me tienne prêt à t’accompagner : je compte que ce sera vers la fin de la semaine prochaine.

Malgré l’aimable compagnie que tu as maintenant, écris-moi un peu longuement, pense à

Vieux,

Qui est seul et te bécote de loin.

Mme de Galbois veut me marier avec Mme Lepic (sic) ! La Princesse s’est beaucoup informée de toi ; elle a fait de grands éloges de ta beauté et de tes manières.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Lundi [1er juillet 1872].

Chère Princesse,

Votre aimable billet m’arrive et je ne vous ai pas encore remerciée pour les trois bonnes journées passées près de vous.

Voici mon excuse : 1° j’ai fini Saint Antoine ; 2° j’ai été dérangé par la mort de Mme Bardy (la mère d’un ami de Soulié et de Renan) ; 3° par des affaires encore ; et 4° par mes préparatifs de départ. Je m’embarque pour Luchon, vendredi prochain. Ce que vous me dites de notre pauvre Théo m’afflige profondément. j’ai bien peur de lui avoir fait, dernièrement, des adieux éternels ! Je crois que personne ne le pleurera plus que moi !

Je n’ai pas été à Vendôme parce que je me sentais trop triste pour tolérer la foule, et surtout afin d’éviter la compagnie des chers confrères. j’aurais fait le voyage avec Saint-Victor ; or ce monsieur me déplaît profondément. Je ne suis pas bien impérialiste, mais je trouve qu’il passe les bornes ! Et qu’il s’est conduit avec votre altesse comme un pur goujat.

Vis-à-vis de moi, ses façons ont été plus que grossières. Je n’aurais pu m’empêcher «d’avoir des mots», chose ridicule et bien inutile.

Ce qui me paraît aussi inutile, c’est la rage moralisatrice de Dumas ! Quel est son but ?Est-il de changer le genre humain, ou d’écrire de belles choses, ou de devenir député ?

Comme je n’aurai rien à faire là-bas, je lirai mon élucubration.

À mon retour, en passant par Paris, je compte vous faire encore une petite visite.

Pensez quelquefois à moi et comptez toujours sur

Votre,

qui vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez.

À GEORGE SAND. §

Bagnères-de-Luchon, 12 juillet [1872].

Me voilà ici depuis dimanche soir, chère maître, et pas plus gai qu’à Croisset, un peu moins même, car je suis très désoeuvré. On fait tant de bruit dans la maison qu’il est impossible d’y travailler. La vue des bourgeois qui nous entourent m’est d’ailleurs insupportable. Je ne suis pas fait pour les voyages. Le moindre dérangement m’incommode. Votre vieux troubadour est bien vieux, décidément ! Le docteur Lambrou, le médecin de céans, attribue ma susceptibilité nerveuse à l’abus du tabac. Par docilité, je vais fumer moins ; mais je doute fort que ma sagesse me guérisse.

Je viens de lire Pickwick, de Dickens. Connaissez-vous cela ? Il y a des parties superbes ; mais quelle composition défectueuse ! Tous les écrivains anglais en sont là. Walter Scott excepté, ils manquent de plan. Cela est insupportable pour nous autres latins.

Le sieur*** est décidément nommé, à ce qu’il paraît. Tous les gens qui ont affaire à l’Odéon, à commencer par vous, chère maître, se repentiront de l’appui qu’ils lui ont donné. Quant à moi qui, dieu merci, n’ai plus rien à démêler avec cet établissement, je m’en bats l’oeil.

Comme je vais commencer un bouquin qui exigera des mois de grandes lectures, et que je ne veux pas me ruiner en livres, connaissez-vous à Paris un libraire quelconque qui pourrait me louer tous les livres que je lui désignerais ?

Que faites-vous maintenant ? Nous nous sommes peu et mal vus la dernière fois.

Cette lettre est stupide. Mais on fait tant de bruit au-dessus de ma tête que je ne l’ai pas libre (la tête).

Au milieu de mon ahurissement, je vous embrasse, ainsi que les vôtres. Votre vieille ganache qui vous aime.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi [16 juillet 1872].

Rue de la cité 8, maison Bonnette

Bagnères-de-Luchon [Haute-Garonne].

Princesse,

Si vous ne vous amusez pas plus à Saint-Gratien que moi à Luchon, je vous plains sincèrement. La banalité moderne, dans ce qu’elle a de plus exaspérant, fleurit au milieu des montagnes. Je suis profondément irrité par la vue de mes semblables, par la gaîté du public, et puis votre ami est maintenant trop vieux pour les déplacements ; ce que j’ai de mieux à faire, c’est de ne plus quitter ma solitude.

Je suis arrivé ici avec de grands projets de travail ; ils ont eu le sort de tous les projets, c’est-à-dire qu’ils ont raté. Je n’ai rien lu qu’un roman de Dickens, et quelques chapitres d’Hérodote. Quant à écrire, le coeur n’y est pas. Je passe la plupart de mon temps à dormir ; on dirait que je veux lutter avec les marmottes de la contrée. Par passe-temps, je me soigne, c’est-à-dire que je prends des bains, des douches et des verres d’eau. Le docteur Lambrou, le médecin d’ici, m’a conseillé de moins fumer, afin de diminuer mon irritabilité nerveuse. Je doute de l’efficacité du remède ; ce qu’il y a de sûr, c’est que mon état commence à m’inquiéter. j’ai peur de devenir comme Jules de Goncourt. Quels pauvres écorchés que tous ces gens de lettres !

j’ai lu dans un journal que Théo avait une mission en Italie. qu’est-ce que cela veut dire ?l’honorable Turgan, que j’ai rencontré en chemin de fer, m’a dit l’avoir trouvé très mal, il y a une quinzaine de jours. j’ai su par Harrisse, que mon ami Troubat voulait se conduire envers Mme Sand comme il s’est conduit d’abord envers vous, c’est-à-dire garder des lettres. Quel pauvre homme ! j’ai bien pensé à vous, hier, en lisant des fragments de la brochure de Dumas. Car il n’y a que vous, Princesse, pour le lire. Jamais je n’oublierai le talent que vous avez montré en articulant la préface de la Princesse Georges. Mais pourquoi écrire de semblables banalités ! Quel est son but ?

En fait de distractions littéraires, je fais des visites fréquentes à une ménagerie de bêtes féroces qui se trouve à quatre-vingt-dix pas de mes fenêtres.

Étant couché dans mon lit, j’entends les rugissements d’un lion ; c’est très agréable. Le pitre de l’établissement m’a dit hier, en me montrant un ours : «il est depuis vingt-neuf ans dans l’administration.» Je trouve le mot administration bien gentil.

Adieu, chère et adorable Princesse ; dans les premiers jours du mois d’août, vers le 10, j’espère aller vous baiser les deux mains et vous assurer que je suis toujours

Votre vieux fidèle.

Vous ai-je dit que j’avais fini mon bouquin, dont le sous-titre peut être celui-ci : le comble de l’insanité.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi matin.

Mon cher bonhomme,

Je repasserai par Paris vers le 10 août environ et peut-être y resterai-je deux ou trois jours.

Je n’ai eu aucune révélation de Claye, depuis ma dernière entrevue avec lui. écris-lui pour savoir ce que lui a dit Lévy et tâche d’en finir le plus promptement possible avec cette dette, afin que je puisse prendre les mesures tendant à régler 1° : les affaires de Bouilhet et 2° les miennes.

La commission Desbois, Galli, Duprez a-t-elle trouvé un terrain ?

Je ne m’amuse pas énormément à Luchon, au contraire !

Embrasse ta mère et fais-moi le plaisir de me répondre.

Ton.

Bagnères-de-Luchon, Haute-Garonne.

Rue de la cité, 8. Maison Bonnette.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Bagnères-de-Luchon, Haute-Garonne.

Rue de la cité, 8. Maison Bonnette.

Mardi 23 [juillet].

Mon cher bonhomme,

Tu n’as pas compris un seul mot de ma dernière lettre.

Je te disais d’écrire à Claye pour savoir ce que Lévy lui avait répondu, quand Claye lui a parlé du papier signé par toi et moi. Le silence de Claye m’étonne.

Tu ne peux pas devoir trois mille francs, puisque la moitié de l’édition était vendue au mois de mai. Il faudrait savoir de combien tu es redevable maintenant à Lévy.

Je serai de retour à Paris vers le 8 ou le 10, et peut-être y resterai-je pour m’occuper du placement du Sexe faible, auquel je travaille sans discontinuer.

Il ne faut pas plus compter sur d’Osmoy que s’il n’existait pas et je voudrais en finir, en finir ! Nom de dieu ! ! !

Je supplie Duprez de s’occuper d’un terrain. Ils sont trois pour cela. Fais-moi le plaisir d’aller chez Duprez et chez Galli et de stimuler leur zèle.

Ton père avait dit qu’il s’occupait du médaillon. Où en est-ce ? Terminons quelque chose, au nom du ciel !

La besogne que je fais sur le Sexe faible n’est ni facile ni gaie ; mais le scénario sera, dans 15 jours, assez complet pour que l’on comprenne admirablement la pièce. Il n’y aura peut-être plus que 5 ou 6 scènes à écrire et tout le 1er acte.

Si je ne m’arrête pas à Paris en revenant d’ici, ce sera pour le mois de novembre.

À toi.

Je t’embrasse.

Ton.

À LA BARONNE JULES CLOQUET. §

Bagnères-de-Luchon [Haute-Garonne]. [Début d’août 1872].

Ma chère baronne,

Votre bonne lettre en date du 20 ne m’est parvenue qu’hier, après un long détour, et je m’empresse d’y répondre.

Merci d’abord pour votre cordiale invitation ; certainement j’irai vous faire une visite à Saint-Germain, si vous y êtes encore vers la fin ou le milieu de septembre. Voilà déjà près d’un mois que je suis ici avec ma nièce Caroline. Elle avait besoin des eaux et, son mari ne pouvant l’accompagner, c’est moi qui fais l’office de cavalier ou de duègne. Elle me charge de la rappeler à votre souvenir ainsi qu’à celui de votre «cher Jules». Je pense à lui extrêmement, car je me souviens des vacances de l’année 1840 !

Tout ce que je revois me remet en mémoire sa compagnie et sa personne.

Le temps est très chaud, nous sortons fort peu, et nous ne sommes pas, ma compagne et moi, d’une gaieté excessive. Pour fuir l’oisiveté, je tâche de travailler, mais je n’ai pas de coeur au travail. Il me faudra du temps pour me remettre de tous les deuils que j’ai subis depuis trois ans !

Adieu, chère madame ; embrassez pour moi le bon M. Cloquet, et croyez à la sincérité de mon attachement.

Votre très humble et dévoué.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Samedi [3 août 1872].

Princesse,

Je commençais à trouver que vous m’oubliiez un peu. Il m’ennuyait de n’avoir pas de vos nouvelles, et j’allais vous écrire, quand j’ai reçu votre aimable billet du 29.

Mon temps de bains, dieu merci, touche à sa fin, et dans huit jours j’espère bien que nous serons à Paris. Je me propose d’aller vous demander à dîner dimanche.

Il faut que je m’en retourne à Croisset pour mes affaires, qui du reste prennent une assez bonne tournure, et je ne resterai pas longtemps à Paris. Je profiterai de ce petit séjour pour tâcher de placer le Sexe faible, une pièce de mon pauvre Bouilhet que j’ai arrangée. Mais je n’ai aucun espoir. n’importe, je ferai ce que je dois, et puis, bonsoir !

j’ai lu l’Homme-Femme, et mon opinion est absolument la vôtre. Je trouve ce livre d’une médiocrité profonde ; aussi a-t-il un grand succès. Ce que vous me dites de mon vieux Théo m’afflige profondément. Tous mes amis s’en vont ! Quand les imiterai-je ?

Ma nièce est très sensible à votre bon souvenir ; elle me charge de présenter ses respects à votre altesse.

Je vous baise les deux mains, le plus longtemps que vous le permettrez, Princesse, et suis

Votre vieux fidèle.

Vous m’avez appelé ainsi. C’est un titre dont je suis fier. Et je m’en décore.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, lundi 18 août [1872].

Votre lettre m’a été renvoyée de Croisset à Bagnères-de-Luchon, et je suis revenu ici avant-hier. Voilà la cause de mon retard épistolaire. Maintenant, causons. Et d’abord, chère madame, ou plutôt chère amie, vous avez raison de croire que je ne vous oublie pas. Je songe à vous profondément et avec une intensité indicible. n’êtes-vous pas liée à ce qu’il y a de meilleur dans mon passé ? Votre souvenir n’amène à ma pensée que des choses charmantes.

Puisque vous devez aller à Paris cet hiver, faites-moi savoir ce voyage-là un peu d’avance et je me rendrai près de vous tout de suite. Nous en aurons à nous dire, et je vous lirai tout ce que j’ai fait depuis l’époque immémoriale où nous nous sommes quittés.

Je suis si dégoûté de tout que je ne veux pas maintenant publier. À quoi bon ? Pourquoi ? Je vais commencer un livre qui va m’occuper pendant plusieurs années. Quand il sera fini, si les temps sont plus prospères, je le ferai paraître en même temps que Saint Antoine. C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient une espèce d’encyclopédie critique en farce. Vous devez en avoir une idée. Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. Mais il faut être fou et triplement frénétique pour entreprendre un pareil bouquin ! Tant pis, à la grâce de Dieu ! Et fût-il un chef-d’oeuvre (et surtout si c’est un chef-d’oeuvre), il n’aura pas le succès de l’Homme-Femme. Ah !Moi je savoure ces infections. C’est à vous dégoûter de l’adultère. Quels plats lieux communs, quelle crasse ignorance ! Et Girardin qui ouvre le bec !

Et Mme***, habituée à ouvrir autre chose, et qui fait sa partie dans le concert ! Rien ne me semble plus comique que tous ces cocus faisant dorer leurs cornes et les exhibant aux populations. Mais pardon ! Il me semble que mon langage devient grossier.

Que dites-vous des trois farceurs qui ont engueulé M. Thiers ? Je trouve ça très comique et j’envie ces messieurs ; je voudrais être dans leur peau. Ils doivent être bien gais. Ce sont peut-être de simples idiots ? Autre face du problème.

Pendant que j’étais à Luchon (où je faisais le métier de duègne vis-à-vis de ma nièce, son mari n’ayant pu l’y conduire) j’ai lu, devinez quoi ? Du Pigault-Lebrun et du Paul de Kock ! Ces lectures m’ont plongé dans une atroce mélancolie. qu’est-ce que la gloire littéraire ? M. de Voltaire avait raison, la vie est une froide plaisanterie, trop froide et pas assez plaisante. j’en ai, quant à moi, plein le dos, révérence parler.

Mon pauvre Théo est au plus bas. Encore un !

Adieu, bon courage, tant que vous le pourrez. C’est gentil de m’avoir donné l’espérance de vous voir cet hiver. Ne me trompez pas, hein ? Et d’ici là, de temps à autre, des lettres.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset.] Jeudi soir, 6 h et demie [22 août 1872].

Me voilà revenu dans ma solitude, mon pauvre loulou ! Et je songe à toi, je me rappelle tout notre voyage dans ses plus petits détails. Comme c’est déjà loin ! Et comme je regrette ta gentille société !

La mienne était par moments bien rébarbative. j’ai appris à Paris que plusieurs personnes (entre autres Gustave Moreau, le peintre) étaient affectées de la même maladie que moi, c’est-à-dire l’insupportation de la foule. C’est une affection commune depuis «nos désastres», à ce qu’il paraît. Aujourd’hui, je me suis promené dans le jardin, par un temps splendide et triste, et j’ai lu de la philosophie médicale, car je commence mes grandes lectures pour Bouvard et Pécuchet. Je t’avouerai que le plan, que j’ai relu hier soir après mon dîner, m’a semblé superbe, mais c’est une entreprise écrasante et épouvantable. Tu n’as pas dû y comprendre grand’chose, d’après ce que je t’en ai dit et, après avoir relu mes quatre pages de scénario, j’ai le regret de t’en avoir parlé.

Ah ! Pauvre Caro, le rêve pour moi ce serait de vivre ici ensemble ; que la scierie n’est-elle au Mont-Riboudet ! Mais je t’ennuierais trop. Il faut que les jeunes habitent avec les jeunes. Mes quatre jours passés à Paris n’ont pas été suffisants pour mes recherches de livres et de renseignements, mais j’en ai assez pour m’occuper pendant un mois.

j’ai vu Carvalho, le directeur du Vaudeville, qui m’a rappelé que je lui avais rendu service quand il était au théâtre-lyrique. Je dois lire le Sexe faible quand je reviendrai à Paris. Mlle Julie a été fort contente de me revoir et voudrait bien voir «sa Caroline». Je lui ai conseillé la patience.

Aucune nouvelle locale à t’apprendre. Et tu ne m’as pas donné la moindre nouvelle de Putzel ! Comment oublier un petit être aussi intéressant !

Il y a aujourd’hui trois semaines, à cette heure-ci, nous revenions de Bozo ! Que fait maintenant Damos ? Où est Barrier ? Marie bougonne-t-elle ? etc.

Adieu, pauvre nièce ; j’espère que tu vas te remettre à la peinture. écris un peu moins de lettres, afin d’occuper la plume à des choses plus sérieuses, ou plutôt, quand les envies épistolaires te prendront, pense à ta vieille nounou.

Je t’aurais écrit dès hier soir ; mais Ernest t’aura donné de mes nouvelles.

À GEORGE SAND. §

Croisset, jeudi [22 août 1872].

Chère maître,

Dans la lettre que j’ai reçue de vous à Luchon, il y a un mois, vous me disiez que vous faisiez vos paquets, et puis c’est tout. Plus de nouvelles ! «Je me suis laissé conter», comme dirait ce bon Brantôme, que vous étiez à Cabourg. Quand en revenez-vous ? Où irez-vous ensuite ? à Paris ou à Nohant ? Problème.

Quant à moi, je ne sors pas de Croisset. Du 1er au 20 ou 25 septembre il faut que je vagabonde un peu pour mes affaires. Je passerai par Paris. Donc, écrivez-moi rue Murillo.

j’aurais bien envie de vous voir : 1° pour vous voir ; 2° puis pour vous lire Saint Antoine, puis pour vous parler d’un autre livre plus important, etc. , etc. , et pour causer de mille autres choses longuement, seul à seul.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, lundi, 5 heures [26 août 1872].

Mon pauvre Loulou,

Il faut d’abord que je t’embrasse (car je m’ennuie de toi énormément), puis il me semble que j’ai pas mal de choses à te dire.

1° Le jardinier mettra demain matin au chemin de fer un panier pour toi. Mais l’envoi sera peu important, car il n’y a pas grand’chose dans ton jardin, ce qui n’empêche pas la cupidité des voleurs, car la nuit on passe par-dessus le mur et l’on casse le treillage, d’où terreur de Mlle Julie.

2° Je viens d’avoir la visite de Laporte qui m’a invité à déjeuner pour jeudi prochain avec Raoul-Duval.

Ce matin j’ai eu la visite de Philippe.

j’ai reçu une lettre lamentable de Mme Brainne. Son fils est très malade. Elle va l’emmener aux eaux-bonnes, et elle me paraît pleine d’inquiétude ou plutôt de désespoir. Il lui a fallu trouver de l’argent et elle ne sait pas comment faire avec son journal. Elle a peur de perdre sa place. Il y a des gens peut-être plus à plaindre que nous, ma petite dame.

À propos de malheurs, je ne t’ai pas dit que Feydeau m’avait fait la confidence entière des siens : ils sont complets et, quant à lui, je le trouve très stoïque. Il m’a navré, le pauvre garçon !

j’ai commencé mes études de médecine. Fortin m’a prêté des livres. Quant à la chimie, que je comprends beaucoup moins bien, ou plutôt pas du tout, je l’ajourne. Mais il faut être enragé, et triplement phrénétique pour entreprendre un pareil livre ! Enfin, à la grâce de Dieu !

Je ne sais pas trop que te conseiller pour faire suite à Hérodote. Le mieux serait de lire maintenant Eschyle dans la traduction de Leconte de Lisle, puis des traductions de Thucydide et de Démosthène, et le plus de Plutarque possible.

Comme manuel d’histoire, pour te reconnaître dans les faits, je te conseille Thirwall (en anglais) que je possède...

Je te loue d’avoir engagé ton mari à faire le voyage d’Elbeuf. Il faut toujours être gentleman ! Jusqu’au moment où l’on casse la gueule aux gens.

j’ai commencé à prendre des bains froids, mais qui me semblent trop froids. Aussi n’en prendrai-je pas beaucoup.

Voilà une lettre bien décousue et écrite avec une absence complète de coquetterie littéraire. Ne me méprise pas pour cela, mon Caro, et aime toujours vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset]. Dimanche [1er septembre 1872].

Mon pauvre Caro,

Je n’irai pas à Dieppe maintenant. Je préfère y aller plus tard. Il faut bien que je m’habitue à vivre dans la solitude.

[...] Il faudrait que ton mari m’envoyât cette semaine mille francs. Rien ne m’embête plus que de lui demander perpétuellement de l’argent ! Mais comment faire ! Il me tarde que tout soit arrangé, que je touche mes minces échéances à époques fixes, sans importuner de temps à autre ce brave Ernest.

N B – Autre commission pour lui : il pleut dans la chambre de notre pauvre vieille. Pendant que nous étions à Luchon, le plafond a été traversé et le même accident s’est renouvelé cette semaine. Il est donc indispensable que l’on fasse, une fois pour toutes, une bonne réparation au toit, avant l’hiver. Autrement, tout serait perdu dans la chambre et des frais considérables s’en suivraient.

Parlons de choses plus amusantes (transition à l’espagnole). qu’as-tu donc fait, mercredi dernier, pour séduire le ménage Raoul-Duval ? Ils m’ont fait hier sur toi tant de compliments que j’en étais gêné. Jamais la petite mère Duval ne m’avait tant parlé. Son enthousiasme la rendait prolixe.

j’ai vu chez Laporte, jeudi dernier, mon chien qui n’est pas du tout frisé comme je m’y attendais. C’est un simple lévrier, couleur gris de fer, mais qui sera très grand. j’hésite à le prendre, d’autant plus que maintenant j’ai peur de la rage. Cette sotte idée est un des symptômes de mon ramollissement. Je crois pourtant que je passerai par-dessus.

Je lis toujours des bouquins médicaux et mes bonshommes se précisent.

Pendant trois ou quatre mois encore je ne vais pas sortir de la médecine, mais j’aurai besoin (comme pour toutes les autres sciences) d’une foule de renseignements que je ne puis avoir ici. Il faudra donc cet hiver, et probablement l’autre, que je sois à Paris pendant assez longtemps. Et l’idée de l’argent revient à la traverse !... (ces points sont pour indiquer la rêverie). j’imagine que vous avez passé un joli dimanche à Pissy. Enfin, en voilà pour longtemps ! Hier, sur le bateau de La Bouille, je me suis trouvé avec un de tes anciens amis : il m’a paru absolument imbécile. C’est une chose étrange comme il y a maintenant des gens bêtes !

Mlle Julie me demande sans cesse «quand tu viendras» ; elle a l’air de s’ennuyer beaucoup. Mon serviteur juge à propos de se laisser pousser la barbe, ce qui le rend hideux. Voilà des nouvelles bien intéressantes.

Faut-il que je sois vertueux pour résister aux séductions que tu m’offres, Mme Lapierre, Frankline et Mme Roquère ! C’est comme ça pourtant. Tu n’as pas besoin de moi puisque tu as «de la compagnie».

Ton vieux bedollard, ton vieux pis-aller t’embrasse.

Quels livres veux-tu que je t’envoie ? Et comment te les envoyer ? Tu trouveras à Dieppe beaucoup de ceux que je t’ai indiqués (dans la collection Charpentier).

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset]. Jeudi [5 septembre 1872].

Rien ne peut me faire plus plaisir que te savoir en bonne santé, pauvre loulou ! Est-ce Luchon qui t’a raffermie ? Laisse-moi le croire. ça me flatte. j’ai été bien maussade pendant tout ce temps-là. Je t’aurais souhaité un compagnon plus aimable et surtout plus sociable. Mais je crois que tu ne pouvais pas en avoir de plus hygiénique.

Reprends courage, pauvre fille, continue à peindre avec cette bonne Frankline : il me semble que sa compagnie doit te faire du bien. Franchement, si tu m’avais eu en tiers, je vous aurais gênées. Il faut que les amies soient libres. Et puis j’aime mieux aller te voir quand tu n’auras personne. Alors tu seras tout à moi.

Je pars d’ici samedi matin. Aujourd’hui je reçois. j’attends à dîner Laporte, Lapierre et Fortin. Ta tante Achille a pris en journée Alphonse, le vieux bonhomme de Canteleu, si bien qu’Émile a fait venir de Rouen un de ses amis pour servir à table. Ne trouves-tu pas superbe d’aller à Canteleu chercher des gens de journées ? Quel singulier besoin d’imitation ! Il y a là un point psychologique très drôle et très profond. À propos de serviteurs, je suis très content du jardinier ; lui et sa femme ont l’air de bonnes gens.

Voilà quinze jours que je n’arrête pas de lire de la médecine. Ce qui redouble mon mépris pour les médecins ! Encore quatre ou cinq mois et je saurai quelque chose.

j’ai vu quelqu’un que la peur de la misère tourmente plus que moi : c’est le petit Baudry. Son frère n’avait pas exagéré en me disant que cette manie-là tournait à la démence. Il cherche Raoul-Duval pour lui vendre ses collections, afin de se faire de l’argent ! Ses collections ! Il m’a parlé de la lettre que tu lui as écrite de Luchon avec des larmes d’attendrissement.

Comme je pense à toi et comme je te regrette quand je me promène solitairement dans le jardin !

Ta vieille Nounou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, dimanche matin, 8 septembre 1872.

Je commençais à trouver le temps long sans nouvelles de mon pauvre loulou ! Enfin, j’ai reçu ta bonne lettre hier, ma chérie ! Et elle m’a fait plaisir, car il me semble que tu vas mieux et que tu t’amuses dans la société de Frankline. Je compatis à vos mésaventures d’artistes. Mais pourquoi ne te livres-tu pas au genre maritime ? Tu n’as encore rien tenté dans cette branche. Essaie.

Moi je suis effrayé de ce que j’ai à faire pour Bouvard et Pécuchet. Je lis des catalogues de livres que j’annote. Il va falloir que j’en loue beaucoup et que j’en achète pas mal ; et, à ce propos, préviens Ernest que, dans une douzaine de jours sans doute, je lui redemanderai de l’argent, 500 ou 1000 francs. Je fais copier aussi Saint Antoine que je remporterai à Croisset, bien entendu. Mais B. et P. m’épouvantent ! j’ai déjà consulté des gens spéciaux pour différents points scientifiques ; mais je ne suis pas au bout de mes courses, ni de mes tracas. Enfin, à la grâce de Dieu !

Tout à l’heure je viens de recevoir une lettre de Tourgueneff qui est toujours abîmé par la goutte. Il se propose de venir me voir à Croisset vers le 10 octobre. Ce sera un prétexte légitime pour ne pas aller chez Mme Perrot, car tous ces trimbalements-là me dérangent et me coûtent de l’argent. j’irai trois ou quatre jours à Saint-Gratien et puis je rentrerai dans mon ermitage pour longtemps. Cependant, j’irai voir un peu ma pauvre nièce dont il m’ennuie beaucoup.

Pourquoi les Dieppois tiennent-ils à distance Mme*** ? Ta tante les a-t-elle fascinés ? Sont-ce ses chapeaux qui la déshonorent ?

Quel être que on ! En voilà un que je méprise profondément ! Il faut tout faire en vue de sa propre considération à soi et p... sur la tête de on. Moi, je les trouve charmants l’un et l’autre, le mari et la femme. Voilà tout ce que j’ai à en dire. Mais ils ne sont pas riches, mais monsieur est journaliste, mais madame est très jolie !

N B – j’ai découvert le prénom de Barrier, il s’appelle Saint-Ange ! Est-ce assez énorme ?

Saint-Ange Barrier.

Ne me laisse pas plus de huit jours sans lettre comme la dernière fois et aime toujours

Ta Nounou.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Rue Murillo, 4, mercredi soir.

Claye m’écrit pour me demander si je veux enfin le payer. Donc Lévy me fait cette petite farce de ne pas lui avoir parlé de notre billet. Quels en sont les termes précis ?

Envoie-moi ce renseignement poste par poste.

j’en ai assez de tes affaires, j’en ai assez mon cher bonhomme !

À toi.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris]. Samedi soir [14 septembre 1872].

Mon pauvre Loulou, [...] quand penses-tu avoir Flavie ? Combien de temps Mme Heuzey restera-t-elle à Neuville ?Avant que tu ne viennes à Croisset (car je compte sur une petite visite d’une dizaine de jours au mois d’octobre), je pourrais bien aller passer un dimanche chez toi. j’imagine qu’aujourd’hui tu as été à Croisset. Mlle Julie a dû être bien contente !

Ce matin on a fini de copier Saint Antoine. La tête des copistes était inimaginable d’ahurissement et de fatigue. Ils m’ont déclaré qu’ils en étaient malades et «que c’était trop fort pour eux».

À propos de littérature, je suis en train de me fâcher, je crois, avec mon ami : il a écrit un roman inimaginable comme obscénité et bêtise, et comme je me suis permis de lui dire en marge du manuscrit mon opinion, il m’a écrit que j’étais un imbécile. Naturellement je lui ai répondu de la même encre. Ledit arrive à me dégoûter profondément. Je ne suis pas bégueule, mais je trouve que l’on doit avant tout respecter l’art. Et quand je ne vois dans un livre que l’envie de faire du scandale, je m’indigne. Tu ne peux avoir une idée de la chose. C’est à en vomir ! Et la forme est pitoyable. j’ai peur que mon ami ne soit une franche canaille. Je ne te cache pas que cette petite histoire m’a attristé. Les bons sont partis.

Ce matin, je suis retourné chez Carrier-Belleuse pour le médaillon qui doit être sur le tombeau de Bouilhet. Au lieu de m’en faire faire un plâtre, ce sculpteur m’a proposé une terre cuite. Je l’aurai dans une quinzaine de jours. Dès que je serai revenu à Croisset, Laporte m’amènera mon chien pour lequel j’ai un collier superbe.

Un de ces soirs, j’aurai rendez-vous avec Carvalho pour lui lire le Sexe faible.

qu’ai-je encore à te dire ? Ah ! j’oubliais le plus utile. C’est de prier Ernest de m’envoyer pour mercredi ou jeudi la somme de 1000 francs. Après quoi je le laisserai tranquille pour quelque temps.

Je suppose que les affaires ne vont pas mal, puisqu’il était si en train et si facétieux avec ses hôtes.

Je récolte çà et là des indications pour Bouvard et Pécuchet ; mais quel travail !

Adieu, pauvre chérie ! Comme il y a longtemps que je ne t’ai vue !

Ta vieille Nounou.

Penses-tu à «Brutuss», au parc, à cette bonne Marie, etc. , et à mes excès de rébarbaratisme ?

Sérieusement, je crois que Luchon m’a fait du bien à la santé ! Et toi, pauvre loulou ? Parle-moi de ta chère personne.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi 17 septembre [1872].

Mon cher Philippe,

Le médaillon en bronze, – que j’ai vu hier et que je trouve très bien, – te sera adressé très prochainement.

Dans une quinzaine je recevrai à Rouen trois terres cuites, une pour moi, une pour toi, une pour d’Osmoy.

Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Voici l’histoire, voici l’histoire (sic).

l’éditeur Charpentier veut devenir le mien, et racheter à Lévy tous ses droits sur mes oeuvres. On me conseille d’écouter ses propositions. Mais, pour cela, il faut que je sois complètement libre vis-à-vis du fils de Jacob. Je voudrais en même temps faire acheter à Charpentier ce qui reste de Dernières chansons et m’entendre avec lui pour une édition complète des oeuvres de Bouilhet. Cet hiver Charpentier m’avait sollicité indirectement. Il revient à la charge. C’est très sérieux.

Donc, mon cher monsieur, fais-moi le plaisir de me dire précisément à quelle époque tu ne devras plus rien au Lévy, afin que je puisse prendre avec Charpentier un arrangement net.

Quant au Vaudeville, voilà deux fois que j’y vais sans pouvoir mettre la main sur Carvalho. j’y retournerai ce soir, et je serais étonné si je retournais à Croisset sans lui avoir lu le Sexe faible.

Retourne chez Gally de ma part. Et que la commission du terrain fasse quelque chose, ô mon dieu !

Embrasse ta mère pour moi.

Ton G. F.

Réponds-moi tout de suite. Je serai revenu à Paris vers jeudi ou vendredi de la semaine prochaine.

À GUY DE MAUPASSANT. §

23 septembre 1872.

Eh bien, mon jeune homme, et ces renseignements :

1° sur les copistes

et 2° sur la mécanicienne,

qu’en faites-vous ?

Je les attends et vous embrasse.

À LA BARONNE LEPIC. §

De mon ermitage, le 24 de septembre

(mois appelé Boédromion par les Grecs).

Je mets la main à la plume pour vous écrire, et, me recueillant dans le silence du cabinet, je vais me permettre

Ô belle dame !

de brûler à vos genoux quelques grains d’un pur encens.

Je me disais : elle est partie vers la nouvelle Athènes avec des nourrissons de Mars ! Ils ont les cuisses serrées dans un brillant azur, et moi je suis couvert d’habits rustiques ! Un glaive reluit à leur flanc ; je ne puis montrer que des plumes ! Des panaches ornent leur tête ; à peine si j’ai des cheveux !...

Car les soins, l’étude, m’ont ravi cette couronne de la jeunesse, cette forêt qu’épile sur nos fronts la main du temps destructeur.

C’est ainsi, ô belle dame, que la jalousie la plus noire se tordait dans mon sein !

Mais votre missive, grâces aux dieux, m’est arrivée tantôt comme une brise rafraîchissante, comme un véritable dictame !

Que n’ai-je la certitude, au moins, de vous voir prochainement établie au milieu de nos guérets, fixée sur nos bords ! La rigueur des autans qui s’approchent serait adoucie par votre présence.

Quant à l’horizon politique, vos inquiétudes peut-être dépassent-elles la mesure. Il faut espérer que notre grand historien national va clore, pour un moment, l’ère des révolutions ! Puissions-nous voir les portes du temple de Janus à jamais fermées ! Tel est le souhait de mon coeur, ami des arts et d’une douce gaieté.

Ah ! Si tous les mortels, fuyant la pompe des cours et les agitations du forum, écoutaient la simple voix de la nature, il n’y aurait ici-bas que concorde, danses de bergères, entrelacements sous les feuillages ! d’un côté... de l’autre... ici... là ! Mais je m’emporte.

Madame votre mère se livre toujours aux occupations de Thalie ? Très bien ! Et elle se propose d’affronter la publicité dans la maison de Molière ? Je comprends ça, mais je crois qu’il vaudrait mieux (dans l’intérêt de son élucubration dramatique) que je portasse moi-même ce fruit de sa muse à la propre personne du directeur de cet établissement. Donc, sitôt que je serai arrivé dans la capitale, procéder à ma toilette, appeler mon serviteur, lui commander d’aller me quérir un char banal sur la place publique, monter dans ce véhicule, traverser toutes les rues, arriver au Théâtre-Français et finir par trouver notre homme, tout cela sera pour moi l’affaire d’un moment.

En me déclarant, madame, votre esclave indigne, je dépose

Prud’homme.

N B – Un parafe impossible.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi soir [24 septembre 1872].

Eh bien, oui, chère Caro, «ton petit bout d’expérience» est fameux, et ta correspondance, quoi qu’en dise ta modestie, «m’a manqué». Mon coeur est assez large pour contenir tous les genres de tendresses : l’une n’empêche pas l’autre, ni les autres, et je voudrais déjà être au mois de novembre pour avoir ta visite.

j’étais si triste samedi soir que j’ai inventé une blague pour m’en retourner ici, où je suis arrivé dimanche dans l’après-midi. La rentrée dans le «bon vieux Croisset», comme tu dis, n’a pas été folichonne. Je m’y suis livré à des rêveries sur le passé tellement lourdes que c’était comme un écrasement. Je les ai secouées et je me suis mis immédiatement à la pioche.

j’ai corrigé la copie de Saint Antoine, puis j’ai lu une dissertation médicale sur le vertige nerveux, puis un roman algérien de Mme de Voisins (Pierre Coeur), laquelle m’a demandé cela comme un service, en me priant de lui en faire la critique.

Voilà l’emploi de mon temps depuis quarante-huit heures. Le temps affreux qu’il a fait cet après-midi m’a inquiété.

j’attends demain soir Ernest pour dîner, et jeudi j’aurai peut-être à déjeuner Laporte, qui m’amènera mon toutou. Il me semble que je vais l’aimer beaucoup.

Carvalho doit m’écrire pour m’appeler à Paris vers le 10 ou le 12 octobre. Mais il est probable que je retarderai mon voyage d’un bon mois, afin de m’y trouver avec toi, pour faire faire ensemble le buste de notre pauvre vieille. Il est temps de s’y mettre. Le souvenir, si précis qu’on le croie, ne tarde pas à s’embrouiller dans les petits détails.

Tu diras de ma part à ton, ou plutôt à notre amie Flavie, tout ce que tu pourras trouver de plus sérieusement aimable.

Je suis fâché pour toi de son séjour dans le midi, cet hiver. Où va-t-elle ?

À propos de voyages, Mme d’Harnois est partie faire un pèlerinage à la Salette. Son neveu, qui est venu chez moi dimanche, comme j’en partais, m’a dit qu’elle était devenue d’un fanatisme intolérable. Et le père Maupassant traite ses deux petits-fils de «canailles» et ne veut plus les voir parce qu’ils lui demandent l’argent qui leur est dû.

Mais certainement, mon pauvre loulou, j’irai te voir ! Dans la première quinzaine d’octobre, avant la visite de mes amis, sur laquelle je ne compte pas trop, malgré leurs promesses.

Je te baise sur les deux joues bien tendrement.

À MADAME DE VOISINS d’AMBRE. §

(Pierre Coeur.)

Croisset, près Rouen, mardi, 24 septembre [1872].

Chère madame, ou plutôt chère confrère,

Je viens de lire tout d’une haleine votre très amusant roman.

C’est plein de goût, d’observation et d’intérêt, et s’il avait un titre alléchant, tel que Borgia d’Afrique (je parle au point de vue du sot public !), la vente de votre volume pourrait bien devenir très respectable.

Les offres d’amitié que nous nous sommes faites et l’esprit excessif qui anime votre figure m’engagent à une entière franchise. Je vais donc vous dire tout ce que je pense.

Comme style, je vous chercherai des chicanes pour des expressions poncives. Elles sont rares. n’importe ! Cela gâte un ensemble distingué.

Quant à la conduite du roman, je n’y vois rien à reprendre. Mais l’intérêt faiblit à partir de la mort de Robert... tout le voyage en France, l’enterrement de Mme Robert, ses parents, son château, et ses amis, sont les parties les moins bonnes. La figure saillante du livre étant Robert, c’est sur elle qu’il fallait appuyer à la fin... j’aurais voulu plus de développements dans le combat où il est tué.

Il fallait rattacher à l’intrigue principale le capitaine envieux (Baltard) qui aurait fait pendant à l’oncle Bayah !... de même, j’aurais voulu voir dans une scène commune, la femme arabe et la femme européenne aux prises. C’est excellent, ce que vous dites (ou plutôt ce que vous montrez) de son ignorance. Pourquoi n’avez-vous pas appuyé sur ce côté-là, que vous savez et que vous sentez si bien ?

Le manuscrit de Robert est du même style que le reste du roman – ce qui est une faute – où plutôt un défaut tenant au cadre même du livre.

qu’aviez-vous besoin de ce manuscrit ? C’est un moyen usé.

Voilà ma critique finie. Si je vous estimais moins, elle eût été toute différente, ou plutôt je ne vous aurais envoyé que l’autre partie de mon appréciation, c’est-à-dire des éloges.

Vous avez la première de toutes les qualités pour un conteur, – le mouvement. ça marche, et vous allez au but, à travers les descriptions, chose rare. Mais vous abusez parfois du dialogue, quand trois lignes de tournure indirecte pourraient remplacer toute une page de conversation. Exemple : la deuxième colonne du premier feuilleton.

Quel PION je fais, hein ? C’est vous qui l’avez voulu, tant pis !

Comment faut-il vous renvoyer les Bordjia ? Par la poste ?

Je vous serre, ou plutôt je vous baise les mains, et suis, madame, tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, vendredi, 5 heures [27 septembre 1872].

Tu penses bien, mon loulou, que je n’irai pas demain à Dieppe, puisque tu dois venir jeudi, n’est-ce pas ? Mais ne manque pas, autrement ma malédiction t’est destinée.

Quel temps ! Il pleut sans discontinuer et les habits en sont, même dans les appartements et malgré le feu, gras d’humidité.

Ma seule distraction est d’embrasser mon pauvre chien, à qui j’adresse des discours. Quel mortel heureux ! Son calme et sa beauté vous rendent jaloux.

Les maçons ont enlevé les feuilles de dessus les toits, et vont se mettre à réparer le corps de garde. Voilà toutes les nouvelles.

j’ai le bras fatigué à force de prendre des notes.

Pauvre chat, comme je te plains avec tes affreuses migraines ! Luchon n’a donc servi à rien ?

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

Joie de Mlle Julie en apprenant que sa Caroline va venir. Je ne dis rien de la mienne (joie).

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi soir, 5 heures [28 septembre 1872].

Mon Loulou,

Tu sais bien que j’obéis à tes moindres commandements. Donc demain dimanche, j’arriverai à Dieppe (par le train express de l’après-midi) pour en repartir mardi.

Je t’embrasse en signant de mon vrai nom qui est

Vache.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, samedi 5 [octobre 1872].

Oh ! non ! Je vous en prie, retardez votre séjour à Paris d’une quinzaine, parce que je ne pourrai m’absenter d’ici dans la seconde moitié de novembre. Il me sera impossible d’être à Paris avant le 1er décembre. Qui vous presse de retourner dans l’affreux Villenauxe ? Quel sacerdoce vous réclame ? Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus ! j’ai des masses de choses à vous dire ; ce n’est pas plusieurs heures que j’espère vous consacrer, mais plusieurs très longues visites que je compte vous faire.

Je vous retrouve, dans toutes vos lettres, fière et vaillante, ou plutôt stoïque, chose rare par ce temps d’avachissement universel. Vous n’êtes pas comme les autres, vous ! (phrase de drame, mais appréciation juste.) Je ne sais pas ce que vous avez perdu au physique, mais le moral est toujours splendide, je vous en réponds.

Le mien, pour le moment, est assez bon, parce que je médite une chose où j’exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent, dussé-je m’en casser la poitrine ; ce sera large et violent. Je ne peux pas, dans une lettre, vous exposer le plan d’un pareil bouquin, mais je vous le lirai quand je vous aurai lu Saint Antoine. Car je vous promets de vous hurler ma dernière élucubration. Si vous ne pouvez monter toutes mes marches, pauvre chère malade, vous me donnerez asile chez vous, et là, portes closes, nous nous livrerons à une littérature féroce, comme deux fossiles que nous sommes. l’expression n’est pas polie envers une dame, mais vous comprenez ce que je veux dire.

En attendant ce jour-là, qui sera pour moi un grand jour, je me livre à l’Histoire des théories médicales et à la lecture des Traités d’éducation ; mais assez parlé de moi ! Causons un peu du P. Hyacinthe. C’est folichon ! Chagrin pour les bonnes âmes, réjouissance pour les libres penseurs ! farce ! farce ! Le pauvre homme ! Il ne sait pas ce qu’il se prépare ! Et on accuse les prêtres d’entendre leurs intérêts ! Cet hymen doit plonger notre amie Plessy dans un océan de rêverie. Le bruit court que Mgr Bauer va, de même, convoler. Saprelotte, serait-ce possible ? Pour lui, c’est le port des bottes qui l’aura entraîné à cette extravagance, car il portait des bottes pendant le siège. Pourquoi le pantalon mis dans les bottes a-t-il un rapport fatal avec le débordement de l’esprit ? Quelle peut être l’influence du cuir sur le cerveau ? Problème.

Que dites-vous des pèlerins de Lourdes et de ceux qui les insultent ? Ô pauvre, pauvre humanité !

On m’a donné un chien, un lévrier. Je me promène avec lui en regardant les effets du soleil sur les feuilles qui jaunissent, en songeant à mes futurs livres et en ruminant le passé, car je suis maintenant un vieux. l’avenir pour moi n’a plus de rêves, et les jours d’autrefois commencent à osciller doucement dans une vapeur lumineuse. Sur ce fond-là quelques figures aimées se détachent, de chers fantômes me tendent les bras. Mauvaise songerie et qu’il faut repousser, bien qu’elle soit délectable.

Adieu ! Non ! Au revoir, à bientôt.

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER. §

Croisset, samedi [5 octobre 1872].

Ma vieille amie, ma vieille tendresse,

Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.

Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! Non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? j’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !

Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. j’en suis revenu au commencement d’août. j’ai passé tout le mois de septembre à Paris. j’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.

l’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé – car je suis un vieux. l’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! – oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !

C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.

Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.

Adieu, et toujours à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi, 2 heures 5 octobre 1872.

Chère Caro,

Me voilà revenu dans ma solitude, où je me trouve (pour dire la vérité) très bien, c’est-à-dire tranquille. Il n’en faut pas demander davantage au ciel. Le temps est superbe. Hier et aujourd’hui, je me suis promené après déjeuner, en admirant la nature. le soleil jouait dans le feuillage et mon chien gambadait autour de moi. Je rêvassais à Bouvard et Pécuchet. Mais je regrettais ma chère Caro, ma pauvre fille. Ce qui adoucit un peu pour moi l’amertume de notre séparation, c’est l’idée que tu vas mieux, il me semble. j’ai été heureux aussi de voir que ton brave mari était mieux dans ses affaires, enfin que «l’horizon s’éclaircissait», comme on dit en politique.

En débarquant du chemin de fer, j’ai été à l’Hôtel-Dieu, où je n’ai trouvé personne. Tout le monde était à la Vaupalière, chez le divin Dubreuil.

Demain je dîne chez Mme Lapierre. Lundi j’aurai à déjeuner Philippe, peut-être accompagné de sa mère.

d’Osmoy m’a écrit, de lui-même, qu’il viendra passer quelques jours avec moi à partir du 15 de ce mois. Aucune nouvelle de Tourgueneff.

Les maçons sont en train de réparer le toit.

Que te dirais-je bien encore ? Je varie mes lectures médicales avec les traités sur l’éducation. j’avale des volumes coup sur coup et je prends des notes. Mes bonshommes se dessinent dans mon esprit et l’ensemble se corse. Telle est la cause de la bonne humeur (présente) de

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi [9 octobre 1872].

Chère Caro,

Je suis fort étonné ! Pas un mot de toi depuis huit jours ! Es-tu malade ? Ta lettre s’est-elle égarée ? Ou tout simplement as-tu un peu oublié vieux ? C’est à cette dernière hypothèse que je m’arrête.

j’ai reçu une lettre de Tourgueneff qui, depuis quinze jours, est re-couché avec la goutte. Il espère en être débarrassé à la fin de cette semaine et venir au commencement de la prochaine. Du 15 au 20, j’attends le sire d’Osmoy. Dimanche j’ai été dîner chez Lapierre et j’y ai été à pied, par le bord de l’eau, pour jouir du spectacle de la nature. Eh bien, mon héroïsme ne m’a pas réussi. Une barque pleine de gueulards et qui remontait la Seine, derrière moi, m’a gâté le paysage. Le dîner chez ma belle amie n’a pas été non plus très amusant : le général de F*** manque radicalement d’esprit et le jeune de P*** en possède fort peu. j’aurais mieux aimé le repas sans ces deux convives. Voilà toutes les nouvelles. j’ai tant lu que j’ai un peu mal aux yeux. Comment vivre, s’il faut me modérer sur ma lecture ! j’espère me guérir en ne faisant rien et en continuant tout de même.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Mercredi, 9 octobre 1872.

Cher monsieur,

Il m’a été impossible de retrouver mon traité passé avec Lévy pour l’Éducation sentimentale. Je ne sais même plus si j’en ai un. j’ai fouillé dans tous mes tiroirs sans le moindre résultat.

Dans ce cas-là, que faire ?

Mais je possède le traité relatif à Salammbô. Faut-il vous l’envoyer maintenant ?

Je n’irai pas à Paris avant le commencement de décembre.

Je vous serre la main très cordialement et suis, monsieur, votre

G. F.

Croisset, près Rouen.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi, 6 heures [19 octobre 1872].

Quelle pluie, mon loulou ! Quelle humidité ! Quelle saleté ! Quel temps pourri !

Malgré mon amour pour Croisset, je trouve que son climat manque de charme. C’est pourquoi, plus que jamais, je m’enfonce dans le silence du cabinet, n’ayant pour toute distraction que de contempler mon chien qui bâille.

La nuit qui a suivi ton départ, il m’a donné beaucoup de tourment : de 9 heures à 2 heures du matin, ses hurlements n’ont pas cessé. Je les attribuais à l’envie qu’il avait de te revoir, quand enfin je suis descendu pour lui donner des consolations et le faire taire. qu’avait-il ? Tableau : il était emprisonné dans les lieux ! Victoire en avait refermé la porte, sans le voir. Si, par malheur, la planche du trou avait été levée, mon pauvre toutou aurait pu tomber dans l’abîme. Quelle triste fin pour un aussi joli monsieur !

Mes autres amis, Tourgueneff et d’Osmoy, ne m’envoient aucune lettre. ça commence à m’agacer. Mais qu’y faire ? j’en ai reçu encore une (lettre) de Rabodanges. Celle-là est de Mme Lepic, et gentille au delà de toute expression.

C’est une belle chose que l’esprit ! Et rare ! C’est pourquoi vieux aime sa pauvre fille. Quel dommage qu’il ne l’ait pas toujours avec lui !

Ce matin, sont arrivés les trois médaillons de Carrier-Belleuse. j’ai placé celui que je garde dans la petite salle au-dessus de la glace. Tout en mangeant seul, je songerai qu’il était là, autrefois. Le souvenir de ta grand’mère ne me quitte pas non plus. Et puis, je fais des plans d’embellissement intérieur pour la maison. Voilà le fond de mes rêveries, quand je ne rumine pas Bouvard et Pécuchet.

j’irai demain dîner chez Mme Lapierre. j’espère que ce sera un peu moins fade que la dernière fois. Ta lettre de ce matin m’a diverti. Toi aussi, chère Caro, tu vas gagner ma maladie, ou plutôt ma faculté d’insupportation ! ça ne rend pas heureux, cette preuve de goût.

Deux bons bécots de

Ta vieille Nounou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, 25 octobre 1872.

Loulou,

Tu as raison ! La mort de mon pauvre vieux Théo, bien que prévue, m’a écrasé, et j’ai passé hier une journée dont je me souviendrai ! j’ai reçu la nouvelle le matin par un télégramme enfermé dans une lettre, si bien qu’au moment où j’apprenais la mort de mon vieil ami, on l’enterrait.

j’avais donné rendez-vous à Caudron et aux dames Lapierre. Donc j’ai été à Rouen, pour ne pas faire l’homme sensible. Sur le bateau de La Bouille, conversation d’Émangard ! À la descente du bateau, Caudron était là et nous avons réglé différentes choses relatives à Bouilhet. Il m’a accompagné à l’Hôtel-Dieu où je vais aller pour avoir des détails sur le père Pouchet. Ta tante ne m’a parlé que des chaleurs ou de la chaleur qu’elle éprouvait, et des aloyaux du sieur Tassel. Après quoi, j’ai traversé toute la ville à pied, où j’ai rencontré trois ou quatre rouennais. Le spectacle de leur vulgarité, de leurs redingotes, de leurs chapeaux, ce qu’ils disaient et le son de leurs voix, m’ont donné à la fois envie de vomir et de pleurer ! Jamais, depuis que je suis sur la terre, pareil dégoût des hommes ne m’avait étouffé ! Je pensais continuellement à l’amour que mon vieux Théo avait pour l’art, et je sentais comme une marée d’immondices qui me submergeait. Car il est mort, j’en suis sûr, d’une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne. Je n’étais pas en train, comme tu penses bien, d’aller voir les farces de la foire Saint-Romain. «Les anges» de la rue de la ferme l’ont deviné, et j’ai été au Cimetière Monumental voir les tombes de ceux que j’ai aimés. Mes deux amies ont eu la gentillesse de m’y accompagner ; elles sont restées à m’attendre devant la grille, ainsi que Lapierre. Ce procédé-là m’a touché jusqu’au fond du coeur. Lapierre dînait en ville. j’ai passé la soirée tout seul avec elles, et la vue de leurs bonnes et belles mines m’a fait du bien. Je leur en suis reconnaissant.

Le soir, quand je suis rentré ici, mon pauvre toutou m’a accablé de caresses. Je ne sais pas pourquoi je te dis tout cela, mais tu devineras la psychologie sous les faits.

Comme c’est triste de ne pas trouver dans sa famille un peu de la délicatesse qu’on rencontre chez des étrangers ! Mais je ne dois pas me plaindre de la famille, puisque je possède une nièce comme mon Caro.

Ton vieux.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Nuit de lundi [28 octobre 1872].

Princesse,

C’est bien bon à vous de m’avoir écrit. Vous avez pensé que je devais avoir du chagrin. Rien de plus vrai. Ah ! Voilà trop de morts, trop de morts coup sur coup ! Je n’ai jamais beaucoup tenu à la vie, mais les fils qui m’y rattachent se brisent les uns après les autres. Bientôt il n’y en aura plus. Pauvre cher Théo ! C’était le meilleur de la bande, celui-là ! Un grand lettré, un grand poète, et un grand coeur. Il vous aimait beaucoup, Princesse, et vous faites bien de le regretter.

Il est mort du dégoût de la vie moderne ; le 4 septembre l’a tué. Ce jour-là, en effet, qui est le plus maudit de l’histoire de France, a inauguré un ordre de choses où les gens comme Théo n’ont plus rien à faire. Depuis jeudi je pense à lui, sans cesse, et je me sens à la fois écrasé et enragé. C’était le plus vieux de mes amis intimes ; je le respectais comme un maître, et je l’aimais comme un frère. Je ne le plains pas. Je l’envie.

Catulle m’a envoyé un télégramme dans une lettre que j’ai reçue trente-six heures après l’événement et, comme à Paris on a l’habitude d’escamoter les enterrements qui se font toujours dans les vingt-quatre heures, j’ai pensé que la cérémonie aurait lieu le jeudi et que j’arriverais trop tard.

j’aurais été fâché qu’il n’eût pas eu un enterrement catholique, car le bon Théo était au fond catholique comme un espagnol du XIIe siècle. Dans ces matières-là, il faut respecter l’opinion du mort ; on doit autant que possible continuer son idée. C’est pourquoi, si j’avais eu à faire l’oraison funèbre de Théo, j’aurais dit ce qui l’a fait mourir. j’aurais protesté en son nom contre les épiciers et contre les voyous. Il est mort d’une longue colère rentrée. j’aurais donc exhalé quelque chose de cette colère. Le discours de Dumas ne m’a paru que convenable ; on n’y sent pas de palpitation.

Mme Sand m’a envoyé aujourd’hui une très bonne lettre sur notre ami, et qui contient beaucoup de conseils à mon endroit. Je vous avouerai, entre nous, que son bénissage perpétuel, sa raison si vous voulez, me tape quelquefois sur les nerfs. Je vais lui répondre par des injures sur la démocratie ; ça me soulagera.

j’attends toujours Tourgueneff qui remet son voyage de semaine en semaine, car il a des accès de goutte consécutifs.

Je ne pense pas aller à Paris avant le commencement de décembre. Il fait froid et humide, tout est vilain et triste, le dedans et l’extérieur.

Soignez-vous bien ! Restez vaillante et telle que vous êtes. Soyez toujours «notre Princesse», comme disait le pauvre Théo, et croyez à l’affection profonde

de votre.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset.] Nuit de lundi, 28 octobre 1872.

Non, mon cher et pauvre vieux, je ne suis pas malade. Si je n’ai pas été à l’enterrement de notre Théo, c’est la faute de Catulle qui, au lieu de m’envoyer son télégramme par télégraphe, l’a mis dans une lettre, que j’ai reçue trente-six heures après l’enterrement. Comme on escamote à Paris cette cérémonie, j’ai cru qu’elle avait lieu le jeudi et non le vendredi. Voilà pourquoi je suis resté.

Ah ! Celui-là, je ne le plains pas ; au contraire, je l’envie profondément. Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l’agrément qu’on a dans ce bas monde (bas est le mot exact), autant en f... son camp le plus vite possible.

Le 4 septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous sommes de trop. On nous hait et on nous méprise, voilà le vrai. Donc, bonsoir !

Mais avant de crever, ou plutôt en attendant une crevaison, je désire «vuider» le fiel dont je suis plein. Donc, je prépare mon vomissement. Il sera copieux et amer, je t’en réponds.

Pauvre, pauvre cher Théo ! C’est de cela qu’il est mort (du dégoût de l’infection moderne !) c’était un grand lettré et un grand poète. Oui, monsieur, et plus fort que le jeune Alfred de Musset ! n’eût-il écrit que le trou du serpent. Mais c’était un auteur parfaitement inconnu. Pierre Corneille l’est bien !

Depuis jeudi je ne pense qu’à lui, et je me sens à la fois écrasé et enragé. Adieu, bon courage. Je t’embrasse très fortement.

À TOURGUENEFF. §

Mercredi soir.

Comme je vous plains, pauvre cher ami. Je n’avais pas besoin de vous savoir très souffrant pour être triste. La mort de mon vieux Théo m’a écrasé. Depuis trois ans, tous mes amis meurent l’un après l’autre, sans interruption ! Je ne connais plus au monde maintenant qu’un seul homme avec qui causer, c’est vous. Donc, il faut vous soigner, et ne pas me manquer comme les autres.

Théo est mort empoisonné par la charognerie moderne. Les gens exclusivement artistes comme lui n’ont que faire dans une société où la plèbe domine. C’est ce que j’ai répondu hier dans une lettre à Mme Sand, laquelle est très bonne, mais trop bonne, trop bénisseuse, trop démocrate et évangélique.

Moi, je suis comme vous, bien que je n’aie pas la goutte ; l’existence commence à m’embêter furieusement. Voltaire la définissait une froide plaisanterie. Je la trouve trop froide et pas assez plaisante, je tâche de l’escamoter le plus que je peux : je lis environ de neuf à dix heures par jour ; n’importe, un peu de distraction de temps à autre ne me ferait pas de mal. Mais quelle distraction prendre ?

Votre visite, sur laquelle je comptais, en devait être une exquise, mieux que cela, une espèce de bonheur, et certainement le seul événement heureux de mon année. Crac ! Vous êtes à souffrir dans votre lit comme un damné.

Vous me verrez à Paris au commencement de décembre. d’ici là, donnez-moi de vos nouvelles, et si vous vous trouvez en état de venir, venez. Vous serez toujours le bienvenu chez votre G. Flaubert qui vous embrasse.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi [1872.]

Quand «je le voudrai», Princesse ? Mais je le veux toujours ! Venez donc quand il vous conviendra : bientôt, cette semaine, tout de suite !

Seulement, prévenez-moi un peu à l’avance. Je ne puis vous offrir de chambres, n’en possédant maintenant (grâce aux Prussiens) qu’une seule qui soit présentable. Mais je compte bien sur vous pour déjeuner et dîner chez votre ami et recommencer plusieurs fois cet exercice. Je vous ferai voir les environs de Jumièges ; cela vous amusera, vous et vos compagnons. Un rhumatisme que j’ai dans le bras droit dénature ma calligraphie et m’empêche de vous en écrire plus long.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, nuit de lundi, 28 octobre 1872.]

Vous avez deviné, chère maître, que j’avais un redoublement de chagrin, et vous m’avez écrit une bonne lettre bien tendre. Merci ; je vous embrasse plus fortement encore que d’habitude.

Bien que prévue, la mort du pauvre Théo m’a navré. C’est le dernier de mes amis intimes qui s’en va. Il clôt la liste. Qui verrai-je maintenant quand j’irai à Paris ? Avec qui causer de ce qui m’intéresse ? Je connais des penseurs (du moins des gens qu’on appelle ainsi) ; mais un artiste, où est-il ?

Moi, je vous dis qu’il est mort de la «charognerie moderne». C’était son mot, et il me l’a répété cet hiver plusieurs fois : «je crève de la commune, etc.»

Le 4 septembre a inauguré un ordre de choses où les gens comme lui n’ont plus rien à faire dans le monde. Il ne faut pas demander des pommes aux orangers. Les ouvriers de luxe sont inutiles dans une société où la plèbe domine. Comme je le regrette ! Lui et Bouilhet me manquent absolument et rien ne peut les remplacer. Il était si bon, d’ailleurs, et, quoi qu’on dise, si simple ! On reconnaîtra plus tard (si jamais on revient à s’occuper de littérature) que c’était un grand poète. En attendant, c’est un auteur absolument inconnu. Pierre Corneille l’est bien !

Il a eu deux haines : la haine des épiciers dans sa jeunesse, celle-là lui a donné du talent ; la haine du voyou dans son âge mûr, cette dernière l’a tué. Il est mort de colère rentrée et par la rage de ne pouvoir dire ce qu’il pensait. Il a été opprimé par Girardin, par Fould, par Dalloz et par la troisième république. Je vous dis cela parce que j’ai vu des choses abominables et que je suis le seul homme, peut-être, auquel il ait fait des confidences entières. Il lui manquait ce qu’il y a de plus important dans la vie, pour soi comme pour les autres : le caractère. avoir manqué l’académie a été pour lui un effroyable chagrin. Quelle faiblesse ! Et comme il faut peu s’estimer ! La recherche d’un honneur quelconque me semble d’ailleurs un acte de modestie incompréhensible.

Je n’ai pas été à son enterrement par la faute de Catulle Mendès, qui m’a envoyé un télégramme trop tard. Il y avait foule. Un tas de gredins et de farceurs sont venus là pour se faire de la réclame, comme d’habitude, et aujourd’hui lundi, jour du feuilleton théâtral, il doit y avoir des morceaux dans les feuilles ; ça fera de la copie. En résumé, je ne le plains pas, je l’envie. car franchement la vie n’est pas drôle.

Non, je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité. C’est pourquoi je m’écarte de ce qui m’irrite. Un voyage à Paris est pour moi maintenant une grosse affaire. Sitôt que j’agite la vase, la lie remonte et trouble tout. Le moindre dialogue avec qui que ce soit m’exaspère, parce que je trouve tout le monde idiot. Mon sentiment de la justice est continuellement révolté. On ne parle que de politique, et de quelle façon ! Où y a-t-il une apparence d’idée ? à quoi se raccrocher ? Pour quelle cause se passionner ?

Je ne me crois pas cependant un monstre d’égoïsme. Mon moi s’éparpille tellement dans les livres que je passe des journées entières sans le sentir. j’ai de mauvais moments, il est vrai, mais je me remonte par cette réflexion : «personne, au moins, ne m’embête.» Après quoi je me retrouve d’aplomb. Enfin il me semble que je marche dans ma voie naturelle : donc je suis dans le vrai.

Quant à vivre avec une femme, à me marier comme vous me le conseillez, c’est un horizon que je trouve fantastique. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais c’est comme ça. Expliquez le problème. l’être féminin n’a jamais été emboîté dans mon existence ; et puis je ne suis pas assez riche, et puis, et puis... je suis trop vieux... et puis trop propre pour infliger à perpétuité ma personne à une autre. Il y a en moi un fond d’ecclésiastique qu’on ne connaît pas. Nous causerons de tout cela bien mieux de vive voix que par lettres.

Je vous verrai à Paris au mois de décembre, mais à Paris on est dérangé par les autres. Je vous souhaite trois cents représentations pour Mademoiselle de La Quintinie. Mais vous aurez bien des embêtements avec l’Odéon. C’est une boutique où j’ai rudement souffert l’hiver dernier. Toutes les fois que je me suis livré à l’action, il m’en a cuit. Donc, assez ! Assez ! «cache ta vie», maxime d’Épictète. Toute mon ambition maintenant est de fuir les embêtements, et je suis certain par là de n’en pas causer aux autres, ce qui est beaucoup.

Je travaille comme un furieux, je lis de la médecine, de la métaphysique, de la politique, de tout. Car j’ai entrepris un ouvrage de grande envergure, et qui va me demander bien du temps, perspective qui me plaît.

Depuis un mois, j’attends Tourgueneff de semaine en semaine. La goutte le retient toujours.

À MADAME GUSTAVE DE MAUPASSANT. §

Croisset, 30 octobre 1872.

Ma chère Laure,

Je vais répondre bien mal à ta lettre du 10, car je suis maintenant surchargé de besogne ; le temps me manque pour causer avec toi d’une manière convenable.

Il me sera impossible d’aller te faire une visite à Étretat avant le printemps prochain et je regrette bien que tu ne me donnes pas l’exemple en venant ici à Croisset.

Ton fils a raison de m’aimer, car j’éprouve pour lui une véritable amitié. Il est spirituel, lettré, charmant, et puis c’est ton fils, c’est le neveu de mon pauvre Alfred.

Le premier ouvrage que je mettrai sous presse portera en tête le nom de ton frère, car dans ma pensée la Tentation de Saint Antoine a toujours été dédiée «à Alfred Le Poittevin». Je lui avais parlé de ce livre six mois avant sa mort. j’en ai fini avec cette oeuvre qui m’a occupé à diverses reprises pendant vingt-cinq ans ! Et à défaut de lui, j’aurais voulu t’en lire le manuscrit à toi, ma chère Laure. Du reste je ne sais pas quand je le publierai. Les temps ne sont point propices.

Adieu, ma chère et vieille amie. Excuse mon laconisme et crois-moi toujours à toi.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi matin, 2 novembre 1872.

Comment ? Je n’ai pas répondu tout de suite à Ernest que j’avais reçu, dimanche matin, une lettre chargée ? Je croyais l’avoir fait ! Présente-lui mes excuses. j’aurai été troublé par la compagnie que j’avais. La mère Heuzey séduisait mes deux jeunes gens, Baudry et d’Osmoy. Croirais-tu que Baudry admire son râtelier qu’il prenait pour ses vraies dents ?

Moi aussi, pauvre Caro, je n’ai pas été gai cette semaine. j’ai même été fort triste. Jamais je n’ai plus senti ma solitude ; et puis je lisais des choses crevantes ; et puis c’était la faute du temps. Si tu ne viens ici qu’à la fin de novembre, j’irai te faire une petite visite en attendant. Quand sera-t-il décidé, le fameux voyage de Pologne ?

Demain je traite. j’aurais l’éluite ou de l’éluite tout au moins. Car je suis forcé d’inviter le général de F***. C’est même pour cela que je vais aller tout à l’heure à Rouen.

Je profiterai de ma course pour voir un autre terrain près de la gare d’Amiens. Toujours les occupations mortuaires ! Je pense démesurément à mon pauvre Théo. Avec qui causer littérature, maintenant ?

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi soir, 6 heures, 9 novembre 1872.

Mon Loulou,

Vieux continue à n’être pas gai. Il est comme Macbeth, «il a tué le sommeil». Pourquoi ? Ce qu’il y a de drôle, c’est que Fortin est dans le même état que moi. La faute en est-elle à l’air de Croisset ? Il m’est impossible de fermer l’oeil avant 5 heures du matin. Aussi j’en reste toute la journée énervé et mélancolieux.

Au milieu de mes tristes songeries, le maudit argent revient. Je suis effrayé par ma dépense ! mes déboursés pour le cidre m’épouvantent... j’en ai payé depuis huit jours pour plus de 500 francs ; sur les 1000 francs qu’Ernest m’a envoyés, il y a quinze jours, il ne m’en reste que 200. Tu peux donc lui dire de m’en envoyer 1000 quand il voudra.

j’attends mardi avec impatience pour savoir si le voyage de Dantzick se fera et, par conséquent, quand est-ce que tu viendras ici. j’ai bien envie, en t’attendant, d’aller te faire une petite visite samedi prochain.

j’ai reçu ce matin une lettre exquise du bon Tourgueneff.

Je continue toujours à lire et à prendre des notes pour Bouvard et Pécuchet qui se dessinent de plus en plus. Mais quel travail j’ai entrepris ! C’est écrasant !

Je me dépêche de plier ma lettre, car le bateau va passer. Donc, bien vite, deux gros baisers de

Nounou.

AU DOCTEUR JULES CLOQUET. §

Croisset, 15 novembre [1872].

Cher Monsieur Cloquet,

Je vous prie de me rendre le service suivant : il s’agit de l’élection de Berthelot à l’académie des sciences. Si vous n’avez pas promis votre voix à quelqu’un, je vous la demande pour lui comme un service personnel. C’est un homme des plus forts et un très brave homme que j’aime beaucoup. En l’obligeant vous m’obligerez infiniment.

Comme voilà longtemps que nous ne nous sommes vus, cher bon ami ! Cet été, j’ai été chez vous deux fois sans vous rencontrer ; à mon troisième voyage, toutes vos fenêtres étaient closes. Comment va Mme Cloquet ? Moi, je ne suis pas des plus gais ; ma santé reste bonne, mais je tourne au noir.

j’espère vous voir au commencement du mois prochain. En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse et vous prie de présenter mes respects affectueux à Mme Cloquet.

Votre dévoué.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [novembre 1872].

Cette histoire du prince Napoléon m’a bien contrarié pour vous, de toutes les façons. j’ai toujours peur qu’il n’en rejaillisse quelque chose sur votre tranquillité et qu’on ne vous inquiète. Rassurez-moi à cet égard.

Je ne comprends pas le sens d’une pareille mesure envers le prince. Elle est odieuse de bêtise !

Quant à sa protestation, qui est fort juste au fond, j’en blâme le dernier paragraphe et ce salut qu’il adresse au suffrage universel. Tel est mon humble sentiment là-dessus.

Si vous restez à Saint-Gratien quelque temps encore, j’irai peut-être vous y faire une visite. Car j’ai rendez-vous avec la direction de la gaîté, au commencement du mois prochain, pour lui lire l’éternelle féerie, dont je me moque, étant pour le quart d’heure dans un tout autre courant d’idées.

Comme je comprends bien tout ce que vous dites sur la rue de Courcelles ! Je ne passe jamais par là sans que mon coeur ne soit remué, et vous avez raison.

Il ne faut rien oublier, ni bienfait ni offense. Cette égalité entre le bien et le mal, le beau et le laid, cette douceur niaise, ce bénissage universel est une des pestes de notre époque. La haine est une vertu.

j’espère que nos blessés sont tout à fait rétablis.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis, vous le savez, votre vieux dévoué.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset] mercredi soir [mi-novembre 1872].

Je n’en sais rien, mon bon. Peut-être au commencement de décembre irai-je passer à Paris quinze jours, pour revenir ici jusqu’au commencement de février ? Peut-être ne partirai-je de Croisset qu’à cette époque ? Cela dépendra de mes affaires. Du reste, cette grave question sera décidée d’ici à une quinzaine de jours.

Comme renseignements sur Théo, adresse-toi à Olivier de Gourjault, un ami de son fils, qui connaît à fond toute la partie bibliographique.

Quant à la bibliographie, prends des renseignements auprès de ses soeurs et d’Arsène Houssaye.

Il y a une Étude de Sainte-Beuve. Mais tu la connais sans doute.

Fais bien sentir qu’il a été exploité et tyrannisé dans tous les journaux où il a écrit ; Girardin, Turgan et Dalloz ont été des tortionnaires pour notre pauvre vieux, que nous pleurons. Moi, je ne me console pas de sa perte. Depuis que je sais que je ne le verrai plus, j’ai un redoublement d’amertume qui me submerge.

Un homme de génie, un poète qui n’a pas de rentes et qui n’est d’aucun parti politique étant donné, il est forcé, pour vivre, d’écrire dans les journaux ; or, voilà ce qui lui arriva. C’est là, selon moi, le sens dans lequel tu dois faire ton étude. Quand on écrit la biographie d’un ami, on doit la faire au point de vue de sa vengeance. Je finirais par un petit remerciement à l’adresse du sieur Vacquerie.

Soigne cela. Ne te presse pas. Sois grave et impitoyable.

j’espère te voir bientôt. Et attendant, je t’embrasse.

À GEORGE SAND. §

[Croisset] lundi soir, 11 heures [25 novembre 1872].

Le facteur, tantôt, 5 heures, m’a apporté vos deux volumes. Je vais commencer Nanon tout de suite, car j’en suis fort curieux.

Ne vous inquiétez plus de votre vieux troubadour (qui devient un sot animal, franchement), mais j’espère me remettre. j’ai passé, plusieurs fois, par des périodes sombres et j’en suis sorti. Tout s’use, l’ennui comme le reste.

Je m’étais mal expliqué : je n’ai pas dit que je méprisais «le sentiment féminin», mais que la femme, matériellement parlant, n’avait jamais été dans mes habitudes, ce qui est tout différent. j’ai aimé plus que personne, phrase présomptueuse qui signifie «tout comme un autre», et peut-être plus que le premier venu. Toutes les tendresses me sont connues, «les orages du cœur» m’ont «versé leur pluie». Et puis le hasard, la force des choses fait que la solitude s’est peu à peu agrandie autour de moi, et maintenant je suis seul, absolument seul.

Je n’ai pas assez de rentes pour prendre une femme à moi, ni même pour vivre à Paris six mois de l’année : il m’est donc impossible de changer d’existence.

Comment, je ne vous avais pas dit que Saint Antoine était fini depuis le mois de juin dernier ? Ce que je rêve, pour le moment, est une chose plus considérable et qui aura la prétention d’être comique. Ce serait trop long à vous expliquer, avec la plume. Nous en causerons face à face.

Adieu, chère bon maître adorable, à vous, avec ses meilleures tendresses.

Votre vieux.

Toujours hhindigné comme saint Polycarpe !

Connaissez-vous, dans l’histoire universelle, en y comprenant celle des botocudos, quelque chose de plus bête que la droite de l’assemblée nationale ? Ces messieurs qui ne veulent pas du simple et vain mot république, qui trouvent Thiers trop avancé ! ! ! Ô profondeur ! problème ! rêverie !

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Samedi [novembre 1872].

Ce que je deviens ? Princesse ! Rien de bon. l’isolement qui se fait autour de moi, le découragement littéraire, le dégoût que m’inspirent mes contemporains, les nerfs qui se tendent trop, la cinquantaine sonnée et les inquiétudes d’avenir, voilà mon bilan. Je ne suis pas gai, voilà tout ce que je peux dire.

j’avais l’intention d’aller, au commencement de décembre, passer quelques jours à Paris, puis de revenir ici ; mais ce serait trop triste de rentrer seul dans cette maison. j’aime mieux attendre encore six semaines, pour ne revenir ici qu’au mois de mai. Je ne me console pas de la mort de mon pauvre Théo ! Lui et Bouilhet partis, je ne vois plus pour qui écrire. je sens que je suis un fossile, un individu qui n’a plus de raison d’être dans le monde, maintenant. Mais parlons de vous, Princesse, c’est meilleur. Vous me paraissez toujours de même et vaillante ; ne changez pas. La mélancolie est le plus abominable des vices pour soi et pour les autres.

Votre installation de la rue de Berri avance-t-elle ? En êtes-vous contente ?

Tourgueneff, après m’avoir fait attendre sa visite de semaine en semaine pendant deux mois, m’a déclaré qu’il ne viendrait pas parce qu’il est dans son lit, cloué par la goutte. Il a voulu aller à Saumur, au baptême de sa petite-fille et «a hurlé de douleur» pendant deux jours. Le pauvre garçon me paraît être, d’après ses lettres, dans un état lamentable.

Mme Sand est à Nohant. Elle m’a envoyé la semaine dernière deux livres d’elle, Nanon et Francia que j’ai lus avec plaisir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour me remonter le moral, et m’invite beaucoup à aller chez elle. Mais je suis pour le moment un trop sot et triste animal. Ce serait de la cruauté que d’infliger ma compagnie à ceux que j’aime. j’ai reçu de Judith Catulle Mendès une très gentille lettre, elle me paraît bien triste.

On m’a dit que sa mère (Ernesta Grisi) était dans une misère abjecte, ce que je crois vrai. Avez-vous chez vous à Saint-Gratien les nouveaux époux ? Le spectacle du bonheur des autres est quelquefois bien doux, d’autres fois bien amer, c’est selon.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, 27 novembre 1872.]

Chère maître,

Voilà une nuit et un jour que je passe avec vous. j’avais fini Nanon à 4 heures du matin et Francia à 3 heures de l’après-midi. Tout cela me danse encore dans la tête. Je vais tâcher de recueillir mes idées pour vous parler de ces deux excellents livres. Ils m’ont fait du bien. Merci donc, chère bon maître. Oui, ç’a été comme une large bouffée d’air et, après avoir été attendri, je me sens ranimé.

Dans Nanon j’ai d’abord été charmé par le style, par mille choses simples, et fortes, qui sont comprises dans la trame de l’oeuvre et qui la constituent, telles que celle-ci : «comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle.» Et puis je n’ai plus fait attention à rien, j’ai été empoigné comme le plus vulgaire des lecteurs. (je ne crois pas que le plus vulgaire puisse admirer autant que moi.) la vie des moines, les premières relations d’émilien et de Nanon, la peur que causent les brigands, et l’incarcération du P. Fructueux qui pouvait être poncive et qui ne l’est nullement. Quelle page que la page 113 ! Et comme c’était difficile de rester dans la mesure ! «À partir de ce jour, je sentis du bonheur dans tout et comme une joie d’être au monde !»

La Roche aux Fades est une idylle exquise. On voudrait partager la vie de ces trois braves gens.

Je trouve que l’intérêt baisse un peu quand Nanon se met en tête de devenir riche. Elle devient trop forte, trop intelligente. Je n’aime pas non plus l’épisode des voleurs. La rentrée d’émilien avec son bras amputé m’a re-ému et j’ai versé un pleur sur la dernière page, au portrait de la marquise de Franqueville, vieille.

Je vous soumets les doutes suivants : émilien me semble bien fort en philosophie politique. À cette époque-là, y avait-il des gens voyant d’aussi haut que lui ? Même objection pour le prieur, que je trouve ailleurs charmant, au milieu du livre surtout. Mais comme tout cela est bien amené, entraîné, entraînant, charmant ! Quel être vous faites ! ! ! Quelle puissance !

Je vous donne, sur les deux joues, deux bécots de nourrice et je passe à Francia. Autre style, mais non moins bon. Et d’abord j’admire énormément votre Dodore. Voilà la première fois qu’on fait un gamin de Paris vrai ; il n’est ni trop généreux, ni trop crapule, ni trop vaudevilliste. Le dialogue avec sa soeur quand il consent à ce qu’elle devienne une femme entretenue, est un joli tour de force. Votre Mme de Thièvre avec son cachemire, qu’elle fait jouer sur ses grasses épaules, est-elle assez restauration ! Et l’oncle qui veut souffler au neveu sa grisette ! Et Antoine, le bon gros ferblantier si poli au théâtre ! Le russe est un simple, un homme naturel, ce qui n’est pas facile à faire.

Quand j’ai vu Francia lui enfoncer son poignard dans le coeur, j’ai d’abord froncé le sourcil, craignant que ce fût une vengeance classique, qui dénaturât le charmant caractère de cette bonne fille. Mais pas du tout ! Je me trompais, cet assassinat inconscient complète votre héroïne.

Ce qui me frappe dans ce livre-là, c’est qu’il est très spirituel et très juste. On est en plein dans l’époque.

Je vous remercie du fond du coeur pour cette double lecture. Elle m’a détendu. Tout n’est donc pas mort ? Il y a encore du beau et du bon monde ?

À GEORGE SAND. §

[Croisset] mercredi [4 décembre 1872.]

Chère maître,

Je relève une phrase dans votre dernière lettre : «l’éditeur aurait du goût si le public en avait... ou si le public le forçait à en avoir.» mais c’est demander l’impossible ! Ils ont des idées littéraires, croyez-le bien, ainsi que MM. les directeurs de théâtre. Les uns et les autres prétendent s’y connaître, et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça fait un joli résultat.

d’après les éditeurs, votre dernier livre est toujours inférieur au précédent. Que je sois pendu si ça n’est pas vrai ! Pourquoi Lévy admire-t-il bien plus Ponsard et Octave Feuillet que le père Dumas et vous ? Lévy est académique. Je lui ai fait gagner plus d’argent que Cuvillier-Fleury, n’est-ce pas ? Eh bien, faites un parallèle entre nous deux, et vous verrez comme vous serez reçue. Vous n’ignorez pas qu’il n’a pas voulu vendre de Dernières chansons plus de 1200 exemplaires, et les 800 qui restent sont dans le grenier à foin de ma nièce, rue de Clichy. C’est très étroit de ma part, j’en conviens ; mais j’avoue que ce procédé m’a simplement enragé. Il me semble que ma prose pouvait être plus respectée par un homme à qui j’ai fait gagner quelques sous.

Comme je ne veux plus reparler audit Michel, c’est mon neveu qui va me remplacer pour liquider ma position. Je vais lui payer l’impression de Dernières chansons, et puis je me débarrasserai de toute relation avec lui.

Pourquoi publier, par l’abominable temps qui court ? Est-ce pour gagner de l’argent ? Quelle dérision ! Comme si l’argent était la récompense du travail, et pouvait l’être ! Cela sera quand on aura détruit la spéculation : d’ici là, non. Et puis comment mesurer le travail, comment estimer l’effort ? Reste donc la valeur commerciale de l’oeuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le producteur et l’acheteur, et quand même cette question en soi est insoluble. Car j’écris (je parle d’un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n’est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini et, par conséquent, impayable.

Pourquoi donc publier ? Est-ce pour être compris, applaudi ? Mais vous-même, vous grand George Sand, vous avouez votre solitude.

Y a-t-il maintenant, je ne dis pas de l’admiration ou de la sympathie, mais l’apparence d’un peu d’attention pour les oeuvres d’art ? Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte ?

Dans dix ans, on ne saura peut-être plus faire une paire de souliers, tant on devient effroyablement stupide ! Tout cela est pour vous dire que, jusqu’à des temps meilleurs (auxquels je ne crois pas), je garde Saint Antoine dans un bas d’armoire. Si je le fais paraître, j’aime mieux que ce soit en même temps qu’un autre livre tout différent.

j’en travaille un maintenant qui pourra lui faire pendant. Conclusion : le plus sage est de se tenir tranquille.

Pourquoi Duquesnel ne va-t-il pas trouver le général Ladmirault, Jules Simon, Thiers ? Il me semble que cette démarche le regarde. Quelle belle chose que la censure ! Rassurons-nous, elle existera toujours, parce qu’elle a toujours existé. Notre ami Alexandre Dumas fils, pour faire un agréable paradoxe, n’a-t-il pas vanté ses bienfaits dans la préface de la Dame aux camélias ?

Et vous voulez que je ne sois pas triste ? j’imagine que nous reverrons prochainement des choses abominables, grâce à l’entêtement inepte de la droite. Les bons normands, qui sont les gens les plus conservateurs du monde, inclinent vers la gauche très fortement.

Si l’on consultait maintenant la bourgeoisie, elle ferait le père Thiers roi de France. Thiers ôté, elle se jetterait dans les bras de Gambetta et j’ai peur qu’elle ne s’y jette bientôt.

Je me console en songeant que jeudi prochain j’aurai 51 ans.

Si vous ne devez pas venir à Paris au mois de février, j’irai vous voir à la fin de janvier, avant de rentrer au parc Monceau ; je me le promets.

La Princesse m’a écrit pour me demander si vous étiez à Nohant. Elle veut vous écrire.

Ma nièce Caroline, à qui je viens de faire lire Nanon, en est ravie. Ce qui l’a frappée, c’est la «jeunesse» du livre. Le jugement me paraît vrai. C’est un bouquin, ainsi que Francia, qui, bien que plus simple, est peut-être encore plus réussi, plus irréprochable comme oeuvre.

j’ai lu, cette semaine, l’Illustre docteur Matheus, d’Erckmann-Chatrian. Est-ce assez pignouf ? Voilà deux cocos qui ont l’âme bien plébéienne.

Adieu, chère bon maître. Votre vieux troubadour vous embrasse.

Je pense toujours à Théo, je ne me console pas de cette perte.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, 12 décembre 1872.]

Chère bon maître,

Ne vous inquiétez pas de Lévy, et n’en parlons plus. Il n’est pas digne d’occuper notre pensée une minute. Il m’a profondément blessé dans un endroit sensible, le souvenir de mon pauvre Bouilhet. Cela est irréparable. Je ne suis pas chrétien, et l’hypocrisie du pardon m’est impossible. Je n’ai qu’à ne plus le fréquenter. Voilà tout. Je désire même ne jamais le revoir. Amen.

Ne prenez pas au sérieux les exagérations de mon ire. n’allez pas croire que je compte «sur la postérité pour me venger de l’indifférence de mes contemporains». j’ai voulu dire seulement ceci : quand on ne s’adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paye pas. C’est de l’économie politique. Or, je maintiens qu’une oeuvre d’art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappréciable, n’a pas de valeur commerciale, ne peut pas se payer. Conclusion : si l’artiste n’a pas de rentes, il doit crever de faim ! On trouve que l’écrivain, parce qu’il ne reçoit plus de pension des grands, est bien plus libre, plus noble. Toute sa noblesse sociale maintenant consiste à être l’égal d’un épicier. Quel progrès ! Quant à moi, vous me dites : «soyons logiques» ; mais c’est là le difficile !

Je ne suis pas sûr du tout d’écrire de bonnes choses ni que le livre que je rêve maintenant puisse être bien fait, ce qui ne m’empêche pas de l’entreprendre. Je crois que l’idée en est originale, rien de plus. Et puis, comme j’espère cracher là-dedans le fiel qui m’étouffe, c’est-à-dire émettre quelques vérités, j’espère par ce moyen me purger, et être ensuite plus olympien, qualité qui me manque absolument. Ah ! Comme je voudrais m’admirer !

Encore un deuil : j’ai conduit l’enterrement du père Pouchet lundi dernier. La vie de ce bonhomme a été très belle et je l’ai pleuré.

j’entre aujourd’hui dans ma cinquante-deuxième année, et je tiens à vous embrasser aujourd’hui : c’est ce que je fais tendrement, puisque vous m’aimez si bien.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[Jeudi 12 décembre.]

j’avais envoyé, avant-hier, Émile à Rouen pour te prier de venir. Il m’a dit que «tu avais vu Lévy» ? Je suis curieux de connaître le résultat de la visite.

Je te dirai pourquoi je n’ai pas été à Paris, mon voyage est remis au milieu de janvier, mais je pense payer l’enfant de Jacob dès maintenant. Me Sand veut qu’il me fasse des excuses pour nous réconcilier. Vas-y voir !

À l’enterrement du père Pouchet, Desbois m’a dit que Gally avait découvert un second terrain près la gare d’Amiens. Quel en est le prix ?

Fais-moi le plaisir d’aller chez Caudron et de lui dire que je voudrais lui parler.

Je l’attends samedi ou lundi.

À toi, mon bon.

À ERNEST FEYDEAU. §

Dimanche soir [fin décembre 1872].

Rien de neuf dans ma vie, mon cher vieux. Je la passe uniformément au milieu de mes livres et dans la compagnie de mon chien. j’avale des pages imprimées et je prends des notes pour un bouquin où je tâcherai de vomir ma bile sur mes contemporains. Mais ce dégueulage me demandera plusieurs années.

Les temps ne sont point propices à la littérature. Aussi n’ai-je aucune hâte de publier. d’ailleurs, c’est trop cher pour mes moyens. Dernières chansons, de mon pauvre Bouilhet, va me coûter d’ici à la fin de cette présente année la légère somme de 2000 francs, si ce n’est 2500 ! Lévy est gigantesque de rapacité et de mauvaise foi. Je te donnerai sur tout cela des détails édifiants.

Tu me verras vers le 30 janvier, peut-être avant. j’irai passer une semaine à Nohant chez Mme Sand, puis je resterai à Paris jusqu’au mois de mai.

Que dis-tu de l’histoire de Robin ! n’est-ce pas énorme ? Toi non plus, mon bonhomme, tu ne seras pas du jury, ni moi non plus, ce dont je me f... profondément.

Tout cela nous prépare encore de beaux jours ! Les libéraux voteront avec les rouges, et nous entrerons (pour longtemps cette fois) dans l’horrible. Il faudra en remercier la droite de l’assemblée. Amen !

j’ai pris 51 ans le 12 de ce mois ; c’est une consolation.

Que 1873 te soit léger.

1873 §

À MADAME RÉGNIER. §

Samedi soir [janvier 1873].

Je persiste à vous jurer ma parole d'honneur que je n'ai pas reçu vos trois lettres. J'en ai reçu une après la mort de ma mère, où vous vous étonniez de n'avoir pas eu de billet de faire part. Or, ce billet, je l'avais écrit moi-même. Il y a donc un guignon sur notre correspondance ?

Quant au Dalloz, vous me permettrez de ne point aller chez lui parce que : 1° ma recommandation serait parfaitement inutile, et 2° que ledit Dalloz n'a jamais manqué les occasions de m'être désagréable. Il m'avait promis de m'acheter Aïssé pour sa feuille de chou ; puis il a refusé le manuscrit et a fait débiner la pièce par cet excellent M. Paul de Saint-Victor, etc., etc.

En résumé : je n'ai jamais reçu le moindre service d'aucun journal. Des promesses tant qu'on en veut, et puis rien. J'ai été l'année dernière trois fois aux Débats et j'ai écrit six lettres pour avoir un article sur Dernières Chansons. L'article est encore à faire. Rappelez-vous ma correspondance avec Charles-Edmond. Ah ! j'en ai gros sur le coeur, chère Madame ! Enfin je suis si dégoûté de ce qu'on nomme «la vie littéraire» (par dérision, sans doute), que je renonce à toute publication. Saint Antoine ne verra pas le jour, on le verra dans des temps plus prospères. J'ai remercié Lemerre, Lachaud et Charpentier. Ma première publication m'a coûté 300 francs ; la dernière vient de m'en coûter 2 354, c'est assez ! L'argent, d'ailleurs, quoi qu'il soit, me semble une amère ironie et, quant à la gloire, ce sont de ces choses auxquelles on ne croit plus à mon âge. Je continue cependant à faire des phrases, comme les bourgeois qui ont un tour dans leur grenier font des ronds de serviette, par désoeuvrement et pour mon agrément personnel. Mais c'est tout.

Il est si impossible de réussir à quoi que ce soit que je ne puis même réunir les membres de la commission pour le monument de notre pauvre ami. Voilà, depuis trois semaines, six lettres que j'écris à Rouen, sans qu'aucun de ces messieurs, y compris Philippe, daigne m'honorer d'une réponse. Comme je suis las de retourner le cadavre de Bouilhet ! Et, à ce propos, quand vous insistez pour que j'aille vous voir à Mantes, ne sentez-vous pas que vous me priez de faire une chose qui n'est pas sans douleur ? Toutes les fois que je passe devant la gare et que j'aperçois le clocher de cette bonne petite ville, où j'ai passé des heures exquises, mon coeur se soulève et je retiens un sanglot. Voilà le vrai. Vous avez assez d'esprit pour me comprendre. Laissez-moi me remettre, je suis maintenant très meurtri. La mort de Théo a fait déborder le vase, pour employer une comparaison classique, mais juste.

Un grand signe de décadence, c'est que la politique m'irrite et m'afflige. Je suis exaspéré contre la Droite, à me demander si les communards n'avaient pas raison de vouloir brûler Paris, car les fous furieux sont moins abominables que les idiots. Leur règne, d'ailleurs, est toujours moins long.

Mme Sand est maintenant le seul ami de lettres que j'aie, avec Tourgueneff. Ces deux-là valent une foule, c'est vrai, mais quelque chose de plus près du coeur ne me ferait pas de mal.

Excusez-moi pour cette lugubre épître.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Dimanche soir. [1873]

Mon cher Philippe,

Fais-moi le plaisir d'aller chez Caudron et de le prier de me faire l'honneur de répondre à mes lettres.

Il y a trois semaines, je l'ai prévenu que je désirais convoquer la commission du 15 au 20 janvier ; or, nous sommes au 13 et je n'ai aucun avertissement. Il faut s'arranger pour qu'il manque le moins de monde possible ; c'est donc une affaire toute rouennaise. Que Gally, Caudron, Desbois et Dupré se concertent à cet effet. Je demande seulement à être averti trois jours d'avance ; d'ici-là, je reste le bec dans l'eau.

J'ai une consultation écrite du notaire Duplan, qui a pris connaissance de toutes mes paperasses, celles qui me regardent personnellement et celles qui regardent Bouilhet. Mon affaire, à moi, est très simple. À partir du 1er janvier 73, je rentre dans tous mes droits, sauf pour l’Éducation sentimentale, dont Lévy a encore l'exploitation pour 7 ans. Mais les traités de Bouilhet sont pitoyables ! il n'y a rien à faire pour Melaenis ! et ses droits sur Festons et Astragales sont sujets à contestation.

J'ai fait demander par plusieurs personnes le volume de Festons et Astragales ; on a répondu qu'il était épuisé, mais que la maison Lévy allait faire «une édition complète des oeuvres de M. Bouilhet» et puis, le soir même, j'ai reçu un mot de Croubat me prévenant officiellement qu'on allait faire une édition bon marché de l’Éducation sentimentale.

Mystère ! problème !

Trois journaux ont annoncé la prochaine apparition de Saint Antoine ! – Qu'est-ce que cela veut dire ? En tout cas, Lévy va être payé par moi, cette semaine. Tu seras quitte envers lui. Après quoi, nous verrons.

Peut-être, comme il s'agit, avant tout, d'avoir une édition complète de Bouilhet, vaudrait-il mieux caller, car Lévy ne cèdera jamais Melaenis, etc.

Quant à moi, je suis si dégoûté de toute publication que j'ai remercié Lachaud et Charpentier. Je pourrais maintenant vendre Bovary et Salammbô, mais le vomissement que me donnent de semblables pourparlers est trop fort ! Je ne désire qu'une chose, à savoir : crever. L'énergie me manque pour me casser la gueule. Voilà le secret de mon existence. Je suis si indigné de tout que j'en ai parfois des battements de coeur à étouffer. Que les Dieux te préservent d'en arriver jamais là !

J'ai vu, à la 1re de Leconte Delisle, le sieur Lévy et je lui ai envoyé un regard qui n'était pas chargé d'amour, je t'en réponds.

Ton père a maintenant une espèce de calotte de velours vert qui le fait ressembler, tout à la fois, au Dante et au Malade imaginaire.

Je t'embrasse, ton vieux fortement grippé.

En nous convoquant pour un dimanche (soit dimanche prochain, soit l'autre dimanche), d'Osmoy et R. Duval pourraient venir. Mais cela contrariera peut-être ces Mousieurs de Rouen, à cause de la chasse ? ! ! On n'a que ce jour-là dans la semaine, sacré nom de Dieu ! !

Si tu veux avoir l'air d'un homme chic (et faire plus tard un beau mariage), je te préviens qu'il faut porter le deuil de Badinguet !... C'est bon genre !

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Vendredi [24 janvier 1873].

Mon cher Philippe,

Bien que Caudron soit insaisissable, fais l'impossible, saisis-le, et préviens-le de ceci :

Mulot est chargé par moi de convoquer tous les membres de la commission pour le 2 février, à sept heures du soir, chez Desbois. Il me semble qu'en dix jours ces Messieurs ont le temps de se préparer à ce sacrifice ! Je tiens expressément à ce que Caudron et M. Deschamps soient présents, ainsi que d'Osmoy et R Duval. C'est pourquoi j'ai choisi un dimanche.

Quant à Lévy, il m'a donné une jouissance, car je sais pertinemment qu'il est très vexé et humilié par ma conduite.

Je lui ai payé lundi 2100 francs, car il me doit rendre 500 francs (pour Aïssé) sur les 2 600 versés par Commanville.

Nous nous occupons maintenant de racheter Melaenis (ou bien de nous faire acheter Dernières Chansons), afin de pouvoir faire une édition complète. C'est très long et embrouillé à t'expliquer. Voilà trois fois que Commanville confère avec lui et il n'est pas près d'avoir fini.

Impossible de rien tirer du Vaudeville, bien entendu.

Bouilhet n'a pas eu tort de mourir ! De nos deux rôles, il a pris le meilleur !

À toi, ton.

D'Osmoy ne vient pas aux rendez-vous, ne répond pas aux lettres, etc.

À GEORGE SAND. §

[Paris] lundi soir, 3 février 1873.

Chère Maître,

J'ai l'air de vous oublier et de ne pas vouloir faire le voyage de Nohant. Il n'en est rien, mais, depuis un mois, toutes les fois que je prends l'air, je suis ré-empoigné par la grippe, qui devient plus forte à chaque reprise. Je tousse abominablement et je salis des mouchoirs de poche innombrablement. Quand cela finira-t-il ?

J'ai pris le parti de ne plus franchir mon seuil jusqu'à complète guérison, et j'attends toujours le bon vouloir des membres de la Commission pour la fontaine Bouilhet. Depuis bientôt deux mois il ne m'est pas possible de faire se trouver ensemble, à Rouen, six habitants de Rouen. Voilà comme sont les amis ! tout est difficile, la plus petite entreprise demande de grands efforts.

Je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne comprends goutte) et de la médecine Raspail, sans compter le Potager moderne de Gressent, et l’Agriculture de Gasparin. À ce propos, Maurice serait bien gentil de recueillir pour moi ses souvenirs agronomiques afin que je sache quelles sont les fautes qu'il a faites, et par quels raisonnements il les a faites.

De quels renseignements n'ai-je pas besoin pour le livre que j'entreprends ? Je suis venu à Paris, cet hiver, dans l'intention d'en recueillir ; mais si mon affreux rhume se prolonge, mon séjour ici sera inutile. Vais-je devenir comme ce chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, qui, depuis trente ans, n'était pas sorti de sa chambre «par l'incommodité de sa mélancolie» et qui, pourtant, se trouvait fort bien «sauf un rhume qui lui était tombé sur l'estomach» ? C'est vous dire que je vois fort peu de monde. D'ailleurs qui fréquenter ? La guerre a creusé des abîmes.

Je n'ai pu me procurer votre article sur Badinguet. Je compte le lire chez vous.

En fait de lectures, je viens d'avaler tout l'odieux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là ? et les socialistes modernes qui l'ont exalté, à commencer par les saints-simoniens pour finir par Auguste Comte. La France est ivre d'autorité, quoi qu'on dise. Voici une belle idée que je trouve dans Raspail : Les médecins devraient être des magistrats, afin qu'ils puissent forcer, etc.

Votre vieille ganache romantique et libérale vous embrasse tendrement.

À MADAME GUSTAVE DE MAUPASSANT. §

Paris, 23 février 1873.

Tu m'as prévenu, ma chère Laure, car depuis un mois je voulais t'écrire pour te faire une déclaration de tendresse à l'endroit de ton fils. Tu ne saurais croire comme je le trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel, bref (pour employer un mot à la mode) sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme «un ami», et puis il me rappelle tant mon pauvre Alfred ! J'en suis même parfois effrayé, surtout lorsqu'il baisse la tête en récitant des vers. Quel homme c'était, celui-là ! Il est resté, dans mon souvenir, en dehors de toute comparaison. Je ne passe pas un jour sans y rêver. D'ailleurs le passé, les morts (mes morts) m'obsèdent. Est-ce un signe de vieillesse ? Je crois que oui.

Quand nous retrouverons-nous ensemble ? quand pourrons-nous causer du «garçon» ? est-ce que tu ne viendrais pas bien avec tes deux fils passer quelques jours à Croisset ? J'ai, maintenant, beaucoup de places à vous offrir et j'envie la sérénité dont tu me parais jouir, ma chère Laure, car je deviens bien sombre. Mon époque et l'existence me pèsent sur les épaules, horriblement. Je suis si dégoûté de tout, et particulièrement de la littérature militante que j'ai renoncé à publier. Il ne fait plus bon vivre pour les gens de goût.

Malgré cela, il faut encourager ton fils dans le goût qu'il a pour les vers, parce que c'est une noble passion, parce que les lettres consolent de bien des infortunes et parce qu'il aura peut-être du talent : qui sait ? Il n'a pas jusqu'à présent assez produit pour que je me permette de tirer son horoscope poétique ; et puis à qui est-il permis de décider de l'avenir d'un homme ?

Je crois notre jeune garçon un peu flâneur et médiocrement âpre au travail. Je voudrais lui voir entreprendre une oeuvre de longue haleine, fût-elle détestable. Ce qu'il m'a montré vaut bien tout ce qu'on imprime chez les Parnassiens... Avec le temps, il gagnera de l'originalité, une manière individuelle de voir et de sentir (car tout est là) ; pour ce qui est du résultat, du succès, qu'importe ! Le principal en ce monde est de tenir son âme dans une région haute, loin des fanges bourgeoises et démocratiques. Le culte de l'Art donne de l'orgueil ; on n'en a jamais trop. Telle est ma morale.

Adieu, ma chère Laure, ou plutôt au revoir, car d'ici peu il faudra nous voir. Il me semble que nous en avons besoin. En attendant ce plaisir-là, je t'embrasse fraternellement.

À GEORGE SAND. §

[Paris, mardi, 11 mars 1873. ]

Chère Maître,

Si je ne suis pas chez vous, la faute est au grand Tourgueneff. Je me disposais à partir pour Nohant, quand il m'a dit : «Attendez, j'irai avec vous au commencement d'avril». Il y a de cela quinze jours. Je le verrai demain chez Mme Viardot et je le prierai d'avancer l'époque, car ça commence à m'impatienter. J'éprouve le besoin de vous voir, de vous embrasser, et de causer avec vous. Voilà le vrai.

Je commence à me re-sentir d'aplomb. Qu'ai-je eu depuis quatre mois ? Quel trouble se passait dans les profondeurs de mon individu ? Je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai été très malade, vaguement Mais, à présent je vais mieux. Depuis le 1er janvier dernier, Madame Bovary et Salammbô m'appartiennent et je pourrais les vendre. Je n'en fais rien, aimant mieux me passer d'argent que de m'exaspérer les nerfs. Tel est votre vieux troubadour !

Je lis toute espèce de livres et je prends des notes pour mon grand bouquin qui va me demander cinq ou six ans, et j'en médite deux ou trois autres. Voilà des rêves pour longtemps ; c'est le principal.

L'Art continue à être «dans le marasme», comme dit M. Prud'homme, et il n'y a plus de place dans ce monde pour les gens de goût. Il faut, comme le rhinocéros, se retirer dans la solitude, en attendant sa crevaison.

À GEORGE SAND. §

[Paris, jeudi, 20 mars 1873. ]

Chère Maître,

Le gigantesque Tourgueneff sort de chez moi, et nous venons de faire un serment solennel. Le 12 avril, veille de Pâques, vous nous aurez à dîner chez vous.

Ce n'a pas été une petite affaire que d'en arriver là, tant il est difficile de réussir en quoi que ce soit.

Quant à moi, rien ne m'eût empêché de partir dès demain. Mais notre ami me paraît jouir de peu de liberté, et moi-même j'ai des empêchements dans la première semaine d'avril.

Je vais ce soir à deux bals costumés. Dites après cela que je ne suis pas jeune !

Mille tendresses de votre vieux troubadour, qui vous embrasse.

Lire, comme exemple de fétidité moderne, dans le dernier numéro de la Vie parisienne, l'article sur Marion Delorme. C'est à encadrer, si toutefois quelque chose de fétide peut être encadré. Mais à présent, on n'y regarde pas de si près.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris]. Nuit de samedi à dimanche, 1 heure [5-6 avril 1873].

Mon Loulou,

Veux-tu me donner à dîner mardi ? Un petit repas où nous ne serons que nous trois, tranquillement, afin de causer de nos affaires ; depuis longtemps on est trop dérangé.

Demain, anniversaire de la mort de notre pauvre vieille ! Je reste chez moi où je me livrerai à mes souvenirs.

Il me semble que notre soirée d'hier a dû te faire du bien, puisqu'elle m'en a fait.

Adieu, ma pauvre fille.

Ton Vieux.

À GEORGE SAND. §

Paris [23 avril 1873].

Il n'y a que cinq jours depuis notre séparation et je m'ennuie de vous comme une bête. Je m'ennuie d'Aurore et de toute la maisonnée, jusqu'à Fadet. Oui, c'est comme ça ; on est si bien chez vous ! vous êtes si bons et si spirituels !

Pourquoi ne peut-on vivre ensemble ? pourquoi la vie est-elle toujours mal arrangée ! Maurice me semble être le type du bonheur humain. Que lui manque-t-il ? Certainement il n'a pas de plus grand envieux que moi.

Vos deux amis, Tourgueneff et Cruchard, ont philosophé sur tout cela, de Nohant à Châteauroux, très agréablement portés dans votre voiture, au grand trot de deux bons chevaux. Vivent les postillons de La Châtre ! Mais le reste du voyage a été fort déplaisant, à cause de la compagnie que nous avions dans notre wagon. Je m'en suis consolé par les liqueurs fortes, car le bon Moscove avait une gourde remplie d'excellente eau-de-vie. Nous avions l'un et l'autre le coeur un peu triste. Nous ne parlions pas, nous ne dormions pas.

Nous avons retrouvé ici la bêtise barodetienne en pleine fleur. Au pied de cette production s'est développé, depuis trois jours, Stoppfel ! autre narcotique âcre ! ô ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel ennui que de vivre dans un pareil temps ! Vous ne vous imaginez pas le torrent de démences au milieu duquel on se trouve ! Que vous faites bien de vivre loin de Paris !

Je me suis remis à mes lectures et, dans une huitaine, je commencerai mes excursions aux environs pour découvrir une campagne pouvant servir de cadre à mes deux bonshommes. Après quoi, vers le 12 ou le 15, je rentrerai dans ma maison du bord de l'eau. J'ai bien envie d'aller enfin, cet été, à Saint-Gervais pour me blanchir le museau et me retaper les nerfs. Depuis dix ans, je trouve toujours un prétexte pour m'en dispenser. Il serait temps cependant de se désenlaidir, non pas que j'aie des prétentions à plaire et à séduire par mes grâces physiques, mais je me déplais trop à moi-même, quand je me regarde dans ma glace. À mesure qu'on vieillit, il faut se soigner davantage.

Je verrai ce soir Mme Viardot, j'irai de bonne heure et nous causerons de vous.

Quand nous reverrons-nous, maintenant ? Comme Nohant est loin de Croisset !

À vous, chère bon maître, toutes mes tendresses.

Gustave Flaubert,

Autrement dit le R P Cruchard des Barnabites,

directeur des Dames de la Désillusion.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi, 2 heures [fin avril, début de mai 1873].

Mon Caro,

J'irai te prendre à 3 h 30 pour que nous achetions ensemble : 1° des rideaux, 2° des plâtres.

Je ne sais pas si, malgré mon ardeur musicale, je resterai à dîner chez vous. Car je ferais mieux d'expédier les livres qui me restent à lire. Le temps de mon départ approche et j'ai encore bien à faire. Émile part vendredi soir, et lundi prochain je commence mes courses aux environs de Paris. Ce qui me demandera une bonne semaine. Mais ce n'est pas pour te dire tout cela que je t'écris. Voici le but de mon épître :

J'ai vu hier le Moscove. Il m'a dit que bien sûr Sarasate viendrait chez Mme Viardot.

Le philosophe Baudry et son gendre sont enchantés de leur soirée de mardi dernier.

À bientôt, chérie.

Ton vieux Cruchard.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, dimanche, 4 heures [18 mai 1873].

Mon pauvre Caro,

Je vous plains pour votre promenade. S'il fait à Fontainebleau le temps de Rouen, elle est manquée et ces messieurs marronneront !

Mon retour ici n'a pas été très gai. J'ai commencé par faire une visite à la chambre de notre pauvre vieille ! et mon après-midi a été lugubre. Pour dire le vrai, je me suis ennuyé à crever. Puis j'étais brisé de fatigue. Mes nombreux colis sont déballés, et dès ce soir je me mets au Sexe faible. Laporte, qui est venu déjeuner avec moi, ne m'a pas ramené Julio, parce que ce «pauvre petit» est malade, et qu'il ne veut me le rendre qu'en bon état. Demain, je vais à Rouen pour y faire des emplettes, et j'y dînerai probablement chez les Lapierre. À propos de dîner, celui de vendredi chez Carvalho a été fort aimable, et excellent sous le rapport culinaire. Carvalho m'a eu l'air de plus en plus convaincu du succès, et j'ai maintenant sa promesse écrite d'être joué l'hiver prochain, de septembre en avril.

Je n'ai rien de plus à te dire, ma chère Caro, si ce n'est que la maison me semble bien grande et vide ! et qu'il me tarde de revoir ma pauvre fille que sa

Nounou bécote de loin.

As-tu senti la beauté de mon Moscove, me suivant dans mes courses et m'attendant aux portes ? Il en a eu pour trois heures de voiture. C'était afin d'être plus longtemps avec moi ! Voilà des procédés qui attendrissent.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset]. Nuit de mardi [20-21 mai 1873].

Quelle ne fut pas ma surprise hier matin en recevant ta lettre de samedi, datée de Fontainebleau ! Cette attention-là m'a fait bien du plaisir, ma chère Caro, et je t'en remercie.

Oui, je connais les livres, et même la personne du bonhomme Dennecourt, dit «le Sylvain». Si tu te promènes à pied dans la forêt, tu as pu te convaincre qu'il s'y est livré à des travaux gigantesques. Moi, je me suis promené hier dans Rouen, dans l'unique but d'y faire des achats. Que n'ai-je point acheté ! des rideaux de vitrage, des serviettes, des draps, une toile cirée, un garde-manger, etc. ; car la pauvre maison de Croisset manque de bien des choses. Je tâche de la recaler, et même je ne voudrais pas que tu vinsses avant que tout n'y soit établi dans mes idées ; ce sera, je crois, vers la fin de la semaine prochaine, c'est-à-dire le commencement de juin.

Serait-ce exaspérer par trop mon beau neveu que de lui demander timidement quand se fera le voyage de Liverpool ? et l'époque où vous viendrez chez la Nounou ?

J'ai eu, ce matin, bien du mal pour le placement des Métopes du Parthénon ! Mais ça se fera. Je me suis mis au Sexe faible (Bouvard et Pécuchet restent sous la remise), et la première scène du premier acte est à peu près écrite. Je vise comme style à l'idéal de la conversation naturelle, ce qui n'est pas très commode quand on veut donner au langage de la fermeté et du rythme. Il y avait longtemps (un an bientôt) que je n'avais écrit, et faire des phrases me semble doux.

Quand tu viendras ici, n'oublie pas de m'apporter : 1° le grand cordon de sonnette qui a dû être remis lundi dernier chez toi ; 2° mes portraits de japonaises.

Si tu passais devant Goupil, tu ne ferais pas mal d'y entrer pour voir ce que deviennent mes photographies et comment on les a encadrées. Je devais les recevoir ici au bout de dix jours et la dizaine est passée.

Donne-moi des détails sur le voyage de Fontainebleau et sur tout. Car de toi, chère fille, tout m'intéresse.

Ton vieil oncle qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi soir [24 mai 1873].

Ah ! bien oui, payer les impositions ! Il me reste encore près de 500 francs, mais j'ai peur que je n'aie pas de trop pour solder mes factures de Rouen, et de me trouver comme la cigale, ... fort dépourvue Quand note sera venue.

Quoi qu'il en soit, qu'Ernest m'envoie ou ne m'envoie pas d'argent, les 200 francs d'impositions seront payés avant la fin de la semaine.

Les 1000 francs de la Bovary (promis par Lemerre) auront passé aux embellissements de Croisset, mais pas au delà. Au moins, il me restera quelque chose de mes oeuvres, et ce quelque chose sera employé à la maison de notre pauvre vieille !

Vraiment, ce n'était pas du luxe ! plus de rideaux de vitrage, plus de draps, plus de serviettes, etc. ; un délabrement qui serrait le coeur !

Du reste la fortune semble me sourire, car aujourd'hui même je viens de recevoir un cadeau splendide : ce sont deux monstres chinois en porcelaine, donnés par Laporte ! en souvenir, m'écrit-il, de notre pauvre Duplan, parce que je les ai, l'année dernière, remarqués chez lui à Couronne, et qu'ils feront très bien aux deux coins de mon escalier. En effet, quand j'aurai pour eux d'autres piédestaux que les petites armoires... Mais en voilà assez pour cette année ! La grande salle à manger restera même avec son vieux tapis de toile écrue. Une toile cirée partout eût été trop cher.

Ton vieux Cruchard, ta vieille Nounou, est perdu dans l'art dramatique. Hier, j'ai travaillé dix-huit heures (depuis 6 heures et demie du matin jusqu'à minuit ! c'est comme ça) et je n'ai fait aucun somme dans la journée ! Jeudi j'avais travaillé quatorze heures. Monsieur a le bourrichon très monté ! Je crois, du reste, qu'une pièce de théâtre (une fois que le plan est bien arrêté) doit s'écrire avec une sorte de fièvre. ça presse davantage le mouvement ; on corrige ensuite. Si je continue de ce train-là, j'aurai fini vers le milieu de juillet !

Personne ne vient me voir. Aucune visite. Je suis comme un petit père tranquille.

Et je suis fier, madame, que ma description de la forêt de Fontainebleau vous ait semblé bien troussée. J'avoue que je ne la trouve pas mal.

Si vous alliez en Angleterre, tu ferais bien de m'envoyer quelques jours d'avance Marguerite ; elle se rendrait chez «l'oncle de Madame» avec vos bagages, dans lesquels je brûle de voir les quatre tableaux. Ne ferais-tu pas bien de les faire, à Paris, coller sur des panneaux ? Ce serait plus solide et meilleur contre l'humidité.

Que penses-tu du buste ? Tu ne l'as pas vu peut-être ? Il est sans doute maintenant à la cuisson ? Adieu, pauvre fille que j'aime.

Deux bons baisers sur chacune de tes joues.

Vieux.

À GEORGE SAND. §

[Croisset, entre le 25 et le 31 mai 1873].

Chère Maître,

Cruchard aurait dû vous remercier plus vite pour l'envoi de votre dernier volume ; mais le révérend travaille comme 18000 nègres : voilà son excuse. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir lu Impressions et Souvenirs. J'en connais une partie pour l'avoir lue dans «le Temps» (un calembour).

Voici pour moi ce qui était nouveau et qui m'a frappé : 1° le premier fragment ; 2° le second où il y a une page charmante et juste sur l'Impératrice. Comme c'est vrai, ce que vous dites sur le prolétaire ! Espérons que son règne passera, comme celui des bourgeois, et pour les mêmes causes, en punition de la même bêtise et d'un égoïsme pareil.

La Réponse à un ami m'est connue, puisqu'elle m'était adressée.

Le Dialogue avec Delacroix est instructif ; deux pages curieuses sur ce qu'il pensait du père Ingres.

Je ne suis pas complètement de votre avis sur la ponctuation. C'est-à-dire que j'ai là-dessus l'exagération qui vous choque ; et je manque, bien entendu, de bonnes raisons pour la défendre.

J'allume le fagot, etc., tout ce long fragment m'a charmé.

Dans les Idées d'un maître d'école, j'admire votre esprit pédagogique, chère maître ; il y a de bien jolies phrases d'abécédaire.

Merci de ce que vous dites de mon pauvre Bouilhet.

J'adore votre Pierre Bonin. J'en ai connu de son espèce, et puisque ces pages-là sont dédiées à Tourgueneff, c'est l'occasion de vous demander : Avez-vous lu l’Abandonnée ? Moi, je trouve cela simplement sublime. Ce Scythe est un immense bonhomme.

Je ne suis pas maintenant dans une littérature aussi haute. Tant s'en faut ! Je bûche et surbûche le Sexe faible. En huit jours j'ai écrit le premier acte. Il est vrai que mes journées sont longues. J'en ai fait une, la semaine dernière, de dix-huit heures, et Cruchard est frais comme une jeune fille, pas fatigué, sans mal de tête. Bref, je crois que je serai débarrassé de ce travail-là dans trois semaines. Ensuite, à la grâce de Dieu.

Ce serait drôle si la bizarrerie de Carvalho était couronnée de succès.

J'ai peur que Maurice n'ait perdu sa dinde truffée, car j'ai envie de remplacer les trois vertus théologales par la face du Christ qui apparaît dans le soleil. Qu'en dites-vous ? Quand cette correction sera faite, et que j'aurai renforcé le massacre à Alexandrie et clarifié le symbolisme des bêtes fantastiques, Saint Antoine sera irrévocablement fini, et je me mettrai à mes deux bonshommes, laissés de côté pour la comédie.

Quelle vilaine manière d'écrire que celle qui convient à la scène ! Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées si l'on veut qu'il y ait du mouvement, et tout cela en soi est fort laid.

Je me mets peut-être le doigt dans l'oeil, mais je crois faire maintenant quelque chose de très rapide et facile à jouer. Nous verrons.

Adieu, chère bon maître, embrassez tous les vôtres pour moi.

Votre vieille bedolle Cruchard, ami de Chalumeau.

Notez ce nom-là ! C'est une histoire gigantesque, mais qui demande qu'on se piète pour la raconter convenablement.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi 6 heures [fin mai, début juin 1873].

Eh bien, mon Caro, je ne t'en verrai que plus tôt ! Bien que je sois fâché pour toi de ce petit désappointement ; un peu de dérangement vous aurait fait du bien à l'un et à l'autre.

Faut-il, lundi soir, vous garder à dîner ? J'aimerais mieux vous attendre et dîner avec vous. Prenez avant de partir un bouillon, puis nous ferons ensemble un vrai repas.

Aucune nouvelle de Mlle Julie ! Comme Émile n'est nullement pressé de la revoir, de la re-servir, il ne lui a pas écrit, se fiant là-dessus à Mme Commanville.

Ma caboche est un peu fatiguée, mais le second acte du Sexe faible touche à sa fin ! Tout sera (provisoirement) fini avant un mois, et je ne te cache pas que je commence à avoir bon espoir. Pour te dire la vérité, je brûle même de lire mon premier acte à quelqu'un pour juger de l'effet. Mais à qui ? Tu subiras cette lecture, mon loulou, mais tu n'estimes que les choses pohétiques !

Ce bon Tourgueneff ! c'est gentil, son attention de t'avoir envoyé son volume.

À bientôt donc, pauvre chérie, Ta Nounou qui t'embrasse.

Oui, je trouve la peinture de l'escalier très bien. Mais vous ne serez pas mécontents, je crois, de la façon dont j'ai orné votre immeuble.

Du reste, Croisset est charmant ! C'est à présent qu'il faut y venir, et y rester le plus longtemps possible.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi soir [3 juin 1873].

Vous m'avez prévenu, Princesse ; un peu plus, nos deux lettres se seraient croisées, comme cela nous est souvent arrivé.

Mon excuse, la voici : depuis mon retour à Croisset, j'ai formidablement travaillé. Le moins, c'est quatorze heures par jour ; une fois même j'ai fait une séance de dix-huit heures ! J'expédie Le Sexe faible, dont j'espère être débarrassé avant la fin de ce mois. Qu'en adviendra-t-il ? à la grâce de Dieu ! Littérairement, j'y attache peu d'importance, ou du moins une importance très secondaire. J'avais bien pensé que le changement de Présidence vous donnerait des inquiétudes. Mais je crois que, quoi qu'il puisse advenir, elles n'ont pas de raison d'être.

Et tout s'est passé sans violences !

Voilà du nouveau en fait de révolutions ! nous allons probablement être tranquilles pendant plusieurs mois de suite, pourvu que Messieurs les conservateurs (lesquels ont l'habitude de tout détruire) veuillent bien ne pas faire de bêtises.

Redoutons nos amis !

À propos d'amis, la mort du brave père Lebrun m'a affligé. C'était un charmant vieillard, et je lui suis reconnaissant pour ma part de m'avoir défendu en pleine académie.

Comme je plains M. Benedetti !

Son veuvage lui sera bien dur, dans les premiers temps, et puis... on s'habitue à tout et on se trouve passablement dans un état qui vous désespérait. Ce qui n'empêche pas que rien ne se remplace, pour ceux du moins qui ont de la mémoire ou du coeur.

Quel abominable été ! Je fais du feu comme en hiver et je n'ai pas mis beaucoup les pieds dans mon jardin. Comme distraction, je me suis occupé à restaurer l'intérieur de ma cabane. Elle est plus propre, ce qui m'égaye un peu.

Je n'ai pas lu une ligne depuis trois semaines, l'art dramatique m'occupant tout entier.

Cependant, je vous recommande la dernière publication de Tourgueneff, étranges histoires, et, dans ce volume, plus particulièrement L'Abandonnée, qui est selon moi un chef-d'oeuvre.

Au revoir, Princesse, ou plutôt chère Princesse.

Votre

vous baise les deux mains et est toujours votre tout dévoué.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, près Rouen, 17 juin [1873].

Mon cher éditeur,

Je vous attends vendredi prochain.

En partant de Paris par l'express du matin (8 heures), vous serez à Rouen à 10 heures et demie. Là, vous prendrez à la gare une citadine, en lui disant de vous mener à Croisset, chez M. Gustave Flaubert, et à 12 heures vous serez chez le susdit qui, immédiatement, vous fera déjeuner.

Il me paraît impossible que nous puissions expédier notre besogne dans l'après-midi. Donc, vous resterez à coucher et vous ne repartirez que le lendemain. Voilà qui est bien convenu.

J'ai un scrupule à vous soumettre, mais nous en causerons.

Présentez, je vous prie, mes hommages à Mme Charpentier et croyez-moi tout à vous.

Si quelquefois vous ne pouviez venir, prévenez-moi par un mot ; mais je compte sur vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 1 heure. [18 juin 1873].

Mon Loulou,

Jusqu'à présent, tu ne m'as pas l'air de t'amuser beaucoup dans ton voyage. Et j'aime à croire que tu regrettes un peu le pauvre Croisset et la société de Vieux. Laisse-moi cette illusion ! Je ne suis pas cependant assez égoïste pour ne point te souhaiter un changement d'humeur. Il aura lieu avec le changement de temps. Maintenant il fait beau, ici du moins, et les orages paraissent s'en aller.

L'éditeur Charpentier m'a annoncé hier qu'il viendrait me voir vendredi. Je suis toujours fort incertain de savoir ce que je ferai. Je lui ai promis les suppléments en question et je regrette ma promesse. Cependant... bref, je change d'avis là-dessus vingt fois par jour.

Putzel va très bien et me tient compagnie pendant presque toute la journée. Mais dès que je caresse Julio, elle entre en fureur. Hier, elle a sauté dessus comme un bouledogue et l'a mordu au museau. Julio n'a pas eu l'air de s'en apercevoir et est retourné se coucher sur le divan.

Lundi j'ai été à Rouen, payer mes cadres et m'acheter des torchons et des chaussettes. On m'a retenu à dîner chez les Lapierre où j'ai vu l'illustre Tavernier, belles moustaches. Laporte m'a envoyé l’Antechrist de Renan, sachant que j'avais envie de le lire et que mon exemplaire devait être resté à Paris. Je suis attendri par les aimables procédés de ce brave garçon. Depuis hier au soir, j'ai donc expédié ce volume qui m'a charmé. Je vais me remettre à mes lectures pour B et P, lesquelles sont moins drôles. Pas de nouvelles de Carvalho. S'il persévère encore deux jours dans son mutisme, je lui re-écrirai.

J'embrasse mon Caro.

Nounou.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, mercredi [18 Juin 1873].

Il me semble que c'est moi qui vous dois une lettre, chère Madame. Nous n'en sommes pas, Dieu merci, à y regarder de si près, n'est-ce pas ? N'importe ! je crois n'avoir pas répondu à votre dernière et il m'ennuie de ne pas entendre parler de vous. C'est vous dire que j'espère très prochainement recevoir une épître démesurée.

Depuis mon retour, j'ai travaillé d'une façon tellement gigantesque que j'ai écrit la valeur d'à peu près trois actes, et le Sexe faible est complètement terminé. J'attends Carvalho pour lui en faire la lecture dans quatre ou cinq jours. Si ses prévisions se réalisaient, ce serait drôle. Entre nous, je n'attache pas une grande importance à cette oeuvre. Je la juge «convenable», mais rien de plus, et je ne souhaite son succès que pour deux raisons : 1° gagner quelques mille francs ; 2° contrarier plusieurs imbéciles.

Ce qui serait gentil (si la chose doit réussir) ce serait que vous fussiez-là, à la première. Depuis que j'en ai fini avec les exercices théâtraux, j'ai recalé la fin de Saint Antoine et je me suis remis à mes immenses lectures pour mon roman. Je lis maintenant l'esthétique du sieur Lévesque, professeur au Collège de France. Quel crétin ! Brave homme du reste, et plein des meilleures intentions. Mais qu'ils sont drôles, les universitaires, du moment qu'ils se mêlent de l'Art !

Je viens d'expédier immédiatement l’Antechrist de Renan. Lisez cela ; c'est un beau livre, à part quelques taches de style ; mais il ne faut pas être pédant.

Pour le Saint Antoine je n'y ferai plus rien du tout. J'en ai assez, et il est temps que je ne m'en mêle plus, car je gâterais l'ensemble. La perfection n'est pas de ce monde. Résignons-nous.

J'ai été à Rouen pour voir le général, sans le rencontrer. Je le suppose fort occupé par la politique qui, Dieu merci, ne m'occupe plus. Mon sac aux colères est-il vide ? Je ne le crois pas, cependant. Mais je sens, comme la France elle-même, le besoin d'être tranquille et de m'occuper de «mes affaires».

C'est pour ne pas les négliger et par le désir vertueux de ne pas perdre une journée que je me suis privé aujourd'hui d'une grande distraction. Il s'agissait d'aller voir aux assises le vicaire d'Harfleur, lequel est prévenu d'attentat aux moeurs sur des néophytes. Il y a des détails drôles et ça se plaide à huis clos. Mais j'ai tant de pitié pour les pauvres diables que je ne veux pas infliger à celui-là la vue d'un spectateur désintéressé. Les gens qui vont aux exécutions capitales participent à l'action du bourreau. Et puis, s'il fallait se déranger pour tout ce qu'il y a d'intéressant à voir, on ne resterait pas assis une minute dans une existence d'un siècle.

Fait-il à Villenauxe un aussi exécrable été qu'à Croisset ? J'ai supprimé le feu depuis trois jours seulement.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 20 juin 1873.

Mon cher Ami,

Je vous prie de me rendre le petit service suivant. En partant de Paris, Carvalho m'a promis de venir à Croisset entendre la lecture du Sexe faible, dès que je lui annoncerais la terminaison de la chose. Voilà deux lettres que je lui écris et je n'ai pas encore de réponse. Mystère !

Faites-moi donc le plaisir d'entrer à la direction du Vaudeville et de lui demander humblement ce que signifie son mutisme. Vous m'obligerez par là beaucoup, car l'indécision où je reste m'empêche de bouger de chez moi et de me remettre à un autre travail.

J'attends votre réponse et en vous remerciant je suis vôtre...

Lisez, dans le dernier volume de Tourgueneff, Histoires étranges, celle qui a pour titre :

l’Abandonnée. C'est un rare chef-d'oeuvre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi, 2 heures [21 juin 1873].

«Écris-moi ici» ! ici où ? Il faut que je devine que tu es à l'Hôtel Frascati. Nous sommes «légers, bien légers !»

Eh bien, moi aussi, mon loulou, j'ai fait un voyage ! Moi aussi, je me promène en bateau à vapeur ! Moi aussi, je m'amuse ! J'ai été hier à La Bouille ! ! ! et cette petite excursion m'a semblé délicieuse.

Charpentier est arrivé hier à 11 heures et demie. Après le déjeuner, nous nous sommes mis à notre affaire, et voici ce que nous avons décidé. l publiera, en appendice, l'assignation près du juge d'instruction, le réquisitoire de Pinard, la plaidoirie de Sénard et le jugement. Rien de plus. Pas un mot des critiques. Je trouve cela plus digne. Je lui ai, par la même occasion, vendu Salammbô qui paraîtra cet hiver.

Ledit Charpentier n'a pas cessé de caresser Julio et Putzel. Je crois que la vue de Croisset, qui était splendide hier, ne m'a pas nui dans son opinion, et tout à l'heure, en partant, il m'a remercié, avec effusion, de mon «hospitalité».

Comme il faisait une chaleur à crever, à 3 heures nous avons pris le bateau pour aller à La Bouille, d'où nous étions revenus à 7 heures et demie. Il a, et j'ai comme lui, beaucoup admiré les rives de la Seine.

Après le dîner, lecture du Sexe faible, qui l'a fait rire. Mais il m'a fait sur le troisième acte la même observation que Mme Commanville ! et d'une façon tellement claire, que maintenant je comprends ce qu'il faut y mettre. Il ne doute pas d'un très grand succès. Ainsi soit-il !

J'ai re-écrit à Carvalho, hier, pour lui dire que je l'attendais.

Voilà tout, ma chérie. Je compte sur vous mardi à midi. Profitez du bon temps.

Ton vieux bonhomme d'oncle.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, mercredi 25 [juin 1873].

Mon cher Ami,

Votre volume sur Gavarni m'a tenu compagnie toute la journée de dimanche, – ou plutôt c'est vous deux qui étiez là. J'entendais parler votre pauvre frère et, pendant tout le temps de cette lecture, ç'a été à la fois un charme et une obsession. Mais qu'il en soit question comme si j'étais un lecteur indépendant.

Eh bien ! je crois cela un livre très bien fait et amusant. Reste à savoir en quoi consiste l'élément amusant. Pour moi, c'est ce qui m'amuse.

J'ai été séduit dès les premières pages par la couleur historique que vous avez su donner aux premières années de Gavarni. Quel drôle d'homme ! ET quelle drôle de vie ! Quel monde loin de nous ! Après chaque paragraphe, on rêve.

Vous avez intercalé ses notes d'une manière fort habile. Ce qui est de lui se fond avec ce qui est de vous. Sous l'apparente bonhomie du récit, il y a une composition savante.

Mais pardon ! une idée incidente ! Comment se fait-il que vous n'ayez pas parlé de Camille Rogier qui, je crois, avait longtemps vécu avec Gavarni ? ou qui du moins le connaissait intimement ?

Il y a un fragment merveilleux. C'est celui qui commence à la page 92. Depuis les Confessions de Rousseau, je ne vois pas qu'il y ait de livre donnant un bonhomme si complexe et si vrai. Je note aussi, comme faisant saillie sur l'ensemble, le chapitre 1er : les bals masqués. Mais, encore une fois, quelle drôle de vie ! étaient-ils assez jeunes, ceux-là ! et comme on se divertissait ! Il me semble que les hommes de notre génération, à nous, ignorent absolument le plaisir. Nous sommes plus rangés et plus funèbres.

Vous me ferez penser à vous demander l'indication précise du numéro de la Presse où Gavarni est traité d'homme immoral. J'aurais besoin de ce renseignement.

Tout son séjour en Angleterre, dont je ne savais rien du tout, est bien intéressant. J'aime quelques-unes de ses maximes, celle sur Proudhon entre autres. On devrait écrire cette ligne-là sur la couverture des livres de cet immense farceur ; qui n'a pas été la moindre des légèretés de notre ami Beuve.

La fin est navrante, superbe (383) et, jusqu'au dernier mot, jusqu'à l'inscription tombale, on est empoigné complètement.

En résumé, mon vieux, vous avez fait une oeuvre exceptionnelle à tous les points de vue ; comme psychologie et comme histoire je trouve cela inappréciable.

Qu'allez-vous pondre maintenant ? Que couvez-vous ?

Où serez-vous cet été ? Voilà longtemps que la Princesse ne m'a donné de ses nouvelles.

J'attends Carvalho à la fin de cette semaine pour lui lire le Sexe faible, écrit... pardon du mot !

J'en ai fini (je l'espère du moins) avec l'art dramatique, qui m'agrée fort peu, et je re-suis dans mes lectures pour mon prochain bouquin, alternant mes plaisirs entre Gressent Taille des arbres fruitiers et Garnier Facultés de l'âme, sans compter le reste. Tout cela fait passer le temps, ce qui est le principal.

Qu'il vous soit léger, mon cher vieux, et croyez bien que je vous aime et vous embrasse.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset, jeudi 3 juillet 1873].

Non, mon cher bonhomme, je ne t'oublie pas, mais voici ce qui m'est arrivé depuis que tu ne m'as vu.

Parmi les papiers de Bouilhet se trouvait un vieil ours intitulé le Sexe faible, comédie en cinq actes et en prose, autrefois refusée au Vaudeville. L'année dernière, à Luchon, j'en ai refait le scénario, en changeant complètement le 1er et le 3e acte, et au mois de septembre dernier j'ai été trouver Carvalho qui, pendant cinq mois, a dû me donner un rendez-vous de semaine en semaine.

Au commencement de janvier, j'ai porté cette besogne informe audit Carvalho qui m'a laissé pendant quatre mois et demi sans réponse. Enfin, ennuyé d'attendre, j'ai été au Vaudeville où j'ai lu la chose audit Carvalho. Alors changement d'horizon, enthousiasme et réception immédiate ! Je suis donc revenu ici où j'ai travaillé pendant un mois d'une façon gigantesque, quatorze heures, et une fois dix-huit heures par jour ! Bref la chose est faite. Carvalho est venu ici en entendre la lecture samedi dernier et me paraît fort content. Il croit à un succès.

Si l'on rend l’Oncle Sam de Sardou, je ne passerai qu'en janvier, ce que je souhaite ; sinon, je serai joué en novembre.

Je suis éreinté et je dors beaucoup. Voilà mon histoire.

Maintenant, je vais me remettre à mes effroyables lectures pour mon bouquin, que je ne commencerai pas avant un an.

Et toi, pauvre vieux, comment vas-tu ?

Merci de ton livre, mais je le connais déjà. Ce qui ne m'empêchera pas de le relire, car je le trouve très instructif, très amusant, très bien fait.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [3 juillet 1873].

Comment se fait-il que depuis si longtemps je n'aie entendu parler de vous, Princesse ?

Votre silence commence à m'inquiéter, je n'ai rien de plus à vous dire, ou plutôt c'est ce que j'ai de plus important à vous dire.

Carvalho est venu ici, samedi dernier, entendre la lecture du Sexe Faible et il m'en a paru très content. Il croit à un succès.

Si L'Oncle Sam de Sardou est rendu par la censure, je ne serai joué qu'en janvier, ce que je souhaite. Sinon, je passerai en novembre. De toute façon je serai joué l'hiver prochain ; advienne que pourra !

Mais ces occupations dramatiques m'ont éreinté, car j'y ai été lentement et sérieusement. Si bien que je dors beaucoup, dix heures par nuit et deux dans la journée : ça repose un peu ma pauvre cervelle.

Avez-vous lu L'Antechrist de Renan ? Je trouve cela un maître-livre ; et vous, Princesse ?

J'ai appris indirectement, il n'y a pas plus de deux ou trois jours, la mort de la pauvre Mme Benedetti ! Je sais combien son mari l'aimait et je le plains profondément.

Dans votre dernière lettre, vous me paraissiez avoir des inquiétudes politiques.

Elles sont passées, n'est-ce pas ?

Songez quelquefois, Princesse, à votre vieux fidèle qui vous aime et vous baise les deux mains.

À GEORGE SAND. §

[Croisset], jeudi [3 juillet 1873].

Pourquoi me laissez-vous si longtemps sans me donner de vos nouvelles, chère bon maître ? Je m'ennuie de vous, voilà.

J'en ai fini avec l'art dramatique. Carvalho est venu ici, samedi dernier, pour entendre la lecture du Sexe faible ; il m'en a paru très content. Il croit à un succès. Mais je me fie si peu aux lumières de tous ces malins-là que, moi, j'en doute.

Je suis éreinté, et je dors maintenant dix heures par nuit, sans compter deux heures par jour. ça repose ma pauvre cervelle.

Je vais reprendre mes lectures pour mon bouquin, que je ne commencerai pas avant une bonne année.

Savez-vous où se trouve maintenant l'immense Tourgueneff ?

Mille tendresses à tous, et à vous les meilleures de votre vieux.

À GEORGES CHARPENTIER. §

17 Juillet [1873]. Croisset, près Rouen.

Mon cher Ami,

Je renvoie à l'imprimerie Raçon deux formidables paquets d'épreuves.

Vous ferez bien de les faire revoir par quelqu'un, car je ne suis pas fort en typographie.

Il me semble que les lignes sont beaucoup trop serrées ? Bien des lettres sont tombées en pâte, etc.

Les eaux de Vichy vous ont-elles fait du bien ?

Présentez, je vous prie, mes respects à Mme Charpentier, et recevez pour vous une bonne poignée de main de votre.

Je serai probablement à Paris du 10 au 15 août.

À GEORGE SAND. §

[Croisset], dimanche [20 juillet 1873].

Je ne suis pas comme M. de Vigny, je n'aime point «le son du cor au fond des bois». Voilà deux heures qu'un imbécile, posté dans l'île en face de moi, m'assassine avec son instrument. Ce misérable-là me gâte le soleil et me prive du plaisir de goûter l'été. Car il fait maintenant un temps splendide, mais j'éclate de colère. Je voudrais bien, cependant, causer avec vous un petit peu, chère maître.

Et d'abord, salut à votre septantaine, qui me paraît plus robuste que la vingtaine de bien d'autres ! Quel tempérament d'Hercule vous avez ! Se baigner dans une rivière glacée, c'est là une preuve de force qui m'épate, et la marque d'un «fonds de santé» rassurante pour vos amis. Vivez longtemps ! Soignez-vous pour vos chères petites-filles, pour le bon Maurice, pour moi aussi, pour tout le monde, et j'ajouterais : pour la littérature, si je n'avais peur de vos dédains superbes.

Allons, bon, encore le cor de chasse ! C'est du délire. J'ai envie d'aller chercher le garde champêtre.

Moi, je ne les partage pas, vos dédains, et j'ignore absolument, comme vous le dites, «le plaisir de ne rien faire». Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie ne me semble tolérable que si on l'escamote. Ou bien, il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés... et encore !

Donc, j'en ai fini avec le Sexe faible, qui sera joué – telle est du moins la promesse de Carvalho – en janvier, si l’Oncle Sam, de Sardou, est rendu par la Censure ; dans le cas contraire, ce serait en novembre.

Comme j'avais pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d'une autre pièce, laquelle a pour titre : le Candidat ? Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. Hélas ! Je vais donc le laisser dans un tiroir et me remettre à mon bouquin. Je lis l’Histoire de la médecine, de Daremberg, qui m'amuse beaucoup, et j'ai fini l’Essai sur les facultés de l'entendement, du sieur Garnier, que je trouve fort sot. Voilà mes occupations.

Il paraît se calmer. Je respire !

Je ne sais si à Nohant on parle autant du Schah que dans nos régions. L'enthousiasme a été loin. Un peu plus, on l'aurait proclamé empereur. Son séjour à Paris a eu, sur la classe commerçante, boutiquière et ouvrière, une influence monarchique dont vous ne vous doutez pas, et messieurs les cléricaux vont bien, très bien même.

Autre côté de l'horizon, les horreurs qui se commettent en Espagne ! De telle sorte que l'ensemble de l'humanité continue à être gentil.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

[Dimanche], 20 juillet 1873.

Princesse, votre chère et mauvaise écriture a été comme toujours la bienvenue. Je commençais à être inquiet, quand le petit mot de Popelin est venu me rassurer, puis votre lettre... Tout va bien, Dieu soit loué !

Je regrette beaucoup de n'avoir pas été à Paris lorsque le Prince s'y trouvait, mais j'espère le revoir fréquemment l'hiver prochain, car son exil est absurde. Il faudra que toutes ces sottises-là finissent et qu'un Napoléon puisse vivre dans son pays tout comme un autre.

J'ai lu ce matin des détails horribles sur ce qui se passe en Espagne, et plus que jamais je suis indigné contre l'abominable race humaine. Quels animaux ! quelles bêtes brutes et féroces ! Mais causons de choses moins noires. Je réponds d'abord à vos questions : Le Sexe faible sera joué en janvier si L'Oncle Sam est rendu par la censure ; autrement, comme Carvalho n'aurait rien pour son automne, je passerai en novembre. Il va sans dire que je souhaite à Sardou cent représentations, car mon intérêt est d'être joué le plus tard possible.

Admirez, Princesse, ce que c'est que la vaste conception d'un mouvement ! Ayant pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement et de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis, sans nul effort, à construire le plan d'une autre pièce, ayant pour titre Le Candidat ! Mon scénario est écrit ; mais je vais le laisser reposer, pour le reprendre je ne sais quand. Je vous demande pardon de vous entretenir de choses si peu importantes, mais pour moi elles sont sérieuses. Voulez-vous que je vous lise Le Sexe faible quand j'irai vous voir à Saint-Gratien ? Ce sera probablement au commencement de décembre, si vous le permettez.

Que dites-vous du Schah ? Je crois que son séjour à Paris a eu une influence monarchique démesurée ? C'est aujourd'hui dimanche ; il fait un temps splendide, un soleil éclatant. Je vous vois d'ici, Princesse, à l'ombre de vos grands arbres, coiffée d'un joli chapeau de paille ; je vous salue, je m'avance et je vous baise la main, car je suis votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi, 4 heures et demie, 26 juillet 1873.

J'ai un joli mal de tête, pour avoir trop pris de notes dans Daremberg, et je voudrais piquer un chien avant de me baigner dans les eaux sales de la Seine. Donc la lettre à ma pauvre Caro ne sera pas longue. Que lui dirai-je, après, bien entendu, l'avoir embrassée ? Que je m'ennuie d'elle ? Comme elle le sait, c'est inutile.

Mais que je te plains, mon pauvre loulou, de tes mésaventures murales (belle expression). Est-ce assez ennuyeux ! Sans compter la dépense ! Il me semble que tu prends cela philosophiquement, ce dont je t'applaudis.

L'abbé Chalons peut venir. Je suis tout prêt à le recevoir. Mais qu'il ne compte pas sur de grandes distractions.

Tu as dû recevoir une boîte de photographies et ta robe des Magasins du Louvre. J'ai tout payé, 96 francs, ce qui fait que j'attends de l'argent avec impatience. Émile s'est couché ce matin à 1 heure, emporté par le délire des confitures. Il y a six pots de gelée de gardes pour Mme Commanville. La provision est petite, mais nous manquions de pots. On a même été obligé d'en racheter.

Depuis ton départ, mon pauvre chat, je me suis baigné deux fois. J'ai fini Flammarion, j'ai expédié toutes les notes à prendre dans Daremberg et j'ai lu pas mal de Buffon. Puis j'ai beaucoup pensé à toi. Voilà ma vie.

Aucune nouvelle de Carvalho.

Préviens-moi un jour d'avance de l'arrivée de l'abbé.

Ton vieux scheik d'oncle qui t'aime.

Fais prendre de l'Eau-bonne à ton mari.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 3 heures, 29 juillet 1873.

Ma Chérie,

Émile, bien qu'affligé d'une véhémente colique, si tu tiens à avoir des détails intimes sur mon ménage, Émile, dis-je, vient de partir pour Rouen, afin de mettre au chemin de fer, grande vitesse, ton petit chapeau noir.

Je compte être à Dieppe mercredi de la semaine prochaine, si toutefois il y a «une chambre d'ami» pour Cruchard. J'attends l'abbé Chalons et lui ai fait disposer sa couche dans la chambre à deux lits. À quoi vais-je l'occuper, ce soir ?

J'ai reçu par autographe la nouvelle du mariage de Bardoux avec mlle Villa-Bimar ou Bemar ; c'est un nom de maison de campagne et non pas un nom de femme ! Raoul-Duval ne se trompe pas ; notre législateur avait des sentiments.

J'ai encore reçu ce matin des épreuves de Lemerre que je viens de corriger ; mais je n'ai aucune nouvelle de Carvalho. Je viens de lui écrire pour savoir si je dois l'attendre plus longtemps.

Il fait présentement un temps d'orage accablant. Néanmoins je ne suis pas vache comme hier, où je me sentais si las que j'ai renoncé au bain froid.

C'était peut-être d'avoir trop lu ces jours-ci, ou plutôt la suite d'un abominable accès de tristesse que j'ai eu dimanche. Rarement je me suis senti plus isolé, plus vieux ! La philosophie a repris le dessus et je me suis remis aux notes pour Bouvard et Pécuchet ! Comme je pense aux bons jours que nous avons passés ensemble, pauvre chère fille ! Je ressemble à une mère, n'est-ce pas ? Ou plutôt à une vraie nounou. Mon poupon m'assottit, et je le bécote sur ses deux bonnes jouettes.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, samedi [2 août 1873].

Eh bien ! pourquoi pas de lettre ? As-tu eu la migraine tellement que tu n'as pu m'écrire, pauvre chérie ? Qu'y a-t-il ? Je m'attendais hier ou avant-hier à la visite d'Ernest. Je commence à m'inquiéter et ta nounou va en avoir son lait tourné ! Mais j'espère que demain matin, pour mon dimanche, j'aurai une épître.

Mercredi a été une journée farce. Je venais de reconduire au bateau l'abbé Chalons, quand une voiture s'arrête à la porte. J'ouvre et qu'aperçois-je, ô mon Dieu ? Le gigantesque Arthur Fontenillat et l'inéluctable Mme Doche. Tableau : poignée de main à lui, deux baisers à elle. Ils venaient me faire une visite. Promenade dans le jardin. Grogs à l'eau-de-vie, inspection de tous les appartements et enthousiasme universel.

Bref, tant d'amour avait un but, à savoir : obtenir un rôle dans la pièce de ce bon Flaubert. Pour jouer Mme de Mérilhac, le vieil ange Doche rompra son engagement avec l'Odéon, etc. Elle demande un rôle dans ma pièce, à n'importe quelles conditions. Comme je crois qu'elle jouera parfaitement celui de mme de Mérilhac, je ne demande pas mieux, bien entendu, que de l'avoir. Donc, j'ai pour samedi prochain un rendez-vous avec Carvalho qui est indisposé, m'a-t-il écrit.

Ainsi, ma chérie, je compte être chez toi mercredi et y rester jusqu'à samedi matin. Si ça te gêne en quoi que ce soit, dis-le moi franchement. Mais, pour partir d'ici, il me faut toujours de l'argent.

Le Moscove a enfin donné de ses nouvelles. Il a fait une chute et est resté dans son lit tout le temps qu'il a passé à Vienne. Puis, de là, il a été aux eaux de Carlsbad, dont il paraît content. Il se disposait à venir me voir ici, la semaine prochaine. Je lui ai répondu qu'afin de le garder plus longtemps je préférais l'avoir au mois de septembre. Ce mâtin-là m'a envoyé un nouveau conte de sa façon, intitulé les Eaux printanières, qui m'a fait passer une journée délicieuse. Quel homme !

Événement dramatique hier à Croisset : Ton jardinier Chevalier a arrêté un homme qui volait des prunes chez la mère Bréauté ! Gueulade sur le quai, en pleine chaleur. Personnages : Remoussin, Leroux, la chienne d'Émile, etc., la bourouette de Chevalier et la petite Marie, fille de Chevalier. On a conduit le délinquant en prison, et messieurs les gendarmes sont venus faire une enquête.

À propos de criminels, Saint-Martin m'a dit que toutes les nuits, depuis quelques jours, il passait, entre 2 et 3 heures, environ vingt personnes qui s'en allaient à Bonne-Nouvelle, dans l'espoir de voir guillotiner Neveu ! Hein ? l'humanité ! Pauvre chat !

Quand Flavie vient-elle ? N'est-ce pas mardi ? Je serais bien aise de la voir.

Mais c'est toi, surtout, chère Caro, qui me feras plaisir à contempler et à embrasser.

À bientôt donc.

Ton vieux Cruchard qui t'aime.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Lundi soir, 4 août [1873].

Voilà longtemps qu'on n'a causé ensemble, n'est-ce pas, chère Madame ? j'en ai des remords. Votre dernière lettre était si gentille et si bonne ! Mon excuse est un travail excessif. Comme j'étais en veine dramatique, je me suis mis, après m'être débarrassé du Sexe faible, à faire le scénario d'une grande comédie politique ayant pour titre : le Candidat. Si jamais je l'écris et qu'elle soit jouée, je me ferai déchirer par la populace, bannir par le pouvoir, maudire par le clergé, etc. Ce sera complet, je vous en réponds ! Cette idée-là m'a occupé un mois et mon plan remplit trente pages ; ce qui ne m'a pas empêché de continuer mes colossales lectures pour mon roman. Savez-vous combien j'ai avalé de volumes depuis le 20 septembre dernier ? 194 ! Et dans tous j'ai relevé des notes ; de plus, j'ai écrit une comédie et fait le plan d'une autre. Ce n'est pas l'année d'un paresseux.

À propos de livres, procurez-vous tout de suite l’Abandonnée et les Eaux printanières du gigantesque Tourgueneff, puis vous me remercierez.

J'ai pour samedi prochain un rendez-vous avec Carvalho ; alors je saurai (du moins je l'espère) l'époque où je dois être joué. Ce sera en novembre ou en janvier. Il faut ajuster votre séjour à Paris en conséquence et y rester le plus longtemps possible, pour qu'on ait le temps de se voir, comme au bon vieux temps.

Peut-être vous ferai-je assister à ce qui s'appelle vulgairement un four. L'enthousiasme de Carvalho m'inquiète. Quand on est d'avance si sûr de la victoire, d'ordinaire on reçoit une pile. Je ne crois pas aux gens qui «se connaissent en théâtre». Cependant ils peuvent quelquefois ne pas se tromper. Après tout, bonsoir ! J'ai fait ce que je devais faire. J'ai écrit une chose légère, mais pas honteuse.

Comme je songe à vous depuis mon petit voyage à Villenauxe, à votre maison, à votre jardin, à tout ! Et je vous dis que vous vous trompez. Si Curtius ne s'est pas jeté deux fois dans son trou, c'est qu'il est mort dès le premier plongeon. Il n'en est pas de même de moi (mais vous ne vous rappelez pas que vous m'avez comparé aux Curtius et aux Decius) et je suis très capable de réitérer mon sacrifice.

Mon été n'a pas eu de désagréments. Ma nièce Caroline est venue ici passer six semaines, et sa gentille compagnie m'a fait du bien, mon existence ordinaire est si esseulée et farouche ! Je m'en vais demain passer quelques jours à Dieppe, puis de là j'irai à Paris chercher des livres, ensuite à Saint-Gratien, puis aux environs de Rambouillet, pour découvrir le paysage où je puis placer mes deux bonshommes. J'ai déjà fouillé (sans succès) tous les autres environs de Paris. Après quoi, je reviendrai ici jusqu'au moment de cabotiner sur les planches du Vaudeville...

Deux anecdotes à ce relatives : Koning, l'immense Koning, celui-là même à qui Déjazet, âgée de 71 ans, écrit «ta petite femme t'attend dans la rue de Vendôme», auctore de Banville, M. Koning, dis-je, voulait venir à Croisset m'offrir sa collaboration, non pour être l'amant de Déjazet (j'en serais incapable), mais pour palper les droits d'auteur sur la pièce de ce bon Flaubert. Un ami, à Rouen, l'a dissuadé de cette démarche. Je le regrette bien. Quelle réception !... rêvez-en !

Autre histoire. L'ange nommé Eugénie Doche est venue jusque dans mon humble asile pour avoir un rôle et, comme j'en ai un pour elle, je ne demande pas mieux que de tout faire pour que Carvalho la prenne. Le surlendemain, que reçois-je ? ô mon Dieu ! une idéale photographie, représentant la susdite : pose orientale, oeil noyé, narine remontante et aigrette sur la toque ! avec ces mots au bas du carton : «à vous !». Ah ! le comique est une grande chose ! Vous le sentez bien, vous, chère Madame, c'est pourquoi je me permets de vous envoyer ces légers détails.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris], dimanche [10 août 1873].

Mon Loulou,

Le sieur Carvalho m'a ouvert la porte lui-même, à 7 heures précises, et tout m'a l'air d'aller de mieux en mieux.

L'Oncle Sam sera joué au commencement d'octobre. Donc, je ne passerai pas avant le milieu de janvier ou le commencement de février, ce qui me laisse tout mon automne pour travailler à Bouvard et Pécuchet.

2° Mme Doche a été acceptée d'emblée. Je viens de lui écrire. J'ai trouvé sur ma table trois énormes paquets d'épreuves de Lemerre et je viens de les corriger.

On ne parle que de la Fusion et on est monarchique. J'ai affiché des principes rouges !

Il faut que j'aille au spectacle deux ou trois fois pour voir des acteurs : c'est ce que je ferai cette semaine, où je vais me livrer aussi à de courses de livres.

Vieux était un peu triste hier dans le wagon, triste d'avoir quitté sa pauvre fille. Et je suis arrivé à Paris en regrettant mon petit Duplan...

Encore un bon bacio.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, 15 août 1873.

Quelle chaleur, pauvre loulou ! c'est à tomber sur les bottes !

Ce qui n'empêche pas que, ce soir, Monsieur retourne au spectacle ! J'ai passé toute la journée d'hier avec Carvalho. Nous cherchons des acteurs.

Il n'est pas besoin de te cacher que je lui ai lu le plan du Candidat ! Enthousiasme dudit Carvalho, qui m'a prié de lui permettre de l'annoncer, ce que j'ai formellement refusé. Là-dessus, je suis inflexible.

Autre histoire : le sieur (m'a-t-on dit) a publié une lettre de moi à lui adressée, sans ma permission ! Que dis-tu du procédé ? La lettre est ancienne et roule sur la politique. Je vais tâcher de trouver le numéro du journal où elle se trouve, puis j'en écrirai une, à mon ami ! une qu'il ne publiera pas, je t'en réponds.

Mes deux éditeurs m'accablent d'épreuves, et je fais toujours des recherches pour Bouvard et Pécuchet... Je me réjouis comme toi à l'idée de passer encore une bonne quinzaine ensemble au mois de novembre, dans le vieux Croisset que j'aime de plus en plus...

Ma plume est si mauvaise qu'elle m'agace !

Donne-moi de tes nouvelles. Enfin pense toujours à

Vieux.

Je suis tanné de la Fusion.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris], jeudi [21 août 1873].

Mon Loulou,

Il me semble que j'ai plusieurs choses à te dire. Je ne sais lesquelles. Elles vont me revenir à la mémoire, pendant que je vais t'écrire.

La princesse Mathilde s'est, hier, beaucoup informée de Mme Commanville. éloge de ma belle nièce, pendant le dîner.

J'ai passé une soirée fort agréable dans la conversation de ce monstre de Renan, qui est un homme charmant. De quoi avons-nous causé ? des Pères de l'église. M. Vieux a étalé son érudition.

J'attends le retour de Carvalho, qui est maintenant à Puy, pour retourner au Vaudeville et régler encore bien des petites choses.

Il est probable que, vers la fin de la semaine prochaine, je ne serai pas loin de mon départ. Mais avant de rentrer à Croisset, je ferai un petit voyage en carriole de Rambouillet à Mantes.

Le Moscove demeure à Bougival (Seine-et-Oise), maison Halgan. Je ne l'ai pas encore vu et ne sais s'il a reçu tes deux épîtres. Il m'a écrit qu'à la fin de septembre toute la bande Viardot, lui compris, bien entendu, irait passer quelques jours à Nohant, et m'a invité à en faire partie. Mais c'est assez de vacances comme ça. Il faut se remettre à Bouvard et Pécuchet, pour lesquels je me ruine en achats de livres.

Peut-être qu'une fois rentré, je vais céder à la tentation du Candidat.

Tu sais bien, ma chérie, que je ne partage pas du tout tes opinions sur la Fusion. C'est, selon moi, une sottise pratique et une ânerie historique.

En de certains jours, il me prend des envies d'écrire de la politique pour exhaler là-dessus ce qui m'étouffe ! Mais à quoi bon ? Le plus clair de la Fusion sera que : elle n'aura pas lieu, d'abord ; puis que les Orléanistes se sont déshonorés. Du reste, ça renforce les Bonapartistes. Là est le comique.

On commence à Paris à n'y plus croire. Elle sera usée avant la rentrée des Chambres.

Ton vieil oncle qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi [25 août 1873].

Ma Chérie, ...

Quelle chaleur ! Je tremble à l'idée que la semaine prochaine je me promènerai dans la campagne pour Bouvard et Pécuchet ! mais l'Art avant tout ! Et puis, à la fin de cette même semaine, je rentrerai dans mon domicile.

Et il faudra qu'un de ces soirs je retourne au Vaudeville ! Je vais tout à l'heure aller voir ce bon M. Carvalho ! Tu ne me dis pas s'il a été aimable.

Je viens d'écrire au Moscove pour lui dire que je l'attends toujours le 10 septembre et que mon intention est de le mener dans divers endroits, à Dieppe entre autres. Mais quelles seront les personnes que tu auras chez toi vers le 15 ou le 16 ? Sera-ce les Censier, la mère Heuzey, tes élèves ? Il me faut de l’éluite, bien entendu.

Adieu, pauvre chère fille. Quoiqu'il n'y ait pas longtemps que je ne t'ai vue, je m'ennuie de toi, et voudrais bien baiser sur les deux joues ta bonne et jolie mine.

Tels sont les sentiments de ta

Vieille Nounou.

À GEORGE SAND. §

Croisset, vendredi 5 septembre 1873.

En arrivant ici, hier, j'ai trouvé votre lettre, chère bon maître. Tout va bien, chez vous ; donc, Dieu soit loué !

J'ai passé le mois d'août à vagabonder, car j'ai été à Dieppe, à Paris, à Saint-Gratien, dans la Brie et dans la Beauce, pour découvrir un certain paysage que j'ai en tête, et que je crois avoir enfin trouvé aux environs de Houdan. Cependant, avant de me mettre à mon effrayant bouquin, je ferai une dernière recherche sur la route qui va de La Loupe à Laigle. Après quoi, bonsoir !

Le Vaudeville s'annonce bien. Carvalho, jusqu'à présent, est charmant. Son enthousiasme est même si fort que je ne suis pas sans inquiétudes. Il faut se rappeler les bons Français qui criaient : «à Berlin !» et qui ont reçu une si jolie pile.

Non seulement ledit Carvalho est content du Sexe faible, mais il veut que j'écrive tout de suite une autre comédie dont je lui ai montré le scénario, et qu'il voudrait donner l'autre hiver. Je ne trouve pas la chose assez mûre pour me mettre aux phrases. D'autre part, je voudrais bien en être débarrassé avant d'entreprendre l'histoire de mes deux bonshommes. En attendant, je continue à lire et à prendre des notes.

Vous ne savez pas, sans doute, qu'on a formellement interdit la pièce de Coëtlogon, parce qu'elle critiquait l'Empire. C'est la réponse de la Censure. Comme j'ai dans le Sexe faible un vieux général un peu ridicule, je ne suis pas sans crainte. Quelle belle chose que la Censure ! Axiome : Tous les gouvernements exécrent la littérature : le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.

Quand on a défendu de jouer Mademoiselle La Quintinie, vous avez été trop stoïque, chère maître, ou trop indifférente. Il faut toujours protester contre l'injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut. Moi, à votre place et avec votre autorité, j'aurais fait un fier sabbat. Je trouve aussi que le père Hugo a tort de se taire pour le Roi s'amuse. Il affirme souvent sa personnalité dans des occasions moins légitimes.

À Rouen, on a fait des processions, mais l'effet a complètement raté, et le résultat en est déplorable pour la Fusion. Quel malheur ! Parmi les bêtises de notre époque, celle-là (la Fusion) est peut-être la plus forte. Je ne serais pas étonné quand nous reverrions le petit père Thiers ! D'autre part, beaucoup de rouges, par peur de la réaction cléricale, sont passés au bonapartisme. Il faut avoir une belle dose de naïveté pour garder une foi politique quelconque.

Avez-vous lu l’Antechrist ? Moi, je trouve cela un beau bouquin, à part quelques fautes de goût, des expressions modernes appliquées à des choses antiques. Renan me semble du reste en progrès. J'ai passé dernièrement toute une soirée avec lui et je l'ai trouvé adorable.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, vendredi, 4 heures [5 septembre 1873].

[... ] Ma journée de mercredi a été épique ! J'ai été de Paris à Rambouillet en chemin de fer, de Rambouillet à Houdan en calèche, de Houdan à Mantes en cabriolet, puis re-chemin de fer jusqu'à Rouen, et je suis arrivé à Croisset à minuit par une pluie diluvienne. Prix : 83 francs ; car il en coûte pour faire de la littérature consciencieuse ! Enfin, je crois que j'ai trouvé la maison de Bouvard et Pécuchet à Houdan. Cependant, avant de me décider, je veux voir la route de Chartres à Laigle. D'après ce qu'on m'a dit, c'est peut-être mieux. Mais ce sera la dernière tentative.

M. Vieux a pris l'air cette semaine. Car lundi j'ai passé toute la journée à Villeneuve-le-Roi, et mardi j'ai été à Rentilly, au delà de Lagny, chez Mme André. Ce château est d'un luxe qui dépasse tout ce que j'ai vu jusqu'à présent. Il est vrai qu'il y a dans la maison plus d'un million de rentes, et je le crois sans peine, d'après le train qu'on y mène. J'ai vu arriver à la fois, par quatre avenues, dans le parc, quatre voitures de la maison, chacune attelée de deux chevaux superbes, etc. À plus tard les descriptions.

Carvalho, qui continue à avoir pour moi une passion folle, reviendra à Croisset, au commencement d'octobre, pour régler le scénario du Candidat, ou plutôt pour en causer longuement, car il n'y trouve rien à reprendre et il veut que je l'écrive dès maintenant, afin de le jouer l'autre hiver. Je suis plein d'hésitations. D'autre part, je voudrais être débarrassé de toute préoccupation, quand je me mettrai l'été prochain à Bouvard et Pécuchet... Fais-moi le plaisir de me dire à quelle heure sera, de dimanche prochain en huit, l'arrivée du paquebot de New-Haven. Il est convenu, entre moi et Tourgueneff, que si je ne reçois pas de lettre de lui d'ici là, il arrivera le 14 au matin à Dieppe, et que nous passerons la journée chez Mme Commanville.

Pendant que j'étais parti, le choléra sévissait sur nos bords. Plusieurs personnes en sont mortes, entre autres une fille de Saint-Martin, celle qui t'a servi de modèle. Une fille Bony s'est noyée et on l'a repêchée devant notre porte.

Comme on a formellement interdit la pièce de M. Coëtlogon parce qu'elle attaquait l'Empire sic, celle de Sardou passera du 15 au 20 octobre (j'irai à Paris pour la première). En donnant à l’Oncle Sam 120 représentations, cela me remet au commencement de février. Donc mes répétitions commenceront vers le milieu de décembre, au plus tard. Ainsi ma chère nièce pourra encore passer ici une quinzaine avec son Vieux qui s'ennuie bien d'elle. Mes retours à Croisset ne sont pas précisément folichons, mon pauvre loulou. Cependant je jouis énormément de n'avoir plus à m'habiller et à sortir. Je finissais par être las des bottines.

Carvalho m'a accordé tous les engagements que je désirais. Il nous reste à trouver une femme colosse pour la nourrice. On la découvrira dans les bas-fonds de la société ! Adieu, chérie. Écris-moi une longuissime lettre.

Ton vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi soir. [9 septembre 1873].

Mon pauvre Caro,

Le Moscove est un être tellement mené que je ne sais pas maintenant s'il est à Bougival, à Saumur, ou à Oxford. Mais d'ici à samedi matin j'aurai de ses nouvelles et l'annonce, peut-être, de son arrivée.

Les Censier seront chez toi dimanche. Il me semble que nous ne pouvons pas y coucher, cela vous gênerait trop.

De toute façon (en admettant que Tourgueneff n'aille pas à Dieppe) il ne se passera pas bien du temps avant que tu ne voies ta vieille nounou, car elle s'ennuie beaucoup de sa pauvre fille.

J'ai reçu ce matin une lettre très aimable du père Hugo, m'invitant à dîner chez lui, le jour que je voudrai. Je m'étais présenté à son domicile pour avoir des nouvelles de son fils qui est très malade.

J'en ai reçu une autre de Lachaud, l'éditeur, qui me redemande un bouquin quelconque.

Mais j'en ai reçu une de Mme Magnier, confiseur, qui me fait moins d'honneur que les deux précédentes ! car elle me réclame plusieurs factures. Là-dessus, voyage à Rouen. Recherches infructueuses des quittances, correspondance peu récréative. Bref, j'ai aujourd'hui même craché (pour des confitures depuis longtemps digérées par d'autres) la somme de 304 francs. Il m'est également revenu, depuis mon retour de Paris, deux ou trois petits papiers de ce genre-là, et je ne possède plus que 40 francs. Donc, si mon beau neveu pouvait m'envoyer 500 francs, il m'obligerait.

[...] Je crois que j'ai bien fait de lire à Carvalho le plan du Candidat, car il l'a trouvé très bien, et l'espoir de le jouer dans l'hiver de 1874-1875 va lui donner du zèle pour le Sexe faible.

T'ai-je dit qu'il m'avait promis de revenir à Croisset prochainement, pour causer du Candidat ?

Je m'y suis mis ! Depuis dimanche, c'est mon travail du soir. Dans la journée, je lis des ouvrages des RR. PP. Jésuites, et je vais en avaler un de Mgr Dupanloup !...

Le choléra a été assez fort à Croisset. Pour le prévenir, tout le monde entonne du rhum avec conviction. Mais l'épidémie paraît se calmer.

Aucune nouvelle. Mon serviteur, hier, a manqué se casser la margoulette en dégringolant du haut d'un noyer où il lochait des cerneaux. Il s'est poché l'oeil, écorché la main et meurtri le dos.

Le temps commence à n'être pas chaud, mon loulou.

Tu as bien tort de laisser manger ton temps par les fâcheux ! C'est la pire manière de le perdre.

Tu ne diras pas cette fois que je t'écris de simples billets ? Là-dessus, mon loulou,

Serviteur !

À VICTOR HUGO. §

Croisset, près Rouen, 9 septembre [1873].

Mon cher Maître,

Je tenais à avoir des nouvelles de Monsieur votre fils, que je savais gravement malade.

Donc, mardi dernier, vers 9 heures du soir, je me suis présenté à Auteuil devant votre porte. Elle était close, et un gardien de l'ordre public m'affirma que «Monsieur Hugo Victor (sic) était couché» !

Mais le mois prochain, j'aurai le plaisir d'accepter cette bonne invitation à laquelle maintenant, je ne puis me rendre. – Et puis, cet hiver, n'est-ce pas, vous serez à Paris ?

D'ici là, cher Maître, je vous embrasse et vous prie de me croire, ex imo,

Tout à vous.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Dimanche, 14 septembre [1873].

Mon cher Ami,

Raçon m'a envoyé ce matin deux paquets d'épreuves que j'ai corrigées tout de suite. Je les lui renvoie.

Il faudrait que vous prépariez la petite note historique qui doit précéder le réquisitoire de Pinard et le plaidoyer de Sénard.

Est-ce bien utile, cette note ? Ne serait-il pas mieux de mettre tout simplement : «Huitième Chambre de..., etc. « (voir la Gazette des Tribunaux, pour la date) puis d'étaler sans aucun préambule l'oeuvre du sieur Pinard ?

Cependant il faudrait dire clairement que la Revue de Paris m'avait fait des suppressions ! (numéros de décembre).

J'ai passé une heure à rechercher encore mon assignation ! Je l'ai, j'en suis sûr ! Mais où est-elle ? Je ferai une troisième tentative, après quoi j'y renonce.

Il faudra dans les deux discours Pinard et Sénard, faire des références pour les pages, – qu'on puisse voir de suite, dans le volume, les endroits qui étaient incriminés dans les numéros de la Revue.

Cela sera imprimé en plus petit texte au bas de la page, Je n'ai fait aucune correction au titre, mais «édition nouvelle» ne me paraît pas suffisant, pour vous. Dans l'intérêt de la vente, ne faudrait-il pas indiquer quelque chose de plus ?

Et si on faisait pour les cent premiers exemplaires une couverture différente, et qui tirât l'oeil un peu plus que la couverture ordinaire de votre Bibliothèque ? Qu'en dites-vous ?

Je vous prie, mon cher ami, de me mettre aux pieds de Mme Charpentier et de me croire vôtre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[16 septembre 1873].

Mon assignation doit se trouver chez l'huissier du tribunal. Le greffe a beau être brûlé, on doit retrouver une copie de ladite assignation, 1° chez l'huissier de la 8e chambre, et 2° dans les journaux de droit du mois de janvier 1857. Voilà du moins ce que m'a affirmé, hier, un ancien magistrat.

Tout à vous, cher ami.

Votre.

17 septembre, mardi.

Il me tarde de voir les appendices imprimés.

Renvoyez-moi, avec les épreuves, le manuscrit (unique) des plaidoiries.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 4 heures [17 septembre 1873].

Tu as parfaitement deviné ma conduite. Lundi, j'ai été dîner chez Lapierre, où il n'y avait avec moi que M. le Préfet ; puis, le soir, est venu Houzeau, le professeur de chimie. Ce jour-là, la noce de M. Leroux a bien tiré cent coups de fusil ! et les salves ont recommencé le lendemain ! C'était, au dire d'Émile, «tout à fait très bien». Huit fiacres ! et l'on avait tué six poules !

Moi, je continue toujours mon Candidat, dont je ne suis pas mécontent, quoique (j'en ai peur) il y aura bien des retouches à faire. Mais ça m'amuse énormément et, en somme, je mène une bonne vie, seul, dans mon domicile, sans personne qui m'embête, et poursuivant la même idée du matin jusqu'au soir, et même quelquefois pendant toute la nuit. Je me suis un peu calmé, toutefois, car la semaine dernière mon exaltation allait trop loin !

Que me manque-t-il ? Ma pauvre nièce ! pour lui faire part de mes élucubrations. Si Tourgueneff n'est pas à Croisset le 1er octobre, je décampe pour aller la voir, car il y a trop longtemps que je n'ai pas eu ce plaisir. Je t'avouerai que le Moscove commence à me dégoûter par sa mollasserie ! Je suis sûr qu'il a envie de venir, mais les Viardot l'entraînent ailleurs, et il n'ose pas affronter leur courroux... !

Dans les intervalles de l'art dramatique je me bourre d'un tas d'oeuvres édifiantes, peu fortes à tous les points de vue. Mgr Dupanloup a cependant du bon. Je lis de lui un traité sur l'éducation, et à la fin du mois j'aurai avalé (et annoté) vingt volumes que je renverrai à Mlle Cardinal.

Le citoyen Émangard n'en trouve pas moins que «je ne fais rien». C'est à moi-même qu'il l'a dit...

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mardi soir [23 septembre 1873].

Comme il y a longtemps que nous n'avons correspondu, Princesse ! J'attendais toujours, pour vous écrire, que je susse l'époque de mon prochain retour à Paris. Carvalho doit m'y appeler, mais je n'entends pas parler de lui, et d'ici à ma visite dans le bon Saint-Gratien (ce qui aura lieu, j'espère, dans une quinzaine), je voudrais bien savoir comment vous allez, ce que vous devenez.

Moi, je n'ai pas perdu mon temps, car j'ai beaucoup travaillé, et depuis, je me suis occupé de mes affaires, qui prennent une assez bonne tournure ; mais cela est peu important.

Je sais que le prince Napoléon est à Paris, et j'ai vu de sa prose imprimée. Qu'en pensez-vous ? Je crois qu'il va trop vite.

Quand la fusion sera coulée, sera-t-on un peu tranquille ? ô mon Dieu !

Comme le temps est doux ! Ici, chez moi, c'est charmant. Il faudra pourtant, Princesse, qu'un jour vous vous décidiez à faire ce voyage, et que vous honoriez ma cabane de votre présence ! Serais-je assez content de vous recevoir ! Je continue à y vivre en philosophe. Quand je me suis un peu promené dans mon jardin, escorté de mon lévrier qui gambade, et que j'ai bien roulé les feuilles mortes sous mes pieds et un tas de souvenirs dans ma vieille cervelle, je secoue la tristesse qui m'envahit et je remonte à mon ouvrage. Voilà.

Ce mois-ci, j'ai lu beaucoup de livres des Révérends Pères Jésuites, lesquels ne sont pas forts, quoi qu'on dise ; et puis j'ai fait le premier acte d'une comédie politique, qu'aucun gouvernement ne laissera jouer.

Mais de cela, je me console d'avance.

À bientôt donc ! et croyez, chère Princesse, que je suis toujours votre vieux fidèle et dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 6 heures, 24 septembre 1873.

Mon Loulou,

Je ne te cache pas que le Moscove m'embête avec ses retards continuels et son mutisme, car je n'entends pas parler de lui. Bref, je ne remettrai pas ma visite à Dieppe au delà de la fin de la semaine prochaine. ça fera deux mois passés sans voir ma pauvre fille : c'est trop bête !

Je ne te cache pas non plus que prendre l'air, ne serait-ce qu'un jour, me ferait du bien, car, depuis que je suis revenu ici, j'ai travaillé d'une façon insensée. Sache que j'ai fini le premier acte du Candidat, dimanche dernier, à 3 heures et demie du matin ! Maintenant j'expédie un tas de livres assommants ! Je suis écoeuré par les élucubrations de MM. les Jésuites. Et je m'en bourre ! je m'en gorge ! à en crever. Mais je veux en avoir fini cette semaine, pour les envoyer à Mlle Cardinal et me mettre dimanche ou lundi prochain à préparer mon second acte.

Si je continue de ce train-là, j'aurai certainement fini en janvier et peut-être avant ! Il faut que l'été prochain je commence enfin Bouvard et Pécuchet !

Comme il a fait beau hier ! Moi aussi, Madame, j'ai admiré la nature et j'avais bien envie de m'en aller... je ne sais où... de sortir enfin, pour jouir du beau temps. Mais, après un tour de terrasse, je suis remonté dans mon cabinet afin de relever des notes dans le Christianisme de l'abbé Senac, aumônier du collège Rollin ! Voilà !...

Adieu, pauvre chat. Tu ne m'as pas l'air de mener une vie très active, ni très intelligente. Pardon du mot. Que lis-tu ? que fais-tu ? Il me semble que tu ne profites pas beaucoup de la paix des champs, pour te recueillir dans le silence du cabinet.

Et la peinture ? que devient-elle ?

Ta Nounou.

À ERNEST FEYDEAU. §

[Croisset, septembre 1873].

Pourquoi es-tu exaspéré des pèlerinages ? La bêtise universelle n'est pas une chose surprenante. Puisque les gens d'ordre croient qu'il faut les amulettes pour préserver des incendies, et que la Droite considère le bonhomme Thiers comme un rouge – ainsi qu'elle a fait pour Lamartine et pour Cavaignac – courbe la tête. Soumets-toi et va à confesse ; tu seras un exemple. ça moralisera les masses.

Quant à tes Mémoires d'une demoiselle, tu n'as pas compris mes critiques. Je ne disais pas qu'il y avait trop de folichonneries, mais qu'il n'y avait que cela. C'est bien différent. Tout peut passer, mais il faut faire à ce tout un entourage, une sauce.

Pour ce qui est de Saint Antoine, je ne m'en occupe nullement. Ce livre maintenant n'existe plus pour moi. Quand le publierai-je ? Je l'ignore.

Je suis tout entier à des lectures édifiantes, je me bourre à en vomir des oeuvres de Mgr Dupanloup et de celles des jésuites modernes, sans compter le reste ; le tout en vue du livre que je commencerai enfin l'été prochain. Le soir, pour me délasser, je compose une grande comédie politique dont je viens de finir le premier acte. Mais aucun gouvernement ne la laissera jouer, parce que j'y roule tous les partis dans la m... ! étant un homme juste.

Je ferai une apparition à Paris lors de la première de Sardou. Puis j'y reviendrai pour mes répétitions, ne sais quand.

Mon unique compagnie est un lévrier superbe qui dort sur mon divan et bâille devant mon feu. Telle est, mon bonhomme, l'existence de ton vieux qui t'embrasse.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, septembre 1873].

Il me semble que je ne vous ai point écrit depuis très longtemps, et je m'ennuie d'être sans voir votre écriture. Votre ami a monstrueusement travaillé depuis un mois, car il a fait le premier acte de sa comédie et avalé une vingtaine de volumes, pas davantage. Carvalho m'a paru très content du scénario du Candidat (titre qu'il m'a prié de taire parce qu'il le trouve excellent). Donc, revenu ici, je me suis mis à l'oeuvre, car je voudrais être débarrassé de mes occupations théâtrales le printemps prochain pour me mettre à écrire mes deux bonshommes. Je les prépare dans l'après-midi (la pièce est mon labeur du soir) et, parmi les choses assommantes que je viens d'avaler, je ne connais rien de pire que les ouvrages des RR. PP. Jésuites. Ce n'est pas fort, décidément ; ça donne envie de retourner à d'Holbach.

J'ai lu aussi les trois volumes de Mgr Dupanloup sur l’Éducation. Il s'y vante d'avoir fait dans la cour du petit séminaire de Paris un autodafé des «principaux ouvrages romantiques», et là il a aussi un petit parallèle entre Voltaire et Rousseau qui ne manque pas de gaieté.

J'ai trouvé dans le P. Gagarin un grand éloge du sieur Jules Simon. Les louanges sont pour faire passer le blâme qui vient après, naturellement ; n'importe ! le bon Père admire Simon. Il est ébloui par... son style ! tant il est vrai que tous les esprits faux concordent. Pourquoi le hideux, l'exécrable «môssieu de Maistre» est-il prôné et recommandé par les saint-simoniens et par Auguste Comte, tous si opposés de doctrine à ce sinistre farceur ? C'est que les tempéraments sont pareils.

Je ne suis pas sans inquiétude du côté de la censure quant au Sexe faible. Bien que je n'y blesse ni la religion, ni les moeurs, ni la monarchie, ni la république, le caractère bedolle d'un vieux général qui finit par épouser une cocotte pourrait déplaire à quelques-uns de MM. les militaires qui sont actuellement nos juges absolus. Donc connaissez-vous le général Ladmirault ? et par quel moyen, si besoin en est, fléchir ce guerrier en faveur de Thalie ? Ma pièce passera après celle de Sardou, vers la fin de janvier, probablement.

Dans quatre mois jouirons-nous d'Henry V ? Je ne le crois pas (bien que ce soit tellement idiot que cela se pourrait) ; la Fusion m'a l'air coulée et nous resterons en république par la force des choses. Est-ce assez grotesque ! Une forme de gouvernement, dont on ne veut pas, dont le nom même est presque défendu et qui subsiste malgré tout. Nous avons un président de la République, mais des gens s'indignent si on leur dit que nous sommes en république, et on raille dans les livres les «vaines» querelles théologiques de Byzance !

Je ne partage pas, chère Madame, vos réticences à l'endroit de l’Antechrist. Je trouve cela, moi, un très beau livre, et comme je connais l'époque pour l'avoir spécialement étudiée, je vous assure que l'érudition de ce bouquin-là est solide. C'est de la véritable histoire. Je n'aime pas certaines expressions modernes qui gâtent la couleur. Pourquoi dire par exemple que Néron s'habillait «en jockey» ? ce qui fait une image fausse. Quel dommage que Renan, dans sa jeunesse, ait tant lu Fénelon ! Le quiétisme s'est ajouté au celticisme et les arêtes vives manquent.

Vous savez qu'Alexandre Dumas fils déclare à la postérité que le nommé Goethe «n'était pas un grand homme». Barbey d'Aurevilly avait fait, l'été dernier, la même découverte. C'est bien le cas de s'écrier comme M. de Voltaire : «Il n'y aura jamais assez de camouflets, de bonnets d'âne pour de pareils faquins !»

Lévy m'a dégoûté des éditeurs comme une certaine femme peut écarter de toutes les autres. Jusqu'à des temps plus prospères je reste sous ma tente, et je continue à tourner des ronds de serviette (ce qui est une comparaison moins noble et plus juste) sans aucun espoir ultérieur. Je voudrais n'aller visiter les sombres bords qu'après avoir vomi le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire pas avant d'avoir écrit le livre que je prépare. Il exige des lectures effrayantes, et l'exécution me donne le vertige quand je me penche sur le plan. Mais cela pourra être drôle. Présentement, je m'aventure sur les plates-bandes de M. Roger, car j'étudie le jardinage et l'agriculture, théoriquement, bien entendu.

En fait de nouvelles, je n'en sais aucune. J'ai eu pendant six semaines une grippe formidable, attrapée à la première des érinnyes, où j'ai revu Leconte de Lisle. En le revoyant, j'ai repensé à la rue de Sèvres. Le passé me dévore, c'est un signe de vieillesse.

Ma vie se passe à lire et à prendre des notes. Voilà à peu près tout. Le dimanche je reçois assez régulièrement la visite de Tourgueneff, et dans une quinzaine j'irai en faire une à Mme Sand qui est une excellente femme, mais trop angélique, trop bénisseuse. À force d'être pour la Grâce on oublie la Justice. Remarquez-vous qu'elle est oubliée si bien, cette pauvre Justice, qu'on ne dit même plus son nom ?

À propos de justice, j'ai payé dernièrement au sieur Lévy trois mille francs de ma poche pour Dernières Chansons, et le dit enfant de Jacob vient d'être décoré !

Dieu des Juifs, tu l'emportes !

Vous allez trouver cela bien puéril, mais je me suis désorné de l'étoile. Je ne porte plus la croix d'honneur et j'ai prié un de nos amis communs de m'inviter à dîner avec Jules Simon, afin d'engueuler Son Excellence à ce propos, et c'est ce qui se fera. Je tiens surtout les paroles que je me donne.

Dans votre dernier billet, vous me parlez de Paris avec un certain regret ; pourquoi n'y venez-vous pas plus souvent, puisque vous y reprenez vie ? En cherchant bien, on pourrait peut-être reconstituer une petite société d'émigrés qui serait agréable. Car nous sommes tous des émigrés, les restes d'un autre temps. Je ne dis pas cela pour moi qui suis un vrai fossile, «une pièce de cabinet», comme écrivait mon compatriote Saint-Amant.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, dimanche [5 octobre 1873].

Mon Moscove m'a quitté ce matin, parce qu'il faut qu'il soit ce soir au dîner des Viardot où il doit y avoir (mystère) un fiancé !

Tu l'as tout à fait séduit, mon loulou ! car à plusieurs reprises il m'a parlé de «mon adorable nièce», de «ma charmante nièce», «ravissante femme», etc., etc. Enfin le Moscove t'adore ! ce qui me fait bien plaisir, car c'est un homme exquis. Tu ne t'imagines pas ce qu'il sait ! Il m'a répété, par coeur, des morceaux des tragédies de Voltaire, et de Luce de Lancival ! Il connaît, je crois, toutes les littératures jusque dans leurs bas-fonds ! Et si modeste avec tout cela ! si bonhomme, si vache ! Depuis que je lui ai écrit qu'il était une «poire molle», on ne l'appelle plus que «Poire molle» chez les Viardot ! Nouvel exemple de mon génie, pour inventer des surnoms. Je l'ai mené vendredi à Jumièges ! Mais tout le reste du temps, nous n'avons pas arrêté de parler, et franchement j'en ai la poitrine défoncée ! Ah ! voilà trois journées artistiques ! Je lui ai lu le Sexe faible, la Féerie et le premier acte du Candidat, avec le scénario d'icelui. C'est le Candidat qu'il aime le mieux ; il ne doute pas du succès du Sexe faible. Quant à la Féerie, il m'a fait une critique pratique que je mettrai à profit. Le Pot-au-feu lui a fait pousser des rugissements d'enthousiasme ! Il prétend que ça écrase tout le reste. Mais il croit que le Candidat sera une forte pièce ! Ce jugement m'encourage beaucoup, et dès demain je m'y remets.

J'irai donc à Neuville vers la fin de l'autre semaine, c'est-à-dire dans une petite quinzaine. J'espère de là aller à Paris, pour l’Oncle Sam. Jusqu'à présent, aucune nouvelle de Carvalho ! La mère Sand m'a répondu pour me remercier de la biographie de Cruchard qui l'a fort divertie.

Ce matin, j'ai eu la visite inattendue de Guy de Maupassant avec Louis Le Poittevin. J'ai été jeudi à l'Hôtel-Dieu, mais Achille n'y sera de retour que le 10. Donc, il me faudra y aller dans une huitaine. Cette pauvre Julie me fait pitié, tant elle a peur de l'opération et de l'hôpital. Te voilà donc en pleine campagne, mon pauvre Caro, au milieu des bons paysans, dans tes terres. Vas-tu y répandre des bienfaits ! moraliser les classes pauvres ! instruire les enfants ! etc., etc. ; enfin être assez châtelaine et ange du hameau !

«Mme Commanville ou la Madone de Pissy, romance ! Paroles de M. Amédée Achard, musique de M. Madoulé, vignette de M. Melotte. Se vend au profit des pauvres. «

Je ne me figure pas, du tout, quelles peuvent être tes occupations dans ton manoir. As-tu au moins emporté ta boîte à couleurs pour te livrer à des études artistiques ? Par ce temps d'automne les feuilles sont bien jolies à peindre. Il est vrai que Pissy manque de sites. N'importe, tu trouveras peut-être quelque recoin convenable.

Le Moscove a contemplé tes panneaux et trouve que tu as le sentiment de la couleur.

Adieu, ma pauvre chère fille.

Deux bons gros baisers de

Nounou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Saint-Gratien, lundi matin [octobre 1873, probablement le 27].

Mon pauvre Loulou,

Je compte être rentré à Croisset mercredi soir. Arrange-toi donc pour que j'y trouve une lettre de ma chère fille.

Jeudi soir, après t'avoir quittée, j'ai été dîner au Café Riche où j'ai rencontré d'Osmoy qui m'a paru gigantesque ! Jamais je n'ai vu un homme plus spirituel et plus crâne. Il était au milieu de députés de la Gauche et, bien entendu, on ne parlait que politique. Nous sommes restés ensemble jusqu'à 1 heure du matin.

La Fusion m'a l'air bien endommagée. Raoul-Duval vient d'écrire une lettre à Rouher où il se déclare contre la monarchie. J'espère de plus en plus qu'elle sera enfoncée. Tâche de lire les brochures de Cathelineau et de Mgr de Ségur, et tu verras ce que c'est que ce parti-là.

M. Giraud, la Princesse et M. Popelin m'ont demandé des nouvelles de ma «belle nièce» que j'embrasse très fort. D'Osmoy trouve que Carvalho a raison et qu'il faut commencer par le Candidat.

Adieu, pauvre fille chérie.

Ton vieux Cruchard.

À MADAME RÉGNIER. §

Croisset, jeudi soir [30 octobre 1873].

Madame et Chère Confrère,

En rentrant chez moi, ce matin, après une absence de dix jours, je trouve votre lettre et m'empresse de vous répondre.

Carvalho, que j'ai quitté hier à 11 heures du soir, avait commencé la lecture de votre manuscrit et en paraissait très content. Il m'a promis de le lire avec attention et nous en causerons lorsqu'il viendra ici, dans un petit mois. Je ne doute pas du résultat, qui sera heureux. Mais il faudra, je crois, condenser le tout.

Quant à moi, quant au Sexe faible, ledit Carvalho est refroidi et aime mieux jouer d'abord une autre pièce de votre serviteur (seul !) laquelle pièce n'est pas encore finie, mais peut l'être vers le jour de l'an.

La monarchie, grâces aux dieux, me paraît enfoncée ! Cependant il ne faut pas chanter victoire avant de voir les morts par terre.

À propos des morts, j'apprends à l'instant même que cette nuit, pendant que l'Opéra brûlait, mon pauvre Feydeau a quitté ce monde. Tant mieux pour lui, du reste.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, jeudi 30 Octobre [1873].

Chère Madame,

Je rentre chez moi après dix jours passés à Paris et mon opinion est que : Ils seront enfoncés. Nous n'aurons pas de monarque. Dieu merci, c'est-à-dire qu'on ne brûlera pas les églises et qu'on ne tuera pas les autres curés, conclusion infaillible de la légitimité remise en honneur. Tâchez donc de vous procurer la brochure de Cathelineau et celle de Mgr de Ségur. Vous verrez le fond de ces gens-là, qui sont des gens du XIIe siècle.

Et le procès Bazaine ? C'est du propre, hein ? Me mépriserez-vous comme innocent et juvénile si je vous avoue que l'acte d'accusation de M. Rivière m'a fait pleurer ? Oui ! cela m'a suffoqué, étouffé, comme si une montagne d'ordures me fût tombée sur la bouche. Je ne croyais pas qu'on pût être immoral à ce point-là ! Il n'y a pas, en histoire, de plus grand crime, et c'est un crime sans grandeur ! Pauvre Troppmann ! tu avais au moins une excuse, toi ! Si tu as assassiné des enfants, c'est que tu venais de voyager avec eux pendant toute une journée et peut-être que leur bruit dans le wagon t'avait agacé les nerfs. Mais lui, l'homme de Metz, quel coquin et quel imbécile ! Il y a là un monsieur qui est bien joli, le sieur Régnier.

Que dites-vous de Villemessant allant chercher son Roy ? n'est-ce pas gigantesque ?

Ce n'est pas pour le roi que j'ai été à Paris, mais pour Carvalho, qui n'a rien de royal. Ledit sieur, après six mois de réflexion, voulait me faire fondre en un acte l'acte second et l'acte troisième du Sexe faible. Je l'ai envoyé promener carrément, et il a fini par m'avouer «que j'avais raison». Le fond de l'histoire est qu'il désire jouer d'abord le Candidat, mais le Candidat n'est pas prêt et, si l’Oncle Sam expire avant sa terminaison, il jouera le Sexe faible. En travaillant bien, je pense avoir terminé le Candidat au jour de l'an. Donc, je vais dialoguer encore pendant deux grands mois, le mieux et le plus vite possible. Après quoi je reviendrai aux choses sérieuses. Le style théâtral me fait l'effet d'eau de Seltz : c'est agréable au commencement, puis cela agace.

J'espère bien que vous ne serez pas à Paris avant le mois de janvier ? D'ici là, je ne bouge de ma chaumière. écrivez-moi de temps à autre, et ne m'en voulez pas si mes réponses sont tardives et laconiques, car j'ai un vigoureux coup de collier à donner, mais soyez généreuse. Faites-moi des cadeaux, envoyez-moi des épîtres.

À GEORGE SAND. §

Croisset, jeudi [30 octobre 1873].

Quoi qu'il advienne, le catholicisme en recevra un terrible coup et, si j'étais dévot, je passerais mon temps à répéter devant un crucifix : «Gardez-nous la République, ô mon Dieu !»

Mais on a peur de la monarchie. À cause d'elle-même et à cause de la réaction qui s'ensuivrait. L'opinion publique est absolument contre elle. Les rapports de MM. les Préfets sont inquiétants ; l'armée est divisée en bonapartistes et en républicains ; le haut commerce de Paris s'est prononcé contre Henri V. Voilà les renseignements que je rapporte de Paris, où j'ai passé dix jours. Bref, chère maître, je crois maintenant qu’ils seront enfoncés. Amen !

Je vous conseille de lire la brochure de Cathelineau et celle de Ségur. C'est curieux ! On voit le fond nettement. Ces gens-là se croient au XIIe siècle.

Quant à Cruchard, Carvalho lui a demandé des changements qu'il a refusés. (Vous savez que Cruchard, quelquefois, n'est pas commode !) Ledit Carvalho a fini par reconnaître qu'il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dénaturer l'idée même de la pièce. Mais il demande à jouer d'abord le Candidat, qui n'est pas fait et qui l'enthousiasme – naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n'en voudra peut-être plus ! Bref, après l’Oncle Sam, si le Candidat est terminé, il le jouera. Sinon, ce sera le Sexe faible.

Au reste, je m'en moque, tant j'ai envie de me mettre à mon roman, qui m'occupera plusieurs années. Et puis, le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses.

Je suis content de vous avoir un peu divertie avec la biographie de Cruchard. Mais je la trouve hybride, et le caractère de Cruchard ne se tient pas. Un homme si fin dans la direction n'a pas autant de préoccupations littéraires. L'archéologie est de trop. Elle appartient à un autre genre d'ecclésiastiques. C'est peut-être une transition qui manque ! Telle est mon humble critique.

On avait dit, dans un courrier de théâtres, que vous étiez à Paris ; j'ai eu une fausse joie, chère bon maître que j'adore et que j'embrasse.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Jeudi matin. [1873]

Mon jeune homme,

Si tu viens me voir dimanche à Croisset, je t'apprendrai des choses agréables. 1° la réception au Vaudeville du Sexe faible ! Carvalho est enthousiasmé sic des changements que j'ai faits au scénario et «est sûr» d'un grand succès pour l'hiver prochain.

Demain, nous finissons de régler tout et puis etc. etc. !

Je crois, enfin, que tu ne seras pas mécontent de ton vieux.

Bon espoir pour la Féerie, à la Porte Saint-Martin. Lévy cédera Mélaenis, édition complète de Bouilhet chez Charpentier. – Ah !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi, 30 octobre 1873.

Mon Loulou,

Je suis arrivé ici hier à 11 heures, très éreinté par mon voyage en chemin de fer ! Afin de moins m'ennuyer en wagon et d'y dormir, je m'étais absolument privé de sommeil dans la nuit de mardi à mercredi. Malgré cela, je n'ai pas fermé l'oeil et j'ai eu jusqu'à hier soir 10 heures (heure à laquelle je me suis couché) un abominable mal de tête, à crier ! Il m'est impossible, maintenant, d'aller en chemin de fer ! C'est une maladie qui devient gênante ! Heureusement que j'en ai maintenant pour deux grands mois avant de revoir une gare, car je ne retournerai pas à Paris avant la fin du Candidat. Si, après l’Oncle Sam, le Candidat n'est pas terminé et bien terminé, Carvalho jouera le Sexe faible sans aucun changement, c'est convenu. Mais tout le monde se range à l'avis de Carvalho, surtout d'Osmoy. Ce grand patriote viendra me faire une visite après que le grand événement sera passé.

J'ai vu, la semaine dernière, beaucoup de monde, énormément de monde. Et ma conclusion est que : on a peur de la monarchie. En admettant qu'elle passe, ce ne sera qu'à une majorité de cinq à six voix. Or, comme d'ici au jour de l'an il y aura treize élections radicales, la Chambre renverserait le roi. Ce serait charmant ! De plus, l'armée est républicaine et bonapartiste. Messieurs les militaires se flanqueraient des coups de fusil, etc. Bref, ce serait déplorable ! Mais Henri V (qui jusqu'à présent n'a fait aucune concession, quoi qu'on dise) sera enfoncé et nous aurons dès le lendemain un ministère Centre gauche. Il y a des jours où je brûle d'être journaliste, pour épancher ma bile, ou plutôt pour dire ce qui me semble la Justice.

La légitimité n'est pas plus viable que la Commune. Ce sont deux âneries historiques.

Au reste, je me suis assez amusé dans la contemplation de la sottise humaine pendant huit jours ; le meilleur a été pour moi la soirée passée avec d'Osmoy. Il était bien beau au milieu de ses collègues, bien spirituel et très carré.

La Princesse a été très gentille. Mon Moscove s'est informé de l'époque de ton retour à Paris, afin de se précipiter chez toi pour te faire une visite.

La brochure de Ségur est intitulée Vive le roi ! Je la possède : c'est à se tordre de rire. On la croirait écrite par un homme du XIIe siècle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 2 heures, 4 novembre 1873.

Fête de la Saint-Charles et de la Sainte-Caroline.

Eh bien, moi, j'en suis enchanté parce que, en ma qualité de libre penseur, je ne veux pas qu'on brûle les églises et qu'on tue les curés, ce que l'on s'apprêtait à faire en Bourgogne, au dire du maire de Reims à moi-même, et dans le Midi, comme me l'a assuré Mme Espinasse. L'Est se serait soulevé pour le père Thiers, la Provence pour Gambetta, et l'armée se serait administré des coups de fusil, etc., etc. Bref, c'était déplorable, affreux ! D'ailleurs, au bout de six semaines, la Chambre eût déposé le sieur Chambord, chose bien facile avec le renfort survenu à la Gauche par les quatorze députés qui sont à nommer et qui eussent été ultra-radicaux. Je ne sais pas où ton mari avait puisé ses renseignements quand il m'assurait que le monde des affaires demandait Henri V. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai appris que le président du tribunal de commerce, le doyen des notaires et M. André, un des régents de la Banque, avaient fait près de Mac-Mahon une démarche officielle contre la monarchie, et je n'ai vu que des gens effrayés par cette perspective.

Faut-il être assez ignorant en histoire pour croire encore à l'efficacité d'un homme, pour attendre un messie, un sauveur ! Vive le bon Dieu et à bas les dieux ! Est-ce qu'on peut prendre tout un peuple à rebrousse-poil ! nier quatre-vingts ans de développement démocratique, et revenir aux chartes octroyées !

Ce qu'il y a de comique, c'est la colère des partisans de Chambord contre ledit sieur ! On est tellement bête de ce côté-là, qu'on ignore le principe même du prétendu droit divin que l'on veut défendre. Et tout en prêchant pour lui, on le renverse. J'avoue que j'ai un poids de moins sur la poitrine. N'importe ! le petit-fils de saint Louis est un honnête homme et il nous a épargné de grands désastres.

Maintenant, ils veulent faire de M. de Joinville un lieutenant général du royaume ! Mais c'est vieux jeu. Assez !

Et assez de politique, n'est-ce pas ?

J'aurai fini mon 3e acte demain, ou peut-être cette nuit. Monsieur s'est couché à 4 heures, après avoir hurlé dans le «silence du cabinet» depuis 9 heures du soir, sans discontinuer. Je crois que j'aurai terminé le 4e à la fin du mois et le 5e vers Noël. Ensuite, advienne que pourra ! et je ne suis pas près de refaire du théâtre. C'est bien pour les gens qui n'aiment pas le style en soi.

Samedi, j'ai eu la visite de Guy de Maupassant et de Louis Le Poittevin. Dimanche, Guilbert a apporté le buste. Je le trouve très joli comme sculpture, mais les yeux et le bout du nez me déplaisent. On ne retrouve notre pauvre vieille que partiellement. Cependant le profil, à la lumière surtout, est très ressemblant.

Là-dessus, ma pauvre chérie, je vais faire «mon toilette», il en est temps, puis me remettre à ma «scène d'amour». Après quoi, Monsieur prendra ung bain, dînera et regueulera nuitamment comme un artiste qu'il est ! Je ferai observer à la belle dame Commanville qu'elle m'envoie depuis quelque temps des épîtres bien courtes ! Je l'embrasse très fort.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, mercredi [12 novembre 1873].

J'attendais pour vous écrire, Princesse, que nous puissions nous réjouir ensemble de l'issue des événements.

Mais nos souverains ne se décident pas à nous donner un gouvernement définitif, ou plus ou moins définitif. L'important est que nous soyons délivrés du cauchemar de la Monarchie ! Dieu merci, nous le sommes. Donc, hosannah ! En ce qui vous concerne personnellement, j'en suis ravi, car la première chose des cléricaux (l'histoire est là pour nous renseigner) eût été une proscription en masse, où vous auriez pu être comprise. Ils sont si bêtes et si lâches, que j'en tremblais d'avance.

Depuis que j'ai quitté le cher Saint-Gratien, où j'ai passé les trois meilleurs jours de mon année, j'ai travaillé comme un enragé à ma comédie politique qui sera finie, je l'espère, dans un petit mois.

Donc vers le milieu de décembre je serai revenu à Paris, et vous reverrai plus souvent. Il me tarde d'être sorti de l'art dramatique. Ce travail fiévreux et pressé me tord les nerfs comme des cordes à violon ; j'ai peur, par moments, que l'instrument n'éclate.

Quand je suis parti de Paris, l'Opéra achevait de brûler et le pauvre Feydeau se mourait. Je n'ai pas été (bien qu'aient dit les feuilles) à son enterrement, parce que je suis rassasié de funérailles. Ma présence n'eût fait de plaisir à personne, et je suis resté chez moi. Cet ami-là est le moins regrettable de tous ceux que j'ai perdus depuis quatre ans. Mais enfin il avait été mon ami ! Je l'avais connu très intelligent, très agréable et propre ; et puis, c'est encore un de moins ! Rien n'est bête comme ce genre de réflexions à la Prud'homme, et je vous en demande pardon.

D'où vient, cependant, qu'on ne peut pas s'empêcher de le faire ? D'ailleurs, s'il fallait dire toujours des choses spirituelles, on ne dirait rien ou presque rien.

Quand retournez-vous à Paris ? Bientôt sans doute ? Je me suis présenté rue d'Arcole chez le Prince. Mais il était sorti.

Je vous baise les deux mains, Princesse, ou plutôt ma chère Princesse (style Blanchard, je crois ; n'importe, il est juste), et suis entièrement votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Rouen [ ?], vendredi, 1 heure, 14 novembre 1873.

Mon pauvre Chat,

Moi aussi, je n'étais pas bien gai, avant-hier au soir, après votre départ ! J'ai voulu me remonter à force de travail ; si bien que je me suis endormi à 7 heures du matin. Ma vie, au fond, n'est pas toujours bien drôle, malgré la littérature. L'élément tendre y fait trop défaut !

Hier a paru, dans l’événement, une petite réclame, pour la première comédie de Monsieur Flaubert, qui me semble venir de Carvalho. On dit qu'elle passera après l’Oncle Sam, «mais quand ?» ; ce qui veut dire que l’Oncle Sam n'a pas un grand succès.

J'aurai, je crois, fini dans quinze jours ou trois semaines. Un peu avant la terminaison j'écrirai à d'Osmoy de venir, puis j'appellerai Carvalho.

Il a fait hier un temps splendide ! et je te regrettais bien, ma pauvre fille. J'attends tout à l'heure la visite de Laporte. Il m'a écrit ce matin pour me l'annoncer.

La profession de foi du sieur Desgenetais (qu'il a eu la bonté de m'adresser ainsi qu'à mon domestique) a l'air copiée sur celle de rousselin : c'est l'inverse.

Mme Doche et une actrice de l'Odéon, mlle Déborah, m'ont re-écrit. Il y a du nouveau là-bas.

Écris le plus souvent que tu pourras à ton vieil oncle.

Encore un bacio avant de monter en wagon.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Nuit de lundi, 1 heure, [17-18] novembre 1873.

Sommes-nous assez loin l'un de l'autre, mon pauvre chat ! Quel ruban de chemin de fer, sans compter les lieues marines !

Aujourd'hui vous devez être à Hambourg. Je n'aurai pas de télégramme avant jeudi et, d'après mes calculs, peut-être pas de lettre avant huit jours ! Il me tarde bien de savoir comment s'est effectué le voyage, si tu n'es pas fatiguée, si tu n'as pas froid, etc. Le temps était rude samedi soir et j'ai bien pensé à vous !

Hier j'ai été voter à Bapaume. Cela m'a fait une petite promenade qui a rafraîchi ma tête trop échauffée, si bien que cette nuit j'ai pu dormir, et huit heures de bon sommeil m'ont retapé. Le Candidat marche d'un train effroyable : je l'aurai fini, sans aucun doute, avant huit jours. À la fin de cette semaine, j'appellerai d'Osmoy et, s'il tarde à venir, je demanderai tout de suite le sieur Carvalho. Une petite réclame pour moi, dans l’événement, me fait présumer que l’Oncle Sam n'aura pas la vie très longue.

Le général Valazé a été élu à une majorité écrasante, plus de 40 000 voix, sur le sieur Desgenetais dont l'enfoncement m'est agréable, je ne sais pourquoi. Mais les autorités de Croisset, les gens du grand parti de l'ordre, les sieurs Lecoeur et Foutrel le défendaient ; ce dernier est même venu prêcher en sa faveur notre jardinier, qui est resté sourd à la corruption. Enfin la manufacture est aplatie. Taïeb.

Samedi j'ai reçu la visite de Laporte. Il s'est occupé d'un époux pour Miss Putzel. Il a été chez plusieurs marchands de chiens et chez un acteur des Variétés (Cooper), où on lui avait dit qu'il trouverait des mâles idoines. Enfin, le plus célèbre chienneur de Paris, M. Butler, lui a répondu qu'il attendait d'Allemagne des jeunes gens, où tout au moins un jeune homme, pour les dames de la race de Putzel qui en ont besoin.

Tu vois que ce bon Laporte ne t'avait pas oubliée. Il viendra déjeuner ici dimanche. Ce jour-là, sans doute, j'irai dîner chez Lapierre, et je profiterai de ma sortie pour rendre la visite du général Merle.

Je ne vois pas d'autre nouvelle à te narrer, chère Caro. Ma vie est aussi monotone que la vôtre est accidentée. Il fait maintenant une nuit noire comme de l'encre. Tout a l'air figé dans un mutisme absolu. Pas de vent ! Pas une étoile ! Ma lampe brûle et je n'entends, de temps à autre, que le craquement de mon feu. Je suis très rouge, un peu oppressé et j'ai soif. Voilà.

La chaufferette m'est arrivée. Quel monument ! Elle a causé la stupéfaction de mes gens. M. Senart va la vernir, et je ferai «des embarras» avec ! ! ! Tu seras bien gentille de m'écrire souvent et longuement si cela se peut. Donne-moi, non seulement des nouvelles sur vos santés, mais encore des affaires !

Adieu, mes chers enfants.

Ton vieil oncle t'embrasse tendrement.

Le 12 du mois prochain il aura 52 ans. Pense à lui.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Samedi soir, 22 novembre 1873.

Chère Caro,

Reçois d'abord mille remerciements pour ta lettre de Hambourg et pour le télégramme de Malmoë. De plus, Daviron m'a envoyé, ce matin, votre adresse à Stockholm. Jusqu'à présent le voyage m'a l'air de te faire du bien ! J'attends, bien entendu, une très longue lettre pour me confirmer les bonnes nouvelles et me donner une masse de détails, surtout. Je ne suppose pas que tu aies grand'chose à faire, à moins que «la Société» ne prenne tous tes loisirs. Enfin, pense à Vieux. Recommandation inutile, je le sais. N'importe !

Eh bien, moi, j'ai fini le Candidat ! Oui, Madame ! et je crois que le cinquième acte n'est pas le plus mauvais. Mais je suis bien éreinté, et je me soigne.

Il était temps que je m'arrête, ou arrêtasse. Le plancher des appartements commençait à remuer sous moi comme le pont d'un navire et j'avais en permanence une violente oppression. Je connais cela, qui veut dire : assez !

... Croirais-tu que je n'y pense plus, à ma pièce ? et que si je suivais mon instinct, je ne m'occuperais pas de la faire jouer ? Je l'ai recopiée. Je n'y vois plus rien à faire ! C'est fini. Tournons-nous d'un autre côté ! ou plutôt je ne demande qu'à dormir ; car j'ai la tête fatiguée comme si on m'avait donné des coups de bâton sur icelle. Le sommeil «fuit ma paupière». À force d'exercice, j'espère le rappeler.

Tu auras vu par les journaux que nous avons le maréchal Mac Mahon pour sept ans. Je ne crois pas que cette solution hypocrite fasse du bien «aux affaires». Les mêmes gens qui, depuis deux ans, gémissent sur le Provisoire, viennent de le décréter pour sept ans. Quelle logique ! Jusqu'au vote des lois constitutionnelles, on ne peut rien prévoir. Ce qui me paraît sûr, c'est que la République va se constituer définitivement, par une transition lente.

Le Moscove m'a écrit pour me dire (encore) qu'il fallait cet hiver publier Saint Antoine, puisque l'on va être tranquille pendant quelque temps. À propos de Saint Antoine, j'ai lu aujourd'hui un livre sur lui (c'est-à-dire ayant le même titre) par M. Hello, conseiller à la Cour d'appel de Paris.

Devine quel en peut être le but ! Le voici : 1° faire admettre dans les us des fidèles un pèlerinage à Vienne, en Dauphiné, où reposent les reliques du saint, et 2° choisir Henri V pour nous régénérer ! Là, vraiment, n'est-ce pas beau ?

À quelle distance ne te trouves-tu pas de «tes élèves» maintenant ! Il me semble que la sensible Marguerite doit faire «un journal» où se trouve l'opposition du Nord et du Midi. Moi en Provence. Elle en Suède, etc.

Tâche de n'y pas perdre le bout du nez. Dans les pays froids, cela peut vous arriver ! Vois-tu ton état, s'il restait dans ton mouchoir ? Soignez-vous bien, mes chers enfants, et revenez-moi gaillards et satisfaits.

Le temps a été très froid pendant deux jours, puis s'est adouci tout à coup. Comment se comportent les bronches de ton époux dans la zone polaire ? Et toi, ma pauvre fille, les migraines ? Mon Dieu, comme je voudrais te voir ! C'est bien ennuyeux de ne pouvoir se figurer nettement les endroits où se trouvent ceux qu'on aime.

Adieu, pauvre chat ! Tu vois que mon existence continue à être peu variée. Je vais reprendre les lectures pour Bouvard et Pécuchet jusqu'au moment des répétitions. Et puis, à la grâce de Dieu !

Ta vieille Nounou t'embrasse de toutes ses forces.

Je demande la description de l'effet produit à la Bourse de Stockholm, par l'arrivée inattendue de M. Commanville. Tableau !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mercredi soir minuit, 26 novembre 1873.

J'ai reçu tantôt à 2 h et demie un télégramme de vous qui me demande de mes nouvelles. Mais, mon pauvre chat, voilà la troisième (et même, je crois, quatrième) lettre que je vous adresse ! La première était «poste restante» et la seconde à l'Hôtel du Kung-Karl. Peut-être n'ai-je pas mis suffisamment de timbres ? car le facteur m'a dit, dimanche, en prenant ma lettre, qu'il fallait 12 sols ! Les autres n'en avaient que huit. Je suis bien fâché, ma chérie, de te donner de l'inquiétude. Il me semble pourtant que ce n'est pas ma faute. Au moins, as-tu reçu le télégramme d'aujourd'hui ?

Je vois avec plaisir que le voyage ne t'a pas fatiguée ! Quelle gaillarde ! Aller au musée, tout de suite, en débarquant ! Et tu es bien gentille ! tu n'oublies pas Vieux ! Un bon baiser pour te récompenser.

J'ai fini le Candidat, comme tu sais. J'ai télégraphié à Carvalho que je l'attendais. Ledit Carvalho m'a répondu qu'il viendrait vendredi ou lundi ; au reste, qu'il me ferait savoir demain le jour précis de son arrivée. Ainsi, ma prochaine lettre te dira le résultat de cette lecture. Grande affaire ! Advienne que pourra, après tout ! Je me suis remis à mes lectures pour Bouvard et Pécuchet, et même aujourd'hui j'ai avalé un volume et demi de l'abbé Bautain, la Chrétienne, qui m'a très intéressé. Cet homme-là connaît le monde de Paris à fond.

Dimanche, j'ai fait chez Lapierre la connaissance de Mme P*** que je trouve une personne très bien. Il n'est sorte de bêtises que je n'aie dites à ce dîner, et je crois que j'ai été très loin ! mais la société était indulgente. La cause de ma gaieté était d'être débarrassé du Candidat !

En fait de politique, nous allons être, pour quelque temps, dans le calme. Raoul-Duval, depuis qu'il a voté à plusieurs reprises contre la Droite, a «reconquis sa popularité» ! Il est sûr maintenant d'être réélu.

Ce soir, au Gymnase, première représentation de Monsieur Alphonse, comédie en trois actes d'Alexandre Dumas. On s'attend à un très grand succès.

l’Événement de dimanche annonçait que Carvalho était présentement chez moi, pour entendre la pièce qui doit succéder à l’Oncle Sam.

J'ai reçu la note de Guilbert : Mille francs en tout (ce qui n'est pas cher), et immédiatement j'ai écrit à Daviron pour qu'il envoyât 1 000 francs à Paris. Depuis plusieurs jours, il fait chaud et extrêmement humide. Les murs suintent ; on est dans le brouillard et dans l'eau. Aujourd'hui, cependant, le soleil s'est remontré. À l'heure qu'il est, minuit, je travaille la fenêtre ouverte ; la nuit est noire et tranquille, et je laisse mourir mon feu. Et toi, pauvre loulou, as-tu froid ? Comment vas-tu ? et la toux d'Ernest ? ET ses affaires ? et «tes succès de société» ? Écris-moi très longuement, si tu en as le temps. Il y a aujourd'hui quinze jours que tu m'as quitté. J'espère que dans un mois nous ne serons pas loin de nous revoir. Ma vie continue à se passer sans le moindre épisode. Ma seule distraction m'est fournie par Julio, qui joue avec son petit d'une manière attendrissante. L'autre jour, quand il a reconnu Laporte, il s'est mis à trembler de tous ses membres, à sauter, à japper et à pleurer. Nous en étions si émus que nous en sommes restés béants. On aurait dit une personne humaine.

Mes compliments sur tes talents d'allemand. Voilà ce que c'est que d'avoir une «belle éducation». T'amuses-tu au musée ? Rapporte-moi des tableaux pour orner mon domicile, et surtout rapporte-toi en bel et bon état.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 2 décembre 1873.

Chère Caro, J'entre en répétition le 20 de ce mois ! peut-être le 25 ; en tout cas, avant le jour de l'an. Nous causerons tout à l'heure «théâtres» mais d'abord, permets-moi, mon loulou, de te vitupérer sur ton étourderie :

1° En partant, vous me dites de vous écrire poste restante, ce que je fais ; et l'idée ne vous vient pas d'aller voir à la poste s'il y a des lettres !

2° Dans ta lettre du 29 novembre, tu me préviens qu'il faut t'écrire Hôtel Rydberg ;

3° La veille, Daviron m'avait bien recommandé, de votre part, de vous écrire au Kung-Karl, puis au Rydberg ;

4° Dans ton épître du 25 (reçue hier), tu me dis de t'écrire au Russ-Hov. Ah ! loulou, loulou ! sont-ce les dîners des bons Suédois ou le froid qui te bouche la mémoire ? Bref, tu vois, mon pauvre chat, que je suis bien innocent si tu n'as pas plus régulièrement des lettres de ton Vieux.

Je suis bien content de voir que ta santé est bonne, et que tu te sens plus robuste. Maintenant je commence mes narrations dramaturgiques.

Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. Embrassade, suivant les us des gens de théâtre. À 5 heures moins dix minutes, a commencé la lecture du Candidat, qu'il n'a interrompue que par des éloges. Ce qui l'a le plus frappé, c'est le cinquième acte, et, dans cet acte, une scène où Rousselin a des sentiments religieux, ou plutôt superstitieux. Nous avons dîné à 8 heures et nous nous sommes couchés à 2.

Le lendemain, nous avons repris la pièce, et alors ont commencé les critiques ! Elles m'ont exaspéré, non pas qu'elles ne fussent, pour la plupart, très judicieuses, mais l'idée de retravailler le même sujet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. Note que notre discussion a duré tout le dimanche, jusqu'à deux heures du matin ! et que ce jour-là j'avais les Lapierre à dîner ! Ah ! je me suis peu diverti ! Pour dire le vrai, il y a peu de jours dans ma vie où j'aie autant souffert ! Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu. Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes (parce qu'ils sont moins consciencieux), en était tout ébahi. Et, franchement, il est patient. Les changements qu'il me demandait, à l'heure qu'il est sont faits, sauf un ; donc, ce n'était ni long ni difficile. N'importe ! ça m'a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n'ai pas cédé. Il voudrait que je profitasse «de mon style» pour faire deux ou trois gueulades violentes. Ainsi, à propos de Julien, une tirade contre les petits journaux de Paris. Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni ! je ne me livrerai pas aux tirades qu'il demande, parce que je trouve cela facile et canaille. C'est en dehors de mon sujet ! C'est anti-esthétique ! Je n'en ferai rien.

En résumé, le deuxième et le troisième actes sont fondus en un seul (je n'ai enlevé qu'une scène), et la pièce aura quatre actes. l’Oncle Sam ne dépassera pas les premiers jours de février. Carvalho voulait même me ramener avec lui à Paris. Toutes mes corrections seront faites demain ou après-demain. Donc, vers la fin de la semaine prochaine, je fermerai Croisset et irai là-bas. Je suis, d'avance, énervé de tout ce que je vais subir ! et je regrette maintenant d'avoir composé une pièce ! On devrait faire de l'Art exclusivement pour soi : on n'en aurait que les jouissances ; mais, dès qu'on veut faire sortir son oeuvre du «silence du cabinet», on souffre trop, surtout quand on est, comme moi, un véritable écorché. Le moindre contact me déchire. Je suis plus que jamais, irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint-Polycarpien... Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige !...

Allez-vous rester à Christiania jusqu'à votre départ de la Suède ?

Aujourd'hui, à Rouen, conférence de Timothée Trimm ! J'avais envie d'y aller, mais mon temps sera mieux employé «au salon de Flore».

Vous serez revenus au jour de l'an, n'est-ce pas ?

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Nuit de mardi, 2 décembre.

Ouf ! c'est fini ! et j'entre en répétition le 20 de ce mois, à moins que... ? à moins que ? Peut-on jamais savoir ?

Carvalho a passé ici quarante-huit heures et m'a quitté hier. Depuis lors, j'ai exécuté les retouches qu'il désirait et je n'y travaille plus.

Aucun succès ne pourra me payer de l'embêtement, de l'irritation, de l'exaspération que m'a causés ledit sieur Carvalho par ses critiques. Notez qu'elles étaient raisonnables. Mais je suis trop nerveux pour renouveler de pareils exercices. Palpitations, tremblements, étreintes à la gorge, etc. Oh ! rien n'y manque. Je préfère me livrer à des oeuvres plus longues, plus sérieuses et plus calmes.

À l'heure qu'il est, je ne sais pas comment j'ai la force de vous écrire. C'est uniquement pour vous remercier de vos deux adorables lettres, restées sans réponse.

Je serai à Paris dans une quinzaine ; n'y venez pas avant. D'ici là, je vous baise les deux mains très longuement.

Votre fidèle.

À MADAME GUSTAVE DE MAUPASSANT. §

[2 décembre 1873].

Ma Chère Laure,

Je n'ai pas besoin d'avoir recours à Du Camp ; je connais M. Dumesnil, qui est un fort aimable homme, et j'irai le voir dès que je serai à Paris.

Écris donc à ton fils de venir me trouver dimanche prochain. Tu penses bien que je ferai pour ton cher Guy tout ce que je pourrai à cause de toi, à cause d'Alfred et à cause de lui, car c'est un charmant garçon que j'aime beaucoup.

Nous aurions bien voulu te posséder ici pendant quelques jours. Comme nous aurions causé du vieux temps !

Tu m'affliges avec cet appauvrissement du sang dont tu me parles. Est-ce bien vrai ? N'as-tu pas fait trop d'exercice ? trop marché ?

Tâche de venir à Paris cet hiver ; il me semble que nous avons bien des choses à nous dire.

Au revoir, ma chère Laure, et compte toujours sur ton vieux camarade qui t'embrasse.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche soir [7 décembre 1873].

Excusez-moi, Princesse, de n'avoir pas répondu plus tôt à votre bonne petite épître du 20 novembre. Mais j'ai tant travaillé qu'il faut être indulgente. Bref, j'ai fini Le Candidat. Carvalho est venu en entendre la lecture ici, dimanche, et il en a paru content. Je dois entrer en répétition vers la fin de ce mois.

Mais sait-on jamais ce qui peut advenir dans le monde des théâtres ! à la grâce de Dieu !... N'importe ! je ne suis pas près de recommencer des exercices pareils et je regrette même de m'y être livré. Il faut pour cela être jeune et moins névropathe que je ne suis.

Quoi qu'il en soit, avant quinze jours, vers la fin de la semaine prochaine probablement, j'aurai le plaisir de vous voir. Si j'entrevois pour mon hiver une série d'embêtements, je m'en console en songeant que je passerai de bonnes heures près de vous.

La politique m'a l'air de se calmer ! Nous allons être pour quelque temps au plat fixe, jusqu'à un nouveau tremblement. Le ministère ne m'a pas l'air d'avoir la vie longue ; mon deuil en est fait d'avance.

Quelle jolie page l'académicien Beulé vient d'ajouter à sa biographie ! Le pouvoir aura servi à lui donner un ridicule ineffable, rien de plus.

À propos d'académiciens, que dit-on ? Renan ferait une pièce sur le roi Salomon ! Je n'en crois rien.

Avez-vous fait votre tournée de théâtres ? Avez-vous vu Monsieur Alphonse ? Est-ce vraiment aussi bon qu'on le prétend ? Mais vous n'êtes pas un juge commode ! et j'ai remarqué, Princesse, que vous n'avez pas toujours pour les oeuvres la même bienveillance que vous avez pour les personnes.

Gardez-moi la vôtre, car je suis, moi, votre vieux fidèle et dévoué.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris, décembre 1873, avant le 11].

Mon cher Ami,

Je n'ai pas le temps d'aller vous voir, parce que je suis dans la révision du Candidat dont je dois faire la lecture aux acteurs jeudi. Mais vous seriez bien aimable de venir un de ces matins chez votre.

Il me semble que nous avons pas mal de choses à nous dire.

Lemerre me demande à publier le procès à la suite de son second volume ; je lui ai écrit de venir me trouver et je l'engagerai à ne pas insérer cet appendice.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, jeudi soir, 10 heures, 11 décembre 1873.

Mon Loulou,

Tantôt, à 5 heures, je t'ai expédié un télégramme te disant que la lecture du Candidat avait parfaitement réussi. Ce serait gentil de recevoir, avant de me coucher, la réponse à mon télégramme ! Vais-je l'avoir ?

D'abord et avant d'entrer dans les détails de ma vie dramatique, causons de toi ou plutôt de vous. On m'a renvoyé hier, de Croisset, ta lettre du 6. Je vois que les voyages te font du bien «sous tous les rapports», et je me réjouis de savoir qu'Ernest est content de ses affaires. J'ai oublié de vous dire que Tavernier avait dit à Laporte qu'il l'estimait beaucoup et le regardait comme un homme «très sérieux». Je peux te donner des nouvelles de Putzel. La jolie petite bête va très bien, et je compte, dimanche prochain, en orner mes salons, afin de briller à tes dépens.

Maintenant revenons au Vaudeville. J'ai commencé la lecture, calme comme un dieu et tranquille comme Baptiste. Pour se donner du ton, Monsieur s'était coulé dans le cornet une douzaine d'huîtres, un bon beefsteak et une demie de Chambertin avec un verre d'eau-de-vie et un de chartreuse.

J'ai lu sur le théâtre, à la lueur de deux carcels et devant mes vingt-six acteurs. Dès la seconde page, rires de l'auditoire et tout le premier acte a extrêmement amusé. L'effet a faibli au second acte. Mais le troisième (le salon de Flore) n'a été qu'un éclat de rire, on m'interrompait à chaque mot. Et le quatrième a «enlevé tous les suffrages». La scène du mendiant (que tu ne connais pas) a été trouvée sublime, et le mot de la fin : «Je vous en réponds !» a paru exquis de comique. En un mot, ils croient tous à un grand succès.

Cependant (car il y a toujours un cependant), peut-être vais-je faire encore des corrections ? Je me suis aperçu, aujourd'hui, que décidément Carvalho s'y connaît. Ses observations concordent avec celles de d'Osmoy et du bon Tourgueneff qui a passé, avant-hier mardi, toute la journée chez moi. Il est revenu le soir après son dîner et ne s'en est allé qu'à 1 heure du matin ! Il n'y a que les gens de génie pour avoir de ces complaisances.

Carvalho ne veut pas qu'on puisse m'empoigner sur quoi que ce soit ; il demande une chose parfaite. Il a peut-être raison au point de vue de la réussite, mais j'ai peur que mon oeuvre y perde en ampleur. Enfin, lundi prochain nous arrêterons tout décidément.

La pièce sera demain à la Censure. Et nous n'avons aucune crainte. D'ailleurs, j'ai pris des mesures politiques. Et puis, je crois que je vais lâcher Saint Antoine. Ah !

Charpentier commence à imprimer Salammbô. Tu vois, chérie, que je ne m'endors pas.

Enfin j'ai très bon espoir ! Est-ce que la chance va tourner ?

Qu'ai-je vu dans le cabinet de Carvalho, immédiatement après ma lecture ? «Tout-Paris» lequel s'est tout de suite et beaucoup informé de Mme Commanville. – Maintenant j'éprouve le besoin de me reposer pendant quelque temps.

J'ai lu, tantôt, comme un ange ! Pas d'enrouement, pas d'émotions (il n'en avait pas été de même l'autre dimanche, à Croisset), et je suis «adoré de ces dames». Ah ! on me fait des politesses ! J'ai une petite mère Rousselin qui est bien jolie, trop jolie pour le rôle ; quand à son talent, problème ! Voilà tout ce que j'ai à te dire, mon pauvre chat.

En sortant du bureau télégraphique du Grand-Hôtel, j'ai rencontré Cernuschi. Demain je déjeune chez lui, après quoi il me montrera ses curiosités japonaises. Je n'ai encore fait aucune visite. Mais demain et après-demain je vais me répandre, bien que demain soir je reprenne les lectures pour Bouvard et Pécuchet : ce qui est plus sérieux que le théâtre.

Je ne me monte pas du tout le bourrichon, mais en somme je suis content. Allons, encore une quinzaine, et je reverrai «ma pauvre fille» que j'aime tant.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

12 décembre 1873. Anniversaire de ma naissance.

Le 52e a sonné.

Chère Madame,

Votre vieil ami a lu hier aux comédiens du Vaudeville le Candidat, qui a paru leur faire «un grand effet». Le premier acte a visiblement amusé. Au milieu du second acte, l'intérêt a faibli. Mais le troisième était à chaque minute interrompu par les éclats de rire et les bravos, et le quatrième a «enlevé tous les suffrages».

Mon manuscrit est maintenant à la Censure, et les répétitions commencent la semaine prochaine. Je me torture la cervelle pour découvrir le moyen d'alléger le second acte. Il est trop tard, j'en ai peur.

De plus, Charpentier prend demain Saint Antoine, lequel paraîtra après le Quatre-vingt-treize du père Hugo. Je quitte ce vieux compagnon avec tristesse. Cependant il faut faire une fin.

Écrivez-moi. Je crève de fatigue, mais je suis très gaillard.

PAS la moindre émotion pendant la lecture, qui avait lieu sur la scène. Je m'étais coulé dans le cornet une bouteille de chambertin et deux forts petits verres. J'ai lu comme un ange.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi soir, 15 décembre 1873.

Mon pauvre Caro,

Je me réjouis à l'idée de savoir que, dans une huitaine, tu ne seras pas, nous ne serons pas, bien loin du moment où je reverrai et bécoterai ta bonne et gentille mine. Dès que ceci te parviendra, tu serais bien aimable de m'envoyer un télégramme : 1° pour me dire comment s'est passée la traversée, et 2° le jour et l'heure de votre retour. Mais d'ici là, j'attends une lettre en réponse à mon télégramme de jeudi dernier et à ma lettre de vendredi.

Rien de nouveau. Le Vaudeville continue à être charmant pour moi. Je sais par mon «élève» Guy de Maupassant, qui est le camarade d'un des actionnaires ou commanditaires de l'établissement, que ces messieurs fondent sur la pièce de grandes espérances. On s'est débarrassé de Barrière, qui voulait me couper l'herbe sous le pied.

Aujourd'hui, le manuscrit a été définitivement arrêté et les rôles sont à copier. Dans une huitaine, M. Vieux sera sur les planches. Voilà, mon loulou. Autre histoire : j'ai vendu Saint Antoine à Charpentier, à d'excellentes conditions ! Je te les expliquerai.

La traduction dudit bouquin dans une revue russe me rapportera près de 3 000 francs ! Cela, c'est une gentillesse du Moscove, et j'ai d'autres «tours dans mon sac». Enfin je crois que je vais devenir pratique ! ! ! Pourvu que je ne devienne pas idiot ! ce qui en est souvent la conséquence.

Mais comme le père Hugo va faire paraître d'ici à un mois un roman en trois volumes intitulé Quatre-vingt-treize, il nous faudra attendre pour paraître que ce livre-là ait produit son effet. On va néanmoins imprimer tout de suite. Tu vois, ma chère fille, que je ne m'endors pas !

Mon plus grand souci est maintenant de trouver un amoureux (pour le rôle de Julien), ce qui ne me paraît point facile : les jeunes acteurs d'à présent ne comprennent rien à la poésie et à la passion. De mon temps on en aurait trouvé à remuer à la pelle !

Ce matin, j'ai déjeuné chez Mme Carvalho, et demain j'irai la voir dans l’Ambassadrice.

Ta Nounou qui t'aime.

Il fait très froid. Le vent vous coupe la margoulette.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche soir [28 décembre 1873].

Que devenez-vous ? Je m'ennuie de n'avoir pas de vos nouvelles, Princesse ! êtes-vous revenue de Paris ? Donnez-moi, je vous prie, le numéro de votre nouvelle maison dans la rue de Berri.

Quant à moi, je continue à n'être pas d'une gaieté folle. Cependant je travaille beaucoup, et le temps s'écoule, ce qui est le principal. C'est peut-être un signe de décadence, mais la politique m'inquiète de plus en plus. La droite s'y prend si bien que beaucoup de bourgeois fort modérés, aux prochaines élections, voteront avec les rouges ; alors nous entrerons dans l'horrible, et ce sera pour longtemps.

En fait d'horreurs, on a assassiné un enfant et une jeune fille, dans mon village, la nuit, à un quart de lieue de chez moi. Croiriez-vous, Princesse, que les maîtres de pension de Rouen ont conduit en promenade «leurs jeunes élèves» sur le théâtre du crime, pour voir la flaque de sang ! Voilà à quel point de bêtise nous en sommes.

Bêtise d'un autre genre, et que vous savez peut-être ! La pièce de Mme Sand est arrêtée depuis deux mois par la censure du général Ladmirault ! L'auteur se dépense, bien entendu, à faire des démarches auprès des Grands ( !) pour qu'on lève cette interdiction.

J'ai eu indirectement de vos nouvelles par quelqu'un qui vous a vu au mariage de Mlle Vimercati ; on m'a dit qu'elle était rayonnante.

Que devient de Goncourt ?

J'espère vous voir, enfin, un peu après le jour de l'an.

Que 1874 vous soit léger ! Princesse, cette année-là, comme les précédentes, je serai, soyez-en sûre, entièrement vôtre.

À GEORGE SAND. §

[Paris, 30 décembre 1873].

Puisque j'ai un moment de tranquillité, j'en profite pour causer un peu avec vous, chère bon maître. Et d'abord, embrassez de ma part tous les vôtres, et recevez tous mes souhaits de bonne année.

Voici maintenant ce qu'il advient de votre P. Cruchard.

Cruchard est très occupé, mais serein (ou serin ?) et fort calme, ce qui étonne tout le monde. Oui, c'est comme ça. Pas d'indignation ! PAS de bouillonnements ! Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au commencement de février. Carvalho m'en a l'air très content. Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée.

J'ai exécuté ce travail en deux jours, et le Cruchard a été beau. Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi matin (jour de Noël) jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux.

Pour compléter mon caractère ecclésiastique, savez-vous ce que je vais faire ? Je vais être parrain. Mme Charpentier, dans son enthousiasme pour Saint Antoine, est venue me prier d'appeler Antoine l'enfant qu'elle va mettre au monde. J'ai refusé d'infliger à ce jeune chrétien le nom d'un homme si agité, mais j'ai dû accepter l'honneur qu'on me faisait.

Voyez-vous ma vieille trombine près des fonts baptismaux, à côté du poupon, de la nourrice et des parents ? ô civilisation, voilà de tes coups ! Belles manières, telles sont vos exigences !

J'ai été dimanche à l'enterrement civil de François-Victor Hugo. Quelle foule ! et pas un cri, pas le plus petit désordre ! Des journées comme celles-là sont mauvaises pour le catholicisme. Le pauvre père Hugo (que je n'ai pu me retenir d'embrasser) était bien brisé, mais stoïque.

Que dites-vous du Figaro, qui lui a reproché d'avoir, à l'enterrement de son fils, «un chapeau mou» ?

Quant à la politique, calme plat. Le procès Bazaine est de l'histoire ancienne. Rien ne peint mieux la démoralisation contemporaine que la grâce octroyée à ce misérable. D'ailleurs, le droit de grâce (si l'on sort de la théologie) est un déni de justice. De quel droit un homme peut-il empêcher l'accomplissement de la loi ?

Les bonapartistes auraient dû le lâcher ; mais pas du tout : ils l'ont défendu aigrement, en haine du 4 Septembre. Pourquoi tous les partis se regardent-ils comme solidaires des coquins qui les exploitent ? C'est que tous les partis sont exécrables, bêtes, injustes, aveugles. Exemple : l'histoire du sieur Azor (quel nom !) Il a volé les ecclésiastiques. N'importe ! les cléricaux se considèrent comme atteints.

À propos d'église : j'ai lu entièrement (ce que je n'avais jamais fait) l’Essai sur l'indifférence de Lamennais. Je connais maintenant, et à fond, tous les immenses farceurs qui ont eu sur le XIXe siècle une influence désastreuse. établir que le critérium de la certitude est dans le sens commun, autrement dit dans la mode et la coutume, n'était-ce pas préparer la voie au suffrage universel qui est, selon moi, la honte de l'esprit humain ?

Je viens de lire, aussi, la Chrétienne de l'abbé Bautain. Livre curieux pour un romancier. Cela sent son époque, son Paris moderne. Pour me décrasser, j'ai avalé un volume de Garcin de Tassy sur la littérature hindoustane. Là dedans, au moins, on respire.

Vous voyez que votre P Cruchard n'est pas complètement abruti par le théâtre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre du Vaudeville. Tout le monde y est poli et exact. Quelle différence avec l'Odéon !

Notre ami Chennevières est maintenant notre supérieur, puisque les théâtres se trouvent dans son compartiment. La gent artiste est enchantée.

Je vois le Moscove tous les dimanches. Il va très bien et je l'aime de plus en plus. Saint Antoine sera imprimé en placards à la fin de janvier.

Adieu, chère maître. Quand nous reverrons-nous ?

Nohant est bien loin ! et je vais être, tout cet hiver, bien occupé !

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Samedi soir, [Paris, décembre ? 1873].

Oui, c'est moi, je ne vous oublie pas, malgré vos soupçons que je devine, et je vous prouverai avant la fin d'avril que je ne blague jamais, et qu'il fallait être «naïve», c'est-à-dire croire à la bonne foi de ma proposition. Je la réitère : pouvez-vous m'héberger pendant vingt-quatre heures ? Voulez-vous que je vous apporte Saint Antoine et le plan du roman que j'entreprends ? Pourrez-vous, sans fatigue pour vos nerfs, supporter ces violentes lectures ? Sinon, j'arriverai orné de mes seules grâces naturelles, et j'irai loger à l'auberge.

Comment allez-vous ? Comment traînez-vous le boulet de l'existence ? Le général, que j'ai vu plusieurs fois cet automne, m'a dit que vous étiez stoïque et Mme Plessy, lundi dernier, vous a citée en exemple, comme un merveilleux résultat du culte des lettres. J'avais envie de lui sauter au cou, devant le monde, à cause de cette bonne parole.

Je ne compare pas mes misères aux vôtres, pauvre chère Madame, mais je ne suis pas gai. Je deviens même atrocement lugubre. Pourquoi ? Ah ! À cause de «tout». Je passe de l'exaspération à la prostration, puis je remonte de l'anéantissement à la rage, si bien que la moyenne de ma température est l'embêtement.

Je ne vois guère plus de monde à Paris que je n'en voyais à Croisset. Qui voir ? Qui fréquenter ? Je puis dire comme Hernani : «Tous mes amis sont morts», et je n'ai pas de dona Sol pour essuyer sur moi la pluie de l'orage.

Dans ces derniers temps, j'ai pris cependant un certain plaisir à envoyer promener messieurs les éditeurs, qui montent mes quatre étages, auxquels je ne réponds rien de définitif, et qui reviennent en grimaçant comme des chats-tigres pour me subtiliser ma pauvre copie. Mais je suis bien décidé à ne rien publier. Ils ne comprennent goutte à ma conduite. ça m'amuse et je venge les pauvres.

 

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[1873 ?]

Hier, le général est venu me voir ; il conte à merveille, comme sa soeur. Il a aussi de votre regard et je l'en aime davantage. Il m'a conté des histoires très gaillardes : j'ai riposté et nous nous sommes quittés contents l'un de l'autre.

Votre dernière lettre était charmante, mais si triste !... et pourtant vous êtes une vaillante. Comme vous, pauvre amie, je trouve la vie bien lourde. Si au moins elle était tolérable ! Mon ambition maintenant ne va pas plus loin.

Mme X*** est une poseuse, qui croit savoir ce qu'elle ne sait point. C'est toujours un danger pour une femme d'esprit de donner de bons dîners. On la juge sur ses menus, et les affamés la traitent de grand écrivain. Il en faut rabattre : elle a le sentiment de la nature, elle a des paysages réussis, mais de là au style, à l'Art, il y a un abîme. On ne sait pas assez tout le mal que donne une phrase bien faite. Mais quelle joie quand tout y est ! c'est-à-dire la couleur, le relief et l'harmonie. Vous me parliez l'autre jour du Banquet des Mercenaires. Je peux me vanter de l'avoir pioché ce chapitre-là, mais aussi vous avez eu un cri de satisfaction que j'entends encore. Ah ! ce logement du boulevard du Temple, il a connu de grands régals littéraires !

À MADAME RÉGNIER. §

[1873 ?]

Belle Dame et chère Confrère,

Charpentier lira votre roman, que je lui ai véhémentement recommandé et, s'il n'en veut pas, il s'arrangera pour le placer dans un journal quelconque. Donc, retirez-le de l’Opinion nationale. «Les concessions ont conduit Louis XVI à l'échafaud». Il ne faut pas imiter celui que M. Thiers a appelé «l'infortuné monarque».

1874 §

À CARVALHO. §

[Paris], vendredi, 4 heures du matin [janvier 1874].

Mon Bourreau,

Comme vous avez l'habitude de me couper la parole avant que je n'aie desserré les lèvres, je me permets de vous adresser par écrit les observations ci-dessous, que vous méditerez «dans le silence du cabinet».

 

I. Depuis hier au soir, je pressure, sans discontinuer, ma pauvre cervelle, afin d'arranger la scène finale du IIIe acte, sans femme.

Impossible... Et voici pourquoi :

Il faut : 1° qu'on voie l'accord subit de Murel et de Julien, entente qui se fait par des apartés, tandis que les deux femmes sont avec Rousselin. 2° Murel profite de l'occasion pour demander Louise officiellement. Il l'a déjà tant de fois demandée que cette demande doit différer des autres, être plus forte, plus évidente. 3° Il est indispensable de montrer l'amour de Louise ; autrement sa résistance, au IVe acte, n'aurait pas de sens et serait sans préparation. 4° Quant à l'inconvenance qu'il y a à faire cette demande dans un lieu public, elle est relevée par Mme Rousselin elle-même. 5° La présence des femmes au Salon de Flore ? Mais Louise dit que c'est une ruse d'elle, pour parler à Murel ! 6° Il faut montrer que Mme Rousselin a réussi, et qu'elle mène son mari par le nez. On ne la verra plus, c'est bien le moins qu'elle paraisse une dernière fois. 7° Raison majeure : sans femme, l'acte est triste comme peinture. Je suis, pour ma part, écoeuré par cette masse de vilains costumes, cette quantité d'hommes ; un peu de robes délassera la vue. On a fait pendant cet acte assez de vacarme, tout ne doit pas être subordonné au mouvement ou à ce qui passe pour tel. Sacrifions aux Grâces !

Enfin, mon cher ami, je ne trouve pas moyen de changer la scène en question. Ce que j'ai fait n'est pas bon, mais ce que vous me proposez est pire. De cela, j'en suis sûr.

Je vais aujourd'hui tâcher de mettre en scène, moi-même, cette fin d'acte. Nous verrons ce qui en résultera. Vous conviendrez que vous n'avez pas même essayé de voir ce qu'elle donnerait. Sur cette partie, je n'ai pas besoin de vous dire que Goudry et Saint-Germain partagent mon avis. Quant à Delannoy, c'est vous qui l'avez corrompu, gros malin ; j'ai vu votre dialogue avec lui.

Autre guitare :

 

II. Delannoy, qui a la rage des changements, n'a pas songé que, dans son second monologue du IIIe, Rousselin doit parler de Gruchet (son ennemi) et de Félicité (dont il est tant de fois question et qu'on reverra au IVe acte). Donc, après le mot «carrière politique», il ferait bien (maintenant) d'ajouter : «Cette infamie-là doit venir de Gruchet, sa bonne est sans cesse à rôder autour de ma maison» ; puis, tout ce qu'il voudra.

Bref, mon cher ami, je suis à bout de forces, et je ne change plus rien ! Assez ! tout a des bornes !

 

N. B. – Si vous trouvez encore des modifications de texte à établir, je vous prie de me communiquer vos idées là-dessus, tranquillement, posément, chez vous ou chez moi, en tête-à-tête, mais non plus à brûle-pourpoint et en plein théâtre, endroit où la discussion est impossible et où votre violence me clôt le bec.

 

III. Je suis sorti du théâtre dans l'état d'un monsieur qui vient de recevoir sur le crâne une volée de coups de canne. Ce n'était pas tout ! En bas, sous la porte, le costumier m'a arrêté, et je fus violemment saisi par la hideur de cet homme ! Car le Vaudeville doit me faire éprouver tous les sentiments, y compris «l'Épouvante !»

Comme cette épouvante m'avait glacé (cré nom de D... qu'il est laid ! quelle dentition !) je suis arrivé à la Censure avec une physionomie et un caractère tout nouveaux. Les sieurs de Bauplan et Hallays ne m'ont pas reconnu. L'ombre de Flaubert a proféré quelques sons... confus... et a tout accordé, tout concédé, par lassitude, dégoût, avachissement, et pour en finir. Ah ! c'est une jolie école de démoralisation que le théâtre !

Donc l'affaire de la Censure est terminée.

Je me résume : 1° Il faut que nous nous entendions pour les costumes, ou plutôt parlez-lui, vous-même ; seul, je n'oserais !

2° Tâchons de mettre en scène la fin du IIIe acte, telle qu'elle est.

3° Faites vos efforts pour venir demain, dimanche.

Il est temps d'aller se coucher, je crève.

À vous, mon bon (quoique – ou plutôt parce que – vous me faites subir de rudes étamines).

Votre.

Je me recommande toujours à Mme Carvalho.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], samedi soir, minuit [janvier 1874].

Mon cher Ami,

Vous êtes beau comme un ange ! ! !

J'ai reçu ce soir la fin des premières épreuves de Saint Antoine.

Faites-moi le plaisir (si vous n'avez rien de mieux à faire), de venir aujourd'hui dimanche chez moi. Je vous attendrai jusqu'à 6 heures du soir et nous règlerons tout. J'ai à moi tout l'après-midi, et nous aurons le temps de causer tranquillement.

Je désire d'autant plus vous voir que demain, lundi, je recevrai à 10 heures du matin la visite du sieur Michaelis ! Vous voyez qu'il y a urgence.

Tout à vous.

Tous les jours de la semaine prochaine, dès 11 heures, je serai pris par mes répétitions.

À LA BARONNE LEPIC. §

Paris, nuit de mercredi [janvier 1874].

Hélas, chère Madame, je ne pourrai vendredi me rendre à vos agapes fraternelles, parce que :

le soir je corrige des épreuves.

Mais, dans une huitaine de jours, je serai un peu plus tranquille, alors je vous demanderai ce repas que je refuse.

Le dernier que j'ai pris chez vous était si agréable que j'en désire un autre dans les mêmes conditions. Pas de bourgeois ! pas de mufles ! (en admettant que vous en connaissiez). Rien que les exquises maîtresses de la maison et votre ami grossier, avec le bon Duval : d'ici là, un long baiser sur chacune de vos mains, mille tendres respects à Mme Perrot, et tout à vous, chère Madame.

À GEORGE SAND. §

Samedi soir, 7 février 1874.

J'ai enfin un moment à moi, chère maître ; donc causons un petit peu.

J'ai su par Tourgueneff que vous alliez très bien. Voilà l'important. Or, je vais vous donner des nouvelles de cet excellent P. Cruchard.

J'ai, hier, signé le dernier «bon à tirer» de Saint Antoine... Mais le susdit bouquin ne paraîtra pas avant le 1er avril (comme poisson ?) à cause des traductions. C'est fini, je n'y pense plus. Saint Antoine est réduit, pour moi, à l'état de souvenir. Cependant je ne vous cache point que j'ai eu un quart d'heure de grande tristesse lorsque j'ai contemplé la première épreuve. Il en coûte de se séparer d'un vieux compagnon.

Quant au Candidat, il sera joué, je pense, du 20 au 25 de ce mois. Comme cette pièce m'a coûté très peu d'efforts et que je n'y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.

Le départ de Carvalho m'a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de lui, comme de tous les autres, du reste. Les gens du Vaudeville sont charmants. Votre vieux troubadour, que vous vous figurez agité et continuellement furieux, est doux comme un mouton, et même débonnaire. J'ai fait d'abord tous les changements qu'on a voulu, puis on a rétabli le texte primitif. Mais j'ai de moi-même enlevé ce qui me semblait trop long et ça va bien, très bien. Delannoy et Saint-Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.

Une chose m'embête. La Censure a abîmé un rôle de petit gamin légitimiste, de sorte que la pièce, conçue dans un esprit d'impartialité stricte, doit maintenant flatter les réactionnaires : effet qui me désole. Car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant, comme vous le savez, la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti.

Eh bien ! le bon Alexandre Dumas a fait le plongeon ! Le voilà de l'Académie ! Je le trouve bien modeste. Il faut l'être, pour se trouver honoré par les honneurs.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Paris [18 février 1874].

Si vous n'avez pas de manuscrit, c'est qu'il n'en existe pas de lisible (j'ai cependant payé comme frais de copie cent soixante-trois francs) ; bref le souffleur ou plutôt la souffleuse peut seule s'y reconnaître, et tous les jours je la supplie de me faire un manuscrit lisible. Messieurs les censeurs sont revenus, hier, sur le Candidat et, après avoir assisté à la première des répétitions générales, ont donné leur visa. Donc de ce côté plus d'inquiétudes ! Mais ma pièce a été (je l'ai appris par Chennevières) «une grosse affaire», et si le gouvernement n'avait pas craint un joli engueulement de votre ami, on l'eût interdite. Il est vrai que c'est parce que c'était moi qu'on était si mal disposé. Je serai toujours suspect à tous les gouvernements sans en attaquer aucun, et cela m'honore. Ma première aura lieu samedi prochain, ou lundi, ou mercredi. Je n'y comprends plus rien ! L'audition de la moindre de mes phrases me donne la nausée, et ce que j'entends de bêtises est inconcevable. Et des conseils !... Pas n'est besoin de vous dire que je n'en écoute aucun.

Je suis harcelé par les demandes de places ; j'ai une grippe abominable, je tousse, je mouche, je crache et j'éternue sans discontinuer, avec accompagnement de fièvre la nuit. De plus un joli bouton fleurit au milieu de mon front entre deux plaques rouges. Bref, je deviens extrêmement laid et je me dégoûte moi-même. Avec tout cela l'appétit se maintient et l'humeur est gaillarde. Je crois que je me conduirai bien le jour de la première.

J'ai donné le dernier bon à tirer de Saint Antoine, il y a plus de douze jours. Vous recevrez mon bouquin, comme poisson, le 1er avril et une copie du Candidat dès que j'en aurai une. Pourquoi n'êtes-vous pas là ? ce serait plus simple.

Croyez, chère Madame, à mon inaltérable affection.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris], lundi [février 1874].

Oui, ma chérie, j'irai dîner demain chez toi : ce sera ma première sortie depuis vendredi soir.

Ma grippe a été abominable samedi et hier. Aujourd'hui je vais mieux.

Le Candidat est arrêté par la grippe de Delannoy ! Il a dit à Émile (qui vient d'aller chez lui) qu'il espérait reprendre les répétitions mercredi ou jeudi ; je n'en sais pas plus ! La pièce se désapprend. C'est déplorable.

Autre histoire. La Censure de S. M. l'Empereur de toutes les Russies a arrêté la traduction de Saint Antoine comme attentatoire à la religion, et interdit même la vente de l'édition française, ce qui me fait perdre 2 000 francs que m'aurait donnés la Revue de Saint-Pétersbourg et peut-être encore 2 ou 3 000 que j'aurais eus tant de la traduction en volume que de l'édition française.

Enfin il faut être philosophe.

Est-ce le rhume ou l'oisiveté ? mais depuis samedi je suis triste à crever.

Demain je passerai quelques bons moments avec ma pauvre fille.

Sa Nounou.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Paris, février 1874.]

Je viens de relire encore une fois le Candidat pour vous, et franchement c'est une preuve de tendresse ! soit dit sans me vanter. On m'a remis enfin le manuscrit tantôt ; il est corrigé, ficelé et étiqueté. Donc vous le recevrez presque en même temps ou en même temps que ceci. Dès que vous l'aurez lu, renvoyez-le-moi, je vous prie.

La Censure russe a formellement interdit Saint Antoine. Ni la traduction ni l'édition française ne pourront paraître sur les terres des Scythes, pour cause de religion. J'ai beau ne faire toujours que de l'Art, je gêne tous les gouvernements. Le Candidat n'aurait pas passé sans la protection de mon ami Chennevières. On exècre le style, voilà le vrai. «On» veut dire tout Pouvoir, quel qu'il soit.

Néanmoins, le bon Saint Antoine paraîtra dans la semaine de Pâques. Vous aurez bien entendu, chère Madame, un des premiers exemplaires.

À GEORGE SAND. §

Paris, samedi soir [28 février 1874].

Chère Maître,

La première du Candidat est fixée à vendredi prochain, à moins que ce ne soit samedi, ou peut-être lundi 9. Elle a été retardée par une indisposition de Delannoy et par l’Oncle Sam, car il fallait attendre que ledit Sam fût descendu au-dessous de 1 500 francs.

Je crois que ma pièce sera très bien jouée, voilà tout. Car pour le reste, je n'ai aucune idée et je suis fort calme sur le résultat, indifférence qui m'étonne beaucoup. Si je n'étais harcelé par des gens qui me demandent des places, j'oublierais absolument que je vais bientôt comparaître sur les planches, et me livrer, malgré mon grand âge, aux risées de la populace. Est-ce stoïcisme ou fatigue ?

J'ai eu et j'ai encore la grippe ; il en résulte pour votre Cruchard une lassitude générale accompagnée d'une violente (ou plutôt profonde) mélancolie. Tout en crachant et toussant au coin de mon feu, je rumine ma jeunesse. Je songe à tous mes morts, je me roule dans le noir. Est-ce le résultat de trop d'activité depuis huit mois, ou l'absence radicale de l'élément femme dans ma vie ? Mais jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus vide et plus meurtri. Ce que vous me dites (dans votre dernière lettre) de vos chères petites m'a remué jusqu'au fond de l'âme. Pourquoi n'ai-je pas cela ? J'étais né avec toutes les tendresses, pourtant ! Mais on ne fait pas sa destinée, on la subit. J'ai été lâche dans ma jeunesse, j'ai eu peur de la vie ! Tout se paye.

Causons d'autre chose ; ce sera plus gai.

S. M. l'Empereur de toutes les Russies n'aime point les Muses. La Censure de «l'autocrate du Nord» a formellement défendu la traduction de Saint Antoine, et les épreuves m'en sont revenues de Saint-Pétersbourg, dimanche dernier ; l'édition française sera, mêmement, interdite. C'est pour moi perte d'argent assez grave.

Il s'en est fallu de très peu que la Censure française n'empêchât ma pièce. L'ami Chennevières m'a donné un bon coup d'épaule. Sans lui, je ne serais pas joué. Cruchard déplaît au Temporel. Est-ce drôle cette haine naïve de l'autorité, de tout gouvernement, quel qu'il soit, contre l'Art ?

Je lis maintenant des livres d'hygiène. Oh ! que c'est comique ! Quel aplomb que celui des médecins ! quel toupet ! quels ânes pour la plupart ! Je viens de finir la Gaule poétique du sieur Marchangy (l'ennemi de Béranger). Ce bouquin m'a donné des accès de rire.

Pour me retremper dans quelque chose de fort, j'ai relu l'immense, le sacro-saint, l'incomparable Aristophane. Voilà un homme, celui-là ! Quel monde que celui où de pareilles oeuvres se produisaient !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris], samedi soir [28 février 1874].

Mon Loulou,

La première est décidée pour vendredi, et la répétition générale pour mercredi. Mais, d'ici là, il y aura encore du changement. Je pourrais bien n'être joué que samedi ou lundi. À la grâce de Dieu, du reste ! Je ne pense plus du tout au «Candidat !» Tel est mon caractère. C'est une idée usée dans mon cerveau. Tant mieux ! je n'en serai que plus calme. Mais ce qui m'exaspère, ce sont les gens qui me demandent des places ! Il y a des âmes sans pitié ! J'en cognois qui m'ont écrit jusqu'à six lettres pour avoir un balcon ! Mon pauvre Bouilhet avait l'idée d'un livre intitulé les Gladiateurs modernes. Je comprends maintenant la profondeur de son idée. Il faut que nous amusions, dussions-nous en crever !

Il me sera impossible de donner (même en location) le quart des places que j'ai promises. Bonsoir !...

Je ne sais pas pourquoi je t'écris, ce soir. Car je n'ai rien à te dire : par besoin de causer, sans doute. Nous nous voyons si peu ! et je te ferai observer, à ce propos, que tu ne viens jamais me faire de visites ! tandis que tu vas chez un tas d'imbéciles, soit dit sans t'offenser.

Probablement que lundi, vers 4 heures du soir, je passerai chez toi en revenant de chez Charpentier, où je resterai tout l'après-midi à relire Saint Antoine. Nous avons laissé échapper des fautes. – C'est mardi qu'on m'a promis mes places.

Mon rhume dure toujours. Je suis très fatigué, doux et mélancholieux.

Ta vieille Nounou.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[6 mars 1874].

Encore un renfoncement ! !

Je suis remis à Mercredi. (La répétition est pour mardi.)

Venez me voir dimanche, je vous donnerai ce que j'aurai pu arracher (comme places).

À vous.

Vendredi soir.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris, 7 ou 8 mars 1874].

Chère Madame,

Je reçois votre pancarte japonaise au moment où je venais de vous prévenir que ma première n'a lieu que mercredi 11.

Je suis écoeuré par tous ces retards ! et je vous présente mes excuses.

C'est à grand peine que j'ai pu vous avoir une loge ; elle est de quatre places. Je n'en ai qu'une et il n'y a pas eu location.

Probablement que d'ici à mercredi je vous prierai d'y recevoir deux belles dames.

Donc à mardi, une heure précise.

En vous baisant les mains, je suis, Madame,

Votre.

À GEORGE SAND. §

Paris, jeudi, 1 h [12 mars 1874].

Pour être un four, c'en est un ! Ceux qui veulent me flatter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais je n'en crois rien. Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Carvalho ne m'avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections que j'ai enlevées, j'aurais fait des retouches ou peut-être des changements qui eussent peut-être modifié l'issue finale. Mais j'en étais tellement écoeuré que pour un million je n'aurais pas changé une ligne. Bref, je suis enfoncé.

Il faut dire aussi que la salle était détestable ; tous gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mots. On a pris en blague des choses poétiques. Un poète dit : «C'est que je suis de 1830, j'ai appris à lire dans Hernani et j'aurais voulu être Lara». Là-dessus, une salve de rires ironiques, etc.

Et puis, j'ai dupé le public à cause du titre. Il s'attendait à Rabagas ! Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n'attaquais pas les républicains. De même les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.

Mes acteurs ont supérieurement joué, Saint-Germain entre autres. Delannoy, qui porte toute la pièce, est désolé, et je ne sais comment faire pour adoucir sa douleur. Quant à Cruchard, il est calme, très calme. Il avait très bien dîné avant la représentation, et après il a encore mieux soupé. Menu ; deux douzaines d’Ostende, une bouteille de champagne frappé, trois tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café. La religion et l'estomac soutiennent Cruchard !

J'avoue qu'il m'eût été agréable de gagner quelque argent, mais comme ma chute n'est ni une affaire d'Art ni une affaire de sentiment, je m'en bats l'oeil profondément.

Je me dis : «Enfin, c'est fini !» et j'éprouve comme un sentiment de délivrance.

Le pire de tout cela, c'est le potin des billets ! Notez que j'ai eu douze orchestres et une loge ! (Le Figaro avait dix-huit orchestres et trois loges.) Je n'ai même pas vu le chef de claque. On dirait que l'administration du Vaudeville s'était arrangée pour me faire tomber. Son rêve est accompli.

Je n'ai pas donné le quart des places dont j'avais besoin et j'en ai acheté beaucoup, pour des gens qui me débinaient éloquemment dans les corridors. Les bravos de quelques dévoués étaient étouffés tout de suite par des «chut». Quand on a prononcé mon nom à la fin, il y a eu des applaudissements (pour l'homme, mais non pour l'oeuvre), avec accompagnement de deux jolis coups de sifflet partant du paradis. Voilà la vérité.

La Petite Presse de ce matin est polie. Je ne peux pas lui en demander davantage.

Adieu, chère bon maître, ne me plaignez pas, car je ne me trouve pas à plaindre.

P.-S.  – Un beau mot de mon domestique, en me remettant ce matin votre lettre. Comme il connaît votre écriture, il m'a dit en soupirant : «Ah ! la meilleure n'était pas là hier soir !» Ce qui est bien mon avis.

À GEORGE SAND. §

[Paris, 15 mars 1874].

Comme il aurait fallu lutter et que Cruchard a en horreur l'action, j'ai retiré ma pièce sur 5 000 francs de location ; tant pis ! Je ne veux pas qu'on siffle mes acteurs. Le soir de la seconde, quand j'ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : «Assez». (Trois personnes m'attendrissent : Delannoy, Tourgueneff et mon domestique.) Bref, c'est fini. J'imprime ma pièce, vous la recevrez vers la fin de la semaine.

Tous les partis m'éreintent ! le Figaro et le Rappel, c'est complet ! Des gens que j'ai obligés de ma bourse ou de mes démarches me traitent de crétin. Jamais je n'ai eu moins de nerfs. Mon stoïcisme (ou orgueil) m'étonne moi-même, et quand j'en cherche la cause, je me demande si vous, chère maître, vous n'en êtes pas une des causes.

Je me rappelle la première de Villemer, qui fut un triomphe, et la première des Don Juan de village, qui fut une défaite. Vous ne savez pas combien je vous ai admirée, ces deux fois-là ! La hauteur de votre caractère (chose plus rare encore que le génie) m'édifia, et je formulai en moi-même cette prière : «Oh ! que je voudrais être comme elle, en pareille occasion !». Qui sait, votre exemple m'a peut-être soutenu ? Pardon de la comparaison ! Enfin je m'en bats l'oeil profondément. Voilà le vrai.

Mais j'avoue que je regrette les milles francs que j'aurais pu gagner. Mon petit pot au lait est brisé. Je voulais renouveler le mobilier de Croisset ; bernique !

Ma répétition générale a été funeste. Tous les reporters de Paris ! On a pris tout en blague. Je vous soulignerai dans votre exemplaire les passages que l'on a empoignés. Avant-hier et hier on ne les empoignait plus ! Tant pis ! il est trop tard. La superbe de Cruchard l'a peut-être emporté.

Et on a fait des articles sur mes domiciles, sur mes pantoufles et sur mon chien. Les chroniqueurs ont décrit mon appartement où ils ont vu, «aux murs, des tableaux et des bronzes». Or, il n'y a rien du tout sur mes murs. Je sais qu'un critique a été indigné que je ne lui aie pas fait de visite ; et un intermédiaire est venu me le dire ce matin en ajoutant : «Que voulez-vous que je lui réponde ? – ... – Mais MM. Dumas, Sardou et même Victor Hugo ne sont pas comme vous. – Oh ! je le sais bien. – Alors, ne vous étonnez pas, etc. »

Adieu, chère bon maître adorée, amitiés aux vôtres. Baisers aux chères petites, et à vous toutes mes tendresses.

P.-S. – Pourriez-vous me donner une copie ou l'original de la biographie de Cruchard ? Je n'ai aucun brouillon et j'ai envie de la relire pour me retremper dans mon idéal.

À ALPHONSE DAUDET. §

Mardi soir [17 mars 1874].

Mon cher Ami,

Vous m'avez rendu un tel service en me rappelant à l'orgueil, que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Mais voici deux anecdotes qui vous feront plaisir :

1° Heugel, un des administrateurs du Vaudeville, m'a sifflé ! à ce que soutient Peragallo.

2° Villemessant a particulièrement recommandé que l'on m'éreintât (et la seconde note dans le Figaro est de lui-même) «parce que ce Flaubert est un républicain». Adrien Marx était là et l'a dit à Charpentier. Là-dessus, rêvez !

3° L'éreintement dans le Rappel est de mon ami Maurice.

Voulez-vous venir dimanche prochain déjeuner ou dîner, à votre choix, chez votre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], lundi matin [mars 1874].

Mon cher Ami,

N'oubliez pas de m'envoyer demain, avec les épreuves, le guide-âne pour les corrections typographiques.

Et donnez-moi des nouvelles de mon filleul et de sa maman.

Toutes mes amitiés au papa.

Son.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris] lundi soir, 7 h [mars 1874].

Oui ; c'est cornu et non connu.

Eh bien ! et les épreuves du Candidat ? je les ai attendues toute la journée. Quand les aurai-je ?

Cette incertitude m'empêche de bouger de chez moi, où je n'ai rien à faire.

Il faut se hâter.

À GEORGE SAND. §

[Paris], mercredi [8 avril 1874].

Merci de votre longue lettre sur le Candidat. Voici maintenant les critiques que j'ajoute aux vôtres : il fallait : 1° baisser le rideau après la réunion électorale et mettre au commencement du quatrième toute la moitié du troisième ; 2° enlever la lettre anonyme qui fait double emploi, puisque Arabelle apprend à Rousselin que sa femme a un amant ; 3° intervertir l'ordre des scènes du quatrième acte, c'est-à-dire commencer par l'annonce du rendez-vous de Mme Rousselin avec Julien et faire Rousselin un peu plus jaloux. Les soins de son élection le détournent de son envie d'aller pincer sa femme. Les exploiteurs ne sont pas assez développés. Il en faudrait dix au lieu de trois. Puis, il donne sa fille. C'était là la fin, et, au moment où il s'aperçoit de la canaillerie, il est nommé. Alors, son rêve est accompli, mais il n'en ressent aucune joie. De cette façon-là, il y aurait eu progression de moralité.

Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon ; mais je l'ai raté. Pas un des critiques ne m'a montré en quoi. Moi, je le sais, et cela me console. Que dites-vous de La Rounat, qui dans son feuilleton m'engage, «au nom de notre vieille amitié», à ne pas faire imprimer ma pièce, tant il la trouve «bête et mal écrite» ? Suit un parallèle entre moi et Gondinet.

Une des choses les plus comiques de ce temps, c'est l’arcane théâtral. On dirait que l'art du théâtre dépasse les bornes de l'intelligence humaine, et que c'est un mystère réservé à ceux qui écrivent comme les cochers de fiacre. La question du succès immédiat prime toutes les autres. C'est l'école de la démoralisation. Si ma pièce avait été soutenue par la direction, elle aurait pu faire de l'argent comme une autre. En eût-elle été meilleure ?

La Tentation ne se porte pas mal. Le premier tirage à deux mille exemplaires est épuisé. Demain le second sera livré. J'ai été déchiré par les petits journaux et exalté par deux ou trois personnes. En somme, rien de sérieux n'a encore paru et, je crois, ne paraîtra. Renan n'écrit plus (dit-il) dans les Débats, et Taine est occupé de son installation à Annecy.

Je suis exécré par les sieurs Villemessant et Buloz, qui feront tout leur possible pour m'être désagréables. Villemessant me reproche de ne pas m'être «fait tuer par les Prussiens». Tout cela est à vomir !

Et vous voulez que je ne remarque pas la sottise humaine et que je me prive du plaisir de la peindre ! Mais le comique est la seule consolation de la vertu ! Il y a d'ailleurs une manière de la prendre qui est haute ; c'est ce que je vais tâcher de faire dans mes deux bonshommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste ! J'ai peur, au contraire, que ça ne paraisse impossible, tant je pousserai l'idée à outrance. Ce petit travail, que je commencerai dans six semaines, me demandera quatre ou cinq ans.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], jeudi [avril 1874].

Mon cher Ami,

M. de Forges, rue d'Aumale, 11 (le père d'Anastasie), me demande un Candidat. Je n'en ai plus un. Voulez-vous lui en envoyer un ? Le dernier exemplaire qui me restait est parti avant-hier pour New York, à l'adresse de Weinschenk, qui veut le faire jouer sur ces rives lointaines.

Embrassez pour moi tout votre monde.

À vous.

Nom d'un nom, quel froid !

À GEORGE SAND. §

[Paris], vendredi soir, 1er mai 1874.

Ça va bien, chère maître, les injures s'accumulent ! C'est un concerto, une symphonie où tous s'acharnent dans leurs instruments. J'ai été éreinté depuis le Figaro jusqu'à la Revue des Deux Mondes, en passant par la Gazette de France, et le Constitutionnel. Et ils n'ont pas fini ! Barbey d'Aurevilly m'a injurié personnellement, et le bon Saint-René Taillandier, qui me déclare «illisible», m'attribue des mots ridicules. Voilà pour ce qui est de l'imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l'avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lévy ?) me déchire au dîner de Brébant, ainsi que cet excellent Charles-Edmond, etc., etc. En revanche, je suis admiré par les professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg, par Renan et par la caissière de mon boucher, sans compter quelques autres. Voilà le vrai !

Ce qui m'étonne, c'est qu'il y a sous plusieurs de ces critiques une haine contre moi, contre mon individu, un parti pris de dénigrement, dont je cherche la cause. Je ne me sens pas blessé, mais cette avalanche de sottises m'attriste. On aime mieux inspirer des bons sentiments que des mauvais. Au reste, je ne pense plus à Saint Antoine. Bonsoir !

Je vais me mettre, cet été, à un autre livre du même tonneau ; après quoi je reviendrai au roman pur et simple. J'en ai, en tête, deux ou trois que je voudrais bien écrire avant de crever. Présentement, je passe mes jours à la Bibliothèque, où j'amasse des notes. Dans une quinzaine, je m'en retourne vers ma maison des champs. Au mois de juillet, j'irai me décongestionner sur le haut d'une montagne, en Suisse, obéissant au conseil du docteur Hardy, lequel m'appelle «une femme hystérique», mot que je trouve profond.

Le bon Tourgueneff part la semaine prochaine pour la Russie ; le voyage va forcément interrompre sa rage de tableaux ; car notre ami ne sort plus de la Salle des ventes. C'est un homme passionné ; tant mieux pour lui.

Je vous ai bien regrettée chez Mme Viardot, il y a quinze jours. Elle a chanté de l’Iphigénie en Aulide. Je ne saurais vous dire combien c'était beau, transportant, enfin sublime. Quelle artiste que cette femme-là ! Quelle artiste ! De pareilles émotions consolent de l'existence.

Eh bien ! et vous, chère bon maître, cette pièce dont on parle, est-elle finie ? Vous allez retomber dans le théâtre ? Je vous plains ! Après avoir mis sur les planches de l'Odéon des chiens, on va peut-être vous demander d'y mettre des chevaux ? Voilà où nous en sommes !

Et toute la maison, depuis Maurice jusqu'à Fadet, comment va ?

Embrassez pour moi les chères petites et qu'elles vous le rendent de ma part.

Votre vieux.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Paris, 1er mai 1874.

Quel amour de lettre ! et comme elle m'a été au coeur ! Je n'en repousse que la première ligne : «Vous m'oubliez !» Vous n'en croyez rien, avouez-le ! Quelque chose d'intime et de persistant doit vous dire que je songe à vous... sans cesse, oui, tous les jours ! Et je maudis cette idée d'habiter si loin, à Villenauxe ! Comme s'il n'y avait pas moyen d'avoir des jardins à la porte de Paris ! Quel dommage ou plutôt quel désastre de ne pouvoir être ensemble plus souvent ! Je vous ferais de longues visites et vous m'écouteriez parler, je lirais la réponse dans vos yeux. Vous qui êtes si stoïque, prêchez-moi la philosophie, là-dessus du moins.

J'en aurais besoin (si j'avais moins d'orgueil) pour supporter toutes les critiques que l'on m'éructe. La symphonie est complète. Aucun des journaux ne manque à sa mission. Aujourd'hui c'est le bon Saint-René Taillandier. Lisez son élucubration ; il y a de quoi rire. Mon Dieu ! sont-ils bêtes ! quels ânes ! Et je sens, en dessous, de la haine contre ma personne. Pourquoi ? et à qui ai-je fait du mal ? Tout peut s'expliquer par un mot : je gêne ; et je gêne encore moins par ma plume que par mon caractère, mon isolement (naturel et systématique) étant une marque de dédain.

J'ai eu, dans le Bien Public, un article d'énergumène. Un jeune homme dont j'ignorais l'existence, M. Drumont, m'a mis tout bonnement au-dessus de Goethe, appréciation qui prouve plus d'enthousiasme que d'esprit. À part celui-là (car je ne compte pas quelques alinéas bienveillants), j'ai été généralement honni, bafoué par la presse. Saint-Victor (dévoué à Lévy) ne m'a même pas accusé réception de mon volume et je sais qu'il me déchire. Le père Hugo (que je vois assez souvent et qui est un charmant homme) m'a écrit une «belle» lettre et m'a fait de vive voix quelques compliments. Tous les Parnassiens sont exaltés, ainsi que beaucoup de musiciens. Pourquoi les musiciens plus que les peintres ? Problème !

Votre ami, le Père Didon, est, à ce qu'il paraît, au nombre de mes admirateurs. Il en est de même des professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg. Quant à la réussite matérielle, elle est grande et Charpentier se frotte les mains. Mais la critique est pitoyable, odieuse de bêtise et de nullité. J'ai lu deux bons articles anglais. J'attends ceux de l'Allemagne. Lundi doit paraître dans le National celui de Banville. Renan m'a dit qu'il s'y mettrait quand tous auraient fini. Assez causé de ces misères.

Le Quatre-vingt-treize du père Hugo me paraît au-dessus de ses derniers romans ; j'aime beaucoup la moitié du premier volume, la marche dans les bois, le débarquement du marquis, et le massacre de Saint-Barthélemy, ainsi que tous les paysages ; mais quels bonshommes en pain d'épice que ses bonshommes ! Tous parlent comme des acteurs. Le don de faire des êtres humains manque à ce génie. S'il avait eu ce don-là, Hugo aurait dépassé Shakespeare.

Dans une quinzaine je m'en retourne vers ma cabane où je vais me mettre à écrire mes Deux Copistes. Présentement, je passe mes journées à la Bibliothèque. La semaine prochaine, j'irai à Clamart ouvrir des cadavres. Oui ! Madame, voilà jusqu'où m'entraîne l'amour de la littérature. Vous voyez que je suis loin des idées saines où Taillandier me conseille de me retremper ? Vous ai-je dit que cet été j'irais retremper mes nerfs à Saint-Moritz (car je suis pas mal éreinté) ? C'est d'après le conseil du docteur Hardy, qui m'appelle une vieille femme hystérique. – «Docteur, lui dis-je, vous êtes dans le vrai !»

Un long baiser sur chaque main et à vous toujours.

À EUGÈNE DELATTRE. §

Rue Murillo, 4, parc Monceau, lundi soir [mai 1874].

Mon cher Vieux,

Fais-moi le plaisir de me dire si tu peux venir chez moi déjeuner vendredi prochain ou samedi prochain.

Sinon, vieux, dimanche dans l'après-midi.

Mais nous serons plus seuls un des matins de cette semaine (sauf le jeudi où je serai absent toute la journée).

J'accepte ta proposition d'article avec empressement.

Merci d'avance et tout à toi.

R. S. V. P.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, mercredi soir [20 mai 1874].

Mon cher Ami,

Tourgueneff m'a envoyé ce matin, de Berlin même, la Gazette Nationale du 13 mai, numéro 221, contenant sur Saint Antoine un article favorable.

Dans le tohu-bohu de mon arrivée ici, je viens de perdre la lettre dudit Tourgueneff ! Elle avait pour but de vous rappeler à vous, ô Charpentier, que vous n'avez point envoyé d'exemplaires à deux critiques berlinois, dont Tourgueneff vous avait donné les adresses ; sont-elles aussi égarées ?

L'un est M. Schmidt ! et l'autre X… très important, me souligne Tourgueneff. Viardot peut vous renseigner là-dessus ; il vous dira où écrire à Tourgueneff, et Tourgueneff vous répondra.

Je suis éreinté par deux jours de chemin de fer et de carriole, et votre ami jouit pour le moment d'un mal de tête conditionné ! Dès que je serai remis, je commencerai l'analyse de Froehner pour votre Salammbô.

Faut-il être bête pour avoir égaré, ou brûlé, cette lettre du Moscove !

Il a l'air de tenir beaucoup à ce que ces deux critiques allemands parlent de mon livre. L'un est le Sainte-Beuve de la Germanie.

Tout à vous et aux vôtres, cher ami.

Votre.

À GEORGE SAND. §

Croisset, mardi 26 mai [1874].

Chère bon Maître,

Me voilà revenu dans ma solitude. Mais je n'y resterai pas longtemps, car, dans un petit mois, j'irai passer une vingtaine de jours sur le Rigi pour respirer un peu, me délasser, me dénévropathiser ! Voilà trop longtemps que je n'ai pris l'air, je me sens fatigué. J'éprouve le besoin d'un peu de repos. Après quoi, je me mettrai à mon grand bouquin, qui me demandera au moins quatre ans. Il aura ça de bon !

Le Sexe faible, reçu au Vaudeville par Carvalho, m'a été rendu par ledit Vaudeville et rendu mêmement par Perrin, qui trouve la pièce scabreuse et inconvenante. «Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français ! Y pensez-vous ?» Donc, j'ai porté la chose à Duquesnel qui ne m'a point encore (bien entendu) rendu de réponse. Comme la démoralisation que procure le théâtre s'étend loin ! Les bourgeois de Rouen, y compris mon frère, m'ont parlé de la chute du Candidat à voix basse (sic) et d'un air contrit, comme si j'avais passé en cour d'assises pour accusation de faux. Ne pas réussir est un crime ; et la réussite est le critérium du Bien. Je trouve cela grotesque au suprême degré.

Expliquez-moi aussi pourquoi on met des matelas sous certaines chutes et des épines sous d'autres ? Ah ! le monde est drôle, et vouloir se régler d'après son opinion me semble chimérique.

Le bon Tourgueneff doit être maintenant à Saint-Pétersbourg ; il m'a envoyé de Berlin un article favorable sur Saint Antoine. Ce n'est pas l'article qui m'a fait plaisir, mais lui. Je l'ai beaucoup vu cet hiver et je l'aime de plus en plus.

J'ai aussi fréquenté le père Hugo, qui est (lorsque la galerie politique lui manque) un charmant bonhomme.

Est-ce que la chute du ministère de Broglie ne vous a pas été agréable ? à moi, extrêmement ! mais la suite ? Je suis encore assez jeune pour espérer que la prochaine Chambre nous amènera un changement en mieux. Cependant ?

Ah ! saprelotte ! comme j'ai envie de vous voir et de causer avec vous longuement ! Tout est mal arrangé dans ce monde. Pourquoi ne pas vivre avec ceux qu'on aime ? L'abbaye de Thélème est un beau rêve, mais rien qu'un rêve !

Embrassez bien fort pour moi les chères petites et tout à vous.

R. P. Cruchard.

Plus Cruchard que jamais ! Je me sens bedolle, vache, éreinté, scheik, déliquescent, enfin calme et modéré, ce qui est le dernier terme de la décadence.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, mardi 26 mai [1874].

Mon cher Georges,

Je vous demande la réponse aux nombreuses questions incluses dans mes trois lettres précédentes.

Et je bécotte Marcel, qui me paraît un homme plus sérieux que son père.

Tout à vous.

Je viens de lire l'article de Claveau. Foible ! foible ! !

À ÉMILE ZOLA §

Croisset près Rouen, 3 juin [1874].

Je l'ai lue, la Conquête de Plassans, lue tout d'une haleine, comme on avale un bon verre de vin, puis ruminée, et maintenant, mon cher ami, j'en peux causer décemment. J'avais peur, après le Ventre de Paris, que vous ne vous enfouissiez dans le système, dans le parti pris. Mais non ! Allons, vous êtes un gaillard ! Et votre dernier livre est un crâne bouquin !

Peut-être manque-t-il d'un milieu proéminent, d'une scène centrale (chose qui n'arrive jamais dans la nature), et peut-être aussi y a-t-il un peu trop de dialogues, dans les parties accessoires ! Voilà, en vous épluchant bien, tout ce que je trouve à dire de défavorable. Mais quelle observation ! quelle profondeur ! quelle poigne !

Ce qui me frappe, c'est d'abord le ton général du livre, cette férocité de passion sous une surface bonhomme. Cela est fort, mon vieux, très fort, râblé et bien portant.

Quel joli bourgeois que Mouret, avec sa curiosité, son avarice, sa résignation (p. 183-184) et son aplatissement ! L'abbé Faujas est sinistre et grand – un vrai directeur ! Comme il manie bien la femme, comme il s'empare habilement de celle-là, en la prenant par la charité, puis en la brutalisant !

Quant à elle (Marthe), je ne saurais vous dire combien elle me semble réussie, et l'art que je trouve au développement de son caractère, ou plutôt de sa maladie. J'ai surtout remarqué les pages 194, 215 et 227, 261, 264, 267. Son état hystérique, son aveu final (p. 350 et sq) est une merveille. Comme le ménage se dissout bien ! Comme elle se détache de tout et en même temps son moi, son fond ! Il y a là une science de dissolution profonde.

J'oublie de vous parler des Trouche, qui sont adorables comme canailles, et de l'abbé Bouvelle, exquis avec sa peur et sa sensibilité.

La vie de province, les jardins qui se regardent, le ménage Paloque, le Rastoil et les parties de raquette, parfait, parfait.

Vous avez des détails excellents, des phrases, des mots qui sont des bonheurs : page 17, «... la tonsure comme une cicatrice» ; 181, «j'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes» ; 89, «Mouret avait bourré le poêle», etc.

Et le Cercle de la jeunesse ! Voilà une invention vraie. J'ai noté en marge bien d'autres endroits.

Les détails physiques qu'Olympe donne sur son frère, la fraise, la mère de l'abbé prête à devenir sa maquerelle (152), et son coffre ! (338).

L'âpreté du prêtre qui repousse les mouchoirs de sa pauvre amante, parce que cela sent «une odeur de femme».

«Au fond des sacristies, le nom de M. Delangre... » et toute la phrase qui est un bijou.

Mais ce qui écrase tout, ce qui couronne l'oeuvre, c'est la fin. Je ne connais rien de plus empoignant que ce dénouement. La visite de Marthe chez son oncle, le retour de Mouret et l'inspection qu'il fait de sa maison ! La peur vous prend, comme à la lecture d'un conte fantastique, et vous arrivez à cet effet-là par l'excès de la réalité, par l'intensité du vrai ! Le lecteur sent que la tête lui tourne comme à Mouret lui-même.

L'insensibilité des bourgeois qui contemplent l'incendie, assis sur des fauteuils, est charmante, et vous finissez par un trait sublime : l'apparition de la soutane de l'abbé Serge au chevet de sa mère mourante, comme une consolation ou comme un châtiment !

Une chicane, cependant. Le lecteur (qui n'a pas de mémoire) ne sait pas quel instinct pousse à agir comme ils font Me Rougon et l'oncle Macquart. Deux paragraphes d'explication eussent été suffisants. N'importe, ça y est, et je vous remercie du plaisir que vous m'avez fait.

Dormez sur vos deux oreilles, c'est une oeuvre.

Mettez de côté pour moi toutes les bêtises qu'elle inspirera. Ce genre de documents m'intéresse.

Je vous serre la main très fort, et suis (vous n'en doutez pas) vôtre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Début juin 1874].

Mon cher Georges,

Ci-inclus un petit billet dont vous ferez ce que bon vous semblera.

1° Ne serait-il pas temps que vous alliez (ou allassiez), proprio motu, chez le bon Renan pour lui demander ce qu'il compte élucubrer ? et quand cela sera ? Vous pouvez prendre, comme prétexte, votre prochain départ pour la campagne ;

2° J'attends toujours les épreuves de Salammbô.

J'embrasse le jeune Marcel Charpentier.

Et sa maman aussi – liberté que me permet mon grand âge !

Je suis enchanté par la Conquête de Plassans et je n'ai dit à Zola que la centième partie du bien que j'en pense.

Tout à vous, mon bon. Votre

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset près Rouen, lundi [8 juin 1874].

Comment allez-vous, Princesse ? Je voudrais bien avoir de vos nouvelles.

Je vous crois maintenant à Saint-Gratien, dans cet endroit qui vous va si bien et qui vous ressemble.

Quant à votre ami, il se dispose à s'en aller dans une quinzaine vers un haut sommet de la Suisse, afin de se reposer et de se calmer les nerfs. Voilà si longtemps que je travaille sans discontinuer, que j'ai besoin d'un peu de repos.

J'ai repris ma solitude et je continue à faire des lectures pour le livre que je commencerai cet automne. Il aura cela de bon qu'il me demandera plusieurs années. Le reste est secondaire. Le principal dans ce monde (puisque le bonheur y est impossible), c'est de passer le temps agréablement.

Que dites-vous de la Politique ? Il me semble qu'on est au calme plat et que, d'ici à longtemps, rien d'effectif n'aura lieu. Mais je me trompe peut-être. Qu'il est difficile de porter un jugement sur l'opinion publique ! Ainsi les bons Rouennais (qui ne sont pas bons du tout) sont presque tous pour le centre gauche, fort peu dévots, et nullement cléricaux, ce qui n'empêche pas que hier les processions de la Fête-Dieu ont été splendides, les rues regorgeaient de monde et deux généraux (par ordre supérieur, il est vrai) accompagnaient l'Archevêque. Tirez donc une conclusion !

Je suis, pour mon compte, effrayé par la bêtise universelle ! Cela me fait l'effet du déluge et j'éprouve la terreur que devaient subir les contemporains de Noé, quand ils voyaient l'inondation envahir successivement tous les sommets. Les gens d'esprit devraient construire quelque chose d'analogue à l'Arche, s'y enfermer et vivre ensemble.

Je vous respecte, je vous admire, je vous assure, parce que vous êtes, vous Princesse, du petit nombre des élus, du groupe rarissime des Aristocrates naturels. Vous avez, pour qui sait voir, le Signe sur le front, et je vous baise les mains, car je suis entièrement vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, vendredi, 6 heures soir, 12 juin 1874.

Pauvre Loulou,

Moi aussi je n'étais pas gai avant-hier au soir, quand vous êtes partis ! Je ne crois pas que je sois plus tendre qu'autrefois, mais je suis plus bedolle. Je deviens vieux, et la solitude, par moments, me pèse davantage ; et puis ta société est si charmante, ma chère fille, qu'on la regrette et qu'on la désire.

Hier matin, j'ai reçu une lettre d'Achille me disant que je pouvais amener Julie à l'Hôtel-Dieu. C'est ce que j'ai fait immédiatement. Je l'ai installée dans sa chambre, où tout était prêt, du reste. Émile a été la voir aujourd'hui. Elle se trouve très bien, d'autant plus qu'Achille lui a donné grand espoir sur sa guérison.

Cette visite dans l'hôpital, où je n'avais pas mis les pieds depuis si longtemps, n'a pas été précisément d'une gaieté folle. De plus, j'ai été empoigné au milieu de Rouen par un violent mal de ventre, dû sans doute au cayeu (tu vois que je continue à ne te rien cacher), et par un mal de dents.

Il se peut même que demain ou lundi je me fasse extraire ma dernière molaire du côté droit ! J'ai peur d'être embêté par elle dans mon voyage de découvertes en Basse-Normandie. En fait de nouvelles, le serrurier est venu hier pour la serrure de la porte de l'escalier. Et tout à l'heure l'étameur a pris les glaces.

Lundi prochain je dînerai chez les Lapierre.

Le temps s'est singulièrement rafraîchi. J'espère qu'il en est de même à Paris. Je vais faire une petite promenade dans les cours, en compagnie de Julio, avant de dîner. Mais que Croisset est triste, sans sa propriétaire !

Remercie bien Ernest de la peine qu'il s'est donnée pour mon logement. Sans être «sublimes» ni l'un ni l'autre, soignez-vous bien ou plutôt tâchez de n'avoir besoin d'aucun soin extraordinaire : pas de maladies, et pas d'accidents !

Je t'écrirai lundi ou mardi prochain.

Pense à moi souvent et envoie-moi de bonnes lettres.

Bon voyage, mes chers enfants. La pensée de

Ta vieille Nounou qui te bécote t'accompagne.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 16 juin 1874.

Où es-tu maintenant, pauvre fille ? Sans doute au milieu de la mer, confinée dans ta cabine s'il pleut, ou bien, s'il fait beau, appuyée sur le bordage à contempler les effets du ciel et de l'eau. Je vous souhaite un meilleur temps qu'ici, où il fait un froid de chien. J'ai été obligé depuis trois jours d'avoir constamment du feu dans mon cabinet. Ma journée d'hier a été abominable d'ennui, car je suis resté sur le pavé de Rouen depuis 1 heure jusqu'à 7 heures. J'ai été deux fois à l'Hôtel-Dieu pour voir Achille, qui opère enfin Julie aujourd'hui ou demain : on ne saura le résultat que dans une huitaine. Voici mes autres courses : 1° Chez M. le préfet, pour Mme Salé ; pas de préfet ! 2° Chez Colignon ; pas de dentiste ! Chez Billard, le marchand de curiosités, pour acheter des chenets ; pas de chenets ! Ne sachant que faire de moi, j'ai été chez le petit Baudry ; il était reparti pour Paris le matin même. J'ai voulu me retremper par la contemplation du beau et je me suis transporté à l'Exposition de Rouen ; cela a été le coup de grâce ! Quelles peintures ! Te rappelles-tu un tableau représentant Louis XVII arraché à Marie-Antoinette ? Est-ce assez lamentable !

[...] Je conçois que la vue de semblables horreurs t'ait enorgueillie ! Enfin, comme il n'était que 4 heures (de l'après-midi), je me suis abattu dans un café où je suis resté une heure ! Puis je suis retourné à l'Hôtel-Dieu où j'ai dormi pendant une demi-heure dans le cabinet d'Achille. Monsieur et Madame sont arrivés d'Ouville à 5 heures. On a été fort aimable : «Viens-tu nous demander à dîner ?» Après quoi, j'ai été (toujours à pied) de l'Hôtel-Dieu à la rue de la Ferme, où je me suis remonté le moral par l'ingestion d'un homard à l'américaine, dû aux talents de Mme Brainne, et qui était délicieux. Telles sont, à moi, mes impressions de voyage. [...]

Ma débauche, depuis ton départ, a été, dimanche soir, d'aller sur la place de Croisset, voir la Fête. La plus grande décence y régnait, ou plutôt la plus complète somnolence. L'orchestre, les danseurs, les loteries, et jusqu'aux chevaux de bois, tout avait l'air de roupiller. Aucun «joyeux drille», pas même un pochard ! à la vue d'un quinquet, j'ai aperçu le Pseudo donnant le bras à une petite dame. Puis, je me suis recollé au coin de mon feu.

Nouvelles locales : Raoul-Duval vient d'acheter le domaine de Vaudreuil, prix 700 000 francs.

Nouvelles politiques : la République a été reconnue hier par 4 voix de majorité. Si Gambetta n'avait pas reçu une gifle de M. de Sainte-Croix, on n'aurait pas eu peur des Bonapartistes, et on n'aurait pas voté une loi qui les brise. Voilà comme les petites causes amènent de grands effets. Philosophons un peu !

Nouvelles de la maison : les hommes des ponts et chaussées sont venus voir les cales. La fenêtre du grenier où il manquait un carreau se trouve être pourrie. J'ai commandé à Senart d'en faire une autre. M. Saucisse, propriétaire à Deauville, m'écrit pour me demander de fixer un bornage. Je vais envoyer une lettre à Bidault pour qu'il l'expédie au notaire de «la localité», afin que Saucisse ne me joue pas un pied de cochon.

Nouvelles des chiens : Miss est heureusement accouchée de trois toutous ; la mère et les enfants se portent bien. M. Julio, présentement, dort. Je ne sais rien de Putzel à laquelle je pense, et toi aussi, j'en suis sûr.

Nouvelles de l'Assemblée nationale : M. et Mme Agénor Bardoux ont, ce matin, l'honneur de me faire part de la naissance de leur fils Jacques.

Quoi encore ? C'est tout, il me semble.

J'attends, ce soir ou demain, mon compagnon Laporte pour fixer l'heure de notre départ, jeudi (après-demain), et huit jours après je m'emballerai pour l'Helvétie. Je compte bien avoir à mon retour de Caen, lundi prochain, une lettre de ma chère Caro.

Je suis curieux de savoir si mon beau neveu M. Commanville a consulté quelqu'un pour ses bronches avant de partir de Paris. Gageons que non. «Les affaires ! Les affaires ! Est-ce qu'on a le temps !» Mais je prie le susdit et même, en ma qualité de grand parent, je lui enjoins d'aller voir un médecin à son retour.

Voilà une longue lettre. Écris-m'en de pareilles.

Portez-vous bien, soignez-vous bien. Amusez-vous si faire se peut. Je vous embrasse.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

[Croisset, mardi.]

Mon Cher Ami,

En désespoir de cause, j'ai porté le Sexe faible à l’Odéon (car il a été refusé par le Vaudeville, bien que Carvalho l'eût reçu, et par le Théâtre français). En 15 jours le sieur Duquesnel n'a eu le temps que de parcourir le 1er acte ! et je n'augure rien de bon de sa décision. Mais comme on vient de renouveler son engagement (et il ne doit pas être encore signé) pour deux ans, je suis sûr que, si Beauplan insistait, on pourrait faire recevoir ladite pièce.

Écris donc à ton père, pour lui représenter tout l’intérêt que tu as à la réception du Sexe faible et à sa réussite.

Il faut se dépêcher, avant que Duquesnel ne se soit, vis-à-vis de moi, compromis par un refus ! Duquesnel est notre dernière planche (ou bûche) de salut.

Charpentier fait une 2e édition de Dernières Chansons.

Veux-tu venir, dimanche prochain, dîner chez ton ami ?

Le dimanche il y a un bateau qui part de Croisset à 9 h et demie ; il y arrive à 6 h et demie. À moins que tu ne préfères venir à cheval, ce qui me fournirait l'occasion de voir «un des plus jolis cavaliers de la ville de Rouen».

Je dis dîner, parce que ça m'est plus commode que le déjeûner.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, 17 juin 1874.]

À moi aussi, cet abominable été agace les nerfs ! Je suis abîmé de douleurs dans tous les endroits de ma vieille machine. Je me sens profondément fatigué et triste. Pourquoi ?

Demain je recommence un voyage de découvertes pour mes deux bonshommes, car il faut que je trouve un pays pour les placer. J'ai besoin d'un sot endroit au milieu d'une belle contrée, et que dans cette contrée on puisse faire des promenades géologiques et archéologiques. Demain soir j'irai donc coucher à Alençon, puis je rayonnerai tout à l'entour jusqu'à Caen. Ah ! quel bouquin ! C'est lui qui m'épuise d'avance, je me sens accablé par les difficultés de cette oeuvre, pour laquelle j'ai déjà lu et résumé 294 volumes ! Et rien n'est encore fait.

Quand je serai revenu de la Basse-Normandie, la semaine prochaine, je ferai mon paquet pour «les Champs de l'Helvétie» ou plutôt pour les monts d'icelle. Je ne vais pas à Saint-Moritz et je ne prendrai aucune eau. Je vais respirer un air pur sur le Rigi, rien de plus. On suppose que la pression barométrique, y étant moins forte, me décongestionnera en faisant refluer le sang vers les organes inférieurs. Voilà la théorie. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai besoin de repos.

Je vous recommande Haeckel, De la création naturelle. Ce livre est plein de faits et d'idées. C'est une des lectures les plus substantielles que je sache.

Mon opinion sur Schopenhauer est absolument la vôtre. Et dire qu'il suffit de mal écrire pour avoir la réputation d'un homme sérieux !

Je vous aime d'aimer Lucrèce. Quel homme, hein ? N'est-ce pas qu'il ressemble parfois à lord Byron ? M. de Sacy, membre de l'Académie française, m'a déclaré qu'il n'avait jamais lu Lucrèce sic ni Pétrone. «Mon Dieu, oui, cher monsieur, je m'en tiens à Virgile. » ô France ! Bien que ce soit notre pays, c'est un triste pays, avouons-le ! Je me sens submergé par le flot de bêtise qui le couvre, par l'inondation de crétinisme sous laquelle peu à peu il disparaît. Et j'éprouve la terreur qu'avaient les contemporains de Noé, quand ils voyaient la mer monter toujours. Les plus grands bénisseurs, tel que le père Hugo, commencent eux-mêmes à douter. Je voudrais disparaître de ce monde pendant 500 ans, puis revenir pour voir «comment ça se passe». ça sera peut-être drôle.

Un long baiser sur chaque main. Je vous écrirai de là-bas, au séjour des aigles. À propos d'aigle, comme les bonapartistes sont jolis ! Quels messieurs ! quelle moralité !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], mercredi, 24 juin 1874.

Ma pauvre Fille,

J'ai reçu l'autre mardi ton télégramme de Malmoë, puis hier ta lettre commencée à Hambourg et finie à Stockholm. Aurai-je une lettre de toi avant samedi prochain, qui est le jour de mon départ pour la Suisse ? Sitôt arrivé à Kaltbad, je t'enverrai un télégramme qui peut-être ne te trouvera pas, car où es-tu maintenant ? Il me paraît difficile d'avoir une correspondance régulière. Tu devrais bien me faire un programme de vos séjours.

Mon petit voyage en Normandie a été charmant. Nous avons parcouru le département de l'Orne et celui du Calvados. Voici nos stations : la Ferté-Macé, Domfront, Condé-sur-Noireau, Caen, Bayeux, Port-en-Bessin, Arromanches, Musigny, Falaise ; retour par Mézidon et Lisieux. Tu n'imagines pas la beauté de ce pays. Domfront m'a rappelé Constantine. C'est à faire exprès le voyage. Que de sujets pour un pitre-paiysaîgete. Je placerai Bouvard et Pécuchet entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise ; mais il faudra que je retourne dans cette région quand j'en serai à leurs courses archéologiques et géologiques, et il y a de quoi s'amuser. Les bords de l'orne, de Condé-sur-Noireau à Caen, sont on ne peut plus... pittoresques ! (pardon du mot). Partout des rochers, et de place en place une grande falaise au milieu de la verdure. Nous nous sommes trimbalés en guimbarde, nous avons mangé dans des cabarets de campagne et couché dans des auberges classiques. J'ai initié mon compagnon à l'eau-de-vie de cidre, et il en a remporté une bouteille chez lui ! On n'est pas meilleur garçon ni plus attentionné. Il ne partira pas avec moi, mais il viendra me chercher. C'est demain matin que je quitte Croisset. J'ai aujourd'hui été à l'Hôtel-Dieu. L'opération a jusqu'à présent très bien réussi. Il est sûr que Julie verra d'un oeil, et quant au second, c'est probable. Elle m'a tout de suite demandé de tes nouvelles, avant même de me parler de sa santé. En l'apercevant dans son lit, avec un bandeau qui lui cachait la figure et ne découvrait que le menton, le souvenir de notre pauvre vieille m'est revenu, et j'ai comprimé un gros sanglot. Comme je la regrette, ma chère Caro ! J'ai songé à elle tout le temps que je me suis promené en Basse-Normandie ; à propos de mille petits détails, les souvenirs d'enfance m'assaillaient. Et hier soir, la rentrée solitaire dans mon domicile a été, comme de coutume, fort amère. Ce sentiment de l'isolement est un effet de l'âge. Mais ne nous attristons pas ! Je m'en vais, sur les hauts sommets, tâcher de (me) remonter la mécanique, afin de me lancer dans Bouvard et Pécuchet gaillardement.

Du reste, mon petit voyage de cinq jours m'a fait du bien. Je suis moins rouge et je me sens moins fatigué.

Mon serviteur est tout dolent de me voir partir. Il dit qu'il s'ennuie à crever quand je ne suis pas là.

Aucune nouvelle. Rien en politique. Les journaux se sont occupés beaucoup du retour de Rochefort. Mais cette rengaine commence à s'user.

«Nos campagnes» se plaignent de manquer d'eau. Il fait alternativement très chaud et très froid ; «le fond de l'air» est bizarre, ou plutôt il n'a pas de fond. À l'instant même, un coup de sonnette me fait battre le coeur. Je croyais que le facteur m'apportait une lettre de Suède. Pas du tout ! mais c'est une lettre pour Mme Commanville. Timbre illisible et écriture de femme inconnue. Je vais la mettre dans une enveloppe et te l'adresser.

J'ai invité pour aujourd'hui mon petit ami Fortin. Mes paquets sont faits, j'ai réglé avec Émile. Il ne me reste plus qu'à dire adieu à Julio qui dort près de moi, sur la peau d'ours, et à partir. Je suis curieux de savoir si le moral sera meilleur à mon retour ; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis quelque temps il est bas.

Adieu, mes chers enfants. Portez-vous bien et songez à

Ton pauvre vieux bedollard d'oncle, à ta Nounou qui t'embrasse tendrement.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Vendredi 2 h. [1874]

Rue Murillo.

Hier, en arrivant ici, j'ai trouvé sur ma table le manuscrit du Sexe faible très bien enveloppé et cacheté, avec le timbre du Ministère des Beaux-Arts et, dans l'enveloppe, une lettre dont je t'envoie la copie, car j'ai peur de perdre l'original. C'est un trésor !

Savoures-en tous les mots, mon bon, et jusqu'à la signature.

Note que je n'avais nullement chargé ton père d'aller chercher le manuscrit, et que Duquesnel ne m'a pas encore répondu.

Est-ce assez joli d'insolence ! On ne fait pas cela à un inconnu.

J'avoue que j'en suis resté quelques minutes abasourdi. Voilà comme il est bon d'avoir des amis !...

Ton papa est drôle, et il a des messieurs sous ses ordres qui écrivent de charmantes lettres.

Eh bien ! j'ai été immédiatement au théâtre de Cluny et maintenant le Directeur est en train de lire le Sexe faible.

Mais je n'aurai sa réponse qu'à mon retour de Suisse.

Que dis-tu aussi du jeune Rohant, qui n'a pas répondu à ma lettre et qui n'est même pas venu prendre chez mon portier un exemplaire de Saint Antoine qu'il avait réclamé avec passion !

Là-dessus, je t'embrasse, et m'enfuis vers les hauts sommets.

Ton

À TOURGUENEFF. §

Jeudi, 2 juillet 1874.

Kaltbad, Rigi, Suisse.

Moi aussi j'ai chaud, et je possède cette supériorité ou infériorité sur vous que je m'embête d'une façon gigantesque. Je suis venu ici pour faire acte d'obéissance, parce qu'on m'a dit que l'air pur des montagnes me dérougirait et me calmerait les nerfs. Ainsi soit-il. Mais jusqu'à présent je ne ressens qu'un immense ennui, dû à la solitude et à l'oisiveté ; et puis, je ne suis pas l'homme de la Nature : «ses merveilles» m'émeuvent moins que celles de l'Art. Elle m'écrase sans me fournir aucune «grande pensée». J'ai envie de lui dire intérieurement : «C'est beau ; tout à l'heure je suis sorti de toi ; dans quelques minutes j'y rentrerai ; laisse-moi tranquille, je demande d'autres distractions. » Les Alpes, du reste, sont en disproportion avec notre individu. C'est trop grand pour nous être utile. Voilà la troisième fois qu'elles me causent un désagréable effet. J'espère que c'est la dernière. Et puis mes compagnons, mon cher vieux, ces messieurs les étrangers qui habitent l'Hôtel ! tous Allemands ou Anglais, munis de bâtons et de lorgnettes. Hier, j'ai été tenté d'embrasser trois veaux que j'ai rencontrés dans un herbage, par humanité et besoin d'expansion. Mon voyage a mal commencé, car je me suis fait, à Lucerne, extraire une dent par un artiste du lieu. Huit jours avant de partir pour la Suisse j'ai fait une tournée dans l'Orne et le Calvados et j'ai enfin trouvé l'endroit où je gîterai mes deux bonshommes. Il me tarde de me mettre à ce bouquin-là, qui me fait d'avance une peur atroce.

Vous me parlez de Saint Antoine et vous me dites que le gros public n'est pas pour lui. Je le savais d'avance, mais je croyais être plus largement compris du public d'élite. Sans Drumont et le petit Pelletan, je n'aurais pas eu d'article élogieux. Je n'en vois venir aucun du côté de l'Allemagne. Tant pis ! à la grâce de Dieu ; ce qui est fait est fait et puis, du moment que vous aimez cette oeuvre-là, je suis payé. Le grand succès m'a quitté depuis Salammbô. Ce qui me reste sur le coeur, c'est l'échec de l’Éducation sentimentale ; qu'on n'ait pas compris ce livre-là, voilà ce qui m'étonne.

J'ai vu jeudi dernier le bon Zola qui m'a donné de vos nouvelles (car votre lettre du 27 m'a rattrapé à Paris, le lendemain). Sauf vous et moi, personne ne lui a parlé de la Conquête de Plassans, et il n'a pas eu un article, ni pour ni contre. Le temps est dur pour les Muses. Paris m'a d'ailleurs semblé plus bête et plus plat que jamais. Si détachés que nous soyons l'un et l'autre de la politique, nous ne pouvons pas nous empêcher d'en gémir, ne serait-ce que par dégoût physique.

Ah ! mon cher bon vieux Tourgueneff, que je voudrais être à l'automne pour vous avoir chez moi, à Croisset, pendant une bonne quinzaine ! Vous apporterez votre besogne, et je vous montrerai les premières pages de B. et P. qui, espérons-le, seront faites, et puis, je vous ouïrai.

Où êtes-vous présentement, en Russie ou à Carlsbad ? Ce qui serait sublime, ce serait de revenir en France par le Rigi. Mais les De... ne sont plus de ce monde. Je résiste à l'envie de me rembarquer sur le lac et de passer le Saint-Gothard pour aller finir mon mois à Venise. Là, au moins, je m'amuserais.

Ma nièce doit être actuellement au delà de Stockholm, elle compte être revenue à Dieppe à la fin de juillet.

Pour m'occuper, je vais tâcher de creuser deux sujets encore fort obscurs. Mais je me connais, je ne ferai ici absolument rien. Il faudrait avoir vingt-cinq ans et se promener ici avec la bien-aimée. Les chalets se suivant dans l'eau sont des nids à passion. Comme on la serrerait bien contre son coeur au bord des précipices ; quelles expansions, couchés sur l'herbe, au bruit des cascades, avec le bleu dans le coeur et sur la tête ! Mais tout cela n'est plus à notre usage, mon vieux, et a toujours été fort peu au mien.

Je répète qu'il fait atrocement chaud, les montagnes couvertes de neige au sommet sont éblouissantes. Phoebus darde toutes ses flèches. Messieurs les voyageurs confinés dans leurs chambres dînent et boivent. Ce qu'on boit et ce qu'on mange en Helvétie est effrayant. Partout des buvettes, des «restaurations». Les domestiques de R ont des tenues irréprochables : habit noir dès 9 heures du matin ; et comme ils sont fort nombreux, il vous semble qu'on est servi par un peuple de notaires, ou par une foule d'invités à un enterrement ; on pense au sien, c'est gai.

Écrivez-moi souvent et longuement ; vos lettres seront pour moi «la goutte d'eau dans le désert».

Vers le 15, je compte bien quitter la Suisse ; je resterai sans doute quelques jours à Paris.

Adieu, cher grand ami, je vous embrasse de toutes mes forces.

Votre.

À GEORGE SAND. §

Kaltbad-Rigi, vendredi 3 juillet 1874.

Est-il vrai, chère maître, que la semaine dernière vous êtes venue à Paris ? J'y passais pour aller en Suisse et j'ai lu «dans une feuille» que vous avez été voir les Deux Orphelines, fait une promenade au bois de Boulogne, dîné chez Magny, etc.; ce qui prouve que, grâce à la liberté de la presse, on n'est pas maître de ses actions. D'où il résulte que le P. Cruchard vous garde rancune pour ne l'avoir pas averti de votre présence dans la «nouvelle Athènes». Il m'a semblé qu'on y était plus bête et plus plat que d'habitude. La politique en est arrivée au bavachement ! On m'a corné les oreilles avec le retour de l'Empire. Je n'y crois pas ! Cependant ?... Alors, il faudrait s'expatrier. Mais où et comment ?

C'est pour une pièce, que vous êtes venue ? Je vous plains d'avoir affaire à Dusquesnel ! Il m'a fait remettre le manuscrit du Sexe faible par l'intermédiaire de la direction des théâtres, sans un mot d'explication, et dans l'enveloppe ministérielle se trouvait une lettre du sous-chef, qui est un morceau ! Je vous la montrerai. C'est un chef-d'oeuvre d'impertinence ! On n'écrit pas de cette façon-là à un gamin de Carpentras apportant un vaudeville au théâtre Beaumarchais.

C'est cette même pièce, le Sexe faible, qui, l'année dernière, avait enthousiasmé Carvalho ! Maintenant personne n'en veut plus, car Perrin trouve qu'il serait inconvenant de mettre sur la scène des Français «une nourrice et un berceau». Ne sachant qu'en faire, je l'ai portée au théâtre de Cluny.

Ah ! que mon pauvre Bouilhet a bien fait de crever ! Mais je trouve que l'Odéon pourrait marquer plus d'égards pour ses oeuvres posthumes.

Sans croire à une conjuration d'Holbachique, je trouve aussi qu'on me trépigne un peu trop depuis quelque temps ; et on est si indulgent pour certains autres !

L'Américain Harrisse m'a soutenu l'autre jour que Saint-Simon écrivait mal. Là, j'ai éclaté et je l'ai traité d'une façon telle qu'il ne recommencera plus devant moi l'éructation de sa bêtise. C'était chez la Princesse, à table ; ma violence a jeté un froid.

Vous voyez que votre Cruchard continue à n'entendre point la plaisanterie sur sa religion ! Il ne se calme pas, au contraire !

Je viens de lire la Création naturelle de Haeckel ; joli bouquin, joli bouquin ! Le darwinisme m'y semble plus clairement exposé que dans les livres de Darwin même.

Le bon Tourgueneff m'a envoyé de ses nouvelles du fond de la Scythie. Il a trouvé le renseignement qu'il cherchait pour un livre qu'il va faire. Le ton de sa lettre est folâtre, d'où je conclus qu'il se porte bien. Il sera de retour à Paris dans un mois.

Il y a quinze jours, j'ai fait un petit voyage en Basse-Normandie, où j'ai découvert enfin un endroit propice à loger mes deux bonshommes. Ce sera entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge. J'aurai besoin d'y retourner plusieurs fois.

Dès le mois de septembre, je vais donc commencer cette rude besogne. Elle me fait peur, et j'en suis d'avance écrasé.

Comme vous connaissez la Suisse, il est inutile que je vous en parle et vous me mépriseriez si je vous disais que je m'y embête à crever. J'y suis venu par obéissance, parce qu'on me l'a ordonné, pour me dérougir la face et me calmer les nerfs ! Je doute que le remède soit efficace ; en tout cas, il m'aura été mortellement ennuyeux. Je ne suis pas l'homme de la nature et je ne comprends rien aux pays qui n'ont pas d'histoire. Je donnerais tous les glaciers pour le musée du Vatican. C'est là qu'on rêve. Enfin, dans une vingtaine de jours je serai recollé à ma table verte, dans un humble asile où vous m'avez l'air de ne plus vouloir venir !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Kaltbad-Rigi (Suisse), mercredi soir, 6 heures, 8 juillet 1874.

Mon pauvre Chat,

Comme je m'ennuyais énormément de n'avoir pas de vos nouvelles, j'ai ce matin écrit un mot à Daviron, par le télégraphe. Il vient de me faire répondre : «Voyageurs arrivent demain à Paris.»

Vous voilà de retour. Mais pourquoi si tôt ? L'un de vous est-il malade ? ou y a-t-il quelque anicroche dans les affaires ? Il est bon de te dire que la Suisse ne m'égaie pas et même qu'elle me tourne au noir. Si je continuais longtemps une vie pareille, je deviendrais absolument hypocondriaque. Jamais de la vie je ne me suis plus mortellement ennuyé. Les huit jours qui viennent de s'écouler m'ont semblé trois siècles. Bien que je fasse, chaque après-midi, de deux à trois heures de promenade, j'ai perdu l'appétit : voilà comme l'exercice m'est favorable. Il est vrai que je n'ai plus mal à la tête et que je suis peut-être un peu moins rouge.

Enfin, j'aspire comme un prisonnier au moment de la délivrance. Je compte que mon ami Laporte viendra me chercher vers vendredi ou samedi de la semaine prochaine et que huit jours après (encore quinze jours de Suisse !) je serai à Paris.

J'y aurai probablement à faire, car le Sexe faible m'a l'air d'être reçu à Cluny : du moins, j'en ai vu la nouvelle dans le Figaro et dans le XIXe Siècle. On l'annonce comme devant être joué au mois de septembre. Tout ce que je sais, c'est que je l'ai porté à ce théâtre, en passant par Paris, et que le directeur devait me donner la réponse à mon retour. Il est probable qu'il aura lu la pièce immédiatement et que, lui convenant, il l'aura fait annoncer. Mais s'il la donne comme pièce d'ouverture, je serai obligé de rester tout le mois d'août à Paris, ce qui me contrarierait. Un peu de patience : dans une quinzaine j'en aurai le coeur net. Vous n'allez pas, j'imagine, rester longtemps rue de Clichy ? N'importe ! il faut qu'Ernest se fasse ausculter et consulte quelqu'un pour sa gorge.

Adieu, pauvre Caro. Encore un bon baiser de

Ta pauvre vieille Nounou.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Vendredi, 10 juillet  [1874].

Karltbad-Rigi (Suisse).

Mon cher Ami,

Avez-vous vu Renan ? Comme je voudrais lui faire une visite dans une quinzaine, quand je serai de retour à Paris, je désirerais savoir au préalable ce qu'il a résolu, relativement à notre affaire. Cette incertitude me gêne beaucoup vis-à-vis de lui. En tout cas, reprenez la collection des articles sur Saint Antoine ; je tiens beaucoup à cet amas de bêtises. Mais si Renan devait faire très prochainement son article ou lettre, laissez-lui la liasse (ou chiasse).

Je serai à Paris du 23 au 26. Je partirai d'ici le 20. Mes respects à Mme Charpentier, bécots aux moutards.

Et tout à vous, mon bon. Votre.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi  [10 juillet 1874]. Kaltbad-Rigi, Suisse.

Comment allez-vous, Princesse ? Êtes-vous remise de votre mal de gorge ? Il y a quinze jours, quand j'ai dîné au bon Saint-Gratien, vous aviez l'air souffrante et, comme cet air-là ne vous est pas habituel, j'en ai été tout surpris et affligé.

Moi, je m'ennuie ici à périr. Si une vie pareille continuait, je me jetterais dans un précipice pour l'abréger. La prédiction de Popelin s'est accomplie : je fume beaucoup. Mais celle de M. Benedetti a raté : jusqu'à présent aucune Russe ne m'a offert son coeur.

Il n'y a autour de moi que des Allemands, presque tous des juifs de Francfort. Leurs épouses sont simplement hideuses et elles portent des toilettes qui ajoutent au désagrément de leur anatomie. Le paysage est très beau, sans doute, mais je ne suis pas en disposition pour l'admirer. Les pays sans histoire ne m'intéressent pas, étant plus sensible aux oeuvres de l'Art qu'à celles de la Nature. Pour se plaire en Suisse, il faut être géologue ou botaniste, ou amoureux (car ce serait un joli endroit pour passer une lune de miel). De ces trois métiers, c'est encore le dernier dont je serais le plus capable. Mais avec qui la partager, la lune ?

Écrivez-moi un petit mot. La vue seule de votre chère écriture sera comme la goutte d'eau dans le désert.

Dans une quinzaine de jours, à la fin de l'autre semaine, j'espère bien vous aller faire une petite visite, avant de m'en retourner à Croisset.

D'ici là, Princesse, je suis à vos pieds et vous baise les deux mains.

Votre fidèle serviteur.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Kaltbad-Righi (Suisse), dimanche, 6 heures, [12] juillet 1874.

Ah ! enfin ! Voilà donc une lettre de ma pauvre fille ! La vue de ton écriture m'a retiré un poids de dessus l'estomac ! d'autant plus que Daviron, à qui j'ai retélégraphié hier soir, ne m'a pas encore répondu ! Demain matin tu auras une lettre de moi à Neuville. Depuis quelques jours j'étais rongé d'inquiétude. C'est le fait de l'oisiveté, et peut-être aussi de ma tendresse pour mon Caro.

Est-ce que ma lettre et mon télégramme, envoyés d'ici au Rydberg ne vous sont pas parvenus ?

Ernest est-il content de son voyage sous le rapport commercial ? Que lui a dit et ordonné Guéneau de Mussy ? Mais d'abord auquel des Guéneau de Mussy a-t-il eu recours ? Est-ce l'ancien médecin des d'Orléans, ou bien Noël Guéneau de Mussy ? Ce dernier vaut mieux que l'autre. J'aurais préféré qu'il consultât Piorry ou Sée.

[...] Il me semble que cette fois vous ne vous êtes pas follement amusés en Scandinavie. Espérons que vos promenades hyperboréennes ne se renouvelleront pas de sitôt ! Quant à moi, je m'ennuie un peu moins, mais les premiers jours c'était intolérable. Je n'ai encore adressé la parole à personne. Oh ! je me repose le larynx. Quant aux dames que tu m'engages à courtiser, une pareille occupation est au-dessus de mes forces : elles sont toutes fort laides, mal habillées, grotesques, et Messieurs leurs époux, idem.

Presque tous les soirs il y a des orages, si bien qu'à l'heure destinée pour la promenade, je suis contraint de rester dans ma modeste chambre. 4 francs par jour ! Tu vois que je ne fais pas de folies ! Enfin dans huit jours le bon Laporte arrive, et avant la fin de la semaine prochaine, vers le 24 sans doute, je serai à Paris. Mais d'ici là, mon loulou, il faut m'écrire souvent pour me dédommager un peu. Les lettres n'arrivent de Paris que le troisième jour, le surlendemain.

Je t'ai dit, sans doute, qu'en désespoir de cause j'avais porté le Sexe faible au théâtre de Cluny. Le directeur m'a écrit (dès le surlendemain de notre entrevue, le 30 juin) une lettre restée quelques jours à Croisset et qui m'est parvenue hier. Cette épître est pleine d'enthousiasme. Il trouve ma pièce «parfaite» et croit à «un grand succès d'argent»... Il va engager un jeune premier du Gymnase pour le rôle de Paul, et Alice Regnault pour celui de Victoire. Son intention est de jouer la pièce le plus tôt possible, au mois d'octobre.

Je te prie de croire que je ne me monte pas le bourrichon du tout, me rappelant l'engouement de Carvalho, puis son refroidissement. Cependant, qui sait ? Je vais donc encore une fois remonter sur les planches, et me sens de force à affronter de nouvelles bourrasques ! Mais il me tarde d'être installé à Bouvard et Pécuchet, pour voir un peu la tournure qu'ils vont prendre. Les répétitions du Sexe faible me forceront à les lâcher. Mais j'aime mieux qu'elles arrivent maintenant que plus tard...

Pas n'est besoin de te dire, mon loulou, que dès que je serai revenu à Croisset, j'irai passer un dimanche avec vous.

Comme tu dois te trouver bien dans ta fraîche maison de Neuville ! Après tous ces trimbalements, il est doux de se reposer et de revoir Putzel !

Quel pot-au-feu je prendrai quand je serai de retour, et quelle cruche de cidre !

Avec lesquels je voudrais avoir l'honneur d'être, mon loulou,

Ton vieux

qui t'embrasse et te chérit.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Kaltbad, 14 juillet 1874.

Pourquoi vous ai-je rêvée cette nuit ? Vous étiez bien portante, vous aviez recouvré la parole et je vous faisais voir mon ancien logement à l'Hôtel-Dieu de Rouen. Puis, j'ai mis à la porte de mon petit appartement, rue Murillo, un chroniqueur du Figaro, et je me suis réveillé comme j'étais en train d'injurier l'honorable Villemessant.

Depuis quinze jours que je suis ici, je m'ennuie à crever, car n'ayant apporté aucun livre, aucun travail, je songe à moi, et du moment que l'on songe à soi, on se trouve malade et on finit par le devenir. Aujourd'hui, cependant, comme on m'a donné une chambre plus large et que le moment de mon départ approche, le pays commence à me plaire et je m'en irai peut-être avec regret.

Ne sachant que faire, j'ai creusé deux ou trois sujets, encore dans les limbes, entre autres un grand livre en trois parties qui sera intitulé : «Sous Napoléon III» ; mais quand le commencerai-je ?

À propos de Napoléon III, n'êtes-vous pas écoeurée comme moi par messieurs les bonapartistes ? Quelles sales canailles ! On a beau dire : je ne crois pas à leur triomphe. Il y a un an, à pareille époque, nous étions plus près de Henri V que nous ne le sommes de Napoléon IV ; et maintenant M. de Chambord est définitivement coulé. Il en sera de même bientôt du crapaud impérial. Et puisque nous causons politique, je vous dirai que notre amie me paraît en cette matière (comme en beaucoup d'autres) très peu forte ; d'où lui vient, par exemple, son acharnement contre le père Hugo, qui est un homme exquis ? Plus on le fréquente, plus on l'aime.

Autre guitare : le Sexe faible, comédie en cinq actes, de Bouilhet, refaite par votre esclave indigne, avait été l'année dernière reçue au Vaudeville avec enthousiasme. Après l'échec du Candidat on n'en a plus voulu. Perrin a trouvé qu'il était inconvenant de mettre sur les planches du Théâtre-Français une nourrice. Le ruffian nommé Duquesnel l'a refusée mêmement. Alors, je l'ai portée à Cluny. Or le directeur de cette boîte m'a répondu, quarante-huit heures après, qu'il trouve cette pièce «parfaite» et compte avoir avec elle un grand succès d'argent. Il me parle d'engagements superbes. Il veut séduire à prix d'or, pour jouer le rôle d'une cocotte, Mme (qui en est une autre cocotte ; moi pas la connaître). Je vous jure que je ne me monte pas le bourrichon, ayant de l'expérience, hélas ! Cependant qui sait ?

D'après ce que m'écrit le susdit directeur, le Sexe faible serait joué en octobre et les répétitions commenceraient en septembre.

Tout cela va me déranger de mon roman des Deux Copistes, auquel je voudrais me mettre tout de suite en arrivant à Croisset. Je serai revenu à Paris vers la fin de la semaine prochaine et cinq ou six jours après réinstallé, je l'espère, dans ma maison des champs.

J'ai lu un livre qui fait joliment rêver : l’Histoire de la création naturelle de Haeckel.

Je vous recommande aussi la Conquête de Plassans de Zola. Ce roman n'a obtenu aucun succès. Il n'en est pas moins fort ; c'est une oeuvre.

Vous n'imaginez pas la laideur des dames qui m'entourent. Quelles toilettes ! quelles têtes ! Toutes Allemandes ! c'est à vomir ! Pas un oeil éclairé, pas un bout de ruban un peu propre, pas une bottine ou un nez bien faits, pas une épaule faisant rêver... À des pâmoisons ! Allons, vive la France ! et surtout vivent les Françaises !

Je vous baise les deux mains, chère Madame.

À GEORGE SAND. §

Le Rigi, 14 juillet 1874.

Comment ? malade ? Pauvre chère maître ! Si ce sont des rhumatismes, faites donc comme mon frère, qui, en sa qualité de médecin, ne croit guère à la médecine. Il a été l'année dernière aux eaux d'Aix, en Savoie, et en quinze jours il s'est guéri de douleurs qui le tourmentaient depuis six ans. Mais il faudrait pour cela vous déplacer, quitter vos habitudes, Nohant et les chères petites. Vous resterez chez vous et vous aurez tort. On doit se soigner... pour ceux qui vous aiment.

Et, à ce propos, vous m'envoyez dans votre dernière lettre un vilain mot. Moi, vous soupçonner d'oubli envers Cruchard ! Allons donc ! J'ai, primo, trop de vanité, et ensuite trop de foi en vous.

Vous ne me dites pas ce qui en est de votre pièce à l'Odéon.

À propos de pièces, je vais derechef m'exposer aux injures de la populace et des folliculaires. Le directeur du théâtre de Cluny, à qui j'ai porté le Sexe faible, m'a écrit une lettre admirative et se dispose à jouer cette pièce au mois d'octobre. Il compte sur un grand succès d'argent. Ainsi soit-il ! Mais je me souviens de l'enthousiasme de Carvalho, suivi d'un refroidissement absolu ; et tout cela augmente mon mépris pour les soi-disant malins qui prétendent s'y connaître. Car, enfin, voilà une oeuvre dramatique déclarée par les directeurs du Vaudeville et de Cluny «parfaite», par celui des Français «injouable» et par celui de l'Odéon «à refaire d'un bout à l'autre». Tirez une conclusion maintenant ! et écoutez leurs avis ! N'importe ! comme ces quatre messieurs sont les maîtres de vos destinées, parce qu'ils ont de l'argent, et qu'ils ont plus d'esprit que vous, n'ayant jamais écrit une ligne, il faut les en croire et se soumettre.

C'est une chose étrange combien les imbéciles trouvent de plaisir à patauger dans l'oeuvre d'un autre, à rogner, corriger, faire le pion ! Vous ai-je dit que j'étais, à cause de cela, très en froid avec le nommé ? Il a voulu remanier, dans le temps, un roman que je lui avais recommandé, qui n'était pas bien beau, mais dont il est incapable de tourner la moindre des phrases. Aussi ne lui ai-je point caché mon opinion sur son compte ; inde irae. Cependant il m'est impossible d'être assez modeste pour croire que ce brave Polaque soit plus fort que moi en prose française. Et vous voulez que je reste calme ! chère maître ! Je n'ai pas votre tempérament ! Je ne suis pas, comme vous, toujours planant au-dessus des misères de ce monde. Votre Cruchard est sensitif comme un écorché. Et la bêtise, la suffisance, l'injustice l'exaspèrent de plus en plus. Ainsi la laideur des Allemandes qui m'entourent me bouche la vue du Rigi ! ! ! Nom d'un nom ! quelles gueules !

Dieu merci, «de mon horrible aspect je purge leurs états !».

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Kaltbad-Rigi (Suisse), mercredi soir, 6 heures. [15 juillet 1874].

Dieu merci, mon pauvre chat, voilà notre correspondance devenue régulière. J'ai reçu ta lettre partie de Paris vendredi dernier et une antérieure renvoyée de Croisset.

Il fait ici une chaleur étouffante ! encore un orage ! et je tombe sur les bottes, d'autant plus que je ne peux piquer aucun chien dans l'après-midi, à cause du tapage environnant et surtout des sonnettes électriques. M'agacent-elles le système ! me l'agacent-elles ! Enfin, dans quatre jours mon compagnon arrive et, à la fin de la semaine prochaine, sans doute vendredi (d'après-demain en huit), je serai à Paris. Je ne vais pas y rester longtemps et très prochainement j'irai vous voir. Maintenant causons de mon beau neveu.

D'après ce que tu me dis, son état, suivant Guéneau de Mussy, n'est pas bien grave. N'importe ! il faut se soigner et aller aux Eaux-Bonnes malgré les affaires. Ah ! il n'y a pas à barguigner. Vous pouvez très bien rester à Dieppe encore tout le mois d'août, car les Eaux-Bonnes peuvent se prendre dans n'importe quelle saison. Ce qui n'empêche pas que, si j'étais de vous, j'avalerais cette pilule, je subirais cette corvée le plus tôt possible. Note que voilà longtemps que l'on recommande les Eaux-Bonnes à ton mari : il ferait mieux de se soigner une bonne fois plutôt que de traîner toujours, de se préparer un mauvais hiver et de finir par se flanquer quelque maladie sérieuse. Les affaires ? eh bien, tant pis ! Il me semble que la santé doit passer avant elles. La nature est plus forte que nous et n'attend pas nos convenances.

Je conviens que la perspective d'un re-voyage doit vous embêter. Cependant, c'est à toi d'être raisonnable, mon Caro, de forcer ton époux à ce déplacement. J'ai la plus grande confiance dans les Eaux-Bonnes pour toutes ces affections-là, en ayant vu les résultats prompts et incroyables.

Bien qu'Ernest regimbe à la locomotion, je parie que c'est un monsieur à se frapper le moral. Qu'il ne s'inquiète pas, mais qu'il se guérisse.

Il est dans mon rôle d'oncle de vous prêcher, de vous tanner, de vous lavementer. C'est donc ce que je viens de faire, après quoi je vous embrasse.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Rigi, dimanche, 19 juillet 1874.

Ma chère Caro,

Nous partons ce soir de Kaltbad ; nous allons coucher à Lucerne ; demain, à Lausanne ; mardi, à Genève, et nous serons vendredi matin à Paris.

Je vois que Monsieur mon neveu persiste à ne pas vouloir se soigner. Quand il sera très malade, il faudra bien qu'il s'y résigne ; et alors que deviendront ses affaires ? Est-ce pour imiter Melotte, pour faire l'artiste ? Je suis content qu'il ait vu Noël Guéneau de Mussy. C'est un homme plus sérieux que son cousin. Je l'ai autrefois connu, d'abord à Rouen, où il a dîné chez ton grand-père qui lui a fait un dessin pour lui expliquer je ne sais quoi sur les fractures du fémur que Guéneau n'avait jamais pu comprendre jusque-là ; puis je l'ai revu à Trouville, et chez Taine, dont c'est un grand ami. Enfin, cet excellent M. Commanville a grand tort de ne pas suivre illico ses prescriptions. Je ne peux pas le forcer à s'en aller aux Eaux-Bonnes, et je regrette de n'avoir pas ce pouvoir. Maintenant, n'en parlons plus.

Le Moscove a maintenant la goutte aux deux pieds. J'ai reçu de lui, ce matin, une lettre charmante, mais fort triste.

Le Sexe faible ne m'inquiète nullement. Qu'il réussisse ou ne réussisse pas, je m'en bats l'oeil, profondément ! M. Vieux a tant d'orgueil qu'il est (je le crois du moins) inaccessible à la vanité.

Du reste, je me propose d'être à Cluny terrible et pas du tout bon enfant, pas du tout commode.

Adieu, pauvre chère fille ! Dans une dizaine de jours, j'espère être à Neuville et t'embrasser, car il a bien envie de te voir, ton pauvre

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi, 4 heures, 24 juillet 1874.

Nous sommes arrivés ce matin à 7 heures. Je viens de me réveiller et j'ai la tête tout étourdie.

J'ai reçu toutes tes lettres. J'irai voir Flavie, certainement. Mais, de ce pas, je me précipite vers le théâtre de Cluny.

Demain ou après-demain je t'écrirai le jour de ma visite à Dieppe.

À bientôt donc, chère fille.

Ton Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, 25 juillet 1874.

Ma Chérie,

Malgré une nuit de douze heures, je continue à tomber sur les bottes. Il est vrai qu'aujourd'hui j'ai eu huit heures de voiture, et je ne suis pas au bout.

Mes affaires sont réglées à Cluny, qui compte plus que jamais sur un grand succès d'argent.

Bref, je prends demain l'express de 1 heure, mais j'irai coucher à Croisset pour me débarrasser de mes cantines, et prendre des chemises. Puis lundi j'espère dîner avec vous. Donc à lundi. Je vous embrasse.

Ta vieille Nounou, qui s'ennuie de son joli poulot.

À TOURGUENEFF. §

Dieppe, mercredi 25 juillet 1874.

Mon bon vieux Tourgueneff,

Je serai revenu à Croisset vendredi (après-demain) et, le samedi 1er août, je commence, enfin, Bouvard et Pécuchet ! Je m'en suis fait le serment ! Il n'y a plus à reculer ! Mais quelle peur j'éprouve ! Quelles transes ! Il me semble que je vais m'embarquer pour un très grand voyage, vers des régions inconnues, et que je n'en reviendrai pas.

Malgré l'immense respect que j'ai pour votre sens critique (car chez vous le Jugeur est au niveau du Producteur, ce qui n'est pas peu dire) je ne suis point de votre avis sur la manière dont il faut prendre ce sujet-là. S'il est traité brièvement, d'une façon concise et légère, ce sera une fantaisie plus ou moins spirituelle, mais sans portée et sans vraisemblance, tandis qu'en détaillant et développant, j'aurai l'air de croire à mon histoire, et on peut en faire une chose sérieuse et même effrayante. Le grand danger est la monotonie et l'ennui. Voilà bien ce qui m'effraie cependant... et puis, il sera toujours temps de serrer, d'abréger. D'ailleurs, il m'est impossible de faire une chose courte. Je ne puis exposer une idée sans aller jusqu'au bout.

Autre histoire. Vous souvenez-vous d'une pièce de moi et de Bouilhet : Le Sexe faible ? Eh bien, après avoir été acceptée par le Vaudeville et reprise par moi, le Vaudeville n'en voulait plus, puis refusée par Perrin comme indécente, et trouvée «à remanier d'un bout à l'autre» par Duquesnel, elle est jugée par le théâtre de Cluny «excellente» et le directeur de ce tréteau subalterne compte avoir avec elle un grand succès d'argent. Admirez la contradiction de tous ces jugements ! Que dites-vous de tous ces imbéciles, de tous ces crétins pleins d'expérience ? Et tâchez, d'après leur opinion, de tirer une conclusion pratique ! Et songez que Mme Sand croit à ces messieurs et écoute leur avis ! Quoi qu'il en soit, la dite pièce sera jouée après celle de Zola, probablement en novembre. J'entrerai en répétition vers le milieu d'octobre. Cela va me faire perdre deux mois et peut-être me valoir de nouvelles avanies. Mais je m'en moque profondément. La moindre des phrases de B. et P. m'inquiète plus que le Sexe faible tout entier.

Votre dernière lettre me paraît mélancholieuse ? Si je me laissais aller, je pourrais vous donner la réplique. Car moi aussi je suis terriblement embêté, par tout, et principalement par mon propre individu. Il me semble par moments que je deviens idiot, que je n'ai plus une idée et que mon crâne est vide, comme un cruchon sans bière. Mon séjour (ou plutôt mon oisiveté crasse) au Rigi m'a abruti. On ne devrait jamais se reposer, car du moment qu'on ne fait plus rien, on songe à soi et dès lors on est malade, ou l'on se trouve malade, ce qui est synonyme.

Et vous, mon pauvre vieux, comment va cette goutte ? Puisque Karlsbad vous avait fait l'année dernière beaucoup de bien, pourquoi n'en serait-il pas de même cette année ?

Si vous revenez vers le commencement de septembre, il est possible que je vous voie à Paris, car j'y passerai peut-être à ce moment-là deux ou trois jours. En tout cas, je compte sur vous cet automne à Croisset. Mon bouquin sera en train et nous pourrons en causer jusque dans les moelles.

La politique devient incompréhensible de bêtise. Je ne crois pas à la dissolution de la Chambre. À propos de politique, j'ai vu à Genève une chose bien curieuse : le cabaret du père Gaillard, cordonnier et ex-général de la Commune... Je vous en ferai la description. C'est tout un monde, le monde comme le rêve la démocratie et que je ne verrai pas, Dieu merci. Ce qui va occuper le premier plan, pendant peut-être deux ou trois siècles, est à faire vomir un homme de goût. Il est temps de disparaître.

Adieu, mon bon cher vieux. Donnez-moi de vos nouvelles et revenez-nous guéri.

Je vous embrasse bien fort.

Votre.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Dieppe-Neuville, mardi 28. [1874]

Mon Bon,

Sexe faible est reçu par le théâtre de Cluny avec enthousiasme. Weinschenk, le directeur, croit «à un grand succès d'argent». Il engage pour le rôle de Paul un jeune premier du gymnase, et pour celui de Victoire une très belle cocotte ayant beaucoup de dentelles et de diamants, mlle Alice Regnault.

Les répétitions commenceront au milieu ou à la fin d'octobre, mais, si la pièce de Zola a du succès nous passerons beaucoup plus tard, ce que je souhaite. Ce serait drôle si le Sexe faible réussissait, en dépit de tout et de tous, y compris Monsieur ton père. (Ah ! je déclare n'avoir pas encore digéré la lettre de son subordonné. Il en est parfaitement innocent, j'en suis sûr. C'est précisément ce dont je l'accuse).

Bref, viens dîner à Croisset, lundi prochain. Nous causerons de tout cela.

À toi. Ton Vieux qui ne lâche pas le morceau, j'ose le dire.

N B – J'ai découvert au Rigi un plagiat, ou plutôt un vol littéraire de Decorde !!!

Informe-toi auprès des amateurs de Rouen de la valeur d'une actrice qui se nomme Mme Larmet.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Dieppe, 28 juillet 1874.

Mon Cher Ami,

Comme le samedi est pour vous le jour sacro-saint du canotage et que je ne suis resté à Paris qu'un seul jour, qui était samedi dernier, je n'ai pas pu vous voir en revenant de l'Helvétie.

Sachez donc que le Sexe faible est reçu avec «enthousiasme» par le théâtre de Cluny et y sera joué après la pièce de Zola, c'est-à-dire vers la fin de novembre. Le nommé Weinschenk, directeur de cette boîte exiguë, compte sur un grand succès d'argent. Amen !

Il va sans dire que l'on trouve généralement que je me déshonore en comparaissant sur un théâtre inférieur ! Mais voici l'histoire : parmi les artistes que Weinschenk veut engager pour ma pièce, se trouve la nommée Alice Regnault. Il a peur qu'elle ne soit déjà prise par le Vaudeville et que le Vaudeville ne veuille point la lâcher pour moi. Voudriez-vous avoir la bonté de vous informer adroitement de ce qui en est ?

Je serai revenu à Croisset vendredi soir, et samedi je commence Bouvard et Pécuchet ! J'en tremble, comme à la veille de m'embarquer pour un voyage autour du monde ! ! !

Raison de plus pour nous embrasser.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Dieppe, mardi 28 juillet [1874].

Mon cher Ami,

Mon filleul Marcel doit commencer à savoir écrire, ou bien il manquerait de précocité ? Dans ce cas-là, priez-le de me répondre aux lettres que je vous envoie.

Qu'il ne manque pas de dire que l'on m'adresse les appendices de Salammbô. J'ai, hier, renvoyé de Croisset, à Toussaint, les dernières épreuves du texte.

La semaine prochaine, je vais me mettre enfin à mon espovantable bouquin, pour lequel je suis tenté de faire dire des neuvaines, et je voudrais bien ne plus m'occuper d'autre chose.

Vous saurez cependant que, cet hiver, je vais derechef me livrer aux risées de la populace, puisque le Sexe faible est reçu au théâtre de Cluny et y sera joué après la pièce de Zola.

Questions :

1° Avez-vous vu Renan ? – 2° Quand ferez-vous paraître la petite édition de Saint Antoine ?

– 3° Quand publiez-vous Salammbô ? – 4° (Quand publiez-vous) un retirage de Bovary ?

– 5° (Quand publiez-vous) les Dernières Chansons ?

Vous pouvez m'écrire à Croisset, où je serai revenu samedi.

Au commencement de septembre, je passerai quelques jours à Paris. Y serez-vous ? En tout cas, je compte vous voir (et vous avoir) à Croisset vers la fin dudit mois de septembre.

D'ici là, mon bon, je vous embrasse vous et les vôtres, et suis vôtre.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, près Rouen. Dimanche soir, 2 août [1874].

Mon cher Ami,

On me dit que l’Événement de ce matin annonce le départ de Weinschenk pour les Menus-Plaisirs.

Aurions-nous un renfoncement anticipé ?

J'en ai quelque peur, d'autant plus que ledit Weinschenk, qui devait m'écrire relativement aux engagements d'acteurs, ne m'a pas donné de ses nouvelles.

Tout à vous.

Hier au soir, j'ai enfin commencé mes bonshommes.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 3 heures [6 août 1874].

C'est pour t'obéir, mon loulou, que je t'ai envoyé la première phrase de Bouvard et Pécuchet. Mais comme tu la qualifies ou plutôt décores du nom de reliques et qu'il ne faut point adorer les fausses, sache que tu ne possèdes pas la vraie (phrase).

La voici : «Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert». Maintenant, tu ne sauras rien de plus, d'ici longtemps. Je patauge, je rature, je me désespère. J'en ai eu, hier au soir, un violent mal d'estomac. Mais ça ira : il faut que ça aille. N'importe ! les difficultés de ce livre là sont effroyables. Je suis capable d'y crever à la peine. L'important, c'est qu'il va m'occuper durant de longues années. Tant qu'on travaille, on ne songe pas à son misérable individu. Rien de plus à te dire. Je vis solitairement comme un petit père tranquille, n'ayant pour compagnie que Julio. Et à propos de tranquille, Fortin trouve que j'ai l'air «calmé et plus brave homme». C'est possible, mais moi, je trouve que la Suisse m'a un peu abruti : premier point pour être convenable.

La question des Eaux-Bonnes est donc vuidée, et à la satisfaction d'Ernest, puisqu'il s'épargne le voyage. A-t-il acheté le pulvérisateur ? Il doit être drôle, le bec ouvert devant l'appareil.

Tu m'as envoyé dans ta dernière lettre un mot sublime : «Je ne permets pas que l'on touche à mes chers anciens «, et, comme c'est à propos de Sénèque, cela m'a rappelé Montaigne disant : «Insulter Seneca, c'est m'insulter moi-même».

Tâche de trouver dans les journaux de Rouen (de mardi dernier ?) le discours en vers de Decorde à l'Académie. Quel morceau !

Adieu, pauvre chat.

Ton Vieux.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, jeudi 6 [août 1874].

Chère Madame,

Commencez, je vous prie, par remercier votre mari de m'avoir enfin répondu. Cet effort a dû lui coûter ! N'importe ! Assurez-lui, de ma part, qu'il est beau !

Quant à vous, je ne sais comment vous dire le plaisir que m'a fait votre charmante lettre. Vous sévignez comme un ange. Mais quelles longues vacances vous prenez ! Vous avez bien raison.Amusez-vous, humez le bon air de la plage. Je me suis promené sur celle-là bien souvent, autrefois ! et je n'aime pas à y retourner parce que j'y rencontre trop de souvenirs.

Pendant que Georges fainéantise à l'ombre de son vaste chapeau de planteur, son auteur travaille comme un nègre. Samedi dernier j'ai enfin commencé mon roman. Les premières pages sont dures à décrocher ! et avant que j'aie fini la dernière, bien des révolutions auront peut-être passé sur le macadam. L'important pour moi, c'est que le susdit bouquin va m'occuper pendant longtemps. Tant qu'on travaille, on ne songe pas à ses misères.

Le directeur de Cluny a l'air enchanté du Sexe faible. Aurais-je une revanche, comme on dit en style de feuilleton ? Ce serait drôle.

Quand nous reverrons-nous ? Vous savez que je compte sur votre visite, cet automne ; et je profite de mon grand âge pour vous baiser sur les deux joues, chère Madame, ainsi que mon filleul, et celle qui m'appelle

Habert

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi matin, août [1874].

Comme il y a longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles, chère Princesse ! Je n'en avais aucune à vous donner de moi, qui fussent bien intéressantes. Depuis un mois j'essaie de commencer un grand livre qui me donne un mal affreux ! et les soucis de l'Art, joints au vide de la solitude, ne me rendent pas précisément très gai.

L'évasion de Bazaine m'a paru un événement assez drôle. Quelle suite aura-t-il ? Je n'imagine rien de bon de notre avenir.

Je n'ai pu voir à Dieppe le Prince Napoléon. Il venait d'en partir, avec sa dame de compagnie, qui a été un sujet d'épatement pour les bourgeoises de la localité.

Comment allez-vous ? Vous seriez bien bonne de m'envoyer un peu de votre inqualifiable et chère écriture. Très prochainement du reste, j'irai peut-être un soir vous demander à dîner, car il faudra que j'aille bientôt à Paris pour mes affaires théâtrales. Je serai payé du dérangement par le plaisir de vous voir.

En vous baisant les deux mains, Princesse, je suis votre vieux dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset]. Dimanche, 4 heures, 16 août 1874.

Quel beau temps ! ma chérie. Quel calme autour de moi, et quelle solitude ! Il faut être parfois robuste pour l'endurer. Mais enfin aucun bourgeois ne m'embête par ses discours ou le spectacle de sa personne ! C'est l'important. N'importe ! il y a des moments où le coeur s'ennuie.

Bouvard et Pécuchet continuent leur petit chemin. J'espère avoir fini le premier mouvement du premier chapitre dans quatre ou cinq jours ; ce sera toujours cela de fait ! Mais la mise en train est bien difficile...

Le bon Laporte est venu avant-hier m'inviter pour jeudi prochain à déjeuner ou à dîner. Cette question n'est pas encore réglée. Julio s'est uni morganatiquement à une jeune personne de la maison Davy, répondant au nom de Gilda. Je n'ai pas assisté au mariage. Voilà toutes les nouvelles de céans.

Je suis bien aise que Laure le Poittevin t'ait bien reçue. Je regrette de ne pas la voir plus souvent pour causer ensemble de bien des choses et des gens dont nous seuls nous souvenons.

As-tu au moins brillé dans ta conversation sérieuse avec M. Franck ? [...].

Écris souvent de bonnes petites lettres à ce

pauvre vieux qui t'aime.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, [août 1874].

Sur le bateau de La Bouille où je suis revenu de Rouen avec Bataille, j'ai vu une binette gigantesque : celle de Lainé, l'associé de Pécuchet (pas le mien). Du reste, je suis rentré, broyé d'ennui par le spectacle de l’éluite ! Aller à Rouen est dur !

Julie y verra de ses deux yeux, à ce que m'a prétendu l'interne d'Achille. Elle en a un qui est toujours enflammé. C'est pourquoi on la garde à l'Hôtel-Dieu, où elle paraît s'affaiblir, bien qu'elle ne soit pas malade.

Je ne suis pas gai ! mais pas du tout ! Je regrette plus que jamais (sans compter les autres) mon pauvre Bouilhet, dont je sens le besoin à chaque syllabe de Bouvard et Pécuchet. Ce livre est diabolique ! J'ai peur d'avoir la cervelle épuisée ; c'est peut-être que je suis trop plein de mon sujet et que la bêtise de mes deux bonshommes m'envahit.

J'ai pensé beaucoup à toi aujourd'hui, pauvre chat. Tu es au milieu de gens qui te plaisent. Tu t'amuses et probablement tu ris ! Moi, je tire sur ma cervelle pour faire venir des idées qui ont du mal à venir. Il pleut, et de loin je t'embrasse.

Vieux.

J'attends une description narrative, ou narration descriptive, du voyage d'Étretat.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi matin, 28 août 1874.

Comme tu as de la société, mon cher loulou ! Est-ce que, vraiment, cette brillante compagnie, cette suite de visites te retiendra à Neuville jusqu'à la fin d'octobre ? et que d'ici là le pauvre Vieux doit se résigner à n'avoir pas ta compagnie, à Croisset ? N'importe ! quand je serai de retour, si tu ne peux venir, j'irai te voir, car il m'ennuie de toi démesurément, pauvre fille. J'ai peur avec l'âge de ressembler tout à fait à ta grand'mère. J'y tourne ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que le Rigi ne m'a pas fait de bien, moralement parlant. Je crois que les spectacles sublimes m'ont abêti. Cela tient aussi à Bouvard et Pécuchet qui me rongent. J'en viendrai à bout, cependant !

Le pauvre Moscove est de retour depuis deux jours, et plus malade que jamais. J'ai été le voir à Bougival (voyage embêtant à cause de l'omnibus ; il ne se doutera jamais du sacrifice que je lui ai fait) et nous avons passé notre temps à gémir et à nous attrister sur nos maux réciproques. Je n'échangerais pourtant pas les miens contre les siens. Bien entendu, nous n'avons parlé que de Bouvard et Pécuchet ! et, en somme, ça va mieux. Mais j'étais bien bas en partant de Croisset.

Je vais voir aujourd'hui Weinschenk et je saurai peut-être l'époque des répétitions. Elles n'auront pas lieu avant le mois de novembre (d'après le calcul de Zola). Il faut aussi que la question des engagements soit résolue maintenant.

Adieu, pauvre Caro.

Deux bons baisers de

Vieux.

Julie pourrait dès maintenant rentrer à Croisset. Mais comme je ne trouve personne pour la soigner, j'aime mieux attendre qu'elle soit tout à fait bien. Elle verra d'un oeil ; pour le second, c'est fort douteux ! «Elle n'est pas facile», m'a dit son infirmière.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, dimanche matin, 30 août 1874.

C'est le moment de «te montrer sublime», ma chérie. Néanmoins ton pauvre mari préférerait sans doute se priver d'un aussi beau spectacle (celui de la sublimité). Je le plains énormément, car il n'est pas habitué à souffrir ! et l'impossibilité de se rendre «à ses affaires» doit le mettre en rage.

Je suis curieux de savoir jusqu'où ira la liaison avec Mme Carvalho. Elle est très aimable et je la crois pleine de raison ; mais elle n'a pas pour moi le charme de Mme Viardot.

J'ai hier passé tout mon après-midi au théâtre de Cluny. Il est probable que mes répétitions commenceront vers le 10 novembre. On a engagé deux ou trois artistes que je ne connais pas, entre autres une demoiselle Kléber, qui vient d'Égypte, et dont Weinschenk est enthousiasmé. J'irai demain voir pour deux de mes acteurs. J'ai réglé les appendices à mettre à la fin de Salammbô. On les imprime et l'édition paraîtra dans très peu de jours, ainsi qu'un nouveau tirage de Madame Bovary. On m'a envoyé de Strasbourg une traduction de Saint Antoine avec préface et biographie de l'auteur. La préface est très élogieuse bien entendu... !

Calme plat dans le bon Paris.

Bouvard et Pécuchet ont du revif, à distance. Ce que j'ai fait me paraît mieux, et le reste se tasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi matin, 4 septembre 1874.

Je ne comprends goutte à l'entêtement d'Ernest ! Pourquoi se refuse-t-il à subir son traitement, qui n'est pas bien rigoureux ? Tu lui diras une dernière fois, de ma part, qu'il a tort et que je souhaite qu'il ne s'en repente pas plus tard. Maintenant, bonsoir, c'est son affaire. Aurait-il la tête attaquée ? car sa conduite me paraît tenir à la démence !

Tu dois avoir maintenant les Winter. Après eux ce sera Mme Desgenetais, puis Frankline. Donc, mon pauvre chat, il me semble que toutes «les chambres d'ami» seront prises dans ta villa, d'ici à longtemps, si bien que je ne vois pas le moyen de t'y faire une visite sérieuse. Mais je pourrais bien y aller dîner un dimanche. Il faudra que je revienne à Paris vers la fin d'octobre. Ainsi, pas de Caro à la fin du mois d'octobre dans le pauvre Croisset ! Enfin, nous verrons à nous arranger. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai bien envie de bécoter ta chère mine. J'ai vu Mme Brainne : son fils n'est pas aussi mal qu'on te l'avait dit. En effet, la Princesse a été à Arensberg, «ne pouvant faire autrement», mais elle est revenue depuis plusieurs jours. J'ai vu hier, à dîner, chez elle, ton ancien ami le baron Larrey. Il m'a dit que les Cloquet iraient probablement à Dieppe sous très peu de jours. Au mois d'octobre, j'aurai à Croisset la visite de Popelin et de Giraud. Ma journée d'avant-hier a été strictement occupée par l'enterrement de la mère de Coppée ; jamais je n'ai vu une pareille douleur. Le pauvre garçon faisait mal à voir. Je l'ai presque porté pour descendre la grande avenue du cimetière Montmartre. Dès qu'il m'a vu, il s'est presque accroché à moi, bien que nous ne soyons pas intimes. C'est là (à cet enterrement) que j'ai vu pour la première fois l'ancienne passion de la Divine, mon ennemi Barbey D'Aurevilly : il est gigantesque ! Je t'en ferai la description...

Je compte être revenu dans mon humble asile vers le commencement de l'autre semaine. Adieu, pauvre chère fille. écris-moi de bonnes lettres si tu en as le temps, ou plutôt prends-en le temps et aime toujours

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi 7 septembre 1874.

Chère Caro,

J'ai reçu hier la visite de Xemer qui m'a remis 1000 francs. Remercie-z'-en ton époux qui commence à devenir beau, malgré sa sciatique. Veut-il que je me rende chez le fabricant de pulvérisateurs pour lui reporter son instrument ? Rien ne me serait plus facile.

Mes compliments sur ta soirée de samedi. Les Dieppois ne pourront plus vous accuser d'être fiers ! Quant à moi, le même jour samedi, j'ai passé toute ma soirée à voir jouer deux de mes futurs acteurs dont je suis loin d'être enthousiasmé. Je vais aller de ce pas chez Weinschenk pour lui communiquer mon impression peu favorable. Et il faut que je m'entende avec Zola pour des engagements nouveaux. Si tous les autres sont comme ces deux-là, ce sera pitoyable ! Cette perspective ne laisse pas que de m'inquiéter ; tant pis, après tout... !

J'ai passé mon après-midi d'hier à lire un manuscrit de mon ami Dreyfous, qui est fort bête (le manuscrit). C'est une petite pièce en vers dont la première aura lieu lundi ou mardi prochain à l'inévitable théâtre de Cluny.

Dès que je serai rentré à Croisset (dans une huitaine) j'y aurai la visite du poète Théodore de Banville. Puis, au commencement d'octobre, j'aurai celle de Popelin et du Père Giraud. Tu vois que, moi aussi, je recevrai ! Je me suis acheté une paire de chenets en fer pour mon cabinet, me préparant à piocher vigoureusement Bouvard et Pécuchet pour lesquels je me sens, au fond du coeur, un revif.

Tu ne me dis pas quels sont présentement tes hôtes ?

Mon serviteur Émile a fait un petit voyage à Trouville «pour se distraire». Fortin m'a envoyé ce matin des nouvelles de Julie. On doit lui donner aujourd'hui des lunettes, c'est-à-dire qu'elle va bientôt sortir de l'hôpital. Il est probable que je la trouverai à la maison quand j'y rentrerai.

Il faudra que nous nous occupions de la loger quelque part, pour le temps où je ne suis pas à Croisset.

Adieu, pauvre chère fille. écris-moi encore ici pour la fin de la semaine, et aime toujours

Ta vieille Nounou.

Décidément, le Rigi m'a fait du bien. Je monte les escaliers sans essoufflement et je suis beaucoup moins rouge et moins nerveux.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

[Septembre 1874].

Princesse,

Vous êtes-vous bien amusée chez M. André ? Popelin m'avait transmis son invitation. L'idée de vous trouver là-bas et de passer quelques jours avec vous me tentait beaucoup, mais je m'étais tellement trimbalé, depuis quelque temps, qu'il a fallu être raisonnable ; la semaine dernière d'ailleurs, j'étais en proie à une incommodité qui eût été fort désagréable pour les convives. Mais le lendemain m'a guéri. Je vous engage à vous méfier de cette petite épidémie qui court partout.

Quel beau temps il a fait depuis un mois ? Vous n'imaginez pas le charme de la Normandie à cette époque. Je regrette que Giraud et Popelin n'aient pas été chez moi. Mais je les attends avant la fin du mois, le plus promptement même qu'ils le pourront.

Dimanche prochain j'aurai ici Théodore de Banville. Étant très malade l'été dernier, il a témoigné l'envie de me faire une visite à la campagne ! Pourquoi cela ? Je n'en sais rien. Or, comme il s'est toujours montré pour moi charmant, je n'ai pu faire autrement que l'inviter, bien que nous ne soyons pas intimes. Il m'amènera un grand garçon de quinze ans qui passe pour son fils, mais qui est celui de Jourdan (du Siècle) ; c'est l'histoire de Bouilhet. Décidément les poètes sont de bons diables : ils élèvent les enfants des autres.

Dans une apparition de quarante-huit heures que j'ai faite à Paris (depuis que je vous ai vue), j'ai cabotiné en vue de Sexe faible, lequel entrera en répétition vers le 15 courant.

J'ai bien peur que ce ne soit joué d'une façon pitoyable. À la grâce de Dieu, après tout ! Le sort de ma pièce m'inquiète beaucoup moins que la plus petite des phrases du roman que j'écris. Après d'atroces difficultés au début, j'ai fini par attraper le ton et je crois que ça ira, mais d'ici à la terminaison que de désespoirs ! J'y perdrai le peu de cheveux qui me restent.

Tout ce que je vous dis là n'offre pas grand intérêt, mais de quoi vous parler ? Ma vie extérieure est très plate, sans les moindres agréments ni la moindre aventure ; ma solitude est complète.

Je n'ai que mes rêves littéraires pour me tenir compagnie. Quant aux souvenirs, j'en suis accablé comme un vieux.

Je songe à vous avec attendrissement et je vous baise les deux mains, Princesse.

Votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, dimanche [13 septembre 1874].

Ma Chérie,

Je serai revenu à Croisset jeudi, pas avant, car il faut que je reste ici jusqu'à mercredi pour assister à une première de Cluny qui m'intéresse.

J'ai passé mon après-midi à une répétition pour juger du mérite de divers acteurs, et je recommence demain et mercredi ce même exercice.

J'ai trouvé une actrice qui vient de Rouen et qui a du talent, Mme Harmet.

J'ai refusé un acteur pour le rôle du Ministre et j'attends avec impatience l'audition de Mlle Kléber, destinée à celui de la Cocotte.

Malgré tes répugnances et ton sinistre pressentiment, je crois que le Sexe faible peut réussir.

D'ailleurs, pourquoi ne pas faire jouer une chose que l'on trouve bien ? et puis, je deviens de plus en plus indifférent à ce que on peut dire. Car on me semble de plus en plus bête. ON n'est jamais content. On ne sait ce qu'il veut. Enfin, j'exècre cet incessable on, et la moindre page de Bouvard et Pécuchet m'inquiète plus que le sort du Sexe faible.

Le notaire Duplan a été (à propos de B. et P.) charmant pour moi. J'ai passé avant-hier deux heures chez lui. Et il m'a écrit, séance tenante, quatre pages de renseignements sur les testaments.

Mon petit ami Guy de Maupassant doit demain m'en donner sur les copistes du ministère.

Je viens de finir, aujourd'hui même, de corriger la dernière épreuve de Salammbô avec appendice. Les Charpentier reviennent de Dives mardi.

Voilà, pauvre chat, toutes les nouvelles. Quant à aller te voir samedi prochain, franchement, je ferai mieux de rester dans mon humble asile ! D'ailleurs, dimanche prochain, je dînerai chez Mme Lapierre, qui m'avait invité pour aujourd'hui.

Et puis, mon pauvre loulou, avec tous ces trimbalages, le roman n'avance pas, et je voudrais bien avoir fini mon introduction avant de revenir à Paris, vers la fin d'octobre.

Mais quand Frankline sera partie, qui t'empêche de venir me faire une visite ? Note que je vais avoir Banville pendant un jour, puis Popelin et Giraud. Si je vais à Dieppe, je ne ferai plus rien.

En désespoir de cause, j'irai si tu ne viens pas !

Adieu, pauvre chou.

Ta vieille Nounou.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris, jeudi matin, septembre 1874].

Mon cher Ami,

J'ai vu hier au soir Renan, qui m'a fait part de ce qu'il voulait exécuter pour moi. Je crois son idée excellente. Venez donc demain matin, à l'heure qu'il vous plaira. Je vous conterai la chose. De plus, je dois ce soir me trouver avec quelqu'un de fort influent aux Débats.

S'il en est encore temps, une remarque pour Toussaint : dans le Buddha, un homme appelé Simon, c'est Siméon.

Apportez-moi ce que vous avez de journaux. Il importe que la collection des articles sur Saint Antoine soit complète. Cela est indispensable pour le travail que Renan m'a positivement promis.

Tout à vous, et deux bécots au filleul.

Votre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris, septembre 1874].

Mon cher Ami,

J'ai oublié de vous dire que bientôt :

1° Je vais regagner ma maison des champs ; donc pressez l'impression de Salammbô, si vous voulez que les épreuves soient prêtes avant mon départ ;

2° Les Dernières Chansons sont chez vous depuis hier. Il faudrait faire faire tout de suite des spécimens pour les couvertures.

J'irai chez vous à la fin de la semaine. Mais pas pour déjeuner. C'est trop dangereux !

Je m'absente de Paris pour deux ou trois jours.

Tout à vous, mon bon. Votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset]. Samedi soir, 5 heures [19 septembre 1874].

Comment ! pas de lettre ! Vieux croyait bien en trouver une, ici, à son retour ! et Vieux en est d'autant plus marri qu'il se trouve présentement souffreteux. Depuis jeudi matin, je suis en proie à une colique abominable ; à peine si je peux me tenir sur mes jambes. Je ne fais que monter et descendre l'escalier. Enfin, si je ne vais pas mieux lundi, j'emploierai des moyens énergiques ! Cette indisposition me cause une telle fatigue que j'ai dormi hier quatorze heures d'affilée, et cette nuit douze.

J'ai trouvé ici Mlle Julie, enchantée d'être revenue dans sa maison et d'y voir ! Il lui semble qu'elle renaît. Elle distingue des choses qu'elle n'avait pas vues depuis plusieurs années. Cependant elle est loin d'être guérie ; son oeil droit se rétablit difficilement.

On m'a renvoyé aujourd'hui, de Paris, la lettre ci-jointe, à laquelle je prie ton mari de faire droit. Je croyais cette affaire terminée. Qu'elle le soit donc ! et promptement.

Autre réclamation audit sieur Commanville : MON VIN ! Je ne vois venir aucune barrique de vin !

J'ai beaucoup cabotiné pendant ces derniers jours. Mes acteurs seront satisfaisants. J'en aurai même quelques-uns de bons, entre autres Mme Hamet (celle qui a joué dans les Deux Orphelines le rôle de la Frochard). Pour ma Cocotte, j'en aurai une très belle (Cocotte), Mlle Kléber, mais j'ignore son talent.

Peragallo (l'agent dramatique) m'a demandé la Féerie, sûr, dit-il, de la placer. Je la lui donnerai quand je reviendrai à Paris, vers la fin d'octobre, sans doute. Je voudrais d'ici là avoir fini l'introduction de Bouvard et Pécuchet. Je me sens en bonne disposition de travail. Mais je suis gêné par mes désordres intestinaux qui m'empêcheront demain d'aller dîner chez Mme Lapierre.

J'espère que demain matin j'aurai des nouvelles de ma pauvre fille. Il faudra que tu viennes pendant le mois d'octobre, mon loulou, d'abord pour me voir et puis pour décider que faire de Julie pendant mes absences.

Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse tendrement.

Ta vieille Nounou.

Mes amitiés à Frankline. Je regrette de n'être pas en tiers dans votre aimable société.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset]. Dimanche matin [20 septembre 1874].

Ô Georges,

Voici la chose : Renan, me croyant à Paris (d'après ma carte de visite déposée à sa porte), me donne rendez-vous pour jeudi prochain. À partir de deux heures, il sera chez lui. Donc, mon bon, transportez-vous z'y, s v. p.

Comment s'est passée la lecture de Zola ? A-t-on commencé les répétitions ? est-il content ?

Je travaille fortement et vous embrasse tretous.

Votre.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, mardi 22 [septembre 1874].

Votre lettre du 12 m'est arrivée à Paris comme j'en partais, étant venu dans la nouvelle Athènes pour cabotiner ; nous recauserons de cela tout à l'heure.

Comme vous êtes triste, mon cher ami ! Votre découragement m'afflige. Vous regardez trop au fond des choses. Quand on réfléchit un peu sérieusement, on est tenté de se casser la gueule. C'est pourquoi il faut agir. Le livre qu'on lit a beau être bête, il importe de le finir. Celui qu'on entreprend peut être idiot, n'importe ! écrivons-le ! La fin de Candide : «Cultivons notre jardin» est la plus grande leçon de morale qui existe. Je ne comprends pas que vous passiez votre temps à pêcher et à chasser. Soyez sûr que ce sont des occupations funestes. La «distraction» ne distrait pas – pas plus que les excitants n'excitent. J'ai beau être névropathe, au fond je suis un sage. Or je vous conjure, je vous supplie, de vous remettre à la besogne bravement, sans tourner la tête derrière vous.

Le Rigi, où je me suis embêté à périr, m'a fait du bien. Mes étouffements ont diminué et je monte les escaliers comme un jeune homme. À mon retour ici, au mois d'août, j'ai enfin commencé mon roman, lequel va me demander trois ou quatre ans (c'est toujours ça de bon). J'ai cru d'abord que je ne pouvais plus écrire une ligne. Le début a été dur. Mais enfin, j'y suis, ça marche ou du moins ça va mieux.

Le Sexe faible passera après la pièce de Zola (à la fin de décembre ?). Tout le monde trouve que je me déshonore en figurant sur un bouisbouis aussi piètre que le théâtre de Cluny, mais je m'en bats l'oeil complètement.

Je vous recommande comme spectacle d'aller dans le vestibule de Nadar, à côté de Old England. Vous y verrez : 1° la photographie d'Alexandre Dumas, grandeur nature ; et 2° le buste du même Dumas. Ce qui prouve que la modestie est inséparable du vrai mérite. De plus, il va faire une préface à Manon Lescaut et une préface à Paul et Virginie. Voilà de ces choses qui consolent. D'ailleurs, on ne doit pas se plaindre d'une époque où il arrive des histoires comme celles de la sentinelle de Bazaine. Quel joli sujet d'opéra-comique !

N'importe ! la bêtise moderne m'épouvante ! Elle monte de jour en jour ! Où fuir ?

Le pauvre Tourgueneff était repris de sa goutte la dernière fois que je l'ai vu. Il m'a parlé de refaire un dîner artistique comme celui de l'hiver dernier – c'est chose convenue, n'est-ce pas ? – et qui aura lieu dès que je serai à Paris, c'est-à-dire vers la fin d'octobre probablement.

D'ici là, je vous embrasse, mon cher vieux.

Votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, 5 heures, 24 septembre 1874.

Mon pauvre Caro,

Voilà deux lettres de toi qui ne sont pas gaies, surtout celle de ce matin ! Comment se fait-il qu'ayant près de toi ton amie Frankline, tu sois d'une pareille humeur ? Tu devrais la reconduire et venir faire une visite à Vieux pour causer avec lui, ne serait-ce qu'un jour.

Ma dysenterie a disparu devant le laudanum et le bismuth. Et Bouvard et Pécuchet se portent très bien. Voilà comme les temps se suivent et ne se ressemblent pas. Au mois d'août j'étais dans une situation d'esprit abominable, désespéré de tout à me casser la margoulette, et depuis huit jours, malgré mon ventre, ça va merveilleusement. Espérons qu'il en sera de même bientôt de ma chère fille. J'ai été hier dîner chez Lapierre. Madame était dans son lit, ayant un érysipèle à la face, par suite de la piqûre d'un moustique. Convives : Mmes Brainne et Pasca et le sieur Houzeau.

J'étais invité à aller passer la semaine à Reuilly, chez Mme André. Mais j'ai autre chose à faire que de me trimbaler dans les châteaux. D'ailleurs, mes bonshommes m'amusent plus que la société des riches.

À l'heure qu'il est, on enterre le père Risler (un sujet de moins pour mes conversations dans mes visites aux bourgeois de Rouen).

Maintenant, attention à ce qui suit, et réponse immédiate, je t'en prie :

1° L'économe de l'Hôtel-Dieu m'a envoyé ce matin la note de Mlle Julie s'élevant à la somme de 388 francs. Il me serait difficile de les envoyer, puisque je n'en possède que 250. Elle en a 300 ; mais Bidault doit en avoir à elle.

Que dois-je faire ?

2° Et mon vin ? je ne le vois pas venir. Il y avait encore une troisième question dans ma dernière lettre. Je ne me souviens plus de laquelle.

Elle était adressée à ton mari.

Sent-il que les Eaux-Bonnes lui fassent du bien ?

Je crois que Théodore de Banville viendra me voir dans huit ou dix jours. Quant à Popelin et à Giraud, aimes-tu mieux que je les invite pendant que tu seras là ? Ce sont d'aimables gens. Mais si tu ne dois rester (au mois d'octobre) que peu de jours ici, j'aime mieux être seul avec Caro. J'imagine que Weinschenk m'appellera à Paris plus tard qu'il ne l'avait dit.

Adieu, pauvre chère fille.

Vieux t'embrasse tendrement.

À GEORGE SAND. §

[Croisset] Samedi, 26 septembre 1874.

Donc, après m'être embêté comme un âne au Rigi, je suis revenu chez moi au commencement d'août et je me suis mis à mon bouquin. Le début n'a pas été commode, il a été même «espovantable» et j'ai «cuydé» en périr de désespoir ; mais à présent ça va, j'y suis ; advienne que pourra ! Du reste, il faut être absolument fol pour entreprendre un pareil livre. J'ai peur qu'il ne soit, par sa conception même, radicalement impossible. Nous verrons. Ah ! si je le menais à bien... quel rêve !

Vous savez sans doute qu'une fois de plus, je m'expose aux orages de la rampe (jolie métaphore) et «qu'affrontant la publicité du théâtre», je comparaîtrai sur les tréteaux de Cluny, probablement vers la fin de décembre. Le directeur de cette boîte est enchanté du Sexe faible. Mais Carvalho aussi, l'était, ce qui n'a pas empêché... Vous savez le reste.

Il va sans dire que tout le monde me blâme de me faire jouer dans un pareil bouis-bouis. Mais puisque les autres ne veulent pas de cette pièce, et que je tiens à ce qu'elle soit représentée pour faire gagner à l'héritier de Bouilhet quelques sous, je suis bien obligé d'en passer par là. Je garde, pour vous en faire le récit, quand nous nous verrons, deux ou trois jolies anecdotes à ce propos. Pourquoi le théâtre est-il une cause générale de délire ? Une fois qu'on est sur ce terrain-là, les conditions ordinaires sont changées. Si on a eu le malheur (léger) de ne pas réussir, vos amis se détournent de vous. On est très déconsidéré. On ne vous salue plus ! Je vous jure ma parole d'honneur que cela m'est arrivé pour le candidat. Je ne crois pas aux conjurations d'Holbachiques ; cependant tout ce qu'on m'a fait depuis le mois de mars m'étonne. Au reste, je m'en bats l'oeil profondément et le sort du Sexe faible m'inquiète moins que la plus petite des phrases de mon roman.

L'esprit public me semble de plus en plus bas. Jusqu'à quelle profondeur de bêtise descendrons-nous ? Le dernier livre de Belot s'est vendu en quinze jours à huit mille exemplaires, la Conquête de Plassans de Zola à dix-sept cents en six mois, et il n'a pas eu un article ! Tous les idiots du lundi viennent de se pâmer sur Une Chaîne de M. Scribe !... La France est malade, très malade, quoi qu'on dise ; et mes pensées, de plus en plus, sont couleur d'ébène.

Il y a pourtant de jolis éléments de comique : 1° l'évasion Bazaine avec l'épisode de la sentinelle ; 2° l’Histoire d'un diamant, du sieur Paul de Musset (voir la Revue des deux Mondes du 1er septembre) ; 3° le vestibule de l'ancien établissement de Nadar, near Old England, où l'on peut contempler la photographie d'Alexandre Dumas grandeur nature.

Je suis sûr que vous me trouvez grincheux et que vous allez me répondre : Qu'est-ce que tout cela fait ? Mais tout fait ! et nous crevons par la blague, par l'ignorance, par l'outrecuidance, par le mépris de la grandeur, par l'amour de la banalité et le bavardage imbécile.

«L'Europe qui nous hait nous regarde en riant»,
dit Ruy Blas. Ma foi, elle a raison de rire !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset] Jeudi 1er octobre 1874.

Mon Loulou,

[...] J'attends lundi 500 francs. Ernest me donnera les autres 500 francs plus tard. Qu'il n'oublie pas non plus de payer mon terme le 15 courant ! Je voudrais bien qu'il me donnât mes comptes, pour que je sache enfin ce que je possède et que je ne sois pas toujours à lui demander de l'argent. Je voudrais que nous prissions des époques fixes. J'ai peur de me réveiller un beau jour sans le sol !

Ce que je désire d'abord, c'est voir ma pauvre nièce ! En quatre mois, rien que deux jours ! pas plus !

Il me semble d'ailleurs que nous avons besoin de conférer ensemble et que ça nous fera du bien. Je me réjouis en songeant que je n'ai plus qu'une quinzaine à passer dans la solitude, car je compte sur toi le 15 prochain, ma chérie.

Depuis que je suis revenu ici, j'ai fait sept pages ! Mon premier chapitre sera terminé quand tu viendras.

J'espère que la peinture, cultivée dans la compagnie de ta chère Frankline, t'aura un peu remonté le moral.

Adieu, pauvre chat. Mille tendresses de

Vieux.

Je suis bien fâché que vous ayez raté votre location de Pissy. Il me semble que depuis quelque temps ça ne va pas [...].

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], jeudi  [8 octobre 1874].

Je viens d'écrire à Zola et à Weinschenk pour leur demander l'époque où l'on m'appellera. De plus, Banville doit passer lui-même au théâtre. D'ici à très peu de temps, j'aurai une réponse et nous saurons à quoi nous en tenir, mon loulou.

J'ai reçu lundi les 500 francs de Daviron. Mais j'attendais une lettre de toi, pour «t'en accuser réception».

Banville est venu ici, dimanche soir, avec son fils, jeune homme âgé de 15 ans, et qui a l'air d'une petite demoiselle. Je les ai menés à la Bouille (naturellement) et ils sont repartis mardi soir. Le dit Banville m'a donné pour le Sexe faible quelques bons avis que je tâcherai de suivre.

Tourgueneff m'a envoyé hier trois articles d'une gazette de Berlin sur Saint Antoine. L'auteur de ces articles, qui est un de ses amis, demande à traduire Salammbô. Quand tu seras ici, tu me traduiras, toi, lesdits articles élogieux à la gloire de Vieux.

Bouvard et Pécuchet arrivent dans leur maison de campagne ; j'espère avoir fini le premier chapitre ou introduction à la fin de la semaine prochaine.

Je suis comme toi, je n'ai aucune envie de m'en aller à Paris, ce beau pays m'attirant de moins en moins.

Pas drôle, hein, la compagnie des Lillebonnais ! Je te répète qu'il n'y a que moi.

Il est vrai que samedi j'étais très souffrant. Ces mêmes douleurs qui sont, je crois, la suite de ma dysenterie, ne m'ont définitivement quitté qu'hier.

Adieu, pauvre chérie. Il me tarde de te voir. Nous avons bien des choses à nous dire.

Je t'embrasse.

Ta vieille Nounou.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, jeudi 8 octobre [1874].

Mon cher Ami,

Comment vont les répétitions ? Charpentier m'a écrit que vous étiez désolé. Est-ce vrai ?

Pouvez-vous me dire le moment précis où vous croyez être joué ? J'aurais besoin de le savoir pour mes petites dispositions personnelles.

Donnez-moi quelques détails sur votre affaire ; vous me ferez plaisir.

Tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], dimanche 11 octobre 1874.

Weinschenk, Zola et Banville m'ont répondu que je ne serais pas appelé à Paris, avant la première quinzaine de décembre. Donc, mon pauvre loulou, tu vas pouvoir passer à Croisset tout le mois de novembre comme c'était ton intention. Tu sais que je compte là-dessus absolument et si tu me faisais la «crasse» de manquer à ta parole, je serais indigné, ou plutôt déçu, car Vieux ne peut s'indigner contre sa chère fille.

La pièce de Zola sera jouée vers le 25. J'irai voir la répétition et la première, tant pour l'auteur que pour moi-même. Ce sera un dérangement de deux jours. Après la pièce de Zola, on jouera (par charité), le Mangeur de fer d'Ed Plouvier, qui crève de misère et de maladie. Je pourrais réclamer mon tour, mais je n'en fais rien, d'autant plus que ce retard m'arrange.

J'aurai le temps, d'ici là, de mettre bien en train mon premier chapitre (celui de l'agriculture), lequel commence à se dessiner nettement dans mon imaginative. Mon Prologue sera fait demain ; il me manque, pour l'avoir fini, de m'être promené la nuit avec une chandelle dans le potager, excursion que je vais accomplir ce soir.

Il est probable que samedi prochain j'irai avec Laporte voir la ferme modèle de Lizors.

As-tu trouvé des serviteurs ?

Vite une réponse définitive sur tes projets.

N. B. – Que faut-il que j'écrive au fermier de Deauville ?

Adieu, pauvre chat. À bientôt, enfin.

Deux bons baisers de

Vieux.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, dimanche [11 octobre 1874].

Merci de votre bonne lettre, mon cher ami, et de tous les détails que vous me donnez.

Loin d'être contrarié pour le retard de ma pièce, il me fait plaisir.

Et je profiterai de vos conseils. Dès que je serai débarqué à Paris, j'irai vous voir.

Prévenez-moi un peu d'avance, pour que je puisse me rendre à votre répétition générale et à votre première. J'y serai, comptez là-dessus.

Tout à vous. Votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], jeudi 15 octobre 1874.

Il me semble, mon loulou, que : puisque tu ne resteras que quinze jours dans le pauvre Croisset, tu pourrais bien activer tes emménagements, afin de venir ici plus promptement. Une semaine et demie pour faire tes paquets ! ça me semble «exagéré». Allons, dépêche-toi ! voyons ! et arrive.

J'ai peur d'être, pendant que tu seras près de moi, appelé à Paris. Ce sera, y compris l'aller et le retour, quatre jours de moins à jouir de ta compagnie.

Samedi prochain, je vais voir la ferme de Lizors. Un des jours de la semaine prochaine j'irai à Rouen pour conférer avec le jardinier Beaucantin, auquel j'ai demandé un rendez-vous. Je prépare actuellement mon premier chapitre (l'agriculture et le jardinage). L'introduction est faite. C'est bien peu comme nombre de pages, mais enfin je suis en route, ce qui n'était pas commode. Mais quel livre ! Hier au soir, à minuit, j'en suais à grosses gouttes, bien que ma fenêtre fût ouverte. Le difficile dans un sujet pareil c'est de varier les tournures. Si je réussis, ce sera, sérieusement parlant, le comble de l'Art.

Lundi, Raoul-Duval est venu m'inviter à dîner pour le lendemain, et mardi j'ai fait chez lui un dîner très gentil avec M. et Mme Lapierre, et Lizot, qui n'a pas été officiel. Mme Lapierre trouve que le jeune Baudry est devenu si ennuyeux qu'il en est infréquentable. Elle ne peut plus le voir sans dormir immédiatement.

Adieu, pauvre chat. Active tes préparatifs et viens causer longuement dans le cabinet de

Vieux.

Julie m'ennuie à force de me demander quand viendra «Mme Commanville». La voilà rassurée, ce qui ne l'empêche pas de toujours pousser des soupirs, comme un accompagnement de sa claudication.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 3 heures, 20 octobre 1874.

Pauvre Chat,

À quelle heure dois-je t'attendre samedi prochain ? Je dis samedi, puisque tu restes inflexible.

Tu feras bien de venir. Je ne suis pas très gaillard, ni au moral, ni au physique. Je crois qu'en vieillissant la solitude me devient plus difficile à porter. Bouvard et Pécuchet allaient merveilleusement la semaine dernière, mais depuis que je me suis dérangé pour aller à Lizors, il y a une forte baisse, et dimanche je me suis ennuyé à mourir.

Hier j'ai été voir le sieur Beaucantin qui ne m'a donné aucun renseignement.

Dis-moi comment ton mari a supporté le voyage de Marseille.

Le bon Laporte vient dîner chez moi jeudi.

Peut-être sera-ce une raison pour t'avoir un peu plus tôt, car je sais que ce troubadour te plaît.

Je t'embrasse.

Ton vieux Cruchard.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, dimanche [25 ? octobre 1874].

Mon cher Ami,

j’en étais sûr ! moi qui connais les hommes !

Voici ce que j'ai envie de faire :

Quand je serai revenu à Paris, j'irai lui demander mon tas de journaux et lui parlerai de ce qu'il m'avait promis, carrément, sans ambages, ni circonlocutions.

Quand sera-ce ? Mon départ dépend de la première de Zola. Son inquiétude m'inquiète. Il me semble pourtant que les acteurs qui jouaient dans les Bêtes noires du Capitaine étaient suffisants. Quand vous verrez le dit Zola, priez-le de m'écrire, s'il a le temps. Je voudrais bien savoir à peu près l'époque de sa première.

À vous, mon bon, et à toute la smalah.

Tendrement vôtre.

Je pioche d'une façon gigantesque.

À ÉMILE ZOLA. §

[Croisset], mercredi, 5 heures [28 octobre 1874].

Votre lettre m'est arrivée ce matin, comme j'allais partir.

Vous ne serez pas joué avant mercredi, sans doute ? Dans ce cas-là, je partirai lundi, et dès le soir j'irai chez vous.

Si vous êtes joué lundi, vous me verrez samedi (car je tiens à voir votre répétition générale).

J'attends donc un mot de vous pour me mettre en route.

Donc, à bientôt, mon cher Zola.

Votre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Paris], mardi, 6 heures soir, 3 novembre 1874.

Mon pauvre Chat,

Je tombe sur les bottes, car je suis en courses depuis le matin et il faut que je m'habille pour la première de Zola qui a lieu ce soir.

Je vais peut-être dîner chez toi, si j'y trouve ton mari que je n'ai pas encore vu. Demain re-rendez-vous avec Weinschenk et Peragallo.

Ma lecture du Sexe faible est fixée au 19 prochain (de jeudi en quinze). J'aurai le temps d'avoir fini ma ferme. Weinschenk veut engager Lesueur, du Gymnase, et me paraît toujours enthousiasmé... ?

Mes maux de ventre ont complètement disparu.

Je serai à Croisset pour dîner jeudi ; c'est alors que j'arriverai par l'express de l'après-midi.

Deux bons bécots de

Ton vieux oncle.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, mardi soir [10 novembre 1874].

Mon cher Ami,

Vous m'oubliez, car vous m'aviez promis de me donner des nouvelles de vos «Héritiers».

Comment s'est passée la représentation de dimanche ?

Etc., etc. !

Tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Rouen], samedi, 3 heures, 14 novembre 1874.

Zola m'a écrit, hier, que je ferais bien de venir tout de suite à Paris, pour surveiller les engagements d'acteurs avant ma lecture. Il me dit de prendre garde à Mlle Kléber et de ne pas faire comme lui, c'est-à-dire de ne pas me laisser leurrer, berner. De plus, Jules Godefroy m'a écrit ce matin qu'il tenait à ma disposition les notes agricoles que je lui avais demandées.

Donc, ma chérie, je m'en irai lundi avec un «des Chapeaux... » et je dînerai chez toi. Mon intention était de t'écrire une vraie lettre pour répondre aux choses gentilles que contenait la tienne ; mais à peine avais-je la plume en main que Nion est entré. Sa visite a duré près de trois heures ! Il en est six maintenant. Du reste, elle ne m'a pas ennuyé, car il m'a conté des potins de Rouen assez drôles.

J'attends immédiatement le jeune Philippe. Laporte, dînant demain rue de la Ferme, reviendra pour déjeuner. J'emploierai mon après-midi à faire mes paquets. Jamais je n'ai été moins content de partir. Tantôt, quand j'ai vu Julio s'en aller, j'ai été pris d'un mouvement d'amertume inconcevable. Ce trimbalage régulier de Paris à Croisset et de Croisset à Paris me devient lourd !

Et il faisait aujourd'hui un temps splendide. Je me suis promené pendant une heure sur la terrasse. Les feuilles des boules de neige étaient absolument pareilles à des feuilles d'or. Elles se détachaient sur le bleu du ciel avec une violence artistique.

Adieu, pauvre chat, à bientôt.

Je t'embrasse à deux bras bien tendrement.

Ta vieille ganache d'oncle.

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Mardi soir, minuit, 17 novembre. [1874]

Mon cher Ami,

Le Sexe faible a dû, aujourd'hui, être porté à la censure.

Weinschenk a peur pour le ministre, mais si on supprime le mot ministre, le rôle n'existe plus et la pièce devient incompréhensible. Le général peut être un général suisse (suisse – oh très bien !) mais ministre est irréductible... c'est à prendre ou à laisser.

Écris à ton père ce que tu jugeras convenable.

Tu connais la question aussi bien que moi, et il s'agit de tes intérêts plus que des miens.

Si ton père et Beauplan nous soutiennent (et ils peuvent nous soutenir puisque les censeurs ne relèvent que d'eux, et d'un seul quoi qu'on en dise) nous sommes sauvés. Sinon, non.

En désespoir de cause, j'écris (encore une fois) à d'Osmoy ! et je préviens R Duval pour qu'il parle à son cousin Chabaud-Latour. Je ne puis faire davantage.

Je sais pertinemment que Weinschenk compte sur un grand succès d'argent.

Le Sexe faible est son dernier enjeu et il fera tout ce que je voudrai. Mais si là encore on supprime le ministre, bonsoir !

Je ne cache point que je suis gorgé d'amertume et que je commence à en avoir assez et même à en avoir trop !

Il ne serait peut-être pas mal que tu fasses le voyage de Paris, Dimanche. ça en vaut la peine. Au reste, c'est ton affaire.

Je prévois que ton père ne va pas te répondre, moyen commode de se tirer des pas difficiles, et que le Sexe faible sera arrêté par la censure ; mais ils s'en repentiront.

Je t'embrasse, ton

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, 22 novembre 1874.

Non, mon loulou, je n'irai pas dîner chez toi demain, parce que je ne sais où j'irai en sortant de ma lecture et que d'ailleurs je serai éreinté. Mais si tu passes dans mon quartier, vers 6 heures, informe-toi si je suis rentré, et daigne monter mes étages. Aujourd'hui je me repose. Je n'irai pas à Saint-Gratien, voulant ménager mon galoubet pour demain.

Je crois que je me suis engagé dans une sotte affaire. Montigny, que j'ai vu hier, m'a refusé Lesueur. C'est le début !

À bientôt, pauvre chat.

Ton vieux.

Quel dommage que tu ne sois pas venue hier ! Il y avait un petit dîner bien gentil ! Frais perdus !

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Vendredi soir. [1874]

Mon Bon,

J'ai retiré ma pièce (ou plutôt notre pièce) de Cluny. Le personnel que m'offrait Weinschenk était impossible. Je me préparais une chute carabinée. Zola, Daudet, Catulle Mendès et Charpentier, auxquels je l'avais lue, étaient désespérés de me voir jouer sur de pareils tréteaux. Je me suis entêté, car je n'aime pas à reculer, mais après avoir vu le Mangeur de fer et Montigny refusant de me donner Lesueur, il a fallu se rendre à l'évidence. De plus Weinschenk et moi n'avions pas pensé que cette pièce exige pour les femmes de grands frais de toilette (5 actes, 5 robes). Or, les actrices de l'établissement n'ont pas le sol. Bref, je m'applaudis de ma décision, et tout le monde m'en félicite. Mais, comme je ne lâche pas le morceau, le Sexe faible est actuellement au Gymnase ; j'attends la réponse de Montigny !

Rien de décidé pour la féerie. Peragallo pense que, si Tischer obtient la direction du Châtelet, il est homme à la prendre. Donc la Féerie reste dans les nuages.

Le conseil municipal étant renouvelé, je me propose de renouveler ma demande, et je vais immédiatement écrire à Deschamps pour qu'il me conseille sur ce que j'ai à faire.

La censure n'a pas encore rendu le manuscrit de Sexe faible. R. Duval a été charmant dans cette affaire-là. Il m'a écrit trois fois, poste par poste, et m'a même envoyé une lettre de Chabaud-Latour. Quant à M. d'Osmoy, aucune nouvelle, bien entendu !

Embrasse ta mère pour moi et qu'elle te le rende. Ton vieux (qui ose se dire) solide.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], lundi soir, 5 heures. [23 novembre 1874].

Mon cher Ami,

Renan va se mettre tout de suite à faire l'article. Je lui ai dit que vous prépariez une édition de Saint Antoine et que la chose était pressée. Il doit me donner rendez-vous dans une huitaine pour me lire ce qu'il aura fait. Ce sera sous forme de lettre à moi adressée, et je ferai imprimer cela dans le journal qui me, ou plutôt vous conviendra.

La promesse de Renan m'a l'air formelle.

N B – Je lui ai parlé de la Conquête de Plassans ; vous feriez bien de la lui envoyer, de votre part, dans cinq ou six jours, pour lui rafraîchir la mémoire.

2° Le Sexe faible est retiré de Cluny et je l'ai porté chez Peragallo, qui va le porter chez Montigny.

Pas n'est besoin de vous dire que je n'ai aucun espoir de ce côté. Cependant, qui sait ?

J'aurai probablement une réponse avant la fin de la semaine.

Tout à vous.

Vendredi, nous recauserons de tout cela.

À ÉMILE ZOLA. §

[Paris], 23 novembre 1874.

Mon cher Ami,

J'ai retiré ma pièce, Weinschenk ayant lui-même reconnu qu'il ne pouvait la jouer.

Le Sexe faible est maintenant dans les mains de Peragallo, qui va le porter à Montigny, lequel n'en voudra pas.

N'importe ! Je me sens fortement soulagé.

Tout à vous.

À dimanche, n'est-ce pas ?

À GEORGE SAND. §

[Paris], mercredi, 2 décembre 1874.

J'ai des remords à votre endroit. Laisser si longtemps sans réponse une lettre pareille à votre dernière est un crime. J'attendais pour vous écrire que j'eusse à vous apprendre quelque chose de certain sur le Sexe faible. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai retiré de Cluny, il y a huit jours. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de bêtise, et les engagements qu'il m'avait promis, il ne les a pas faits. Mais, Dieu merci, je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles, jusqu'à présent, du sieur Montigny.

Je me donne un mal de cinq cents diables pour mon bouquin, me demandant quelquefois si je ne suis pas fou de l'avoir entrepris. Mais, comme Thomas Diafoirus, je me raidis contre les difficultés d'exécution, qui sont effroyables ; il me faut apprendre un tas de choses que j'ignore. Dans un mois, j'espère en avoir fini avec l'agriculture et le jardinage, et je ne serai qu'aux deux tiers de mon premier chapitre.

À propos de livre, lisez donc Fromont et Risler de mon ami Daudet, et les Diaboliques de mon ennemi Barbey d'Aurevilly. C'est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit, qui aime les choses malsaines ; mais ce dernier ouvrage m'a paru extrêmement amusant : on ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.

Calme plat d'ailleurs ! la France s'enfonce doucement, comme un vaisseau pourri, et l'espoir du sauvetage, même aux plus solides, paraît chimérique. Il faut être ici, à Paris, pour avoir une idée de l'abaissement universel, de la sottise, du gâtisme où nous pataugeons.

Le sentiment de cette agonie me pénètre et je suis triste à crever. Quand je ne me torture pas sur ma besogne, je gémis sur moi-même. Voilà le vrai. Dans mes loisirs, je ne fais pas autre chose que de songer à ceux qui sont morts. Et je vais vous dire un mot bien prétentieux : personne ne me comprend ; j'appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ! Il n'y a guère qu'avec Victor Hugo que je peux causer de ce qui m'intéresse. Avant-hier il m'a cité par coeur du Boileau et du Tacite. Cela m'a fait l'effet d'un cadeau, tant la chose est rare. D'ailleurs, les jours où il n'y a pas de politiciens chez lui, c'est un homme adorable.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], mercredi, 4 heures. [2 décembre 1874].

Mon cher Ami,

Renan vient de m'apporter son article. C'est une lettre, à moi adressée de Venise. Il y soutient avant tout l'Art pour l'Art. En somme, vous ne serez pas mécontent. Renan ne demande pas mieux que de la faire insérer dans les Débats. Si cela vous convient, il en préviendra lui-même les Messieurs de ladite feuille.

Venez demain chercher la chose. Je ne bougerai pas de toute la journée.

Voilà plusieurs fois que Chennevières me demande une Salammbô avec dédicace. Comme il a été très gentil dans l'affaire de la Censure (je vous conterai cela), je ne vois pas de raison pour lui refuser cette faveur. Soyez donc assez gentil pour m'apporter un volume. Vous m'éviterez une course.

Rien de neuf du Gymnase. Aucune nouvelle.

Tout à vous, mon bon. Votre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], jeudi soir [décembre 1874].

Cher Ami,

Voilà deux fois que Renan me demande pourquoi vous n'êtes pas venu lui apporter son article. Après lui avoir témoigné beaucoup d'impatience pour qu'il nous en fasse un, nous semblons maintenant n'en plus vouloir, puisque nous n'en usons pas.

Je serais désolé de le contrarier, même légèrement.

Allez donc chez lui et faites paraître la chose ; ou donnez-lui une raison quelconque pour excuser ce retard.

Je reste sur ma table à travailler comme plusieurs boeufs.

Mes tendresses à vos deux amours et à leur mère, s. v. p. – à vous.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Décembre 1874].

Mon cher Ami,

J'ai vu hier Renan, auquel j'ai parlé de notre idée, relativement à la fin de sa lettre.

Il m'a dit qu'il ne vous avait pas encore vu, ce qui m'a étonné. Je croyais la chose faite. Pourquoi ne l'est-elle pas ? Problème.

Demain, je me présenterai chez vous avant cinq heures.

Votre.

Jeudi.

Aucune nouvelle du Gymnase. Autre problème.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], vendredi matin [décembre 1874].

Mon cher Georges,

1° Délivrez-moi de l'imbécile dont je vous envoie les autographes ci-joints. Est-il beau, avec «Mme Francheterre, sa parente» ?

2° Nous comptons, Mme Pasca et moi, aller déjeuner chez vous, non pas lundi, mais jeudi.

Le moment de mon départ approche et je n'ai guère de libre que cette matinée-là.

3° Moi aussi j'ai eu des embêtements cet hiver.

De plus B. et P. me conduisent tout doucement, ou plutôt durement, vers le séjour des ombres.

J'en crèverai ! Néanmoins, depuis quelques jours il y a du revif. Ah ! si j'avais fait les trois chapitres qui sont à venir !

4° Quant à Renan, je ne me souviens plus de ce qui vous contrariait dans la fin de son article. Mais, selon vous, c'était à refaire. Allez donc chez lui et entendez-vous tous les deux. Faites qu'il se dépêche. Quant à moi, vous comprenez que je ne puis insister derechef.

Je compte partir de Paris à la fin de la semaine prochaine, probablement dimanche.

Si jeudi ne convenait pas à Mme Charpentier, voulez-vous vendredi ou samedi ? Réponse s v.

Tout à vous, mon bon. Votre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris], décembre 1874, après le 25.

Connaissez-vous un raseur plus embêtant que cet animal-là ! J'ai reçu de lui une lettre de trois pages, pour se plaindre de ce que son ami n'avait pas trouvé son volume chez «sa parente, Mme Francheterre».

Je n'ai pas pu aller aux Alsaciens. J'ai eu peur de la neige. Mais je prie Mme Charpentier de m'inscrire pour 20 francs.

Et Renan ? C'est-à-dire : et l'article ?

Tout à vous, cher ami.

À GEORGE SAND. §

[Paris], mercredi [décembre 1874].

Me pardonnerez-vous mon long retard, chère maître ? Mais il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éternelles jérémiades. Je rabâche comme un scheick. Je deviens trop bête ! J'assomme tout le monde. Bref, votre Cruchard est devenu un intolérable coco à force d'être intolérant. Et comme je n'y peux rien du tout, je dois, par considération pour les autres, leur épargner les expansions de ma bile.

Depuis six mois principalement, je ne sais pas ce que j'ai, mais je me sens profondément malade, sans pouvoir rien préciser de plus, et je connais beaucoup de gens qui sont dans le même état. Pourquoi ? Nous souffrons peut-être du mal de la France ; ici, à Paris, où bat son coeur, on le sent mieux qu'aux extrémités, en province.

Je vous assure qu'il y a maintenant chez tout le monde quelque chose de trouble et d'incompréhensible. Notre ami Renan est un des plus désespérés, et le prince Napoléon pense exactement comme lui. Ceux-là ont les nerfs solides, pourtant ! Mais moi, je suis atteint d'une hypocondrie bien caractérisée. Il faudrait se résigner, et je ne me résigne pas.

Je travaille le plus que je puis, afin de ne pas songer à moi. Mais comme j'ai entrepris un livre absurde par les difficultés d'exécution, le sentiment de mon impuissance ajoute à mon chagrin.

Ne me dites plus que la «bêtise est sacrée comme toutes les enfances», car la bêtise ne contient aucun germe. Laissez-moi croire que les morts ne «cherchent plus» et qu'ils se reposent. On est assez tourmenté sur la terre pour qu'on soit tranquille quand on est dessous. Ah ! que je vous envie, que je voudrais avoir votre sérénité ! Sans compter le reste ! et vos deux chères petites que j'embrasse tendrement, ainsi que vous.

À HENRI BRAINNE. §

[Paris] 30 décembre [1874] 7 h.

Mon cher Ami,

Tu es bien aimable d'avoir pensé à moi et de me tenir au courant de tes travaux littéraires.

Toutes les fois que tu voudras m'envoyer de semblables épîtres, elles seront les bienvenues. Tu as raison de vouloir connaître les choses avant de les décrire. Cette probité est l'indice d'un bon esprit. La tricherie dans l'Art, comme dans le monde, n'amène que de piètres résultats.

Pour être fort, il faut être honnête. Contemple tout ce qui peut te servir. Lis beaucoup, lis le plus possible. Enthousiasme-toi pour les grands, moque-toi des petits et va de l'avant.

Pense à ta santé. Fais tout ce qu'il faut pour devenir un gaillard robuste. Les lettres exigent un tempérament de forgeron. N'oublie pas ce prétexte (sic, pour précepte), mon bonhomme, et embrasse-moi.

Ton vieil ami.

1875 §

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche, 2 heures [3 janvier 1875].

Je n’ai pas encore reçu ta lettre de mercredi ! Le télégramme d’Ernest, parti de Paris hier à 3 heures et arrivé à Rouen à 6, ne m’est parvenu qu’à 10 !

l’absence de toute nouvelle m’a bien tourmenté pendant trois jours. Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilité exaspérée et une imagination déplorable, on va loin dans les hypothèses funèbres. Espérons que demain matin j’aurai de toi une autre lettre !

Il n’y a plus qu’une distribution par jour. Et le furet ne marchant pas, la levée de la boîte se fait de midi à 4 heures, ad libitum.

Je n’ai rien à t’apprendre, bien entendu, vivant toujours dans une austère solitude. Hier pourtant j’ai eu une visite : celle de Mme Brainne. Elle m’avait écrit mercredi dernier pour me souhaiter la bonne année, et je n’ai pas encore reçu sa lettre !

Jolie administration !

Dans huit ou dix jours je ne serai pas loin d’avoir fini mon chapitre !

Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien tendrement.

Vieux.

À Alphonse Daudet. §

Mardi, 2 heures [9 février 1875].

Comment ! Votre père ! Mon pauvre ami, j’ai passé par là. C’est dur, et je vous plains.

Le billet de faire part m’arrive à l’instant. Voilà pourquoi vous ne m’avez pas vu à vos côtés.

Je suis très souffrant. Dès que je pourrai sortir j’irai chez vous.

Je vous embrasse très tendrement.

À Guy de Maupassant. §

Vendredi soir [février 1875].

Lubrique auteur, obscène jeune homme ne venez pas déjeuner dimanche chez moi (je vous en dirai la raison) mais venez, si vous ne canotez pas, vers 2 heures.

C’est mon dernier dimanche et Tourgueneff nous a promis de nous traduire enfin le Satyre du père Goethe.

À vous.

À Monsieur X***. §

Croisset, près Rouen, 17 mars 1875.

Il m’est impossible, monsieur, de vous accorder la permission que vous demandez, parce que j’ai, plusieurs fois déjà, refusé de laisser mettre Madame Bovary sur la scène. Je crois, d’ailleurs, l’idée malencontreuse. Madame Bovary n’est pas un sujet théâtral.

Agréez, je vous prie, toutes mes excuses et recevez une cordiale poignée de main de

Votre tout dévoué.

À sa nièce Caroline. §

Paris, [24 ou 25 mars 1875].

Mon Loulou,

Le bon Moscove, à qui j’ai dit que je t’avais prêté son Goethe, s’offre à t’aider dans la traduction du Prométhée, car il paraît que c’est difficile. Arrange-toi avec lui. Il est à ta disposition. j’ai rencontré Bonnat, et je ne lui ai pas parlé de toi. Mais c’est lui qui m’en a parlé le premier.

– Dites-donc ! Mais vous avez une nièce qui a du talent, vous !

Je te rapporterai la suite du dialogue, dont la fin a été celle-ci : «Quand je commence à ne plus pouvoir dormir, c’est alors que je commence à bien travailler». Bref, il m’a parlé de toi avec de grands éloges...

Le pauvre «Tout-Paris» est en train de mourir. j’envoie Émile chercher de ses nouvelles.

Ma tache au front pâlit. Mais le moral est toujours très bas (je n’en parle plus, par égard pour les autres, voilà tout) ; cet hiver m’a cassé les reins. j’ai deux idées permanentes, deux incertitudes qui me rongent.

Vendredi, à 1 heure, j’aurai la visite du Moscove, et samedi Georges Pouchet viendra dîner chez moi. j’ai à l’interroger sur la médecine.

Quand verrai-je ma Caro ? En tout cas, à lundi, un festival chez

Vieux.

Frankline en sera-t-elle ?

À George Sand. §

Paris, samedi soir [27 mars 1875.]

Chère maître,

Je maudis une fois de plus la manie du dramatique et le plaisir qu’éprouvent certaines gens à annoncer des nouvelles considérables. On m’avait dit que vous étiez très malade. Votre bonne écriture est venue me rassurer hier matin, et ce matin j’ai reçu la lettre de Maurice ; donc Dieu soit loué !

Que vous dire de moi ? Je ne suis pas raide. j’ai ?... je ne sais quoi. Le bromure de potassium m’a calmé et donné un eczéma au milieu du front.

Il se passe dans mon individu des choses anormales. Mon affaissement psychique doit tenir à quelque cause cachée. Je me sens vieux, usé, écoeuré de tout. Et les autres m’ennuient comme moi-même.

Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum, et c’est peut-être le travail qui me rend malade, car j’ai entrepris un livre insensé.

Je me perds dans mes souvenirs d’enfance comme un vieillard... je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.

Aujourd’hui j’ai passé mon après-midi à l’enterrement d’Amédée Achard, funérailles protestantes aussi bêtes que si elles eussent été catholiques. Tout Paris, et des reporters en masse !

Votre ami Paul Meurice est venu, il y a huit jours, me proposer de «faire le salon» dans le Rappel. j’ai dénié l’honneur, car je n’admets pas que l’on fasse la critique d’un art dont on ignore la technique ! Et puis, à quoi bon tant de critique !

Je suis raisonnable. Je sors tous les jours, je fais de l’exercice, et je rentre chez moi las, et encore plus embêté ; voilà ce que j’y gagne. Enfin votre troubadour (peu troubadouresque) est devenu un triste coco.

C’est pour ne pas vous ennuyer de mes plaintes que je vous écris maintenant si rarement, car personne plus que moi n’a conscience de mon insupportabilité. Envoyez-moi Flamarande, ça me donnera un peu d’air.

Je vous embrasse tous, et vous surtout, chère maître, si grand, si fort et si doux. Votre Cruchard de plus en plus fêlé, si fêlé est le mot juste, car je sens le contenu qui fuit.

À Georges Charpentier. §

[Paris], jeudi soir [avril 1875].

Mon cher ami,

Je m’en retournerai à Croisset vers le 15 du mois prochain. Il faudrait que, d’ici là, j’aie corrigé les épreuves de la 3e édition de Saint Antoine . Car la seconde contient encore bien des fautes.

Quand paraît-elle enfin, cette 3e édition ? Je vous avouerai, mon bon, que j’ai envie de la voir.

Avez-vous trouvé un logis ?

Venez donc dimanche.

Tout à vous.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, jeudi [avril 1875].

Deux choses m’ont empêché de vous écrire : 1° la charité chrétienne et 2° la vacherie. Depuis votre départ j’ai été si bas, si souffrant, si découragé que je ne voulais pas vous assommer avec mes jérémiades, et de jour en jour je remettais mon projet de vous écrire. Plusieurs fois, du reste, j’ai eu de vos nouvelles indirectement par Mme Valazé. Elle a dit à ma nièce que vous alliez mieux ; est-ce vrai ?

Moi, je vais pire. Ce que j’ai, je n’en sais rien, et on n’en sait rien, le mot «névrose» exprimant à la fois un ensemble de phénomènes variés et l’ignorance de messieurs les médecins. On me conseille de me reposer, mais à quoi se reposer ? De me distraire, d’éviter la solitude, etc., un tas de choses impraticables. Je ne crois qu’à un seul remède : le temps ! Et puis je suis ennuyé de penser à moi. Si après un mois de séjour à Croisset je ne me sens pas plus gaillard, j’userai du remède de Charles XII, je resterai six mois dans mon lit.

Il est probable que j’ai la tête fortement abîmée, à en juger d’après mes sommeils, car je dors toutes les nuits dix à douze heures. Est-ce un commencement de ramollissement ? Bouvard et Pécuchet m’emplissent à un tel point que je suis devenu eux ! Leur bêtise est mienne et j’en crève. Voilà peut-être l’explication.

Il faut être maudit pour avoir l’idée de pareils bouquins ! j’ai enfin terminé le premier chapitre et préparé le second, qui comprendra la chimie, la médecine et la géologie, tout cela devant tenir en 30 pages ! Et avec des personnages secondaires, car il faut un semblant d’action, une espèce d’histoire continue pour que la chose n’ait pas l’air d’une dissertation philosophique. Ce qui me désespère, c’est que je ne crois plus à mon livre. La perspective de ses difficultés m’écrase d’avance. Il est devenu pour moi un pensum.

Bien que «je sache tout», j’ignore qui est la reine Pécaule. Je demanderai ce renseignement au père Hugo lui-même quand je le verrai. Il est présentement à Guernesey. Vous n’imaginez pas les inepties dites par ce grand homme sur le compte de Goethe, dans l’avant-dernière visite que je lui ai faite. Je suis sorti de chez lui scandalisé, malade !

n’est-ce pas que l’Abbé Mouret est curieux ? Mais le Paradou est tout simplement raté ! Il aurait fallu pour l’écrire un autre écrivain que mon ami Zola. n’importe ! Il y a dans ce livre des parties de génie, d’abord tout le caractère d’Archangias et la fin, le retour au Paradou.

Je serai rentré dans ma solitude vers le 8 ou 10 mai ; écrivez-moi et croyez toujours à l’inaltérable affection de votre vieil ami délabré.

À Guy de Maupassant. §

Jeudi soir [15 avril 1875].

Mon Bon,

La première de la «Feuille de rose» n’aura lieu que lundi, peut-être même mardi, donc je n’y assisterai pas.

Je vous donne congé dimanche prochain. Dès que je serai revenu de Chenonceaux, je vous écrirai.

Notre dîner aura lieu probablement de vendredi prochain en huit (l’avant-veille de mon départ pour Croisset). Le jour convient à Zola et à moi.

Il s’agit de découvrir un local aéré.

Votre vieux vous embrasse.

À Madame Georges Charpentier. §

Paris [avril 1875].

Chère Madame,

Je serai mercredi à deux heures chez vous, pour enjoliver de ma présence votre fête religieuse et voir la mine de Zola au pied des autels ; puis, le soir, nous rebaptiserons son filleul.

Votre lettre est incomparablement aimable ; et je vous en remercie bien fort.

Votre très affectionné.

À George Sand. §

[Croisset, 10 mai 1875].

Une goutte errante, des douleurs qui se promènent partout, une invincible mélancolie, le sentiment de «l’inutilité universelle» et de grands doutes sur le livre que je fais, voilà ce que j’ai, chère et vaillant maître. Ajoutez à cela des inquiétudes d’argent, avec des retours mélancoliques sur le passé. Voilà mon état et je vous assure que je fais de grands efforts pour en sortir. Mais ma volonté est fatiguée. Je ne puis me décider à rien d’effectif. Ah ! j’ai mangé mon pain blanc le premier et la vieillesse ne s’annonce pas sous des couleurs folichonnes. Depuis que je fais de l’hydrothérapie, cependant, je me sens un peu moins vache, et ce soir, je vais me remettre au travail sans regarder derrière moi.

j’ai quitté mon logement de la rue Murillo et j’en ai pris un plus spacieux, qui est contigu à celui que ma nièce vient de retenir sur le boulevard de la Reine-Hortense. Je serai moins seul l’hiver prochain, car je ne peux plus supporter la solitude.

Tourgueneff m’a paru cependant très content des deux premiers chapitres de mon affreux bouquin. Mais Tourgueneff m’aime peut-être trop pour me juger impartialement.

Je ne vais pas sortir de chez moi d’ici à longtemps, car je veux avancer dans ma besogne, laquelle me pèse sur la poitrine comme un poids de cinq cent mille kilogrammes. Ma nièce viendra passer ici tout le mois de juin. Quand elle en sera partie, je ferai une petite excursion archéologique et géologique dans le Calvados, et ce sera tout.

Non, je ne me suis pas réjoui de la mort de Michel Lévy, et même j’envie cette mort si douce. n’importe ! Cet homme-là m’a fait beaucoup de mal. Il m’a blessé profondément. Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire. Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur !

La page que vous m’envoyez sur Aurore qui lit Homère m’a fait du bien. Voilà ce qui me manque : une petite-fille comme celle-là ! Mais on n’arrange pas sa destinée, on la subit. j’ai toujours vécu au jour le jour sans projets d’avenir et poursuivant mon but (un seul, la littérature) sans regarder ni à gauche ni à droite. Tout ce qui était autour de moi a disparu, et maintenant je me trouve dans le désert. Bref, l’élément distraction me manque d’une façon absolue.

Pour écrire de bonnes choses, il faut une certaine alacrité ! Que faire pour la ravoir ? Quels sont les procédés à employer pour ne pas songer sans cesse à sa misérable personne ? Ce qu’il y a de plus malade en moi, c’est «l’humeur» ; le reste, sans cela, irait bien. Vous voyez, chère bon maître, que j’ai raison de vous épargner mes lettres. Rien n’est sot comme les geignards.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi 3 heures [10 mai 1875].

Pauvre chat,

Hier, en sortant de chez toi, la grande porte n’a pas voulu se fermer derrière moi. Quelque chose retenait le battant ; j’avais beau tirer, il résistait : c’était ta concierge qui voulait sortir en même temps que moi. n’importe ! Cette cause toute simple ne m’a pas empêché de voir dans le phénomène une espèce de symbolisme. Le Passé me retenait.

Le voyage avec mon frère a été des plus silencieux, car nous avons dormi presque tout le temps. Je l’ai reconduit en fiacre chez lui et, comme j’avais grand’soif, je suis entré dans cette maison de ma jeunesse, dont la vue m’est si amère ! Mme Achille et sa fille étaient allées voir Saint-André. Je les ai rencontrées sur le quai de Croisset.

Émile et Julio m’attendaient sur la porte. j’ai rangé toutes mes affaires ; puis, le mal de tête m’a empêché de dormir. j’ai fait un tour dans le jardin, j’ai dîné, je me suis couché à 9 h et demie. j’ai été réveillé à 10 heures par les hurlements lugubres de mon chien, qui regrette ses compagnons de Couronne ; ils étaient d’une douceur et d’une tristesse inexprimables : on aurait dit le son d’une grosse flûte. Ils ne m’ont pas agacé, mais navré, et comme ils n’ont pas duré longtemps, je me suis endormi.

Ce matin, j’ai fait une visite à Fortin. j’ai écrit plusieurs billets. La lettre où je donne congé à M. Clausse va partir en même temps que celle-ci ; – et voilà tout, ma chère fille !

Le jardin est charmant, et la maison en bon état, très propre et prête à te recevoir (un calme plat sur la rivière et un grand silence autour de moi). Je n’ai pas encore eu le coeur de faire ma tournée dans les chambres. Hier, je me sentais trop délabré, et aujourd’hui je veux, je veux à toute force travailler. La soirée d’hier n’a pas été précisément folichonne ! Mais il faut être philosophe. j’aimerais mieux être heureux, ce serait plus simple.

Cependant, si ton mari se tirait d’affaires, si je le revoyais gagnant de l’argent et confiant dans l’avenir comme autrefois, si je me faisais avec Deauville 10000 livres de rente, de façon à pouvoir ne plus redouter la misère pour deux, et si Bouvard et Pécuchet me satisfaisaient, je crois que je ne me plaindrais plus de la vie.

En attendant, je vais m’y mettre (à mes affreux bonshommes). Je me suis raisonné. Il faut que ça marche. Dans quelques jours, je serai peut-être plus gaillard...

j’irai dîner à l’Hôtel-Dieu vers la fin de la semaine. j’ai besoin d’emprunter des livres de médecine à Achille et de lui faire plusieurs questions médicales. Mais je me propose de ne pas renouveler d’ici à longtemps cette partie de plaisir.

Mlle Julie n’a pas fait «les délices» du couvent de Sainte-Barbe. Il paraît que les bonnes soeurs se plaignent de ce qu’elle est «portée sur sa bouche». Elle va revenir ici ce soir ou demain.

Je t’embrasse bien tendrement, ma pauvre chère fille.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi 5 heures, 8 juillet 1875.

Ma pauvre chère fille,

j’attends avec impatience ta lettre de demain matin. Pourvu qu’elle ne m’apporte pas une aggravation de mauvaises nouvelles !

Ah ! s’il pouvait y en avoir de bonnes ! Au moins, dis-moi toute la vérité. Je continue à avoir le coeur comme dans un étau et à ne pouvoir m’occuper de quoi que ce soit, malgré mes efforts.

Hier, à 8 heures du soir, il a fait ici un orage effroyable et tel que les «Anciens» ne se souviennent pas d’en avoir vu. Pendant trois heures, il a plu et tonné d’une façon prodigieuse. Les plafonds de mon cabinet, de mon cabinet de toilette et de la chambre de notre pauvre mère ont été traversés. j’ai cru un moment que la maison allait crouler sur moi, et j’étais dans un joli état moral. Le dégât n’est pas grand, seulement il faut tout de suite faire relever les plafonds. Senart est venu voir ce qu’il y avait à faire. Le plombier s’y mettra demain. Ce ne sera pas grand’chose comme frais.

l’orage m’avait agité, et j’ai eu une bien mauvaise nuit, un cauchemar dont je sens encore l’influence.

Putzel ne me quitte pas, mais la pauvre petite bête a l’air triste. Et toi, pauvre Caro, comment vas-tu ? Tu dois être énervée par le déménagement.

Quand finira notre état d’angoisse ? Aurons-nous de meilleurs jours ? Fais toutes mes amitiés à la bonne Flavie, et embrasse pour moi ton pauvre mari.

Adieu, ma chère fille. À bientôt, n’est-ce pas ? Tu as raison : il faut nous écrire tous les jours pendant ton absence. Donne-moi des détails sur tout.

Ton pauvre vieux.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi 5 heures, 9 juillet 1875.

La vie continue à n’être pas drôle, ma chère Caro ! Et je me sens de plus en plus bas. Ma seule occupation est de regarder la pendule et d’attendre le lendemain. Mes nuits les plus longues sont de cinq heures ! Et je ne peux pas dormir le jour ! Ta lettre de ce matin m’a cependant un peu rassuré.

Tu es bien gentille de m’envoyer des tendresses, mais je m’insurge quand tu me dis : «Endurcissons nos coeurs à la vue d’un arbre, d’un appartement, d’un bibelot favori dont la séparation semble vouloir nous ravir le meilleur de nous-même.»

j’ai passé ma vie à priver mon coeur des pâtures les plus légitimes. j’ai mené une existence laborieuse et austère. Eh bien ! Je n’en peux plus ! Je me sens à bout. Les larmes rentrées m’étouffent et je lâche l’écluse. Et puis, l’idée de n’avoir plus un toit à moi, un home, m’est intolérable. Je regarde maintenant Croisset avec l’oeil d’une mère qui regarde son enfant phtisique en se disant : «Combien durera-t-il encore ?» Et je ne peux m’habituer à l’hypothèse d’une séparation définitive.

Mais ce n’est pas cela qui m’occupe le plus, actuellement. Ce qui me navre, pauvre Caro, c’est ta ruine ! Ta ruine présente et l’avenir. Déchoir n’est pas drôle. Tous les grands mots de résignation et de sacrifice ne me consolent pas du tout ! Mais pas du tout !

Depuis trois jours, il n’a pas paru un rayon de soleil. Le ciel est gris, sans nuages, immobile. La pluie tombe sans discontinuer. Un silence absolu. Pas une seule visite.

Je ne parle pas du déménagement. Fais comme tu voudras. Tout sera bien fait. Mon égoïsme est tel que je ne te plains pas du mal que tu te donnes pour moi, car la fatigue vaut mille fois mieux que l’horrible désoeuvrement où je me dissous.

Il serait plus séant, pauvre chère fille, de t’envoyer des paroles fortifiantes, mais je n’en trouve pas.

Allons ! à demain ! j’aurai peut-être de bonnes nouvelles.

Ne manque pas de m’écrire en détail tout ce qui se passe.

Je me sens bien seul et j’ai grande envie de te revoir.

Je t’embrasse.

Ton vieil oncle, écrasé.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, 11 juillet 1875].

Rien de nouveau, ma pauvre chérie !

Les jours se suivent et malheureusement se ressemblent !

Si nous étions des criminels, serions-nous plus tristes ? Tu m’engages à être «sublime» ; je n’en demande pas tant ! Que ne suis-je, seulement, raisonnable !...

Le dévouement de Flavie m’attendrit. Je n’en doutais pas, d’ailleurs. Pourvu qu’elle n’en soit pas punie !

Quand donc arrivera la réponse dont notre sort dépend ?

j’attends toutes tes lettres avec grande impatience et pourtant je tremble de peur quand je les ouvre.

Est-ce fini, l’emménagement ? Je m’imagine que non et que je ne verrai pas ma pauvre fille avant la fin de la semaine.

Laporte n’est pas venu déjeuner aujourd’hui ; il n’avait pas promis de venir, du reste. C’est égal, ç’a été une petite déconvenue, et mon dimanche n’est pas gai. La Seine est houleuse, le vent souffle, les nuages roulent, Putzel dort sur mon divan. Voilà tout, pauvre chérie.

j’ai fait hier une très longue course, le long de l’eau, et je ne m’en suis pas bien trouvé, car je me suis endormi de bonne heure et, dès 5 heures du matin, j’étais réveillé.

Comme je suis fatigué de penser à ces maudites affaires, et de ne pouvoir penser à autre chose !

l’expression : «je m’ennuie à crever» me paraît faible pour décrire mon état. Je n’avais pas l’idée d’une situation pareille. Du matin au soir, je me répète : «Que faire ? que faire ?» et je ne trouve rien.

j’accepterais tout sans murmure si je pouvais écrire.

Je crois que ces messieurs de la Suède ont pris la résolution de ne pas répondre du tout et de laisser aller les choses. Mais, à la fin du mois, qu’en sera-t-il ?

Ah ! n’en parlons plus !

Comme tu m’as promis de m’adresser un télégramme en cas de bonne nouvelle, je guette l’homme du télégraphe ; mais il ne vient pas !

Adieu, ma chère Caro. Sois toujours vaillante et aime

Ton pauvre Vieux.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi 2 heures, 12 juillet 1875.

Ma chère fille,

Me dis-tu bien toute la vérité ? Pardonne-moi, mais je suis devenu soupçonneux. j’ai peur que tu ne ménages ma sensibilité et que tu ne veuilles m’apprendre le désastre par transitions.

Comment se fait-il qu’on n’ait pas encore répondu au télégramme de vendredi dernier ?

Combien de temps encore Ernest peut-il tenir ? Il me semble que la catastrophe finale va arriver et je l’attends de minute en minute. Quelle situation !

Une bonne conscience ne suffit pas pour vivre tranquille, et il y a beaucoup de coquins plus heureux que moi ! Ah ! j’en avale, des coupes d’amertume ! Et toi aussi, pauvre loulou que j’avais rêvée plus heureuse !

Que veux-tu faire de l’excédent de ton mobilier ? Je t’engage, provisoirement, à l’envoyer ici. Il serait à l’abri de l’humidité dans le petit salon. À moins que vous ne vouliez en vendre une partie ; mais vous en trouverez bien peu d’argent. l’activité que tu te donnes vaut mieux que ma paresse. Cependant, hier soir, j’ai un peu (je dis un peu) travaillé. Car il y a des moments où, en dépit de tout, je reprends espoir. Puis je retombe ! Je vais encore me forcer à l’ouvrage. Mais comme tout cela m’use ! Je sens que je m’en vais : je suis trop vieux pour subir impunément des émotions aussi cruelles.

Le bon Laporte m’a écrit qu’il viendrait me voir mercredi. Émile est à Rouen. Le jardinier fauche le gazon et Putzel est là, à côté de moi. Voilà tout.

Moi, je t’embrasse bien tendrement.

Ton pauvre vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, mercredi 1 heure, 14 juillet 1875].

Chérie,

Mes deux invités Lapierre et Bataille viennent de partir, et j’attends Laporte.

Lapierre m’a pris à part et m’a dit que Tavernier, hier, lui avait parlé des affaires d’Ernest. Tavernier lui en a fait l’éloge (d’Ernest). Lapierre doit le revoir après-demain matin : il croit que l’affaire s’arrangera, parce que les créanciers y ont intérêt, et je te reverrai donc samedi ou dimanche, ma pauvre fille ! Cette perspective me fait bien plaisir.

Hier, je me suis forcé à travailler ; mais impossible ! Un mal de tête fou m’a arrêté, et tout a fini par un accès de larmes.

Retrouverai-je jamais ma pauvre cervelle ?

Mon Dieu, comme tout cela m’embête ! m’embête ! Quel abrutissement !

Le déjeuner de ce matin, que je redoutais, s’est bien passé ; un peu de distraction m’a soulagé. Bataille nous a conté des anecdotes amusantes. Pendant que je l’écoutais, je ne pensais plus aux trois fois maudites affaires !

Le temps revient à la pluie : le ciel est grisâtre et sans un nuage ! Allons ! Encore de la patience !...

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi 6 heures [15 juillet 1875].

j’ai été un peu étonné ce matin, pauvre Caro, de ne pas voir dans ta lettre l’annonce de ton retour. Sera-ce pour samedi ? Je serai plus instruit demain, sans doute. Mon existence se passe à espérer le lendemain.

Enfin, espérons qu’à la fin de la semaine prochaine les suédois se décideront à signer un arrangement ! Mais l’arrangement conclu (en admettant qu’il le soit), avec quoi Ernest pourra-t-il travailler ? n’est-ce pas reculer pour mieux sauter ?

Demain, j’irai dîner à Rouen chez Lapierre, à pied, par le bord de l’eau ; ça me fera une promenade.

Ce M. Sabatier, qui doit épouser Frankline, est un ami de Georges Pouchet. Tu dois être contente en pensant que ton amie habitera Paris. Que va devenir la pauvre mère Grout ? Comme je la plains !

Enfin, voici la pluie qui cesse et le soleil se montre ! Il brille sur l’eau, les voiles blanches passent doucement. C’est exquis ! Et songer que bientôt, peut-être, il faudra quitter tout cela ! Je ne peux pas m’habituer à cette idée ! Nous en causerons la semaine prochaine.

Ah ! oui, pauvre fille, je souffre, et plus que je ne saurais dire. Hier au soir, pourtant, j’ai passé deux heures autour de Bouvard et Pécuchet. Je n’ai rien fait, mais enfin je me suis occupé d’autre chose que des affaires.

Tu es bien gentille, toi, pleine de raison et de tendresse ! Tu fais bien de m’aimer, du reste. Je mérite de l’être, vrai.

Allons ! à samedi, sans doute. Laisse là ton emménagement et viens embrasser

Vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], 17 juillet 1875.

Je n’ai rien du tout à te dire, ma pauvre fille, si ce n’est que je t’attends demain soir bien impatiemment, car mes journées sont de plus en plus longues. Quelle solitude ! Et quelle tristesse ! Enfin, je vais te revoir.

l’embrassade sera bonne. ça sera toujours cela de pris sur l’ennemi, c’est-à-dire sur l’ennui.

Et la pluie recommence !

Enfin, dans quelques heures tu seras là.

Ton vieux.

Si quelquefois tu te trouvais retardée, envoie-moi un télégramme. Mais non, ne me fais pas cette fâcheuse surprise.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, vendredi, 5 heures [23 juillet 1875].

[...] Est-ce demain que tu reviens, pauvre fille ? Tu dois être brisée par le déménagement, et à la fatigue physique s’ajoutent toutes ces angoisses ! Ah ! Chère Caro, moi qui aurais tant voulu te voir heureuse ! Quelle blessure à ma tendresse que votre ruine ! Je ne peux pas me fourrer ça dans la cervelle ! Quelquefois je parviens à l’oublier pendant quelques minutes, puis c’est comme un coup de poignard qui revient.

Allons ! Ne gémissons plus ! Je vais m’habiller et m’acheminer tout doucement par le bord de l’eau jusqu’à Saint-Sever.

Demain matin, j’espère avoir une lettre m’annonçant ton arrivée, tout au moins pour dimanche.

Il nous faut attendre encore huit jours pour savoir le résultat du voyage de Winter. Ce sera juste la fin du mois. Sera-t-il encore temps ?

À bientôt, pauvre chère fille. Je t’embrasse très fort.

Ton vieil oncle.

À Georges Charpentier. §

Mercredi soir [fin juillet-début août 1875].

Moi aussi, mon cher ami, j’ai eu des embêtements, de très graves embêtements que je vous dirai, et qui malheureusement ne sont pas finis ! La littérature en a souffert, car je n’ai rien fait depuis trois mois. Pour bien écrire, il faut une certaine alacrité qui me manque. Quand retrouverai-je l’entière possession de ma pauvre cervelle endolorie ?

l est probable que pour la reposer j’irai passer un ou deux mois à Concarneau, avec notre ami Georges Pouchet. Ainsi nous ne nous reverrons pas avant le mois de novembre, probablement.

Je suis de votre avis. Nous aurions mieux fait de publier Saint Antoine en petit format, dès la première édition. C’est une faute, hélas ! Irrémédiable. Je n’ai besoin d’aucun exemplaire pour le moment.

j’ai envie de voir votre nouvel héritier. Zola a-t-il été aussi beau que moi dans son rôle de parrain ?

Je me permets d’embrasser toute la famille, y compris le nouveau venu et sa maman, car je suis tout à vous et aux vôtres. Ex imo.

Ah ! Une idée ! Envoyez-moi par la poste (si cela ne vous gêne pas) le Manuel de Phrénologie dans la collection Roret.

Quel chien de livre j’ai entrepris, mon bon ! Mais il faut le continuer malgré tout.

À la princesse Mathilde. §

Mardi [juillet 1875].

Merci de votre bonne lettre, chère Princesse. j’y vois que vous êtes toujours vaillante. Que n’en puis-je dire autant de moi-même ! qu’ai-je donc ? Je n’en sais rien, je crois que c’est une grande fatigue cérébrale. Car le travail m’ennuie énormément, je suis plus paresseux qu’un vieux singe et triste comme un cercueil, j’ai donc résolu de prendre un remède héroïque.

Quand ma nièce ne sera plus ici, dans un mois, vers le milieu d’août, je m’en irai passer deux mois de suite à Concarneau dans la compagnie de G. Pouchet, qui fait des expériences sur les poissons à l’aquarium de Coste. Je ne ferai rien du tout, moi ; je n’emporterai ni papier, ni plumes. Espérons que ce long repos absolu me remettra ! Vous me reverrez à Saint-Gratien quand je serai redevenu sociable.

Je n’ai pas lu l’article de Renan sur Mme Cornu. j’ai été chez elle plusieurs fois, je l’ai même fréquentée pendant deux ou trois ans. Car j’avais des amis intimes qui la chérissaient. Mais nous ne nous sommes jamais bien compris, pour employer un mot prétentieux mais juste. Elle me considérait comme complètement fou, et moi je trouvais qu’elle manquait de discernement. Elle n’aimait que les humbles et se plaisait à protéger les canailles. Aimable personne du reste, mais qui a gaspillé sa vie sottement dans un tas de tripotages et dépensé en pure perte des qualités intellectuelles précieuses.

Quant à Mme Ratazzi, je ne l’ai vue qu’une fois à Dieppe et ne la connais nullement. Pas n’est besoin de vous dire que je n’ai aucune envie de la connaître.

La pluie tombe à torrents, on se dirait au mois de novembre et mon esprit est de la couleur du ciel. Savez-vous que j’ai peur de devenir comme Soulié ? Heureux les gens qui restent jeunes et actifs !

Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps avec mes doléances et je m’arrête. Vous savez que je suis votre tout dévoué.

Ma lettre est stupide et je vous en demande bien pardon, Princesse.

À Émile Zola. §

Croisset, 13 août, vendredi [1875].

Mon cher ami,

Vous m’avez l’air bien triste ! Mais vous ne vous plaindrez plus quand vous saurez ce qui m’arrive. Mon neveu est complètement ruiné et moi, par contre-coup, fortement endommagé. Les choses se remettront-elles ? j’en doute. j’éprouve un grand déchirement de coeur à cause de ma nièce ! Quelle douleur que de voir un enfant qu’on aime humilié !

Mon existence est maintenant bouleversée ; j’aurai toujours de quoi vivre, mais dans d’autres conditions. Quant à la littérature, je suis incapable d’aucun travail. Depuis bientôt quatre mois (que nous sommes dans des angoisses infernales), j’ai écrit, en tout, quatorze pages, et mauvaises ! Ma pauvre cervelle ne résistera pas à un pareil coup. Voilà ce qui me paraît le plus clair.

Comme j’ai besoin de sortir du milieu où j’agonise, dès le commencement de septembre, je m’en irai à Concarneau, près de Georges Pouchet, qui travaille là-bas les poissons. j’y resterai le plus longtemps possible.

Je vous écrirai pour vous donner de mes nouvelles. j’espère que les vôtres seront meilleures que les miennes.

C’est comme ça, mon bon ! La vie n’est pas drôle, et je commence une lugubre vieillesse.

Je vous serre la main bien fort. Votre.

Vous n’êtes plus inquiet de Madame Zola, j’aime à croire ?

À la princesse Mathilde. §

Croisset [3 septembre 1875].

Princesse,

Votre aimable billet d’hier m’a fait du bien au coeur. Mais je ne profiterai pas de votre bonne invitation, parce que je suis encore triste et trop souffrant.

Il faut épargner ses amis ! Je ne veux pas vous infliger la gêne de ma sombre personne. Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de chagrin, depuis quatre mois ! Ce que j’ai souffert est inimaginable ! d’hier seulement les choses sont arrangées. l’honneur sera sauf.

Quant à la ruine, elle sera pour moi moins considérable que je ne l’avais cru, parce que j’ai vendu très avantageusement ma ferme de Deauville. l’avenir, malgré cela, est fort triste. Je suis attaqué dans la moelle. j’ai reçu un coup dont j’aurai du mal à revenir, si jamais j’en reviens ? Comme il me faut un grand changement de milieu et d’habitude, dans une dizaine de jours je m’en irai à Concarneau où je me propose de rester jusqu’au mois de novembre. l’air salé de la mer me redonnera peut-être un peu d’énergie. j’ai la tête fatiguée comme si l’on m’avait donné dessus des coups de bâton, avec crampes d’estomac, maux de nerfs, et impossibilité radicale d’un travail quelconque.

j’espère que vous me reverrez plus convenable. d’ici là je vous donnerai de mes nouvelles, afin d’avoir des vôtres, Princesse, car je suis, vous le savez, votre vieux (bien vieux) fidèle serviteur et dévoué.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, Hôtel Sergent, samedi 3 heures.

18 septembre 1875.

Ma chère fille,

Tu as dû recevoir de moi un télégramme jeudi, dès mon arrivée. j’en attends un d’Ernest aujourd’hui. Il m’avait promis de m’en envoyer un pour me dire que la liquidation était déclarée ! La poste arrive ici à 3 h et demie, et le départ a lieu à 8 heures du matin. Pour que j’aie tes lettres le lendemain, il faut que tu les mettes à la poste par le bateau de 9 heures ; les miennes ne t’arriveront guère qu’à trois jours de date.

Je voulais t’envoyer une description de l’endroit où je me trouve, mais je tremble de plus en plus. j’ai beaucoup de mal à écrire, matériellement, et les sanglots m’étouffent. Il faut que je m’arrête. Quand donc cela finira-t-il ? Ah ! Le chagrin me submerge, ma pauvre enfant ; mon coeur est plein, et pourtant je ne trouve rien à te dire.

Mes compagnons Pennetier et Pouchet sont fort aimables. Nous prenons tous les jours des bains de mer ensemble.

4 heures.

Ta lettre de jeudi m’arrive et me fait beaucoup de bien. Pauvre Caro, comment peux-tu me recommander de ne pas penser à toi ! Je ne fais que ça, malheureusement.

Je crois cependant que Concarneau me fera du bien, ou du moins je veux l’espérer.

Ma faiblesse nerveuse m’étonne moi-même et m’humilie. Mais enfin je ne t’afflige plus par le spectacle de ma tristesse. Tu as assez de la tienne, pauvre enfant.

Oui, les deux jours passés à Deauville ont été durs, mais je me suis bien conduit : j’ai eu la force de dissimuler ce que j’éprouvais. Beaucoup de choses que je revois ici réveillent les souvenirs de mon voyage de Bretagne et ne me rendent pas gai.

Je me fais des raisonnements ; je me dis que l’avenir sera peut-être bon. Mais j’ai un fond de désespoir qui me remonte à la gorge bien vite. Ah ! Que je voudrais écraser mon coeur sous mes talons. Voyons ! Calmons-nous.

Ton époux n’est pas fort sur les itinéraires. Il s’était trompé pour le bateau de Trouville et il a manqué me faire passer en route, pour venir ici, vingt-quatre heures de plus qu’il ne le fallait. j’ai été de Lisieux au Mans où j’ai pris le train de Brest, à 1 heure de nuit. À Redon, j’ai pris le chemin de Lorient et je me suis arrêté à Rosporden à 10 heures du matin ; j’en suis reparti à 2 heures et à 3 heures j’étais ici. La vue des bonnets de femmes m’a fait plaisir et je me suis retrouvé dans une auberge du bon vieux temps avec une sensation de rafraîchissement. Cela vous sort de la banalité des hôtels et de l’éternel garçon en habit noir couvert de taches. j’ai passé la nuit de mercredi à regarder la lune : elle courait aussi vite que le wagon, derrière les arbres qui bordaient la route. Heureusement, je n’avais personne à côté de moi. Tout mon voyage s’est passé sans désagrément, mais non sans fatigue, car je suis arrivé ici brisé et crevant de sommeil et de faim.

Mme Sergent est au niveau de sa réputation. j’ai une très jolie chambre donnant sur le bassin. Ah ! Si je pouvais me remettre au travail ! Mais... tant que je ne saurai pas à quoi m’en tenir sur ce qui nous restera, je n’aurai aucune liberté d’esprit. Il y a de l’espoir, et un grand espoir, du côté de M. Delahante. Si cette affaire-là réussissait (l’achat de la scierie par une compagnie de chemin de fer), ce serait bien bon !

j’écrirai à Ernest un de ces jours. Ne le décourage pas, le pauvre garçon ! Car il n’a pas d’autre conduite à tenir que de remonter son établissement. Plus tu m’écriras souvent, plus tu me feras plaisir.

Adieu, mon pauvre Caro. Je t’embrasse bien tendrement.

Ton vieux.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, mardi 4 heures [21 septembre 1875].

Ta lettre de dimanche m’arrive, mon Caro : tu vois quel temps il nous faut pour correspondre. Comme je tremble ! Je suis obligé de m’arrêter à chaque lettre : c’est le résultat de mes petites émotions.

Depuis samedi, j’ai attendu anxieusement le télégramme promis par Ernest et, si je n’avais pas eu ta lettre de tout à l’heure, je t’en aurais envoyé un. j’ai beau faire de grands efforts pour ne pas songer à l’avenir, cela m’est impossible. Je me demande sans cesse : «Comment vivrons-nous ? Puisque tous nos revenus, et au delà, sont engagés ?» cette préoccupation me ronge comme un cancer. Tu me dis de ne pas songer au passé. À quoi veux-tu que je songe ? à l’avenir ! Il est si triste qu’il m’épouvante !

Relativement, cependant, je me sens beaucoup mieux. Je n’ai plus d’étouffements et les accès de larmes sont plus rares ; je dors et mange bien. Mes compagnons (qui sont fort aimables) prétendent que j’ai déjà engraissé. Tous les jours, je prends un bain de mer. Hier nous avons été voir un pardon aux environs (à Pont-Aven). Aujourd’hui j’ai passé tout l’après-midi au vivier, où j’ai vu deux homards changer de carapace.

Tantôt, à midi, Pouchet et moi, nous avons envoyé à M. et Mme Sabatier un petit mot d’affection par le télégraphe. Il leur sera parvenu avant la visite que tu dois leur avoir faite : de cette manière-là tu auras de mes nouvelles. Concarneau est un charmant pays. Quelles bonnes vacances j’y passerais si j’avais l’esprit libre et le coeur desserré ! Tout m’y rappelle le Trouville du bon vieux temps.

Si je n’avais pas de difficulté matérielle à écrire, je t’en ferais une description. Quand mes pauvres nerfs seront-ils un peu raffermis ? Ah ! ton pauvre vieux bonhomme d’oncle est bien démoli, ma chère enfant. Ma lettre ne partira que demain matin, à 8 heures, et ne doit pas t’arriver avant après-demain jeudi, dans l’après-midi. Ainsi je ne puis avoir de réponse à cette lettre avant dimanche, à 4 heures du soir ! Dis-moi si je ne me trompe pas dans mon calcul.

Julio s’est-il consolé de mon absence ? Donne-lui un baiser sur le front, de ma part.

As-tu repris la peinture ?

j’ai rêvé de Croisset toute la nuit dernière.

Ma pensée ne vous quitte pas.

Adieu, pauvre chat, je t’embrasse tendrement.

Ton vieux.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, samedi 3 heures [25 septembre 1875].

Sera-ce aujourd’hui que je vais avoir une lettre de ma pauvre fille ?

j’ai beau regarder les poissons du vivier, puis la mer, et me promener et me baigner tous les jours, la préoccupation de l’avenir ne me quitte pas. Quel cauchemar. Ah ! Ton pauvre mari n’était pas né pour faire mon bonheur. Mais n’en parlons plus : à quoi bon ? Je t’assure que je suis bien raisonnable. j’ai même essayé de commencer quelque chose de court, car j’ai écrit (en trois jours) ! Une demi-page du plan de la Légende de Saint Julien l’Hospitalier. Si tu veux la connaître, prends l’Essai sur la peinture sur verre, de Langlois. Enfin je me calme, à la surface du moins ; mais le fond reste bien noir.

Je mène une petite vie douce et abrutissante. Coucher avant 10 heures, lever vers 8 ou 9. Je ne fais rien du tout, et mon oisiveté ne me pèse plus. j’arrive souvent à ne plus songer à rien. Ce sont les meilleurs moments.

Mes fenêtres donnent sur une place au delà de laquelle se trouve le bassin. Les fortifications du vieux Concarneau (un mur crénelé avec deux tours et un pont-levis) s’étendent par derrière. Je vois tout le quai en enfilade, et les petits bateaux qui pêchent la sardine. Tantôt, j’ai passé une heure à les regarder rentrer, puis j’ai fait un somme sur mon lit. Le réveil n’est jamais gai. Quand la réalité me reprend, quel pincement !

Pennetier nous a quittés avant-hier et je reste seul avec le bon Pouchet que j’envie profondément. Comme il est d’aplomb ! Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue morte.

Mais je veux me forcer à écrire Saint Julien. Je ferai cela comme un pensum, pour voir ce qui en résultera. Le séjour de Concarneau a pour moi deux inconvénients : l’odeur de la sardine qui vous empoisonne, et la toux, le graillonnement horrible d’un voisin qui habite une chambre près de la mienne. Quant à ma santé physique, elle est très bonne.

Il va être bientôt 4 heures. j’attends la poste pour continuer mon épître.

5 heures.

Ta lettre de jeudi m’arrive à l’instant...

Pauvre loulou, tu m’as l’air bien dolente et fatiguée ? C’est le résultat de la jolie vie que nous avons menée depuis cinq mois ! Tu as raison, je crois que tu seras moins triste à Paris. Mais comment va se passer l’hiver ? Problème.

Que dis-tu d’un M. Spoll, qui me croit propriétaire du château d’Ouville et qui m’y a adressé une lettre pour me demander de collaborer au Tour de France, publication qui doit faire pendant à celle du Tour du monde ? Une autre lettre que tu m’as renvoyée, et que j’ai reçue hier, était de Burty. Je te dis cela pour continuer notre communisme, pauvre chérie.

Mon compagnon vient me chercher pour prendre notre bain : c’est l’heure. Mais le temps me semble bien rafraîchi et la marée est trop basse. Je crois que je vais caler.

6 heures et demie.

En effet, j’ai calé. Il faisait trop frais. Mais j’ai joui d’un coucher de soleil splendide. Un vrai Claude Lorrain. Que n’étais-tu là, pauvre fille, toi qui admires tant la nature ! Je me figurais ta gentille personne installée, près de moi, sur la plage, devant un chevalet et barbouillant bien vite les nuages, pour les saisir dans leur bon moment...

Adieu, ma pauvre enfant.

Ton vieux qui te chérit.

À sa nièce Caroline. §

[Concarneau, jeudi, 6 heures soir [30 septembre 1875].

[...] Mon compagnon Pouchet m’a quitté depuis lundi matin et ne reviendra que ce soir, de sorte que je me suis passablement ennuyé pendant quatre jours. Cette solitude ne m’a pas été bonne. Je viens même de déchirer une lettre à toi où je m’épanchais trop.

Aujourd’hui, d’ailleurs, il fait de l’orage et j’ai mal à la tête. Enfin, ça ne va pas.

Lis dans la Légende dorée l’histoire de saint Julien l’Hospitalier. Tu l’as mal comprise dans Langlois (où elle est pourtant bien racontée).

Tu peux reprendre les Buffon. Mets aussi de côté pour l’emporter à Paris les Légendes pieuses du moyen âge de Maury. C’est un petit in-8° broché en bleu qui se trouve en face des Buffon.

Malgré tes conseils, je ne peux pas arriver à l’«endurcissement», ma chère fille. Ma sensibilité est surexcitée ; j’ai les nerfs et le cerveau malades, très malades, je le sens... allons ! Bon ! Voilà que je vais recommencer à me plaindre, bien que je ne veuille pas t’affliger. Je me borne à relever ta comparaison du «rocher». Apprends donc que les vieux granits deviennent quelquefois des couches d’argile. j’en ai vu ici des exemples que Pouchet m’a montrés. Mais tu es jeune, tu as de la force et tu ne peux me comprendre, malgré toute ta tendresse.

Tu ne m’as pas parlé du mariage de Frankline.

Ma lettre est-elle assez bête, hein ? Elle me ressemble. «Le style, c’est l’homme même.» Mais je t’écris aujourd’hui parce que, autrement, tu n’aurais pas de mes nouvelles avant lundi. Comme aujourd’hui je suis très noir, je m’arrête là, me bornant à t’embrasser bien tendrement.

Ton vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Concarneau], samedi, 6 heures [2 octobre 1875].

[...] Pouchet est revenu hier et, aujourd’hui il m’a donné deux leçons d’histoire naturelle en disséquant devant moi, avant le déjeuner, une raie et, après le déjeuner, un mollusque hideux qu’on appelle «lièvre de mer». Après quoi, j’ai fait un somme de deux heures sur mon lit, car je m’étais fort empiffré avec un tourteau, et monsieur était complètement abruti. l’ordinaire de l’auberge Sergent est surabondant : il y a à tous les repas sept ou huit plats, parmi lesquels figurent toujours de la salicoque et du homard. Si ton pauvre mari était ici, comme il se régalerait !

Le temps est devenu froid ; il faut mettre les habits d’hiver et nous ne nous baignons plus.

Et toi, pauvre fille, comment vas-tu ? Tu m’écris des lettres tendres et morales, mais sans aucun détail sur ton existence. As-tu repris ta chère peinture ? Etc. Demain, j’écrirai plusieurs lettres ; puis, lundi, je veux me mettre à écrire Saint Julien l’Hospitalier.

Que va faire Ernest, maintenant ? Il ferait bien de se reposer un peu. Pourvu qu’aucun de vous deux ne tombe malade, après toutes ces émotions ! Je ne t’ai pas dit que je suis en traitement pour mon front ; mais, jusqu’à présent, je ne m’aperçois pas qu’il y ait grand changement.

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle qui t’aime.

À Madame Roger des Genettes. §

Concarneau, 3 octobre 1875.

Voilà quinze jours que je suis ici et, sans être d’une gaieté folâtre, je me calme un peu. Le pire de la situation, c’est que je me sens mortellement atteint. Pour faire de l’Art, il faut un insouci que je n’ai plus. Je ne suis ni chrétien ni stoïque. j’ai bientôt 54 ans. À cet âge-là on ne refait pas sa vie, on ne change pas d’habitudes. l’avenir ne m’offre rien de bon et le passé me dévore. Je ne pense qu’aux jours écoulés et aux gens qui ne peuvent revenir. Signe de vieillesse et de décadence. Quant à la littérature, je ne crois plus en moi ; je me trouve vide, ce qui est une découverte peu consolante. Bouvard et Pécuchet étaient trop difficiles, j’y renonce ; je cherche un autre roman, sans rien découvrir. En attendant, je vais me mettre à écrire la légende de Saint Julien l’Hospitalier, uniquement pour m’occuper à quelque chose, pour voir si je peux faire encore une phrase, ce dont je doute. Ce sera très court ; une trentaine de pages peut-être. Puis, si je n’ai rien trouvé et que j’aille mieux, je reprendrai Bouvard et Pécuchet.

Je me lève à 9 heures, je me couche à 10, je m’empiffre de homard, je fais la sieste sur mon lit, et je me promène au bord de la mer en roulant mes souvenirs. De temps à autre, mon compagnon, Georges Pouchet, dissèque devant moi un poisson ou un mollusque. Aujourd’hui il m’a fait l’autopsie d’un serpent à sonnettes. Heureux les gens qui s’occupent des sciences ! Cela ne vous lâche pas son homme comme la littérature.

En d’autres circonstances, ce pays m’aurait charmé, mais la nature n’est pas toujours bonne à contempler. Elle nous renfonce dans le sentiment de notre néant et de notre impuissance. j’ai des voisins de table qui sont des mortels heureux, de petits bourgeois du pays se livrant à la pêche de la sardine ; ils ne parlent absolument que chasse et sardines, et passent tous les jours au moins six heures au café ! Ce qu’ils disent est inénarrable ! Quel gouffre que la bêtise humaine !

À la princesse Mathilde. §

Dimanche [3 octobre 1875].

Concarneau, Finistère,

Hôtel Sergent.

Vous ne croyez pas que je puisse vous oublier, Princesse ! Mais à présent j’hésite toujours à vous écrire, car j’ai peur de vous ennuyer par mes chagrins. Je ne veux pas vous en donner le détail. Sachez seulement qu’ils sont considérables. Je ne m’en relèverai pas, je me sens atteint presque dans les moelles et je me regarde comme un homme mort. Voilà le vrai. l’honneur est sauf, mais c’est tout, et l’honneur ne suffit pas pour vivre.

Ici cependant, je vais mieux qu’à Croisset, je suis plus calme. La vie que je mène est celle d’une brute. Je dors, je mange, je me promène au bord de la mer, j’écoute les discours idiots de mes compagnons de table d’hôte. G. Pouchet dissèque devant moi des mollusques et me donne des explications auxquelles je tâche de m’intéresser... et puis, je rêvasse, je rumine mes souvenirs et mes chagrins, et la journée se passe.

Avant-hier, j’ai rencontré ici M. Armand Baschet, qui faisait son petit tour de Bretagne. Il venait de passer quelques jours chez ses amis les Panckoucke ; naturellement, nous avons parlé de la Princesse Mathilde.

Si je n’ai pas accepté votre bonne invitation d’aller à Saint-Gratien, c’est que j’avais peur d’y être trop triste et d’assombrir vous et les vôtres par ma fâcheuse figure. Quand on est malheureux, il faut être pudique et ne pas se montrer. Popelin m’a écrit une bonne lettre. Voulez-vous le remercier pour moi ? Je ne sais pas où se trouve maintenant de Goncourt. Il m’a dit qu’il s’était remis à la besogne, qu’il avait commencé un grand roman.

Heureux est-il, s’il peut travailler !

Connaissez-vous un certain M. Chauveau, qui habite un château dans les environs et qui a épousé une dame russe fort riche ? On prétend (ou il prétend) qu’il a été employé aux tuileries.

j’aime à croire que vous allez bien, Princesse, et que vous êtes heureuse. Tel est le souhait de votre très affectionné et fidèle qui vous baise les mains.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, jeudi, 2 heures [7 octobre 1875].

Mon pauvre loulou,

Si je n’avais pas eu peur de t’ennuyer par la fréquence de mes épîtres, je t’aurais répondu tout de suite dimanche soir, pour te remercier du petit brin de clématite. Cette attention m’a été au coeur, et j’ai pleuré bien doucement en songeant à notre pauvre vieille. Tu ne pouvais pas imaginer quelque chose qui me fût plus agréable.

Tu me parais «sublime» de résolution et de sagesse. j’approuve tes beaux plans de travail. Que ne puis-je t’imiter ! Cependant j’ai écrit à peu près une page de Saint Julien l’Hospitalier ; mais le fond du bonhomme continue à n’être pas gai.

Je vais vous envoyer, tantôt ou demain, une lettre à ton mari, pour lui adresser quelques questions d’affaires, car tu ne m’en parles jamais et l’avenir, quoi que je fasse, me tourmente. ça me revient de temps à autre, comme un mal de dents.

Croirais-tu que, presque toutes les nuits, je rêve Croisset, ou quelques-uns de mes amis morts ? Cette nuit, ç’a été Feydeau. Le passé me dévore, et tu me parles de «vie nouvelle» à commencer ! Mais, ma pauvre enfant, à mon âge, on ne recommence pas : on achève, ou plutôt on dégringole. Hier, j’ai fait une promenade en bateau, charmante. La mer était comme un lac, la température chaude et le soleil splendide. Pendant deux heures de suite, je me suis oublié, dieu merci ! j’ai passé beaucoup de temps, couché à plat ventre sur l’herbe d’un îlot, à regarder les vagues rebondir dans les rochers, et les mouettes voler dans le ciel. La rade était couverte de petits bateaux qui s’en revenaient de pêcher des sardines et le croissant de la lune est apparu, blanchissant tout un côté de l’horizon. Comme cela te ferait (ou plutôt vous ferait) du bien (à tous les deux) de venir passer ici quelques jours ! On n’y a jamais froid ; c’est un climat méridional, sans doute à cause du «Gulf Stream» qui chauffe le rivage. Les grenadiers et les camélias poussent en pleine terre, comme aux îles Borromées, et on porte encore les vêtements d’été !

Ce doit être lundi que vous vendez le mobilier de Pissy ? Après quoi, vous ne serez pas longtemps sans doute à vous diriger sur Paris. Comment l’hiver va-t-il se passer ? Dis à Émile qu’il n’oublie pas de remporter ma pelisse.

Pouchet ne s’en ira pas d’ici avant le 8 ou le 10 novembre. S’il y passait un mois de plus ou tout l’hiver, je resterais avec lui, car je redoute le séjour de la capitale.

Tu as donc toujours tes affreuses migraines, ma pauvre Caro ?

Je ne fermerai ma lettre qu’à 5 heures, après la poste, car peut-être en aurai-je une de toi.

Un bon baiser sur chaque joue.

Ton vieux.

5 heures.

Il faut que je t’embrasse bien fort pour la bonne lettre que je reçois. Elle est bien intime, charmante et douce ; enfin, elle te ressemble.

Tâchons de nous habituer à notre sort, sans perdre l’espoir qu’il changera.

Encore un bon baiser, pauvre chère fille.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, lundi soir. [11 octobre 1875].

Un mot seulement, pauvre loulou. j’ignore ton adresse, ou plutôt notre adresse à Paris. quel est le numéro ? mais tu seras sans doute partie quand cette lettre arrivera au pauvre Croisset.

Lis ce que la mère Sand m’écrit sur lui (Croisset) : «Si ce n’était pas au-dessus de mes moyens, je l’achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n’ai pas d’argent, mais je tâcherais de placer un petit capital. Réponds-moi sérieusement, je t’en prie ; si je puis le faire, ce sera fait.»

Hein ? qu’en dis-tu ?

Ça m’ennuie de te savoir toujours assaillie de migraines ! Il faut aller voir un médecin ; mais je crois que le meilleur remède serait une meilleure fortune.

Je me suis hier promené pendant trois heures. Aujourd’hui, il pleut et il fait froid. j’ai travaillé  tout l’après-midi, pour faire dix lignes ! Mais je n’en suis plus à me désespérer. Espérons que la «surface» (comme tu dis) deviendra décente.

Un bon baiser sur chaque joue.

Vieux.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, dimanche, 5 heures [17 octobre 1875].

Eh bien ! Ma pauvre fille, commences-tu à te reconnaître un peu dans ton logement ? Combien de kilogrammes de poussière as-tu avalés ? Il me semble que tu dois te donner bien du mal, avec un personnel aussi restreint et voulant faire des économies sur l’emménagement. C’est tout au plus si mon appartement sera prêt quand j’arriverai, ce qui aura lieu vers le 6 ou le 8 novembre, car mon compagnon quittera Concarneau vers cette date...

Il a plu beaucoup cette semaine ; aussi les promenades n’ont pas été nombreuses. Cependant j’en ai fait une, jeudi, que j’ose qualifier de gigantesque, car j’ai marché pendant quatre heures. Le petit Julien l’hospitalier n’avance guère et m’occupe un peu ; c’est là le principal. Enfin je ne croupis plus dans l’oisiveté qui me dévorait ; mais j’aurais besoin de quelques livres sur le moyen âge ! Et puis, ce n’est pas commode à écrire, cette histoire-là ! Je persévère néanmoins, je suis vertueux.

j’ai reçu hier une bonne lettre du vieux Tourgueneff, qui me charge de te faire ses compliments. Quel charmant homme ! Lui et la mère Sand m’ont écrit, depuis six mois, des phrases qui m’ont touché.

Comme j’envie G. Pouchet ! En voilà un qui travaille et qui est heureux ! Tandis qu’il passe ses journées courbé sur son microscope, dans son laboratoire, ton vieux rêvasse tristement au coin du feu, dans une chambre d’auberge. À l’heure qu’il est, des gamins jouent aux billes sous mes fenêtres, et un bruit de sabots retentit. Le ciel est grisâtre ; la nuit peu à peu descend. Mlle Charlotte m’apporte deux bougies.

Un mot m’a fait bien plaisir dans ta lettre d’hier, pauvre chat : «j’ai confiance dans l’avenir». Ah ! Si tu pouvais me communiquer un peu de cet espoir ! Car j’ai beau faire, je retombe toujours sur des idées tristes et je me sens le coeur serré. Comment dépouiller le vieil homme ? Comment rajeunir ? Quelle boisson prendre pour se fortifier ?...

Je t’embrasse bien fort.

Vieux.

À sa nièce Caroline. §

Concarneau, jeudi [21 octobre 1875].

La pluie tombe à seaux ! Décidément, Concarneau n’est pas l’Égypte. Voilà quinze jours que je suis très souvent obligé de garder le logis, à cause du mauvais temps. Nous n’avons pu faire qu’une promenade cette semaine. Hier, nous en avons essayé une en mer et nous avons été trempés. Cette mouillade, jointe à un mal de ventre, m’avait assombri et je suis resté pendant tout le reste de la journée couché sur mon lit et dans un piètre état nervoso-moral. Mais ce matin, après une nuit de neuf heures, me voilà retapé provisoirement ; car j’ai souvent des rechutes, pauvre loulou. C’est à cela que je m’aperçois de mon âge. l’énergie du fond me manque. n’importe ! Le séjour de Concarneau m’aura été bon ; et puis la société de G. Pouchet est très saine : tu n’imagines pas quel bon garçon ça fait ! S’il restait ici tout l’hiver, j’y resterais. Mais, lui parti, je n’aurais plus personne à qui causer. Or je redoute la solitude ; elle m’est bien funeste maintenant. Tu me reverras donc vers le 5 ou le 6 novembre ; je ne sais pas encore le jour fixe.

Pour me consoler de mon prochain départ, je me dis que j’ai besoin de quelques livres sur le moyen âge – ce qui est vrai, – et qu’il m’ennuie de ma pauvre fille, ce qui est encore plus vrai.

Je suis ravi que tu te plaises dans ton nouveau logement. Serai-je comme toi ? Tu ne me dis pas si l’on entend trop le bruit des voitures. Voilà ce que je redoute par-dessus tout ! Et j’ai peur de regretter le parc monceau. Mais qu’est-ce que je ne regrette pas !

Je comprends le mal que Julie a eu à quitter Croisset ! Quand on devient vieux, les habitudes sont d’une tyrannie dont tu n’as pas l’idée, pauvre enfant. Tout ce qui s’en va, tout ce que l’on quitte a le caractère de l’irrévocable et on sent la mort marcher sur vous. Si à la ruine intérieure, que l’on sent très bien, des ruines du dehors s’ajoutent, on est tout simplement écrasé.

Malgré mes résolutions, Saint Julien n’avance pas vite. Dans mes moments de désoeuvrement je lis quelques passages d’un Saint-Simon qu’on m’a prêté. Je relis pour la centième fois les contes de M. de Voltaire et puis le Siècle, le Temps, et le Phare de la Loire régulièrement. Ici, on est très radical et libre penseur (ce qui contrarie les idées reçues sur la Bretagne). Quand je dis «on est», j’entends parler de cinq ou six petits bourgeois qui viennent au café. Quels paresseux ! Quelles existences ! Je finirai peut-être par les imiter. Ce serait peut-être ce qui serait le plus sage. Avec 6 000 livres de rentes, on peut vivre ici toute l’année, très bien ! Mais les aurai-je, ces 6 000 francs de rentes ?...

Ernest a-t-il été voir M. Guéneau de Mussy ? Et toi, es-tu retournée chez M. Blot ? à quand le bon atelier consolateur ?

Je ne vois plus rien à te dire, pauvre loup. Je vais écrire quelques petites lettres, une entre autres à Mme Régnier, de Mantes, qui m’en a adressé une charmante et très cordiale, et une autre au bon Laporte. Je suivrai ton conseil. Je lui demanderai son avis relativement à la place ! Mais cette perspective me répugne bien ! Moi, qui suis né si fier, recevoir de l’argent du public, être commandé, avoir un maître ! Enfin nous verrons.

Je t’embrasse bien tendrement.

Ton pauvre vieux.

À Madame Roger des Genettes. §

Concarneau [octobre 1875].

Merci pour votre charmante petite, trop petite lettre, chère madame ou plutôt chère amie. Vous avez de bonnes paroles qui m’ont été au fond du coeur, et je redoute moins l’hiver qui va venir, puisque je sais que je vous verrai.

Malgré toutes mes résolutions, ma Légende n’est guère avancée. Il me prend de temps à autre des prostrations où je me sens si anéanti qu’il me semble que je vais crever. Dans mes moments de désoeuvrement, et ils sont nombreux, je lis quelques passages d’un saint-Simon qu’on m’a prêté et, pour la millième fois, les contes de ce polisson de Voltaire, et puis régulièrement le Siècle, le Temps, et le Phare de la Loire ; car, ici, contrairement aux idées reçues sur la catholique Bretagne, on est très radical et libre penseur.

Des deux sonnets de Mme Colet, celui que je trouve le meilleur, c’est le premier ; les quatre derniers vers me semblent même fort bons.

La pluie tombe à vrac et je reste au coin de mon feu, dans ma chambre d’auberge, à rêvasser pendant que mon compagnon dissèque des petites bêtes dans son laboratoire. Il m’a montré l’intérieur de plusieurs poissons et mollusques ; c’est curieux, mais insuffisant à ma félicité. Quelle bonne existence que celle des savants et comme je les envie !

À sa nièce Caroline. §

[Concarneau], lundi matin, 8 heures. [25 octobre 1875].

Chère fille,

Voici du nouveau : Pouchet est obligé d’être à Paris le 3 ou le 5, c’est-à-dire mercredi ou vendredi de la semaine prochaine.

Je partirai avec lui. Mais, comme je vois que tu te donnes beaucoup de mal pour arranger mon gîte, si j’arrive avant qu’il ne soit tout à fait prêt, tu ne jouiras pas de la surprise que tu voulais me faire. Et peut-être, d’autre part, serais-je pendant quelques jours mal installé. Dans ce cas-là, j’aimerais mieux rester ici quelques jours de plus. Je trouverais bien à m’occuper. Réponds-moi donc ce qu’il faut que je fasse.

Ta lettre de jeudi est charmante, mon Caro. Je suis bien content de voir que tu te plais dans ton nouveau logement et que tu ne regrettes pas la rue de Clichy, et que tout y est bien, depuis l’humeur du portier jusqu’aux W-C. de miss Putzel. Malgré les migraines, ton moral est vaillant. Je tâcherai de t’imiter. À peine si j’ai le temps de porter cette lettre à la poste.

Comme il faisait très beau hier, nous avons fait une longue excursion et sommes rentrés tard. Mais aujourd’hui la pluie va recommencer.

Un bon baiser de

Ta pauvre vieille nounou.

À Guy de Maupassant. §

Jeudi soir [novembre 1875].

Mon petit père, il est bien convenu, n’est-ce pas, que vous déjeunez chez moi tous les dimanches de cet hiver.

Donc à dimanche et à vous.

À George Sand. §

Paris, 11 décembre 1875.

Ça va un peu mieux, et j’en profite pour vous écrire, chère bon maître adorable.

Vous savez que j’ai quitté mon grand roman pour écrire une petite bêtise moyenâgeuse qui n’aura pas plus de trente pages. Cela me met dans un milieu plus propre que le monde moderne et me fait du bien. Puis je cherche un roman contemporain, mais je balance entre plusieurs embryons d’idées. Je voudrais faire quelque chose de serré et de violent. Le fil du collier (c’est-à-dire le principal) me manque encore.

Extérieurement, mon existence n’est guère changée : je vois les mêmes gens, je reçois les mêmes visites. Mes fidèles du dimanche sont d’abord le grand Tourgueneff, qui est plus gentil que jamais, Zola, Alphonse Daudet et Goncourt. Vous ne m’avez jamais parlé des deux premiers. Que pensez-vous de leurs livres ?

Je ne lis rien du tout, sauf Shakespeare que j’ai repris d’un bout à l’autre. Cela vous retrempe et vous remet de l’air dans les poumons, comme si on était sur une haute montagne. Tout paraît médiocre à côté de ce prodigieux bonhomme.

Comme je sors très peu, je n’ai pas encore vu Victor Hugo. Ce soir pourtant, je vais me résigner à passer mes bottes pour aller lui présenter mes hommages. Sa personne me plaît infiniment, mais sa cour !... miséricorde !

Les élections sénatoriales sont un sujet de divertissement pour le public dont je fais partie. Il a dû se passer dans les couloirs de l’assemblée des dialogues inouïs de grotesque et de bassesse. Le XIXe siècle est destiné à voir périr toutes les religions. Amen ! Je n’en pleure aucune.

À l’Odéon, un ours vivant va paraître sur les planches. Voilà tout ce que je sais de la littérature.

À George Sand. §

[Paris, décembre 1875, après le 20].

Votre bonne lettre du 18, si tendrement maternelle, m’a fait beaucoup réfléchir. Je l’ai bien relue dix fois, et je vous avouerai que je ne suis pas sûr de la comprendre. En un mot, que voulez-vous que je fasse ? Précisez vos enseignements.

Je fais tout ce que je peux continuellement pour élargir ma cervelle, et je travaille dans la sincérité de mon coeur. Le reste ne dépend pas de moi.

Je ne fais pas «de la désolation» à plaisir, croyez-le bien, mais je ne peux pas changer mes yeux ! Quant à mes «manques de conviction», hélas ! Les convictions m’étouffent. j’éclate de colère et d’indignations rentrées. Mais, dans l’idéal que j’ai de l’Art, je crois qu’on ne doit rien montrer des siennes, et que l’artiste ne doit pas plus apparaître dans son oeuvre que Dieu dans la nature. l’homme n’est rien, l’oeuvre tout ! Cette discipline, qui peut partir d’un point de vue faux, n’est pas facile à observer. Et pour moi, du moins, c’est une sorte de sacrifice permanent que je fais au bon goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense et de soulager le sieur Gustave Flaubert par des phrases ; mais quelle est l’importance dudit sieur ?

Je pense comme vous, mon maître, que l’Art n’est pas seulement de la critique et de la satire ; aussi n’ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l’un ni de l’autre. Je me suis toujours efforcé d’aller dans l’âme des choses et de m’arrêter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné exprès de l’accidentel et du dramatique. Pas de monstres et pas de héros !

Vous me dites : «Je n’ai pas de conseils littéraires à te donner, je n’ai pas de jugement à formuler sur les écrivains, tes amis, etc.» Ah ! par exemple ! Mais je réclame des conseils, et j’attends vos jugements. Qui donc en donnerait ! Qui donc en formulerait, si ce n’est vous ?

À propos de mes amis, vous ajoutez «mon école». Mais je m’abîme le tempérament à tâcher de n’avoir pas d’école ! a priori, je les repousse toutes. Ceux que je vois souvent et que vous désignez recherchent tout ce que je méprise et s’inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout la beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d’admiration ou d’horreur. Des phrases me font pâmer, qui leur paraissent fort ordinaires. Goncourt est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu’il peut coller dans un livre, et moi très satisfait quand j’ai écrit une page sans assonances ni répétitions. Je donnerais toutes les légendes de Gavarni pour certaines expressions et coupes des maîtres comme «l’ombre était nuptiale, auguste et solennelle», de Victor Hugo, ou ceci du président de Montesquieu : «Les vices d’Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel».

Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c’est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas.

Il me manque «une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie». Vous n’éclairerez pas mes ténèbres avec de la métaphysique, ni les miennes ni celles des autres. Les mots religion ou catholicisme, d’une part ; progrès, fraternité, démocratie de l’autre, ne répondent plus aux exigences spirituelles du moment. Le dogme tout nouveau de l’égalité, que prône le radicalisme, est démenti expérimentalement par la physiologie et par l’histoire. Je ne vois pas le moyen d’établir aujourd’hui un principe nouveau, pas plus que de respecter les anciens. Donc je cherche, sans la trouver, cette idée d’où doit dépendre tout le reste.

En attendant, je me répète le mot que Littré m’a dit un jour : «Ah ! mon ami, l’homme est un composé instable, et la terre une planète bien inférieure.»

Rien ne m’y soutient plus que l’espoir d’en sortir prochainement et de ne pas aller dans une autre qui pourrait être pire. «j’aimerais mieux ne pas mourir», comme disait Marat. Ah ! non ! assez, assez de fatigues !

j’écris maintenant une petite niaiserie, dont la mère pourra permettre la lecture à sa fille. Le tout aura une trentaine de pages. j’en ai encore pour deux mois. Telle est ma verve. Je vous l’enverrai dès qu’elle sera parue (pas la verve, l’historiette).

1876 §

À George Sand. §

Dimanche soir [6 février 1876].

Vous devez, chère maître, me traiter intérieurement de «sacré cochon», car je n’ai pas répondu à votre dernière lettre, et je ne vous ai rien dit de vos deux volumes, sans compter que, ce matin, j’en reçois de vous un troisième. Mais j’ai été depuis quinze jours entièrement pris par mon petit conte qui sera fini bientôt. j’ai eu plusieurs courses à faire, différentes lectures à expédier et, chose plus sérieuse que tout cela, la santé de ma pauvre nièce m’inquiète extrêmement, et par moments me trouble tellement la cervelle que je ne sais plus ce que je fais. Vous voyez que j’en avale de rudes ! Cette jeune femme est anémique au dernier point. Elle dépérit. Elle a été obligée de quitter la peinture qui est sa seule distraction. Tous les fortifiants ordinaires n’y font rien. Depuis trois jours, par les ordres d’un autre médecin qui me semble plus docte que les autres, elle s’est mise à l’hydrothérapie. Réussira-t-il à la faire digérer et dormir ? à fortifier tout son être ? Votre pauvre Cruchard s’amuse de moins en moins dans l’existence et en a même trop, infiniment trop. Parlons de vos livres, ça vaut mieux.

Ils m’ont amusé, et la preuve c’est que j’ai avalé d’un trait et l’un après l’autre Flamarande et les Deux Frères. Quelle charmante femme que Mme de Flamarande et quel homme que M. de Salcède ! Le récit du rapt de l’enfant, la course en voiture et l’histoire de Zamora sont des endroits parfaits. Partout l’intérêt est soutenu et en même temps progressant. Enfin, ce qui me frappe dans ces deux romans (comme dans tout ce qui est de vous, d’ailleurs), c’est l’ordre naturel des idées, le talent ou plutôt le génie narratif. Mais quel abominable coco que votre sieur Flamarande ! Quant au domestique qui conte l’histoire et qui évidemment est amoureux de madame, je me demande pourquoi vous n’avez pas montré plus abondamment sa jalousie personnelle.

À part M. le comte, tous sont des gens vertueux dans cette histoire, et même d’une vertu extraordinaire. Mais les croyez-vous bien vrais ? Y en a-t-il beaucoup de leur sorte ? Sans doute, pendant qu’on vous lit, on les accepte à cause de l’habileté de l’exécution ; mais ensuite ?

Enfin, chère maître, et ceci va répondre à votre dernière lettre, voici, je crois, ce qui nous sépare essentiellement. Vous, du premier bond en toutes choses, vous montez au ciel et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l’a priori, de la théorie, de l’idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité et, pour dire le vrai mot, votre grandeur. – moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb ; tout m’émeut, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter. Si je voulais prendre votre manière de voir l’ensemble du monde, je deviendrais risible, voilà tout. Car vous avez beau me prêcher, je ne puis pas avoir un autre tempérament que le mien, ni une autre esthétique que celle qui en est la conséquence. Vous m’accusez de ne pas me laisser aller «à la nature». Eh bien, et cette discipline ? Cette vertu ? qu’en ferons-nous ? j’admire M. de Buffon mettant des manchettes pour écrire. Ce luxe est un symbole. Enfin, je tâche naïvement d’être le plus compréhensif possible. Que peut-on exiger de plus ?

Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car, du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu’ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas «comme ça» dans la vie.

Et notez que j’exècre ce qu’on est convenu d’appeler le réalisme, bien qu’on m’en fasse un des pontifes. Arrangez tout cela !

Quant au public, son goût m’épate de plus en plus. Hier, par exemple, j’ai assisté à la première du prix Martin, une bouffonnerie que je trouve, moi, pleine d’esprit. Pas un des mots de la pièce n’a fait rire et le dénouement, qui semble hors ligne, a passé inaperçu. Donc, chercher ce qui peut plaire me paraît la plus chimérique des entreprises. Car je défie qui que ce soit de me dire par quels moyens on plaît. Le succès est une conséquence et ne doit pas être un but. Je ne l’ai jamais cherché (bien que je le désire) et je le cherche de moins en moins.

Après mon petit conte, j’en ferai un autre, car je suis trop profondément ébranlé pour me mettre à une grande oeuvre. j’avais d’abord pensé à publier Saint Julien dans un journal, mais j’y ai renoncé.

À Alphonse Daudet. §

Jeudi, 3 heures [10 février 1876].

Je viens de finir Jack, et la tête m’en tourne.

Il m’a extrêmement amusé.

Le caractère de Charlotte, la pension des pays chauds d’Argenton, Clarisse et Jack... superbe ! Superbe !

Et que de détails exquis !

Nous causerons de votre livre très longuement, quand je l’aurai relu.

Je tiens seulement à vous remercier de votre trop belle dédicace, qui m’a fait bien plaisir.

Nous devons nous voir demain chez Adolphe, où le grand Tourgueneff nous fera manger des choses moscovites. ça se trouve bien ! On arrosera Jack, à qui je promets une longue vie.

Tout à vous, cher ami.

Qui vous embrasse et qui vous aime.

Testiculos habes, et magnos !

À George Sand. §

Vendredi soir [18 février 1876].

Ah ! Merci du fond du coeur, chère maître ! Vous m’avez fait passer une journée exquise, car j’ai lu votre dernier volume, la Tour de Percemont. – Marianne aujourd’hui seulement. Comme j’avais plusieurs choses à terminer, entre autres mon conte de Saint Julien, j’avais enfermé ledit volume dans un tiroir pour ne pas succomber à la tentation. Ma petite nouvelle étant terminée cette nuit, dès le matin, je me suis rué sur l’oeuvre et l’ai dévorée.

Je trouve cela parfait, deux bijoux ! Marianne m’a profondément ému et deux ou trois fois j’ai pleuré. Je me suis reconnu dans le personnage de Pierre. Certaines pages me semblaient des fragments de mes mémoires, si j’avais le talent de les écrire de cette manière ! Comme tout cela est charmant, poétique et vrai ! La Tour de Percemont m’avait plu extrêmement. Mais Marianne m’a littéralement enchanté. Les Anglais sont de mon avis, car dans le dernier numéro de l’Athenaeum on vous a fait un très bel article. Saviez-vous cela ? Ainsi donc pour cette fois je vous admire pleinement et sans la moindre réserve.

Voilà, et je suis bien content. Vous ne m’avez jamais fait que du bien, vous ; je vous aime tendrement !

À George Sand. §

[Paris], mercredi [8 mars 1876].

Succès complet, chère maître. On a rappelé les acteurs après tous les actes et chaleureusement applaudi. On était content et de temps à autre des exclamations s’élevaient. Tous vos amis, venus à l’appel, étaient contristés que vous ne fussiez pas là.

Les rôles d’Antoine et de Victorine ont été supérieurement joués. La petite Baretta est un vrai bijou.

Comment avez-vous pu faire Victorine d’après le Philosophe sans le savoir ? Voilà ce qui me passe. Votre pièce m’a charmé et fait pleurer comme une bête, tandis que l’autre m’a assommé, absolument assommé : il me tardait de voir la fin. Quel langage ! Le bon Tourgueneff et Mme Viardot en écarquillaient des yeux comiques à contempler.

Dans votre oeuvre, ce qui a produit le plus d’effet, c’est la scène du dernier acte entre Antoine et sa fille. Maubant est trop majestueux et l’acteur qui fait Fulgence insuffisant. Mais tout a très bien marché et cette reprise aura la vie longue.

Le gigantesque Harrisse m’a dit qu’il allait vous écrire immédiatement. Donc sa lettre vous arrivera avant la mienne. Je devais partir ce matin pour Pont-l’évêque et Honfleur, afin de voir un bout de paysage que j’ai oublié, mais les inondations m’arrêtent.

Lisez donc, je vous prie, le nouveau roman de Zola, Son Excellence Rougon : je suis bien curieux de savoir ce que vous en pensez.

À Jules Troubat. §

[Paris] vendredi, 2 heures [10 mars 1876].

Mon cher ami,

Je viens d’apprendre par hasard la mort de la pauvre Mme Colet. Cette nouvelle m’émeut de toutes façons. Vous devez me comprendre.

j’aurais besoin de vous voir. je ne risque pas le long voyage du Montparnasse, ignorant vos habitudes.

Tout à vous.

À George Sand. §

[Paris, après le 10 et avant le 14 mars 1876].

Non ! Je ne méprise pas Sedaine, parce que je ne méprise pas ce que je ne comprends point. Il en est de lui, pour moi, comme de Pindare et de Milton, lesquels me sont absolument fermés. Pourtant je sens bien que le citoyen Sedaine n’est pas absolument de leur taille.

Le public de mardi dernier partageait mon erreur, et Victorine, indépendamment de sa valeur réelle, y a gagné par le contraste. Mme Viardot, qui a le goût naturellement grand, me disait hier en parlant de vous : «Comment a-t-elle pu faire l’un avec l’autre ?» C’est également mon avis.

Vous m’attristez un peu, chère maître, en m’attribuant des opinions esthétiques qui ne sont pas les miennes. Je crois que l’arrondissement de la phrase n’est rien, mais que bien écrire est tout, parce que «bien écrire c’est à la fois bien sentir, bien penser et bien dire» (Buffon). Le dernier terme est donc dépendant des deux autres, puisqu’il faut sentir fortement afin de penser, et penser pour exprimer.

Tous les bourgeois peuvent avoir beaucoup de coeur et de délicatesse, être pleins des meilleurs sentiments et des plus grandes vertus, sans devenir pour cela des artistes. Enfin, je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n’existent jamais l’une sans l’autre.

Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux. À force de chercher, je trouve l’expression juste, qui était la seule et qui est, en même temps, l’harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l’idée.

Notez (pour en revenir au bon Sedaine) que je partage toutes ses opinions et j’approuve ses tendances. Au point de vue archéologique c’est curieux, et au point de vue humanitaire très louable, je vous l’accorde. Mais aujourd’hui qu’est-ce que ça nous fait ? Est-ce de l’Art éternel ? Je vous le demande.

Des écrivains de son temps ont également formulé des principes utiles, mais d’un style impérissable, d’une manière à la fois plus concrète et plus générale.

Bref, la persistance de la Comédie-Française à nous exhiber ça comme «un chef-d’œuvre» m’avait tellement exaspéré que, rentré chez moi (pour me faire passer le goût de ce laitage), j’ai lu avant de me coucher la Médée d’Euripide, n’ayant pas d’autre classique sous la main ; et l’aurore surprit Cruchard dans cette occupation.

j’ai écrit à Zola pour qu’il vous envoie son bouquin. Je dirai aussi à Daudet de vous envoyer son Jack, étant bien curieux d’avoir votre opinion sur ces deux livres, qui sont très différents de facture et de tempérament, mais bien remarquables l’un et l’autre.

La venette que les élections ont causée aux bourgeois a été divertissante.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, du 13 au 18 mars 1876.]

Vous avez très bien deviné l’effet complet que m’a produit la mort de ma pauvre muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de ma vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. j’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin !

La famille, qui est catholique, l’a emportée à Verneuil pour éviter l’enterrement civil et il n’y a eu aucun scandale. Les journaux en ont très peu parlé. Vous rappelez-vous le petit appartement de la rue de Sèvres ? Et tout le reste ? Ah ! Misère de nous !

j’aurais dû vous répondre immédiatement, mais depuis trois jours je ne décolère pas : je ne peux mettre en train mon Histoire d’un Coeur simple. j’ai travaillé hier pendant seize heures, aujourd’hui toute la journée et, ce soir enfin, j’ai terminé la première page.

Les inondations m’ont empêché d’aller à Pont-l’évêque. La nature, «quoi qu’on die», n’est pas faite précisément pour l’homme. Ce qu’il y a de beau, c’est qu’il puisse y durer.

La semaine dernière j’ai été voir aux Français le Philosophe sans le savoir. Quelle littérature ! Quel poncif ! Quelle amusette ! Enfin j’étais si indigné que, revenu chez moi, j’ai passé toute la nuit à relire la Médée d’Euripide pour me décrasser de ce laitage. Comme on est indulgent pour les oeuvres de troisième ordre ! Ah ! ça ne blesse personne !

Allons du courage ! Pensez quelquefois à votre vieil ami.

À M. Félix Frank. §

[Avril 1876.]

Si je savais où vous trouver, mon cher ami, j’irais vous remercier de votre volume. Je voudrais vous parler de vos vers, dont je connaissais quelques pièces. Maintenant que je les retrouve, je les réadmire, et les autres aussi. La peur de paraître banal retient ma plume ; quand je vous verrai, je vous dirai tout ce que je pense.

Un mot cependant : il me semble que vous avez plus d’âme (de sensibilité dans le vieux sens du mot) que tous les parnassiens modernes. Vous ne méprisez pas la passion, vous !

Une bonne poignée de main, et tout à vous.

À George Sand. §

Lundi soir [3 avril 1876.]

j’ai reçu ce matin votre volume, chère maître. j’en ai deux ou trois autres que l’on m’a prêtés depuis longtemps ; je vais les expédier et je lirai le vôtre à la fin de la semaine, pendant un petit voyage de deux jours que je suis obligé de faire à Pont-l’évêque et à Honfleur pour mon Histoire d’un Coeur simple, bagatelle présentement «sur le chantier», comme dirait M. Prud’homme.

Je suis bien aise que Jack vous ait plu. C’est un charmant livre, n’est-ce pas ? Si vous connaissiez l’auteur, vous l’aimeriez encore plus que son oeuvre. Je lui ai dit de vous envoyer Risler et Tartarin. Vous me remercierez d’avoir fait ces deux lectures, j’en suis certain d’avance.

Je ne partage pas la sévérité de Tourgueneff à l’encontre de Jack, ni l’immensité de son admiration pour Rougon. l’un a le charme et l’autre la force. Mais aucun des deux n’est préoccupé avant tout de ce qui fait pour moi le but de l’Art, à savoir : la Beauté. Je me souviens d’avoir eu des battements de coeur, d’avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l’Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées). Eh bien ! Je me demande si un livre, indépendamment de ce qu’il dit, ne peut pas produire le même effet. Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d’éternel comme un principe ? (je parle en platonicien). Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical ? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée ? La loi des nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui paraît être l’extérieur est tout bonnement le dedans. Si je continuais longtemps de ce train-là, je me fourrerais complètement le doigt dans l’oeil, car d’un autre côté l’Art doit être bonhomme. Ou plutôt l’Art est tel qu’on peut le faire : nous ne sommes pas libres. Chacun suit sa voie, en dépit de sa propre volonté. Bref, votre Cruchard n’a plus une idée d’aplomb dans la caboche.

Mais comme il est difficile de s’entendre ! Voilà deux hommes que j’aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n’empêche pas qu’ils n’admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort ? Et comment plaire au public, quand vos plus proches sont si loin ? Tout cela m’attriste beaucoup. Ne riez pas.

À Georges Charpentier. §

[Paris], samedi [fin avril 1876].

Mon cher ami,

Toute la journée de jeudi j’ai attendu de vos nouvelles. Hier, je comptais sur la visite de Zola qui ordinairement va vous voir le vendredi.

Je suis trop souffrant de mon zona pour pouvoir m’habiller. Autrement j’irais chez vous.

Dites-moi ce qui en est, mon pauvre ami, et croyez bien que je vous aime et vous plains tous les deux.

Votre.

À Madame Roger des Genettes. §

[Paris, fin avril 1876].

Il m’ennuie de vous extrêmement et je voudrais avoir une lettre, une très longue lettre.

Mon Histoire d’un Coeur simple avance très lentement. j’en ai écrit dix pages, pas plus ! Et pour avoir des documents j’ai fait un petit voyage à Pont-l’évêque et à Honfleur ! Cette excursion m’a abreuvé de tristesse, car forcément j’y ai pris un bain de souvenirs. Suis-je vieux, mon dieu ! Suis-je vieux !

Savez-vous ce que j’ai envie d’écrire après cela ? l’histoire de saint Jean-Baptiste. La vacherie d’Hérode pour Hérodias m’excite. Ce n’est encore qu’à l’état de rêve, mais j’ai bien envie de creuser cette idée-là. Si je m’y mets, cela me ferait trois contes, de quoi publier à l’automne un volume assez drôle.

Mais quand reprendrai-je mes deux bonshommes ?

Depuis quinze jours je jouis d’un zona bien conditionné, autrement dit «mal des ardents, feu de Saint-Antoine», ce personnage m’occupant toujours.

Calme plat dans les régions littéraires, si tant est qu’il en existe encore !

À sa nièce Caroline. §

Chenonceaux, vendredi matin, 11 heures [12 mai 1876].

Mon loulou,

Je viens d’écrire à Chevalier, pour qu’il révèle à Clémence le «secret des Bottes», car la clef de mon pauvre cabinet est dans une de mes bottes en cuir de Russie. La trouvera-t-elle ? Monsieur vieux a une si malheureuse imagination que la vue de ton billet m’a fort troublé. j’avais peur. De quoi ? Je n’en sais rien ! Mais j’avais peur !

l’hospitalité d’ici est charmante. Je couche dans le lit de François Ier, un lit à estrade et à baldaquin ! Quelles cheminées ! Etc.

M. Wilson n’est pas à Chenonceaux. j’ai pour compagnon un peintre charmant. Il sait par coeur toutes mes oeuvres, ainsi que Mme Pelouze.

j’arriverai demain soir à Paris, vers 9 heures, je crois, et à la maison pas avant 10 heures. qu’on me garde à dîner.

Bécots de

Ta vieille nounou.

À Ernest Renan. §

[Paris, du 19 au 26 mai 1876].

Mon cher ami,

La nuit de vendredi dernier (19 mai 1876) sera une date dans ma vie. j’ai reçu votre volume à 9 heures du soir et je ne l’ai plus quitté. Avant-hier et hier je n’ai pas eu un moment à moi, sans quoi je vous aurais écrit tout de suite, pour vous remercier du plaisir infini que vous m’avez fait.

Je ne me souviens d’aucune lecture pareille ! à l’inverse de cette dame qui trouvait que vos pages lui faisaient froid au coeur, je me suis délecté dans votre oeuvre comme dans un bain d’air chaud et parfumé. Comme c’est bien ! Comme c’est beau ! Et comme c’est bon ! Il est possible que vous blessiez les catholiques et que les positivistes froncent le sourcil. Moi, vous m’avez édifié ! Et quelle langue vous avez ! Comme c’est à la fois noble et régalant ! Malgré l’entraînement des idées, il y a telle page que j’ai relue plusieurs fois de suite (comme les pages 133-134, entre autres). l’impossibilité du miracle, la nécessité du sacrifice (du héros, du grand homme), le machiavélisme de la nature et l’avenir de la science, voilà des points qui n’ont été traités par personne comme par vous et qui me semblent désormais incontestables. Je vous remercie de vous être élevé contre «l’égalité démocratique», qui me paraît un élément de mort dans le monde.

Je connaissais votre lettre à Berthelot, mais je ne connaissais pas sa réponse qui me paraît, elle aussi, être un morceau de haut goût. Je n’avais pas lu «la Métaphysique et son avenir» (parue sans doute dans la Revue des Deux Mondes ?). Voilà de la critique ! Comme c’est bien ça, l’école normale et la philosophie officielle de notre temps !

Que vous dirai-je de plus, mon cher Renan ? Je vous aime pour votre grand esprit, pour votre grand style, pour votre grand coeur. Vous m’avez honoré en citant mon nom au seuil de votre livre et plus que jamais je me sens fier d’être votre ami.

Je vais maintenant relire (et à la loupe) ce charmant et fort bouquin. Puis, un de ces jours, j’irai en causer chez vous.

À Madame Maurice Sand. §

[Paris], jeudi soir [25 mai 1876].

Chère madame,

j’ai envoyé ce matin un télégramme à Maurice pour avoir des nouvelles de Madame Sand. On m’a dit hier qu’elle était très malade. Pourquoi Maurice ne m’a-t-il pas répondu ?

j’ai été ce matin chez Plauchut, afin d’avoir des détails. Il est à la campagne, au Mans, de sorte que je reste dans une incertitude cruelle.

Soyez assez bonne pour me répondre immédiatement et me croire, chère madame, votre très affectionné.

4, rue Murillo, Parc Monceau.

À Madame Maurice Sand. §

[Paris], samedi matin, 3 juin [1876].

Chère madame,

Votre billet de ce matin me rassure un peu. Mais celui d’hier m’avait bouleversé. Je vous prie de me donner des nouvelles très fréquentes de votre chère belle-mère. Embrassez-la pour moi, et croyez bien que je suis

Votre tout dévoué.

À partir du milieu de la semaine prochaine, vers mercredi ou jeudi, je serai à Croisset.

À la princesse Mathilde. §

Samedi soir [3 juin 1876].

Princesse,

Je me propose d’aller vous faire mes adieux lundi prochain. Renan doit venir avec moi. Voulez-vous nous envoyer chercher à Sannois à 6 h 28 ?

Mme Sand est très malade, et j’ai peur d’être appelé près d’elle, d’un moment à l’autre. Cependant un télégramme de cette nuit me rassure un peu. Donc, j’espère pouvoir aller chez vous lundi prochain.

Je vous baise les deux mains.

Votre vieux fidèle et dévoué.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi, 3 heures [13 juin 1876].

Ma chère Caro, me voilà revenu dans mon pauvre vieux Croisset, que j’ai trouvé en très bon état, et prêt à y piocher de toutes mes forces.

Mon voyage s’est passé dans la compagnie d’anglais stupides qui ont joué aux cartes tout le temps. Je lisais des journaux qui relataient les funérailles de ma vieille amie, et le trajet ne m’a pas semblé long. Arrivé à Rouen, afin d’éviter la vue des boulevards et celle de l’Hôtel-Dieu, j’ai fait prendre à mon fiacre la rue Jeanne-d’Arc.

Émile m’attendait. Avant de défaire mes cantines, il a été me tirer une cruche de cidre que j’ai entièrement vuidée, à sa grande terreur, car il me répétait : «mais monsieur va se faire mal.»  Elle ne m’a point fait de mal.

Au dîner j’ai revu avec plaisir la soupière d’argent et le vieux saucier. Le silence qui m’entourait me semblait doux et bienfaisant. Tout en mangeant, je regardais tes bergeries au-dessus des portes, ta petite chaise d’enfant, et je songeais à notre pauvre vieille, mais sans peine ou plutôt avec douceur. Je n’ai jamais eu de rentrée moins pénible.

Puis j’ai rangé ma table. Je me suis couché à minuit ; j’ai dormi jusqu’à 9 heures. Ce matin j’ai fait un tour dans le jardin, et j’ai causé avec Chevalier qui m’a fait des récits pittoresques des inondations, et je vais me remettre tout à l’heure à mon Histoire d’un Cœur simple.

j’ai fait mettre un des bancs de Pissy dans le Mercure dont la haie est refaite à neuf. Enfin, pauvre chat, il me semble que tout est comme autrefois, et je ne pense nullement à l’exécrable on…

La première fois que j’irai à Rouen, j’irai voir Mlle Julie. Mais elle m’embarrasse, ou plutôt j’ai peur qu’elle ne m’embarrasse, car elle est encore malade, et Émile témoigne une grande répugnance à la soigner. Il paraît qu’Achille a été la voir très souvent cet hiver. Quelle conduite dois-je tenir ?

Adieu, pauvre chère fille, bonne santé, bon moral, bonne peinture.

Ton Vieux affectueux.

 

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], samedi soir, 6 heures [17 juin 1876].

Chère Caro,

Encore une mort ! Ce matin j’ai reçu le billet de faire part de celle d’Ernest Lemarié.

Bien que je ne visse jamais cet ancien camarade, sa mort me fait de la peine. Nous avions été ensemble au collège et à l’École de droit ; enfin, pendant toute notre jeunesse, nous ne nous étions guère quittés. Ce n’est plus maintenant qu’un souvenir. Il faudrait se cuirasser dans un égoïsme impénétrable et ne songer qu’à la satisfaction immédiate de sa propre personne. Ce serait plus sage, mais ce n’est pas possible, pour moi du moins.

Avant-hier, j’ai eu la visite de M. et Mme Lapierre et hier j’ai dîné chez eux. Ils ont poussé la générosité jusqu’à me faire cadeau de quatre bondons de Neufchâtel primés au grand concours régional ! j’ai reçu un autre cadeau : un livre du FAUNE et ce livre est charmant, car il n’est pas de lui. C’est un conte oriental intitulé Vathek, écrit en français à la fin du siècle dernier par un mylord anglais. Mallarmé l’a réimprimé avec une préface dans laquelle ton oncle est loué.

C’est demain la «Fête du Pays», et il y a contre le mur de la cour une belle affiche jaune promettant «tous les plaisirs que l’on peut désirer». De leur côté messieurs les restaurateurs s’engagent à fournir «tout le confortable désirable». Mais s’il fait demain le temps d’aujourd’hui, la foule ne sera pas nombreuse. Le vent souffle violemment, un air glacial règne sur nos bords, et le ciel donne une lumière blanche et triste.

Malgré tout, je ne suis pas triste, bien que je regrette mes deux compagnons. Parlez-vous de moi souvent ?

j’ai écrit une page, et ce soir, j’en aurai préparé trois autres.

Voilà tout, pauvre chérie. Je n’ai plus rien à te dire si ce n’est que je t’aime bien fort et songe à toi dans ma solitude.

Vieux

t’embrasse.

[…] j’ai reçu ce matin une lettre de Mlle de Chantepie que je croyais morte ; c’est pour me parler de Mme Sand. Et puis une autre lettre de l’éditeur Conquet qui me demande l’autorisation de publier mon portrait. Je m’empresse de lui refuser cette faveur.

Allons, encore un bécot, pauvre chat. Bonne santé, bon courage et surtout un incommensurable mépris pour On.

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie. §

Croisset, 17 juin 1876.

Ma chère correspondante,

Non ! Je ne vous avais pas oubliée, parce que je n’oublie pas ceux que j’aime. Mais je m’étonnais de votre long silence, ne sachant à quelle cause l’attribuer.

Vous désirez savoir la vérité sur les derniers moments de Mme Sand ; la voilà : elle n’a reçu aucun prêtre. Mais dès qu’elle a été morte, sa fille, Mme Clésinger, a fait demander à l’évêque de Bourges l’autorisation de lui faire un enterrement catholique, et personne dans la maison (sauf peut-être sa belle-fille, Mme Maurice) n’a défendu les idées de notre pauvre amie. Maurice était tellement anéanti qu’il ne lui restait aucune énergie, et puis il y a eu les influences étrangères, des considérations misérables inspirées par des bourgeois. Je n’en sais pas plus long. La cérémonie, du reste, a été des plus touchantes : tout le monde pleurait et moi plus que les autres.

Cette perte-là s’ajoute à l’amas de toutes celles que j’ai faites depuis 1869. C’est mon pauvre Bouilhet qui a commencé la série ; après lui sont partis Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, Théophile Gautier, Feydeau, un intime moins illustre, mais non moins cher, qui s’appelait Jules Duplan – et je ne parle pas de ma mère, que j’aimais tendrement ! Ce matin même, j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’enfance.

j’avais commencé un grand roman, mais je l’ai quitté pour le moment et j’écris des choses courtes, ce qui est plus facile. l’hiver prochain, j’aurai trois nouvelles prêtes à publier.

Je vis maintenant entièrement seul (pendant l’été du moins) et, quand je ne travaille pas, je n’ai pour compagnie que mes souvenirs qui succèdent à mes rêves, et ainsi de suite.

La pauvre Mme Sand m’avait souvent parlé de vous, ou plutôt nous avions souvent causé de vous ensemble ; vous l’intéressiez beaucoup. Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. Elle restera une des illustrations de la France et une gloire unique.

Comment va votre esprit ? Lisez-vous toujours de la philosophie ? Je vous recommande le dernier volume de Renan. Il vous plaira. Et ne soyez pas si longtemps sans m’écrire, car je suis tout à vous.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, [lundi 19 juin 1876].

Je serais bien aise d’avoir de vos nouvelles, Princesse, ou plutôt chère Princesse (car pourquoi ne pas vous appeler tout haut comme je vous nomme tout bas). Il doit faire beau à Saint-Gratien et je vous suppose sinon heureuse du moins tranquille.

Moi, me voilà revenu dans cette vieille maison, à laquelle je tiens par l’attache des souvenirs et des habitudes et que j’avais quittée au mois de décembre aux trois quarts mort de chagrin et de découragement. Les choses ne sont pas encore superbes, mais elles sont tolérables et je crois que je vais travailler. Les rêves littéraires (je n’en fais plus d’autres) alternent avec les souvenirs, lesquels sont toute ma compagnie.

Le prince, si vous l’avez vu, vous aura narré dans tous ses détails l’enterrement de Mme Sand. Il y a eu là de jolis cocos. Quant à lui, le prince, il a été parfait et plus avisé que Renan et moi, qui le poussions à une chose maladroite. Il s’est abstenu de tout discours et a bien fait.

Cette mort de ma vieille amie m’a navré. Mon cœur devient une nécropole où il reste pourtant de la place pour les vivants. Comme le vide s’élargit. Il me semble que la terre se dépeuple.

C’est une raison pour tenir davantage à ceux qui restent, pour aimer encore plus ceux qu’on aime. Voilà pourquoi je pense à vous si souvent et je vous écris, bien que je n’aie rien à vous dire, sinon que je vous baise les deux mains et suis votre vieux et affectionné.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, 19 juin 1876.

Me voilà revenu dans cette vieille maison, que j’avais quittée l’année dernière aux trois quarts mort de découragement ! Les choses ne sont pas superbes, mais enfin elles sont tolérables. Je me suis remâté, j’ai envie d’écrire. j’espère en une période assez longue de paix. Il n’en faut pas demander plus aux dieux ! Ainsi soit-il ! Et pour vous dire la vérité, chère vieille amie, je jouis de me retrouver chez moi, comme un petit bourgeois, dans mes fauteuils, au milieu de mes livres, dans mon cabinet, en vue de mon jardin. Le soleil brille, les oiseaux roucoulent comme des amoureux, les bateaux glissent sans bruit sur la rivière toute plate, et mon conte avance ! Je l’aurai fini probablement dans deux mois.

l’Histoire d’un Cœur simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler et, en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit. Cela n’est nullement ironique comme vous le supposez, mais au contraire très sérieux et très triste. Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant une moi-même. Hélas ! Oui, l’autre samedi, à l’enterrement de George Sand, j’ai éclaté en sanglots, en embrassant la petite Aurore, puis en voyant le cercueil de ma vieille amie.

Les journaux n’ont pas dit toute la vérité. La voici : Mme Sand n’a reçu aucun prêtre et est morte parfaitement impénitente. Mais Mme Clésinger, par chic, a télégraphié à l’évêque de Bourges pour demander des obsèques catholiques. l’évêque s’est empressé de répondre : «oui». Maurice, qui est maire du pays, a craint de faire scandale ; mais je suspecte le docteur Favre et le bon Alexandre Dumas d’avoir fortement contribué à cette bassesse ou convenance. Quant à la belle-fille, elle s’est tenue à l’écart, plus pieuse envers la mémoire de la pauvre femme que tous les autres. Les amis sont restés en dehors du cimetière ; Dumas et le prince Napoléon sont seuls entrés dans l’église. Vous connaissez tous les autres détails.

j’avais fait le voyage en compagnie du prince, qui a été tout le temps parfait de tact et de simplicité. Renan était avec nous. Je suis revenu à Paris après deux nuits passées en chemin de fer, brisé de corps et d’âme. Le lendemain de mon arrivée à Croisset j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’école et de collège (Ernest Lemarié, le fils d’un avocat de Rouen) ; et voilà !

Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement de George Sand. Quinze personnes étaient venues de Paris. Il pleuvait à verse. Une foule de bonnes gens de la campagne marmottaient des prières en roulant leur chapelet. Cela ressemblait à un chapitre d’un de ses romans. j’ai été tout étonné de ne pas y voir Mme Plessis. Que devient-elle ? Comme je n’aime pas les choses solennelles, irrévocables, je n’ai point assisté à sa représentation d’adieu. Une fois, cet hiver, après votre départ, je me suis présenté chez elle sans la trouver.

Avez-vous lu les Dialogues philosophiques de Renan ? Moi, je trouve ça très haut, très beau. Connaissez-vous les Fioretti de saint François ?Je vous en parle parce que je viens de me livrer à cette lecture édifiante. Et, à ce propos, je trouve que, si je continue, j’aurai ma place parmi les lumières de l’Église. Je serai une des colonnes du temple. Après saint Antoine, saint Julien ; et ensuite saint Jean-Baptiste ; je ne sors pas des saints. Pour celui-là je m’arrangerai de façon à ne pas «édifier». l’histoire d’Hérodias, telle que je la comprends, n’a aucun rapport avec la religion. Ce qui me séduit là-dedans, c’est la mine officielle d’Hérode (qui était un vrai préfet) et la figure farouche d’Hérodias, une sorte de Cléopâtre et de Maintenon. La question des races dominait tout. Vous verrez cela, d’ailleurs.

Parlez-moi de vous. Écrivez-moi longuement, très longuement.

À Maurice Sand. §

Croisset, près Rouen, dimanche 25 juin [1876].

Vous m’avez prévenu, mon cher Maurice. Je voulais vous écrire, mais j’attendais que vous fussiez un peu plus libre, plus seul. Merci de votre bonne pensée.

Oui, nous nous sommes compris, là-bas ! (et si je ne suis pas resté plus longtemps, c’est que mes compagnons m’ont entraîné.) il m’a semblé que j’enterrais ma mère une seconde fois. Pauvre chère grande femme ! Quel génie et quel cœur ! Mais rien ne lui a manqué, ce n’est pas elle qu’il faut plaindre.

qu’allez-vous devenir ? Resterez-vous à Nohant ? Cette bonne vieille maison doit vous sembler odieusement vide ! Mais vous, au moins, vous n’êtes pas seul ! Vous avez une femme… rare ! Et deux enfants exquis. Pendant que j’étais chez vous, j’avais par-dessus mon chagrin deux envies : celle d’enlever Aurore, et celle de tuer M. Adrien Marx. Voilà le vrai ; il est inutile de vous faire la psychologie de la chose.

j’ai reçu hier une lettre très attendrie du bon Tourgueneff. C’est lui aussi qui l’aimait ! Mais qui donc ne l’aimait pas ? Si vous aviez vu, à Paris, le tourment de Martine ! Cela était navrant.

Plauchut est encore à Nohant, je suppose ? Dites-lui que je l’aime pour l’avoir vu verser tant de larmes.

Et laissez couler les vôtres, mon cher ami, faites tout ce qu’il faut pour ne pas vous consoler –ce qui serait d’ailleurs impossible. n’importe ! Dans quelque temps vous trouverez en vous-même une grande douceur par cette seule idée que vous étiez un bon fils et qu’elle le savait bien. Elle parlait de vous comme d’une bénédiction.

Et quand vous aurez été la rejoindre, quand les arrière-petits-enfants des petits-enfants de vos fillettes auront été la rejoindre eux-mêmes, et qu’il ne sera plus question depuis longtemps des choses et des gens qui nous entourent, – dans plusieurs siècles – des cœurs pareils aux nôtres palpiteront par le sien ! On lira ses livres, c’est-à-dire qu’on songera d’après ses idées et qu’on aimera de son amour.

Mais tout cela ne vous la rend pas ! n’est-ce pas ? Avec quoi donc nous soutenir, si l’orgueil nous manque, et quel homme plus que vous doit avoir celui de sa mère !

Allons, mon cher ami, adieu ! Quand nous reverrons-nous maintenant ? Comme j’aurais besoin de parler d’elle, insatiablement !

Embrassez pour moi Mme Maurice, comme je l’ai fait dans l’escalier de Nohant, et vos petites.

À vous, du fond du cœur.

À Tourgueneff. §

Croisset, dimanche soir, 25 juin 1876.

Comme j’ai sauté hier matin sur votre lettre, mon bon cher vieux, en reconnaissant votre écriture ! Car je commençais à m’ennuyer de vous fortement ! Donc, après nous être embrassés, causons.

Je suis contrarié que vous le soyez à propos de vos affaires d’argent et de vos craintes sur votre santé. Espérons que vous vous trompez et que la goutte vous laissera tranquille.

La mort de la pauvre mère Sand m’a fait une peine infinie. j’ai pleuré à son enterrement comme un veau, et par deux fois : la première en embrassant sa petite-fille Aurore (dont les yeux ce jour-là ressemblaient tellement aux siens que c’était comme une résurrection), et la seconde, en voyant passer devant moi son cercueil. Il y a eu là de belles histoires ! Pour ne pas blesser «l’opinion publique», l’éternel et exécrable on, on l’a portée à l’église. Je vous donnerai les détails de cette bassesse. j’avais le cœur bien serré ! Et j’ai eu positivement envie de tuer M. Adrien Marx. Sa seule vue m’a empêché de dîner, le soir, à Châteauroux. Oh ! La tyrannie du Figaro ! Quelle peste publique. j’étouffe de rage en songeant à ces cocos-là.

Mes compagnons de route, Renan et le prince Napoléon ont été charmants, celui-là parfait de tact et de convenance et il a vu clair, dès le début, mieux que nous deux.

Vous avez raison de regretter notre amie, car elle vous aimait beaucoup et ne parlait jamais de vous qu’en vous appelant «le bon Tourgueneff». Mais pourquoi la plaindre ? Rien ne lui a manqué, et elle restera une très grande figure.

Les bonnes gens de la campagne pleuraient beaucoup autour de sa fosse. Dans ce petit cimetière de campagne, on avait de la boue jusqu’aux chevilles. Une pluie douce tombait. Son enterrement ressemblait à un chapitre d’un de ses livres.

Quarante-huit heures après, j’étais rentré dans mon Croisset où je me trouve étonnamment bien ! Je jouis de la verdure, des arbres et du silence d’une façon toute nouvelle ! Je me suis remis à l’eau froide (une hydrothérapie féroce) et je travaille comme un furieux.

Mon Histoire d’un Cœur simple sera finie sans doute vers la fin d’août. Après quoi, j’entamerai Hérodias ! Mais que c’est difficile ! Nom de dieu que c’est difficile ! Plus je vais et plus je m’en aperçois. Il me semble que la prose française peut arriver à une Beauté dont on n’a pas l’idée. Ne trouvez-vous pas que nos amis sont peu préoccupés de la beauté ? Et pourtant il n’y a dans le monde que cela d’important !

Et bien, et vous ? Travaillez-vous ? Et Saint Julien avance-t-il ? C’est bête comme tout ce que je vais vous dire, mais j’ai envie de voir ça imprimé en russe ! Sans compter qu’une traduction faite par vous «chatouille de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse», seule ressemblance que j’aie avec Agamemnon.

Quand vous êtes parti de Paris, vous n’aviez pas lu le nouveau bouquin de Renan. Il me paraît charmant. «Charmant» est le mot propre. Êtes-vous de mon avis ? Du reste, depuis quinze jours, j’ignore absolument ce qui se passe dans le monde, n’ayant pas lu une seule fois le moindre journal. Fromentin m’a envoyé son livre sur «les maîtres d’autrefois». Comme je connais fort peu la peinture hollandaise, il manque pour moi de l’intérêt qu’il aura pour vous. C’est ingénieux, mais trop long, trop long ! Taine me paraît exercer une grande influence sur ledit Fromentin. Ah ! j’oubliais ! Le poète Mallarmé (l’auteur du Faune) m’a cadeauté d’un livre qu’il édite : Vatek, conte oriental écrit, à la fin du siècle dernier, en langue française, par un anglais. C’est drôle.

j’entre en rêverie (et en désirs) quand je songe que cette feuille de papier va aller chez vous dans votre maison, que je ne connaîtrai jamais ! Et je me dépite de n’avoir pas de votre entourage une idée nette.

Si vous avez chaud là-bas, ici il ne fait pas froid. Toute ma journée se passe les jalousies closes, dans la compagnie exclusive de moi-même. Aux heures des repas, j’ai pour me distraire la vue de mon fidèle Émile et de mon lévrier.

Ma nièce, à qui je transmettrai votre bon souvenir, s’en va à la fin de ce mois aux Eaux-Bonnes avec son mari, et je ne bougerai d’ici qu’à la fin de septembre, pour assister à la première de Daudet. Mais à cette époque vous serez revenu depuis longtemps aux Frênes.

Vous apprendrez avec plaisir que les affaires de mon neveu ont l’air de prendre une bonne tournure. Il y a du moins un peu d’azur à l’horizon.

Oui, mon bon vieux, tâchons, en dépit de tout, de nous tenir la tête levée hors de l’eau. Soignez-vous bien, bonne pioche, et prompt retour.

Je vous embrasse tendrement et fortement.

Votre.

Écrivez-moi, hein ?

À sa nièce Caroline. §

[Croisset]. Nuit de lundi, 2 heures [26 juin 1876].

Si je ne lui écrivais pas ce soir, ma pauvre fille serait plus de quatre jours sans avoir des nouvelles de vieux, qui tient à lui donner le bon exemple, en tout ! oui, chérie, il faut se tenir le bec hors de l’eau, autant que possible, et quand on n’a pas de courage, faire semblant d’en avoir pour en donner aux autres. Ils vous le rendront à l’occasion. Tu dois, par ta gentillesse, fortifier ton mari dans ses moments de langueur. Si le petit coin d’azur, qui apparaît maintenant à l’horizon, s’efface, il en reviendra un autre plus large, et la bourrasque sera finie.

En allant hier dîner chez nos bons amis de Saint-Sever (où je croyais trouver G. Pouchet qui n’a point comparu), j’ai fait 1° une visite à Mme Censier (en reconnaissance de celles qu’elle nous a faites l’été dernier) ; 2° j’ai contemplé un reposoir, rue Haranguerie, et 3° assisté au retour des courses ! Spectacle pitoyable ! Quelle triste ville que Rouen ! Nom d’un nom ! Quelle piètre localité !

Mon Moscove m’a écrit une lettre charmante où il me charge de présenter ses meilleurs souvenirs à Mme Commanville et à son mari. Il y a ici, pour vous, un billet annonçant la naissance d’un enfant de M. Lezéleuc de Kerouara ; l’enfant est une fille, Yvonne, nom chic !

Et voilà tout, pauvre chat ! Je me baigne dans la rivière tous les soirs, puis je dîne en compagnie de Julio, tout en continuant à retourner mes phrases. Ta Nounou travaille raide et t’embrasse tendrement.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi, midi [1 er juillet 1876].

Je suis content d’apprendre le mariage de cette bonne Fanny et, comme à toi, cette nouvelle m’a causé «une vive impression» (style facile vous épargnant la peine de chercher les mots et de savoir ce qu’on veut dire). Espérons qu’elle sera heureuse, que nous la verrons souvent, et que l’amitié ne faiblira pas. Je voudrais connaître le mari. Ton projet va donc se réaliser : le voyage en compagnie de la chère Flavie. Tant mieux ! Mais tâche de ne pas t’exalter à Lourdes. Continue à réserver ta foi pour des choses plus élevées… !

Si Ernest ne vient te trouver aux Pyrénées qu’à la fin de juillet, nous ne sommes pas près de nous voir, pauvre chat. Le bon Laporte est venu me voir hier dans l’après-midi, pendant que Marguerite accouchait. Émile est dans le ravissement d’avoir un fils, joie que je comprends, que je trouvais autrefois très ridicule, et que maintenant j’envie. Dans la jeunesse, on est vert et dur, on s’attendrit plus tard, et enfin l’on arrive à être blet comme une poire d’édouin : triste régal ! Pourtant je ne suis pas encore trop avachi, et je lutte comme un forcené contre les difficultés de mon Cœur simple, qui augmentent de jour en jour.

Tes explications sur les colis ne sont pas claires comme de l’eau de roche. Je tâcherai cependant, de nous y conformer. Quant aux clefs, Émile, qui les a toutes laissées à Paris, n’en a aucune ici. Cherche-les ! C’est Marguerite qui a rempli les deux caisses dont tu parles. Quant à la troisième, faite par Émile, elle n’en a pas : il l’a ficelée.

Allons, adieu, pauvre loulou. Bon voyage. Écris-moi donc sur du papier plus large. Pas tant de chic ! Les barres énergiques de ton écriture n’ont pas la place de s’étendre…

Il est temps d’aller me plonger dans la Seine. Si ça pouvait me faire dormir ! Mais j’ai le bourrichon monté. La nuit, les périodes qui roulent dans ma cervelle, comme des chars d’empereur romain, me réveillent en sursaut par leurs cahots et leur grondement continu.

Allons, encore un baiser bon de

Ta nounou.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], samedi, 5 h et demie [8 juillet 1876].

Pauvre loulou,

Je me doutais bien que tu ferais un voyage pénible jeudi, à cause de l’extrême chaleur, et que ma poulotte arriverait quasi liquéfiée dans la patrie de Rabelais. Donne de ma part une pensée de respect et d’adoration devant la maison qu’on montre pour la sienne. La description que tu me fais de celle où tu gîtes présentement est alléchante : un tel lieu doit plaire à un […] comme toi. As-tu emporté un album, de quoi faire un croquis en voyage ?

Quant à moi, je n’ai rien à te dire. C’est demain qu’a lieu le baptême de M. Collange fils. La mère, l’enfant et le père se portent bien…

j’ai eu la visite, avant-hier, du bon Sabatier ; il reviendra me voir la semaine prochaine. En voulant remonter la marée, il y a huit jours (et elle était violente), M. Vieux s’est donné un effort dans la hanche gauche. Pendant plusieurs jours j’en ai boité. Maintenant il n’y paraît plus, et hier j’ai recommencé mes exercices natatoires, mais avec plus de modération. Je travaille beaucoup, cependant je n’avance guère. Crois-tu que, depuis trois semaines, j’ai fait sept pages ; et mes journées sont longues pourtant ! n’importe ! Je crois que ça ne sera pas mauvais. Mais dans le commencement, je m’étais emballé dans de trop longues descriptions. j’en enlève de charmantes : la littérature est l’art des sacrifices…

M. Du Hamel, le nouveau locataire, est venu me faire une visite. C’est un bourgeois de bonnes manières. Il désire qu’Ernest lui signe son bail, mais je ne vois pas venir ton mari.

j’ignore absolument ce qui se passe dans le monde, ne recevant aucun journal et n’en sentant pas le besoin. Quelquefois seulement, Émile me prête le Petit Moniteur quand il y trouve une chose qu’il croit intéressante pour son maître.

Parle-moi donc de Fanny. l’as-tu vue avant ton départ ? Connais-tu son époux ? Maintenant, elle va faire tout à fait partie de «la Haute !»

Quand est-ce que cette bonne Flavie vient te retrouver ?

Fais toutes mes amitiés à Mme de La Chaussée et embrasse pour moi Mlle Jane.

Adieu, pauvre chère fille.

Un bon bécot de

Ta nounou.

Au docteur Pennetier. §

[Croisset, juillet 1876].

Mon cher Ami,

Serez-vous à Rouen samedi prochain, tout l’après-midi, vers trois ou quatre heures ? Et où vous trouverai-je ?

j’aurais besoin de voir des perroquets et d’avoir sur eux le plus de détails possible, de connaître un peu leurs maladies et leurs mœurs.

Un petit mot de réponse, n’est-ce pas ? Et tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], vendredi, 6 heures [14 juillet 1876].

Mon pauvre chat,

Comme je suis content pour toi que la bonne Flavie soit maintenant tout près de ta personne ! Vous allez avoir des heures d’épanchement qui vous seront douces.

j’ai gardé un souvenir très vague de Chinon. d’après ce que tu m’en dis, c’est un pays en sucre. Tu as bien fait de défendre le grand scheik, le patriarche de la littérature française depuis trois cents ans, l’incomparable bonhomme ayant nom Rabelais. Ah ! Les bourgeois ! – y compris les bourgeoises !

Leur bêtise va parfois jusqu’à l’homicide. Hier on a retiré de l’eau, à Dieppedalle, un homme qui n’était pas tout à fait noyé. M. H***, prodiguant ses soins, l’a fait pendre par les pieds pour qu’il dégorgeât son eau, ce qui l’a achevé net.

Autre mort : celle du petit enfant de Marguerite. Elle est revenue hier soir et est désolée, ainsi que son mari…

Pas n’est besoin de te dire que dimanche j’attendais avec bien de l’impatience la venue du facteur ! Puisque c’est demain, à 10 heures, que doit avoir lieu la fameuse réunion, Ernest me paraît plein de prudence. Quoi qu’il advienne, il faut qu’il aille tout de suite aux Eaux-Bonnes. Il me semble qu’il en a besoin plus que jamais.

Demain j’irai à Rouen pour voir des perroquets empaillés et M. le maire, car la souscription Bouilhet revient sur l’eau.

Rien de neuf.

Je travaille beaucoup et redoute le monde,
Ce n’est point dans les bals que l’avenir se fonde.
Camille Doucet.

Pour écrire une page et demie, je viens d’en surcharger de ratures douze ! M. de Buffon allait jusqu’à quatorze !

Encore un mois de cet exercice, puis je le recommencerai à propos d’Hérodias !

Quand vous embarquez-vous pour Lourdes ?

Pas trop d’exaltation !

Et pense toujours à

Ta vieille Nounou

qui te chérit et t’embrasse.

Putzel va très bien et ne me quitte pas.

Quant au Cœur simple, c’est aussi bonhomme que Saint Julien est effervescent, et je crains que tu n’éprouves une déception, étant une personne qui aime les choses à plumet.

À Eugène Fromentin. §

Croisset, près Rouen, 19 juillet [1876].

Mon cher Ami,

Vous avez bien fait de m’envoyer votre livre, car je l’ai lu avec un plaisir infini. Si vous pouviez voir mon exemplaire, les nombreux coups de crayons mis sur les marges vous prouveraient qu’il est pour moi une œuvre sérieuse. Comme c’est intéressant ! Et que cela est rare, un critique parlant de ce qu’il sait ! Je n’ai pas l’outrecuidance d’apprécier vos idées en fait de peinture, ni de les discuter, bien entendu, parce que : 1° je ne suis pas du bâtiment et que, 2° je n’ai pas vu les tableaux dont vous parlez. Je me borne donc à ce qui est de ma compétence, le côté littéraire, lequel me paraît considérable. Je ne vous reproche qu’une chose, un peu de longueur, peut-être. Votre livre eût gagné en intensité si vous eussiez enlevé quelques répétitions, la littérature étant l’art des sacrifices. Deux figures dominent l’ensemble, celle de Rubens et celle de Rembrandt. Vous faites chérir la première, et devant la seconde on reste rêveur. Voici la première fois que je rencontre des phrases telles que celle-ci : «dans le grand blanc, le cadavre du Christ est dessiné par un linéament mince et souple et dominé par ses propres reliefs, sans nul effort de nuances, grâce à des écarts de valeurs imperceptibles.» une merveille de précision et de profondeur ! – le passage pages 189-191 mériterait d’être inscrit sur les murs, pour l’édification de tous ceux qui se sentent artistes. Il faut être d’une certaine force pour comprendre ce que vous dites sur l’insignifiance du sujet (p. 201 et suiv.). Rien n’est plus juste ! Mais c’est une vérité pure qui aura bien du mal à s’établir dans les caboches épicières et utilitaires de nos contemporains. Quel esthéticien vous faites ! Page 225 : «on se convaincrait… et qu’il y a de très grandes lois dans un petit objet, etc…»  et page 235 : «l’individualisme des méthodes n’est à vrai dire que l’effort de chacun pour imaginer ce qu’il n’a point appris. La soi-disant originalité des procédés modernes cache au fond d’incurables malaises.»  sentences classiques ! Un peintre doublé d’un écrivain pouvait seul écrire la page 351 sur le clair obscur : «c’est la forme mystérieuse par excellence…»  quant à vos descriptions de tableaux, on les voit !

Enfin, mon cher ami, vous avez fait un livre qui m’a charmé et, comme j’ai la prétention de m’y connaître, je suis sûr qu’il est bon. Merci du cadeau. Je vous serre les mains fortement. Tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], jeudi soir, 6 heures [20 juillet 1876].

Eh bien, voilà une jolie conduite ! Pas de lettre depuis 8 jours ! j’aime à croire que tu n’es pas malade ? Mais ce n’est pas bien de laisser sans nouvelle

Sa pauvre Nounou qui t’embrasse.

Laporte est venu ce matin déjeuner ici, et il a porté de lui-même un toast en ton honneur.

j’irai à Rouen dimanche pour la souscription de Bouilhet.

Mais où es-tu ? à Chinon ? En route ? à Tarbes ? À Lourdes ?

À sa nièce Caroline. §

Croisset, samedi, 6 heures [22 juillet 1876].

Ah ! Enfin ! Une lettre de la chère fille, et qui commence par des excuses. Donc, je me tais. Mais il ne faut pas croire, mon loulou, que la littérature m’absorbe au point de t’oublier. n’es-tu pas ce que j’ai de plus cher au monde ! Je voudrais tant te voir heureuse ! Tu me dis que, dans tes promenades champêtres, tu te livres à la rêverie. Mauvaise occupation ! Très mauvaise ! Autant que possible, il ne faut jamais rêver qu’à un objet en dehors de nous ; autrement on tombe dans l’océan des tristesses. Crois-en un vieux plein d’expérience.

Ce soir Ernest va venir coucher ici et y passer la journée de demain. j’ai peur de le trouver démoralisé par ses échecs successifs. Mais la saison d’été est mortelle pour les affaires : il n’y a personne à Paris maintenant. qu’il aille bien vite se soigner aux Eaux-Bonnes ! à son retour, il n’en aura que plus de force, car il ne faut pas abandonner la partie. Là est son devoir. Moi aussi, je lâche le grand mot à l’occasion ! Et voilà le pèlerinage de Lourdes manqué ! Ce doit être une grande peine pour Flavie, et j’en suis fâché pour toi, puisque vous allez bientôt vous quitter.

j’ai reçu de Mme Brainne une lettre très spirituelle où elle me fait une description des énormités qu’elle voit à Marienbad et des prodiges de dégraissement qui s’y opèrent, ajoutant que, si je l’avais accompagnée, j’aurais eu là une belle occasion de perdre mon ventre.

j’en ai reçu ce matin une autre de mon disciple Guy et je vais lui répondre par une lettre sévère. Le jeune homme s’amuse trop ; il ferait mieux de lire Rabelais que je relis (encore) depuis que tu es à Chinon.

Demain, à midi, le bon Laporte vient me prendre pour aller à Rouen, à la réunion qui se tiendra chez Gally. Je l’ai fait nommer (Laporte) membre de notre souscription.

Hier soir, j’ai été emprunter un livre à ***. Mon Dieu ! Que sa petite femme est dinde ! Peut-on passer sa vie avec des êtres aussi nuls !

Mardi j’ai eu à déjeuner Pouchet et Pennetier. Il y a huit jours, j’avais été au muséum lui demander des renseignements sur les perroquets, et actuellement j’écris devant un «amazone» qui se tient sur ma table, le bec un peu de côté et me regardant avec ses yeux de verre. Mon intention est de ramener demain Mlle Julie.

Voilà tout, pauvre chat. Je continue à travailler ferme. Mon Cœur simple sera fini à ton retour. Jamais je n’ai été curieux de voir l’ensemble d’une de mes œuvres comme cette fois-ci.

Saint-Martin m’attend dans sa barque. Je vais me baigner. Je jouis de Croisset plus que les autres étés. Pourquoi ? En nageant, monsieur contemple les îles, les coteaux, enfin monsieur est bien. Il ne lui manque que la mine de la bonne petite nièce

Que j’embrasse.

Mes amitiés les plus tendres à Flavie d’abord et ce que tu jugeras convenable à Mme de La Chaussée.

À Émile Zola. §

[Croisset, 23 juillet 1876].

Je suis content de vous savoir au bord de la mer et vous reposant. Ne faites absolument rien. Le travail n’en ira que mieux quand vous le reprendrez.

Franchement, vous aviez besoin de répit à la fin de l’hiver ; nous commencions à nous inquiéter de vous.

Votre ami présentement pioche comme un bœuf. Jamais je ne me suis senti plus d’aplomb, mais l’Histoire d’un Cœur simple ne sera pas finie avant trois semaines, après quoi je préparerai immédiatement mon Hérodiade (ou Hérodias).

Et j’ignore tout ce qui se passe dans le monde, ne vois personne, ne lis aucun journal, excepté la République des Lettres dont le numéro du 16 m’a exaspéré à cause de l’article sur Renan. Le connaissez-vous ? Comme j’aime mes amis, je ne veux rien avoir de commun avec ceux qui les dénigrent aussi bêtement. Donc j’ai écrit à l’excellent Catulle pour le prier : 1° de rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille.

qu’on ne soit pas de l’opinion de Renan, très bien ! Moi aussi je ne suis pas de son opinion ! Mais ne tenir aucun compte de tous ses travaux, lui reprocher les cheveux rouges qu’il n’a pas, et sa famille pauvre en l’appelant domestique des princes, voilà ce que je n’admets pas ! Ma résolution est bien prise, j’abandonne avec joie et définitivement ces petits messieurs-là. Leur basse envie démocratique me soulève le cœur de dégoût, et ils ont des doctrines philosophiques et politiques ! C’est un grand mot pourtant : la République des Lettres, et qui pourrait être une belle chose ! Mais qu’ils en sont loin !

n’en parlons plus, hein ?

Je me souviens de Piriac ; c’est en face l’île Dumet, une île toute pleine d’oiseaux, et de Guérande aussi. Il doit y avoir dans l’église des bas-reliefs curieux représentant de bons diables à fourches et à ailes ? Mes souvenirs, remontant à 1846, sont vagues.

Vous remercierez pour moi Charpentier de m’avoir envoyé ce livre anglais dont j’ai besoin.

Combien de temps encore restez-vous en Armorique ?

Moi, je ne bougerai d’ici que pour aller à la première de Daudet et probablement je ne rentrerai à Paris que fort tard, afin d’aller plus vite dans ma petite drôlerie juive.

Tourgueneff m’a écrit les mêmes choses qu’à vous. Je l’attends vers la fin du mois prochain.

j’ai reçu hier de notre jeune ami Maupassant une épître fort agréable et pleine du détail de ses lubricités canotières avec une grosse femme.

Voilà, je crois, toutes les nouvelles.

Empiffrez-vous de coquillages. Ça rend gai. Amitiés et respects à «toute la société».

Et à vous, mon vieux solide, une très forte poignée de main de votre.

j’ai eu la vertu de ne pas lire l’Assommoir dans la République des Lettres, n’en connaissant point le commencement. Quand votre roman sera fini, j’imagine qu’il y aura descente du côté financier !

À Guy de Maupassant. §

[Croisset]. Nuit du 23 [juillet 1876].

Votre lettre m’a réjoui, jeune homme !

Mais je vous engage à vous modérer, dans l’intérêt de la littérature. […]

Prendre garde ! Tout dépend du but que l’on veut atteindre. Un homme qui s’est institué artiste n’a plus le droit de vivre comme les autres.

Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m’étonne nullement. Le même Mendès m’a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m’était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l’article sur Renan. On s’attaque à l’homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l’avez lu d’ailleurs ? qu’en pensez-vous ? Bref, j’ai dit à Catulle que : 1° je le priais d’effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C’est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir ! Ce que je ne pardonne pas, c’est la basse envie démocratique.

La scie sur Offenbach donne la mesure de sa verve comique. Voilà quelque chose d’embêtant, cette plaisanterie-là inventée par Fiorantino vers 1850 et qui dure encore ! Ajoutez-y, pour faire la triade, Littré, le monsieur qui prétend que nous descendons des singes, et le vendredi à charcuterie de Sainte-Beuve. Oh ! La bêtise !

Quant à moi je travaille avec violence, ne voyant personne, ne lisant aucun journal, et gueulant dans le silence du cabinet comme un énergumène. Je passe toute la journée et presque toute la nuit courbé sur ma table et j’admire assez régulièrement le lever de l’aurore. Avant mon dîner, vers 7 heures, je batifole dans les ondes bourgeoises de la Seine. Je ne défume pas, j’en ai même l’intérieur du bec avarié, me portant du reste comme un charme. À propos de santé, vous ne m’avez pas l’air bien malade décidément. Tant mieux ! n’y pensez plus.

À la princesse Mathilde. §

Croisset [25 juillet 1876].

Princesse, je voudrais bien savoir ce que vous devenez par ces extrêmes chaleurs et avoir de vos nouvelles. Comment supportez-vous l’existence ? Que faites-vous ? Etc.

Je n’ai absolument rien à vous dire, sinon que je pense à votre personne. Je ne vois aucun mortel, ne lis aucun journal et je travaille comme un enragé. Dans une quinzaine j’aurai fini un conte ; immédiatement après j’en commencerai un autre. Ma nièce est aux Pyrénées avec son mari et, jusqu’aux premiers jours de septembre, je resterai dans une solitude absolue. Tous les jours je nage dans la Seine (comme un jeune homme). Voilà ma seule distraction.

Il faut pourtant que je vous fasse part d’une légère histoire. Vous savez qu’il existe une revue intitulée la République des Lettres et dont le bon Catulle Mendès est le directeur. j’ai eu cet hiver la complaisance de lui donner gratis (bien entendu) des fragments de la féerie que je vous ai lue autrefois : le Château des cœurs. Depuis lors mon nom brille sur la couverture parmi d’autres plus ou moins illustres. Or il a paru sur Renan, dans le numéro du 16, un article tellement grossier et si ignoble de forme que je me suis fâché tout rouge, si bien que j’ai prié le sieur Mendès : 1° d’effacer mon nom comme collaborateur et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Il m’a répondu une lettre fort polie. n’importe, je ne veux plus rien avoir de commun avec de pareils polissons. Il y a des gens que l’on doit respecter ; Renan est du nombre. d’ailleurs j’exècre de toutes les puissances de mon cœur la basse envie démocratique. Conclusion : le monde est laid, chère Princesse. Et comme je ne suis pas démocrate (bien que révolutionnaire jusqu’aux moelles), je vénère ce qui est grand, j’admire ce qui est beau, et j’adore ce qui est bon. C’est pourquoi, en vous baisant les deux mains aussi longtemps que vous le permettrez, je suis, Princesse, votre vieil ami et dévoué.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, fin juillet 1876].

Je vous remercie de m’avoir envoyé cet entrefilet annonçant que l’on fait en Italie un opéra sur Salammbô, mais je ne puis m’y opposer. d’ailleurs je m’en moque profondément. Si Reyer et Catulle Mendès en sont contrariés, qu’ils s’arrangent.

À propos de ce dernier, je me suis fâché tout rouge contre lui, après un article sur Renan paru le 16 de ce mois dans la République des Lettres. l’article n’est pas dudit Catulle. n’importe, il n’aurait pas dû l’insérer, tant il est plein de grossièretés, d’attaques à la personne. Je lui ai écrit pour lui dire d’avoir : 1° à rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Depuis deux mois c’est le seul épisode de mon existence. Vous voyez qu’elle est peu dramatique, dieu merci ! Et je travaille comme un frénétique. Pourquoi ? Je n’en sais rien ! Mais vraiment j’ai le diable dans le corps. Je ne me couche plus qu’au soleil levant et je gueule dans le silence du cabinet à me casser la poitrine, laquelle ne s’en trouve que mieux. Ma seule distraction (et mon seul exercice) est, tous les jours, avant mon dîner, de m’allonger sur la brasse dans les ondes de la Séquane. Ma nièce et son mari sont aux Pyrénées. Personne ne vient me voir et je ne m’en plains nullement. Au contraire.

Mon second conte, Histoire d’un Cœur simple, sera fini dans quinze jours ou trois semaines. l’idée de vous le lire m’a encouragé pendant tout le temps de mon travail. Vous êtes un si bon auditeur ! Vous n’imaginez pas le bien profond que m’ont fait vos yeux pendant que vous écoutiez Saint Julien. La voilà la vraie gloire !

Cette fois-ci, on ne dira plus que je suis inhumain. Loin de là, je passerai pour un homme sensible et on aura une plus belle idée de mon caractère.

Depuis un mois, j’ai sur ma table un perroquet empaillé, afin de «peindre» d’après la nature. Sa présence commence à me fatiguer. n’importe ! Je le garde afin de m’emplir l’âme de perroquet.

qu’ai-je encore à vous conter ? Rien, sinon des choses anciennes. C’est-à-dire que je vous baise les mains.

À Guy de Maupassant. §

[Croisset, août 1876].

Mon cher Ami,

M. Laugel m’embarrasse. Porter un jugement sur l’avenir d’un homme me paraît chose tellement grave que je m’en abstiens. d’autre part, demander si l’on doit écrire ne me semble pas la marque d’une vocation violente. Est-ce qu’on prend l’avis des autres pour savoir si l’on aime ? Franchement, je ne puis répondre que des banalités. Excusez-moi ! Dites-lui que je suis très occupé (ce qui est vrai) et que nous nous verrons l’hiver prochain. En attendant, qu’il travaille. Mon «jugement» sera mieux assis sur un bagage un peu plus lourd.

l’article sur Renan n’a pour moi aucune importance, mais j’ai été indigné de la basse envie démocratique qui en transsude. En effet, il fallait plaire à son public.

Conclusions : s’écarter des journaux ! La haine de ces boutiques-là est le commencement de l’amour du beau. Elles sont par essence hostiles à toute personnalité un peu au-dessus des autres. l’originalité, sous quelque forme qu’elle se montre, les exaspère. Je me suis fâché avec la Revue de Paris et je me fâche avec la République des Lettres. Afin de continuer mes relations avec Lapierre, je ne lis pas le Nouvelliste. Jamais de la vie aucun journal ne m’a rendu le plus petit service. On n’a pas reçu les romans que j’y recommandais, ni inséré la moindre des réclames sollicitées pour des amis, et les articles qui m’étaient favorables ont passé malgré la direction des dites feuilles. Entre ces messieurs et moi, il y a une antipathie de race profonde. Ils ne le savent pas ; moi je le sens bien. En voilà assez sur ces misérables.

Ah ! La bêtise humaine vous exaspère ! Et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge ?

Dans huit ou dix jours j’aurai fini mon perroquet. Je suis impatient de vous le lire. Tâchez de venir à Croisset avant le commencement de septembre. Vous y coucherez (j’ai cinq lits à votre disposition !) il se pourrait que je m’absentasse dès les derniers jours d’août. Dans ce cas-là je vous préviendrais.

Embrassez votre chère maman pour moi, et qu’elle vous le rende.

Votre vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, jeudi 3 heures, 3 août 1876].

Si le second facteur n’apporte pas tout à l’heure une lettre de ma pauvre fille, celle-ci partira tout de même, car tu serais longtemps sans nouvelles de Vieux, qui n’a pourtant rien à te dire.

Je suis bien curieux de savoir comment le voyage s’est passé par la petite chaleur qu’il faisait dimanche dernier. Ce jour-là, j’ai été dîner chez Mme Lapierre (retour d’Auvergne) et j’ai cuydé en crever sur l’Union. C’est la seule fois, cet été, que la chaleur m’ait gêné.

Le matin j’avais eu le bon Laporte, qui m’a prêté le livre d’un chantre de Couronne pour m’instruire dans les processions, et un autre de médecine, où je puise des renseignements sur les pneumonies. Actuellement j’ai donc sur ma table, autour du perroquet : le bréviaire du susdit chantre, ton paroissien, les quatre volumes du paroissien appartenant à ton époux ; de plus : l’Eucologe de Lisieux, ayant appartenu à ton arrière-grand’mère. Mais je commence à tomber sur les bottes. La fin est dure ! Heureusement que je n’ai plus que six pages !

Sans l’eau froide, je n’aurais pas été aussi vigoureux depuis deux mois. Sais-tu que mes nuits ordinaires n’excèdent pas cinq ou six heures, au plus ? Et je ne dors pas dans le jour. Émile en est esbahi, j’ai peur de retomber à plat quand j’aurai fini. Mais non ! Il faudra se remonter le coco pour Hérodias.

[…] j’ai eu à déjeuner ce bon Sabatier. Comme nous nous entendons en histoire, nous avons beaucoup causé et, après le repas, il m’a demandé de lui lire ce que je fais maintenant. Il a donc ouï l’Histoire d’un Cœur simple et m’en a paru si ému, avoir si bien compris mes intentions, enfin tellement admiratif que j’ai entamé Saint Julien ! Oh ! Alors !

Bref, il s’en est allé à 5 heures du soir.

Tu as tort de t’inquiéter de Putzel. Elle va très bien, ses fureurs amoureuses étant calmées. Mais, madame, c’était, il y a quelques jours, une véritable Messaline !

La pauvre Julie n’est pas brillante. Marguerite ou la petite fille du jardinier la promène dans le jardin. l’air de Croisset lui fait du bien et elle a repris des forces depuis huit jours. Quant à sa vue, je crois qu’elle ne tardera pas à être complètement aveugle.

Combien de temps resteras-tu à Tarbes ? Etc. Mais la réponse à ces questions est peut-être dans la lettre qui va venir tout à l’heure.

En l’attendant, un grand baiser de

Ta vieille nounou.

j’ai fait samedi une re-demande au conseil municipal. Il doit s’en occuper prochainement et cette fois nous avons chance de réussir.

Si le monument se fait et qu’il y ait une inauguration, Monsieur Vieux prononcera un discours dont il a trouvé le sujet ! «De la haine de la Littérature», ou, plutôt : «De l’envie qu’excite la supériorité intellectuelle». Et je me promets de mettre les pieds dans le plat, d’être violent, impitoyable, près de cracher un joli glaviot à la face de la Médiocratie.

La mère Lequesne (de Quevilly), qui se promène sur le quai, me regarde baigner et m’admire. Elle trouve que j’ai l’air «d’un sultan» (mot à Saint-Martin).

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi, 5 heures, 7 août 1876.

Quand tu vas être installée aux Eaux-Bonnes, il faudra tâcher de m’écrire un peu plus souvent, ma chérie ! Tes deux dernières lettres ont eu huit jours d’intervalle. C’est trop pour ton pauvre vieux !

Je souhaite que les Pyrénées te soient aussi profitables que la Touraine. Mais prends garde qu’il ne faille l’année prochaine aller à Marienbad, si toutefois ce que tu dis est vrai ? à t’en croire, tu deviendrais énorme.

Moi, je continue à hurler comme un gorille dans le silence du cabinet et même aujourd’hui j’ai dans le dos, ou plutôt dans les poumons, une douleur qui n’a pas d’autre cause. À quelque jour, je me ferai éclater comme un obus ; on retrouvera mes morceaux sur ma table. Mais, avant tout, il faut finir ma Félicité d’une façon splendide ! Dans une quinzaine (ou peut-être avant), ce sera fait. Quel effort !

Il paraît que le bon Sabatier a été ému, puisqu’il en a parlé à sa femme. Je n’ai pas de ses nouvelles (de Frankline), car je ne vais point à Rouen, dieu merci ! Elle m’avait promis sa visite et je ne la vois pas venir. Sa petite fille a des cheveux noirs. Voilà tous les détails que je puis te donner. – potins de la rive : mon ami X***, ennuyé des calomnies de Mossieu X***, l’a menacé (sur le bateau de la Bouille, et devant l’éluite) de lui flanquer une gifle de Marengo en plein groin, et le «vénérable vieillard», qui est une canaille, s’est tenu coi. Mme Z***a renvoyé une de ses bonnes, à l’instigation de Mme Y***, parce que ladite bonne était «trop jeune» pour son mari ! Lequel s’est épanché dans mon sein à propos de la jalousie imbécile de sa petite épouse…

Histoire : la Princesse Mathilde est allée passer quelque temps au Havre, pour se remettre des chaleurs, et m’annonce sa visite, escortée de Popelin père et fils, Benedetti, Marie Abbatucci et, bien entendu, Mme de Galbois. Il m’eût été doux de l’inviter à déjeuner, mais !…

Tout à l’heure je vais aller m’esbattre comme un triton dans les ondes de la Séquane, où nageant ores sur le ventre, ores sur le dos, emmy les nefs, à la marge des isles bordées de feuillages, ie cuyde ressembler aux dieux marins des tapisseries de haulte lisse. Puis, m’estant fait revestir par ung mien valet, prendrai-je ung potaige et viandes substantielles, n’oultrepassant le réconfort nécessaire que ie alambiqueray en mon estomach à l’aide de caoué et petun avec tout petit de alcool des Arabes. Tellement qu’en plaine teneur de mes esprits animaux me remettray-je à la forge, dans ma librairie, jusques au lever du soleil, comme ung alquimiste, me pollicitant la palme du langaige françoys si ie adviens à couler la vraie nature des choses dans un moule ciceronian.

Adieu, mon nepveu et ma niepce.

Votre avuncule.

Cette page est pour ton époux, amateur de telles folastreries et idiomes antiques.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi 10 août 1876.

Quelle chaleur ! Hier, sur le quai, 60 degrés au soleil ! Et il ne doit pas faire plus frais aux Eaux-Bonnes. Mais ça fera du bien à Ernest.

Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que t’aura dit son médecin. Je demande un peu de détails, s’il y a moyen. Et tâchez de ne pas vous ennuyer là-bas. Car j’imagine, pauvre loulou, que tu as accompli la meilleure partie de ton voyage. Il me reste quatre pages à écrire pour avoir fini mon conte. Je vais en commencer la préparation ce soir. Bref, j’espère vers le 20 l’avoir terminé et recopié. Si vous ne devez revenir ici que dans un mois (entre le 7 et le 10 septembre), je ferais mieux de m’absenter pendant que vous ne serez pas ici. Mon intention serait de ne pas revenir à Paris avant le jour de l’an, afin d’activer Hérodias.

Nouvelles du ménage : j’ai acheté du sucre et des abricots pour avoir de la marmelade d’abricots. Mais les fruits, cette année, sont «hors de prix». Le jardinier gémit, les arbres meurent de sécheresse.

Mon ardeur à la besogne frise l’aliénation mentale. Avant-hier, j’ai fait une journée de dix-huit heures ! Très souvent maintenant je travaille avant mon déjeuner ; ou plutôt je ne m’arrête plus, car, même en nageant, je roule mes phrases, malgré moi. Faut-il te dire mon opinion ? Je crois que (sans le savoir) j’avais été malade profondément et secrètement depuis la mort de notre pauvre vieille. Si je me trompe, d’où vient cette espèce d’éclaircissement qui s’est fait en moi, depuis quelque temps ? C’est comme si des brouillards se dissipaient. Physiquement, je me sens rajeuni. j’ai lâché la flanelle (comble de l’imprudence !) et actuellement je n’ai même pas de chemise, ayant pris pour modèle les hommes de la Carue !

Espérons que vous me reviendrez tous les deux florissants. Alors on avisera au syndicat et la vie ne sera pas trop mauvaise. j’en ai le pressentiment.

Adieu, pauvre chère fille chérie ; je t’embrasse avec toute ma tendresse.

Ta nounou.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi [17 août 1876].

Hier, à 1 heure de nuit, j’ai terminé mon Cœur simple, et je le recopie. Maintenant je m’aperçois de ma fatigue, je souffle, oppressé comme un gros bœuf qui a trop labouré. Et puis, quelle chaleur ! Je ne sais pas comment vous pouvez y tenir aux Pyrénées ; depuis Nazareth, je ne me souviens pas d’une pareille température. Il paraît qu’à Rouen tout le monde a la figure d’un jaune, mais d’un jaune !

Ta dernière lettre, mon loulou, ne respirait pas une satisfaction aussi complète que les précédentes. Quand tu me dis que tu ne viendras à Croisset que pour moi, j’entrevois la préoccupation de on ! Encore ! C’est bien faible pour une femme supérieure ! Que peuvent avoir de commun avec un être intelligent nos voisins de la rive ? Moi, plus je vais, et plus je me sens plein d’un dédain inexprimable pour les bourgeois, sans compter les bourgeoises. Les puces de Julio me semblent aussi importantes dans le monde que les trois quarts de l’espèce humaine.

Comme nouvelle, j’aurai demain «cet excellent M. Baudry» (c’est toujours ainsi que l’appelait Alfred). Il restera jusqu’à dimanche soir ; puis, le 25, Tourgueneff viendra écouter mon conte. j’en fais une copie (deuxième exemplaire) pour qu’il l’emporte. Grâce à la paresse de ce cher Moscove, Saint Julien ne paraîtra russifié qu’en novembre. Je comptais sur 1400 francs, qui sont retardés. Quant à lui (Tourgueneff), il a été volé de 150 000 francs par un intendant et m’annonce cette perte (une bonne partie de son avoir) avec une grâce inimaginable, sans la moindre récrimination contre le coquin, en vrai gentilhomme.

Je ne croyais pas que vous dussiez (comme j’écris purement !), que vous dussiez être revenus ici du 1er au 5 septembre au plus tard. Si vous allongez un peu votre absence, vous n’y serez pas longtemps sans moi, car je me propose d’en partir le 1er. Bref, nous ne serons pas, j’espère, plus d’une huitaine séparés, ou plutôt vous ne serez pas ici guère plus de huit jours sans m’y revoir. Je croyais que tu devais aller à Bayonne ?

Si la chaleur torride continue, je ne sais pas comment on fera pour manger : il n’y a plus rien ! Un chou-fleur plein de chenilles coûte 30 sols. Il en est de même de la salade ; «on ne peut pas en approcher». j’ai admiré cette expression, dite de concert par Saint-Martin et par Émile, qui sont les deux seules personnes avec lesquelles je dialogue, et que je ne trouve pas plus bêtes que beaucoup de messieurs bien.

Maintenant que j’en ai fini avec Félicité, Hérodias se présente et je vois (nettement, comme je vois la Seine) la surface de la mer Morte scintiller au soleil. Hérode et sa femme sont sur un balcon d’où l’on découvre les tuiles dorées du temple. Il me tarde de m’y mettre et de piocher furieusement cet automne ; aussi ai-je envie de commencer ma saison d’hiver le plus tard possible. Ça me fait deuil de songer qu’à peine revenus ici vous quitterez vieux. Oh ! Non ! n’est-ce pas ?

Croirais-tu que je pense souvent à de F***? Est-ce assez bête ! Mais je pense plus souvent à ma pauvre fille que j’embrasse bien fort.

Sa Nounou

ou le dernier des Pères de l’Église.

 

Pour mon neveu :

Considération griève : comme les Eaux-Bonnes ne sont pas un séjour folâtre, je vous engage à y rester, cette fois, le plus longtemps que vous pourrez, afin de n’y pas revenir.

Je vous plains ! Car, moi aussi, j’ai connu l’embêtement radical des villes d’eaux. Et je n’y étais pas pour mon compte ! Réfléchissez à cette beauté morale, et qu’elle vous soit un encouragement à tolérer vos douleurs !

La table d’hôte, hein ? La cloche ! Et tout le reste ! Cette vie de bestiaux qu’on mène ensemble a quelque chose qui nous ravale. C’est le rêve moderne, mon bon ! Démocratie, égalité !

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir, 23 août 1876.

Mon pauvre Chat,

Je ne sais pas encore quand je m’en irai à Paris, probablement de demain ou après-demain en huit. Et je suis bien fâché de m’en aller juste au moment où tu arrives ! Mais j’aime encore mieux ça que de partir huit ou quinze jours après. C’est bien dommage que tu ne puisses pas reculer ton retour !

À la fin de septembre, il me faudra retourner à Paris (pour vingt-quatre heures seulement), afin d’assister à la première de Daudet. Que n’est-elle à la fin d’octobre ! Car j’ai bien peur que mes enfants ne me lâchent avant cette époque. La bonne Princesse a eu tellement chaud au Havre qu’elle s’est empressée de retourner chez elle, si bien que je n’aurai pas sa visite. Elle me rappelle que depuis trois ans, je n’ai pas fait le moindre séjour à Saint-Gratien et me somme d’y venir. Tout cela me dérange infiniment ! Si le Moscove ne devait pas venir immédiatement, je partirais tout de suite – et encore ne suis-je pas bien sûr de l’arrivée dudit Moscove ! j’espère que, demain, je saurai là-dessus à quoi m’en tenir.

Si je ne vais pas maintenant à Saint-Gratien il faudra que j’y aille lors de la pièce de Daudet, et alors j’abandonnerais encore ma pauvre Caro, dont je commence à m’ennuyer. Ce serait trop bête.

Si rien ne vous force à passer par Paris, je vous engage à revenir par Orléans, à voir Chartres que tu ne connais pas, et qui est on ne peut plus curieux.

Le père Baudry est resté ici deux jours pleins. Sa société est charmante ! Nous avons bavardé d’une façon inimaginable. Lundi, j’ai dîné avec lui chez son frère, qui a été gigantesque de comique. Je vous donnerai des détails du dîner, lequel n’a pas valu celui de Mme Pelouze, oh ! Non ! Un canard pourri, un soi-disant pont-l’évêque, qui était du livarot, etc. ! Son frère en souffrait !

Il (F. Baudry) croit que mes contes auront le plus grand succès. Aujourd’hui j’ai nettoyé ma table. Elle est maintenant couverte de livres relatifs à Hérodias et, ce soir, j’ai commencé mes lectures. Autre guitare !

Je t’embrasse bien tendrement.

Ta vieille nounou.

Maintenant que je n’écris plus, je sens ma fatigue. Cependant, je n’ai pas encore retrouvé le sommeil.

À sa nièce Caroline. §

Paris, vendredi matin, 8 septembre 1876.

Mon pauvre loulou,

Tu ne m’as pas l’air de t’amuser extrêmement à Croisset.

Tu me dis que, sans moi, «c’est la maison des morts». Rien de plus vrai ; mais les morts sont plus agréables que les trois quarts des vivants. Les souvenirs de cette nature sont pleins de douceur, quand on a passé par les grandes amertumes.

Dans une huitaine de jours je ne serai pas loin d’aller te rejoindre, et j’espère que nous passerons ensemble quelques bonnes semaines. Ton pauvre vieux s’en réjouit d’avance. Si le mauvais temps continue, la première de Daudet aura lieu du 15 au 18 courant, ce qui fait que je ne serais pas obligé de revenir à Paris. La collaboration de Belot aura, je crois, été nuisible à Daudet. Ils ont fait un dénouement imbécile par peur du public, par lâcheté.

j’ai vu hier les Charpentier, retour de Bretagne, et ce matin mon élève Guy qui se porte mieux ; mais la santé de sa mère l’inquiète. Aujourd’hui et demain je passerai mon après-midi à la bibliothèque, pour y lire et feuilleter différents bouquins relatifs à saint Jean-Baptiste.

Comprends-tu jusqu’à quel point je suis beau ? Hier j’ai fait une longue visite à Maury et à Ganneau.

Si la pièce de Daudet n’est jouée que le 18, je reviendrai le lendemain avec le Moscove.

Quant au reste, j’aurais tant de choses à te dire que je ne dis rien. En somme, ton pauvre vieux n’est pas gai.

Ton dictionnaire allemand est sur ma table. Cherche donc mon dictionnaire anglais, reliure brunâtre.

Adieu, pauvre fille chérie.

Ta Nounou t’embrasse.

À Guy de Maupassant. §

[Septembre 1876 mercredi soir].

C’est convenu, n’est-ce pas. Inutile de me répondre, mon bon ! Samedi vers 9 heures et demie, je vous verrai apparaître dans mon logis. Nous dînerons ensemble.

Raoul Duval m’a répondu ce matin. Je crois qu’il y aura moyen de vous introduire dans sa feuille.

Faites-moi penser à une commission pour Catulle.

Votre vieux vous embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Paris, lundi matin, 11 septembre 1876.

Certainement, ma chère fille, dans huit jours je serai revenu dans le bon Croisset ! La première de Daudet est, maintenant, ce qui me retarde. Elle est annoncée pour jeudi, mais ce ne sera pas avant samedi. Tu as raison ! Daudet s’abaisse dans la compagnie de Belot.

Il est très probable que le Moscove reviendra avec moi. Comme je ne crois pas qu’il puisse (vu sa taille gigantesque) coucher dans un des lits de la chambre à deux lits, je coucherai dans mon cabinet sur mon divan ; avec un matelas on y est très bien. (quant au lit de la chambre d’Ernest, il n’y faut pas songer, car il est trop court pour moi.) de cette façon-là, personne ne sera dérangé.

Du reste, le Moscove ne fait jamais de longs séjours.

Vieux avait raison de considérer comme sérieux ton mal de pied. Aux pieds, tout est grave ! Suis les prescriptions de Fortin, et ne bouge pas de ta chaise-longue.

j’ai acheté des livres pour Hérodias et je suis présentement sans le sol. Donc, il faut qu’Ernest m’envoie pour vendredi ou samedi 200 francs ; car j’ai plusieurs petites dettes à payer et ne saurais comment m’en retourner. Il faudrait que j’emprunte (ou empruntasse) à des amis.

Je re-suis en correspondance avec Raoul Duval au sujet de Guy, qui désire faire le feuilleton dramatique dans la Nation, et je le verrai prochainement soit ici, soit à Croisset. Dans le courant du mois prochain j’y aurai un dimanche la visite de Guy.

Si c’était une autre que toi, je te plaindrais de la solitude où tu vas être pendant trois ou quatre jours (car je suppose qu’Ernest est à Dieppe), mais ma pauvre fille sait vivre toute seule, ayant l’intelligence ornée.

En fait de livres, je t’en apporterai un beau sur la dévotion moderne.

Allons, à bientôt ; nous reprendrons nos fortes conversations.

Ta vieille Nounou qui t’aime.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 15 septembre 1876.

«Je suis affamée de ces questions-là.»

Ce mot de ma pauvre fille m’a charmé tout à l’heure. Mais mon maître Pouchet n’est pas à Paris, de sorte que je ne sais à qui m’adresser. Je crois d’ailleurs que tu demandes une chose bien difficile. Pour comprendre la physiologie, il faut d’abord savoir l’anatomie. Quand je serai revenu près de toi, j’irai consulter Pennetier. Je doute qu’il existe des manuels de physiologie clairs et nouveaux. C’est une science qui ne fait que de naître.

Mesure une des couches de la chambre à deux lits pour voir si le Moscove peut y coucher. Bouilhet y couchait bien, mais Tourgueneff est beaucoup plus grand. Il faut comparer cette couche avec la mienne ; si elle est trop petite, il habitera ma chambre. En mettant une seconde cuvette sur la seconde table, nous serons bien.

La première de Daudet n’a lieu que lundi ! De sorte que je ne serai pas revenu avant mardi ! ça me contrarie ! Car j’ai bien envie d’être re-piété chez moi !

Allons, adieu, pauvre loulou. Cette fois c’est bien la dernière lettre.

Ton vieil oncle.

Je vais retourner à la Bibliothèque pour voir dans les Bollandistes la vie de saint André, qui sera, je crois, un des personnages de ma petite historiette.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mercredi soir [19 septembre 1876].

Princesse,

Voilà le beau temps qui revient, aussi je me permets de vous rappeler votre promesse et même votre «parole d’honneur». Quand vous verrai-je ? Quand aurai-je le bonheur de vous voir dans ma pauvre maison ?

j’y ai maintenant Tourgueneff, qui ne va pas tarder à en repartir. Ma nièce est retenue sur un divan par un mal de pied, mais elle sera debout quand vous viendrez.

M. Espinasse m’a écrit pour me prier de lui envoyer (dès qu’ils seront parus) les Contes que je vous ai lus. Cette lettre me prouve que vous lui avez parlé de moi avec indulgence, ce qui ne m’étonne pas.

En revenant à Paris, à la fin de la semaine dernière, j’ai rencontré M. Sauzay, qui m’a dit que vous deviez avoir chez vous Mlle Judic. Vous a-t-elle amusée ?

La représentation de Fromont jeune a été fort belle. C’était une première intéressante.

Mais le roman vaut mieux que la pièce.

Elle a réussi plutôt par ses défauts que par ses mérites, tant le public est bête ! Goncourt y grelottait et moi j’y crevais de chaleur. Du reste, le contact de la foule me devient de plus en plus odieux, votre ami n’étant pas démocrate.

Il me semble que j’oublie de vous remercier pour les beaux jours que j’ai passés dernièrement à Saint-Gratien ! Mon coeur se dilate chaque fois que je franchis votre seuil, car vous savez tous les sentiments que j’ai pour votre altesse.

À bientôt, n’est-ce pas ? Et d’ici là je suis, comme toujours, en vous baisant les mains,

Votre très affectionné et dévoué.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, mercredi, 27 septembre 1876].

Quand vous ai-je écrit ? Il y a très longtemps, il me semble. Je suis en retard, mais ne pas croire que je vous oublie. Voici ma vie : depuis le commencement de juin j’ai travaillé jusqu’à la fin du mois dernier comme un frénétique, et mon Coeur simple est fait et recopié pour la Russie.

j’ai été passer quelques jours à Saint-Gratien, puis à Paris, où j’ai hanté la Bibliothèque ex-impériale et assisté à la première de Fromont. Les changements introduits dans l’histoire par Belot (et qui sont, selon moi, abjects) ont été la cause du succès. Tel est le public !

Le lendemain j’étais revenu ici, où Tourgueneff m’a rejoint le jour suivant. Comme c’est un homme fugace, il est reparti quarante-huit heures après, et depuis lors j’ai expédié Flavius Josèphe, lequel était un joli bourgeois ! C’est-à-dire un plat personnage.

Cette histoire d’Hérodias, à mesure que le moment de l’écrire approche, m’inspire une venette biblique. j’ai peur de retomber dans les effets produits par Salammbô, car mes personnages sont de la même race et c’est un peu le même milieu. j’espère pourtant que ce reproche, qu’on ne manquera pas de me faire, sera injuste. Après quoi je reviendrai à mes bonshommes.

Pour aller plus vite dans Hérodias, je me propose de rester ici le plus tard possible. Tâchez de m’imiter et de ne pas venir à Paris avant le jour de l’an.

Avez-vous lu le mandement de l’évêque de Montpellier sur le vol d’une hostie ? Comme style et comme grotesque, c’est inappréciable. Je vous recommande l’Arsenal de la dévotion, par Paul Parfait. Il y a de quoi avoir le vertige. Lisez cela, on ne saurait trop rire.

Comment allez-vous ? Que devenez-vous ? écrivez-moi une longuissime lettre pour me prouver que vous me pardonnez ma négligence.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mercredi [4 octobre 1876].

Princesse,

Le mauvais temps paraît se calmer : depuis deux jours on se croirait en été. Faut-il garder l’espérance de vous avoir un peu dans le pauvre Croisset ? Maintenant ? Ou quand vous déménagerez de Saint-Gratien ?

j’ai lu par hasard un fragment de l’Assommoir, paru dans la République des Lettres et je suis tout à fait de votre avis. Je trouve cela ignoble, absolument. Faire vrai ne me paraît pas être la première condition de l’art. Viser au beau est le principal, et l’atteindre si l’on peut. Puisque mes deux petites histoires vous ont plu, j’en médite une troisième à laquelle je souhaite le même succès. Pour aller plus vite en besogne, je resterai ici très tard cet hiver, jusqu’au jour de l’an sans doute. Ainsi je serai bien longtemps sans vous voir, hélas !

Avez-vous entendu parler d’un livre qui a pour titre l’Arsenal de la Dévotion par Paul Parfait ? Si vous voulez savoir jusqu’à quel point la bêtise humaine peut aller, lisez-le ! C’est vertigineux ; je crois qu’il vous fera rire, à moins que le dégoût ne soit trop fort.

Je songe à vous souvent, ma chère Princesse, et aux bons moments que j’ai passés près de vous, il y a un mois. Croyez à ma vieille affection et permettez-moi de vous baiser les deux mains, car je suis entièrement vôtre.

À Madame Tennant. §

Croisset, 19 octobre 1876.

Ma chère Gertrude,

Je m’ennuie de vous ! Voilà tout ce que j’ai à vous dire. Le bon mouvement qui vous a poussée à me revoir, après tant d’années, doit avoir des suites. Ce serait de la cruauté maintenant que de recommencer votre oubli. Et d’abord écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez, vous et vos splendides enfants. Puis, cet hiver, il faudra revenir à Paris et y passer toute une saison. Dolly en a besoin pour ses études scientifiques et Éveline pour son chant.

j’ai fini le Coeur simple, et si mon illustrateur daigne l’entendre, je suis tout prêt cet hiver à lui en faire la lecture, en y mettant tous mes talents de comédien.

Oui, chère Gertrude, la vie est si courte qu’il faut la passer autant que possible avec ceux qu’on aime. Voulez-vous qu’au mois de janvier Caroline vous cherche un appartement à louer ? Amenez votre cuisinier ou cuisinière ; cela vous sera plus commode et moins dispendieux. Faites cela ! do ! pray !

Comment vous dire le plaisir que m’a fait votre visite, votre réapparition ? Il m’a semblé que les années intermédiaires avaient disparu et que j’embrassais ma jeunesse. C’est le seul événement heureux qui me soit advenu depuis bien longtemps. Que Dieu vous bénisse pour cette bonne pensée !

j’ai passé tout mon été à travailler ; sauf quinze jours chez la Princesse Mathilde, à Saint-Gratien, je n’ai pas bougé de Croisset, et j’y resterai jusqu’au jour de l’an, pour avoir fini plus tôt ma Décollation de saint Jean-Baptiste, que je vais commencer la semaine prochaine.

Et vous ? Donnez-moi des détails sur tout ce qui vous intéresse. Vous ferez plaisir à votre vieil ami qui vous embrasse.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, 25 octobre 1876.

Merci pour votre article, mon cher ami. Vous m’avez traité avec une tendresse filiale. Ma nièce est enthousiasmée de votre oeuvre. Elle trouve que c’est ce qu’on a écrit de mieux sur son oncle. Moi, je le pense, mais je n’ose pas le dire. Seulement le talmud est de trop ; je ne suis pas si fort que ça !

Faut-il remercier Catulle de l’avoir inséré ? qu’en dites-vous ?

Dans sept ou huit jours (enfin) je commence mon Hérodias. Mes notes sont terminées, et maintenant je débrouille mon plan. Le difficile, là dedans, c’est de se passer, autant que possible, d’explications indispensables.

Pas plus tard qu’hier, j’étais au Vaudreuil et j’ai parlé pour vous à Raoul-Duval. Le sire qui fera les théâtres se nomme Noël, ou mieux Nouhel ? Personnage inconnu et qui probablement ne restera pas. j’ai demandé à Raoul-Duval de vous prendre à l’essai, c’est-à-dire de vous faire faire deux ou trois comptes rendus de livres. Ce qu’il a accepté. Donc, dès que les chambres seront ouvertes, je vous enverrai pour lui une lettre d’introduction. C’est convenu. j’ai été dans cette recommandation très secondé par Mme Lapierre. Toujours les femmes, petit cochon !

Comme je connais M. Behic et le père Duruy (si notre ami Raoul-Duval n’était pas assez chaud) il me sera facile de leur parler, cet hiver, quand je serai là-bas. Mais je ne doute pas de la bonne volonté de Raoul-Duval.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, mardi [octobre 1876].

Maintenant que la session est ouverte, R. Duval doit être à Paris. Attendez néanmoins jusqu’à vendredi, car il passe peut-être les deux jours de la Toussaint au Vaudreuil.

En vous présentant chez lui très matin de 8 à 9 heures vous avez chance de le trouver.

Si l’on vous refuse la porte, vous direz que vous venez de ma part.

Je n’ai pas cacheté l’enveloppe, mais, pour épargner votre modestie, collez-la vite préalablement et dites-moi comment vous avez été reçu.

Si vous lui proposiez, de vous-même, un travail, vous lui épargneriez la peine de réfléchir, et ça irait peut-être plus vite.

On n’a pas fait l’histoire de la critique moderne, c’est une matière fertile. Prendre, par exemple, Planche, Janin, Théo, etc. , rien que les morts et analyser leurs idées, leur poétique ou bien creuser la question de «l’Art pour l’Art», ou bien celle de la féerie. Aucune étude, pas même une tentative d’étude n’a été faite sur l’oeuvre immense de George Sand. Il y aurait un beau parallèle à faire avec celui de Dumas, le roman d’aventure et le roman d’idées.

Enfin, mon bon, si vous entrez à la Nation, je voudrais vous y voir débuter par quelque chose qui puisse tirer l’oeil.

Peut-être une blague à fond de train, enfin cherchez !

Merci de m’avoir envoyé l’Événement.

Je vous embrasse.

Votre vieux débile.

Tourgueneff m’a écrit, il y a trois jours, qu’il serait revenu à Paris dans une dizaine.

Je n’ai pas écrit à Catulle, mais remerciez-le de ma part.

À Tourgueneff. §

Croisset, samedi [1876].

Je commençais à m’ennuyer de vous, mon bien cher vieux. j’avais peur que vous ne fussiez malade.

Quant à moi, ça se boulotte. Sauf vingt-quatre heures passées au V… chez M…, à la fin de la semaine dernière, je n’ai pas bougé d’ici depuis votre départ. Mes notes pour Hérodias sont prises. Et je travaille mon plan. Car je me suis embarqué dans une petite oeuvre qui n’est pas commode, à cause des explications dont le lecteur français a besoin. Faire clair et vif avec des éléments aussi complexes offre des difficultés gigantesques. Mais s’il n’y avait pas de difficultés, où serait l’amusement ?

Lisez-vous les feuilletons dramatiques du bon Zola ? Je vous recommande comme chose curieuse celui de dimanche dernier. Il me paraît avoir des théories étroites, et elles finissent par m’irriter.

Quant au succès, je crois qu’il se coule avec l’Assommoir. Le public, qui venait à lui, s’en écartera et n’y reviendra plus. Voilà où mène la rage des partis pris, des systèmes. qu’on fasse parler les voyous en voyous, très bien, mais pourquoi l’auteur prendrait-il leur langage ? Et il croit ça fort, sans s’apercevoir qu’il atténue, par ce chic, l’effet même qu’il veut produire.

Pour aller plus vite en besogne, j’ai bien envie de rester à Croisset très tard, jusqu’au jour de l’an, peut-être jusqu’à la fin de janvier. De cette façon, j’aurais peut-être fini à la fin de février. Car si je veux publier un volume au commencement de mai, il faudrait : 1° que j’aie fini Hérodias promptement, pour que la traduction pût paraître chez vous en août. Que devient celle de Coeur simple ? Et saint Antoine, quand le verrai-je ?

Ma nièce est remise sur pied et me charge, comme son mari, de vous envoyer toutes ses amitiés.

Le jeune Guy de Maupassant a publié dans la République des Lettres une étude sur moi qui me rend honteux. C’est un vrai article de séide, mais il y a une gentille ligne sur nous deux à la fin.

On vous donnera cet hiver une représentation de la fameuse pièce. Et il s’en prépare une autre, encore plus forte : rien que des hommes !

Que vous dirais-je encore ? Rien du tout, si ce n’est que je vous aime, mon cher grand, mais cela vous le savez.

Je vous embrasse, votre vieux :

Et votre néphrite ? Est-ce une forme de votre goutte ? Ou un agrément nouveau ? Non, n’est-ce pas ? Soignez-vous bien.

j’espère me mettre à écrire dans une huitaine de jours. Présentement j’ai une venette abominable, une peur à faire dire des neuvaines pour la réussite de l’entreprise !

À Maurice Sand. §

Croisset, mardi [31 octobre 1876].

Merci de votre bon souvenir, mon cher ami. Moi non plus, je n’oublie pas, et je songe à votre pauvre chère maman dans une tristesse qui ne s’efface point. Sa mort m’a laissé un grand vide. Après vous, votre femme et le bon Plauchut, je suis peut-être celui qui la regrette le plus. Elle me manque.

Je vous plains des ennuis que votre soeur vous cause. Moi aussi, j’ai passé par là ! Il est si facile pourtant d’être bon ! d’ailleurs, ça donne moins de mal.

Quand nous verrons-nous ? j’ai bien envie de vous voir, pour vous voir d’abord, et puis pour causer d’elle.

Quand vos affaires seront terminées pourquoi ne pas venir pendant quelque temps à Paris ? La solitude est mauvaise dans certaines situations. Il ne faut pas se griser avec son chagrin, malgré l’attrait qu’on y trouve.

Vous me demandez ce que je fais ? Voici : cette année j’ai écrit deux contes et je vais en commencer un, pour faire, des trois, un volume que je voudrais publier au printemps. Après quoi, j’espère reprendre le grand roman que j’ai lâché il y a un an, lors de mon désastre financier. – Les choses de ce côté-là se remettent, et je ne serai pas obligé de changer rien à mon existence. Si j’ai pu me remettre à travailler, je le dois en partie aux bons conseils de votre mère. Elle avait trouvé le joint pour me rappeler au respect de moi-même.

Afin d’aller plus vite en besogne, je resterai ici jusqu’au jour de l’an, peut-être au delà. Tâchez donc de reculer votre séjour à Paris.

Embrassez bien pour moi vos chères petites, mes respects à Mme Maurice, et tout à vous, ex imo.

À Tourgueneff. §

Novembre 1876, Croisset, samedi 8.

Ma nièce m’avait envoyé de votre chère et gigantesque personne une description lamentable. Quand hier votre lettre m’a, non pas réjoui, mais tranquillisé : enfin (ou du moins pour le moment) vous ne souffrez pas ! Ah ! Mon pauvre vieux, comme je vous plains d’être toujours ainsi embêté par cette chienne de goutte. Pouvez-vous travailler un peu, lire, rêvasser à quelque chose de littéraire ?

Je pense absolument comme vous sur le Nabab ! C’est disparate. Il ne s’agit pas seulement de voir, il faut arranger et fondre ce que l’on a vu. La Réalité, selon moi, ne doit être qu’un tremplin. Nos amis sont persuadés qu’à elle seule elle constitue tout l’État ! Ce matérialisme m’indigne, et, presque tous les lundis, j’ai un accès d’irritation en lisant les feuilletons de ce brave Zola. Après les Réalistes, nous avons les Naturalistes et les Impressionnistes. Quel progrès ! Tas de farceurs, qui veulent se faire accroire et nous faire accroire qu’ils ont découvert la Méditerranée.

Moi, mon bon, je bûche, je pioche, et je surbûche comme la Négritie en personne.

Que sera-ce ? Ah, voilà le hic ! Par moments, je me sens écrasé sous la masse de cette oeuvre, qui pourra bien être ratée. Et si elle l’est, elle ne le sera pas à moitié. Jusqu’à présent, ça ne va pas trop mal. Mais la suite ? j’ai encore des tas de choses à lire ! Et des tas d’effets pareils à varier !

Enfin, dans une quinzaine, je serai à peu près au tiers de l’oeuvre. Encore trois ans d’un travail forcené. Pour le moment, je barbote avec B. et P. dans l’archéologie celtique, une jolie blague.

Et je me porte comme un charme ; mais je ne dors plus, plus du tout. Aussi ai-je vers le crépuscule des douleurs à l’occiput assez violentes.

Ce matin je vois dans le Bien Public que nous avons, peut-être, un ministère. Bayard ne se retire pas. j’ai peur d’un coup en dessous ; ou que le bon peuple ne finisse par regretter l’Empire et le redemander. Alors, De Profundis.

Ici, à Croisset, il pleut sans discontinuer ; on est dans l’eau. Mais, comme je ne sors pas, je m’en fiche. Et puis, j’ai votre robe de chambre ! ! ! Deux fois par jour, je vous bénis pour ce cadeau, le matin en sortant de mon lit, et le soir vers 5 ou 6 heures quand je m’enveloppe dedans pour «piquer un chien» sur mon divan.

Il faut perdre l’espoir, je crois, de vous voir dans mes Pénates d’ici au jour de l’an ?

Mon intention est d’arriver à Paris juste à ce moment-là.

En attendant, cher bon vieux, je vous embrasse.

Votre.

À la princesse Mathilde. §

Jeudi [28 novembre 1876].

Je vous ai attendue, Princesse, puis j’ai douté, puis j’ai désespéré. Car je me faisais d’avance une fête de vous recevoir (n’eût-ce été que quelques heures) dans ma pauvre maison.

Ce sera pour l’année prochaine, n’est-ce pas ? Cette fois je compte sur vous.

j’ai eu dans ces derniers temps des ennuis de ménage. Mon domestique, que je croyais m’être dévoué, m’a quitté après dix ans de service, et à propos de rien. Mais il faut être philosophe sur ces petites misères comme sur les grandes ! La vie, d’ailleurs, ne se compose pas d’autres choses, à part de courts moments qu’on arrache au sort, par ci, par là.

Je comprends parfaitement la mélancolie que vous éprouvez à quitter Saint-Gratien. À une certaine époque de la vie, tout déplacement est un arrachement. Mais dans quelques jours vous aurez repris l’habitude de la rue de Berri et le petit accès d’amertume sera passé ; des amis plus nombreux viendront vous y voir et le train-train recommencera.

j’espère m’y présenter pour vous souhaiter la bonne année. d’ici là, je reste ici travailler, absolument seul, car ma nièce me quitte la semaine prochaine pour s’en retourner à Paris. Mon troisième conte me donne beaucoup de mal. Je serais bien heureux s’il pouvait vous plaire autant que les deux autres !

Une de mes voluptés (eh bien, oui, je lâche le mot) est de vous lire ce que j’ai fait et de voir, ou plutôt de sentir que cela vous intéresse. Votre sourire vaut de l’or. Je plains de Goncourt de ses tourments financiers, d’autant mieux que je les connais par expérience. Pour des gens de notre espèce, les soucis matériels sont un supplice. Un temps va venir où tout le monde forcément sera «homme d’affaires» (mais dans ce temps-là, dieu merci, je ne vivrai plus). Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble.

Pendant qu’on va vous installer à Paris, vous irez sans doute aux spectacles et entr’autres au Gymnase ? Que pensez-vous de la Comtesse Romain. On vient de publier la correspondance de Balzac. Elle doit être amusante. Puisque vos amis (qui sont aussi les miens, et charmants comme tout ce qui vient de vous) pensent à moi, veuillez leur re-transmettre mes souvenirs, non pas corrigés, mais augmentés.

En attendant la joie de vous voir, je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre vieux fidèle et très affectionné.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], lundi matin, 4 décembre 1876.

Je voulais t’écrire ce soir, un peu plus longuement, mon pauvre loulou. Mais voici une lettre de Bataille, que je m’empresse d’envoyer à ton mari (observez que Bataille l’appelle Morainville), pensant qu’elle lui fera plaisir, et immédiatement je viens d’écrire au susdit Bataille, pour lui demander un rendez-vous.

Rien de neuf, sauf hier la visite de ce bon Valère, qui viendra ici déjeuner jeudi. Vous le verrez la semaine prochaine.

Valère s’embête et pense à épouser une dame riche. Je lui ai tenu des discours.

Quant à moi, je vais bien, et même très bien ! Sauf que je ne dors plus du tout. Vais-je devenir comme j’étais cet été ? Je le souhaite. Hérodias avance. j’espère dimanche avoir fini la première partie.

j’ai été bien aise d’apprendre que cette bonne Fanny était restée la même. Cela fait tant de mal de revoir ses amis changés ! C’est une amertume qui m’est connue, hélas !

Que je te plains de tes embarras domestiques ! n’importe ! Pauvre chère fille, il ne faut pas les prendre au sérieux. Du moment que ces choses-là ne nous font pas souffrir immédiatement, on n’y doit plus penser. Tâchons de nous tenir à l’état olympique, et quoi que tu en dises (en me donnant des conseils d’hygiène morale), le présent est tout ce qu’il y a de moins important, car il est très court, insaisissable. Le vrai, c’est le Passé, et l’Avenir. Thèse à développer, sujet d’entretien...

j’ai reçu ce matin une lettre de Mme Régnier, qui te trouve «une femme ravissante». Quant à son mari, elle ne veut pas énoncer «les sentiments que tu lui inspires». Délicieux ! Enfin, ils ont tout à fait le bourrichon monté par ma belle nièce, et espèrent bien la voir cet hiver à Paris, Paris, cette nouvelle Athènes qui, comme une courtisane, etc.

À propos de la mort de Mme Sénard, j’ai reçu une lettre charmante du père Baudry. Quand tu passeras devant l’Institut, fais-lui une visite.

As-tu vu Damis ? Est-ce lui qui t’a prêté la Correspondance de Balzac ? Je voudrais bien qu’Ernest me l’apportât, à un de ses prochains voyages...

Aucune révélation du Moscove.

Ton vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], samedi, 3 heures, 9 décembre 1876.

Mon pauvre Chat,

Je n’ai pas répondu immédiatement à ta lettre de jeudi parce que j’attendais l’argent, pour te dire «je l’ai reçu». Noémie est présentement partie à Rouen le toucher. Son service est très agréable. Elle est vive, économe et connaît toutes mes manies.

Le déjeuner de jeudi (Fortin y était) s’est passé fort bien. Ce bon Laporte, que tu verras la semaine prochaine, m’a fait présent d’un panier de pommes de reinette superbes. On n’est pas gentil et attentionné comme ce garçon-là ! Demain nous déjeûnons ensemble chez Bataille, qui m’a re-écrit pour m’inviter, ajoutant en P. S. que nous causerions «des affaires de l’État et d’autres» ; ce qui montre qu’il est plein de bonne volonté pour Ernest. Après le déjeuner, Valère me reconduira ici dans sa voiture ; puis j’irai dîner chez Mme Lapierre, qui m’a écrit, dans ce but, un billet fort aimable. Donc, la journée de demain sera une journée de débauche. Je n’éprouve d’ailleurs aucun besoin de distraction, et me trouve très bien dans mon pauvre Croisset, que j’aime de plus en plus. On y est si tranquille ! Or, je n’éprouve plus que ce besoin-là : la tranquillité ! (phrase où il y a un peu «d’exagération», car j’éprouve bien d’autres besoins ; c’est pour dire que ce besoin-là est constant). Elle se résume pour moi en deux points : 1° qu’on ne m’agace pas les nerfs, et 2° que je n’aie pas la cervelle troublée par des idées étrangères à la sacro-sainte littérature.

Aussi ai-je fini la première partie d’Hérodias. Elle est même recopiée, et dès ce soir je me mets à la seconde.

Ce matin, j’ai eu à déjeuner votre fermier de Pissy qui apportait des arbres. On va les planter, et un de ces jours Chevalier ira en chercher d’autres, avec des rhododendrons qui feront très bon effet sur la terrasse ; l’allée d’icelle est terminée.

De quoi ai-je causé avec le sieur Quibel ? De cidre, tout le temps. j’en ai bu une carafe... de doux et j’ai même un peu la colique, pour le moment (si tu veux savoir mon entière conduite) ; de plus, comme, afin de suivre tes ordres, j’avais pris hier au soir une pilule, me voilà tout à fait relâché ! Ce qui me comble de joie.

Tu fais donc de la «gymnastique en chambre», pauvre loulou ! Cela rentre tout à fait dans la physiologie de l’homme de cabinet ! As-tu des haltères ? Je voudrais te voir dans les exercices. Le principal est que la santé va mieux.

À propos de santé, la jaunisse qui est venue à ton élève, par suite d’une contrariété, m’emplit d’estime pour elle. La jeune fille est de nature passionnée. C’est bien. Mais quel dommage qu’elle soit si laide ! As-tu vu l’époux de Fanny ? Comment est-il ? n’est-ce pas que Ninette (Mme de Girardin) est agréable ? En costume de soirée, elle gagne à être vue, parce qu’elle est très bien faite.

Tu me dis que Balzac devait me ressembler. j’en étais sûr. Théo prétendait souvent qu’à m’entendre parler c’était tout comme, et que nous nous serions chéris. A-t-il été assez calomnié pendant sa vie, ce pauvre grand homme ! Il passait pour immoral, infâme, etc. Comme si un observateur pouvait être méchant ! La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. Or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. Un bon coeur donne tant d’esprit !

Le P. Didon a raison : «le moyen de guérir l’âme est de mettre le corps en bon état.»  mais avec la robe qu’il porte, il n’aurait pas eu cette idée-là, il y a cent ans, ni peut-être même cinquante.

As-tu un peu repris les globules et les tissus ? Ces chers tissus ! Puisque ton ménage commence à se débrouiller, il faut se remettre aux fortes études. Moi, je ne lis rien du tout, sauf, après mon dîner, du La Bruyère ou du Montaigne, pour me retremper dans les classiques ; et j’ignore tellement ce qui se passe dans le monde que jeudi dernier, seulement, j’ai appris la chute du ministère ! événement dont je me fiche comme de colin-tampon. Tout à l’heure en déjeunant avec « qui dit, dit-il», je me faisais cette réflexion : ce paysan est moins stupide que les trois quarts des bourgeois, lesquels sont toujours à s’agiter d’après le journal, et qui tournent comme des girouettes, tous les matins, selon ce que on dit. Voilà ce qui me soutient encore : la haine des bourgeois. j’ai beau ne pas en voir, n’importe ! Quand j’y songe, je bondis.

Penses-tu que, mardi prochain, vieux aura cinquante-cinq ans !

qu’as-tu fait du châle et du chapeau de jardin de ma pauvre maman ? Je les ai cherchés dans le tiroir de la commode et ne les ai pas trouvés ; car j’aime de temps à autre à revoir ces objets et à rêver dessus. Chez moi, rien ne s’efface.

Adieu, pauvre fille.

Ta vieille nounou.

Pas la moindre nouvelle du Moscove ! C’est étrange ! Est-il malade ? Si tu passais devant sa maison, entres-y pour savoir ce qu’il a. Après tout, il est peut-être trop occupé par les Viardot ? La reine de Hollande m’a fait dire qu’» elle regrettait beaucoup «de ne m’avoir pas vu à son dernier voyage ! Ça, c’est tout à fait de l’éluite ! Même plus que de l’éluite !

À Ernest Renan. §

[Croisset], mercredi. [13 décembre 1876].

Mon cher Renan,

Je ne résiste pas au besoin de vous remercier pour l’enthousiasme où m’a jeté votre Prière sur l’Acropole. Quel style ! Quelle élévation de forme et d’idées ! Quel morceau !

Je ne sais s’il existe en français une plus belle page de prose. Je me la déclame à moi-même, tout haut, sans m’en lasser. Vos périodes se déroulent comme une procession des Panathénées et vibrent comme de grandes cithares. C’est splendide !

Je suis sûr que le bourgeois (pas plus que la bourgeoise) n’y comprend goutte ! Tant mieux ! Moi, je vous comprends, vous admire et vous aime. Votre...

À Ivan Tourgueneff. §

Jeudi, 14 décembre [1876].

Je ne savais plus que penser de votre silence, mon bon vieux ! Et j’avais prié ma nièce (qui est à Paris depuis quelque temps) d’aller voir chez vous, si mon Tourgueneff n’était pas mort.

Vous me paraissez veule et triste. Pourquoi ? Est-ce la question d’argent ? Eh bien, et moi, donc ! Je n’en travaille pas moins, et même plus que jamais. Si je continue de ce train-là, j’aurai fini Hérodias à la fin de février. Au jour de l’an, j’espère être à la moitié. Que sera-ce ? Je l’ignore. En tout cas, ça se présente sous les apparences d’un fort gueuloir, car, en somme, il n’y a que ça : la Gueulade, l’Emphase, l’Hyperbole. Soyons échevelés !

j’ai lu, comme vous, quelques fragments de l’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le Système l’égare. Il a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi, vous verrez comme il croit avoir découvert «le Naturalisme !» quant à la poésie et au style, qui sont les deux éléments éternels, jamais il n’en parle ! De même, interrogez notre ami Goncourt. S’il est franc, il vous avouera que la littérature française n’existait pas avant Balzac. Voilà où mènent l’abus de l’esprit et la peur de tomber dans les poncifs.

Avez-vous lu, dans le numéro de décembre de la feuille bulozienne, un article de Renan que je trouve incomparable comme originalité et hauteur morale ? De plus, dans le même numéro, un bavardage du citoyen Montégut, où tout en niant absolument mes livres (sans parler de Salammbô), il me compare à Molière et à Cervantès. Je ne suis pas modeste, mais, bien que seul et «dans le silence du cabinet», j’en ai rougi de honte. On n’est pas d’une bêtise plus dégoûtante.

Du reste, je ne lis aucun journal. C’est dimanche dernier que j’ai appris, par hasard, le changement de ministère, ce dont je me f... absolument, d’ailleurs. Quant à la guerre, je souhaite : 1° l’entier anéantissement de la Turquie et : 2° que le contre-coup ne nous atteigne pas, nous Français. Le refus de la Prusse de participer à l’exposition me paraît une piètre idée. Petit ! Petit !

N. B. – Maintenant, mon bon, répondez-moi nettement. Mes trois contes peuvent-ils avoir paru en russe au mois d’avril prochain (Hérodias peut être finie en février) ? Dans ce cas-là, il me serait possible de les publier en volume au commencement de mai. La pénurie où je me trouve me fait désirer cela fortement. d’autre façon, je suis rejeté à l’hiver, ce qui me contrarierait.

Pour aller plus vite, il est bien probable que je vais rester ici jusqu’à la fin de janvier. Mais quel festival, quand je reviendrai près de vous ! Il me tarde d’y être.

Allons, secouez votre paresse ! écrivez-moi ! Je suis vertueux et mérite des égards.

Votre G. F. vous embrasse tendrement.

Quelle histoire que celle du sieur de Germiny arrêté comme boulgre ! Voilà de ces anecdotes qui consolent et aident à supporter l’existence.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi, 2 heures [15 décembre 1876].

Mon Caro,

Tu es bien gentille, mais tu lis mes épîtres sans attention. Autrement tu aurais répondu à une question que je t’ai adressée dans la dernière :

N. B. – Que sont devenus, où as-tu mis le châle et le chapeau de jardin de ma pauvre maman ? j’aime à les voir et à les toucher de temps à autre. Je n’ai pas assez de plaisirs dans le monde pour me refuser celui-là !

Maintenant, parlons d’autres choses.

Il me semble que tu es partie d’ici depuis un an ! Malgré cela, les journées me semblent courtes. Explique cette contradiction ! Je continue à piocher roide ; le moins : huit à dix heures par jour. Depuis deux ou trois nuits, je dors un peu mieux, dieu merci ! Et mes maux de tête ont disparu. Ma journée de dimanche, mes «parties de plaisir», comme disait l’Espagnol, ne m’ont pas été favorables, car lundi je n’ai pu travailler. j’étais triste et bête. d’où je conclus que la distraction ne distrait pas ; elle fait qu’on s’aperçoit de sa fatigue, voilà tout. Dans une quinzaine, peut-être une huitaine, je serai au milieu de ma seconde partie. Aussi serait-il plus sage de rester dans mon antre jusqu’à la fin de janvier. j’y suis à peu près résolu. De cette manière-là, j’arriverais à Paris n’ayant plus que peu de pages à écrire pour en avoir fini, et tout serait terminé au commencement de mars. Suis-je assez vertueux avoue-le ! Mais quels dérèglements quand j’apparaîtrai dans la capitale ! Que de champagne ! Quelles actrices !

Le Moscove m’a enfin donné de ses nouvelles. Il n’avait aucune raison pour ne pas m’écrire, sinon la paresse. Mon illustre ami me semble devenir très vache !...

Procure-toi le numéro de la Revue des Deux Mondes du 1er décembre. Tu y liras un article de Renan que je trouve incomparable comme élévation d’esprit et hauteur morale. De plus, dans une élucubration du sieur Montégut sur «les romanciers contemporains», tu verras que ladite Revue revient joliment sur le compte de vieux. On nie tous mes livres, et on ne cite même pas Salammbô ! Mais, à propos de Madame Bovary, je suis comparé à Cervantès et à Molière, ce qui est d’une bêtise dégoûtante. n’importe ! Le revirement me semble comique !

Nouvelles du ménage : je surveille les plantations d’arbres dans le jardin et je me suis acheté une paire de chaussons de Strasbourg !!! Que je fais claquer par Remoussin ! Tous les après-midi je me promène après déjeuner. La campagne est encore charmante. Il y a huit jours j’ai trouvé des marguerites dans les cours.

Non ! Je n’ai pas lu l’article sur l’Ami Fritz, par la raison que je ne l’ai pas reçu, pas plus que celui sur la Comtesse Romani.

Ne t’inquiète pas de la Correspondance de Balzac. Je la lirai quand je n’aurai rien de mieux à faire. Mme Lapierre en raffole. Elle ne parlait pas d’autre chose dimanche. j’attends sa visite demain ou après-demain et j’ai refusé de me re-asseoir à sa table hospitalière la semaine prochaine : 1° parce que ça me dérange et 2° les fiacres de la bonne ville de Rouen deviennent de plus en plus impossibles.

Ernest a-t-il vu M. Guéneau de Mussy ? Et l’illustre Bataille ? Quand il viendra (Ernest), préviens-moi ! Je n’aime pas les surprises.

Et la peinture ? Tu sais bien, loulou, que pour orner le grand panneau de l’escalier tu me dois un vénitien, quelque chose de royal et d’archicoloré. Fais ce sacrifice, et je te ferai remarquer que, moi, je t’écris des lettres longues, tandis que tu prends de grandes enveloppes et du petit papier. Adieu, pauvre chérie, je t’embrasse très fort.

Bon nègre.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi, 5 heures, 20 décembre 1876.

Mon Loulou,

Valère doit venir coucher à Croisset la veille du jour de l’an (de dimanche en huit), afin de nous souhaiter la bonne année, à minuit. Il m’a parlé de l’Ami Fritz, qui l’a attendri. Quant aux auteurs, je suis de ton avis : leur tempérament me déplaît, et ils m’ont toujours embêté avec leur Alsace ! Lis donc la Prière de Minerve de Renan (Revue des Deux Mondes, 1er décembre). C’est cela qui n’est pas bourgeois ! Mes amis les Lapierre, qui m’ont prêté ce numéro, m’en ont parlé avec un enthousiasme modéré, mais enfin ils m’ont dit l’avoir lu. Or ils ne l’avaient pas coupé ! C’est d’une belle force ! La Princesse Mathilde m’a écrit qu’elle n’y comprenait goutte ! Je crois bien ! À cause de l’article que le même numéro contient sur moi, Laporte l’avait acheté pour me le donner. Quel ami ! Tu ne me parles pas de tes bonnes. Sont-elles satisfaisantes ? Moi, je m’arrange très bien de Noémie, qui même me sert beaucoup mieux qu’Émile ; elle est plus vive et plus prévenante. Mam’zelle Julie vient de temps à autre faire la conversation avec moi, après mon dîner, pendant qu’on arrange mon feu, et nous causons du vieux temps, du père Langlois, etc. Ma troisième femme, Clémence, vient de temps à autre. La semaine dernière, elle a fait la lessive. À propos de ménage, ce que tu me dois (! ! !) se monte à la somme de 6 fr 75.

Je m’étais trompé ; ce n’était pas le châle que je cherchais, mais un vieil éventail vert qui servait à maman dans notre voyage d’Italie. Il me semble que je l’avais mis à part, avec son chapeau, auquel j’ai été faire une visite, dès que j’ai su sa place.

Ah ! chère Caro, tu dis que je suis sensible ! Oh ! Oui, Dieu seul le sait ! Je dors un peu mieux, depuis trois jours. m’étant aperçu que mes atroces maux de tête provenaient de mes insomnies, je m’astreins maintenant à ne pas me coucher passé deux heures, et non à cinq comme dimanche dernier. La nuit, dans le «silence du cabinet», monsieur se monte tellement le bourrichon qu’il arrive à «la fine frénésie et fureur». Après tout, il n’y a que ça de bon. Mais il ne faut pas que la mécanique en claque.

Vers le 8 ou le 10 janvier j’espère avoir fini la deuxième partie d’Hérodias. De cette manière, j’arriverai à Paris avec la troisième bien en train. Le Moscove ne m’a pas encore répondu quant à l’époque de la publication russe. Comme la ligne droite est une chose rare ! Que lui coûterait-il d’être catégorique et de faire ce qu’il a dit ! Mais non ! Il lambine, il remet ! Après tout, c’est moi qui suis peut-être insociable.

Qui t’a prêté le volume d’Huxley ? Quel est son titre ? Parle-moi de tes études ! Elles m’intéressent doublement, car je compte t’exploiter pour Bouvard et Pécuchet qui feront absolument ce que tu fais. Ainsi, note ce qui te semble embrouillé.

Pourquoi ne fais-tu pas venir G. Pouchet ? Invite-le à dîner. Il ne trouvera pas drôle du tout ton désir de t’instruire.

Un peu d’orthographe ne te nuirait pas, mon bibi ! Car tu écris aplomb par deux p. : «moral et physique sont d’applomb». Trois marqueraient encore plus d’énergie. Pauvre fille ! ça m’a amusé, parce que ça te ressemble.

Oh ! je te permets bien de me voler du papier à lettres, pourvu que tes missives soient plus longues.

j’ai reçu ce matin le paquet de Bien Public, et j’ai appris que nous avons un nouveau ministère, ce qui m’est absolument égal.

À Madame Régnier. §

Croisset, dimanche soir [24 décembre 1876].

Je n’ai rien à vous dire, chère confrère, sinon que je présente tous mes souhaits de bonne année pour 1877 à M. et Mme Régnier.

Je ne serai pas à Paris avant les premiers jours de février, afin d’arriver là-bas avec mon Iaokanann presque terminé. Cela, c’est un gueuloir, et que j’aurai plaisir à vous dégoiser, si vous m’accordez deux heures cet hiver, sans préjudice de deux autres heures pour ma bonne femme.

qu’avez-vous donc fait à ma nièce pour qu’elle me parle de vous, dans ses lettres, comme si vous étiez de vieilles amies ?

Il est minuit moins un quart (ou «le quart moins») et je vais me revêtir pour aller à la messe, dans un petit couvent de religieuses près d’ici. Quel vieux romantique, hein ?

À Guy de Maupassant. §

Croisset, jour de Noël [25 décembre 1876].

[...] Eh bien ! Et vous, quoi de neuf ? l’affaire de la Nation s’emboîte-t-elle ? Le drame historique avance-t-il ?

Moi, je travaille démesurément, bien que j’aie écrit peu de pages. Cependant j’espère avoir fini à la fin de février. Vous me verrez au commencement de ce mois-là. C’est peu «naturaliste», mais «ça se gueule», qualité supérieure.

Comment peut-on donner dans des mots vides de sens comme celui-là : «Naturalisme» ? Pourquoi a-t-on délaissé ce bon Champfleury avec le «Réalisme», qui est une ineptie de même calibre, ou plutôt la même ineptie ? Henry Monnier n’est pas plus vrai que Racine.

Allons, adieu ! Bonne pioche et belle humeur pour 1877. Embrassez fortement votre mère pour moi.

À Madame Tennant. §

[Croisset] jour de Noël 1876, [25 décembre].

Ce jour-là, les Anglais sont en fête ! Et je vous imagine, autant que je le puis, chez vous, entourée de vos beaux enfants, avec la Tamise à vos pieds. Moi, je suis complètement seul. Ma nièce et son mari sont à Paris depuis six semaines. Je n’irai pas les rejoindre avant le commencement de février, afin d’aller plus vite dans ma besogne et de pouvoir publier mon petit volume de contes au printemps. Mon Saint Jean-Baptiste est à moitié. Je meurs d’envie de vous lire celui-là, avec les deux autres. Quand sera-ce ? Quand irez-vous en Italie et surtout quand en revenez-vous ?

Si vous êtes «contente de ce que je m’ennuie de vous», soyez-le pleinement, chère Gertrude ! Pendant les longues années que j’ai vécues sans savoir ce que vous étiez devenue, il n’est peut-être pas un jour que je n’aie songé à vous. C’est comme ça !

Bénie soit l’inspiration qui vous a poussée à venir me retrouver ! Mais je ne vous lâche plus ! Il faut s’écrire et se voir, n’est-ce pas ?

Notre «grand âge» à tous les deux nous permet de n’être plus modestes. Or, c’est une vérité que les trois quarts de mes connaissances sont stupides. Je suppose que la noble Angleterre vaut sous ce rapport la spirituelle France. Donc, il ne faut plus fréquenter que ceux qui vous plaisent, c’est-à-dire ceux qu’on aime.

Vous avez bien raison de me dire (à propos de votre fils) que les gens raisonnables sont enclins à faire des folies. Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons... Leur métier est un exutoire par où s’épanche leur déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Voici un principe d’esthétique (vous voyez que je ramène tout à mon métier), une règle, dis-je, pour les artistes : soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos oeuvres. Quant à votre fils, je conçois vos inquiétudes parisiennes, mais je les crois exagérées. Se perd qui veut ! On n’a jamais tenté personne ; on se tente soi-même.

Je vous remercie de détester le Trouville moderne. (Comme nous nous comprenons !) pauvre Trouville ! La meilleure partie de ma jeunesse s’y est passée. Depuis que nous étions ensemble sur la plage, bien des flots ont roulé dessus. Mais aucune tempête, ma chère Gertrude, n’a effacé ces souvenirs-là. La perspective du passé embellit-elle les choses ? était-ce vraiment aussi beau, aussi bon ? Quel joli coin de la terre et de l’espèce humaine ça faisait, vous, vos soeurs, la mienne ! Ô abîme ! Abîme ! Si vous étiez un vieux célibataire comme moi, vous comprendriez bien mieux. Mais non, vous me comprenez, je le sens.

À ce moment de l’année on se souhaite un tas de choses. Que faut-il vous souhaiter ? à moi, il me semble que vous avez tout. Je regrette de n’être pas dévot afin de prier le ciel pour votre bonheur.

Ma nièce Caroline se livre maintenant à l’étude de la physiologie. Elle dévore les livres de votre ami Huxley.

Mes amitiés à toute la ménagerie de Dolly, et bon larynx à miss Éveline.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], jour de Noël, 4 heures, 25 décembre 1876.

Mon Caro,

j’ai obéi aux ordres de Madame, en lui écrivant moins souvent et un peu plus longuement, et Madame se plaint ! Madame n’est pas juste ! Mais comme je tiens au service de Madame, je commence par l’embrasser, bien que j’aie attendu une lettre d’elle, hier et aujourd’hui, car tu m’avais dit que tu m’écrirais samedi ou dimanche. Mais la capitale, le monde, les visites, peut-être quelque «partie de plaisir» ? Je conçois ! Je conçois !

Eh bien, moi aussi, je me suis livré aux distractions ! j’ai été cette nuit à la messe, à Sainte-Barbe, chez les bonnes religieuses, où j’ai conduit Noémie et Mme Chevalier. Voilà ! n’est-ce pas d’un beau romantisme ? Et je m’y suis plu beaucoup, pour dire le vrai !...

Mes bonnes résolutions de me coucher de bonne heure n’ont pas tenu ! C’est plus fort que moi. depuis quatre jours, je ne fais pas autre chose que de relire mes douze pages, auxquelles je trouve un coup de pouce à donner, si bien que je me trouve en retard d’une semaine. Des explications du Moscove, il résulte que, si j’ai fini le 15 février (ou même le 30), mon volume peut paraître cet été. Je ne bâcle pas la besogne pour cela, bien entendu.

Mon petit ménage continue à bien aller, mais j’ai eu un fort agacement causé par le bois qui ne brûlait pas du tout. Il m’a fallu en acheter une corde de sec.

Tu conviendras que je suis bien économe. j’aime qu’on me rende justice ! Rends-la. Il me reste encore 20 francs ; c’est peu pour mes cadeaux de jour de l’an et pour vivre pendant le mois de janvier. Un filet du Pactole est indispensable.

Aujourd’hui je me débarrasse d’un arriéré de correspondance. Avant le bateau, j’aurai écrit dix lettres. ça m’assomme et m’irrite. Tout ce qui n’est pas maintenant mon travail et ce qui dérange les habitudes de M. Vieux m’est odieux. Les journées passent vite, bien que je regrette (à chaque moment et deux fois par jour, régulièrement) la compagnie de ma pauvre fille ! Nous nous entendons si bien, n’est-ce pas ?

Adieu, chérie. Deux forts bécots de

Ta vieille nounou.

À la princesse Mathilde. §

Jour de Noël [1876].

Hélas, chère Princesse, je ne serai pas là samedi prochain pour vous souhaiter la bonne année. Mais mon coeur sera chez vous, n’en doutez pas ! Car personne, plus que moi, ne vous désire heureuse.

Il faut que je reste dans ma solitude pour activer ma besogne, si je veux faire paraître un volume au printemps prochain, et j’ai besoin qu’il paraisse.

Quand vous serez un peu sortie des embarras et ennuis du jour de l’an, écrivez-moi un peu pour que j’aie de vos nouvelles. La vue seule de votre écriture est une fête pour moi.

j’ai lu l’article de Renan, dont vous me parliez dans votre dernière lettre. Il explique absolument ce qu’est l’homme, lequel est très haut selon moi. Son invocation à Minerve me semble du plus grand style. Je n’ai pu m’empêcher de lui écrire mon admiration. Nous autres, qui sommes des Latins, nous ne comprenons guère ces natures rêveuses, un peu troubles, et toujours flottantes comme des nuages ; il faut les prendre ainsi pourtant. Leur mouvement oscillatoire paraît de la versatilité. Rien, au contraire, n’est plus solide ! Mais il ne faut pas exiger d’elles une carrure n’appartenant qu’aux esprits taillés par assises et d’un aplomb constant.

Je suis très honoré que la reine de Hollande se soit souvenue de moi. Je ne lui ai parlé que pendant une minute, mais ne demanderais pas mieux que de la connaître davantage.

Des gens qui s’y entendent m’ont beaucoup vanté son esprit.

qu’avait donc le pauvre Giraud ? Comme je le plains du chagrin, du tourment que lui donne sa femme. Rien n’est plus triste que de voir souffrir ceux qu’on aime.

Que 1877 vous soit tolérable ! Et croyez pour cette année-là, comme pour les suivantes, à l’entier dévouement

de votre vieux fidèle.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche, 3 heures, 31 décembre 1876.

Allons ! Ma pauvre fille, que 1877 vous soit léger. Vous savez ce que je souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !

Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant ; puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault, et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin. Autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! La longueur des boulevards m’ennuie encore ! Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! Des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. Et demain zéro, solitude absolue ! C’est comme ça !

Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, qui sera ratée ou sublime. Je ne suis pas sans grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi. Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? Quel mal je me donne !

Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle «ce pauvre M. Bouilhet», et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin «à la lueur de l’astre des nuits». Tu n’imagines pas comme je deviens «amant de la nature». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.

j’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. d’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.

j’aime mieux la Correspondance de Voltaire. l’ouverture du compas y est autrement large !

Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude-Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.

C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennui et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! Comme je t’aime et que j’ai envie de t’embrasser ! Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons !

Je viens de recevoir le divin gingembre. Ça c’est une attention ! Et de plus, un bon paquet de tabac, autre douceur. Donc double remerciement. À 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.

Tu devrais bien prendre du papier plus grand.

Adieu. Je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.

Ta vieille nounou.

À Edmond de Goncourt. §

[Croisset], dimanche, 31 décembre 1876.

Mon bon cher vieux,

Que 1877 vous soit léger ! Et, entre souhaits, que la Fille Élisa vous apporte beaucoup de gaieté ! Puissiez-vous être le [...] de la fortune !

Tourgueneff aussi a perdu de notables sommes. Les compagnons me paraissent étrillés par le sort. Pauvres nous !

l’idée que vous auriez pu quitter votre jolie maison d’Auteuil m’a fait trembler, car, à nos âges, les habitudes sont tyranniques ; on crève quand on en change. Comment allez-vous faire durant cette année, puisque vos revenus sont en suspens ? Vous et moi, nous sommes si incapables de gagner notre vie ! C’est une preuve de nature aristocratique. Mais ce n’est pas gai tous les jours.

Quant à mes affaires, elles ne se remettent pas, elles languissent. Pendant quatre ans je serai encore très gêné, à moins que mon neveu ne trouve de l’argent. Mais le principal, c’est que, quoi qu’il advienne, je ne quitterai pas Croisset où je me plais de plus en plus. S’il le faut, j’abandonnerai plutôt mon logement de Paris, mais nous n’en sommes pas là. Du reste, j’ai pris depuis un an (non sans effort) l’habitude de ne plus m’inquiéter de l’avenir. Advienne que pourra ! Chaque jour suffit à sa tâche.

Je travaille démesurément, bien que la copie aille très lentement. Hérodias est maintenant à son milieu. Tous mes efforts tendent à ne pas faire ressembler ce conte-là à Salammbô. Que sera-ce ? Je l’ignore.

Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que c’était un très brave homme et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’argent et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la Gloire, mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la députation et l’Académie, avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott. Au résumé, c’est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! Mourir au seuil du bonheur !

Cette lecture, du reste, est édifiante ; mais j’aime mieux la Correspondance de M. de Voltaire. l’ouverture du compas y est un peu plus large.

Que vous dirai-je encore ? Je me porte comme un chêne. Hier je me suis promené dans le bois pendant trois heures (je ne prends l’air que les jours où je commence à étouffer). Et le soir, la lune était si belle, que je me suis re-promené dans mon jardin, «à la lueur poétique de l’astre des nuits» [...].

1877 §

À Émile Zola. §

[Croisset] vendredi soir [5 janvier 1877].

Votre lettre m’a fait grand plaisir, mon cher ami, et il me tarde, comme à vous, de nous voir.

Ce sera de dimanche prochain en quatre semaines. Je compte partir d’ici le 3 février. Hélas ! Je n’arriverai point avec Hérodias terminée. Je n’en serai qu’à la fin de la seconde partie, mais la troisième sera fortement esquissée. Je travaille beaucoup et n’avance guère. d’ailleurs je n’y vois plus goutte. Quant à la santé, elle est splendide.

Et la vôtre ? Vous ne me parlez pas de votre coeur !

Quand sera-t-elle jouée, votre farce pour le Palais-Royal ? Je vous assure que j’y serai beau comme énergumène.

Ne m’envoyez pas votre Assommoir, ça me perdrait. Je serais dessus trois jours, et mon départ en serait retardé.

Je crève d’envie de le lire, et je vous assure que ma résolution est héroïque.

Mais remettez-le chez mon portier le 1er ou le 2 février.

Ce que j’ai souffert de n’avoir personne près de moi pour deviser de cet excellent Germiny est inimaginable. C’est dans ces moments là qu’on sent le besoin d’un ami ! Quelle histoire ! Moi, ça me fait croire à Dieu ! On devrait à cet homme-là une récompense nationale, tout amuseur étant un bienfaiteur !

Adieu, ou plutôt à bientôt. Amitiés aux camarades et tout à vous.

Mettez-moi de côté les bêtises qui seront dites sur l’Assommoir.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche, 2 heures [7 janvier 1877.]

Mon loulou,

j’ai été fort inquiet de n’avoir pas de tes nouvelles, car ta lettre de jeudi ne m’est arrivée qu’hier. Avec ma belle imagination, je me figurais les choses les plus sinistres et, tous ces jours-ci, le facteur n’est arrivé qu’entre 2 et 3 heures de l’après-midi ! Hier matin, j’ai été trois fois sur le quai pour le voir venir. Enfin, j’ai eu ta bonne petite lettre ! [...]

Sans doute tu as vu le bon Laporte et il t’aura conté ses tristes affaires. Elles m’ont navré ! le pauvre garçon a eu un mot exquis, après me les avoir dites : «c’est un rapport de plus entre nous deux». Comme s’il était content de sa ruine, qui le fait me ressembler !

Un peu avant son arrivée, j’avais eu la visite de Juliette et de son fils, qui ont beaucoup insisté pour que j’aille dîner à l’Hôtel-Dieu.

[...] Le jour de l’an, pour ne pas faire la bête, vers 5 heures, je me suis acheminé à pied vers Rouen ; le Mont Riboudet m’a paru plus lugubre que jamais ! Au coin du jardin de ma maison natale, j’ai retenu un sanglot et je suis entré. j’avais pour commensaux un M. X***, ancien bourgeois de Rouen, avec sa femme complètement sourde, et son fils, un serin, membre du barreau de Paris. De plus, l’inévitable Z***, qui a été le joli coeur de la société. Mon frère n’a pas dit un mot ! Il est d’une tristesse farouche, d’une irritabilité nerveuse excessive, et en somme, très malade, selon moi !...

Juliette (que j’ai trouvée très gentille) m’a dit que ses parents lui en voulaient toujours de ce qu’elle habite Paris. Je te donnerai d’autres détails sur ce repas, lequel était archi-luxueux.

Décidément, je suis amoureux de la mère Grout ! Toute la famille était réunie, mardi, quand j’ai été voir Frankline et lui remettre le Balzac. On n’imagine pas une chose plus charmante que la manière dont elle regardait ses enfants et caressait la main de son fils ! j’en étais attendri jusqu’aux moelles.

Après quoi, j’ai été au cimetière !...

Puis dîner chez les Lapierre. Mes «anges» sont bien futiles ! Je crois qu’elles aiment, en moi, l’homme ; mais, quant à l’esprit, je m’aperçois même que souvent je les choque, ou que je leur parais insensé. Tout cela m’a fait perdre deux jours ! Néanmoins, je compte avoir fini ma deuxième partie d’aujourd’hui en quinze ; je préparerai la troisième, puis tu me reverras, car il m’ennuie beaucoup de ma pauvre fille. Je tâche de n’y point songer. Mon départ est fixé pour le 3 février, au plus tard.

Zola m’a écrit, au nom de tout le petit cénacle, une lettre très aimable. Je lui gâte son hiver. On ne sait plus que faire le dimanche. Dans le dernier dîner, ils ont porté un toast en mon honneur.

Puisque tu fais des visites, va donc voir ce pauvre Moscove : il t’en sera reconnaissant et ce sera une bonne action, puisqu’il est malade.

Quel est ton rêve à propos de Claude-Bernard ?...

Et tu n’as pas encore lu la Prière à Minerve de Renan ? Cela me choque. Il me semble que mon élève devrait faire les lectures que je lui prescris. Sabatier ne partage pas absolument mon enthousiasme. Tant pis pour lui !

Voici un verset d’Isaïe que je me répète sans cesse et qui m’obsède, tant je le trouve sublime : «qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui apporte de bonnes nouvelles !»

Creuse-moi ça, songes-y ! Quel horizon ! Quelle bouffée de vent dans la poitrine !

Du reste, je suis perdu dans les prophètes.

Adieu, pauvre chat. Deux bons baisers de

Ta Nounou qui te chérit.

À Guy de Maupassant. §

Mercredi [janvier 1877.]

Mon cher Ami,

Moi, à votre place, voici ce que je ferais :

j’irais franchement chez Duval, et lui dirais tout ce que vous m’écrivez. En lui faisant comprendre que vous ne pouvez pas continuer à perdre ainsi votre temps.

À moins que vous ne préfériez attendre mon retour, que j’ai fixé au 3 février. Donc, de dimanche prochain en trois semaines, on s’embrassera. Que de choses n’aurons-nous pas à nous dire !

Si vous saviez comme j’ai souffert de n’avoir personne avec qui causer de ce bon Germiny !

Voyez-vous quel trouble cette histoire-là a dû produire dans «l’Hôtel des Farces» et le plaidoyer du Garçon par Germiny !!!

l’âme du Vieux se répand sur la capitale.

Je continue à travailler phrénétiquement et vous embrasse.

Votre.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi, 5 heures [12 janvier 1877].

[...] Maintenant, pauvre chat, embrassons-nous !

[...] Ma deuxième partie sera achevée dans trois ou quatre jours ; donc, au 3 février, le plan de la dernière sera bien développé, et peut-être en aurai-je écrit la moitié ?

Il est vrai que je travaille sans discontinuer, à table et dans mon lit, car je ne dors presque plus du tout. [...]

Après une pioche aussi violente que celle où je suis plongé (car, depuis un an, sauf quinze jours au mois de septembre, monsieur a été dans une création permanente), je serai bien aise de prendre «a little entertainment».

Donc, préparez-vous à me combler de douceurs, et surtout à avoir de bonnes mines ! Il faudra être folichon pour récréer Vieux. Je tâcherai de ne pas m’impatienter à propos de la cuisinière ; mais je redoute d’avance le tapage des voitures ! Le silence absolu qui m’entoure est, je suis sûr, une grande cause d’exaltation intellectuelle. Pour que l’imagination soit libre, il faut ne sentir aucun poids sur soi.

Tu continues toujours à te livrer à la physiologie. Très bien ! Ma joie serait de te voir enfoncer «un bon docteur», ce qui ne sera pas difficile, dans quelque temps, ces messieurs étant généralement d’une ignorance crasse. Voilà la vraie immoralité : l’ignorance et la bêtise ! Le diable n’est pas autre chose. Il se nomme Légion.

Je m’étonne que tu n’aies pas compris la grandeur et la vérité de la Prière à Minerve ! Elle résume l’homme intellectuel du XIXe siècle. Quant au reste de l’article, ce n’est que bien, et encore ? La vie manque à ces souvenirs ; on ne voit pas les personnages. Ton observation sur saint Paul n’est pas juste, car Renan ne dit rien qui ne soit parfaitement historique.

«Le Dieu inconnu» est une ânerie de l’apôtre, révérence parler.

Tâche, ma Caro, de m’écrire un peu longuement : tes lettres sont ma seule distraction.

C’est le 26 courant la fête de saint Polycarpe. Je la fêterai mentalement, étant un autre

SAINT moi-même,

et qui te bécote.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi soir, 11 heures, 17 janvier 1877.

Oui, ma pauvre fille, vous m’avez fait passer deux ou trois mauvais jours. Tâche qu’ils ne se renouvellent pas. Parlons d’abord des choses embêtantes. [...]

Laporte est venu aujourd’hui. Il est décidé, s’il ne trouve rien, à rester (quand même) à Couronne et à y vivoter n’importe comment pour ne pas quitter sa maison, ce que je comprends parfaitement : à un certain âge le changement d’habitude, c’est la mort.

Il venait de me quitter que Lapierre est venu. Pendant deux heures et demie j’ai pris des notes qu’il me dictait sur une dame, à propos d’un roman inspiré par lui le jour que nous avons été ensemble au Vaudreuil. La conclusion que j’avais imaginée se passe maintenant ! j’avoue que cela m’a flatté. j’avais préjugé que la dame finirait par un mariage riche et catholique. C’est ce qui se conclut présentement. Voilà une preuve de jugement, hein ?

Aussi n’ai-je rien fait de toute la journée ! Ce dont j’enrage, car je voudrais bien avoir tout fini pour le 15. Quand j’arriverai à Paris, il ne me restera que le grand morceau final, sept ou huit pages ! Donc, il me sera impossible d’être à Paris avant le 3. j’en suis à compter les minutes. Tant pis pour Mme Régnier. «Tout pour les dames», ça se dit. Mais «l’Art avant tout», ça se pratique.

Ce matin, j’ai eu une conversation exquise avec Mamzelle Julie. En parlant du vieux temps, elle m’a rappelé une foule de choses, de portraits, d’images qui m’ont dilaté le coeur. C’était comme un coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C’était en parlant d’une dame : «elle était bien fragile... orageuse même !» Orageuse après fragile est plein de profondeur.

Guy m’avait envoyé un article de lui sur la poésie française au XVIe siècle, que je trouve excellent.

Pourquoi méprises-tu les portraits de tes ancêtres ? Ils s’abîment au grenier ; je vais les accrocher dans le corridor. Premièrement, ça fera un peu de couleur, et puis ils sont si naïfs que ça vous entraîne dans des rêveries historiques, lesquelles ne manquent pas de charme...

Maintenant, mon Caro, il ne faut pas se coucher, mais se mettre au festin de Machaerous ! Ce sera un fort «gueuloir», comme disait mon pauvre Théo.

Écris-moi de vraies lettres.

Ta vieille Nounou.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, 17 janvier 1877.

Mon cher Guy,

Je trouve très bien votre article sur la poésie française.

Cependant j’aurais voulu un peu plus d’éloge de Ronsard. Je vous dirai en quoi je trouve que vous ne lui rendez peut-être pas une justice suffisante. Mais encore une fois je suis très content de vous.

Si vous voyez Catulle et que sa pièce de l’Ambigu ne soit pas jouée avant le 5 février, dites-lui que j’irai l’applaudir.

j’ai la tête cuite, mon bon.

Je vous embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche, 2 heures, 21 janvier 1877.

Je suis en train d’appendre aux murs les portraits de tes aïeux, et j’ai pour m’aider le fils Senard, comme page espagnol !...

À propos de portraits, j’ai envie de mettre la miniature de mon grand-père Fleuriot au coin de ma cheminée, sous la petite photographie représentant ton profil napoléonien que j’aime tant, mon cher loulou ! Je me fie à tes connaissances picturales pour savoir si on peut la réparer, et si ce serait cher. Tes relations artistiques te permettent de faire cela, à bon compte.

Je me suis promené deux heures à Canteleu avant-hier. Il faisait tellement beau qu’à un moment j’ai défait ma douillette d’ecclésiastique, je suis resté en gilet, adossé contre les barreaux de défunt «Lhuintre fils aîné». Tout à l’heure j’ai marché une grande heure dans le jardin et dans les cours, en contemplant la diversité des feuillages et en humant le brouillard avec délices.

Monsieur est entré ce matin dans son lit à 5 heures, n’était pas endormi à 6 et fut réveillé à 9 par cette fin de phrase «... un sultan des bords de l’Euphrate, des marins d’Éziongaber !»

[...] Maintenant, ma chère fille, d’ici à mon départ je ne t’écrirai que de courts billets. j’en suis à compter les minutes. Je voudrais tant livrer Hérodias au Moscove le 15 février ! Nous verrons s’il tiendra sa parole ! Au moins, n’aurai-je aucun reproche à me faire.

Mais il faudra se délasser un peu à Paris. j’exige : bons vins, jolies liqueurs, aimables sociétés, argent de poche, figures hilares et joyeux devis.

Il n’y a qu’une seule chose que je ne réclame pas, c’est la tendresse de ma Caro, étant sûr de l’avoir.

Ta vieille Nounou.

Je suis très content de Chevalier. Il ne m’agace pas les nerfs, loin de là ; il est de relations agréables. C’est pour moi la qualité principale dans autrui. On ne la possède pas.

À Alfred Baudry. §

[Croisset] mercredi 24 j[anvier 18]77.

Mon petit père,

Seriez-vous assez aimable pour me prêter la Philosophie du Vieux. Je vous la garderais cinq ou six jours ; bref, vous l’auriez à la fin de la semaine prochaine. C’est pour faire connaître ce divin livre à un ami qui viendra chez moi.

Si cela ne vous contrarie pas, je l’enverrai chercher chez vous lundi prochain, à moins que vous ne préfériez me l’apporter vous-même ici, en y venant déjeûner samedi ou dimanche.

Je prends mon vol vers la capitale de samedi en huître, le 3 février.

Réponse immédiate, S. V. P. Et tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de mercredi [24-25 janvier 1877].

Chérie,

Merci du billet de ce matin. j’en avais besoin et je n’ai pas entretenu de danseuses, cet hiver ! Mes étrennes ne furent pas sardanapalesques. Je ne t’ai pas dit que depuis votre départ je suis dans un supplice permanent, à cause du bois ! Si bien que souvent, la nuit, j’ai passé des heures la fenêtre ouverte, mon feu s’éteignant, quand il ne fume pas ! Ce sera un des agréments de Paris que d’avoir d’autre bois ! Ai-je juré et tempêté ! Hier, j’en étais vraiment malade.

Et voici le moment de nous revoir qui approche, mon pauvre loulou ! Tant mieux !

Lundi ou dimanche j’espère n’avoir plus que cinq pages ! Nous verrons si le Moscove sera actif.

Je viens de l’inviter à dîner pour dimanche 4 février. Prie de ma part Mme Régnier de venir ; je n’ai pas le temps de lui écrire. Et convie également à «cette petite fête de famille» mon élève Guy le chauve.

j’ai écrit à Masquillier pour avoir un costume de chambre et au sieur Prout pour qu’il me fasse des pantoufles ; car je suis en guenilles et ma fameuse nièce me repousserait si j’arrivais en chaussons de Strasbourg. Mais je voudrais savoir si :

1° j’ai là-bas, dans ma chambre : un frottoir de peau ;

2° Des éponges.

3° Il me faudrait d’autres cravates blanches, les miennes sont trop démodées. De petits rubans me semblent mieux !

Tu peux tout arranger ! Maintenant ce ne sera pas long.

Valère doit aller vous voir demain.

Il couchera ici d’aujourd’hui en huit.

Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien fort.

Nounou ou

la Perle des oncles.

P-S. – Dernier mot de Mamzelle Julie : «c’est nous qui ramouvons les connaissances du vieux temps !»

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, dimanche, 1 heure, 28 janvier 1877].

Loulou,

[...] Je viens d’expédier mon pantalon au chemin de fer, mais je ne comprends pas que Masquillier ait besoin d’un modèle, puisqu’il me fait des pantalons de ce genre-là, depuis trente-cinq ans environ.

Je me suis commandé des pantoufles en velours chez Prout. Quand elles arriveront, daigne me faire des bouffettes ; tu seras bien gentille.

Achète-moi deux éponges de géant, de l’eau de Cologne, de l’eau dentifrice et de la pommade ou plutôt de l’huile qui sent le foin (rue saint-Honoré).

De plus : commande-moi quatre paires de gants gris perle et deux de Suède à deux boutons.

Il me semble qu’on pourrait accrocher la tête de renne dans ma salle à manger, entre les deux portes...

Si Mme Régnier ne peut venir dimanche prochain (ou même si elle le peut), invite Georges Pouchet (à son défaut, je ne vois que Frankline et son époux).

Je suis malade de la peur que m’inspire la danse de Salomé ! Je crains de la bâcler. Et puis, je suis à bout de forces. Il est temps que ça finisse, et que je puisse dormir. Il me restera encore deux ou trois pages quand tu me verras. j’ai besoin de contempler une tête humaine fraîchement coupée.

Je t’embrasse, en tombant sur les bottes.

Vieux.

À Georges Charpentier. §

Croisset, 1er février [1877].

Monsieur Gustave Flaubert a l’honneur de vous prévenir que :

ses Salons

seront ouverts à partir de dimanche prochain 4 février 1877.

Il espère votre visite.

Les dames et les enfants sont admis.

À Jules Troubat. §

[Paris], mercredi matin [7 février 1877].

240, faubourg saint-Honoré.

Me voici revenu, cher ami, et prêt à vous recevoir quand il vous plaira.

Comme je suis un peu en l’air maintenant, car je me repose, je vous engage à venir le matin vers 10 heures.

À tout hasard, je vous attends vendredi.

Tout à vous.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, 15 février 1877.

Hier, à 3 heures du matin, j’ai fini de recopier Hérodias. Encore une chose faite ! Mon volume peut paraître le 16 avril. Il sera court, mais cocasse, je crois.

j’ai travaillé cet hiver d’une façon frénétique ; aussi suis-je arrivé à Paris dans un état lamentable. Maintenant, je me remets un peu. Pendant les huit derniers jours j’avais dormi en tout dix heures (sic). Je me soutenais avec de l’eau froide et du café.

Mon silence à votre endroit n’avait pas d’autre cause que cette pioche forcenée, mais combien j’ai pensé à vous ! Il me semble que vous êtes très souffrante et plus triste que jamais. Pour me prouver le contraire, il faut m’écrire une lettre démesurée ; un des jours de la semaine prochaine, j’irai voir Mme de Valazé.

Pourquoi vous obstinez-vous à ne pas venir à Paris ? Croyez-en un vieux docteur en maladies morales : vous avez tort. Vous vous complaisez dans votre chagrin et dans votre solitude. Mauvais ! Mauvais ! Et puis (car l’égoïsme est au fond de tout) je crève d’envie de vous lire Un Coeur simple et Hérodias ; l’aveu est fait !

Que vous dirai-je bien ? Quand je me serai un peu reposé, je reprendrai mes deux bonhommes auxquels j’ai beaucoup songé cet hiver, et que j’entrevois maintenant d’une façon plus vivante et moins artificielle. Il m’est venu aussi l’idée de deux livres que je compte faire, si Dieu me prête vie.

En fait d’inepties : succès de l’Hetman ! Quels vers !

Le père Hugo, dans huit jours, va faire paraître deux volumes de la Légende des Siècles.

Ce vieux burgrave est plus jeune et plus charmant que jamais. Je le vois très souvent.

Avez-vous lu, dans la Revue des Deux Mondes, la «Prière à Minerve» de Renan ? Personne n’admire cela autant que moi.

À Madame Tennant. §

Paris, 16 février 1877.

Ma vieille amie, ma chère Gertrude.

Comment allez-vous, vous d’abord, puis vos deux filles, votre fils, et tout ce que vous aimez, tout ce qui vous intéresse ?

Dimanche dernier, j’ai été agréablement surpris de voir entrer chez moi Hamilton. j’aime à croire qu’il vous a calomniée, car il m’a dit que vous ne viendriez pas à Paris ce printemps. Il se trompe, n’est-ce pas ?

j’ai travaillé cet hiver frénétiquement. Aussi mon volume peut paraître à la fin d’avril prochain. Tourgueneff commence aujourd’hui à traduire le troisième conte. Il paraîtra en français dès qu’il sera paru en russe.

À propos de littérature, pouvez-vous me rendre le service suivant ? Vous n’ignorez pas qu’on veut élever à Paris une statue à George Sand ? Une commission s’est formée dans ce but, et j’en fais partie. Le président m’a demandé aujourd’hui si je ne connaissais pas lord Houghton. Je me suis rappelé qu’il était de vos amis. Donc pouvez-vous lui demander s’il consent à laisser mettre son nom parmi les membres de la commission ? C’est un honneur que nous lui demandons de nous faire. Cette condescendance ne l’engagera à rien de plus. S’il y consent, on lui adressera cette demande officiellement. Voulez-vous, chère Gertrude, vous charger de cette commission ?

Vous rappelez-vous la famille Bonenfant, à Trouville ? La seconde fille (qui n’était pas née en 1842) a tellement entendu parler de vous à ses parents, qu’elle donnera votre nom de Gertrude à une fille dont elle doit accoucher dans trois mois. C’est son beau-frère qui m’a appris cela, ce matin, et ça m’a fait bêtement plaisir. Mais pourquoi bêtement ? Effacez cet adverbe.

Remerciez bien Dolly pour sa gentille épître. Comme les choses sont mal arrangées dans ce monde ! Pourquoi ne vivons-nous pas dans le même pays ? j’aurais tant de plaisir à vous voir souvent ! Et à renouer la chaîne du vieux temps, qui n’a jamais été brisée d’ailleurs.

Il me semble que nous avons bien des choses à nous conter dans le «silence du cabinet», ma chère Gertrude !

Une question : Pourquoi paraissez-vous étonnée de ce que j’aie pu faire un conte intitulé : Un Coeur simple ? Votre ébahissement m’intrigue. Douteriez-vous de mes facultés de tendresse ? Vous n’avez pas ce droit-là, vous !

Je cause souvent de vous avec Caroline. Mille bénédictions sur votre maison. Je vous serre et baise les deux mains.

À Madame Roger des Genettes. §

[Paris, février 1877].

*** vous dépasse dans la répulsion que lui cause l’Assommoir ; son dégoût ressemble à de la fureur et la rend parfaitement injuste. Il serait fâcheux de faire beaucoup de livres comme celui-là ; mais il y a des parties superbes, une narration qui a de grandes allures et des vérités incontestables. C’est trop long dans la même gamme, mais Zola est un gaillard d’une jolie force et vous verrez le succès qu’il aura.

Le père Didon m’a donné hier de vos nouvelles et je me suis senti jaloux. Quel malheur qu’il soit moine, et que j’aie des préventions invétérées ! Je ne crois jamais à l’esprit libéral des corporations : elles obéissent à un mot d’ordre et je déteste autant messieurs les militaires que messieurs les ecclésiastiques. Je froisse vos sentiments, mais tant pis ; si on ne se froissait jamais, on ne s’aimerait guère. Moi j’ai des brutalités de gendarme et des sensibilités d’Almanzor ; Almanzor est moins connu.

Allons, une bonne poignée de main avant que vous n’ayez le petit frémissement de la lèvre qui annonce que vous êtes très en colère.

Malgré tout, écrivez-moi très longuement. Quand je reçois vos lettres, je les tâte, avant de les ouvrir, avec une sorte d’angoisse, tant j’ai peur qu’elles ne soient trop courtes.

À Madame Tennant. §

[Paris], vendredi soir [février-mars 1877].

Ma chère Gertrude,

Je vous remercie de vous être occupée de mon affaire, et je viens encore vous demander un service.

Puisque votre ami lord Houghton est si plein de bonne volonté, il faudrait qu’il composât à Londres un comité (dont il serait le président) et qui correspondrait avec celui de Paris (dont Victor Hugo est le président).

Mrs Lewes (George Elliot) adhère à notre oeuvre. Lord Houghton aurait la bonté de l’admettre parmi les membres de la commission anglaise. Lord Houghton peut correspondre directement et en anglais avec notre secrétaire, M. Edmond Plauchut. Je recevrai prochainement une adresse imprimée de Victor Hugo.

Voilà tout, ma chère Gertrude.

Mon petit volume de contes est maintenant sous presse et paraîtra vers la fin d’avril. Le Coeur simple sera publié quelques jours auparavant dans le Moniteur. Je vous l’enverrai tout de suite, ce sera le moyen de vous faire penser à moi deux fois.

Que dites-vous que bien des choses nous séparent ? Pour moi il n’en est qu’une, l’espace ! Quant à tout le reste, je passe à travers et vous suis attaché dans toute la force du terme.

Comme j’ai envie de vous voir ! Comme j’aurais des choses à vous dire, seul à seul, au coin du feu ! Savez-vous comment je vous appelle au fond de moi-même, quand je songe à vous ? (ce qui arrive souvent). Je vous nomme «ma jeunesse».

Bénédiction sur vous et ce que vous aimez et, du fond du coeur, à vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], mardi, 13 [mars 1877].

Mon cher Ami,

j’ai répondu à ce monsieur de s’adresser à vous, car j’ignore quels sont mes droits. À qui maintenant appartient la traduction ?

Mais, il y a déjà une traduction de Bovary ?

Si c’est à moi que revient le prix de la traduction (ce que je crois), faites le marché pour moi et tâchez de me tirer un billet de 500 francs.

Je ne vous parle plus de Saint Antoine !!!

On n’a pu me dire chez vous votre adresse au bois de Boulogne ; et voilà quinze jours que j’attends un article sur Salammbô que vous deviez m’envoyer. Enfin !

Et je suis de plus en plus crevant.

À vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], jeudi, 2 heures [mars 1877].

Mon cher Ami,

Je n’irai pas demain chez vous, ni ma nièce non plus, à cause de la mort de son père.

Mais je voudrais vous voir, afin de causer sérieusement de notre publication. Il est temps de s’y mettre si nous voulons paraître du 15 avril au 1er mai. Mes copies sont revues, corrigées, et vous pourrez les emporter.

Voulez-vous venir demain, avant ou après votre déjeuner ? Ou bien après-demain ?

N. B. – Se méfier du brocheur de la maison Claye. Il y avait l’autre jour, chez Hugo, des plaintes formidables à ce sujet.

Tout à vous.

Au docteur Le Plé. §

[Paris], jeudi soir [29 mars 1877].

Cher Monsieur,

Je sais par notre ami Laporte que hier vous avez pris vigoureusement notre défense.

Je vous enverrai très prochainement le nombre exact des représentations que vous demandez.

Quant à la biographie de Bouilhet et à une appréciation de ses oeuvres, je ne saurais mieux faire que de vous indiquer ma préface à son volume de Dernières Chansons. Par le même courrier, j’écris à Rouen pour que l’on vous remette tout de suite ce volume.

d’après la lettre de Laporte, il me semble que le Conseil municipal ne veut pas comprendre la question. On ne lui demande pas d’honorer Bouilhet, mais de nous permettre de doter Rouen d’une fontaine, sous la condition d’une certaine décoration où il y aura un buste de Bouilhet.

C’est une question de voierie, et non de littérature. Si nous demandions à orner notre fontaine de la figure d’un gorille, on devrait nous en accorder la permission, puisque nous voulons faire à la ville cadeau d’un monument d’utilité publique.

En dépit de ce mauvais vouloir, nous réussirons grâce à vous. Je vous en remercie du fond du coeur et vous serre les mains cordialement, en vous assurant, cher monsieur, que je suis tout à vous.

À Georges Charpentier. §

Lundi soir, 10 heures [avril 1877].

Mon cher Ami,

Toutes réflexions faites, je crois que nous devrions ajouter une ligne à la page. Mon style en sera moins haché. On pourra mieux suivre les phrases et cela ne diminue le volume que de 14 pages environ. Nous en aurons ainsi plus de 40 (sic). C’est suffisant.

1° Dites donc au prote d’ajouter une ligne, ce qui fera 20 lignes à la page.

2° Ajoutez qu’il se dépêche. Dalloz désire avoir des épreuves le plus promptement possible.

Tout à vous.

À Madame Roger des Genettes. §

[Paris, lundi matin, 2 avril 1877].

Votre pensée, qui me revient bien souvent, me donne des remords. j’ai l’air de vous négliger. Si vous étiez ici, ce serait bien plus commode pour notre correspondance. 1° Je n’ai jamais été aussi affairé et ahuri, car j’ai de prodigieuses lectures à subir avant la fin de mai, époque où je veux être rentré à Croisset et me remettre à écrire Bouvard et Pécuchet. 2° Je corrige les épreuves de mon volume, qui paraîtra le 20 ou le 25 de ce mois. Les journaux le Moniteur et le Bien Public, m’occupent de même manière. 3° Il y a comme une conjuration parmi les jeunes gens qui impriment pour m’envoyer leurs oeuvres. La semaine dernière je n’ai lu que six volumes en dehors de ma besogne personnelle, – et 4° «les devoirs de société», madame ! Mais de ceux-là je m’en fiche ! Et ici je joue de mon imagination de romancier. Ce que j’invente de blagues pour ne pas faire de visites et refuser des dîners en ville est prodigieux. j’ai beaucoup usé du deuil où je suis censé être, comme conséquence de la mort de mon beau-frère. Mais il faut maintenant trouver autre chose. n’importe ! Les gens du monde sont impitoyables pour ceux qui travaillent.

Le Conseil municipal de Rouen, devant lequel est revenue la question de la fontaine Bouilhet, recommence à me taper sur le système. Quels idiots et quels envieux ! j’espère cependant en venir à bout et ils n’en ont pas fini avec moi, votre ami ne lâchant pas le morceau.

Connaissez-vous la Fille Élisa ? C’est sommaire et anémique, et l’Assommoir, à côté, paraît un chef-d’oeuvre ; car enfin, il y a dans ces longues pages malpropres une puissance réelle et un tempérament incontestable. Venant après ces deux livres, je vais avoir l’air d’écrire pour les pensionnats de jeunes filles. On va me reprocher d’être décent et on me renverra à mes précédents ouvrages.

j’en ai lu un, avant-hier, que je trouve bien fort : Les terres vierges de Tourgueneff. Voilà un homme, celui-là ! Le volume paraîtra dans un mois.

Demain je suis convié au mariage civil de Mme Hugo avec Lockroy et j’irai, bien entendu. Le père Hugo me semble de plus en plus charmant et, en dépit de tout, j’adore cet immense vieux. Il me fait une scie continuelle avec l’Académie française. Mais pas si bête ! Pas si bête !

Que vous dirais-je bien maintenant ? Je suis perdu dans les combinaisons de mon second chapitre, celui des sciences, et pour cela je reprends des notes sur la physiologie et la thérapeutique, au point de vue comique, ce qui n’est point un petit travail. Puis il faudra les faire comprendre et les rendre plastiques. Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées. Il est possible que je m’y noie, mais si je m’en tire, le globe terrestre ne sera pas digne de me porter. Enfin, il faut bien avoir une marotte pour se soutenir dans cette chienne d’existence ! j’avais si peu dormi cet hiver et tant pris de café que j’ai eu des battements de coeur et des tremblements qui m’ont inquiété. Grâce à la privation absolue de café et au bromure de potassium, ils ont à peu près disparu ; je me retrouve d’aplomb.

Et vous, pauvre chère amie, comment tolérez-vous vos longues journées de souffrances ? Que vous êtes patiente et que je vous admire ! Comme je voudrais pouvoir alléger un peu vos douleurs ! Mme Guyon me parle de vous quelquefois. Je n’ai pas encore vu *** ; elle m’amuse peu, je la trouve bourgeoise, et puis je n’ai pas le temps d’aller la voir. Je n’ai pas encore été chez Mme Viardot ni mis les pieds dans un théâtre. Pourvu qu’on ne me dérange pas de ma niche, c’est tout ce que je demande au ciel. Mon volume va me remettre un peu de monnaie dans l’escarcelle, car on me paye très cher. Si je pouvais tous les ans en faire un semblable, je me trouverais fort à l’aise. Plus que jamais j’ai envie d’écrire la Bataille des Thermopyles ! Encore un rêve qui vient à la traverse des autres !

Allons, adieu, pensez à moi.

Mot de la fin : l’autre jour, après l’enterrement de Mme André, Alexandre Dumas m’a reconduit jusqu’à ma porte et, à propos de Mme Sand, m’a lâché cette jolie remarque : «En voilà une lâcheuse ! – Pourquoi ? – Eh bien ! La manière dont elle s’est conduite avec nous ! Quelle crasse ! – Comment ? – «Elle ne nous a rien laissé dans son testament !!!» Il est certain que Dumas a été dupe, car il a hérité de Didier, de Mme Villot, du docteur Desmarquais. Moi, je n’ai jamais eu d’amis pareils.

Ô nature !

Au docteur Le Plé. §

[Paris], mercredi matin [11 avril 1877].

Cher Monsieur,

Laporte m’écrit que vous n’avez pas encore reçu votre exemplaire de Dernières Chansons ! Je n’y comprends goutte ! j’avais immédiatement écrit à Philippe d’en porter un chez vous.

En tout cas, je vous en expédie un par le même courrier.

Vous trouverez dans ma préface toutes les indications que vous réclamez. Depuis quinze jours, je ne puis obtenir de l’agence dramatique le nombre exact des représentations de toutes les pièces de Bouilhet. (les vacances de pâques en sont la cause.) mais j’aurai ce document bientôt, je l’espère.

Mille remerciements, cher Monsieur, de tout ce que vous faites pour nous, et recevez une cordiale poignée de main de votre tout dévoué.

Au docteur Le Plé. §

[Paris], dimanche 15 avril [1877].

Voici, cher Monsieur, ce que j’ai enfin obtenu de l’agence Peragallo. Du reste, les renseignements que vous trouverez dans ma préface doivent vous suffire !

Le Conseil municipal, jusqu’à présent, n’a pas voulu comprendre la question. Nous ne le prions pas de rendre des honneurs à Bouilhet et de nous dire son avis sur une question littéraire ; nous lui proposons une fontaine, à condition qu’elle sera ornée d’un buste. Notre demande est bien simple. Et quels motifs pour la refuser ?

Je ne sais comment vous remercier, cher Monsieur et, en vous serrant les mains cordialement, je suis vôtre.

À Georges Charpentier. §

[Paris], lundi soir 11 h [avril 1877].

Mon cher Ami,

Je ne trouve pas ça gentil.

j’ai attendu vainement des épreuves pendant toute la soirée, étant rentré chez moi dans le seul but de corriger icelles.

Et, afin que l’ouvrage aille plus vite, j’ai fait remettre chez vous, hier, les placards envoyés samedi soir. Il était convenu que M. Toussaint les verrait d’abord ; et ils me sont arrivés vierges de toute correction.

Tâchez, je vous prie, que l’on soit envers moi plus exact.

Tourgueneff me demande à grands cris les premières feuilles, pour le traducteur russe qui les attend.

Tout à vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], mercredi 2 heures [avril 1877].

Mon Bon,

j’ai oublié hier de prendre chez vous votre Bichat et votre Cabanis.

Chamerot m’a envoyé le spécimen du titre. Il est très mauvais et sans aucun galbe. Il faudrait décider quelque chose. Passez chez lui.

Dans les épreuves que je renvoie ce soir, je lui communique mes réflexions. Voyez si elles vous agréent.

Et poussez-le ! – nous n’avons pas trop de temps – afin que les exemplaires soient secs pour les infâmes brocheurs.

Je ne demande pour moi que 25 exemplaires sur papier de Hollande ; mais faites-en tirer tant qu’il vous plaira, et mettez-y le prix qui vous convient ; cela vous regarde. Quant au papier de Chine, je n’y tiens pas. j’en aimerais mieux deux ou trois sur Whatmann.

À vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], vendredi, 1 heure [avril 1877].

Mon cher Ami,

Chamerot, que j’ai vu hier, m’a dit que le titre n’avait pas de filets encadrant les noms des contes !

Cependant nous avions arrêté le dessin de Burty. Surveillez cela et envoyez-moi une épreuve du titre définitivement arrêté entre nous l’autre jour.

Chamerot m’a dit aussi qu’il commencerait à tirer aujourd’hui, vendredi. Eh bien, et le papier ?

2° Et Cabanis ? Et Bichat ? Sacré nom de Dieu !

3° Et ce tirage de la Bovary ?

À dimanche, et tout à vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], vendredi soir, 9 heures [avril 1877].

Nos deux lettres se sont croisées, cher ami, et je réponds immédiatement à la vôtre.

Voici le bon à tirer. Faites-le porter illico à l’imprimerie.

N. B. – Ne pas oublier que, sur la couverture, il faut un carré long (comme l’a dessiné Burty) pour enfermer les titres des Trois Contes.

Dépêchons-nous ! Dalloz, d’après mon calcul, aura fini vers le 20 ou le 22. Il faut paraître dès le lendemain.

Je ne suis pas sans inquiétude, à cause des événements politiques. Nous aurions dû paraître quinze jours plus tôt.

Tout à vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris], mardi soir, 6 heures [17 ? Avril 1877].

Ne pas oublier, mon bon, que demain mercredi je vous attends chez moi à 4 heures pour régler nos envois...

Il faudrait que j’eusse mes 100 exemplaires jeudi soir (à quand les Hollande ?). Je les ferais porter vendredi dans l’après-midi. Vous mettriez en vente à Paris samedi matin.

Donc il importe de surveiller

LES BROCHEURS !!!

À vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris, avril 1877].

LES BROCHEURS 

!!!

T. S. V. P.

LE PAPIER

!!!

T. S. V. P.

CABANIS,

BICHAT

!!!

T. S. V. P.

Votre ami vous embrasse ainsi que la petite famille.

À Georges Charpentier. §

Vendredi soir, [Paris, 27 avril 1877].

Mon cher Ami,

Pouvez-vous me procurer les adresses ci-contre ? Je ne sais où, ni à qui, m’adresser pour les avoir.

Tous mes exemplaires sont expédiés, ce qui n’est pas une petite besogne. Ouf ! Néanmoins, outre les Hollande, il m’en faudra encore une douzaine (ceux-là seront à mon compte).

Le compte-rendu de la conférence de Sarcey dans le Moniteur est assez exact, me dit-on. Le Moniteur est très aimable pour moi. Mais quel bourgeois que ce Sarcey !

À dimanche, n’est-ce pas ?

N. B. – Envoyez-moi illico le renseignement demandé.

Quant aux brocheurs, ce sont des anges.

Tout à vous.

Les adresses de : Jules Levallois, Mlle Favart, Camille Pelletan, Armand Gouzien, Gaston Paris.

À Georges Charpentier. §

[Paris], lundi soir [avril 1877 ?]

Mon cher Ami,

Je compte me présenter demain chez vous de 2 à 4 heures. Tâchez de n’être pas en état de vagabondage.

d’ici là, tout à vous.

Pensez à me faire vous demander l’adresse de A. Silvestre.

À Léon Cladel. §

[Paris], lundi soir [30 avril 1877].

Comment si je peux «perdre deux heures» ! Mais vingt-quatre, mais trente-six ! Tant qu’il vous en faudra, mon cher ami !

Quant à Charpentier, si vous voulez qu’il vous publie, je crois qu’il est plus sage d’attendre la terminaison de sa venette. On ne demande pas mieux que de tomber sur lui et sur vous, enfin de faire un exemple avec cette littérature qui, etc.

Mais dans quelque temps d’ici toute crainte sera vaine. Ce qui n’empêche pas que j’attends votre volume... et que je pousserai le bon Charpentier à la publication d’icelui, étant persuadé, d’avance, de son innocuité intrinsèque.

Merci pour votre lettre. Elle m’a été jusques aux moelles. Je n’écris que pour les esprits comme le vôtre ; me voilà donc payé.

Une forte poignée de main et

Tout à vous.

À Guy de Maupassant. §

Mercredi [avril ou mai 1877].

Jeune lubrique,

Voulez-vous, afin d’entendre le 1er chapitre de Bouvard et Pécuchet, venir dîner vendredi à 6 h et demie chez votre.

À Georges Charpentier. §

[Paris] vendredi matin [début de mai 1877].

Nous n’avons pas réglé la question des traductions ! m’appartiennent-elles ?

Un certain M. Bonnet me demande à faire une traduction allemande. C’est un ancien professeur d’allemand au lycée Monge. Que dois-je lui répondre ? Nous n’avons rien réglé là-dessus.

Voilà trois jours que je vais à la Bibliothèque nationale ; aucun étalagiste du Palais-Royal n’a mon volume. Pourquoi ? Et il n’en restait plus à la librairie nouvelle hier soir.

Tout à vous.

Vous devriez avoir pitié de moi, qui suis surchargé de travail ! Et ne pas me faire faire des courses pour dénicher les adresses des gens auxquels j’envoie mon volume. Je les ai trouvées, ne vous troublez plus.

Faut-il que j’aille chercher moi-même le volume du sombre Cladel ?

À Georges Charpentier. §

[Paris], jeudi matin [3 mai 1877].

Homme étourdi !

Faites-moi le plaisir de répondre à mes lettres, sacré nom de Dieu ! Et de me donner les renseignements que je vous demande, au lieu de vous ballader au Salon, ce qui est un prétexte à bocks.  Un père de famille ! Un homme établi ! Fi ! l’horreur !

Est-ce que j’y vais, moi, au Salon !

Où étais-je pendant ce temps-là ? Aux pieds des autels, monsieur ! j’assistais à un mariage. Je priais le Très-Haut de faire descendre ses bénédictions sur la rupture d’un tambour de basque. Et vous, pendant ce temps-là, vous regardiez des peintures lascives, non content de publier des obscénités... l’indignation m’étouffe !

Et l’article de Colani ?

Bonsoir, ma petite vieille, à dimanche.

Cladel m’a écrit pour me dire qu’il désirait que je lusse (pardon du subjonctif) le roman en feuilles qui est chez vous. Donc, envoyez-le moi, ou apportez-le moi.

À Georges Charpentier. §

[Paris] dimanche soir, 9 h [mai 1877].

Mon cher Ami,

La politique nous tourneboule tellement que vous avez oublié de me demander la note pour Berlin ; et moi, j’ai oublié de vous la donner.

La voici, fort incomplète. Elle serait meilleure si j’étais à Croisset, où je pourrais feuilleter mes archives.

n’importe ! Envoyez-la telle qu’elle est. Si le brave Berlinois en veut plus, qu’il le dise. Dans quinze jours je serai en mesure de lui en fournir davantage.

À dimanche prochain, et tout à vous. Votre.

 

[Note jointe à cette lettre]

Pour la bibliographie.

Voyez la préface de la traduction allemande de la Tentation de Saint Antoine par M. Engelbert ? Ou Engelraht ? Professeur de philosophie à Strasbourg, rue du Dôme, 1 (je crois être sûr de l’adresse), traduction parue dans l’été de 1874.

Critiques :

Sur Madame Bovary, article de Sainte-Beuve, dans le Moniteur universel, mai (ou avril) 1858 [sic, pour 1857].

Article de Cuvillier-Fleury dans les Débats.

Pontmartin, dans le Correspondant.

Salammbô : trois articles de Sainte-Beuve dans le Constitutionnel.

Un article de Cuvillier-Fleury dans les Débats.

Article de Th. Gautier dans le Moniteur.

de Saint-Victor, dans la Presse.

G. Sand, lettre à Guéroult, Opinion Nationale ?

l’Éducation sentimentale : deux articles de Sarcey dans le Gaulois.

Le seul favorable a été de Jules Levallois, dans...

la Tentation de Saint Antoine : Taillandier, Revue des Deux Mondes.

Camille Pelletan, le Rappel.

Le Secularist (Angleterre), quatre articles publiés l’automne dernier.

Le Figaro a toujours été hostile (sauf pour les Trois Contes), ainsi que la Revue des Deux Mondes et Barbey d’Aurevilly, dans tous les journaux où il écrivait.

À Léon Cladel. §

Mercredi 11 heures, 9 mai 1877.

Mon cher Cladel,

j’ai commencé votre bouquin hier à 11 heures, il était lu, ce matin, à 9 ! Et d’abord il faut que Dentu soit fou pour avoir peur de le publier. Rien n’y est répréhensible soit comme politique, soit comme morale ; ce qu’il vous a dit est un prétexte. Quant à Charpentier (auquel je montrerai vos feuilles vendredi, jour où je dîne chez lui) je vais lui chauffer le coco violemment et en toute conscience, sans exagération et sans menterie, car je trouve votre livre un vrai livre. C’est très bien fait, très soigné, très mâle et je m’y connais, mon bon !

j’ai deux ou trois petites critiques à vous faire (des niaiseries) ou plutôt des avis à vous soumettre : ainsi le mot «pécaïre» me paraît trop souvent répété. Des fois, il y a des prétentions à l’archaïsme et à la naïveté. C’est l’excès du bien. Mais, encore une fois, soyez content et dormez sur vos deux oreilles ; ou plutôt ne dormez pas, et faites souvent des oeuvres pareilles.

La fin est simplement sublime et du plus grand effet.

Tout à vous.

Si j’avais le temps, je vous en écrirais plus long.

Je quitte Paris à la fin de la semaine prochaine.

À M***. §

Paris, lundi matin [21 mai 1877].

Je te remercie bien, mon cher ami, pour la promptitude de ta réponse.

Je devais partir de Paris dimanche soir, mais comme je tiens à t’y voir, je recule mon départ jusqu’à mercredi. Dès ton arrivée, donne-moi rendez-vous et je me transporte à ton domicile illico.

Oui ! Ils vont bien, les misérables ! Les folichonneries de notre Bayard moderne nuisent à tous les commerces ! Celui de la littérature entre autres. La Librairie Charpentier, qui vend ordinairement 300 volumes par jour, en a vendu samedi dernier 5 ! – Quant à mon pauvre bouquin, il est complètement rasé. Je n’ai plus qu’à me frotter le ventre !

Le délabrement des affaires publiques s’ajoute à la tristesse de mes affaires privées. Tout est noir dans mon horizon. Je n’ai d’éclaircie que de ton côté et je compte sur toi en te serrant la main fortement.

Ton.

Au docteur Le Plé. §

[Paris], dimanche 27 [mai 1877].

Cher Monsieur Le Plé,

Après une absence qui a duré quatre jours, je trouve chez moi, en rentrant, votre rapport dans le Journal de Rouen.

Laporte me l’avait lu la veille de mon départ, et il peut vous dire le contentement qu’il m’a causé. Je voulais vous en remercier tout de suite, mais j’ai été pris par le temps.

Excusez-moi donc si je ne vous ai pas exprimé plus tôt ma gratitude. Je ne saurais trop vous dire que je trouve «ce petit morceau» parfait. C’est simple, éloquent, persuasif et très malin, bref, écrit du style qu’il fallait à la chose.

l’oeuvre est vôtre, et c’est bien à vous seul que les admirateurs de Bouilhet devront leur fontaine.

j’espère vous voir dans huit ou dix jours.

d’ici là, cher monsieur, acceptez une bonne poignée de main de votre tout dévoué.

À Georges Charpentier. §

Mercredi matin [Paris, mai 1877].

Mon cher Ami,

Mettez-moi de côté les articles sur les Trois Contes ; j’en fais collection. Puis, quand vous en aurez une jolie provision, envoyez-les moi à Croisset.

Quand vous ferez un nouveau tirage, prévenez-moi. Je vous indiquerai quelques petites corrections. Nous n’en sommes pas là, malheureusement. Cependant on m’a dit hier à la Librairie nouvelle qu’on en revendait un peu, cinq ou six par jour.

Pensez-vous à l’édition de luxe pour Saint Julien, avec polychromie ?

Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, des vôtres et de celles de «toute la petite famille». Au revoir et tout à vous.

À Georges Charpentier. §

Mardi soir [Paris, 29 mai 1877].

j’attends toujours (et cela depuis trois semaines) les articles, entre autres celui de Valry.

Envoyez-moi cette semaine 6 exemplaires des Trois Contes, afin que je les remporte à Croisset, où je voudrais être, car je commence à être tanné de Paris.

Monselet et H. Houssaye m’ont, hier, promis des articles.

À dimanche, mon bon ; tout à vous.

À Georges Charpentier. §

[Paris, mai ? 1877].

Espèce de voleur de chapeaux !

1° Faites-moi le plaisir de m’envoyer les livres de médecine marqués sur la petite note ci-incluse.

2° d’expédier en Angleterre les deux ouvrages indiqués dans la seconde note : livres parus dans votre infâme maison.

Qui aurait cru cela ? Une apparence honnête, jolie dame, beaux enfants, quartier aristocratique, etc. , et pousser la turpitude jusqu’à dépouiller de leurs vêtements les pauvres hommes de lettres !...

À Guy de Maupassant. §

[Paris], mercredi matin, 10 h [fin mai 1877 ?]

Venez demain matin (jeudi), ou le soir après votre dîner. Je vous donnerai une lettre pour Chennevières. Sa recommandation vaudra mieux que celle de Charles Edmond, que j’ai trop bousculé pour en réclamer un service, et qui d’ailleurs déchire Duquesnel à pleine gueule.

Je vous plains si vous avez affaire avec ce drôle de Du…el. Peu d’hommes inspirent autant l’envie de leur foutre des gifles.

Tout à vous.

Votre vieux.

Venez vendredi à la soirée de Charpentier. C’est la dernière. Nous y venons tous.

Vous recevrez aujourd’hui l’invitation de Tourgueneff.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, 30 mai [1877.]

Je pense à vous bien souvent et je vous écris rarement. Pourquoi ? C’est que le temps est court. Pour faire quelque chose dans ce chien de Paris, il faut avoir l’esprit tendu à économiser les minutes. La journée se passe en agitations imbéciles. Enfin demain, dès l’aurore, je m’en retourne vers mon pauvre vieux cabinet de Croisset, d’où je ne vais pas sortir d’ici à longtemps, espérons-le.

Cet idiot de Mac-Mahon nuit beaucoup au débit des Trois Contes ; mais je m’en console, car, après tout, je ne m’attendais pas à un succès comme celui de l’Assommoir. De toutes les lettres que l’on m’a écrites et de tous les articles (favorables généralement), ce qui m’a fait le plus de plaisir, ce sont vos deux lettres. Oui, c’est cela qui m’a été au coeur ! Je vous en remercie bien, mais n’en suis nullement étonné.

j’ai fait dire, selon ma coutume, beaucoup de bêtises, car j’ai le don d’ahurir la critique. Elle a presque passé sous silence Hérodias. Quelques-uns même, comme Sarcey, ont eu la bonne foi de déclarer que c’était «trop fort pour eux». Un monsieur, dans l’Union, trouve que Félicité c’est «Germinie Lacerteux au pays du cidre !» ingénieux rapprochement. Mes louangeurs ont été Drumont, dans la Liberté ; Banville National ; Fourcaud Gaulois ; Lapierre Nouvelliste de Rouen et avant tout Saint-Valry, dans la Patrie.

Plusieurs articles favorables doivent ou devaient paraître, mais tout a été arrêté par le Bayard des temps modernes. Je n’y pense plus et retourne à mes bonshommes qu’il faut avancer et finir.

La semaine dernière j’ai passé trois jours à Chenonceaux, chez Mme Pelouze, qui est une personne exquise et très littéraire (comme vous). On y apporte Ronsard à table, au milieu du dessert ! j’y ai lu Melaenis, de notre pauvre Bouilhet. En le lisant je songeais à lui et à vous, quand vous débitiez si bien le troisième chant dans le petit salon de la Muse. Comme c’est loin ! Comme le torrent nous emporte ! Je m’accroche aux rives et vous baise les deux mains tendrement.

Écrivez-moi à Croisset, dites-moi comment vous allez, ce que vous lisez et tout ce qui vous passera par la tête. Je demande comme une grâce que vos épîtres soient longues, tenant surtout à la quantité, car de la qualité je n’en doute.

À Leconte de Lisle. §

[Paris], mercredi matin [30 mai 1877].

j’ai reçu ton Sophocle, mon cher ami. Je vais l’emporter et le lire dans ma cabane. Ça me fera du bien.

Avant d’admirer le livre, j’admire la publication. Quel homme pratique tu fais ! C’est bien ! On ne peut pas témoigner d’une façon plus grandiose le mépris qu’il sied d’avoir pour les agitations de la politique.

Merci encore une fois et tout à toi.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset, début de juin 1877].

Oui, mon loulou, j’ai eu grand plaisir à me retrouver dans mon pauvre vieux cabinet. Je me promène dans le jardin, qui est maintenant splendide. Je contemple la verdure et les fleurs et j’écoute les petits oiseaux chanter.

Ma «bonne», qui est très gentille et très douce, est dans le ravissement de «la campagne».

Mes deux premiers jours ont été occupés à mes travaux d’architecture pour Mme Pelouze. Je crois (sans me vanter) avoir fait quelque chose d’ingénieux et qu’elle sera contente.

Hier soir enfin, je me suis remis à Bouvard et Pécuchet ! Il m’est venu plusieurs bonnes idées. Toute la médecine peut être faite dans trois mois, si je ne suis pas dérangé. Les affaires me semblent en bonne voie, et peut-être allons-nous bientôt sortir de notre gêne et de notre inquiétude.

Ce soir, j’ai dîné chez Mme Lapierre. Son mari m’a paru plein d’ardeur pour nous obliger. À la fin de la semaine, j’irai avec eux au Vaudreuil. Demain, j’attends ce bon Laporte à déjeuner. Il me ramènera Julio.

[...] Tantôt, sur l’Union, vue de Caudron, et celle d’une procession qui se traînait en psalmodiant le long du bord de l’eau.

Quelle chaleur ! On tombe sur les bottes. Ernest t’a-t-il raconté l’histoire du père Briant mordu par son âne ? Ils ont pendu l’âne pour le punir ; comme les Carthaginois crucifiaient les lions.

Je te plains, pauvre chat, d’être à Paris. On est si bien à Croisset ! Quelle paix ! Et puis, plus de redingotes à mettre ! Plus d’escalier à monter ! Mais la semaine prochaine je vais perdre encore trois ou quatre jours ! j’en enrage d’avance. Espérons que c’est la fin.

Là-dessus, bonne nuit, chère Caro. Je retourne à ma page. Serviteur !

Ta Nounou te bécote.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset.] Nuit de mercredi [6-7 juin 1877].

Ma chérie,

Je crois que l’air de Croisset te fera du bien et qu’il est temps pour ta santé de humer la campagne. On est si tranquille ici ! Ça vous remet le système ! Et enfin j’y travaille ! Bouvard et Pécuchet sortent des limbes, de plus en plus.

Depuis deux jours, j’ai fait une excellente besogne. Dans de certains moments, ce livre m’éblouit par son immense portée. qu’en adviendra-t-il ? Pourvu que je ne me trompe pas complètement et qu’au lieu d’être sublime il ne soit niais ? Je crois que non, cependant ! Quelque chose me dit que je suis dans le vrai ! Mais, c’est tout l’un ou tout l’autre. Je répète le mot : «Oh ! je les aurai connues, les affres de la littérature !»

Clémence déploie une grande activité, et ma petite cuisinière est douce comme un mouton.

j’irai vendredi à Rouen, puisque ce jour-là je suis invité à dîner chez Mme Achille, avec « M. Tassel de La Londe (quelle noblesse !) et le Dr Avond avec madame, sans la moindre cérémonie».

qu’est-ce que les bourgeois entendent par «sans cérémonie» ? Eh bien, quand il y en aurait, est-ce que ça me fait peur ? [...]

Je t’embrasse fort.

Vieux.

À Jean-Bernard Passérieu. §

[Juin 1877].

Mon cher Monsieur,

Il m’est impossible de vous envoyer ma photographie, parce que je n’ai jamais fait faire mon portrait.

Agréez, je vous prie, toutes mes excuses, et recevez une cordiale poignée de main. Votre.

À Jean-Bernard Passérieu. §

[Croisset, 18 juin 1877].

Cher confrère, il n’existe de moi aucun portrait. Chacun a sa toquade ; la mienne est de me refuser à toute image de ma personne.

Je vous remercie des choses obligeantes que vous m’envoyez et vous serre cordialement la main.

À Alphonse Daudet. §

[21 juin 1877].

Mon cher Ami,

Voulez-vous me déposer aux pieds de Mme Daudet et dire de ma part à Karl Steen que c’est le plus lyriquement aimable des critiques (je n’ose ajouter : intelligent ; mais je le pense).

De petits articles comme celui-là consolent de bien des choses !...

Je baise avec reconnaissance et plaisir la main qui écrit en mon honneur des lignes pareilles.

Et vous aussi, sur les deux joues, et le splendide môme mêmement

votre vieux solide.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, 21 juin 1877.

Mon loulou,

Commençons par gémir sur la chaleur, ou plutôt de chaleur ! Comme vous devez en souffrir, et que je vous plains ! Dépêche-toi d’arriver ici, ma chère fille, pour humer la verdure et te reposer.

Hier, j’ai cuydé crever d’étouffement. Monsieur avait pris sans doute trop de moules. Elles n’étaient pas mauvaises, puisque mon nombreux domestique ne s’en est pas aperçu ; mais moi, j’ai été fortement gêné. Aujourd’hui il n’y paraît plus et je pioche Bouvard et Pécuchet. Ma médecine est esquissée. Demain je me mets aux phrases. Ça fera de quatorze à seize pages en tout ; c’est suffisant. Oh ! si ce livre n’est pas assommant, quel livre !

Ce matin, j’ai reçu deux articles élogieux sur les Contes, un dans le XIXe siècle, et l’autre dans l’Officiel, de Mme Daudet ; de plus, une lettre de félicitations de Du Camp.

Je me réjouis à l’idée d’embrasser mon poulot lundi, vers 5 heures, et j’attends dimanche matin un billet me confirmant cette bonne nouvelle. Voilà tout ce que j’ai à te dire, ma chère fille.

Une seule chose me chiffonne dans votre retour à Croisset : c’est que j’ai peur que vous remettiez indéfiniment votre voyage aux eaux et que les eaux ne coulent sans vous, ce qu’il ne faut pas faire.

La maison est prête et vous attend.

j’ai eu la visite de Carrière, lundi, et hier j’ai passé quatre heures de suite, sans bouger, à la bonne Bibliothèque de Rouen, d’où j’ai emporté des livres que j’avale en ce moment.

Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort.

Vieux.

À Léon Cladel. §

Croisset, 26 juin 1877.

Mon cher Ami,

Je suis bien en retard avec vous. Voici mon excuse : j’ai reçu vos Bonshommes au commencement de ce mois que j’ai passé presque tout entier à Paris. Là, j’ai été assailli de courses et d’affaires... j’espérais qu’un hasard vous apprendrait ma présence et je m’attendais à vous voir.

Je voulais vous dire le plaisir que m’a causé votre volume.

Tity Foyssac est une création. C’est travaillé, ciselé, creusé. l’observation, chez vous, n’enlève pas la poésie ; au contraire, elle la fait ressortir. l’enterrement de votre bonhomme est une merveille. j’ai connu des vieux dans ce goût-là.

Je ne connais pas de choses plus originales que votre Dux. l’objection que tout le monde vous fait et que je vous fais moi-même, à savoir que Baudelaire n’était pas comme ça, tombe d’elle-même, puisque vous ne nommez pas Baudelaire. Ce conte est une étude philosophique dont je ne vois l’analogie nulle part. Votre personnage principal crève les yeux, tant il a de relief et de puissance. j’aime moins la Mère Blanche, qui me paraît moins neuve. Je vous reprocherai çà et là une recherche d’archaïsme dans les mots.

Mais vous êtes un rude écrivain, mon cher ami ! Un véritable artiste !

Et je suis plus que jamais tout à vous.

Votre.

Au docteur Le Plé. §

[Croisset] samedi soir 4 heures [juin 1877].

Cher Monsieur, ou plutôt cher Ami,

Monsieur Mulot, qui vous remettra la présente, vous expliquera comme quoi il nous serait agréable et utile que vous vinssiez tantôt chez Galli pour : 1°) y être nommé membre du comité Bouilhet, et 2°) nous donner un coup d’épaule contre les difficultés qu’on nous suscite.

En vous remerciant d’avance, une cordiale poignée de main, et tout à vous.

Merci pour le Voltaire.

À Madame Roger des Genettes. §

(fragment)

Croisset [juillet 1877].

[...] Ça c’est une bonne lettre ! Une véritable épître et qui m’a fait un plaisir dont je n’avais pas joui depuis longtemps. Pourquoi ne m’en envoyez-vous pas très souvent de pareilles ? Il faut prendre cette habitude, en songeant que c’est la seule distraction ou plutôt le seul événement heureux qui puisse m’arriver dans ma solitude. Je ne pense plus du tout aux Trois Contes, et Bouvard et Pécuchet avancent. j’espère, à la fin de juillet, en avoir fini avec leurs études médicales, et ce sera un joli débarras !

j’ai peur quelquefois que ce livre-là ne soit d’un comique pitoyable, enfin raté absolument... et je me ronge ! Je me ronge ! [...]

À Madame Tennant. §

Croisset, 10 juillet 1877.

Ma chère Gertrude, j’ai reçu cette affreuse nouvelle ; j’en suis écrasé. Comment va son pauvre père ? Je pense à vous encore plus souvent que d’habitude.

Quand vous pourrez me donner de vos nouvelles un peu longuement, vous me ferez grand plaisir.

Est-il décrété par le sort que nous ne nous reverrons plus et que nous ne devons plus passer quelques heures ensemble, seul à seul ? j’espère que non.

Votre vieux dévoué, ou plutôt dévot.

Venez à Paris cet hiver.

À Madame Tennant. §

Mercredi 23 juillet 1877.

Je ne saurais vous dire combien votre lettre m’a ému. Caroline en a pleuré comme moi. Votre chagrin me pénètre, ma chère Gertrude. Je songe amèrement à ses pauvres parents ! Quelle atrocité du sort ! Plus que jamais vous devez serrer vos enfants sur votre coeur avec tendresse, ma chère Gertrude, ma vieille amie, «ma jeunesse» ! Que vous dire ? Je me sens écrasé en me figurant ce qui se passe dans votre maison. Et comme vous avez été forte et vaillante dans tout cela !

Pour de pareilles douleurs, tout mot de consolation est une offense. Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous le pourrez.

Ce serait donc vrai ? Je vous reverrais au printemps prochain ?

Tout à vous, du fond de l’âme.

À la princesse Mathilde. §

Samedi 27 juillet [1877].

Princesse,

Si je vous écrivais aussi souvent que je pense à vous, vous recevriez de moi, tous les jours, non pas une, mais plusieurs lettres. Mais j’ai peur de vous ennuyer (vous savez que je suis timide) et puis je n’ai rien à vous dire, sinon que je voudrais avoir de vos nouvelles. Enfin je m’ennuie de vous ! Voilà le vrai. Aussi j’espère vers la fin d’août, ou peut-être avant, vous faire une visite à Saint-Gratien.

Ma vie (austère au fond) est calme et tranquille à la surface. C’est une existence de moine et d’ouvrier. Tous les jours se ressemblent, les lectures succèdent aux lectures, mon papier blanc se couvre de noir, j’éteins ma lampe au milieu de la nuit, un peu avant de dîner je fais le triton dans la rivière, et ainsi de suite.

j’ai maintenant près de moi ma nièce, qui se livre à une peinture frénétique. Quant aux «affaires», aux exécrables affaires, elles sont longues à se remâter, par ce temps de politique surtout. Je ne doute pas d’un bon résultat final, et nous y touchons peut-être. Mais ce n’est pas encore fini et j’en suis, parfois, bien énervé et brisé. Alors, je me replonge plus furieusement dans la pauvre littérature, ma seule consolation.

Et vous, Princesse, comment supportez-vous l’existence ? Vos bons amis sont toujours près de vous, n’est-ce pas ? Que devient le prince Napoléon ?

Comme je ne vois personne, je ne sais guère ce qui se passe dans le monde. La Seine-Inférieure est, du reste, le département le plus calme de France et de Navarre, ou plutôt le plus engourdi. Rien ne l’émeut. Cependant on y attend avec impatience les élections, parce que l’état présent «nuit aux affaires».

Pour me distraire, j’ai lu le procès de Mme Gras et j’en ai été presque malade. Quelle abomination ! Je n’aime pas y songer.

Je vous baise les deux mains, aussi longuement que vous le permettez, et suis, Princesse,

Votre vieux fidèle et dévoué.

À Madame Roger des Genettes. §

Vendredi 3 heures [août 1877].

Votre dernière lettre m’a tellement ravi et touché que j’éprouve le besoin d’y répondre tout de suite. Et d’abord, comme vous êtes bonne de penser à ce qui m’occupe ! Je vis tant que je peux dans mes bonshommes. Au mois de septembre j’irai sur les côtes de la Basse-Normandie faire leurs excursions géologiques et archéologiques. Mon troisième chapitre (celui des sciences) sera fini, j’espère, en novembre. Alors je serai à peu près au tiers du livre.

l’idée que je ne vous en lirai pas cet hiver me chagrine beaucoup. Quel dommage que Villenauxe ne soit pas à Croisset ou dans ses environs ! Il me semble qu’à force de vous voir et de vous soigner je vous guérirais ! Comme tout est mal arrangé dans ce monde, et qu’il fait bon en rêver de meilleurs ! Cependant je remercie la Providence pour les poésies lubriques du sieur Pinard. Ça ne m’étonne pas, rien n’étant plus immonde que les magistrats (leur obscénité géniale tient à l’habitude qu’ils ont de porter la robe). Tous ceux qui se regardent comme au-dessus du niveau humain dégringolent au-dessous.

Voyez-vous ma joie si un de ces jours on gobait Pinard dans l’intimité du jeune Chonard ? Il ne me resterait plus qu’à m’en aller remercier Notre-Dame de Lourdes ! À ce propos, je vous recommande deux petits livres très amusants : l’Arsenal de la Dévotion et le Dossier des Pèlerinages par Paul Parfait.

Et quand je songe que Pinard s’indignait des descriptions de la Bovary ! Quel abîme que la bêtise humaine ! Saviez-vous que Treilhard, mon juge d’instruction, fût devenu complètement gâteux ? Y aurait-il une justice divine ? d’ailleurs, tous les procès de presse, tous les empêchements à la pensée me stupéfient par leur profonde inutilité. l’expérience est là pour prouver que jamais ils n’ont servi à rien. n’importe ! On ne s’en lasse pas. La sottise naturelle est au pouvoir.  Je hais frénétiquement ces idiots qui veulent écraser la muse sous les talons de leurs bottes ; d’un revers de sa plume elle leur casse la gueule et remonte au ciel. Mais ce crime-là, qui est la négation du Saint-Esprit, est le plus grand des crimes et peut-être le seul crime.

La discorde qui fleurit dans le grand parti de l’ordre me réjouit. Quelle lutte que celle de Cassagnac et de Rouher ! Beau spectacle ! Nobles coeurs ! Et quels esprits ! Et les photographies du petit prince qu’on distribue ! Et le comte de Paris qui se livre dans son château d’Eu à des réceptions royales où s’empressent les autorités, le jeune Lizot en tête ! Et le ministère écumant contre les cabarets ! Et notre Bayard qui n’arrête pas de jurer des m… et des t… de D…, en prenant son absinthe avec d’Harcourt ! Quelle drôle d’époque, et comme elle sera amusante, plus tard, dans les livres !

Vous me parlez de la Correspondance de Balzac. Je l’ai lue quand elle a paru et elle m’a peu enthousiasmé. l’homme y gagne, mais non l’artiste. Il s’occupait trop de ses affaires. Jamais on n’y voit une idée générale, une préoccupation en dehors de ses intérêts. Comparez ses lettres à celles de Voltaire, par exemple, ou même à celles de Diderot ! Balzac ne s’inquiète ni de l’Art, ni de la religion, ni de l’humanité, ni de la science. Lui et toujours lui, ses dettes, ses meubles, son imprimerie ! Ce qui n’empêche pas que c’était un très brave homme. Quelle vie lamentable ! Et vous savez sa fin ? Il a dit à Mme de Surville, qui a redit le mot à Mme Cornu : «Je meurs de chagrin» – du chagrin que lui causait son épouse !

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mercredi soir [août 1877].

Le ton de votre dernière lettre était si lamentable qu’elle m’a fait un vrai chagrin. Comment, Princesse, vous vous laissez abattre jusqu’au découragement absolu ! Pourquoi ? qu’y a-t-il de changé dans votre position ? Qui vous menace ?

Je voudrais être un bon prédicateur évangélique pour vous envoyer des consolations et, comme on dit vulgairement, vous «remonter le moral».

Bref, je crois que vous vous trompez sur l’état présent des choses. Elles ne sont pas si noires ! Et puis, quand même, que pouvez-vous craindre ? Quel est le parti qui vous en veut ? Aucun. Je ne comprends pas davantage que Popelin ait des «inquiétants» sur le sort de son fils. Si les favorisés de la Providence se plaignent, que ne doivent pas dire les autres !

Bien qu’il soit imprudent de s’offrir en exemple, je voudrais, pour votre tranquillité, ma chère Princesse, que vous eussiez un peu de mon insouciance (ou de ma résignation). La politique m’atteint maintenant, directement, dans mes intérêts, car je n’ai pas le sol, et je n’ai chance d’en avoir que si les affaires reprennent. Rien de plus incertain que mon avenir (sans compter que le présent n’est pas folâtre). n’importe ! Je n’accuse personne, et je n’en veux ni à mon époque, ni à mon pays ; une seule chose m’indigne, à savoir la bêtise, la grosse ignorance, l’aveuglement des bourgeois. Il vaut mieux en rire, après tout. Aussi, quand je pense que mon ami Pouyer-Quertier va revenir au pouvoir (s’il n’y est déjà), j’entre dans une espèce d’épanouissement de gaîté. Franchement, le nouveau «sauveur» est drôle. Le sentiment du comique est un bon soutien dans les fanges de la vie. Si je ne l’avais pas eu depuis longtemps je serais mort enragé. Tâchez de l’avoir, Princesse, et de l’orgueil aussi. Allons donc ! Mettez la tristesse à la porte !

Pensez au sang olympien qui coule dans vos veines ! Restez déesse.

Moi, je reste à vos pieds, comme il convient à votre vieux fidèle et dévoué.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], mardi, 10 heures [21 août 1877].

Mon Caro,

Ça, c’est gentil ! Ton télégramme daté de 6 heures et demie m’est parvenu à 9 heures et demie. Je suis content de vous savoir arrivés en bon état et j’admire ton héroïsme.

Hier, je me suis ennuyé à crever après ton départ ; le soir, seulement, j’ai un peu travaillé.

Aujourd’hui, j’ai eu à déjeûner Pouchet, Pennetier et Laporte qui nous a amusés, en nous racontant la séance orageuse du Conseil général. Il a été rappelé à l’ordre par Ancel, pour une injure adressée par Lecesne ! Excuses d’Ancel, etc. C’est énorme ! Valère a fait caler le citoyen Mandron, qui l’avait traité de calomniateur, en le menaçant net de lui flanquer la main sur la figure. Cela est tout à fait d’un Valère. «l’oie» ne salue plus son collègue, et passe près de lui dédaigneusement.

Les Trois Contes du vieillard de Cro-Magnon sont recommandés sur le catalogue d’une librairie catholique, de la maison Palmé.

Pas d’autres nouvelles de la localité, mon loulou.

Écris-moi à Paris. Comme tu ne dois pas être fort occupée, envoie-moi des morceaux.

Je vous embrasse.

Ta vieille Nounou.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, samedi soir [août 1877].

Plaignez-moi, Princesse !

La semaine dernière, j’ai passé quarante-huit heures à Paris pour mes affaires. Je voulais aller vous voir ; elles m’ont rappelé ici, immédiatement. Il me faut donc remettre ce plaisir-là à l’automne.

Je voulais vous dire combien j’ai songé à vous en apprenant la mort de la reine de Hollande. Vous l’aimiez, et cette disparition vous fait souffrir. l’idée de votre chagrin me rend triste. Parvenus à un certain âge, quelle volonté ne faut-il pas pour résister au torrent d’amertume qui nous entoure ! C’est comme une dissolution intérieure : on sent que tout s’en va. Mais le soleil reparaît, l’âme se raffermit et l’existence continue.

Votre amitié pour moi apprendra avec plaisir que mes soucis matériels touchent peut-être à leur fin ? Rien n’est fait encore ; mais j’ai grand espoir.

Dans ma solitude, dieu merci, je n’entends pas discourir de politique. n’importe ! Je redoute les élections qui nous seront fournies par les idées secrètes du maréchal. Mais a-t-il des idées ? Que veut-il ? Les conservateurs que je connais deviennent rouges. Voilà, jusqu’à présent, le résultat.

Pour en écarter mon esprit, je travaille plus furieusement que jamais à mon interminable et rude bouquin. Puisse-t-il vous plaire, il me plaira.

Adieu, Princesse, ou plutôt ma chère Princesse, car je suis, en vous baisant les mains,

Votre vieux et fidèle affectionné.

À la princesse Mathilde. §

Lundi soir [août 1877].

Princesse,

Je compte toujours vous faire vers la fin de ce mois une bonne visite à Saint-Gratien, à ce cher Saint-Gratien !

Mais d’ici là, j’irai à Dieppe où j’espère voir le prince.

Puis, je me livrerai à différentes excursions aux environs et je reposerai un peu ma pauvre cervelle, qui a violemment travaillé depuis plusieurs mois. À quoi passer la vie si l’on ne travaille pas ! Pour la tolérer, la vie, il faut l’escamoter. Telle est ma morale, hélas ! Et je la mets en pratique, ce qui prouve ma bonne foi et ma résignation.

À quoi passez-vous vos journées, Princesse ? Je vous conseille de vous faire lire deux volumes de mon ami Tourgueneff : l’un a pour titre l’Abandonnée et l’autre Les Eaux Printanières. Je trouve cela énorme et je crois que vous serez de mon avis.

Quel bel été ! Et quels beaux clairs de lune ! Comme on doit être bien chez vous ! Le calme de la nature, en même temps qu’il apaise, humilie, ne trouvez-vous pas ? Comme nous sommes faibles et agités vis-à-vis des choses, qui sont fortes et immuables ! Plus je vais et plus je me convaincs de l’insignifiance de tout et de moi en particulier.

C’est pourquoi je tâche de songer à mon moi le moins possible, ce qui est difficile pour un solitaire.

Mais dans les moments de rêverie, et ils sont fréquents quoi que je fasse, savez-vous sur quoi, sur qui ma pensée revient et s’arrête avec le plus de charme et d’attendrissement ? Sur vous, Princesse.

Je n’ai pas autre chose à vous dire, et puisque je suis à vos pieds,

Vôtre.

À sa nièce Caroline. §

Saint-Gratien, mercredi [29 août 1877].

Mon loulou,

Tu es une femme héroïque. Ton départ de Croisset, malgré la migraine, peut faire partie des «beautés de l’histoire de France !» Je crois du reste t’avoir exprimé mon admiration dans ma dernière lettre de Croisset, en réponse à ton télégramme dont je te remercie derechef.

Ici, chez la bonne Princesse, je me repose profondément, car je ne fais rien, absolument rien ! Je me couche tôt pour me lever tard, et dans l’après-midi je pique de forts chiens sur mon divan. Je lis çà et là un livre pour me distraire, ce qui me fait oublier momentanément Bouvard et Pécuchet. Puis, à 4 heures, on fait un tour de promenade, en voiture ou en bateau. Mes compagnons sont les mêmes que d’habitude.

j’ai déjeuné samedi avec le Moscove. Nous nous reverrons vendredi. Le jeune Guy, mon disciple, est en Suisse. Pourquoi ? Je l’ignore.

Je ne vois absolument rien à te dire, ma pauvre fille, car je me sens stupide. Après ton départ je me suis ennuyé à crever, tant je regrettais ta gentille compagnie, et il me tardait d’être parti, n’ayant plus rien à faire [...]

Ici il a fait depuis deux jours des chaleurs excessives et des clairs de lune admirables, bien qu’ils ne valent pas ceux qui brillent sur la rivière au vieux Croisset. Croirais-tu qu’il me tarde d’y être revenu et de revoir et d’embrasser ma chère Caro ?

Ton vieux vieillard de Cro-Magnon.

qu’Ernest se surbaigne ! Et qu’il n’escamote pas de saison. Je désapprouve les 21 bains.

– 30 est le chiffre.

À Maurice Sand. §

[Saint-Gratien], mercredi 29 août [1877].

Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher Maurice. l’hiver prochain, vous serez à Passy, je l’espère, et nous pourrons tailler de temps à autre une forte bavette. Je compte même me faire contempler à votre table par celui de vos amis dont je suis «l’idole» !

Vous me parlez de votre chère et illustre maman ! Après vous, je ne crois pas que quelqu’un puisse y penser plus que moi ! Comme je la regrette ! Comme j’en ai besoin.

j’avais commencé Un Coeur simple à son intention exclusive, uniquement pour lui plaire. Elle est morte, comme j’étais au milieu de mon oeuvre.

Il en est ainsi de tous nos rêves.

Je continue à ne pas me divertir dans l’existence. Pour en oublier le poids, je travaille le plus frénétiquement qu’il m’est possible.

Ce qui me soutient, c’est l’indignation que me procure la bêtise du Bourgeois ! Résumée actuellement par le grand parti de l’Ordre, elle arrive à un degré vertigineux ! A-t-il existé, dans l’histoire, quelque chose de plus inepte que le 16 mai ? Où se trouve un idiot comparable au Bayard des temps modernes ?

Je suis à Paris, ou plutôt à Saint-Gratien, depuis trois jours ; après-demain je quitte la Princesse, et dans une quinzaine je ferai un petit voyage en Basse-Normandie, pour cause de littérature. Quand nous nous verrons, je vous parlerai longuement, si cela vous intéresse, du terrible bouquin que je suis en train de confectionner. j’en ai encore pour trois ou quatre ans, pas moins !

Ne me laissez pas si longtemps sans m’envoyer de vos nouvelles. Donnez pour moi un long regard au petit coin de terre sacré !...

Amitiés à votre chère femme, embrassez les chères petites.

Et tout à vous, mon bon Maurice.

Votre vieux.

À sa nièce Caroline. §

Saint-Gratien, dimanche [2 septembre 1877].

Ta lettre du 29 est bien gentille, mon loulou. j’y vois avec plaisir que tu deviens une amazone ! Mais prends garde de te fatiguer. Tu sais que l’exercice du cheval t’a été nuisible autrefois. Tu ne me parles pas de la santé d’Ernest ; comment se trouve-t-il ? Il faut qu’il reprenne des forces et se retape complètement, afin d’être vaillant au mois d’octobre et d’en finir ! Je le blâme de ne pas avoir abordé M. Sénard. Il aurait te présenter à lui, puisque tu es liée avec ses petites-filles et avec un de ses gendres. Cet excès de timidité peut passer pour de l’impolitesse ou tout au moins de la froideur. S’il en est temps encore, réparez cette faute.

Je me suis présenté vendredi chez la pauvre mère Heuzey qui m’avait écrit un mot de faire part à Croisset. Mais elle était à Paris et je n’ai pu la voir, par conséquent. On m’a dit qu’elle partait pour Rouen lundi ou mardi ; je vais lui écrire.

Je ne m’amuse pas du tout à Saint-Gratien, mais pas du tout ! La cause en est peut-être à la politique, ou plutôt à mon humeur insociable. Au fond, elle m’afflige, car j’en souffre moi-même plus que personne. Je ne suis plus bon à rien, du moment qu’on me sort de mon cabinet !

Mercredi, j’espérais faire un vrai dîner avec le bon Tourgueneff. Mais il m’a manqué de parole, étant retenu par la goutte. Et aujourd’hui dimanche, même histoire.

Et puis, je m’ennuie de ma pauvre fille, d’une manière sénile. Il me tarde d’avoir fait le voyage de Bouvard et Pécuchet et d’être réinstallé à la pioche, en surveillant l’atelier de madame.

Adieu, pauvre chérie, je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

À sa nièce Caroline. §

[Paris], jeudi, [6 septembre 1877].

Mon pauvre Chat,

Je suis bien content du ton de ta dernière lettre (celle de mardi), que je viens de lire en rentrant de Saint-Gratien. j’y retournerai peut-être, mais je n’y coucherai plus. Est-ce moi qui deviens insociable, ou les autres qui bêtifient ? Je n’en sais rien. Mais la société du «Monde», actuellement, m’est intolérable ! l’absence de toute justice m’exaspère ! Et puis le défaut de goût ! Le manque de lettres et d’esprit scientifique !

Mon intention est de partir d’ici à la fin de la semaine prochaine, de dimanche en huit. Aussitôt rentré à Croisset, j’en repartirai pour les régions visitées par Bouvard et Pécuchet. Déjà je voudrais en être revenu, re-installé à ma table, et en train d’écrire. Voilà le vrai. Charpentier, que je n’ai pas encore vu, se propose (je le sais par un de ses commis) de faire un nouveau tirage des Trois Contes, et de Saint Antoine ! Ce qui me flatte davantage.

Puisque tu te livres à la littérature légère jusqu’au point de lire du Féval, je te recommande les Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Lis cela ! Afin que je puisse rugir avec toi ! Voilà un livre distingué. Tout s’y trouve, c’est «charmant».

La mort du père Thiers m’embête. j’ai peur qu’un grand nombre de bourgeois, par peur de Gambetta, ne votent pour cet idiot de maréchal. M. le préfet de la Seine-Inférieure, notre divin Limbourg, a empêché au Havre une conférence sur «la Configuration géologique de la terre !» et on veut que je ne sois pas toujours indigné... !

j’ai vu le jeune Guy, retour de Suisse. Les eaux de Louèche lui ont fait du bien au «système pileux».

Mme Régnier me demande, dans une lettre, de lui faire une préface pour le roman d’elle, que va imprimer Charpentier. Je déclinerai cet honneur. Tant pis si elle se fâche. Ces espèces de recommandations au public puent le Dumas ! Merci. Elle devrait assez me connaître pour s’épargner cette requête... Elle me charge de te rappeler ta promesse, avec force compliments pour M. et Mme Commanville.

Nouvelle scie qu’on me fait pour l’Académie française ! Cette fois, elle vient d’Augier ! Pas si bête, moi, j’ai «des principes».

Adieu, pauvre chère fille. Continue à te promener et à te bien porter.

Ta vieille Nounou.

À Madame Régnier. §

Paris, 7 septembre 1877.

Ma chère confrère,

En arrivant de Saint-Gratien, je trouve votre lettre qui m’est renvoyée de Croisset. Nous en causerons tout à l’heure. Et d’abord, merci de m’avoir donné de vos nouvelles et de tout ce que vous me dites d’affectueux pour ma nièce. Elle est maintenant aux Eaux-Bonnes avec son mari. Je lui transmettrai votre commission. Je ne la verrai pas avant un grand mois ; puis, à peine revenu à Croisset, dans cinq ou six jours, j’en repartirai pour la Basse-Normandie.

Quand votre pièce sera-t-elle jouée ? Quelles misères vous a-t-on faites ? Ah ! le théâtre ! Je le connais ! j’en ai assez et n’y retourne plus. À propos, savez-vous que j’ai enfin obtenu pour notre ami Bouilhet une place superbe ? Ce petit monument sera adossé au mur de la nouvelle Bibliothèque que l’on construit maintenant, et de cette façon ne pourra être déplacé quoi qu’il advienne.

j’arrive à vous, chère confrère, et vous voyez un homme désolé, c’est-à-dire que je vous refuse carrément tout ce que vous me demandez ; pas la dédicace, bien entendu : au contraire, je vous en remercie. Mais quant à vous écrire une introduction ou une lettre servant de préface, voici mes raisons pour vous répondre non. 1° Je me fâcherais absolument avec beaucoup d’amis, auxquels je n’ai point accordé cette faveur. Cet hiver Renard et Toudouze l’ont en vain implorée. Voilà les premiers noms qui me reviennent, mais la liste de ceux-là est longue. 2° Ces procédés de grand homme, cette manière de recommander un livre au public, ce genre Dumas enfin, m’exaspère, me dégoûte. 3° La chose est parfaitement inutile et ne fait pas vendre un exemplaire de plus, le bon lecteur sachant parfaitement à quoi s’en tenir sur ces actes de complaisance qui, d’avance, déprécient le livre ; car l’éditeur a l’air d’en douter puisqu’il a recours à un étranger pour en faire l’éloge. Charpentier se passera parfaitement de ce vieux truc, soyez-en sûre.

Ai-je mon pardon ? Maintenant que je vous ai traitée en homme, je vous baise les mains comme il sied à la belle dame que vous êtes.

Votre rustique mais dévoué confrère.

À sa nièce Caroline. §

[Paris], mardi, 11 heures [11 septembre 1877].

Mon loulou,

[...] Mlle Caroline Espinasse (surnommée Coco) m’a bien chargé de te dire que : elle comptait te voir quand tu repasserais en chemin de fer. Une station (je ne sais pas laquelle) est tout près de sa maison. Elle veut venir pour te dire bonjour. Voici son adresse : château de Ruat, le Teich (Gironde). C’est voisin d’Arcachon. [...]

Si tu reviens seule à Croisset, la rentrée ne sera pas drôle ; je le sais par expérience. Il faudra te ruer sur la peinture.

j’ai vu l’enterrement de Thiers. C’était quelque chose d’inouï et de splendide ! Un million d’hommes sous la pluie, tête nue ! De temps à autre on criait : «vive la République», puis «chut ! chut !» pour n’amener aucune provocation. On était très recueilli et très religieux. La moitié des boutiques fermées. Le coeur m’a battu fortement et plusieurs personnes comme moi étaient fort pâles. Il faut avoir vu cela pour s’en faire une idée. Nous en recauserons. Le philosophe Baudry est devenu énergumène. Il voudrait exiler Limbourg en Californie, avec un Rabelais et un manuel de géologie, pour avoir interdit les conférences de Mm Réville et Siegfried. Les gens autrefois les plus modérés sont maintenant les plus furieux. Généralement on est suffoqué par la bêtise de Mac-Mahon. Je regrette que tu n’aies pas lu les journaux de la semaine dernière. Ils étaient curieux...

Le Bien Public nous sera envoyé à Croisset.

Pourquoi hâtez-vous votre retour ? Jouissez de vos vacances. Tâche de rester quelque temps à Arcachon ; l’air de la mer te fera du bien, ma pauvre fille.

Je te bécote fortement.

Vieux.

À Gustave Toudouze. §

]Paris, 13 ? Septembre 1877.]

Mon cher Ami,

Voici le titre du livre en question :

De Alcoolismo chronico, par Magnus Hus.

Il est traduit en grande partie par le docteur Morel dans son ouvrage Des dégénérescences de l’espèce humaine.

Quand Zola faisait l’Assommoir, G. Pouchet lui a indiqué plusieurs livres sur l’alcoolisme.

Je vous engage à consulter le nouveau dictionnaire de médecine de Dechambre.

l’ami qui m’avait parlé des crânes friables est le docteur Larrey. Ces crânes lui avaient été envoyés d’Afrique par un de ses élèves. Il les a montrés à l’Académie de médecine. En quelle année ? Je ne sais plus. Mais si vous aviez besoin de plus de renseignements, je pourrais vous adresser à Larrey, qui demeure rue de Lille, 7...  Vous pouvez d’ailleurs vous présenter de vous-même. C’est un charmant homme qui vous recevra très bien.

Je savais que vous étiez élevé à la dignité d’ancêtre. j’ai dû vous envoyer ma carte !

Bonne pioche et bonne santé, mon cher ami. À l’hiver prochain.

Votre lettre m’a été renvoyée de Croisset, où je retourne après-demain.

Tout à vous.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, lundi [16 septembre 1877].

Princesse,

Je ne veux pas me mettre en route pour la Basse-Normandie sans vous envoyer un petit bonjour et un grand merci pour la bonne semaine passée à Saint-Gratien.

j’étais encore à Paris quand a eu lieu l’enterrement du père Thiers. C’était bien curieux, voilà tout ce que j’en peux dire. Quand les choses sont sur le point de périr, elles se résument et s’incarnent. Le plus grand des bourgeois était cet homme-là. Ce Titan des Prud’hommes disparu, que va devenir ce qu’il représentait ?

j’ai su par Charpentier que Goncourt était revenu à Auteuil, et en bon état. Mme J. Primoli doit avoir reçu un exemplaire des Trois Contes. Du moins, j’ai donné l’ordre de lui en envoyer un. Est-il vrai que le prince Napoléon se démet de sa candidature ? j’en serais fâché ; un homme de sa valeur (et de son éloquence) doit être à la chambre. Quelle injure que de lui comparer Haussmann !

Donnez-moi de temps à autre de vos nouvelles et croyez, Princesse, à toute l’affection de votre vieux fidèle qui vous baise les deux mains.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi soir, 10 heures, 17 septembre 1877.

Mon loulou,

Me voilà revenu depuis tantôt, à 4 heures. Demain j’attends Laporte qui m’apportera son travail ; il dînera et couchera ici. Puis après-demain, mercredi, nous filerons vers Séez. Quand serai-je revenu ? Je n’en sais rien au juste. Car je voudrais cette fois en finir avec mes excursions de Bouvard et Pécuchet, et n’être pas obligé de retourner dans leur pays.

Écris-moi à Caen, poste restante.

Mon retour ici n’a pas été si amer que les autres fois ? Pourquoi ?

j’ai trouvé tout en bon état, Julio très propre. Son nouveau collier le rend superbe. La jeune Clémence m’avait (par mes ordres) préparé ung bain qui m’a fait grand bien.

Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ma pauvre fille ! Et peut-être allons-nous être encore une quinzaine ! Il me semble que ton voyage t’a fait du bien. La migraine qui t’avait prise au départ des Eaux-Bonnes n’a donc pas eu de suite ? Car tu n’en parles pas dans ta lettre de samedi.

Je suis curieux de savoir ce qui résultera de l’incendie de la scierie Le Mire, relativement aux affaires. Pour le moment, c’est bon ; mais par la suite ? Problème. Espérons que d’ici à ce qu’elle soit réédifiée, celle de la rue de l’Entrepôt marchera !

Puisque tu lis de la littérature légère, je te recommande premièrement de te repaître des Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Je mettrai le volume dans ta chambre.

Mais ma plus grande recommandation est de te livrer, dès ton retour, à une peinture frénétique. l’Art avant tout, mon bibi, l’Art avant tout.

d’après mon calcul, vous devez arriver à Paris demain soir. Cette lettre vous y souhaitera la bienvenue.

Adieu, pauvre chère fille, ta Nounou t’embrasse tendrement et va se coucher.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, [18 septembre 1877].

Je veux vous dire bonjour (c’est-à-dire vous donner un baiser sur les deux mains, sur les deux joues et sur le front) avant de partir vers les lieux qui vous ont vue naître ; car demain je prends mon vol, pour Bouvard et Pécuchet, vers Séez ; ce sera ma première étape, et je passerai par Argentan qui est un peu aussi ma patrie, puisque mon arrière-grand-père, M. Fleuriot (le compagnon de La Rochejacquelin), était de ce pays-là. Et dire que je ne me suis pas servi de cette parenté pour «faire» ma tête dans le noble faubourg ! Je suis plus fier de mon aïeule la sauvagesse, une Natchez ou une Iroquoise (je ne sais).

Eh bien ! Moi aussi j’ai vu les funérailles du père Thiers, et je vous assure que c’était splendide ! Cette manifestation réellement nationale m’a empoigné. Je n’aimais pas ce roi des Prud’hommes ; n’importe ! Comparé aux autres qui l’entouraient, c’est un géant ; et puis il avait une rare vertu : le patriotisme. Personne n’a résumé comme lui la France. De là l’immense effet de sa mort.

Savourez-vous le voyage méridional de notre Bayard ? Est-ce grotesque ? Quel four ! Ce guerrier, illustre par la pile gigantesque qu’il a reçue, comme d’autres le sont par leurs victoires, est-ce assez drôle ?

j’ai vu, dans la capitale, que les modérés sont enragés ; l’Ordre moral en effet atteint au délire de la stupidité. Exemple : le procès Gambetta. Au Havre, on a interdit une conférence sur la géologie ! Et à Dieppe une autre sur Rabelais ! Ce sont là des crimes ! Or, je souhaite à mon préfet Limbourg vingt-cinq ans de Calédonie pour y étudier la formation de la terre et la littérature française.

Jamais l’attente d’un événement politique ne m’a autant troublé que celle des élections. La question est des plus graves et pas si claire qu’on croit.

Je vous supplie de lire les Amours de Philippe, par Octave Feuillet, afin que nous puissions rugir ensemble. Comme la critique est douce pour ceux-là, et qu’il fait bon, dans ce monde, être médiocre !

Non, je ne connais pas la «drôlerie» de Jules de Goncourt. Où cela se trouve-t-il ?

Le ton de votre dernière est triste, ma chère correspondante. Vous sentez-vous plus mal ? Est-ce que vraiment vous ne reviendrez plus l’hiver à Paris ?

Tâchez que dans une quinzaine j’aie une bonne lettre, c’est-à-dire très longue.

P. – S. – Si vous pouviez me donner des renseignements sur le duc d’Angoulême, vous me rendriez un grand service. Mes bonshommes écrivent son histoire ! Joli sujet !

À la princesse Mathilde. §

Croisset, vendredi [septembre 1877].

Princesse,

Votre bonne lettre (tout ce qui vient de vous est bon) m’attendait ici, quand je suis arrivé hier au soir, et la première chose que j’ai faite a été de la lire. De cette manière, l’amertume du retour a été adoucie.

Pendant près de trois semaines, je me suis trimballé dans toute espèce de carriole par les chemins de la Basse-Normandie. Il y faisait beau, mais très froid.

Maintenant, il va falloir se remettre à la pioche, ce qui n’est jamais gai.

Partout j’ai trouvé «nos campagnes» exaspérées contre le maréchal. C’est du reste à en perdre la tête. Dans certains pays on ne trouve aucun journal, et à la gare de Domfront on crie «Le Mot d’ordre» et les autres feuilles de même couleur !

Quel gâchis !

À Falaise, j’ai rencontré Mme Lepic qui m’a enlevé (à mon âge, c’est flatteur) jusqu’à Rabodanges, où j’ai passé vingt-quatre heures.

Dans un petit village aux environs de Caen et qui s’appelle Allemagne, j’ai fait une découverte, celle d’un tombeau portant cette inscription : «À Rose Hesnard, souvenir à la compagne du proscrit. L. P. B. 1852. »

Il paraît que le prince Bonaparte vient tous les ans y faire une visite. Voilà, du moins, ce que m’a dit mon cocher de louage. Saviez-vous cette histoire-là, peu mienne du reste ? Goncourt ne me donne jamais de ses nouvelles. Je sais seulement par Charpentier, notre éditeur, qu’il lui propose pour le jour de l’an une Marie-Antoinette, édition de luxe.

Moi, je suis comme vous, Princesse, je suis tanné de Marie-Antoinette ; on en a assez parlé. À propos de personnages historiques, ne croyez pas, je vous prie, que j’aie pleuré le père Thiers. Mon amour du style s’y oppose. C’était le roi des Prud’hommes. Mais, comparé aux autres Prud’hommes, quelle supériorité ! Nous en avons et en aurons de pires !

Jamais la maudite politique ne m’a tourmenté comme maintenant ! Quand serons-nous tranquilles !

Je vous baise les deux mains longuement et suis, chère Princesse, en monarchie, république ou empire,

Votre vieux fidèle.

À sa nièce Caroline. §

Bayeux, lundi matin, 24 septembre 1877.

Te voilà donc rentrée dans le vieux logis, pauvre loulou ! Y es-tu rentrée seule ? Comment t’y trouves-tu ? Dis-moi tout cela dans une lettre que tu m’adresseras à Falaise pour mercredi ou jeudi ; il faut, à mon avis, que les esquisses de Fortin et de la Judith soient avancées ! Je compte être revenu dans huit ou dix jours, peut-être avant.

Nous nous levons à 6 heures du matin (sic) et nous nous couchons à 9 heures du soir. Toute la journée se passe en courses, la plupart en petites voitures découvertes où le froid nous coupe le museau. Hier, au bord de la mer, c’était insoutenable. Nous avons passé quatre jours à Caen et dans les environs. Le soir, nous sommes arrivés ici par une forte pluie. Nous nous portons très bien et ne perdons pas notre temps. La seule débauche de la table est celle du poisson et des huîtres.

Laporte est «aux petits soins» : quel bon garçon ! Son activité brûlante me talonne pour que je finisse ici ma courte épître. Je te raconterai mon voyage plus longuement. Tu as su sans doute nos tribulations du départ. Aujourd’hui je vais tâcher de découvrir cette bonne Fanny. Demain nous nous mettrons à la recherche de l’emplacement du veau d’or.

À Guy de Maupassant. §

Mardi, 25 septembre 1877.

Mon Bon,

Ne vous dérangez pas samedi prochain pour venir à Croisset comme vous me l’aviez promis, parce que, ce jour-là, je ne serai pas revenu dans mes lares. Mon excursion durera encore une huitaine.

Je ne serai pas à Paris avant le jour de l’an au plus tôt. Donc, d’ici-là (et quand il vous plaira), venez passer trente-six heures chez

Votre.

(Bayeux, mardi)

Mon compagnon Laporte vous fait des m’amours... et vous trouve bien ingrat ! Lui qui vous a envoyé, par mon canal, un si joli portrait.

Tendresses à la chère maman.

À sa nièce Caroline. §

Falaise, samedi matin [29 septembre 1877].

Oui, mon loulou, j’ai reçu tes deux lettres adressées à Caen, et ce matin la troisième, datée de mercredi.

Mon bon compagnon m’a quitté avant-hier, devant être à Rouen aujourd’hui, à 1 heure, pour coopérer, comme conseiller général, à la confection des listes de prix. Son absence lui aurait coûté 500 francs d’amende.

Donc je suis seul, pour la fin de mon voyage. Hier j’ai revu avec ravissement (le mot n’est pas trop fort), Domfront et ses environs. Aujourd’hui je vais me promener en voiture aux alentours de Falaise. C’est là le pays de Bouvard et Pécuchet. Demain sera sans doute consacré à la même occupation. Puis j’irai à Séez, à Laigle et à la Trappe. Je t’assure que je ne perds pas mon temps ! Monsieur est toujours levé drès 7 heures et se trimbale toute la journée en prenant des notes. j’ai vu des choses qui me serviront beaucoup. Bref, ça va bien, j’ai bonne maine (= mine) et un appétit qui effrayait Valère ! Mon seul accident a été le bris de mon lorgnon.

j’ai vu Fanny qui m’a reçu avec une émotion de joie manifeste. Monsieur et Madame nous ont même invités à dîner. Elle a poussé des cris et des soupirs et n’en revenait pas d’étonnement ! à plus tard les détails.

j’avais l’intention d’aller à Rabodanges, mais c’est trop loin, et ce serait une journée de perdue.

Sans doute je serai revenu au bon vieux Croisset et près de la chère nièce, mercredi ou jeudi. Il m’est difficile de rien préciser, mais tu seras avertie. Monsieur, en rentrant, aura besoin de prendre ung bain.

Bonne pioche picturale, mon pauvre chat. Bonne santé et bonne humeur. Il me tarde de te revoir.

Ton vieillard de Cro-Magnon.

À Émile Zola. §

Croisset près Rouen. Vendredi 5 octobre [1877].

Mon cher Ami,

Votre bonne lettre du 17 septembre m’a attendu ici quelques jours, puis m’a été renvoyée à Caen. Je n’ai pas eu une minute pour y répondre, tant je me trimbalais avec activité par les chemins et grèves de la Basse-Normandie. Me voilà revenu depuis hier au soir. Il s’agit maintenant de se mettre à la pioche, chose embêtante et difficile. j’ai vu dans cette petite excursion tout ce que j’avais à voir, et n’ai plus de prétexte pour ne pas écrire. Mon chapitre sur les sciences sera terminé dans un mois, et j’espère être bien avancé dans le suivant (celui de l’archéologie et de l’histoire) quand je partirai pour Paris. Ce sera, je pense, vers le jour de l’an.

Ce sacré bouquin me fait vivre dans le tremblement. Il n’aura de signification que par son ensemble. Aucun morceau, rien de brillant, et toujours la même situation, dont il faut varier les aspects. j’ai peur que ce ne soit embêtant à crever. Il me faut une rude patience, je vous en réponds, car je ne peux en être quitte avant trois ans ! Mais dans cinq ou six mois le plus difficile sera fait.

j’ai su, par Charpentier, les résultats de votre goinfrerie, mon bon, et j’en ai envié la cause. Êtes-vous heureux d’avoir passé un été au soleil ! Sur nos bords «l’astre du jour» s’est rarement montré. Présentement il fait même un froid de chien.

La politique devient de plus en plus abrutissante. Généralement on est exaspéré par l’Ordre moral. Les anciens modérés sont les plus violents. Le Bayard des temps modernes, cet homme illustre par les piles qu’il a reçues, est «l’objet de la réprobation universelle» ; à Laigle (Orne), où j’étais avant-hier, on a couvert de m... les affiches de ses candidats. Tout cela est drôle, mais embêtant. Car les élections ne décideront rien, j’en ai peur. Le plus comique, c’est que les bonapartistes gueulent comme des ânes contre Mac-Mahon. C’est l’histoire de Robert-Macaire et du baron de Wormspire : chacun veut f... l’autre dedans.

En fait de grotesque, j’ai vu quelque chose de réussi, c’est la Grande-Trappe. Cela m’a semblé tellement beau que je la collerai dans un papier.

Tourgueneff est occupé par le mariage de Mlle Viardot.

Goncourt (dont j’ai des nouvelles par la Princesse Mathilde) est absorbé par son amour des japonaiseries et prépare son édition de Marie-Antoinette. Charpentier m’a promis d’en faire une, de luxe, de Saint Julien pour le jour de l’an. Aucune révélation de Daudet ; j’ai lu quelques feuilletons de son Nabab qui m’ont plu, mais j’attends pour en parler que je connaisse l’ensemble. Le jeune de Maupassant a passé un mois aux eaux de Louèche et a souillé l’Helvétie par ses obscénités.

j’en ai découvert beaucoup d’inscrites et de gravées dans les départements de l’Orne et du Calvados. Il y en a jusque dans la pissotière de la cathédrale de Bayeux !!! C’est l’oeuvre de messieurs les chantres ou des enfants de choeur.

Vous ne me dites pas qui arrange l’Assommoir pour le théâtre. Et la Feuille de Rose, que devient-elle ? Quand la verra-t-on ?

Un journal annonce que Daudet fait de son Jack une pièce qui sera jouée cet hiver.

Je vous recommande les Amours de Philippe, par Octave Feuillet. C’est au-dessous du néant. Mais c’est bien «grand monde» ! Est-ce bête ! et faux ! et usé !

j’ai été voir Yves Guyot dans sa prison et j’ai assisté aux funérailles du père Thiers, spectacle extraordinaire.

Adieu, mon vieux solide ; bonne pioche, bonne santé et bonne humeur. Tous mes meilleurs souvenirs à Mme Zola ; et à vous, avec une poignée de main à vous décrocher l’épaule. Votre.

À Edmond de Goncourt. §

Croisset, mardi [9 octobre 1877].

[...] Me voilà revenu dans ma cabane depuis mercredi, et il me semble que je vais piocher, malgré l’abrutissement de la politique.

Quoique sceptique en cette matière, je trouve que c’est trop fort ! l’Ordre moral (en province du moins) arrive à des degrés fantastiques d’ineptie. Notre préfet interdit les conférences sur Rabelais et sur la géologie ! Pourquoi ? «Nos populations» (style du Journal de Rouen) sont sourdement exaspérées. Mais le plus beau, c’est le père Baudry (de l’Institut). Je l’ai trouvé au paroxysme de la fureur mac-mahonnienne (textuel). Voilà ce qu’on a fait des modérés. La bêtise humaine actuellement m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche ayant sur le dos l’Himalaya. n’importe ! Je tâcherai de vomir mon venin dans mon livre. Cet espoir me soulage.

Dans toutes les gares où je me suis trouvé j’ai vu vos oeuvres au premier plan, ainsi que celles de Zola.

Je suis bien curieux de votre travail sur la politique de Louis XV. C’est un des coins les moins connus de l’histoire de France. Mais je ne vois pas comment vous emboîtez cela dans les monographies sur les dames de l’époque.

Et cette histoire d’un clown, ou plutôt ce roman sur les clowns ? Y pensez-vous ?

d’après le ton de votre lettre, vous me semblez en bon état. Tourgueneff m’a l’air embêté, je ne sais pourquoi. Cependant il se porte bien actuellement.

Je compte être revenu à Paris vers le jour de l’an, alors nous reprendrons nos dimanches et nos dîners philosophiques, dont le besoin se fait sentir.

d’ici là je vous embrasse. Donnez-moi de vos nouvelles de temps à autre. Bonne pioche et belle humeur, si c’est possible. Tout à vous.

À Émile Zola. §

Croisset, mardi [octobre 1877].

Mais, mon cher ami, vous avez dû, il y a deux ou trois jours, recevoir une lettre de moi ! La mienne a croisé la vôtre.

Votre inquiétude à mon endroit m’a fait plaisir. Je n’en avais pas besoin pour savoir que vous m’aimez. n’importe !

Il me semble que je vais piocher, malgré l’abrutissement de la politique.

Mes compliments sur votre feuilleton de dimanche dernier. C’est ça.

Je crois être à Paris vers le jour de l’an. Tout à vous.

Votre vieux.

j’ai reçu une lettre de Goncourt, il travaille les putains de Louis XV. Le bon Tourgueneff, d’après son dernier billet, me semble mélancolieux bien qu’il soit en bon état physique.

P. -S. Merde pour l’Ordre moral !

À la princesse Mathilde. §

Lundi [octobre 1877].

Comme voilà longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles, Princesse ! Où êtes-vous, à Saint-Gratien ou à Paris ? Il m’ennuie démesurément de ne pas entendre parler de votre personne, et j’ai bien envie de vous voir. Aussi, je compte les jours qui me séparent du moment où je me présenterai rue de Berri.

Ce sera, je pense, à la fin de décembre, pour vous souhaiter la bonne année.

Sauf une excursion de trois semaines en Basse-Normandie, je n’ai pas bougé de ma cabane depuis le commencement de septembre et je n’ai eu aucune visite. Mon abominable livre (qui me demandera encore trois ans pour le moins) m’occupe exclusivement. Pour supporter l’existence, il faut bien avoir une marotte et croire qu’elle est sérieuse !

Eh bien ! le suffrage universel (jolie invention) en a fait de belles ! Je regrette que le prince Napoléon n’ait pas été nommé. l’échec de Raoul-Duval m’a également contrarié.

Notre pauvre Giraud doit être bien triste et son chagrin a dû vous affliger, vous qui aimez vos amis, chose rare. Dites-lui, je vous prie, que je pense à lui beaucoup. Se fera-t-il à son veuvage, à la rupture d’une si vieille habitude ? Je ne lis rien du tout (en dehors de mon travail). Je ne vois personne, je ne sais pas ce qui se passe dans le monde.

l’automne, qui a été ici splendide, m’a donné des envies folles de me promener dans les bois. j’ai résisté à cette fantaisie, parce que j’ai remarqué que je suis plus mélancolique après toute distraction. Mais vous, Princesse, qui êtes une personne saine, vous avez dû faire de jolies courses aux environs du cher Saint-Gratien, des courses en voiture, avec le joli petit chapeau à plumes qui tremblent au vent ! Quels étaient vos compagnons ? j’ai reçu dernièrement une très aimable lettre de M. Joseph Primoli, pour me remercier de mes Trois Contes. Quel dommage qu’il habite Rome ! Il devrait vivre avec nous à Paris.

n’oubliez pas votre vieux fidèle, qui vous baise les deux mains, aussi longuement que vous le permettez.

Mes bons souvenirs à Mlle Marie et à Popelin.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, 5 novembre 1877.

Mon cher Ami,

Vos renseignements sont parfaits. Je comprends toute la côte entre le cap d’Antifer et Étretat, comme si je la voyais. Mais c’est trop compliqué. Il me faut quelque chose de plus simple, autrement ce seraient des explications à n’en plus finir. Songez que tout ce passage de mon livre ne doit pas avoir plus de trois pages, dont deux au moins pour le dialogue et la psychologie.

Voici mon plan, que je ne puis changer. Il faut que la nature s’y prête (le difficile est de ne pas être en opposition avec elle, de ne pas révolter ceux qui auront vu les lieux). Débarqués au Havre, on leur dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements. Alors perplexité de mes bonshommes. Mais il y a de belles falaises plus loin. Ils s’y rendent. Une falaise très haute, solide. Ici le dialogue commence et ils arrivent à parler de la fin probable du monde due à un cataclysme (système de Cuvier, dont ils sont imbus). Peu à peu (pendant ce temps-là ils marchent) Pécuchet arrive à accumuler les preuves. Des cailloux déboulent de la falaise ; Bouvard est pris de peur et court. Il est à cent pas en avant de Pécuchet, seul ; il s’exalte, croit que le monde va crouler, hallucination, et il continue sa course furieusement. Pécuchet vient après en lui criant : «la période n’est pas accomplie», mais la falaise fait un coude. Bouvard disparaît. Arrivé à ce coude, Pécuchet regarde au loin : pas de Bouvard. Une valleuse se présente. Bouvard a dû la prendre ? Pécuchet s’y engage, monte un peu, ne voit personne et pense à redescendre. Mais il se dit que la marée l’empêchera de passer, car elle bat presque son plein. À quoi bon d’ailleurs ? Et il continue à monter ; mais le sentier est terrible : vertige. Il se met à quatre pattes et arrive enfin en haut où il retrouve Bouvard, arrivé sur le plateau par un autre chemin plus facile. Plus de détails me gêneraient.

Vous comprenez maintenant que la courtine, son tunnel, la manne-porte, l’aiguille, etc. , tout cela me prendrait trop de place. Ce sont des détails trop locaux. Il me faut rester autant que possible dans une falaise normande en général. Et j’ai deux terreurs : peur de la fin du monde (Bouvard), venette personnelle (Pécuchet) ; la première causée par une masse qui pend sur vous, la seconde par un abîme béant en dessous.

Que faire ? Je suis bien embêté !!! Connaissez-vous aux environs ce qu’il me faudrait ? Si je les faisais aller au delà d’Étretat, entre Étretat et Fécamp ?

Commanville, qui connaît très bien Fécamp, me conseille de les faire aller à Fécamp, parce que la valleuse de Senneville est effrayante ; en résumé il me faut : 1° une falaise ; 2° un coude de cette falaise ; 3° derrière lui une valleuse aussi rébarbative que possible ; et 4° une autre valleuse ou un moyen quelconque de remonter facilement sur le plateau.

Entre Fécamp et Senneville il y a des grottes curieuses. La conversation géologique pourrait y débuter. j’ai envie de faire ce voyage ; pouvez-vous me l’épargner par une description bien sentie ? Enfin, mon bon, vous voyez mes besoins ; secourez-moi.

À Guy de Maupassant. §

Croisset. [Entre le 5 et le 10 novembre 1877].

Vous vous donnez bien du mal pour moi, mon cher ami, et je vous en remercie fort, mais votre lettre de ce matin n’a fait qu’accroître mes perplexités. Bref, après avoir toute la journée réfléchi à la chose, je me décide pour le parti suivant : je fais aller Bouvard et Pécuchet jusqu’à Fécamp. Ils voient, un peu après le «Trou au Chien», les grottes de Senneville ; puis se présente la valleuse de Senneville et, une lieue plus loin, celle d’Élétot, qui est très facile à monter. De cette façon j’ai très peu de descriptions à faire et mes personnages (dialogue et psychologie) restent au premier plan.

La côte d’Étretat est trop spéciale et m’entraînerait dans des explications encombrantes. Dimanche soir, j’espère avoir fini mon abominable chapitre des sciences ! Ouf !

Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles, mon cher bonhomme. Comment vont les vers et le reste ? Je ne sais rien du tout de mes amis.

n’avez-vous pas été réjoui comme moi par les vaines tentatives de Pouyer-Quertier, dit «l’Hercule de Martainville» ? Est-il assez farce ? Et notre Bayard arrive à des proportions ineffables. Je trouve qu’il ressemble à Charles X, ne serait-ce que par le côté de la chasse et de la religion !

Albert Millaud décoré !!! Paul Féval frappant aux portes de l’Académie française ! Allons ! Il y a encore de quoi rire !

Votre vieux vous embrasse.

l’aumônier du petit collège de Rouen (Joyeuse), ancien vicaire de Grand-Couronne, vient d’enlever une jeune fille. Tous les deux ont disparu. Mais rien comme grotesque ne vaut Pouyer, «l’Alcide du Ruissel», tâchant, par la force de son génie, de sauver la société, et y renonçant au bout de vingt-quatre heures !

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset, samedi soir, 10 novembre 1877].

Je trouvais que vous m’oubliiez un peu, quand votre bonne lettre est venue me prouver le contraire. La grosseur du paquet m’a réjoui, mais tout n’est pas de vous, puisque les deux tiers ne sont qu’une épître de Goncourt. Eh bien ! j’aime mieux les vôtres ! Ce n’est pas ça que vous eussiez écrit, de Rome ! Quelle drôle de manie que de faire de l’esprit là où il n’y a pas à en faire ! Et de vouloir se distinguer, être chic, au lieu d’admirer bêtement comme un bourgeois ! Voilà où mène la rage de l’originalité, l’abus de la littérature.

Aujourd’hui, ou plutôt ce matin, j’ai poussé un grand ouf ! Car je viens de finir mon abominable chapitre des sciences. l’anatomie, la physiologie, la médecine pratique (y compris le système Raspail), l’hygiène et la géologie, tout cela comprend trente pages, avec des dialogues, de petites scènes et des personnages secondaires ! Le tour est joué. Mais je ne suis pas encore au tiers de l’oeuvre. j’en ai pour trois ans au moins. Jamais rien ne m’a plus inquiété. Oh ! Si je ne me fourre pas le doigt dans l’oeil, quel bouquin ! qu’il soit peu compris, peu m’importe, pourvu qu’il me plaise, à moi, et à vous, et à un petit nombre ensuite. Il me serait bien doux de vous en lire un peu ; et à ce propos je ne vous trouve pas juste, ma vieille amie, quand vous me dites : je vous verrai à peine une heure en deux mois. Il y a deux ans, lorsque vous étiez à Paris, je ne suis pas sorti une fois, sans monter le petit escalier de votre maison. Après tout, je comprends que Paris vous attriste et vous assomme. Il arrive à me produire souvent cet effet. Je me complais dans mon nid de plus en plus, et tout dérangement m’est odieux.

Eh bien ! «notre sauveur» et les ministres restent en place ! Cet entêtement est sublime, mais il faut s’attendre à tout de la part des imbéciles, et je ne suis pas aussi rassuré sur l’avenir que les bons républicains. Néanmoins je regrette, au point de vue du comique, qu’on n’ait point poursuivi le père Hugo, pour son dernier bouquin que, moi, je trouve superbe. Quelle narration ! et quel gaillard que ce bonhomme !

l’oeuvre de Pouyer-Quertier (dit l’Hercule de Martainville) m’a bien diverti. Espérons que ledit Rouennais est notre dernier Sauveur, qu’après lui on ne verra plus de Messie, enfin qu’il ne nous reste aucune espérance ! Alors l’ère scientifique commencera. Mais nous en sommes loin, puisqu’on n’est pas sorti des incarnations, des représentations, des symboles et de la métaphysique la plus creuse !

Vous savez que j’attends avidement les obscénités de Pinard. Faites en sorte, au nom des dieux, que j’aie cette manne.

Avez-vous lu les Étapes d’une conversion de ce bon Féval, qui m’a l’air de devenir gâteux ? Payez-vous cela. Et il se présente à l’Académie ! Il voit en rêve les portes de l’Institut s’ouvrir, aspirant à la gloire de siéger entre Camille Doucet et Camille Rousset. Ah ! Que tout est farce !

Je ne connais que les cinq ou six premiers feuilletons du Nabab et ne puis, par conséquent, vous en rien dire. j’ai peur que ce ne soit fait trop vite, mais le sujet est bien fertile. Votre histoire de Rochaïd-Dahdah m’a intéressé. Si j’étais plus jeune et si j’avais de l’argent, je retournerais en Orient pour étudier l’Orient moderne, l’Orient-Isthme de Suez. Un grand livre là-dessus est un de mes vieux rêves. Je voudrais faire un civilisé qui se barbarise et un barbare qui se civilise, développer ce contraste des deux mondes finissant par se mêler. Mais il est trop tard. C’est comme pour ma Bataille des Thermopyles. Quand l’écrirai-je ? Et Monsieur le Préfet ! Et bien d’autres ! C’est toujours bon d’espérer, dit Martin. Le désir fait vivre.

Ce que vous m’écrivez sur l’automne m’a charmé, car j’aime ainsi que vous les feuilles qui jaunissent, le vent tiède et triste comme un vieux souvenir d’amour, toutes les langueurs de l’arrière-saison, qui sont les nôtres. j’aimerais maintenant à me promener dans les bois, mais une promenade me dérange, et quand j’ai fait deux ou trois tours sur ma terrasse, je me recourbe sur mon pupitre, en gémissant. À cinq heures j’allume ma lampe et ainsi de suite.

Écrivez-moi de longues lettres comme la dernière ; c’est un régal et un fortifiant.

À Alphonse Daudet. §

Nuit de mercredi, 2 heures [21 novembre 1877].

Mon cher Ami,

Ce matin, quand j’ai reçu votre volume, j’ai tout lâché pour le lire, naturellement. Et je viens de le finir.

Eh bien, c’est bon ! très bon ! Et ça m’a très amusé. La fête du Bey et la mort de Nora sont des morceaux épiques. De cela, j’en suis sûr. On ne fait pas plus grand, on n’écrit pas mieux.

j’adore votre Nabab et sa femme (quelle vérité !...). Montpavon est splendide ! Bref, tous vos personnages sont «nature». On les connaît, l’action est bien menée. Ah ! saprelotte ! j’oubliais Jenckins ! Qui n’est pas le moins bon. C’est que la cervelle m’en saute et les yeux me piquent.

Une seule chose m’a choqué : la digression sur le dimanche. Félicia me semble neuve. C’est bien la femme artiste, «Madame». j’aime moins vos deux jeunes gens-hommes que les autres personnages. À une seconde lecture faite plus tranquillement, je changerai peut-être d’opinion à leur égard.

Quoi qu’il en soit, mon bon, vous pouvez vous frotter les mains et vous regarder dans la glace en vous disant : «Je suis un mâle !»

Quel sera le sort du Nabab ? j’ai peur que cet idiot de Mac-Mahon ne nuise à la vente !

Que devenez-vous ? Vous seriez bien gentil de m’écrire pour me donner de vos nouvelles. Le bon Tourgueneff est repris d’un accès de goutte. Je n’ai aucune révélation des autres amis.

Moi, je pioche d’une façon insensée, et je suis un peu échigné. Vous me verrez vers le jour de l’an.

Re-bravo. Je vous embrasse de toutes mes forces. Votre vieux.

Ma lettre n’a pas de chic. Mais il est temps d’aller se coucher. Mes respects à Madame Daudet. Deux baisers sur les joues de votre môme.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, vendredi, 10 h et demie, 23 novembre 1877.

Mon pauvre Caro,

Mon épître ne sera pas longue, car il faut que je m’habille et que je déjeune pour aller à la Bibliothèque, où je retournerai probablement demain. Trois jours de suite à Rouen ! Vois-tu ça ! Y a-t-il, dans l’antiquité, de plus grands exemples d’héroïsme !

l’inauguration du buste du père Pouchet s’est très bien passée : un M. B*** (qui n’est pas B*** le médecin) a prononcé un discours stupide, un vrai morceau ! Celui de Pennetier était convenable, ainsi que celui du maire ; mais le bon Georges a ému son auditoire par quelques paroles bien senties.

Parmi les autorités se trouvait Limbourg, qui m’a accablé de politesses. Il a fendu la foule deux fois pour me serrer la main. Problème ! Note que je n’exagère nullement : tout le monde l’a remarqué.

Le soir j’ai dîné chez Pennetier, très bon dîner, avec Pouchet et M. X***, directeur de l’aquarium du Havre. Ce monsieur, qui a longtemps habité le Sénégal, nous a raconté des histoires de singe, adorables ! Une surtout, qui m’a transporté... et fait faire des réflexions philosophiques.

j’ai rencontré l’[artiste], à qui j’ai fait ta commission. Il m’a répondu : «Je suis flatté ! Je suis flatté !» en réplique à cette fin de phrase : «... son indignation» (l’indignation de Mme Commanville).

G. Pouchet, pendant quelque temps, va aller toutes les semaines à l’aquarium du Havre. Je le verrai à la fin de la semaine prochaine, probablement.

À partir de demain soir, Monsieur ne veut plus bouger de son «antre». Pour finir avant le jour de l’an mon archéologie, je n’ai pas une heure à perdre.

Votre rentrée à Paris s’est bien passée, il me semble. Je suis content que tu aies fait une connaissance aussi agréable : on n’en a pas trop de cette nature. j’aime le jeune Lecomte, et je regrette de n’avoir pas été à la première de la reprise d’Hernani : le spectacle de cet enthousiasme m’aurait renforcé dans mes principes, ou du moins dans celui-ci : «le mépris de l’opinion contemporaine».

Laporte m’a dit qu’on était, à Paris, de plus en plus indigné contre Bayard.

Allons, adieu ; je n’ai que le temps de t’envoyer deux bons bécots.

Vieux.

Le jeune P*** chante des hymnes en l’honneur de ta peinture. Mais des éloges ! Des éloges !

(agence Nion.)

À sa nièce Caroline. §

Croisset, jeudi 2 heures, 29 novembre 1877.

Mon loulou,

Ton mari est venu, hier, dîner à Croisset, et nous avons passé la soirée à deviser gentiment.

«Les Affaires» me paraissent prendre une assez bonne tournure. Il faut voir ce qui adviendra du côté de Mme Pelouze. Tâche d’être extra-aimable quand tu lui seras présentée, la semaine prochaine. C’est une bonne femme, avec qui il faut aller rondement.

[...] Si le voyage de Trieste s’effectue, vous serez peut-être partis avant que je ne sois retourné à Paris, où je vivrai seul pendant un bon mois.

Depuis ton départ, j’ai écrit à peu près cinq pages ; il m’en faut encore huit pour faire mes paquets et j’ai, de plus, bien des lectures à débrouiller...

Rien de neuf, mon Caro ! [...] Je continue mon existence de «petit-père tranquille», d’autant mieux que Chevalier a tué sa tourterelle.

Bidault, notaire, croit que je travaille tout au plus une heure par jour ! Il a exprimé cette opinion à ton époux ! Vraiment, les bourgeois vous supposent trop de génie !

À propos d’imbéciles, je pense à Mac-Mahon et aux Jacques qui l’admirent. Comment ! la bonne Flavie, elle aussi, croit à ce «sauveur» ? Elle est sur la pente de la décadence ; c’est triste !...

Tu me ferais plaisir d’écrire à mon disciple que tu es à Paris, pour qu’il vienne te voir et que j’aie de ses nouvelles. Passe chez Mme Brainne, toujours malade ; ce sera aimable à toi.

Bouvard et Pécuchet vont bien. Le chapitre suivant se dessine dans ma tête et, pour celui que je fais, il me semble que je le tiens. Je ne comprends pas que tu sois si longtemps à tes rangements, et mon coeur d’oncle et d’artiste brûle de savoir l’opinion de tes professeurs sur tes oeuvres de cet été.

Adieu, pauvre chérie.

Ta Nounou.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mardi 2 heures, 4 décembre 1877.

Mon Pauvre Chat,

Ta lettre est triste, et rien d’étonnant à cela, puisque je la reçois un mardi, jour pour moi néfaste ; mais d’abord, causons de ce qui te tient le plus au coeur : la peinture, l’Art sacro-saint.

Pauvre loulou, tu as des ennuis à cause de ta peinture ; mais, plus tu avanceras, plus ils augmenteront ! l’histoire des Arts n’est qu’un martyrologe ; tout ce qui est escarpé est plein de précipices. Tant mieux ! Moins de gens peuvent y atteindre.

Ton parti est sage : «vole de tes propres ailes», avec le secours de Guilbert pour le dessin et, de temps à autre, un conseil de Bonnat.

Quant à de Fiennes, je souhaite que les choses s’arrangent, car ce serait bien embêtant et coûteux de déménager. Il sera toujours le plus fort, étant le propriétaire, c’est-à-dire ayant de l’argent. Jamais on ne m’a fait, à moi, la moindre réparation. Tout est locatif ! C’est convenu ! Donc, il faut céder ou s’en aller, et surtout en finir avec toutes ces histoires imbéciles qui usent votre énergie, dont on n’a jamais trop pour des choses plus sérieuses...

Ernest désire que tu fasses le voyage de Trieste avec lui, parce qu’il s’agit là-bas d’une décision grave à prendre et que tu as «l’esprit des affaires» : c’est le mot qu’il m’a dit l’autre jour. Je préférerais avoir ta gentille société pendant six semaines, ma chère fille. Néanmoins, je pense qu’il est raisonnable, pour une foule de raisons «majeures», de faire ce qu’il demande, «d’acquiescer» à son désir !

Ton oncle ayant tout à fait perdu le sommeil (par excès de pioche), a pris, hier, un bain de deux heures et, de plus, s’est purgé, de sorte qu’il a un peu dormi cette nuit et se porte, ce matin, comme un charme.

Je suis très content de Bouvard et Pécuchet ; mais que de chemin me reste encore à parcourir ! Que de livres à consulter ! Que de difficultés ! Parfois, quand j’y rêve, la tête m’en tourne et je me sens écrasé par le poids de mon ambition.

Et le père Rabelais, qu’en fais-tu ?

Maintenant, qu’ai-je à te dire ? Rien du tout. Julio dort dans mon fauteuil ; il tombe une petite pluie fine. Je vais mettre ceci à la boîte, recopier cinq pages (la visite de Mme Bordin et du notaire au musée), puis revêtir la robe de chambre du Moscove (laquelle fait mes délices) et m’étendre sur mon divan rouge afin de piquer un chien, si faire se peut.

Adieu, pauvre Caro.

Mme Pelouze n’a pas la prétention d’être une femme «supérieure» ; c’est toi qui en es une ! Elle est seulement très aimable, qualité rare dans les deux sexes !...

Fais la paix avec de Fiennes ! Dis-lui, comme Robert Macaire au gendarme : «embrassons-nous, et que ça finisse !»

À Georges Charpentier. §

[Croisset], dimanche matin [9 décembre 1877].

Oui ! Envoyez les placards.

Je vous les remettrai moi-même la semaine prochaine, car je serai à Paris dans les environs du 20 ; et nous finirons de régler tout.

À vous, cher ami.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, dimanche 3 heures, 9 décembre 1877.

Le brouillard blanchit mes vitres, comme une décoction de chaux. Pas un bruit, pas un souffle. Julio dort sur mon tapis et je viens de finir mes notes sur l’archéologie celtique. Ouf ! à 5 heures je vais prendre ung bain pour tâcher de calmer Monsieur et faire qu’il puisse dormir. Mercredi prochain, anniversaire de ma naissance, Valère viendra dîner avec moi. Il apparaîtra par le bateau de 2 heures et nous travaillerons ensemble tout l’après-midi et toute la soirée. Il m’est fort utile pour le classement des notes qui figureront dans le second volume de Bouvard et Pécuchet. m’occupent-ils, ces deux imbéciles-là ? Quelle pioche ! Par moments je me sens comme broyé sous la masse de ce livre ! Je ne crois pas être arrivé au point que je voulais, dans trois semaines. n’importe ! Je serai à Paris, au jour de l’an, pour embrasser ma pauvre fille.

Ta lettre de ce matin m’a fait plaisir. Tu m’y parais de meilleure humeur. Comment ! Dans la même semaine Opéra, Opéra-Comique, et Conservatoire !

Voilà une existence !...

Un de ces jours – quand ? je n’en sais rien, – j’irai à Rouen pour reporter des livres à la Bibliothèque et je ferai une visite à l’Hôtel-Dieu. j’irai voir aussi l’ange Mme Lapierre dont je n’ai pas entendu parler depuis notre dîner. Du reste, les anges m’occupent très peu.

As-tu des révélations de mon disciple ? Quel drôle de petit bonhomme !...

Tous les matins, j’ouvre le Bien Public avec l’espoir de la démission de Bayard ! Il tient bon ! Je finis par le trouver sublime, mais ce sublime-là est embêtant.

Adieu, pauvre Caro, je t’embrasse bien fort.

Ta vieille Nounou.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de mardi [18 décembre 1877].

Mon loulou,

Je compte partir de jeudi à dimanche de la semaine prochaine ; je ne sais pas encore le jour. Tout dépendra de Bouvard et Pécuchet. Mais tu peux, dès maintenant, commencer les préparatifs pour recevoir ton Vieux. Franchement, il est un peu éreinté. Sais-tu, depuis trois mois (le commencement d’octobre), combien j’ai pris de jours de congé ? Un, celui où j’ai été à Rouen pour le buste du père Pouchet. Il est vrai que je ne crois pas ma besogne actuelle mauvaise, et je me ronge afin d’avoir fini mon celticisme à l’époque fixée. C’est bête d’avoir fixé une époque.

Hier, j’ai été à la Bibliothèque remettre des livres, au Musée d’antiquités pour du Vieux-Rouen, voir Mme Lapierre, plus ange que jamais, converser avec Bidault... et faire une visite à ma chère belle-soeur ! La brouille avec Saint-André a pour cause la politique, ce gentilhomme étant réactionnaire et s’étant livré à des violences de langage intolérables, paraît-il.

Et demain je retourne à Rouen (! ! !) pour déjeuner chez Houzeau, avec R. Duval et les Lapierre. Le susdit Houzeau m’a envoyé tantôt par un commissionnaire un billet, où il me supplie de lui octroyer cette faveur. j’ai accepté pour ne pas faire la bête, pour n’avoir pas l’air d’un poseur (concession qui produit beaucoup de sottises) et j’en suis vexé. Ça me dérange ; une journée perdue ! Quand je n’ai pas une minute à perdre !

Si tu ne t’arrangeais pas avec Guilbert, mon vieux Foulongne (élève de Glaize et qui dessine très bien) pourrait te donner des avis, mais je crois Guilbert plus intelligent. Comme je suis content, ma chère fille, de voir ton amour pour «l’Art» ! Plus tu avanceras dans la vie, plus tu verras qu’il n’y a que ça ! Continue avec patience et ardeur. Dès le lendemain de mon arrivée, à ma première sortie, j’irai chez Bonnat ; compte dessus. l’Art avant tout, même avant les dames !

Oui, j’ai été content du renfoncement de Bayard. Est-il possible de caler d’une façon plus lourde ? Quel message ! C’est un chef-d’oeuvre d’arrogance pour ceux qui l’ont dicté.

[...] Le jeune*** emplit la ville du bruit de ses débauches. Il porte «le déshonneur dans les maisons», mais interdit Rabelais ; c’est bien.

Oh ! misérables ! Où trouver une latrine assez vaste pour vous enfouir tous !

Bardoux est «au pinacle», je lui ai envoyé un mot de félicitations. Avez-vous pensé à lui expédier vos cartes de visite ? Ou même, toi, un mot aimable ? Cela me semble exigé par la bienséance.

Et puisque nous parlons d’amabilité, allez-vous en avoir excessivement pour le Vieillard de Cro-Magnon ? Serez-vous gentils ? m’entourerez-vous de fleurs et de jeunes filles ? (que deviennent-elles, tes jeunes filles ?). Et surtout ayez soin, pendant les repas, d’être spirituels et de me divertir par une foule de joyeux devis, menus propos, farces, historiettes, rapprochements ingénieux, etc.

Mais je verrai ta bonne chère mine. C’est le principal.

Adieu, pauvre chat.

Ta Nounou te bécote.

n’étaient toi et les besoins de la littérature, je resterais ici indéfiniment, car je m’y trouve de mieux en mieux et n’éprouve pas du tout le besoin de la capitale.

À Georges Charpentier. §

[Paris], samedi midi [fin décembre 1877].

La plus grande difficulté consiste dans l’espacement des blancs. d’après mes observations en marge il doit être facile, cependant, de comprendre comment on doit les faire.

Nous pouvons espacer davantage les lignes entre elles, dans les longues mises en scène.

Je tâcherai de multiplier les paragraphes.

N. B. – Il me faudrait promptement ces mêmes placards corrigés, pour que je puisse les envoyer en Russie.

Prière à M. Charpentier de me renvoyer, bien enveloppé, l’in-8 anglais que je lui ai donné comme spécimen.

j’ai reçu ces épreuves à 8 heures et demie. C’est un peu tard. En aurai-je dimanche ?

À José-Maria de Heredia. §

[Paris, décembre 1877].

Gustave Flaubert

vous demande un rendez-vous pour vous dire qu’il trouve votre bouquin une merveille.

Quelle exquise lecture !

1878 §

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, samedi soir [12 ou 19 janvier 1878].

Voilà bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère et vieille amie ! Que ne venez-vous à Paris ? Votre belle-soeur a dit aujourd’hui à ma nièce que peut-être vous y viendriez. Espérons-le, hein ?

Je travaille dans des proportions que j’ose qualifier de «gigantesques» ; en trois mois, du 3 octobre au 27 décembre, j’ai pris un après-midi de congé, et depuis que je suis ici je ne fais que lire et prendre des notes. Mon horrible bouquin est un gouffre qui s’élargit sous moi à chaque pas. Je suis maintenant dans le celticisme, dans la critique historique et dans l’Histoire du duc d’Angoulême ! Les deux chapitres que j’ai immédiatement à écrire sont les plus difficiles. Quand en serai-je sorti ?

En lisant un tas de choses sur la Restauration, j’ai trouvé que le Seize mai était comme le raccourci de cette époque : même aveuglement, même bêtise. Nous en sommes sortis d’une façon inespérée et maintenant on est à l’espoir. Messieurs les bonapartistes deviennent républicains (sic). Tout cela est à crever de rire. Mais nous avons frisé l’égorgement, ni plus ni moins. Je vais de temps à autre déjeuner chez mon ami Bardoux et j’en apprends de belles. Il m’a promis des notes tendant à l’éreintement de la magistrature. Beau sujet. l’histoire de Pinard, auteur obscène, est parfaitement vraie et je soupire toujours après ses poésies.

Le père Didon m’a demandé de vos nouvelles avant-hier. C’est un homme aimable et même très aimable. Mais c’est un prêtre. Or mon éloignement des sectaires va si loin que le livre de mon ami Robin sur l’Éducation m’a fort déplu. Les positivistes français se vantent : ils ne sont pas positivistes ! Ils tournent au matérialisme bête, au d’Holbach ! Quelle différence entre eux et un Herbert Spencer ! Voilà un homme, celui-là ! De même qu’on était autrefois trop mathématicien, on va devenir trop physiologiste. Ces gaillards-là nient tout un côté de l’homme, le côté le plus fécond et le plus grand.

n’importe ! La théorie de l’évolution nous a rendu un fier service ! Appliquée à l’histoire, elle met à néant les rêves sociaux. Aussi remarquez qu’il n’y a plus de socialistes, sauf le fossile Louis Blanc.

Rien à l’horizon littéraire. Ah ! si fait ! Je vous recommande une traduction de l’espagnol par José Maria de Heredia : Histoire véritable de la découverte de la Nouvelle-Espagne. C’est un vrai régal que ce livre.

Je ne vais pas et, de tout l’hiver probablement, n’irai point au spectacle, tant j’ai besoin de mes soirées. Afin de fuir les dîners en ville, j’invente, chaque jour, des blagues impudentes. Vendredi prochain pourtant je dînerai chez Charpentier avec Gambetta.

Le père Hugo continue à être adorable et beaucoup trop hospitalier.

On m’a conté sur notre Bayard de jolies anecdotes, mais ce pauvre vieux devient attendrissant. Il y a en lui du Charles X et du Macbeth.

Je regrette Emmanuel. Avec un peu plus de lettres c’eut été un Henri IV, ne trouvez-vous pas ? Pas un roi n’a été regretté comme il l’est. Il a été malin, fort et juste.

À Leconte de Lisle. §

Paris [février 1878].

Merci de ton envoi, mon cher ami. Ceci sera mon exemplaire de Paris ; l’in-octavo est à Croisset.

j’ai relu dans cette nouvelle édition mes pièces favorites, avec le gueuloir qui leur sied, et ça m’a fait du bien.

Coppée m’a dit que ta Frédégonde avançait ; l’idée de l’exaltation à laquelle je serai en proie le jour de la première m’effraye d’avance. Quand sera-ce ?

Et nous ne nous voyons jamais ! Ce qui est idiot.

Il faudra pourtant que nous passions prochainement toute une après-midi ensemble. Nous devons en avoir à nous dire ! Je suis maintenant très dérangé, mais à bientôt.

Ton vieux qui t’aime et t’admire.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, vendredi soir 1er mars 1878.

Ce que je deviens ? Mais rien du tout. Je continue mon traintrain. Depuis deux mois je n’ai pas écrit une ligne, mais j’ai lu, j’ai lu à m’en perdre les yeux.

Il m’a fallu repasser les «Histoires générales de la Révolution française» sans compter le reste. Mettez une moyenne de deux volumes par jour. Tout cela pour le passage que je vais faire, lequel dépend d’une division de mon chapitre, qui pourrait s’intituler : «De la critique historique», laquelle division n’aura pas plus de dix pages. j’espère dans six semaines avoir fini mon quatrième chapitre, après quoi je n’en aurai plus que six ! En de certains jours, je me sens écrasé, puis je rebondis.

Un vent de distractions culinaires a soufflé sur la capitale. Tout le monde se plaint de dîner en ville. j’ai beau inventer des blagues formidables pour me soustraire à ce dérangement, je le subis et j’en enrage. Aussi pour avoir plus de temps à moi, il m’a fallu (momentanément) lâcher des amis. Je n’ai été qu’une fois chez le père Hugo et je ne fais de visite à aucune dame ; ma chevalerie française est vaincue par la littérature. Par rusticité et égoïsme (économie d’heures), je n’ai point assisté aux funérailles de la pauvre mère Guyon. Voilà bientôt trois ans que je n’ai vu Sylvanire. Lors de ma dernière visite, je l’ai trouvée engouée de Cuvillier-Fleury, lequel est un joli coco. Je viens de lire (pas plus tard qu’aujourd’hui) ses «Portraits révolutionnaires» ; ça ressemble à du Sarcey prétentieux. Quel bon sens ! Et quelle élégance !

Gambetta (puisque vous me demandez mon opinion sur ledit sieur) m’a paru, au premier abord, grotesque, puis raisonnable, puis agréable et finalement charmant (le mot n’est pas trop fort) ; nous avons causé seul à seul pendant vingt minutes et nous nous connaissons comme si nous nous étions vus cent fois. Ce qui me plaît en lui, c’est qu’il ne donne dans aucun poncif, et je le crois humain.

Ma nièce dessine et peint à s’en rendre malade. Dans deux ou trois ans, elle aura un vrai talent ; mais je ne veux pas qu’elle expose, préférant la voir débuter par une oeuvre sérieuse.

Le Père Didon m’a donné de vos nouvelles il y a quelque temps. Je commençais à trouver l’absence de lettres un peu longue. Je me réjouis à l’idée de vous voir cet été, mais il ne faut pas venir au mois de juin, puisque je partirai d’ici à la fin de mai. Qui vous empêche d’avancer votre voyage d’une quinzaine, au moins ? Voyons, faites ça ! Soyez gentille ! Paris vous épouvante, je le comprends. La vue des lieux où l’on a souffert ravive la plaie. Pendant plusieurs années je me suis détourné de la rue de l’Est, tant je m’étais embêté atrocement dans cette rue-là. Au fond je ne regrette nullement ma jeunesse (et vous ?), ce qui ne signifie pas que je ne voudrais point rajeunir.

Eh bien ! Et la mort du Pape ! Voilà un événement qui produit peu d’effet ! l’église n’est plus où on la mettait autrefois, et le Pape n’est plus le Saint-Père. C’est un petit nombre de laïques qui forme maintenant l’Église. l’Académie des Sciences, voilà le concile, et la disparition d’un homme comme Claude Bernard est plus grave que celle d’un vieux Seigneur comme Pie IX. La foule sentait cela parfaitement à ses obsèques (celles de Claude-Bernard). j’en faisais partie. C’était religieux et très beau.

Que dites-vous du centenaire de Voltaire, monté et dirigé par Menier, chocolatier ? l’ironie ne le quitte pas, ce pauvre grand homme ; les hommages et les injures persistent comme de son vivant ! Après tout je dis une bêtise, car pourquoi un chocolatier serait-il moins digne de le comprendre qu’un autre monsieur ? Et la guerre ? Et les forfanteries de la perfide Albion tournant en eau de boudin ? Farce ! Farce ! «Toutes nos vocations sont farcesques», comme disait le père Montaigne. n’importe ! Sans doute par l’effet de mon vieux sang normand, depuis la guerre d’Orient, je suis indigné contre l’Angleterre, indigné à en devenir Prussien ! Car enfin, que veut-elle ? Qui l’attaque ? Cette prétention de défendre l’Islamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le Fanatisme.

Anacharsis Cloots disait : «Je suis du parti de l’indignation. » j’arrive à lui ressembler, ne trouvez-vous pas ? C’était d’ailleurs un drôle d’homme et pour qui j’ai un faible. Quand on le guillotina, il voulut passer après ses compagnons «pour avoir le temps de constater certains principes». Quels principes ? Je n’en n’ai aucune idée, mais j’admire cette fantaisie.

Recevez toutes les tendresses de votre vieil ami.

À François Coppée. §

Croisset, jeudi [1878].

Doublement merci, mon cher Coppée, pour votre volume et pour la pièce qui m’est dédiée. Vous avez deviné mon goût, car la Tête de la Sultane est, parmi vos récits, celui que je préfère.

Mon seul reproche est qu’ils sont trop courts. On n’en a pas assez. rare défaut.

Mais, à partir de l’Exilée, je m’incline absolument, et je ne mets à mon enthousiasme aucune restriction. Vous exprimez sous une forme exquise et personnelle ce que chacun de nous a éprouvé. Cette modernité vous appartient en propre. La maîtrise éclate à chaque vers. Quels bijoux surtout que l’Amazone et le Train de banlieue ! Comme c’est senti ! En lisant ces choses-là, on éprouve pour vous de la reconnaissance.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

À Jules Troubat. §

[Paris], mardi 9 avril [1878].

Mon cher Ami,

Comment faire pour trouver dans Sainte-Beuve des articles que l’on suppose devoir y être ? Vous m’aviez parlé d’une Table générale. Elle me serait maintenant bien utile.

A-t-il écrit quelque chose sur Madame Cottin ? Où cela se trouve-t-il ? j’aurais besoin de parcourir la liste de tous ses articles sur les romans !

Répondez-moi le plus promptement possible, vous serez bien gentil. Tout à vous.

À Émile Zola. §

[Paris, avril 1878. ]

Mon Bon,

Lundi soir, j’avais fini le volume.

Il ne dépare pas la collection, soyez sans crainte, et je ne comprends pas vos doutes sur sa valeur.

Mais je n’en conseillerais pas la lecture à ma fille, si j’étais mère ! ! ! Malgré mon grand âge, ce roman m’a troublé et excité. On a envie d’Hélène d’une façon démesurée et on comprend très bien votre docteur.

La double scène du rendez-vous est sublime. Je maintiens le mot. Le caractère de la petite fille est très vrai, très neuf. Son enterrement merveilleux. Le récit m’a entraîné, j’ai lu tout d’une seule haleine.

Maintenant voici mes réserves : trop de descriptions de Paris, et Zéphyrin n’est pas bien amusant. Comme personnages secondaires, le meilleur, selon moi, c’est Matignon. Sa tête, quand Juliette blague son appartement, est quelque chose de délicieux et d’inattendu.

Le mois de Marie, le bal d’enfants, l’attente de Jeanne sont des morceaux qui vous restent dans la tête.

Quoi encore ? Je ne sais plus. Je vais relire.

Je serais bien étonné si vous n’aviez pas un grand succès de femme.

Plusieurs fois en vous lisant je me suis arrêté pour vous envier et faire un triste retour sur mon roman à moi-mon pédantesque roman ! Qui n’amusera pas comme le vôtre !

Vous êtes ung mâle. Mais ce n’est pas d’hier que je le sais.

À dimanche et tout à vous. Votre vieux.

À Émile Zola. §

[Paris], mardi soir [30 avril 1878].

Mon Bon,

n’ayant pas reçu de lettre de vous hier, j’ai compris que la 1re est pour samedi. Mais quand la répétition ? Et à quelle heure ?

Tout à vous.

Tourgueneff, que j’ai vu aujourd’hui, va mieux et compte aller au Palais-Royal samedi, ou tout au moins se flatte d’y pouvoir aller.

Si vous n’avez pas de place pour Maupassant, faites-moi inscrire pour deux places, l’une près de l’autre et jouxtant une sortie, afin d’avoir un courant d’air. C’est un service que je vous demande. Faites cela, et disposez de mon billet, ça vaut mieux.

À Madame Tennant. §

[Paris], samedi [4 mai 1878].

Ma chère Gertrude,

Je vous remercie du fond du coeur pour votre splendide cadeau. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Je contemple la fille en songeant à la mère. Quand verrai-je en nature l’une et l’autre ? Ne venez pas en France sans me faire un signe d’appel. j’y obéirai avec empressement.

Dans quelles rêveries m’entraîne ce portrait ! Trouville, le rond-point des Champs Élysées, votre séjour à Rouen, à l’hôtel, vous souvenez-vous ?, etc. Tout ce que j’ai eu de meilleur dans ma jeunesse ! Mais je n’avais pas besoin de portrait pour cela !

Adieu, ma chère Gertrude, ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ? Et croyez à l’inaltérable affection de votre vieil ami.

À Madame Roger des Genettes. §

Paris, lundi [27 mai 1878].

Mes paquets sont faits et, après-demain, j’espère être réinstallé à Croisset devant ma table et en train d’écrire mon chapitre V.

Paris commence à m’écoeurer fortement. Quand je l’habite depuis plusieurs mois, il me semble que tout mon être s’en va par mille pertuis et se répand au niveau du trottoir. Ma personnalité s’envole, comme fêlée par le contact des autres, je me sens devenir cruche, et puis l’idée seule de l’Exposition me fatigue. j’y ai été deux fois. La vue générale du haut du Trocadéro est vraiment splendide. Cela fait rêver à des Babylones de l’avenir. Quant aux détails, ce qui m’a le plus amusé, c’est une basse-cour japonaise. Il faudrait trois mois à quatre heures par jour pour connaître tout ce qu’il y a dans ces grandes assises de la civilisation. Le temps me manque, faisons notre métier.

Je suis convié au centenaire de Voltaire ; mais je n’irai pas, car j’en suis à économiser les heures. Cette histoire du centenaire est bien comique.

Avez-vous vu l’alliance des grandes dames et des poissardes ? Les ennemis de Voltaire sont destinés à être toujours ridicules ; c’est une grâce de plus donnée par Dieu à ce grand homme. De celui-là on peut dire qu’il est immortel. Dès qu’on a besoin de lui, on le retrouve tout entier. Bref, MM. les cléricaux et MM. les monarchistes perdent complètement la boule. Avez-vous admiré Sardou trouvant que Thiers était un génie grec, un esprit attique ? (ce qui est vrai dans le monde dont Sardou est l’Aristophane).

À propos de théâtre, je n’ai été de tout mon hiver qu’une seule fois au spectacle, et c’était au Palais-Royal, à la première de Bouton de Rose. l’oeuvre est pitoyable, ce dont ne se doute pas l’auteur. Mon ami Zola veut fonder une école. Le succès l’a grisé, tant il est plus facile de supporter la mauvaise fortune que la bonne. l’aplomb de Zola en matière de critique s’explique par son inconcevable ignorance. Je crois que personne n’aime plus l’Art, l’Art en soi. Où sont-ils ceux qui trouvent du plaisir à déguster une belle phrase ? Cette volupté d’aristocrate est de l’archéologie.

Avez-vous lu le Caliban, de Renan ? Il y a dedans des choses charmantes, mais ça manque de base, beaucoup trop.

Que devenez-vous, pauvre chère amie ? Que lisez-vous ? à quoi songez-vous ? Quand se reverra-t-on ? Au nom de votre propre dignité, ne vous abandonnez pas ! Serai-je plus heureux l’hiver prochain ? Viendrez-vous à Paris ?

j’ai passé cinq jours de la semaine dernière à Chenonceaux, chez Mme Pelouze. On y a fait en l’an 1577 une ribote ornée de femmes nues que j’ai envie d’écrire. Le sujet du roman Sous Napoléon III m’est enfin venu ! Je crois le sentir. Jusqu’à nouvel ordre cela s’appellera Un ménage parisien. Mais il faut que je me débarrasse de mes bonshommes. j’espère au jour de l’an prochain être à la moitié de ce formidable bouquin.

Allons, adieu. Tâchez de tolérer cette gueuse d’existence et écrivez-moi de longuissimes épîtres. Ce me sera un grand plaisir.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, mercredi, 6 heures [29 mai 1878].

Enfin, me voilà rentré dans mes lares ! Dieu merci ! Mais je tombe sur les bottes ! ! ! Conséquence de mes deux jours passés à Paris, et surtout de la journée d’hier. Que de mal pour avoir une voiture ! Et quelle pluie ! j’ai été obligé de refaire sécher mes habits au feu, pour les remettre ce matin.

Dimanche soir, j’ai dîné chez moi, tout seul, et je me suis couché dès 10 heures. Lundi, j’ai eu à déjeuner d’Osmoy, qui m’a accompagné dans mes courses jusqu’à 4 heures. Il a été charmant d’esprit et de cordialité. Cela m’a fait du bien au coeur, car tu sais que vieux est sensible. Bref, nous nous sommes séparés plus amis que jamais et il m’a promis de me faire une visite à Croisset le 12 juin. Le soir, j’ai eu à dîner mon disciple, qui a partagé mon petit pot-au-feu. j’avais rencontré dans la rue Victor Hugo et Mme Drouet (laquelle s’est informée avec beaucoup d’insistance de Mme de Commanville). Bref, il n’y a pas eu moyen de refuser une invitation à dîner pour hier. Repas fort agréable. Absence de politique. Sympathie universelle.

À 11 heures et demie je suis arrivé ici, par un froid terrible. Mon déjeuner était prêt. Julio a bondi devant moi et m’a accablé de caresses. De 1 heure à 3, j’ai fait des rangements, puis dormi jusqu’à 5. Présentement je puis me remettre à l’ouvrage. Le jardin me paraît en bel état. [... ]

j’étais invité par le Comité du Centenaire de Voltaire, à orner de ma personne cette petite fête de famille. Mais j’ai préféré, malgré mon culte pour Voltaire, ne pas perdre deux jours sur le pavé de Paris et revenir dans ma vieille maison me mettre à la pioche. Tes prévisions sont réalisées. Monsieur a lampé, à son déjeuner, toute une cruche de boisson.

Toutes les fois que tu recevras une lettre de moi à Chinon, dis à Mme de La Chaussée que je te charge de, etc., c’est convenu et exigé.

Adieu, pauvre loulou. Promène-toi et soigne-toi, rétablis-toi !

Et écris le plus souvent et le plus longuement que tu pourras au Vieillard de Cro-Magnon,

Au surnuméraire,

À ta Nounou,

À ta vieille bedolle d’oncle qui t’embrasse.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de lundi, [10 juin 1878].

[... ] Puisque tu te plais à Chinon, pourquoi n’y pas rester jusqu’au 16 ? Profite des bons moments, ils sont rares.

Que vas-tu faire ? Et qu’allez-vous faire ? Vous me semblez bien incertains, quant à vos projets de voyage. j’imagine que tu vas d’abord voir un peu l’Exposition et le Salon, bien entendu. Mais ensuite, iras-tu directement à Plombières ou à Royat ? Ou bien reviendras-tu dans le pauvre vieux Croisset, qui est maintenant très beau et où je vous plains de ne pas être. Le seul événement de ma semaine a été hier, ici, le dîner de Lapierre. Leur môme, qu’ils m’ont amené, ne m’a pas diverti du tout, mais pas du tout. Son excès d’activité surexcitée par Julio, et d’ailleurs bien naturelle à son âge, comme dirait Prud’homme, m’empêchait de parler, me faisait battre le coeur. Comment des parents sont-ils assez égoïstes pour infliger à leurs amis des supplices pareils ? Mais il est convenu que les célibataires seuls sont égoïstes ! À 9 heures un quart je me suis retrouvé dans ma solitude avec plaisir. Voilà le vrai.

Mes bonshommes se portent bien ; mais, c’est peut-être leur faute, je ne dors pas assez. Pas plus de cinq heures la nuit, et à peine deux dans le jour...

Aujourd’hui, fête à Dieppedalle. Il a passé beaucoup de monde et de bateaux sous mes fenêtres. Comme j’avais tout à l’heure extrêmement froid aux pieds, je viens de me faire du feu. Voilà les dernières nouvelles.

À la princesse Mathilde. §

Jeudi [13 juin 1878].

Ma chère Princesse,

Voilà un mois que je ne vous ai vue ! Et depuis lors, je n’ai pas de vos nouvelles. C’est vous dire que je vous prie de m’en donner, si vous n’avez rien de mieux à faire toutefois.

À mon retour de Chenonceaux, je me suis présenté chez vous. Vous étiez absente. Je voulais y retourner le lendemain, mais j’étais tellement trempé par la pluie (bien que j’eusse été toute la journée en voiture) que j’ai craint de souiller votre demeure et me suis abstenu.

Je vous suppose maintenant à Saint-Gratien et ayant repris votre vie d’été. Avec qui êtes-vous ? Quels sont vos compagnons ? Comment va Giraud ? Il était malade dans ces derniers temps.

Bien que je fusse spécialement invité au Centenaire de Voltaire, je me suis abstenu d’assister à cette «petite fête de famille», à cause des gens avec lesquels je me serais trouvé. n’importe. Les cléricaux ont eu l’avantage de l’emporter comme bêtise et ridicule. l’alliance des duchesses et des poissardes, des grandes dames et des grosses dames (les unes connaissant Voltaire aussi bien que les autres), me semble extrêmement drôle ; mais c’est de l’histoire ancienne.

Au reste, je ne sais rien de ce qui se passe maintenant, car je ne vois personne et je vis complètement seul. Ma nièce est à Chinon, puis elle ira à Plombières. Jusqu’à la fin de juillet, je n’aurai pour compagnie que moi-même et mon toutou. Je profite de cette solitude pour travailler violemment et avancer mon lourd et interminable bouquin.

l’attentat contre Guillaume me stupéfie. Pourquoi tuer un homme de quatre-vingts ans ? On va profiter de l’occasion pour sévir contre la Presse. Ceci ne servira absolument à rien. Ainsi va le monde.

C’est aujourd’hui que le sort de Taine se décide à l’Académie. j’attends le résultat pour lui écrire une lettre de félicitations ou de consolations.

Quant à Renan, son affaire est sûre. n’importe, je les trouve l’un et l’autre bien modestes. En quoi l’Académie peut-elle les honorer ? Quand on est quelqu’un, pourquoi vouloir être quelque chose ?

Je vous baise les deux mains, Princesse, et me mets à vos genoux.

Votre vieux fidèle.

À Madame Régnier. §

Croisset, dimanche [juin 1878].

Chère confrère,

j’ai reçu mon exemplaire hier matin et j’ai relu l’oeuvre, dont je me souvenais parfaitement. Et d’abord, merci pour la belle dédicace. Cette attention a «chatouillé de mon coeur l’orgueilleuse faiblesse».

Le récit s’avale très vite, c’est amusant et bien composé. Quand vous honorerez mon gîte de votre présence, je vous montrerai les coups de crayon dont je vous ai balafrée. Il y a des choses exquises, d’autres qui me choquent comme banales et n’étant pas dignes de vous ; mais en somme cela fait un très joli conte. Je vous expliquerai pourquoi je dis «conte» et non «roman».

Votre pièce eût été maintenant perdue : la saison est mauvaise.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, lundi soir [juin 1878].

Oui, mon loulou, ton vieux se trouve bien et même très bien, au milieu de son vieux cabinet, dans son vieux Croisset, à raboter sa vieille littérature, sur sa vieille table. Mon cinquième chapitre est maintenant tout à fait en train et, si rien ne m’arrête, je puis l’avoir fini à la fin de juillet.

Ton mari m’a tenu compagnie pendant trente-six heures, et est parti ce matin. Le dîner d’hier lui a plu beaucoup. Il a absorbé pas mal d’aloyau et immensément de crème. Il était fort content de la réussite de ses travaux horticoles. Mamzelle Julie n’est pas encore revenue. Un gros rhume la retient à Rouen. Je compte avoir le bon Laporte mercredi à dîner et à coucher.

Dimanche prochain j’aurai peut-être à déjeuner M. et Mme Lapierre.

Fortin s’est engagé à guérir ma tache frontale qui est maintenant fort laide : aussi prends-je de la liqueur de Fowler comme une jeune fille chlorotique et du bicarbonate de soude.

Voilà toutes les nouvelles, pauvre chat.

Je te félicite de la société de la bonne Flavie. C’est une vraie amie, celle-là ! Ou plutôt c’est la vraie. Allez-vous jaboter ensemble ! Dis-lui de ma part mille tendresses. Ce ne sera pas trop.

Là-dessus, Monsieur embrasse son poulot et va se coucher.

Ta Nounou qui t’aime.

À Guy de Maupassant. §

[Croisset, juin-juillet 1878].

Mon cher Guy,

Comment va votre pauvre maman ? Je voudrais avoir de ses nouvelles, des vôtres aussi, et n’ai rien de plus à vous dire.

Je travaille comme 36 mille hommes présentement. C’est la grammaire française qui m’occupe. Est-ce bête, mon Dieu ! Bref, j’espère avoir fini mon chapitre V (égal la littérature), à la fin de juillet, et alors je serai à la moitié de mon livre.

Aucune révélation de nos amis. Que va devenir Zola, sans le Bien Public ? – car cette feuille a expiré aujourd’hui même.

Je voudrais savoir comment se sera passé Fracasse.

Et la Vénus rustique, que devient-elle ? Et mes notes sur cet idiot de Stendhal ?

Bonne pioche et belle humeur.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

Rien de neuf du côté de Bardoux ?

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, mardi soir [9 juillet 1878].

Bien que le mois de mai prochain soit loin du présent, je pense à lui, puisqu’alors je dois vous voir. À la fin de celui-ci j’espère être à moitié de mon abominable bouquin. En de certains jours je me sens broyé par la pesanteur de cette masse et je continue cependant, une fatigue chassant l’autre. C’est de la conception même du livre que je doute. Il n’est plus temps d’y réfléchir ; tant pis ! n’importe ! Je me demande souvent pourquoi passer tant d’années là-dessus et si je n’aurais pas mieux fait d’écrire autre chose. Mais je me réponds que je n’étais pas libre de choisir, ce qui est vrai. Enfin mon acharnement à ce travail rentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle «la folie lucide».

Vous me parlez de ***, qui ne vous semble pas forte. C’est tellement mon opinion que je ne vais plus la voir. À quoi bon ? à mon âge on ne doit plus rien faire d’inutile, pas plus que lire des «nouveautés». Aussi ai-je abandonné dès la vingtième page le roman de mon ami Claudin. Comment avoir la force physique d’écrire des choses pareilles ? Quel style ! Oh ! là là ! Et puis mes yeux commencent à se fatiguer et j’en abuse plus que jamais.

j’ignore Marius Topin et le roman de Richepin mêmement. Quant à l’abbé Michon (que j’ai connu jadis à Constantinople), son livre sur les écritures me semble celui d’un farceur. Avez-vous remarqué qu’il trouve ma signature «en coup de sabre» pareille à celle de Collot d’Herbois et de Fouquier-Tinville ? Peut-on dire des bêtises de cette force ? Et si c’est là une science, merci !

Banville m’a, ce matin, envoyé une nouvelle édition de ses Odes funambulesques. Les notes m’ont re-amusé. Notre jeunesse à nous autres, vieux romantiques, s’y retrouve un peu. À propos de romantiques, vous savez que j’admire absolument le discours du père Hugo au centenaire de Voltaire. C’est un des grands morceaux d’éloquence qui existent, tout bonnement. Quel homme !

Vous ai-je dit qu’il me fait une scie relativement à l’Académie française ? (lui et quelques autres, le bonhomme Sacy, entre autres). Mais votre ami n’est pas si bête ni si modeste. Partager le même honneur que MM. Camille Doucet, Camille Rousset, Mézières, Champagny et Caro, ah ! Non ! Mille grâces, «Rohan ie suys». Tel est le fond de mon caractère.

Taine est un gobe-mouches qui devient un peu ridicule. On a eu tort de le refuser, mais il a eu tort de se présenter sous «l’égide de la réaction». Quant à son livre, ce n’est pas ça. Si l’Assemblée constituante n’eût été qu’un ramassis de brutes et de canailles, elle eût vécu ce qu’a vécu la commune de 70. Il ne dit pas de mensonges, mais il ne dit pas toute la vérité, ce qui est une façon de mentir. La peur violente qu’il a eue de perdre ses rentes lors de «nos désastres» lui a un peu oblitéré le sens critique. Il ne suffit pas d’avoir de l’esprit. Sans le caractère, les oeuvres d’art, quoi qu’on fasse, seront toujours médiocres ; l’honnêteté est la première condition de l’esthétique.

Quant à Henri Martin, c’est un pur idiot. j’ai lu de lui, cet hiver, des scènes historiques sur la Fronde, genre Vitet, qui sont d’un joli tonneau. qu’on soit la lune d’un soleil, très bien ; mais l’être d’un lampion comme Vitet, c’est se mettre plus bas que les chandelles à 36.

Ah ! pauvre littérature, où sont tes desservants ? Qui aime l’Art, aujourd’hui ? personne. (Voilà ma conviction intime.) Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.

Allons, adieu. écrivez-moi de longues lettres si vous pouvez. Vous ferez bien plaisir à votre ami.

À Georges Charpentier. §

Croisset, mercredi 24 [juillet 1878].

Mon cher Ami,

La note ci-incluse vous démontre que votre auteur travaille comme XV boeufs. j’aurais besoin immédiatement des susdites brochures et livres.

Envoyez-les-moi par le chemin de fer à Croisset, ou par la poste en plusieurs paquets, ou : à Rouen, quai du Havre, 7, à M. Pilon, pour remettre à M. G. Flaubert.

Je profite de l’occasion, mon bon, pour vous demander comment se portent : vous, Mme Marguerite, et les mômes et les chiens.

Je n’ai aucune nouvelle d’aucun de nos amis.

Tourgueneff doit arriver maintenant à Pétersbourg. Je sais que Zola est devenu propriétaire d’une maison de campagne. Le Bien Public étant supprimé, dans quelle feuille continue-t-il à brandir l’étendard du Naturalisme ?

Alphonse Daudet n’est-il pas aux Petites-Dalles ? Et Goncourt ? Etc.

j’ai lu l’assignation de Judith, et la lettre de son époux. C’est gigantesque.

Pour moi, je suis maintenant perdu dans la politique (théorique) et je commence la seconde moitié de mon horrifique bouquin.

Sur quels bords êtes-vous ?

Je vous embrasse vous et les vôtres.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, mardi [23 juillet 1878].

Je vous remercie bien, Princesse, de m’avoir écrit. Il y avait longtemps que je n’avais eu un échantillon de votre détestable et chère écriture. Si elle était meilleure, je vous lirais plus facilement, mais je serais moins longtemps dans votre compagnie. Donc, ne vous corrigez pas.

La mort du fils de Sauzay m’a très affligé ; le pauvre homme chérissait son fils et je le plains du fond de mon coeur.

Quant à Mme de Forges, je l’ai connue en 1837 ! à Trouville. Quelle antiquité. Du reste, mon grand âge m’étonne, vu la quantité de souvenirs qui m’assaillent. Nous sommes maintenant à l’anniversaire des journées de juillet, que je me rappelle parfaitement. C’était un autre monde et si distant de celui d’aujourd’hui, qu’il m’apparaît maintenant non comme une chose vue, mais comme une chose imaginée. Les besoins de mon affreux bouquin font que je me livre à la politique comme si «je visais à la députation» (Dieu m’en garde !). Je suis en plein dans la question du «droit au travail» et autres bêtises de 48.

Il me semble qu’on est un peu moins inepte maintenant.

Dans mes accablements, ma pensée se reporte sur vous et sur Saint-Gratien. Je vous vois dans votre atelier et dans votre parc, entourée des petites chèvres et des intimes... restez vaillante, chère Princesse, pour vous-même et pour nous tous.

Taine m’a écrit ce matin qu’il se sentait très fatigué et ne pouvait plus travailler qu’un jour sur deux. Mais il a coutume de se plaindre et le stoïcisme n’est point son affaire. Je n’ai aucune révélation de Renan ni de Goncourt.

j’étais invité hier à aller à Chenonceaux pour l’inauguration de la statue de P-L. Courier. Cette «petite fête de famille» ne m’a pas séduit, vu le nombre de reporters qui ont dû l’émailler.

j’aimerais mieux m’en aller chez vous, goûter à la cuisine japonaise, sûr d’avance que je la trouverais exquise.

Cuisine à part, je compte vous faire une petite visite, cet automne. Ne faudra-t-il pas, d’ailleurs, que je voie un peu l’Exposition ?

Je serais bien aise de retrouver la Princesse Julie, dont j’ai gardé un très agréable souvenir.

Tâchez, Princesse, de vous tenir en santé et bonne humeur et pensez quelquefois à

Votre

qui vous baise les mains et est votre tout dévoué et affectionné.

À Émile Zola. §

Croisset, mardi 6 août 1878.

Mon cher Ami,

La nommée Suzanne Lagier me supplie de vous écrire pour la recommander à Votre Excellence.

Elle meurt d’envie de jouer Gervaise dans l’Assommoir et prétend qu’elle vaudra cent fois mieux que la chanteuse Judic, ce qui est possible après tout.

Tout ce que je vous dirais ne servant à rien, je m’arrête. C’est votre affaire. Voilà ma commission faite. Mais, avant de prendre un parti, réfléchissez bien. Ladite Lagier a du talent ; quant à sa corpulence, elle prétend avoir maigri.

Maintenant, mon bon, comment allez-vous ? Et d’abord où logez-vous ? j’ignore votre adresse à la campagne. Êtes-vous content de Nana ? Le Bien Public ayant disparu, où faites-vous vos feuilletons dramatiques ? Je vis dans le désert et ne sais absolument rien de ce qui se passe.

j’ai écrit cet été un chapitre, et j’en prépare un autre qui sera fait, je l’espère, au jour de l’an prochain.

Pour le quart d’heure, je suis plongé dans les théories politiques. Mon bouquin me semble de plus en plus difficile. Sera-t-il seulement lisible ?

Voici deux vers pondus récemment par un académicien de Rouen, et que je trouve splendides :

On a beau se défendre, on est toujours flatté
De se voir le premier dans sa localité.

Aucune nouvelle de Tourgueneff. Je le crois en Russie. Quant aux autres amis, j’ignore ce qu’ils font et où ils se trouvent ; le jeune Guy m’a l’air de s’embêter prodigieusement.

Vous seriez bien gentil de me donner de vos nouvelles.

À Émile Zola. §

Croisset près Rouen, 15 août [1878].

Vous êtes gentil de m’avoir écrit une si bonne lettre, mon cher ami, et je vous en remercie.

j’ignorais la décoration de Fabre, lequel est un de nos mastocs littéraires les mieux réussis. Quant à mon camarade Bardoux, c’est un khon (orthographe chinoise). Je me promets de le lui dire. Ce procédé envers vous est une crasse qu’il me fait à moi, car je lui ai demandé la croix pour vous cet hiver, et il m’avait promis formellement que vous l’auriez au mois de juin. Jusqu’à présent, il ne m’a rien accordé de toutes les requêtes semblables que je lui ai faites ; tant il est vrai que le Pouvoir abrutit les hommes. Car enfin quel intérêt a-t-il de décorer Fabre ? l’hypothèse touchant Hébrard me paraît juste. Mais non ! j’aime mieux croire que Fabre est décoré uniquement parce qu’il est médiocre. Notre Bayard a refusé la croix d’officier pour Renan. En revanche, Dumesnil (directeur du personnel à l’Instruction publique) est nommé commandeur ! Tout cela est idiot.

La semaine prochaine je me remets à écrire ; mais pour le quart d’heure je me sens éreinté par mes études sur la Politique. Jamais on n’a été plus bête qu’en 48 ! Cette époque est féconde ; mais on ne peut pas tout dire, hélas !

«Cent personnages» dans votre roman ! Vous m’effrayez !

j’ai envoyé au sieur Guy la page qui concernait Lagier. qu’elle s’arrange comme elle l’entendra.

n’êtes-vous pas profondément réjoui par l’histoire de la Vve Crémieux ? Quelle «gente vieille», et quels jeunes gens ! Quelle jolie société ! Voilà de ces histoires qui font du bien, qui rafraîchissent. Il y a des figures d’arrière-plan exquises : le Bavarois, etc., et l’orpi ! Est-ce assez romantique !

j’ai reçu ce matin une lettre de M. Francolin, un des directeurs de la Réforme (pour me demander un ms., mais je n’en ai pas). Le connaissez-vous ? j’irai le voir au mois de 7bre. À cette époque-là, peut-être vous ferai-je une visite.

d’ici là, mon cher ami, bonne pioche et bonne santé. Mes meilleurs souvenirs à Mme Zola.

Et tout à vous.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, 15 août 1878.

La commission de Lagier est faite. j’ai envoyé ma lettre à Paris, ignorant l’adresse de Zola à la campagne. Mais vous pourrez dire à Lagier que c’est une rosse. Elle aurait pu, il me semble, se donner la peine de m’écrire ? Néanmoins, faites-lui une langue de ma part.

Dans votre dernière épître vous ne me parlez pas de votre pauvre maman. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles. Restera-t-elle tout cet été à Paris ? Et vous, irez-vous à Étretat au mois de septembre ? Du 10 au 25 il est probable que j’embellirai la capitale de ma personne et nous pourrions nous y voir un peu. Mais ne dites mot à personne de ce projet.

Bouvard et Pécuchet continuent leur petit bonhomme de chemin. Maintenant je prépare le chapitre de la politique. j’ai à peu près pris toutes mes notes ; depuis un mois je ne fais pas autre chose et dans une quinzaine j’espère me mettre à l’écriture. Quel bouquin ! Quant à espérer me faire lire du public, avec une oeuvre comme celle-là ce serait de la folie ! Cependant,

On a beau s’en défendre, on est toujours flatté
De se voir le premier dans sa localité.

Que dites-vous de ces deux vers, mon bon ? De qui sont-ils ? de Decorde ! Il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer ; puis de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.

Maintenant parlons de vous.

Vous vous plaignez du cul des femmes qui est «monotone». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. «Les événements ne sont pas variés. « Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous ? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les «rapports», c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. «Les vices sont mesquins», mais tout est mesquin ! «Il n’y a pas assez de tournures de phrases !» Cherchez et vous trouverez.

Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. j’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de p... ! Trop de canotage ! Trop d’exercice ! Oui, monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! «Tout le reste est vain», à commencer par vos plaisirs et votre santé ; f... vous cela dans la boule. d’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie, ou plutôt d’une hygiène profonde.

Vous vivez dans un enfer de m..., je le sais, et je vous en plains du fond de mon coeur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! Mon cher bonhomme, relevez le nez ! à quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort ; c’est le moyen de le devenir. Un peu plus d’orgueil, saprelotte ! Le «Garçon» était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont les «principes». On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un : tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se f..., c’est de lui-même.

Que devient la Vénus rustique ? Et le roman dont le plan m’avait enchanté ?

Si vous voulez vous distraire, lisez le Diomède de mon ami Gustave Claudin, et ne lisez pas ce que je viens de lire aujourd’hui : Politique tirée de l’Écriture sainte, par Bossuet. l’aigle de Meaux me paraît décidément une oie.

Je me résume, mon cher Guy : prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et, quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère.

Je vous embrasse tendrement.

Votre vieux.

Aucune nouvelle de nos amis.

À Guy de Maupassant. §

Mercredi, 28 août 1878.

Faites-moi la lettre d’introduction pour M Schaeffer ; je la signerai et vous la renverrai, car où l’adresser par ce temps de chasse ? d’Osmoy peut être dans la Nièvre, au Plessy, à Yvetot, etc. ?

De plus, je vous préviens que, vu le caractère dudit sieur, ma recommandation ne servira à rien du tout.

Voilà la 3e sommation que j’envoie au citoyen d’Osmoy pour qu’il ait à nous cracher les 300 fr de sa souscription au monument Bouilhet. Pas de réponse. (C’est un excellent garçon, en paroles. ) Je vous avouerai que je suis résolu à le poursuivre férocement pour cette dette qui me paraît sacrée.

Vous savez maintenant quels sont nos rapports. Avisez. Je ferai ce que vous trouverez bien pour votre ami, mais encore un coup ce n’est pas à d’Osmoy qu’il faut demander un service effectif.

Je vais écrire à Lemerre de se mettre à l’édition de Bouilhet. Merci de vos démarches. Il me tarde d’avoir des détails sur les frasques de votre frère et je plains votre pauvre maman et vous aussi des embêtements que ce jeune homme vous cause.

Mon intention est d’être à Paris de demain en huit. Je compte sur vous pour dîner ce soir-là.

La fin de mon chapitre m’a éreinté, ma cervelle est embrouillée.

À bientôt, mon cher Guy, je vous embrasse.

À Madame Tennant. §

Croisset, dimanche, 1er septembre 1878.

Ma chère Gertrude,

Voici mes plans pour le mois de septembre : demain je m’en vais dans le pays de Caux chez ma nièce Juliette, puis j’irai à Paris et à Saint-Gratien chez la Princesse Mathilde, où j’ai l’habitude tous les automnes de passer quelques jours. Je resterai à Paris deux ou trois jours tout au plus et je serai revenu le 22 ou le 23. C’est là que je compte vous voir. Vous n’êtes jamais venue à Croisset. Il faut que vous connaissiez mon vrai domicile, mon antre.

Tenez-moi au courant de vos pérégrinations ; en m’écrivant à Croisset, on me fera parvenir vos lettres.

Je vous recommande, puisque vous êtes en Bretagne, Quimper et Fouesnant. Si vous allez à Concarneau, vous logerez chez Mme Sergent. Recommandez-vous de moi ; vous serez bien traités. À Concarneau, vous trouverez sans doute mon ami Georges Pouchet qui travaille à l’aquarium. Sur mon nom il se mettra à vos ordres et, quand il saura que vous êtes l’amie de Huxley, son dévouement n’aura plus de bornes.

n’oubliez pas non plus Carnac pour les menhirs. Comme nature, ce qu’il y a de plus beau en Bretagne c’est la rade de Brest, le fond de la rade du côté de Douarnenez, et Landivisiau.

À bientôt, ma chère Gertrude. Caroline se réjouit à l’idée de vous voir prochainement et moi encore plus qu’elle.

Je regrette de ne pouvoir faire la connaissance de votre fils. Amitiés à vos astres, et à vous toutes les vieilles tendresses de votre vieil ami.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, dimanche 1er septembre.

(Ouverture de la chasse, sujet de délire pour messieurs les magistrats et généralement pour tous les hommes de cabinet ! Je ne le partage pas. )

Eh bien, comment tolérez-vous ce qui s’appelait autrefois l’été ? Moi je le trouve abominable. De la pluie, des orages, un temps qui vous fait mal au coeur. En dépit de son incommodité j’ai poussé depuis trois mois une pioche vigoureuse. Mon chapitre de la littérature est fait, celui de la politique le sera vers la fin de novembre, je crois, et au jour de l’an prochain je n’en aurai plus que pour deux ans ! Mais je ne veux plus recommencer des oeuvres de cette longueur. l’effet ne répond pas à l’effort. Ah ! comme il me tarde de vous lire ça !

Demain, je m’en vais à Paris pour y voir un peu l’Exposition. Après quoi j’irai chez la Princesse Mathilde, et dans une vingtaine de jours je serai revenu ici, d’où je ne bougerai pas avant d’avoir fini mon chapitre VII : de l’amour ! La plus grande partie de mes lectures est terminée et je commence à entrevoir la fin. Mais votre vieil ami est bien las par moments. n’importe ! Le «coffre est bon».

Je n’ai jamais entendu parler de ce Hollandais qui est pour moi si aimable. Le premier mai dernier, j’ai lu dans le Fortnightly Review un article d’un fils d’Albion qui était vraiment... gigantesque.

C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière.

Je suis bien content de voir que mon grand ami Tourgueneff vous charme. Si vous le connaissiez personnellement, que serait-ce ? Il est exquis.

Pour les besoins de mon bouquin, moi aussi, j’ai relu le livre de Lanfrey sur la Révolution. C’est une oeuvre d’honnête homme, mais rien de plus. Voilà ce que j’appelle des esprits inutiles, c’est-à-dire des gens qui chantent une note connue et déjà mieux chantée par d’autres.

Si je me souviens du salon de la pauvre Muse ? Je crois bien ! Je vois tous ses hôtes depuis d’Arpentigny jusqu’à la hideuse ***, qui m’est réapparue un soir, il y a deux ans, chez le père Hugo. Vraiment elle est «espovantable».

Je ne connais pas le Journal d’une femme du bon Feuillet. Les Amours de Philippe m’ont semblé ineptes. Quel triste auteur ! Pour moi, c’est le néant. Mais les dames le trouvent «charmant». Néanmoins sa vogue baisse.

Lisez-vous les oeuvres d’Herbert Spencer ? Voilà un homme, celui-là ! Et un vrai positiviste, chose rare en France, quoi qu’on die. l’Allemagne n’a rien à comparer à ce penseur. Du reste les Anglais me semblent énormes. Leur attitude dans la question d’Orient a été superbe d’impudence et d’habileté.

Allons, adieu ! écrivez-moi et pensez quelquefois à votre vieil ami.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 5 septembre 1878.

Quelle chaleur ! Je tombe sur les bottes. j’ai à peine le temps de m’habiller pour aller dîner chez la Princesse. Hier j’ai passé toute la journée seul à l’Exposition, perdu de rêveries devant les statuettes antiques, et le soir j’ai dîné chez Mme Brainne avec Georges Pouchet.

Ce matin, impossible de voir Bardoux.

Déjeuner chez Charpentier avec Goncourt.

De Fiennes revenant demain soir, je le verrai samedi.

Ernest a-t-il repris le bail ? Quels sont nos droits ?

j’ai reçu aussi le billet de faire part de Guilbert. Où faut-il lui envoyer des cartes ?

Adieu, chérie, je t’embrasse.

Ton Vieux.

Bonne pioche, et pas de désespoir.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi [1878].

Ma chère Princesse,

j’ai eu de vos nouvelles indirectement, dimanche dernier, par le général anglais (dont je ne sais pas le nom, d’autant plus que ma cuisinière l’a estropié en me l’annonçant : le nom, et pas le général), enfin ce grand maigre, qui vient chez vous quelquefois, homme fort aimable et d’excellentes manières.

Il fait une tournée artistique dans ma localité (comme disait M. De Villèle en parlant de la grâce) et m’a paru enchanté de tout ce qu’il voit.

Nous avons causé de «la Princesse», naturellement ; c’est vous dire que sa visite m’a été agréable. Je n’en ai pas reçu d’autres depuis un mois. Le temps s’écoule tranquillement et laborieusement.

Le bon Taine m’a écrit, la semaine dernière, pour me donner un renseignement que je lui demandais. Il me paraît très consolé de son échec. Vous me dites que tout le monde, au fond, ambitionne d’être de l’Académie française. Pas tout le monde, je vous assure et, si vous pouviez lire dans ma conscience, vous verriez que je suis sincère. Les protestations là-dessus sont de mauvais goût ; n’importe, je crois que je ne calerai pas. Cet honneur n’est point l’objet de mes rêves. Ce que je rêve, les hommes ne peuvent pas me le donner.

Pour dire le vrai, je ne rêve plus grand’chose. Ma vie s’est passée à vouloir saisir des chimères ; j’y renonce.

Il paraît que Paris est intolérable, odieux et torride ; ici, non plus, la chaleur n’est pas médiocre. Je vous souhaite un peu de fraîcheur à Saint-Gratien. En bougerez-vous ? Non, sans doute ? Car, je ne crois nullement à votre visite, que m’a annoncée ce bon général ! Cependant ?... Ah ! cela, ce serait un honneur et un bonheur ; car vous savez, Princesse, que je suis

Votre fidèle et dévoué.

À sa nièce Caroline. §

[Paris], mardi matin [10 septembre 1878].

Mon loulou,

C’est fini ! l’appartement est rendu et l’écriteau «à louer» suspendu à la porte. Paul a reçu mes explications, et je lui ai promis un petit cadeau s’il obtenait du futur locataire 3000 francs. Cette perspective me paraît l’emplir de zèle... De Fiennes déplore votre départ. Il a été fort aimable. j’ai eu beaucoup de mal à obtenir de lui un rendez-vous, parce qu’il était «accablé d’affaires, avait la colique, se rendait à la messe».

Tu peux me remercier. La chose est bien faite. j’ai eu chez Charpentier une déception, en ce sens que maintenant il n’a pas de tirage à faire de mes oeuvres. Mais l’édition de luxe de Saint Julien est décidée pour cet hiver.

Autre histoire. Avant de porter la Féerie à la Revue Philosophique, je tente une dernière fois de la donner à un théâtre. Weinschenk, directeur de la Gaîté, m’a promis de la lire dès que j’aurai retiré le manuscrit des mains de notre «sympathique ministre», personnage volatil et insaisissable.

Aujourd’hui, à 3 heures, j’ai rendez-vous avec Lemerre pour les poésies de Bouilhet et Salammbô. Tu vois que je suis dans «les affaires» – que le tonnerre de Dieu écrase ! Car c’est un beau sujet d’abrutissement et d’humiliation.

Mais, dans quelques jours, je serai revenu dans mon vieil asile, et je reprendrai Bouvard et Pécuchet avec violence, et j’exciterai ma chère fille à la peinture, car il n’y a que ça, l’Art !

j’ai mis de côté pour te le montrer un article abominable (mais juste) paru hier dans l’Événement contre Maxime Du Camp. Il m’a fait faire des «réflexions philosophiques» et j’ai eu envie de faire dire une messe d’action de grâces, pour remercier le ciel de m’avoir donné le goût de l’Art pur. À force de patauger dans les choses soi-disant sérieuses, on arrive au crime. Car l’Histoire de la Commune de Du Camp vient de faire condamner un homme aux galères ; c’est une histoire horrible. j’aime mieux qu’elle soit sur sa conscience que sur la mienne. j’en ai été malade toute la journée d’hier. Mon vieil ami a maintenant une triste réputation, une vraie tache ! S’il avait aimé le style, au lieu d’aimer le bruit, il n’en serait pas là...

Je t’embrasse.

Ton vieux.

À Émile Zola. §

[Paris], jeudi 12 [septembre 1878].

Mon cher Ami,

Bardoux me charge de vous prier de venir le voir pour avoir avec vous une explication. Les raisons qu’il m’a données m’ont paru plausibles. Vous aurez le ruban très prochainement. Si ma plume n’était pas exécrable, je vous en écrirais plus long. Bref, allez le voir.

Je serai chez la Princesse Mathilde, à Saint-Gratien, toute la semaine prochaine (à partir de mardi, sans doute). j’en reviendrai samedi (de samedi en huit) pour déjeuner chez Bardoux, et le lendemain soir je serai à Croisset.

j’ai reçu votre «Théâtre» dont je vous remercie ; j’en approuve la préface, en vous disant comme Mac-Mahon à l’officier nègre : «Continuez !»

Est-ce que les messieurs d’Auch ne vous rendent pas heureux ? Après cela, niez donc l’importance de l’Histoire ! Diane de Poitiers devenue un élément pédérastique !... Quel sujet de rêverie !

Tourgueneff est en route pour revenir ; le jeune Guy, que vous verrez dimanche, vous portera mes amitiés. Tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

Paris, 14 septembre 1878.

Ma chérie,

[... ] Bardoux ne t’a pas répondu parce que les commandes se font au mois de décembre. Tu en auras une. Il s’entendra à ce sujet avec Guillaume. Il m’a promis de nommer Laporte inspecteur pour les classes de dessin en province (places nouvelles dont la création doit être ratifiée par les Chambres). Il s’est justifié sur d’autres points. Bref, je l’ai trouvé charmant.

Je dois déjeuner chez lui à la fin de la semaine prochaine, avec sa mère. C’est à ce moment-là, dans une dizaine de jours, que je dois avoir la réponse de Weinschenk, auquel j’ai remis hier mon manuscrit.

Le citoyen Lemerre a manqué au rendez-vous qu’il m’avait donné. Il faut que j’y retourne après-demain. Que de courses ! Et une chaleur !

Je ne m’étonne pas du tout que tu trouves tes compagnes un peu bornées. C’est l’effet que me produit maintenant tout le monde ! Et puis, mon loulou, nous avons l’habitude des conversations fortes. Le parallèle que nous établissons involontairement n’est point à leur avantage.

Il y a, au musée de Rouen, un Ribéra authentique. Veux-tu que je demande pour toi aux Beaux-Arts la commande d’une copie de ce tableau ? ça ne te dérangerait pas de cet hiver. l’histoire du portrait de Corneille ne me paraît pas claire.

Je n’ai que le temps de t’embrasser, ma chère fille.

Ton vieux compagnon.

À sa nièce Caroline. §

Saint-Gratien, 19 septembre 1878.

Aujourd’hui et demain je ne vais pas à Paris, mais j’y serai samedi pour déjeuner chez Bardoux. Après quoi, j’irai chez mes deux éditeurs et chez Weinschenk. Et dimanche, j’espère dîner avec ma pauvre fille dont je commence à m’ennuyer.

Si tu as quelque chose à me dire, tu peux donc me l’écrire. Je recevrai ta lettre à temps.

j’ai passé une partie de la nuit à lire le roman de Feuillet qui est ineffable de bêtise. Tous les jours, il vient du monde pour voir le logement. Mais, jusqu’à présent, rien de sérieux.

j’ai mal à la tête et je vais piquer un chien.

À bientôt donc, mon Caro.

Ton vieil oncle qui t’embrasse.

À Georges Charpentier. §

[Paris, septembre 1878].

Oui, mon cher ami, comptez sur moi vendredi.

2° Ne pourriez vous pas me faire acheter chez Didot un exemplaire du nouveau Dictionnaire de l’Académie Française, relié, et me l’envoyer dès que vous l’aurez ?

3° Ai-je des sommes à toucher chez vous ? Au commencement de l’hiver vous deviez faire un tirage de Saint Antoine.

À vendredi.

Votre.

À Georges Charpentier. §

[Paris], jeudi matin [septembre 1878].

Mon Bon,

Je compte sur vous dimanche, pour orner mes salons. d’ici là réfléchissez à ceci :

1° Que faire relativement à la Féerie ? Mon intention est de faire une dernière tentative à la Porte Saint-Martin.

2° Vous me direz franchement si vous reculez devant Saint Julien tel que je le désire. C’est une toquade de votre ami. Pas n’est besoin de vous gêner ; je ne vous en voudrai nullement, car, avant tout, je ne veux pas vous risquer dans une mauvaise affaire. j’irai ailleurs, voilà tout, mais je veux immédiatement savoir à quoi m’en tenir.

N. B. – Et laissez repousser votre barbe : vous êtes trop laid. Tout à vous.

Pour le moment : du Cantal.

À Émile Zola. §

[Paris], jeudi [19 septembre 1878].

Mon cher Ami,

n’oubliez pas de m’apporter dimanche prochain :

1° Le rapport de Patin ;

2° Un livre sur les ouvriers, intitulé je crois «le sublime».

3° Je ne sais plus quoi, que vous m’avez promis ;

4° Votre article sur l’Académie, car je ne l’ai pas trouvé dans la boîte moscovite. Vous avez dû l’emporter par mégarde.

j’ai reçu celui qui me concerne, et j’en suis attendri jusqu’aux moelles. j’ai quelque chose à vous dire sur la Russie et le succès que vous y obtenez. Cela m’est venu par une autre voie que celle de Tourgueneff.

Tout à vous.

À Guy de Maupassant. §

Saint-Gratien, vendredi 20 septembre 1878.

Mon cher Ami,

On me retient un jour de plus à Saint-Gratien. j’irai demain à Paris, où je serai tout l’après-midi (je déjeunerai même chez Bardoux), mais je reviendrai dîner ici et, le soir à minuit, je serai chez moi, au faubourg Saint-Honoré.

Donc, mon bon, lâchez le canotage dimanche et venez me trouver de bonne heure ; nous déjeunerons ensemble chez Trapp (sic) puis, à 1 heure moins 5, je m’embarquerai pour Croisset.

Il faut que je vous rende compte de ma conférence avec Bardoux.

Tout à vous.

À Émile Zola. §

Croisset près Rouen, midi, 23 septembre 1878.

Mon cher Ami,

Vous oubliez vos présents, car vous m’aviez communiqué en ms votre mirifique article paru le 15 dans la Réforme et j’en savais des phrases par coeur ! Tant ces phrases sont flatteuses. C’est aux riches qu’il convient d’être généreux. Re-merci donc encore une fois, mon bon vieux.

Je n’ai pas parlé de vous à Bardoux, par la raison que je n’ai pas vu le dit sieur. j’ai déjeuné samedi au ministère, avec sa mère, son secrétaire moral, et le recteur de l’Académie de Douai qu’il avait invité comme moi, et oublié comme moi !

Autre histoire : pour avoir quelques sols, j’ai porté à la Réforme ma vieille Féerie. Là, j’ai été reçu par un jeune homme très aimable et très chic qui s’appelle Lasègne ou Laserne ? Dites-moi son nom exact. Je n’ai pas vu M. Francolin qui m’avait écrit une lettre pour demander de la copie.

Combien faut-il réclamer pour ma Féerie ? Vous qui connaissez l’établissement, donnez-moi un conseil.

Guy de Maupassant m’a parlé avec enthousiasme du premier chapitre de Nana. Il trouve que vous n’avez jamais rien fait d’aussi beau (sic !). qu’est-ce donc !

Après un dérangement de trois semaines, je vais me remettre à la pioche. C’est dur.

Je vous embrasse. Vôtre.

j’aurais été vous voir hier en revenant, ici, si je n’avais eu un bagage embêtant.

À Guy de Maupassant. §

Mercredi matin, 1878.

Mon cher Ami,

S’il en est temps encore, ne portez pas la Féerie à la Réforme.

Après m’avoir écrit que «mes prix seraient les siens», M. Francolin me déclare ce matin qu’il ne peut me donner que 30 centimes par ligne, ce qui remettrait l’oeuvre entière à 5 ou 600 francs. C’est pitoyable !

j’avais écrit à Zola pour savoir combien je pouvais demander, j’attends sa réponse.

Donc, gardez le manuscrit jusqu’à nouvel ordre et répondez-moi de suite pour que je sache si vous avez reçu le présent avertissement.

Et Bardoux ?

Il faudra m’apporter à Étretat tout ce qui est fait de votre roman.

Nous comptons y aller vers le 8 ou le 10 octobre.

Tout à vous.

Votre vieux.

À Guy de Maupassant. §

1er octobre 1878.

M. Robertet, qui est je ne sais quoi chez Bardoux (l’entête de sa lettre porte cabinet du Ministre), m’écrit ceci : M. le Ministre me charge de vous demander l’adresse de M. M., dont vous lui avez parlé ces jours-ci.

j’envoie votre adresse au dit Robertet. Je vais écrire à Bardoux et à d’Osmoy et vous devriez employer la journée de dimanche prochain à aller voir le susdit, et à Versailles voir M. Pierre. Mais je vous engage à tout faire pour voir maintenant Bardoux. Ce revirement inattendu me donne bon espoir.

Tout à vous.

Tenez-moi au courant.

Comme vous êtes voisin de Tourgueneff, allez donc chez lui et marquez mon étonnement de ce que je n’entends pas parler de Son Excellence. Quel drôle d’homme !

À Madame Tennant. §

Croisset, lundi [octobre 1878].

Ma chère Gertrude, ma vieille amie,

j’ai passé à Paris tout le mois de septembre, je vous y ai attendue chaque jour. Maintenant et d’ici à longtemps je ne puis y retourner. Mais soyez brave. Venez à Rouen, je vous en prie ! S’il fait mauvais temps, qu’importe ! (du moins pour moi). Nous causerons, et la pluie ne sera pas si violente que je ne puisse montrer à vos filles des choses qui les intéresseront.

Allons, un peu de courage ! Autrement, quand nous reverrons-nous ?

Notre logis de Croisset est, hélas ! trop étroit pour vous donner des lits. Descendez à l’hôtel d’Angleterre, sur le port, mais vous viendrez ici déjeuner ou dîner.

Ma nièce et son mari joignent leur invitation à la mienne.

À Edmond de Goncourt. §

Mercredi soir, 9 octobre [1878].

j’ai passé mon dimanche avec votre Pompadour, mon cher ami, et un bon dimanche ! Il y avait longtemps que je n’avais fait une lecture aussi divertissante et aussi substantielle. Le sujet me semble traité à fond et l’oeuvre définitive.

Un de ces jours, quand Laporte m’aura rendu mon volume, je le relirai, en comparant la seconde édition à la première.

Demain matin, je pars pour Étretat où je verrai l’obscène Guy.

Pas la moindre révélation de Tourgueneff.

j’ai eu du mal à me remettre à la pioche. Il ne faut jamais s’interrompre.

Mes compliments derechef et tout à vous en vous embrassant. Vôtre.

À Madame Roger des Genettes. §

[Croisset], mercredi [16 octobre 1878].

Puisque le pacte est offert, je le conclus, et l’idée que vous me répondrez «dans les quarante-huit heures» m’excite à vous écrire, bien que je n’aie rien du tout à vous conter, absolument rien. Mais il m’ennuie de vous et je voudrais vous voir. Voilà pourquoi «je mets la main à la plume».

Mon abominable bouquin avance. Je suis maintenant dans la politique (théorique) et dans le socialisme. Après quoi mes bonshommes essaieront de l’amour ! Bref, dans un an je ne serai pas loin de la fin et il me faudra encore six mois pour le second volume, celui des notes. l’oeuvre peut paraître dans deux ans. Je voudrais être au mois de mai pour vous lire les chapitres III à VII. Mais je vous préviens que si nous sommes encore dérangés par la demoiselle qui chante, je l’occide, ou lui baille un coup de poing.

Mes vacances se sont bornées à quelques jours passés au Trocadéro et à Saint-Gratien. j’ai aussi été à Étretat voir une vieille amie d’enfance, Mme de Maupassant. Elle a une maladie pareille à la vôtre. Toute lumière la fait crier de douleur, de sorte qu’elle vit dans les ténèbres. Encore un petit coin folâtre. C’est chez elle que j’ai lu le Journal d’une femme du bon Feuillet. Je ne connais rien d’aussi idiot. Est-ce assez pauvre, mon Dieu ! Assez piètre et faux ! Quel drôle d’idéal ! ça fait chérir l’Assommoir. Après tant de patchouli on a besoin de se débarbouiller dans du purin. À propos de choses accentuées, je vous recommande un roman fait par un «jeune», dans lequel il y a vraiment du talent, bien que la donnée soit impossible : la Dévouée, par Hennique.

Quant au père Hugo, ce qu’on m’en a dit est contradictoire, Jourde (du Siècle) en mal et Léon Gouzier en bien. Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait pu résister à son logement, où, le soir, on crève de chaleur et d’asphyxie. Beaucoup prétendent qu’on ne le reverra pas à Paris, ce qui me désolerait. Le tête-à-tête avec lui est une chose exquise, mais le tête-à-tête seulement. Du reste, je saurai la vérité par Lockroy.

Une chose qui m’a diverti cette semaine, c’est la liste des croix d’honneur. Avez-vous remarqué qu’on décore maintenant des employés de commerce ? Ce n’est même plus le patron «X, de la maison X». Et des métiers grotesques : fabricant de fleurs, confections pour dames ! Oh ! là ! là !

Avez-vous pleuré Dupanloup ? Belle binette ! Vous savez qu’il m’aimait, si j’en crois Alexandre Dumas ? Je lui rends modérément la pareille, car je connais ses oeuvres. Son livre sur les hautes études est d’un esprit bien commun. C’était un curé de campagne, rien de plus. Son oraison funèbre de Lamoricière semble écrite par un commis voyageur devenu bedeau.

Je n’ai pas lu le dernier poème de Sully Prudhomme. l’absence d’images chez ces poètes-là me choque étrangement. Leur profondeur ne contient que du vide et leur simplicité est pauvrette. Pourquoi dire en vers des choses pareilles ? On retourne au Delille.

Mais rien ne vaut Feuillet ! Le commandant d’Eblis, hein ? Quelle figure ! Et l’infirme ! Les chevaux qui s’emportent ! Et l’abbaye ! Et les 30 000 francs pour vos pauvres ! Son succès (car c’est un succès) a deux causes : 1° la basse classe croit que la haute classe est comme ça, et 2° la haute classe se voit là dedans comme elle voudrait être.

La pluie tombe à flots, les feuilles jaunes tourbillonnent, la rivière mugit. Il est quatre heures. Je vais allumer ma lampe et me remettre à mes bonshommes.

À la princesse Mathilde. §

Mercredi [30 octobre 1878].

Princesse,

Je suppose que vous êtes maintenant dans les préparations du retour, car le temps est bien mauvais ! Ici nous sommes noyés. Les Bourgeois disent en pareil cas «c’est un véritable déluge», et ce mot les console. Quant à moi, le temps extérieur m’est parfaitement égal. Celui d’à présent est tellement atroce qu’il en devient beau. La Seine sous mes fenêtres est verdâtre et mugit sous le ciel noir avec des bandes de saphir, et les arbres, qui se tordent au vent en perdant leurs feuilles, ressemblent à des personnes qui s’arrachent les cheveux. On dirait que la nature a un gros chagrin. Dans les beaux jours d’été ne la trouvez-vous, quelquefois, insultante ?

j’ai eu à Étretat un spectacle navrant : celui d’une vieille amie d’enfance (Mme de Maupassant) tellement malade des nerfs qu’elle ne peut plus supporter la lumière ; elle est obligée de vivre dans les ténèbres. Le rayon d’une lampe la fait crier. C’est atroce. Quelles pauvres machines que nous sommes ! Mais pourquoi vous parler de ça ? Je vous en demande pardon. Mon fond noir se découvre de plus en plus, hélas ! Il est vrai que j’ai peu de sujets de gaîté.

Je ne connais pas l’ouvrage du jeune Houssaye, dont le titre est bien joli ! Quel goût de perruquier ! Que ce soit plein de lieux communs, comme vous dites, j’en suis sûr. Mais le lieu commun plaît très souvent, et il est rare d’avoir du succès par d’autres moyens.

Comme grotesque, avez-vous admiré les croix d’honneur données pour l’Exposition ? On décore maintenant les employés de commerce ! Démocratie, voilà de tes coups ! La liste de ces membres m’a causé une douce émotion de joie.

Je ne lis rien du tout, car je ne fais qu’écrire et mon abominable bouquin avance en dépit de tout. À la fin de l’année prochaine, j’en apercevrai la terminaison.

Ma nièce présente ses respects à Votre Altesse. Moi je me mets à ses pieds et, en lui baisant les mains, les deux mains, lui répète une fois de plus que je suis son très affectionné.

Je me rappelle au souvenir du bon petit cercle de Saint-Gratien.

(Si un cercle peut avoir un souvenir ; pardon pour la métaphore. )

À Madame Régnier. §

[Croisset], dimanche [octobre 1878].

Ma chère confrère,

Mon neveu m’a apporté hier de Paris les Rieuses. Charpentier l’avait envoyé au faubourg Saint-Honoré. Mme Commanville s’est précipitée dessus. Je n’ai pu commencer ma lecture qu’à 11 heures du soir. Comme j’allais très lentement, je n’ai fini qu’à minuit.

Eh bien, je ne m’étonne pas du succès. Votre pièce a tout ce qu’il faut pour plaire. Le genre admis, c’est un petit chef-d’oeuvre. La tête qui a fait cela est bonne. l’adresse et l’esprit foisonnent. On dirait que l’auteur est «un vieux roublard». Je relève un mot profond : «le rire a sa vertu», et il y en a beaucoup de charmants. Pour moi, il y en a même trop. Ça sent le boulevard.

On ne vous connaît pas encore et bientôt, j’en suis sûr, nous verrons une vraie oeuvre. j’entends par ce mot la peinture des choses éternelles. Mais vous avez pris la bonne route. Vous êtes maintenant du théâtre. Courage ! Il me tarde de vous surprendre «en flagrant délit».

Vos aimables reproches à propos de l’infâme épithète de bourgeoise m’ont amusé et attendri. Mais je ne suis pas bien sûr de les mériter. j’ai peur même que ce ne soit une invention de votre amie, pour vous piquer d’honneur, vous faire revenir sur votre décision.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, 2 heures jeudi [7 novembre 1878].

Caroline m’a écrit de Paris, dimanche dernier (elle en revient aujourd’hui), ces lignes que je vous transmets : «M. Bardoux m’a formellement dit qu’il attacherait Guy à sa personne dans un avenir rapproché. Il verra à caser Laporte, puis certainement Zola sera décoré au jour de l’an. Gustave sera content, il verra que je ne l’oublie pas. « Commanville, qui est revenu de Paris lundi, m’a répété tout cela.

Donc, mon bon, je vous engage à aller chez Charmes lui demander ce que vous devez faire présentement, s’il faut que vous donniez votre démission et quand vous devez entrer dans votre nouveau service. Je croyais que vous y étiez déjà.

Quand vous aurez besoin de quelque chose du côté des médecins, adressez-vous donc à Pouchet, (4, rue de Médicis), il les connaît bien et en est très bien vu. Tenez-moi au courant des choses. Embrassez votre pauvre maman de ma part et qu’elle vous le rende. À vous, votre vieux.

Dites à Zola ce qui le concerne. Il n’a rien à faire qu’à se tenir tranquille. Pas de nouvelles de Dalloz. Je l’envoie se faire f..., par d’autres ! Toutefois. – Le jeune Charpentier me fait une crasse. Il ajourne encore Saint Julien (édition d’étrennes !)

À Madame Georges Charpentier. §

Croisset, jeudi [novembre 1878].

Chère Madame Marguerite,

Je ne trouve pas votre époux gentil, mais pas du tout gentil.

Cette édition de jour de l’an devait paraître l’année dernière ; puis cette année. l’époque des étrennes aura fini, que le livre ne sera pas prêt. Notez que votre légitime m’avait juré ses grands dieux du contraire, c’est-à-dire que nous paraîtrions au plus tard le jour de l’an de 1879 !

Je lui avais montré et moi-même apporté le dessin en question, celui du vitrail de la cathédrale de Rouen, auquel la dernière ligne de Saint Julien renvoie le lecteur. Ce n’était pas bien difficile à découvrir.

Enfin, je ne vous cache pas que ce retard m’embête, «si l’on peut s’exprimer ainsi». j’ignore si je récolte des lauriers, mais le côté truffes manque de plus en plus dans ma carrière. Ernest Daudet s’était proposé de me placer avantageusement un vieil ours le Château des coeurs. Dalloz apparemment n’en veut pas, car il fait la sourde oreille. Bref, on me traite tout à fait en grand homme, on me méprise. Il faut être un joli maniaque pour continuer à travailler avec des encouragements pareils.

Voilà quatre ans que je suis sur mon livre ! Il m’en demandera encore deux. Je me crois dénué d’envie et de cupidité, Dieu merci ! En de certains jours pourtant, ce qui me reste à vivre ne m’apparaît point couleur de rose.

Pourquoi, diable, est-ce que je vous dis tout cela ? C’est que je vous regarde comme un ami.

Tout en vous considérant comme une belle dame dont je baise les deux mains.

Vôtre.

Deux bécots de nourrice sur les joues de Georgette.

À Émile Zola. §

[Croisset], mercredi 27 novembre [1878].

Il m’ennuie de vous, mon bon Zola. Donnez-moi donc de vos nouvelles !

Comment se porte Nana ?

À quand l’Assommoir sur les planches ? Êtes-vous content des cabots que l’on vous destine ? Je ne reviendrai pas à Paris avant le milieu de février, quand j’aurai fini le chapitre que je commence, un chapitre lubrique ! Celui-là fini, j’entreverrai la terminaison totale. Mais quelle charrette à tirer ! Par moments, c’est dur !

La santé est bonne, mais «les affaires», mon cher vieux, sont déplorables ! La malchance me poursuit de tous les côtés.

Charpentier, il y a deux ans, m’avait promis une belle édition de Saint Julien pour étrennes. l’année dernière, il m’a lâché pour la Marie-Antoinette de Goncourt ; et repromesse au mois de septembre dernier ; et relâchage maintenant. C’est sa femme qui m’a annoncé cette gracieuse nouvelle, en me rappelant le plaisir qu’elle a eu à lire Saint Antoine ! Vous ne trouvez pas ça ingénieux, comme rhétorique ?

De plus, Dalloz ne veut pas de ma Féerie qu’il trouve «dangereuse» ; de sorte que cette malheureuse pièce, que je trouve, moi, une tentative originale, ne peut même pas être imprimée dans un journal ! ça ne m’humilie nullement, au contraire ! ça m’excite ; mais ça m’embête au point de vue financier.

Quant à Charpentier, s’il est gêné, je l’excuse, mais il aurait pu être plus franc.

Pour Dalloz, je ne vous demande nullement le secret. l’anecdote est bonne à répandre afin d’encourager les jeunes.

Bardoux a de lui-même dit à ma nièce, la semaine dernière, qu’infailliblement vous seriez décoré au jour de l’an.

Tourgueneff ne m’a écrit qu’un mot pour me dire qu’il était revenu. Depuis lors, pas de nouvelles, bien que je lui aie envoyé deux lettres.

Mes bons souvenirs à Mme Zola, et tout à vous, mon cher ami. Vôtre.

À Guy de Maupassant. §

[Croisset], jeudi [28 novembre 1878].

Je suis bien impatient de savoir le résultat définitif de votre visite à Bardoux, et bien embêté de ce que vous me dites de votre pauvre mère ! Le plus simple ne serait-il pas de lui trouver une maison de santé ? Pouchet vous renseignerait là-dessus.

Que dites-vous de Dalloz qui trouve ma Féerie «dangereuse» ? Ainsi, je ne puis me faire jouer ni me faire imprimer. Encouragement aux jeunes ! Et Charpentier me lâche quant à mon édition du Saint Julien pour étrennes ! Tout va mal ! n’importe ! Je vais commencer un chapitre archi-lubrique.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

À sa nièce Caroline. §

[Croisset], jeudi, 3 heures [28 novembre 1878].

Eh bien, mon pauvre chat, commences-tu à te reconnaître un peu ? Vous fait-on une cuisine passable ? Mlle Julienne a-t-elle au moins le talent de balayer ? As-tu revu quelques-unes de tes amies, etc., etc. Ernest a-t-il pensé à aller chez M. Guéneau de Mussy ? A-t-il faim ? Mange-t-il des beefsteaks ? Et la peinture ? Il ne faut pas l’oublier, cette pauvre bonne vieille peinture consolatrice.

Quant à moi, ma vie s’est passée de telle sorte, depuis trois jours, qu’il m’est impossible de me rappeler rien. Car il n’y a eu rien, absolument rien. Le plus grand épisode (ou plutôt le seul) a été ce matin, une dégueulade de Julio sur le tapis de la salle à manger. Je n’ai pas même aperçu, par mes carreaux, le moindre profil connu. Hier, comme il faisait très beau, j’ai fait après le déjeuner une longue promenade dans les cours. Pendant une heure, j’ai roulé sous mes galoches les feuilles tombées, j’ai admiré le ciel bleu, la rivière et les coteaux, et surtout humé à pleins poumons le bon air frais qui sentait la verdure.

Les étalages que l’on a faits dans les «points de vue» sont réussis. Par moments je jouis beaucoup de la nature. Pourquoi ?

Le travail marche bien et, si je continue, j’aurai fini la première partie dans une quinzaine. Mais la journée de lundi n’a pas été drôle, pauvre Caro !

j’ai eu dans l’après-midi une violente crise d’amertume, en songeant à mon isolement ! j’étais fait pour goûter toutes les tendresses ; j’en suis trop sevré souvent.

Mlle Julie s’est beaucoup inquiétée de votre voyage (elle avait cru que vous aviez manqué le chemin de fer, parce que l’élagueur avait dit vous avoir rencontrés sur la place de la Madeleine, à 9 heures du matin). Puis elle s’inquiète de ton installation : «C’te pauvre Caroline ! Faut espérer que ça s’arrangera ! Car enfin !... Sapristi !»

Le tout coupé par des soupirs qui durent chacun dix minutes.

Pour réparer tes violences, j’ai ce matin rajusté ma sonnette et, comme je manquais de fil de fer, j’ai sacrifié un des ringards !

Je continue à faire bon ménage avec une femme d’idem.

Et ton petit Bonnehôm

t’embrasse.

À Gustave Toudouze. §

Croisset, près Rouen, 29 novembre 1878.

Mon cher Ami,

Votre lettre m’a attendri. Elle me prouve que vous pensez à moi, ce dont je ne doutais pas d’ailleurs. Il est bien de se souvenir des «vieux dans l’ombre» comme dirait le père Hugo.

Je vous envie, puisque vous êtes heureux. Soignez bien votre bonheur. Aimez votre femme et donnez à votre gamin de gros baisers de nourrice. Vous êtes dans le vrai, n’en sortez pas.

Moi, je travaille le plus que je peux, afin d’oublier les et la misère de ce monde. Les encouragements, comme à vous, me font défaut, car Dalloz m’a refusé un manuscrit, celui d’une Féerie que je trouve bonne, que je n’ai pu faire jouer et que je ne peux maintenant faire imprimer ! Voilà où j’en suis à mon âge (cinquante-sept ans dans douze jours), et après avoir produit ce que j’ai produit. C’est un exemple encourageant pour les jeunes ! Je vous prie de croire que ça ne m’humilie nullement, mais ça m’embête. Je n’en travaille que davantage ; je ne dis pas mieux, mais avec plus d’acharnement. Dans un an je ne serai pas loin d’avoir terminé mon livre. j’ai fait deux chapitres cet été. j’espère en avoir fait encore un, avant d’aller à Paris, ce qui n’aura pas lieu avant le mois de février.

Dès que je serai là-bas, vous serez prévenu. d’ici là, mon cher ami, bonne santé, bonne pioche et belle humeur.

À M. Labarre. §

Croisset, près Rouen, mardi 3 décembre [1878].

j’écrirai à Dalloz tout ce que vous voudrez, qui puisse vous être utile. Indiquez-moi ce que je dois lui dire.

Mais je vous préviens de ceci : dernièrement, il m’a refusé un manuscrit que lui avait porté de ma part Ernest Daudet, et au bout de deux mois n’a pas même daigné me répondre. Une lettre de son secrétaire m’a appris que mon manuscrit ne lui convient pas, voilà tout – et qu’on l’a remis chez E. Daudet. Un ami commun a dû lui faire savoir depuis deux jours ce que je pense de son procédé.

n’importe ! Si vous croyez que je puis vous servir, usez de moi. Mais je doute que ma protection soit efficace. Claudin s’abuse.

Ma littérature est en baisse, car votre ancien patron Charpentier (qui ne répond pas non plus aux lettres, comme Dalloz) ne fait pas une édition pour étrennes de Saint Julien l’Hospitalier, malgré deux promesses solennelles, dont la dernière est du mois de septembre.

Je vous croyais attaché à sa maison pour toujours. Votre départ m’afflige, et je vous serre la main, mon cher ami, en vous priant de me croire tout à vous.

À sa nièce Caroline. §

Croisset, nuit de vendredi [6-7 décembre 1878].

Chérie,

j’ai eu tantôt une petite déception en ne voyant pas arriver Ernest vers 7 heures ; ce sera peut-être pour demain. Depuis dimanche matin ma solitude a été absolue. Aussi je pioche raide ! Avant-hier trois pages ! Et aujourd’hui une ! j’espère au jour de l’an n’en avoir plus que sept à écrire de mon satané chapitre ! Je me demande si personne a jamais travaillé et vécu comme moi. Je trouve que je tourne au phénomène. Ma seule distraction consiste, tous les soirs, après mon dîner, à causer du vieux temps avec Julie. Aujourd’hui elle m’a parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. Elle voudrait savoir si tu as vu sa nièce.

Quant à ton voyage, pauvre fille, ne te gêne pas. Je hais l’oppression, et les anniversaires sont une bêtise.

n’ayant point encore de calendrier, j’ignore l’époque ; cependant, si les jours gras sont trop loin, le temps va me paraître bien long avant d’embrasser la nièce ! Et puis, vers le milieu de février, j’ai envie de donner un festival aux amis de Paris (il a été raté l’année dernière) et je leur dois bien ça, car je dîne chez eux, souvent, sans leur rendre jamais la politesse.

(As-tu lu l’article splendide de Zola, paru il y a eu mardi huit jours ? Tâche de te le procurer. Et que dis-tu de Mme Roger qui me l’a copié et envoyé aujourd’hui même ?)

Conclusion : viens quand tu voudras. Je ne crois pas commencer ma saison à Paris avant la fin de mars. Encore trois mois et demi.

Pour ce qui est de la peinture, malgré l’avis de Bonnat, fais le portrait du Didon (si tu t’en sens les forces, bien entendu) et travaille autre chose que les têtes. Il ne s’agit pas de réussir, mais de se perfectionner. Quel soulagement quand tu vas être seule, toute seule dans ton atelier, comme une petite mère tranquille ! Oui ! «l’Art est un dieu jaloux», tu as raison ; j’en sais quelque chose, moi qui lui ai tout sacrifié, à l’art ! Et encore à quoi, ou mieux à qui ? à loulou.

Verras-tu Me de Heredia ? Fais-m’en la description.

Ne t’inquiète pas du vieux manuscrit de l’Éducation. Il est écrit des deux côtés, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, tu peux le brûler.

Ah ! Les Thermopyles, avec ce bon Pouchet, c’est un rêve ! Mais dans dix-huit mois ne serai-je pas trop vieux pour l’accomplir ? ça me ferait pourtant du bien de prendre un peu d’air et de reposer mon malheureux cerveau.

Ta vieille Nounou t’embrasse.

À Guy de Maupassant. §

Jeudi 18 décembre 1878.

Merci pour la bonne nouvelle ! Ça me desserre un peu le coeur. Votre lettre d’hier m’avait (et nous avait) navrés.

Espérons que maintenant ça ira bien. De plus amples détails me feront plaisir.

Vous êtes gentil de vous être occupé de mon bouquin. Jusqu’à présent je ne l’ai pas reçu. Peut-être l’aurai-je à 4 heures par la seconde distribution ? Tout en l’attendant j’ai fini mon chapitre. En voilà trois d’expédiés depuis six mois. Encore trois à faire ! Donc j’entrevois la fin.

Il était dit qu’aujourd’hui serait un bon jour : 1° votre lettre et 2° un peu d’argent sur lequel je ne comptais plus. Les choses ne sont jamais ni aussi mauvaises ni aussi bonnes qu’on croit.

Je compte revenir à Paris vers la fin de janvier. Dites-moi comment vous vous trouverez là-bas.

Ex imo

Votre vieux.

À la princesse Mathilde. §

Vendredi [décembre 1878].

Rien n’est plus aimable que votre lettre, ma chère Princesse ; elle m’a été au coeur. Je vois que vous ne m’oubliez pas, chose dont j’étais sûr, du reste. Moi aussi, de mon côté, je songe bien souvent à vous et je vous vois dans votre maison, entourée de vos amis. Si je n’y suis pas, ce n’est point la volonté qui me manque, soyez-en convaincue. Je ne veux pas vous souiller l’esprit par le détail de mes misères. Mais sachez, en un mot, que je suis malheureux, ma chère Princesse. Voilà tout, et il faut que j’aie une belle santé pour vivre encore après toutes les coupes d’amertume que l’on m’a fait boire et que je continue à boire. Dieu le voulait, apparemment. Soumettons-nous.

C’est pour oublier tout cela que je travaille le plus possible, tâchant de me griser avec l’encre comme d’autres avec de l’eau-de-vie. Mon bouquin avance ; dans un an je serai près de la fin.

Je ne compte pas être à Paris cet hiver avant le mois de février. À cette époque, j’aurai la solution de mes affaires, solution qui sera déplorable, mais au moins je saurai à quoi m’en tenir. Quand on est au fond de l’abîme, on n’a plus rien à craindre. Je vous fais cette confidence, ma chère Princesse, pour que vous ne m’accusiez pas d’être un maniaque, un entêté. j’ai mal gouverné ma barque, par excès d’idéal ; j’en suis puni, voilà tout le mystère. Taine est un brave homme de penser à moi pour l’Académie ! Mais je ne lui demanderai pas sa voix ! À quoi bon de pareils honneurs ?

j’ai eu indirectement des nouvelles de Goncourt ; je sais qu’il travaille ferme. Renan doit avoir publié un nouveau volume qui est sans doute chez moi là-bas.

Vous me rappelez tous les amis morts ! Les amis des mercredis de la rue de Courcelles ! Ah ! C’était le beau temps ! Et j’y pense plus souvent qu’il ne le faudrait pour ma gaieté. À mesure que j’avance en âge, le passé me tient de plus en plus aux moelles ; dès que j’ai un moment de liberté d’esprit, je me retourne vers ce qui ne reviendra plus.

Oui, j’ai lu la lettre de Chambord à de Mun. Ces gens-là sont idiots ! Et surtout aveugles.

j’ai été indigné de l’attentat contre le roi Humbert. Pourquoi ? Dans quel but ? Ah ! La bêtise humaine, quel gouffre ! La terre est un vilain séjour, décidément.

Si j’étais chez vous, près de vous, je penserais tout différemment.

Donnez-moi ainsi, de temps à autre, de vos nouvelles. Vous ferez bien plaisir à votre très affectionné

qui vous baise les mains.

Ma nièce vous présente ses respects.

Souvenirs d’amitié à Popelin et à Marie.

À la princesse Mathilde. §

Croisset, dimanche 22 soir [22 décembre 1878].

Votre lettre d’il y a huit jours, ma chère Princesse, m’a attendri jusqu’aux larmes. (vous savez que je suis, comme dit Goncourt, «un gros sensible». ) Oui, j’ai été touché jusqu’au fond de l’âme pour la délicatesse de votre attention.

Réservez-moi votre bon vouloir, mais présentement les choses ne pressent pas. j’ai cédé à un mouvement de découragement, en vous écrivant.

j’ai du chagrin, parce que je vois souffrir près de moi ceux que j’aime et que je suis dérangé dans mes travaux ; mais l’âme reste libre, la conscience pure et le corps robuste : c’est l’important.

Nous recauserons de tout cela vers la fin de janvier, quand je serai à Paris. d’ici là, envoyez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez. C’est une joie, dans ma vie austère, que la vue de votre (abominable et) chère écriture.

La neige couvre la terre et les toits, malgré le soleil. Je vis comme un ours dans sa tanière ! Aucun bruit du dehors ne me parvient, et pour oublier mes misères je travaille avec acharnement. Aussi ai-je fait trois chapitres depuis quatre mois, ce qui, vu ma lenteur habituelle, est prodigieux.

Ma nièce vous présente ses respects ; il est probable que vous la verrez avant moi.

Je vous baise les deux mains et suis

Votre vieux fidèle et très affectionné.

À Madame Roger des Genettes. §

Croisset, 22 décembre 1878.

[... ] Si je suivais mon penchant je vous écrirais tous les jours ! La fatigue physique m’en empêche. Voilà mon excuse. Oui, tous les jours et plusieurs fois par jour je songe à vous, par égoïsme, complaisance pour moi-même, retour vers le passé.

Il me semble que vous devez souffrir par ce temps abominable. Nous n’habitons pas le pays qui nous convient. Nous ne sommes pas de ce siècle, ni peut-être de ce monde.

Le père Didon m’a envoyé son livre. Je lui ai répondu par quatre pages d’écriture serrée. On a beau dire, et on aura beau faire, l’abîme est infranchissable. Les deux pôles ne se toucheront jamais, la sottise est de croire qu’un des deux doit disparaître. [... ]

À Madame Brainne. §

Croisset, nuit de lundi 30 décembre [1878].

Chère Belle,

j’ai reçu la boîte tantôt à 4 heures, et maintenant je digère le cadeau ; les deux substances étaient exquises. C’est gentil d’avoir pensé à son Polycarpe. Votre lettre de ce matin m’a attendri. Vous m’aimez, je le sens, et je vous en remercie du fond de l’âme. Comment ? Je vous avais écrit une lettre «navrante», pauvre chère amie ? Vous méritez que je sois franc avec vous, n’est-ce pas ? Je vous ai ouvert mon coeur et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j’avais su vous tant affliger, ma pauvre chère amie, je me serais tu.

j’ai passé par de violentes secousses, j’ai eu un redoublement d’embêtements. Voilà la raison de mon accès de tristesse. Mais je m’y ferai, je deviendrai «tranquille» !

Et je vous en prie, chère belle, ne me parlez plus d’une place ou situation quelconque ! La bonne Princesse a eu la même idée que vous et m’a écrit les mêmes choses en d’autres termes ; mais l’idée seule de cela m’ennuie et, pour lâcher le mot, m’humilie ; comprenez-vous ?

Les préoccupations matérielles ne m’empêchent pas de travailler, car jamais je n’ai pioché avec plus d’acharnement. Je prépare maintenant les trois derniers chapitres de mon livre et Polycarpe est perdu dans la métaphysique et la religion. Et avant de me remettre à écrire il faut que j’aie expédié un travail que j’ose qualifier de gigantesque. Il y aurait de quoi me conduire à Charenton si je n’avais pas la tête forte. d’ailleurs, c’est mon but (secret) : ahurir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas ; il se sera endormi dès le commencement.

Madame Lapierre a dit avant-hier, à ma nièce, que vous étiez re-malade, pauvre chérie ! Et qu’une fluxion gâtait votre belle mine. Je la bécote nonobstant en ma qualité d’idéaliste. Votre état de permanente souffrance m’embête, m’éluge, m’afflige.

Le moral y est pour beaucoup, j’en suis sûr. Vous êtes trop triste, trop seule ! On ne vous aime pas assez ! Mais rien n’est bien dans ce monde. Sale invention que la vie, décidément ! Nous sommes tous dans un désert, personne ne comprend personne (je parle des natures d’élite !)

Et re-voilà une autre année ! Je vous la souhaite meilleure que celle qui est en train d’expirer (la sacrée rosse !). Que la nouvelle vous apporte tous les bonheurs que vous méritez, ma chère, ma véritable amie ! – Il y a une chose qu’il faut se souhaiter, même avant la santé, c’est la bonne humeur ! Prions le ciel qu’il nous l’accorde.

j’oubliais une anecdote qui va vous faire plaisir : Vendredi dernier, étant à la cathédrale de Rouen pour un enterrement, un employé des pompes funèbres m’a appelé : «Monsieur l’abbé», jugeant d’après ma calotte de soie et ma douillette que j’appartenais à l’église. Je prends le chic ecclésiastique, maintenant ! ! !

Quand j’irai à Paris ? Je n’en sais rien. Des raisons me forcent à rester ici indéfiniment – indéfiniment veut dire longtemps. Ça ne m’amuse pas beaucoup, mais… !

Adieu, je vous embrasse à pleins bras. Vôtre.

À Guy de Maupassant. §

Croisset, nuit du 31 décembre 1878.

Merci pour l’envoi. C’est bien beau cet article. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que les journalistes sont bêtes !

j’avais lu l’élucubration de Zola dans le Figaro. Elle a remué «la ville et la province». Oui, jusqu’à Rouen, jusqu’à Caudebec (sic) ça a produit un immense effet. Notre ami sait s’y prendre pour faire parler de lui. Rendons-lui cette justice.

Mais que dites-vous du dogme de «l’Hypocrisie littéraire», tellement établi maintenant qu’il n’est plus permis d’avoir une opinion à soi ? On doit trouver bien tout, ou plutôt tout ce qui est médiocre. Quand un monsieur proteste, ça révolte.

Maintenant parlons de vous. d’après ce que j’ai compris dans votre dernière lettre, vous n’êtes pas encore nommé en titre. Quand sera-ce ? Peut-être veut-on vous essayer ? Mais, si vous êtes bien vu de tous les directeurs, l’affaire se fera.

Quant à moi, je continue à être d’une noire tristesse, ce qui ne m’empêche pas de travailler formidablement. Je suis perdu dans la métaphysique, chose peu gaie, d’ailleurs. Je prépare mes trois derniers chapitres à la fois : Philosophie, Religion et Morale. Ce poids m’écrase. Ajoutez-y celui de ma personne et vous comprendrez mon aplatissement.

Je suis curieux d’avoir des détails sur votre «Matinée».

Vous voilà un peu plus tranquille, n’est-ce pas ? Vous allez re-travailler ? Je vous en écrirais long, mais je suis éreinté à force de lire et de prendre des notes.

En vous la souhaitant bonne et heureuse, je vous embrasse.

1879 §

À AUGUSTE HOUZEAU. §

[Croisset, début de janvier 1879.]

Convenu, cher ami ! Le 12 janvier prochain, je vous attends pour déjeuner avec les bons petits camarades. Ce matin, j'ai prévenu Laporte.

Je dois avoir laissé chez vous une canne en bois d'oranger. Mais n'en ayez souci, je la ferai prendre ou irai la prendre.

Tout à vous.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset,] nuit de samedi [Début de janvier 1879].

[...] Non ! Vieux n'est pas gai ! Vieux n'est pas gai ! Il serait temps d'avoir des idées plus folichonnes. Quand sera-ce ? Quand le «soleil reluira», comme tu dis. Mais reluira-t-il ?

Je crois que la métaphysique ne contribue pas médiocrement à ma sombreur. Ce défilé d'absurdités est vraiment attristant ! J'ai rarement travaillé sur des matières plus ardues. C'est un «cassement de tête», comme disent les bonnes gens ; et j'en ai encore pour longtemps ! Le bon Pouchet m'a envoyé un nouvel ouvrage sur Berkeley ; j'en alterne la lecture avec celle de Kant et d'un résumé de philosophie matérialiste par Lefebvre, lequel déchire ces pauvres sceptiques. Pour me récréer, j'étudie le Catéchisme de persévérance de Gaume et la Gymnastique d'Amoros. Voilà tout !

Ce brave P. Didon voulant suivre mes conseils ! Encore un disciple de plus ! c'est drôle.

Parmi les cartes de visites, envoie-moi celle de Ziéger pour que je sache son adresse ; c'est le mari de l'Alboni. Je tiens à lui rendre sa politesse.

Vois ce qu'est la brochure ; tu m'en écriras le titre.

J'ai reçu des lettres du jour de l'an de la Princesse (qui s'informe de toi), de Goncourt et de Daudet (celle-là exquise et farce). J'oubliais Mme Régnier, qui ira à Paris vers le 15 courant. Julie se loue beaucoup «des bontés» que tu as eues pour elle. La jeune Suzanne re-sourit plus amicalement que jamais et me sert très bien. Le temps est doux et Monsieur brûle moins de bois ; il va présentement se coucher, car les yeux me cuisent et ma pauvre cervelle n'en peut plus.

Bon courage, ma chère, et bonne santé. Ne t'éreinte pas trop à tes changements.

Ta vieille Nounou.

Tu m'écriras souvent, n'est-ce pas ? Tes lettres me seront une grande distraction dans ma solitude.

À ALPHONSE DAUDET. §

Croisset, 3 janvier [1879].

Merci pour la belle lettre, mon cher ami. Elle m'a ébloui, réjoui et attendri !

J'ai passé depuis trois mois par des émotions abominables, des embêtements gigantesques, et ce n'est pas fini. Ma vie est lourde. Il faut que je sois fort comme un boeuf pour n'en être pas crevé cent fois.

Afin de m'oublier, je travaille frénétiquement. Mais le livre que je fais est peu échauffant, de sorte que, de tous les côtés, il y a effort et douleur. Voilà le vrai !

Vous savez que votre frère avait eu la complaisance de présenter pour moi un manuscrit à Dalloz. Ledit Dalloz n'a pas daigné me répondre et je sais pertinemment qu'il n'a pas lu mon manuscrit. Il s'en est rapporté à son secrétaire, lequel lui a déclaré que l'oeuvre était «trop ennuyeuse» pour être imprimée (sic).

Votre «vieux» est comblé d'honneurs et de profits, comme vous voyez.

Tout cela fait que, présentement, mon bon, je ne peux pas aller à Paris. Je n'y serai pas avant la fin de février.

Et vous ? Et ce roman ?

Les récriminations à propos de Zola me paraissent stupides. Je ne partage pas ses théories. Quant à ses critiques, elles étaient bien douces. Le scandale qu'elles causent est une preuve de plus de l'hypocrisie contemporaine. Comment ! on n'a plus le droit de dire que Feuillet et Cherbuliez ne sont pas de grands hommes ! Tout cela est à faire vomir de dégoût.

Je vous embrasse tendrement, mon cher Daudet. Votre.

«Toujours jeu-eûne, toujours le même», absolument comme Laferrière, qui tombait en morceaux. Mais je n'ai pas eu ses... distractions ! – Respects à Mme Daudet, baisers au môme.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, 9 [janvier 1879].

Chère Madame Marguerite,

Je retrouve votre lettre sur ma table. Je n'y ai donc pas répondu ? Mille excuses pour cette grossièreté involontaire ! et redoublements de souhaits pour l'an 1879 ! pour vous et les chers petits enfants.

Vous n'êtes pas près de me voir parce que je ne pense pas aller à Paris, et comme il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur, je pioche mon affreux roman, en désespéré.

Et j'approuve absolument la conduite de Zola. Je ne partage pas ses doctrines ; mais ses critiques me semblent parfaitement justes et même modérées.

Mais à force d'hypocrisie on est devenu idiot. Tant pis pour les imbéciles qui se fâchent.

J'oubliais un souhait de bonne année pour votre époux ; le voici :

Je lui souhaite de ne plus manquer à sa parole, et de ne plus préférer à ma littérature celle de Sarah Bernhardt. Voilà tout.

Et pour me venger de lui, je me permets d'embrasser Mme Marguerite Charpentier une fois de plus.

À JULES TROUBAT. §

Croisset, 9 janvier [1879].

Mon cher ami,

Je suis bien content de votre nomination (à laquelle, du reste, je n'ai pas nui). Vous voilà casé, et débarrassé des soucis matériels. Que n'en puis-je dire, pour moi, de même !

Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. J'espère vous voir à Paris quand vous y viendrez, car vous ne serez pas toujours confiné dans votre château royal ?

Je reste ici jusqu'au mois de mars, mais je serai là-bas jusqu'à la fin de mai.

Quant au scandale causé par l'article de Zola, pedibus manibusque in sententiam tuam descendo ; à force d'hypocrisie on devient idiot.

Tout à vous, mon bon. Votre très affectionné.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], nuit de mardi, 1 heure [14-15 janvier 1879].

As-tu enfin terminé ton déménagement, ma pauvre fille ? Es-tu un peu tranquille ? et le point de côté qu'avait ton mari est-il passé ? Quel temps il a fait à Croisset ! neige, pluie et inondation ! La cour est aux deux tiers couverte d'eau. Depuis qu'il dégèle, c'est le brouillard ; le bateau de Bouille se repose.

Hier, cependant, comme il me fallait à toute force avoir des livres, je me suis mis en route et j'ai pataugé dans Rouen, sous la pluie, pendant une heure, avec un paquet de bouquins sur le bras, sans pouvoir trouver de fiacre. Et, puis... la vue de Rouen ! la vue de Rouen par le dégel, quelle abomination !

Tu penses bien que, par un temps pareil, je n'ai aucune visite, et un événement, si petit qu'il soit, ne se présente pas dans ma plate existence, peu ornée de distractions. Elles manquent trop, franchement ! Mais qu'y faire ?

La lecture de l'Encyclique du Saint Père m'a pourtant beaucoup réjoui. Lis-la, et tu verras de quelle manière il entend le progrès social. J'ai fini aujourd'hui le Catéchisme de l'abbé Gaume : c'est énorme ! Il y a dans la seconde partie un petit cours d'histoire qui est soigné. Ce sont là des intermèdes à mes lectures philosophiques ; si elles durent encore deux ou trois mois, je serai d'une force honnête ; mais je vais avoir bientôt épuisé tout ce qui peut me servir à la Bibliothèque de Rouen. Depuis deux jours, je prépare mon chapitre ; mais je ne suis pas près de l'écrire !

Voilà deux fois que tu me parles de ton «bon moral», ma chère fille. Est-ce vrai ? Ordinairement, on ne se vante pas de ces choses-là ! Moi, je voudrais pouvoir en dire autant, et le travail n'y fait rien. La tristesse me ronge : voilà le vrai. Fortin ne veut pas me donner d'opium, prétendant que ça me congestionnerait trop. Cependant je voudrais bien dormir, car, dimanche, j'ai fait une promenade (mauvaise hygiène pour ma cervelle) et, ce matin, j'ai pris un bain. Vais-je être calme dans mon lit ? Problème ! Est-ce toujours mardi prochain la vente de la scierie ? à ce moment-là verrai-je ton mari ?

Le bon Tourgueneff m'a écrit qu'il viendrait au commencement de la semaine prochaine. Je ne compte pas dessus. Cependant, sa lettre était bien tendre.

Tous les jours j'apprends la mort de quelqu'un que j'ai connu ou fréquenté ; depuis huit jours, voici la liste : Marc Fournier, Flammarion, Latour, Préault, etc. !...

(Je t'embrasse.) Vieux.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset [15 janvier 1879].

Tranquillisez-vous, mon cher ami, je serai à Paris à la fin de février (ou au milieu de mars) et resterai jusqu'à la fin de mai. D'abord on ne peut pas vivre toujours dans la solitude, et puis j'ai besoin de la capitale pour mes lectures.

L'histoire de la croix de Zola est pitoyable. Est-ce bête ! Mais qu'est-ce qui n'est pas bête ?

Mon frère, professeur de clinique, a demandé un congé au ministre, il y a déjà longtemps, au mois de septembre, et jusqu'à présent il n'a pas reçu de réponse. Il est malade et se tourmente de ce silence officiel. Pouvez-vous dans les bureaux voir ce qui en est ? ou vous informer près de Bardoux lui-même ? La demande a dû passer par le «canal» du directeur de l'école de Rouen, M. Leudet.

Je continue à faire de la métaphysique, et mon chapitre se dessine. Hier j'ai fini la lecture du Catéchisme de persévérance par l'abbé Gaume. C'est inouï d'imbécillité. Et l'Encyclique du Saint Père, qu'en dites-vous ?

La fin de mon roman dépassera, comme violence, le fameux article de Zola ; du moins je l'espère ! et on ne me «décorerait pas pour ça».

Sérieusement, je regrette d'avoir l'étoile. Ce qui me sauve c'est que je ne la porte pas. Axiomes :

Les honneurs déshonorent ;

Le titre dégrade ;

La fonction abrutit.

Écrivez ça sur les murs.

Je vous embrasse.

Votre vieux solide.

Dites à Zola que je regrette bien de n'être pas à la première de l'Assommoir pour assommer ceux qui siffleront.

À MADAME BRAINNE. §

[Croisset, janvier 1879, avant le 25].

(Fragment)

[...] Quant à une place, à une fonction, ma chère amie, jamais ! jamais ! jamais ! J'en ai refusé (une) que m'offrait mon ami Bardoux. C'est comme la croix d'officier dont il voulait mêmement me faire cadeau.

En mettant les choses au pire, on peut vivre dans une auberge avec 1 500 francs par an. C'est ce que je ferai, plutôt que de toucher un centime du Budget.

Ignorez-vous cette maxime (qui est de moi) : «Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit. » Et d'ailleurs, est-ce que je suis capable de remplir une place, quelle qu'elle soit ? Dès le lendemain je me ferais flanquer à la porte pour insolence et insubordination. Le malheur ne me tourne pas à la souplesse, au contraire ! Je suis, plus que jamais, d'un idéalisme frénétique et résolu à crever de faim et de rage plutôt que de faire la moindre concession.

J'ai été bien avachi pendant quelques jours, mais je me remonte et je travaille. C'est l'important, après tout.

Votre bonne volonté à mon endroit m'a attendri, ma pauvre chère belle ; mais, je vous en prie, n'y pensez plus. N'importe, je vous remercie de la proposition comme d'un présent. [...]

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi, 2 heures [16 janvier 1879].

Comment, chérie, je te dois plusieurs lettres ? Ton reproche est aimable, mais injuste ! Et à propos de lettres, je suis tanné d'en écrire ! J'ai envie de publier, dans les journaux, que je ne répondrai plus à aucune : quatre aujourd'hui ! six hier ! autant avant-hier ! Mon temps est mangé par ce gribouillage imbécile.

Avec tout ça, Bouvard et Pécuchet n'avancent pas. Je succombe sous la théologie ! et je t'assure, loulou, qu'il faut avoir la tête forte et vaste pour coordonner et rendre plastiques toutes les questions qui sont à traiter dans ce gredin de chapitre-là ! J'en viendrai à bout, je crois. Mais quand sera-t-il fini, ce chapitre IX ? ne le sais ! et il se pourrait très bien que je n’allasse à Paris qu'au milieu de l'été prochain.

Pour ne plus penser pendant deux ou trois heures à la Religion (car j'en rêve la nuit, et à mes repas j'en mange avec mon fricot), j'ai invité Fortin à dîner pour aujourd'hui.

Monsieur commence à ne plus dormir, bien que tous les jours je m'astreigne à une demi-heure de promenade. N'importe ! Le physique et le moral sont bons.

Ah ! ma chère Caro, ma chère fille, j'en ai gros sur le coeur pourtant ! et je voudrais bien me soulager !

Je satisfais mon besoin de tendresse en appelant Julie après mon dîner, et je regarde sa vieille robe à damiers noirs qu'a portée maman. Alors je songe à la bonne femme, jusqu'à ce que les larmes me montent à la gorge. Voilà mes plaisirs. Ma vie est rude, franchement.

La tienne n'est pas douce non plus, pauvre chérie ! Mais tu es jeune, toi, par conséquent plus forte. Je te remercie bien de ta gentille lettre de ce matin. Elle m'a un peu desserré le coeur. La vente se fera-t-elle lundi ? J'en doute. Ce sera encore remis à plus tard ! Et en attendant, comment vivre ?

Au milieu de ces tristesses, je continue ma métaphysique, Kant, Hegel, Leibnitz. Ce n'est pas drôle, et j'en suis accablé. Hier j'ai travaillé quatorze heures. Je suis solide, apparemment...

Ce matin, la pluie a de nouveau traversé le plafond de la chambre de ton mari. Le pauvre Corneille, sur le chevalet au milieu, commençait à recevoir de l'eau, quand Suzanne est entrée par hasard. Nous l'avons sauvé, et je vois qu'il n'y paraîtra pas. J'ai eu une belle peur.

Encombrée comme tu l'es dans notre logement, comment vas-tu faire pour peindre ?

J'ai reçu une lettre de Toudouze charmante, oui charmante. Les amis de Paris s'ennuient de moi, et me réclament. Quand les verrai-je ?

C'est ce soir la première de l’Assommoir. Je voudrais bien y être. Mais ?... Ainsi de suite. Enfin, attendons la vente. Je prendrai de quoi être un peu libre de mes actions pendant quatre ans, et puis, après, à la grâce de Dieu. Mais quant à cela, j'y suis résolu par exemple, et là-dessus je ne céderai pas, car je ne peux plus vivre dans des conditions pareilles...

J'attends demain à 2 heures le bon Laporte, et d'aujourd'hui en huit, Houzeau, Pouchet et Pennetier à déjeuner. Ce que tu me dis de Mme M.*** m'afflige, mais ne m'étonne pas. Le Vice est toujours puni, la Vertu aussi. Quant à la pauvre mère Tardif, tant mieux pour elle de n'être plus de ce monde (il ne faut plaindre la mort que des heureux, c'est-à-dire celle de fort peu de gens). Je me rappelle avec douceur les moments que j'ai passés chez elle autrefois, et j'ai envie «de faire dire une messe à son intention», sérieusement... Je ne vois plus rien à te conter, mon pauvre loulou. Mets à exécution ton projet de m'écrire longuement deux fois par semaine.

Maintenant je vais reprendre l'examen de Leibnitz, par Condillac, lequel vaut mieux que sa réputation, puis relever mes notes dans le traité Des apparitions, le Dr Calmet, etc.

Et je t'embrasse bien tendrement.

Ta vieille Nounou.

Es-tu remise de tes émotions de funérailles ? Quand se marie ton élève ? As-tu trouvé un atelier ? Que dit Bonnat de tes oeuvres ?

Il commence à faire un joli froid, et je brûle beaucoup de coke (rien de Paul de Kock).

À ÉMILE ZOLA. §

[Croisset], dimanche 5 h [20 janvier 1879].

Je viens d'envoyer chercher à Rouen le Figaro et le Gaulois, et je vois que la soirée a été splendide, immense succès ! Ah ! enfin, voilà quelque chose de bon qui arrive. Vous n'imaginez pas comme je suis content, mon cher ami.

Mes amitiés à votre femme.

Je vous embrasse. Votre.

«Et pas décoré pour ça» !

Pas décoré à cause du fameux article ! Sont-ils bêtes, nom de Dieu !

Empochez vos droits d'auteur, et foutez-vous du ruban de Gustave Droz et de celui de Porto-Riche.

Il devait y avoir à la première de bien bonnes (têtes) d'embêtés parmi MM. les critiques. Que n'y étais-je !

Écrivez-moi. Détails si vous avez le temps.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

21 janvier 1879.

Chérie,

Ne t'inquiète pas de la féerie, tant pis pour d'Osmoy !

[...] Commences-tu à y voir clair, dans ton déménagement ? N'es-tu pas bien fatiguée, pauvre loulou ? Enfin, tu as fait ce que tu as voulu, tu as loué ton appartement !

[...] Nous ne pouvons rien dire, ni faire aucun projet, même à courte échéance, tant que la vente n'aura pas eu lieu ! Il me tarde bien qu'elle soit terminée ! Quand ce sera fini, j'aurai toujours quelques milliers de francs qui me permettront d'attendre la fin de Bouvard et Pécuchet. La gêne où je me trouve m'irrite de plus en plus, et cette incertitude permanente me désespère. Malgré des efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que ça finisse. Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J'ai maintenant des insomnies persistantes ; que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m'endormir qu'à 5 heures du matin. Aussi ai-je mal à la tête tout l'après-midi. Je lis et je prends des notes démesurément. Hier soir, je me suis promené sur le quai au clair de lune, malgré le froid qui était violent, mais la beauté de la nuit était irrésistible ; et tout à l'heure, après mon déjeuner, j'ai fait un grand tour dans le jardin. Mais ma compagnie m'attriste : mieux vaut celle des bouquins.

Vendredi et samedi, mon état nerveux et mental (sic) m'a fait peur. Je rabâche intérieurement les mêmes récriminations ! et je me roule dans le chagrin sans discontinuer. Puis je me remets à mes livres, je tâche de composer mon chapitre. Alors, comme l'imagination est en jeu, au lieu de s'appliquer à des êtres fictifs, elle s'applique à moi, et ça recommence !

Inutile de se plaindre ! Mais il est encore plus inutile de vivre ! Quel avenir ai-je maintenant ? À qui même parler ? Je vis tout seul comme un méchant, et ce n'est pas près de finir, car il faudra bien que j'aille à Paris pendant deux mois cette année, si je veux finir Bouvard et Pécuchet, et alors vous reviendrez ici, de sorte que je serai peut-être jusqu'au milieu de mai sans voir ma pauvre fille. Quant à vivre tous les trois dans le petit logement de Paris, cela est matériellement impossible (n'y ayant pas même de chambre pour la cuisinière). Au moins ici rien ne m'agace, et là-bas il n'en serait pas de même.

C'est ton anniversaire, ma pauvre Caro ! Tu es née au milieu des larmes, ça t'a porté malheur ! Allons, adieu, je m'attendris trop, mais je suis bien las de faire des efforts, de me tendre, de vouloir, et pourquoi ? à quoi ça sert-il ? à qui cela fait-il du bien ?

Je t'embrasse tendrement.

Vieux.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 22 janvier 1879.

Vive votre ministère ! Personne n'est plus content que moi de sa consolidation. Comme la malechance me poursuit depuis longtemps, je m'attendais au contraire à la chute. Vous voilà donc rassuré sur votre sort ! Tant mieux ! Quant à moi, ma vie n'est pas drôle, mon cher ami. Quoi qu'il advienne, vous me verrez pendant deux mois à partir de mars, mais pas avant, j'en ai peur.

Parlez-moi de la pièce. Quand passe-t-elle ? J'ai lu les comptes rendus de l’Assommoir dans le Figaro, le Gaulois et la France (envoyés par vous ce matin). Je suis content du succès pécuniaire pour Zola. Mais ça ne consolide pas le naturalisme (dont nous attendons toujours la définition) et ça ne pose pas notre ami comme auteur dramatique. À lui maintenant de faire une pièce «dans son système». J'ai vu que Daudet en avait lu une à l'Odéon, tirée de Jack. Quels industriels que tous ces gaillards-là ! Que n'en suis-je un moi-même ! Mais le coeur me manque.

Le pauvre Tourgueneff est recloué par la goutte. Allez-le voir, vous lui ferez plaisir. Dans vingt-cinq jours, il part pour la Russie, où son frère vient de mourir.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Lundi soir, 6 heures [27 janvier 1879].

Mon loulou,

J'ai peur que le Nouvelliste n'insère un entrefilet qui te donnerait de l'inquiétude : je me suis donné samedi, en glissant sur le verglas, une très forte entorse avec fêlure du péroné ; mais je n'ai pas la jambe cassée.

Fortin (que j'ai attendu quarante-huit heures) me soigne admirablement. Laporte vient me voir très souvent et couche ici. Suzanne me soigne très bien. Je lis et je fume dans mon lit, qu'il me va falloir garder pendant six semaines !

Je serais très contrarié si un de vous deux se dérangeait pour venir : ça n'en vaut pas la peine. Je ne le veux pas. Inutile de dépenser son argent à ça. Mon accident est le moindre de mes soucis et le plus léger de mes chagrins, ou plutôt n'est pas un chagrin, une simple contrariété. Quand je me serai fait faire une planche idoine pour écrire dans mon lit, je t'enverrai plus de détails ; après-demain sans doute.

Je t'embrasse bien fort.

Ton vieil oncle

qui n'a pas beaucoup de chance.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, 29 janvier 1879.

Oui, c'est vrai, j'ai une très forte entorse, avec fêlure du péroné. Ce n'est pas dangereux, mais ce sera long.

Je vous embrasse.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, 30 janvier 1879.

Monsieur,

M. Gustave Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles.

Il a eu une entorse fort grave compliquée d'une fêlure de la base du péroné. L'inflammation disparaît, mais un repos de plusieurs semaines est ordonné.

Aucune crainte à avoir.

«Je suis cloué dans mon lit, fumant une pipe, ayant trois consolations : 1) l'emmerdement que cause aux confrères le succès de l'Assommoir ; 2) l'histoire du curé du Vésinet ; 3) le départ prochain et probable de notre Sauveur. Quand cela ne me fatiguera pas d'écrire, je vous enverrai quelques mots de ma patte.

Mes amitiés à votre femme.

Communiquez ce bulletin à Maurice Roux et à Hennique. »

(Dicté par Flaubert.)

Votre dévoué serviteur,

E. Laporte.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi midi [30 janvier 1879].

Les attentions de votre amitié m'attendrissent, ma chère Princesse. Je suis indigné contre le Figaro qui aurait pu se taire et ne pas inquiéter mes amis. En un mot, voici ce que j'ai : fêlure du péroné et entorse considérable. L'inflammation de l'articulation n'est plus à craindre. Mais les premiers jours j'ai eu un épanchement de sang considérable. Dans quinze jours je pourrai me lever. Je ne marcherai pas avant six semaines ou deux mois et je boiterai pendant longtemps, trois ou quatre mois peut-être.

Voilà tout. Cela retarde le moment où je pourrai vous voir et, franchement, c'est ce qui m'ennuie le plus dans mon accident. Car vous, ma chère princesse, vous êtes le seul coin d'azur dans ma vie sombre et je suis de tout mon coeur

Vôtre.

Amitiés au petit groupe des intimes, Marie, Popelin, Giraud, Mme de Galbon.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 11 heures [30 janvier 1879].

MA PAUVRE FILLE,

Tu as dû recevoir, hier soir, un télégramme de Philippe. Je vais bien. Le gonflement (il était d'abord énorme, ça ressemblait à un éléphantiasis) disparaît, le sang se résorbe d'une manière rapide. Dans une douzaine de jours je pourrai m'asseoir dans un fauteuil. On me fera une botte d'amidon, dans laquelle ma jambe sera prise. Quant à pouvoir marcher, je n'aurai pas ce plaisir avant six semaines, au plus tôt, et je boiterai peut-être pendant trois ou quatre mois.

Fortin me soigne admirablement bien. Le bon Laporte s'en va de temps à autre pendant vingt-quatre heures, puis revient et ne me quitte pas. Il a fallu, les deux premières nuits, le forcer à se coucher ! Suzanne se montre très dévouée, très gentille. Enfin je suis, de toutes les manières, aussi bien que possible.

Ce qui m'a le plus vexé dans mon accident, c'est le Figaro. Quels imbéciles ! et Lapierre avait eu l'attention de n'en rien dire, sachant mon horreur pour ce genre de réclames ! Oui, Villemessant a cru peut-être m'honorer, me faire plaisir et me servir. Loin de là ! je suis HHHindigné ! Je n'aime pas à ce que le public sache rien de ma personne : «Cache ta vie» (maxime d'Épictète).

Hier j'ai reçu quinze lettres, ce matin douze, et il faut y répondre ou y faire répondre. Quelle dépense de timbres !

Mon moral est excellent, meilleur qu'auparavant (sic). Laporte s'étonne de ma patience, de mon caractère angélique. Mais ces choses-là ne révoltent ni mon esprit, ni mes nerfs, ni mon coeur : donc, je n'en souffre pas ! Voilà le vrai. Je me suis fait faire une table, et tu admirerais mes petites inventions.

Comment peins-tu le père Cloquet ? En robe, ou en redingote ?

Je t'attends samedi, mon loulou. ça me fera bien plaisir de te voir arriver, mais grande peine de te voir partir.

Amitiés à Ernest. Que fait-il ? Voilà qui est plus sérieux que ma guibole cassée.

Ton vieil éclopé et grabataire.

Vieux.

À JULES TROUBAT. §

Croisset, 2 février 1879.

MON CHER AMI,

Je ne sais si l'on a répondu à votre bonne lettre ; en tout cas, en voilà une autre. Ma fracture n'offre maintenant aucun danger, mais je ne pourrai marcher avant deux mois ; ce qui remet mon voyage de Paris vers le milieu d'avril. Je compte y rester jusqu'à la fin de mai.

Pour le livre que je fais, je suis obligé d'avoir recours à des notes anciennement prises sur Port-Royal. Les indications de passages à consulter ne concordent pas avec l'édition que je possède, celle de Hachette, in-12. Il faut donc que je les aie prises dans la première édition.

Tirez-moi d'embarras, c'est-à-dire dites-moi où trouver dans l'édition les indications suivantes :

1° Mauvais goût de saint François de Sales, tome I, p. 239 ;

2° Songe de M. Lemaître qui l'engage à cultiver les plantes potagères du couvent, tome I, p. 500 ;

3° La chasse n'est qu'un symbole, tome II, p. 9 ;

4° Mot de Mme de Sévigné sur la Bible de Royaumont, tome II, p. 241.

5° Mot de M. Duguet : «Ce qui est singulier me fait un peu de peine».

Mes bons souvenirs à Mme Troubat et une cordiale poignée de main de la part de votre G. F.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [février 1879].

Vous avez tort de me plaindre, ma chère Princesse. Depuis quelque temps j'ai tant de chagrins qu'une jambe cassée est une bagatelle, près des autres. Cet accident-là n'affecte ni le coeur, ni les nerfs, ni l'esprit ; dont il est léger. Je n'écris pas et ma cervelle se repose.

D'ailleurs je suis très bien soigné et il n'y a plus aucun danger. Mais le cas était grave, à cause de l'articulation. Je boiterai pendant longtemps, ce qui ne m'empêchera pas de venir chez vous.

Donnez-moi de vos nouvelles fréquemment ; la vue de votre chère (et abominable) écriture me fait l'effet d'un rayon de soleil entrant dans ma chambre.

Je vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez, car je suis votre vieux fidèle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset, début de février 1879].

Mon loulou,

Je n'attends pas une lettre de toi pour te remercier du beurre et du raisin ; l'un et l'autre m'ont fait le plus grand plaisir. Malgré mes arrangements, j'ai bien du mal à écrire dans mon lit, et je me borne au strict.

Hier, visite des Censier ; aujourd'hui, celle d'Houzeau ; il m'a dit que Mme Brainne était très malade et menacée de perdre un oeil ! Va chez elle prendre de ses nouvelles : c'est une bonne amie qu'il ne faut pas négliger.

Popelin m'a écrit ce matin une lettre charmante, en me chargeant de le déposer «aux pieds de Mme Commanville». Donc on croit, chez la Princesse, que tu es à Croisset.

J'ai chargé la Soeur de plusieurs commissions : envoie chez lui, 113, boulevard Haussmann :

Des cartes de visite ;

Des enveloppes petit format ;

Et si tu le vois (ou par billet), rappelle-lui le thermomètre Fortin.

Voilà tout, chérie ; et écris-moi longuement, si faire se peut. Amitiés à Ernest, et à toi toutes les tendresses de mon vieux coeur.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Jeudi soir 5 février 1879.

Ce que vous me dites de votre pauvre maman me désole et je vous plains bien, mon cher ami. Décidément le Diable, en ce monde, a le dessus.

J'ai un tas de choses à vous dire. Quel embêtement que de ne pas se voir ! Mais quand nous verrons-nous ?

Voici le mot pour Banville ; Vous serez bien reçu ; c'est un très galant homme. Tâchez d'avoir le plus de feuilletonnistes possible. Il faut que Zola et Alphonse Daudet viennent à votre première. Connaissez-vous Lapommeraye ? Je pourrai vous recommander. Prévenez-moi à temps.

Laporte m'a quitté hier et reviendra lundi.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche, 1 heure [février 1879].

L'île en face est couverte d'eau. Le vent remue les flots. Le soleil de temps à autre paraît entre les nuages, et je regarde la rivière avec ma lorgnette. À 4 heures et demie j'attends le bon Laporte. Demain on me met ma botte en dextrine. Senard me confectionne une paire de béquilles, et mardi je me lèverai ; mais il ne faut pas que je m'attende à descendre l'escalier avant quinze jours. Si je posais mon pied à terre, l'os traverserait ma peau, paraît-il.

J'irais très bien si je n'avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C'est une petite affection nerveuse, dit Fortin. ça m'empêche de dormir ! Malgré tout, je reste «un petit père tranquille». Dans mes insomnies, je ne songe qu'aux maudites affaires !!! et à l'avenir ! Quel supplice que cette incertitude ! C'est si loin de la manière dont j'ai été élevé ! Quelle différence de milieux ! Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et jusqu'à sa mort je n'avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d'argent ! Et quelle sécurité, quel bien-être !

N'importe, chère fille, je te suis très obligé de la franchise de tes deux dernières lettres. Parlons-nous toujours ainsi à coeur ouvert. Pas de réticence ! pas de pose !

Puisqu'on a offert à Ernest une place de 8 000 francs, qu'il la prenne ! Au moins ce sera sûr. Le logement, s'il est convenable, est une considération. Cette place l'empêcherait-elle de boursicoter ? Qui donc la lui offre ? Je n'y vois qu'un inconvénient, c'est qu'il serait tenu et ne pourrait pas l'été aller aux Pyrénées.

J'ai eu cette nuit un cauchemar affreux, à cause de ma jambe. Je rampais sur le ventre, et Paul (le concierge) m'insultait. Je voulais lui prêcher la religion (sic) et tout le monde m'avait abandonné. Mon impuissance me désespérait. J'y pense encore. La vue de la rivière qui est splendide me calme peu à peu.

Le départ de Mathilde ne m'afflige pas, au contraire ; quand tu auras plus d'expérience, tu seras convaincue qu'il ne faut jamais renvoyer les domestiques, à moins qu'ils ne vous exaspèrent. On va toujours de mal en pis.

Nouvelles des portraits, S V P...

Je te bécote.

Ta Nounou.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset [mi-février 1879].

Aujourd'hui je me suis levé pour la première fois ; il m'est impossible de me servir de béquilles. Je déambule le genou sur une chaise et, avec tous mes attributs autour de mon fauteuil, je me fais l'effet de Scarron.

Comme à vous, la bottine en dextrine m'a été intolérable. On l'a fendue et j'ai la jambe dans une gouttière, suivant la méthode classique. Ma fracture n'est rien, mais les désordres de l'articulation ont été fort graves. Si le sang ne s'était résorbé, j'aurais maintenant la jambe coupée ou je serais crevé. Je me suis livré à ces deux hypothèses pendant quarante-huit heures avec une tranquillité d'âme parfaite, je vous assure. Je mens un peu : la première m'embêtait.

Le changement de président m'a été extrêmement agréable. C'est plein de grandeur, «quoi qu'on dise», un événement considérable et tout nouveau dans l'histoire de France. Et puis enfin, nous sommes délivrés de MM. les militaires, lesquels se connaissent à tout, sauf à faire la guerre. La nomination de Grévy, c'est un poncif de moins. Donc je me réjouis.

Ce qui a fait tomber Bardoux, c'est lui-même. Il s'était déconsidéré à force de promettre sans tenir, et puis Waddington avait besoin de sa place.

Ce que vous me dites de Plessy, relativement au Père Hyacinthe, me divertit infiniment. Je m'étonne toujours de ces enthousiasmes pour des génies de quinzième ordre. Du reste, je suis de plus en plus dégoûté de ce qu'on appelle la religion et la métaphysique. Voilà deux grands mois que je ne lis pas autre chose. Quel néant ! et quel aplomb ! Connaissez-vous le Catéchisme de persévérance de l'abbé Gaume ? C'est «hénaurme». Il y a dans la seconde partie un petit cours d'histoire que je vous recommande.

Et la peste russe qui s'avance ! Elle est maintenant à Salonique. Un de ces jours elle va débarquer à Marseille ! Ah ! de cela, par exemple, je me bats l'oeil profondément.

Oui, j'ai lu l'article de Saint-Victor sur Zola. Il y a du vrai, mais ce n'est pas tout le vrai.

Écrivez-moi tant que vous pourrez, vos lettres me sont des rayons de soleil.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi soir, 5 heures [février 1879].

MA CHÉRIE,

Je suis tanné d'écrire des lettres, cinq ou six tous les jours, et je voudrais bien faire autre chose.

Cependant je veux répondre à ta question sur ma botte. On vous entoure la jambe et le pied de ouate, puis de bandes à plusieurs tours, sur lesquelles on étend une couche de dextrine (qui est la partie grasse du blé, je crois). En séchant, cette aimable préparation devient dure comme du fer, et le membre est garanti de tout déplacement. Je n'ai pu supporter cette entrave ; j'en ai cuydé crever de douleur. Fortin me l'a fendue du haut en bas, puis a maintenu les morceaux avec une bande, de sorte que j'ai le pied et la jambe dans une gouttière. Mais depuis vingt-quatre heures, enfin, je ne souffre plus, et je me suis réinstallé dans mon cabinet où je prends des notes sur le spiritisme et la religion...

Quand tu viendras me voir, je désire te parler à coeur ouvert et longuement, ma chère fille, car vraiment j'ai trop de choses qui m'étouffent. Il ne s'agit pas de s'irriter, de se blesser, mais il ne faut pas, non plus, rien se cacher.

Ce matin encore, j'ai essuyé une déception (il ne s'agit pas de vous). C'est trop long à t'expliquer, mais tu verras que vraiment le sort me persécute.

Ta comparaison du «chêne séculaire» battu par l'ouragan m'a fait rire. Elle est juste, appliquée à moi, car un chêne contient plusieurs bûches, et j'en deviens une belle !

Pauvre chère enfant, comme ta vie me fait de la peine ! Tu es bien courageuse, bien raisonnable ! Et je t'en aimerais plus, si c'était possible.

Comment vont les portraits ? Tâche de t'absorber là dedans, de toute ton âme. Guy m'a écrit sur sa mère une lettre déplorable ! Les nouvelles de Mme Brainne sont un peu meilleures.

Le forgeron de Bapaume qui a posé la grille de la cour s'est, ce matin, noyé avec son cheval et son enfant, un gamin de six ans. L'événement a eu lieu devant Duclos.

Tu n'imagines pas la gentillesse de Fortin à mon endroit. Il est venu hier trois fois, cras fas (ah ! c'était le bon temps que celui où tu disais cras fas). J'ai eu ces jours-ci les visites de Cordier, Pennetier, E. Crépet. Avec tous mes ustensiles autour de mon fauteuil, je me fais l'effet du cul-de-jatte Scarron.

Il m'est impossible de me servir de béquilles ; elles me font peur. Monsieur est trop lourd, et je crains à chaque moment de tomber, d'autant que ma jambe me semble peser 500 livres. Je me sers d'une chaise sur laquelle je mets le genou.

Je ne vois plus rien à te dire, ma chérie. Croirais-tu ce fait de la Soeur ? Lundi il m'avait quitté par le bateau de 11 heures et devait revenir par celui de 6 heures et demie. Comme la chaussée de Couronne était couverte d'eau, il a retiré son pantalon et a marché nu-pieds dans l'eau pour rejoindre le passeur. La Seine était furieuse. Le sieur Saint-Martin refusait «le monde».

Voilà un ami, celui-là ! qui s'expose à se noyer, ou tout au moins à une fluxion de poitrine, pour ne pas manquer à un rendez-vous, peu utile en somme !

Je t'embrasse bien tendrement.

Vieux.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [février 1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Merci de votre bonne lettre : c'est une joie quand je reconnais votre écriture sur une adresse. Ne me ménagez pas ces plaisirs-là. Maintenant, je me lève, c'est-à-dire qu'à l'aide d'une chaise, sur laquelle je pose un genou, je me traîne jusqu'à mon cabinet et je peux lire et prendre des notes. Quant à écrire, il faudrait être plus gaillard que je ne le suis. Un mois se passera encore avant de descendre mon escalier et je boiterai pendant longtemps. C'était grave et je dois m'estimer heureux de m'en être tiré à si bon compte.

Du reste il ne faut pas me plaindre : cet accident-là n'est rien auprès des chagrins dont je suis abreuvé depuis trois ans.

Ma nièce a bien regretté de ne pas rencontrer chez elle Votre Altesse. Elle ne peut s'y présenter le soir et presque tout son temps est pris par la confection de deux portraits qu'elle se hâte de finir pour le 20 mars. Bonnat est très gentil pour elle et l'encourage.

La philosophie qu'il faut que j'emploie pour mon usage particulier me sert aussi à considérer sans ennui notre avenir politique. Néanmoins je suis indigné contre l’Amnistie. Je trouve cela bête et injuste, inepte de toute façon.

Ma distraction consiste à regarder mon chien qui dort devant mon feu et les bateaux qui passent sur la rivière. Je lis le plus que je peux (et des choses peu drôles, de la métaphysique et du spiritisme) ; je rêvasse à tout mon passé comme un vieux, et puis je songe à vous, à vous ma chère Princesse, et beaucoup, très longuement. Quand revient le mercredi soir, votre ami est un peu plus triste en pensant qu'il n'est pas près de vous comme il en avait depuis longtemps la charmante habitude, et il vous envoie, en vous baisant les deux mains, l'assurance de sa profonde affection.

Votre fidèle.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, dimanche [16 février 1879].

MON CHER AMI,

Je ne suis pas injuste, parce que je ne suis pas fâché contre vous et ne l'ai jamais été. Seulement j'ai trouvé que vous auriez dû me dire tout de suite carrément que l'affaire ne vous convenait pas. Alors je me serais adressé ailleurs. Cela dit, n'en parlons plus et embrassons-nous.

Je désirais mettre à la suite de Saint Julien le vitrail de la cathédrale de Rouen. Il s'agissait de colorier la planche qui se trouve dans le livre de Langlois, rien de plus. Et cette illustration me plaisait précisément parce que ce n'était pas une illustration, mais un document historique. En comparant l'image au texte on se serait dit : «Je n'y comprends rien. Comment a-t-il tiré ceci de cela ?».

Toute illustration en général m'exaspère, à plus forte raison quand il s'agit de mes oeuvres, et de mon vivant on n'en fera pas. Dixi. C'est comme pour mon portrait, entêtement qui a failli me brouiller avec Lemerre. Tant pis. J'ai des principes. Potius mori quam foedari.

La Bovary m'embête. On me scie avec ce livre-là. Car tout ce que j'ai fait depuis n'existe pas. Je vous assure que, si je n'étais besoigneux, je m'arrangerais pour qu'on n'en fît plus de tirage. Mais la nécessité me contraint. Donc, tirez, mon bon ! Quant à l'argent, pas n'est besoin de me l'envoyer ici. Vous me le donnerez quand je viendrai à Paris. Une observation : vous dites mille francs pour deux mille exemplaires, ce qui remet l'exemplaire à dix sols. Il me semble que vous me donniez douze, ou même treize sols, par exemplaire ; mais je peux me tromper.

Autre guitare. Le 10 août prochain expire mon traité avec Lévy. Je rentre en possession de l'Éducation sentimentale. Je voudrais bien en tirer quelques subsides.

Je n'ignore pas tout ce que les amis ont fait pour moi, dernièrement. Remerciez bien Mme Charpentier et prenez pour vous, mon cher ami, la moitié des remerciements.

Je savais par ma nièce qu'elle va mieux. Embrassez-la pour moi, ainsi que les mioches, et qu'elle vous le rende.

J'ai encore pour longtemps à garder la chambre. Ça a été très grave. Je ne peux pas écrire, ayant la tête vuide, mais je me crève de lectures (de la métaphysique et du spiritisme).

À GUY DE MAUPASSANT. §

Dimanche, 16 février 1879.

Comment ? Ernest Daudet m'écrit (incidemment) qu'il a toujours chez lui le manuscrit de la Féerie ! Je croyais que vous l'aviez repris depuis longtemps, R S V P.

Vous n'imaginez pas comme j'ai envie ou plutôt besoin de vous voir et ce n'est pas simplement pour deviser, ce qui me serait une grande douceur, mais pour vous parler de mes intérêts matériels. Est-ce que la semaine prochaine (celle des jours gras), vous n'aurez pas une journée de congé ?

Ne comptez pas me voir à Paris avant deux mois au plus tôt.

Je vous embrasse.

Votre vieux, fort embêté.

À MADAME AUGUSTE SABATIER. §

[Croisset] dimanche [février 1879].

Ça ! c'est gentil ! «ma demi-nièce». Vous ne pouviez rien imaginer qui me fût plus agréable. Pourquoi même pas trois quarts de nièce ?

Votre aimable lettre a fait se mouiller les paupières de votre «oncle Gustave», et d'ailleurs elle confirme chez moi une théorie esthético-morale : le coeur est inséparable de l'esprit ; ceux qui ont distingué l'un de l'autre n'avaient ni l'un ni l'autre.

Vous avez tort de croire que les détails concernant votre enfant ne m'intéressent pas. J'adore les enfants, et étais né pour être un excellent papa. Mais le sort et la littérature en ont décidé autrement !... C'est une des mélancolies de ma vieillesse que de n'avoir pas un petit être à aimer et à caresser. Bécotez bien le vôtre à mon intention.

Ma guibole se consolide, mais je boiterai pendant longtemps. Il y a eu dans l'articulation des désordres très graves. Quant à la fracture du péroné, c'est une bagatelle. Votre mari a raison de m'aimer, car, de mon côté, je l'aime beaucoup ; c'est un brave homme et un lettré, donc quelqu'un de très rare, un oiseau bleu.

Ce billet est stupide et décousu, car je me sens très faible et j'ai la tête vuide. Ce qui ne m'empêche pas de vous baiser sur les deux joues, avunculairement.

Quand vous serez cet été à Quevilly, il faudra s'arranger pour se voir plus souvent et nous taillerons de fières bavettes.

À ÉMILE ZOLA. §

[Croisset] mardi, 2 heures [18 février 1879].

MON CHER AMI,

Il n'est pas possible d'être un meilleur bougre que vous. Merci de votre lettre qui me remet, comme disent les bonnes gens, «du baume dans le sang».

Dès que je pourrai descendre dans ma salle à manger, il faudra venir y déjeuner.

N-B. – Un mot seulement : que voulez-vous dire par ceci : «Demain, si vous y consentez, tout peut être réparé. » Je vous embrasse.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset] 19 février [1879].

MON CHER AMI,

Bien que je n'aime pas ça, mettez mon nom sur votre papier, puisque vous croyez qu'il peut vous être utile. Mais vous êtes le premier à qui j'accorde cette permission, et serez le seul probablement.

J'embrasse la mère, l'enfant et le père. Tout à vous.

Ma guibole sera très longue à se consolider.

C'était griève.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Mercredi, 19 février 1879.

Ne vous inquiétez pas de la Féerie. Peu importe qu'elle soit chez vous ou chez E Daudet.

Ne vous dérangez pas pour venir à Croisset, mais contez-moi le plus vite et le plus longuement possible ce que vous savez de l'histoire Gambetta.

Si je désirais vous tenir ici, un soir, c'était justement pour en causer. Il me faudrait des éclaircissements pour savoir la conduite que je dois tenir.

Vous seriez bien, bien gentil d'aller faire une visite à cet excellent M. Baudry (lequel, inter nos bien entendu, s'est conduit avec moi comme un Jean foutre). Vous ferez le «simple» et ne devez connaître tout cela que par l'article du Figaro. Tâchez de savoir ce que le bonhomme a dans le ventre. Il a voulu me mettre dedans ; c'est comique.

N-B. – Ne pas oublier que je ne peux pas encore écrire. C'est Laporte qui me sert de secrétaire. Faites-moi même plus malade que je ne le suis.

Je vais joliment penser à vous ce soir, mon cher ami. Que ne suis-je là, nom de Dieu ! Comme j'enrage de donner mon fauteuil à un autre ! Bonne chance !

Je vous embrasse.

Votre vieux.

Donc j'attends : 1° un mot sur votre pièce pour savoir si elle a réussi ; 2° votre «appréciation» et 3° le résultat de votre visite à B. Tout cela presse.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Vendredi soir, 5 h [21 février 1879].

Pas de nouvelles de votre pièce au bout de 48 heures ! ça m'embête. Je comptais sur Caroline pour m'en donner. Néant ! Sans doute, elle a la migraine.

L'incertitude où je reste quant à l'affaire de cette Bibliothèque m'agace incroyablement. Vous qui êtes dans le cabinet du ministre, pourriez-vous savoir par Charmes, où en sont les choses ? Je ne demande que ça. J'ai même regret qu'on se soit occupé de moi. La faute en est à ce bon Tourgueneff. Il me répugne de devenir un fonctionnaire.

Cependant... Enfin je voudrais savoir à quoi m'en tenir et n'y plus penser.

Notez que je vis dans l'immobilité, la solitude, et l'obscurité.

Je suis bien curieux aussi de la visite que vous ferez à mon ami Baudry. Il va sans dire que je ne peux écrire. Sa lettre à ce sujet est un chef-d'oeuvre ! Oh ! les bourgeois ! Et celui-là en est un joli.

Gardez-moi les journaux sur votre pièce.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

À MADAME CHARLES LAPIERRE. §

Samedi, 4 h [février 1879].

Comme vous êtes gentille de ne pas m'oublier et de me donner des nouvelles de la chère soeur Madame Brainne. Elles me paraissaient aujourd'hui un peu meilleures. J'attends vers le milieu de la semaine prochaine (jeudi, par exemple) la visite du troisième ange qui me fournira de plus amples détails. Ma pauvre amie doit souffrir horriblement ! Je songe à elle vingt fois par heure ! - Comme le monde est mal arrangé ! et que la vie est embêtante ! J'en ai assez pour ma part. Je comptais sur la peste, mais on dit qu'elle rebrousse.

J'ai recommencé à travailler un peu, mais je suis très faible. Quant à ma jambe, elle se consolide néanmoins. J'en ai encore pour longtemps. C'était sérieux.

Embrassez bien pour moi votre chère malade, et qu'elle vous le rende.

Votre vieux, Polycarpe.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Samedi, 2 heures [22 février 1879].

MON LOULOU,

Voici la vérité vraie. J'ai voulu te cacher l'histoire pour ne pas te donner d'angoisses, ou tout au moins d'impatience. En résumé, et d'abord, j'ai eu tort, une fois de plus, de suivre les conseils des autres et de me méfier de mon jugement. Mais je suis incorrigible, je crois toujours au jugement des autres ; puis je m'en trouve mal. Donc, je commence.

Au commencement de janvier, Taine m'a écrit pour me dire que M. de Sacy allait bientôt mourir et que Bardoux ne demandait qu'à me donner sa place : 3 000 francs et le logement. Bien que le logement me tentât (il est splendide), je lui ai répondu que cette place ne me convenait pas, puisqu'un séjour forcé à Paris avec 3 000 francs de rente me rendrait plus pauvre que je ne le suis à Croisset et que j'aimais mieux ne passer que deux ou trois mois à Paris. De plus, la Princesse et Mme Brainne m'ont dit que mes amis s'occupaient de me faire avoir «une position digne de moi».

Deuxième acte, le lundi. Dès que vous avez été partis, Tourgueneff a pris une figure solennelle et m'a dit : «Gambetta vous demande si vous voulez la place de M. de Sacy : 8 000 francs et le logement ! Répondez-moi tout de suite». À force d'éloquence et de tendresse (le mot n'est pas trop fort) et secondé en cela par Laporte, il a vaincu les répugnances que j'ai à devenir fonctionnaire ! L'idée que je vous serais moins à charge est, au fond, ce qui m'a décidé. Et après une nuit d'insomnie, je lui ai répondu : «Faites !» Tout devait se faire en silence et on ne devait t'initier qu'après une conclusion.

Vingt-quatre heures après, lettre de Tourgueneff me disant qu'il s'est trompé, que la place n'est que de 6 000, mais qu'il croyait devoir continuer ses démarches.

Or, Gambetta n'avait rien promis du tout. Goncourt lui avait demandé pour moi une sinécure, ainsi que les Charpentier, lesquels s'étaient monté le bourrichon. Ils avaient écrit à Mme Adam, toute disposée en ma faveur.

Autre lettre : la place n'est plus de 6 000, mais de 4 000 !

Là-dessus, Cordier est venu me voir, et s'est montré tout dévoué. Il a parlé de moi à Paul Bert qui lui a dit qu'il ferait tout pour moi, et au père Hugo qui, séance tenante, a écrit une chaude recommandation à Ferry.

Article du Figaro. Et départ de Tourgueneff pour la Russie. On m'avait prévenu, un peu auparavant, que maître Sénard, ayant contribué au ministère, réclamait la place pour son gendre, auquel elle revient de droit.

Lundi dernier, lettre de Baudry me demandant enfin de mes nouvelles et m'apprenant le mariage de sa fille... Il me dit qu'il fait des démarches pour la place de M. de Sacy, ne parle pas du tout de celles qu'on fait pour moi. Taine lui en avait parlé, mais «elle ne me convient pas du tout». De plus, il s'apitoie sur mon sort et en veut à Bardoux de ce qu'il ne m'a pas donné celle de Troubat : 3 000 FRANCS et séjour forcé à Compiègne ! Charmante perspective ! Ledit philosophe est un sot. S'il m'avait écrit franchement : «Je vous en prie, tenez-vous tranquille, je vous demande cela comme un service», ma gentihommerie native m'eût forcé à lui laisser le champ libre. Je lui ai fait répondre par Laporte que j'étais trop souffrant pour lui écrire, et qu'il aurait de moi des explications quand je pourrais tenir ma plume. À Normand, Normand et demi !

Voilà où en sont les choses. Mais je suis sûr qu'il sera nommé, et j'en serai pour ma courte honte ! Je passerai pour un sot intrigant : voilà ce qu'on m'aura fait gagner. De plus, l'article du Figaro (on m'écrit maintenant pour me demander des éclaircissements là-dessus, comme hier Mme Achille, et il faut répondre ! Vois-tu la scie !) m'aura fâché avec Mme Adam. Tourgueneff m'a écrit de Berlin pour «s'excuser». Il ne sait pas d'où peut venir cette élucubration qui contient des choses vraies, et des fausses aussi.

J'avoue qu'elle m'a fait verser des larmes rouges. On publie ma misère ! et ces misérables me plaignent, ils parlent de ma «bonté». Que c'est dur ! que c'est dur ! Je n'en mérite pas tant ! Maudit soit le jour où j'ai eu la fatale idée de mettre mon nom sur un livre ! Sans ma mère et Bouilhet, je n'aurais jamais imprimé. Comme je le regrette maintenant ! Je demande à ce qu'on m'oublie, à ce qu'on me f... la paix, à ce qu'on ne parle jamais de moi ! Ma personne me devient odieuse. Quand donc serai-je crevé, pour qu'on ne s'en occupe plus ? Tu veux que je te dise la vérité, ma chère fille, eh bien, la voilà ! Mon coeur éclate de rage et je succombe sous le poids des avanies.

[...] Il faut encore que le Figaro, pour les besoins de sa polémique, me traîne dans la fange ! Après tout, c'est bien ! J'ai été lâche, j'ai manqué à mes principes (car moi aussi, j'en ai) et j'en suis puni. Il ne faut pas se plaindre ; mais j'en souffre, oui, cruellement. Pas de pose ! Toute la dignité de ma vie est perdue. Je me regarde comme un homme souillé. Oh ! Les Autres ! les éternels Autres ! Et tout cela, pour n'avoir pas l'air d'un entêté, d'un orgueilleux ! Dans la peur de paraître «poser».

Fortin a visité ma jambe hier et lundi me refera une autre botte de dextrine. Je ne pourrai pas marcher avant un mois, et «ce sera bien joli», dit-il. Je boiterai pendant trois ou quatre ans. Cette perspective ne me désole pas du tout ! Quant à pouvoir monter les escaliers de Paris, principalement le nôtre, cette année, la chose me paraît douteuse ! J'en suis tout consolé d'avance. Et d'ailleurs, avec quel argent irais-je et vivrais-je à Paris ? J'ai besoin d'y vivre au moins deux mois pour mon travail. Eh bien, mon travail s'en passera, forcément. Souvent, d'ailleurs, il me semble que je ne pourrai plus écrire. On a tant frappé sur ma pauvre cervelle que le grand ressort est cassé. Je me sens fourbu, je ne demande qu'à dormir, et je ne peux pas dormir, parce que j'ai sur la peau des démangeaisons abominables (sans qu'on y voie de plaques ni de rougeurs). Fortin prétend que c'est une affection nerveuse des papilles de la peau. De plus, j'ai mal aux dents ou plutôt à la seule dent d'en haut qui me reste. Comique ! comique ! mais comique qui ne me fait pas rire ! Tel est le bonhomme. Ajoute à cela que mes lectures philosophiques et religieuses me soulèvent le coeur de dégoût, tant je trouve l'aplomb de ces messieurs outrecuidant. Mais la palme, comme bêtise et comme impudence, appartient aux apologistes modernes. Quels ânes ! ou quelle mauvaise foi !

Voilà, ma chérie. Tu ne diras pas, cette fois, que je ne suis pas «ouvert»...

N B. – Popelin doit venir me voir la semaine prochaine. Il dînera ou déjeunera ici, peut-être y couchera-t-il.

L'avalanche de lettres diminue, Dieu merci ! Cependant, depuis l'histoire de la Bibliothèque, pas de jour ne s'est passé que je n'en aie au moins cinq ou six à écrire. Quel abrutissement ! Il ne m'est pas même permis d'avoir la jambe cassée. Il faut qu'on me tourmente dans mon lit ! Il y a aujourd'hui juste un mois qu'est arrivé mon accident ! Eh bien, pas un jour, ou à peu près, ne s'est passé sans qu'on ne m'ait dit, fait ou écrit quelque chose de pénible ! inconsciemment, soit ! Mais le coup n'en a pas moins porté.

J'attends le 21 mars avec impatience pour voir ma pauvre fille. D'ici là, ne perds pas de temps.

Je t'embrasse.

Vieux.

Je suis content du succès de Guy et fâché que tu n'aies pas été à la première pour me remplacer.

À MAURICE MONTÉGUT. §

Croisset, mardi 25 [Février 1879].

MON CHER CONFRèRE,

Lady Tempest me plaît infiniment et réchauffe mon vieux coeur romantique. Le souvenir (ou mieux, l'inspiration) de Shakespeare y est manifeste. On nage chez vous en pleine poésie. Vous m'avez fait du bien ; je vous en remercie.

Il me semble (autant qu'un humble prosateur peut en juger), que vous avez déjà une grande expérience du vers. J'en ai remarqué beaucoup d'excellents. Des vers tout d'une venue, simples, fermes et sonores ; des vers collés sur le fond de l'idée. Bravo !

Mais si vous tenez au succès, il faudra exécuter des choses moins hautes, – ce à quoi, du reste, je ne vous engage pas. Cependant, il y a peut-être moyen d'appliquer vos facultés poétiques, qui sont éminentes, à des sujets flattant plus le vulgum pecus.

Vous avez maintenant assez de dextérité pour faire ce qu'il vous plaira. Mes félicitations, encore une fois.

Je vous serre cordialement la main et suis vôtre.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 27 février 1879.

MON CHER AMI,

Je retire mes malédictions. Merci de la visite à Baudry. Ce n'était pas de son résultat que j'étais inquiet, mais de vous, de votre pièce. Je voulais avoir des détails vrais.

Enfin, tout a réussi ! Ce qui est fort heureux pour l'avenir. Maintenant, on lira vos manuscrits. Quant aux petites perfidies, vous en verrez bien d'autres. Il faut s'y résigner.

Les naturalistes vous lâchent ; ça ne m'étonne pas. Oderunt poetas.

À propos des naturalistes, que dois-je faire avec votre ami Huysmans ? Est-un homme à qui l'on puisse dire carrément sa façon de penser ? Ses Soeurs Vatard me causent un enthousiasme très modéré. Comme il m'a l'air d'un bon bougre, je ne voudrais pas l'offenser. Cependant ?

Maintenant que je connais les sentiments de cet excellent M. Baudry, j'ai un terrain solide sous les pattes et (sans vous compromettre en rien) je m'expliquerai carrément avec ledit sieur. La semaine prochaine il recevra de moi une lettre qui lui clora le bec. Donc, merci encore et ne vous en occupez plus. Tous vos renseignements ne font que confirmer mes prévisions. Ce que je trouve charmant de sa part, c'est la supposition qu'il pourrait être, un jour, contraint à user d'indulgence envers moi. Voilà ce qui s'appelle un bon ami ! et dévoué ! mais on est «comme ça» quand on est fonctionnaire.

Quel embêtement de ne pas se voir ! Comme j'aurais des choses à vous dire et à vous demander ! Si je suis capable d'aller à Paris vers la fin d'avril, ce sera beau. Il faut se résigner. Comment va votre pauvre maman ?

Où publiez-vous l’Histoire du vieux temps ? Quand je serai revenu à Paris, il faudra la faire jouer par Mme Pasca, chez la princesse Mathilde. De cela je me charge.

Votre vieux vous embrasse tendrement.

À J.-K. HUYSMANS. §

[Croisset, février-mars 1879].

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

Si vous n'étiez pas mon ami (c'est-à-dire si je ne vous devais du respect) et si votre livre m'avait paru médiocre, je vous ferais un compliment banal, et tout serait dit. Mais je trouve qu'il y a là-dedans beaucoup, beaucoup de talent, et que c'est une oeuvre hors ligne et très intense. Donc, vous allez recevoir le fond de ma pensée.

La dédicace où (vous) me louez pour «l'Éducation sentimentale» m'a éclairé sur le plan et le défaut de votre roman dont, à la première lecture, je ne m'étais pas rendu compte. Il manque aux «Soeurs Vatard», comme à «l'édu sentim», la fausseté de la perspective ! Il n'y a pas progression d'effet. Le lecteur, à la fin du livre, garde l'impression qu'il avait dès le début. L'art n'est pas la réalité. Quoi qu'on fasse, on est obligé de choisir dans les éléments qu'elle fournit. Cela seul, en dépit de l'école, est de l'idéal, d'où il résulte qu'il faut bien choisir. Les descriptions sont excellentes, les caractères bien observés. On dit partout : c'est ça, et on croit à votre fiction, dont le tour de force est exécuté. Ce qui m'a frappé le plus, c'est la psychologie ; vous avez des analyses qui sont celles d'un maître. Dans votre prochain livre, donnez donc pleine carrière à votre faculté, qui vous est naturelle, et qui vous appartient en propre.

Le fond de votre style, sa pâte même, est très solide. Or, je vous trouve modeste de n'y pas croire. Pourquoi avoir voulu le renforcer par des expressions énergiques et souvent grossières ? Quand c'est l'auteur qui parle, pourquoi parlez-vous comme vos personnages ? Notez que vous affaiblissez par là l'idiome de vos personnages. Que je ne comprenne pas une locution employée par un voyou parisien, il n'y a pas de mal. Si vous trouvez cette locution typique, indispensable, je m'incline, je n'accuse que mon ignorance. Mais quand l'écrivain emploie, par lui-même, un tas de mots qui ne sont dans aucun dictionnaire, alors j'ai le droit de me révolter contre lui. Car vous me blessez, vous gâtez mon plaisir. Qu'est-ce que maboule, poivrots, bibines, godinette, du tape à l'oeil, etc. ? Pourquoi dire des frusques, au lieu de hardes ou habits ?

Je tombe au hasard, en vous relisant, sur les pages 2 et 6 : «Allons Caroline... » Une autre et bien d'autres la valent, et, comme celle-là, sont d'un grand style. Est-ce le même homme qui a écrit tout à l'heure tant d'argot inutile ?

Une esthétique se révèle dans cette pensée, page 152 : «que la tristesse des giroflées séchant dans un pot, lui paraissait plus intéressante que le sourire ensoleillé des roses», etc.

Pourquoi ? Ni les giroflées, ni les roses, ne sont intéressantes par elles-mêmes, il n'y a d'intéressant que la manière de les peindre. Le Gange n'est pas plus poétique que la Bièvre, mais la Bièvre ne l'est pas plus que le Gange. Prenez garde, nous allons retomber, comme au temps de la tragédie classique, dans l'aristocratie des sujets et dans la préciosité des mots. On trouvera que les expressions canailles font bon effet dans le style, tout comme autrefois on vous l'enjolivait avec des termes choisis. La rhétorique est retournée, mais c'est toujours de la rhétorique. Je suis dépité de voir un homme aussi original que vous abîmer son oeuvre par de pareils enfantillages. Soyez donc plus fier, nom de Dieu ! et ne croyez pas aux recettes.

Ceci dit, je n'ai qu'à admirer la conception du bouquin et ses développements. Aucun poncif, de la force partout, souvent de la profondeur.

Le père Vatard est une trouvaille. Je ne parle pas des deux soeurs, si différentes (sans que l'opposition des caractères soit brutale). Le dénouement touche au sublime.

Voilà tout ce que j'avais à vous dire, mon cher ami.

Ma franchise vous prouve le cas que je fais de vous.

Votre très dévoué.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi [mars 1879]

Vous n'êtes pas «gaie», dites-vous, ma chère Princesse. Mais qui est-ce qui est gai ? Ce n'est pas moi, hélas ! Au moins si on pouvait se lamenter dans la compagnie de ceux qu'on aime, ce serait un soulagement. Si battu que je sois par le sort, si avarié que je me sente, il me semble qu'étant près de vous je pourrais vous distraire un peu de vos ennuis. Pardon de la présomption !

L'hiver est abominable. Cette persistance du mauvais temps vous tape sur les nerfs et la couleur du ciel vous entre dans le coeur. De la fenêtre de mon cabinet, j'aperçois cependant quelques primevères. Que ne puis-je refleurir comme le gazon ! Mais je me calomnie : le fond du bonhomme garde sa jeunesse. Oui, riez de moi, je suis aussi troubadour qu'à dix-huit ans. L'amour du Beau m'a conservé, comme le vinaigre fait aux cornichons.

La mort de M. de Sacy m'a fait de la peine. C'était un aimable homme et un lettré, chose rare. Un peu après lui est mort Saint-René Taillandier, qui a écrit contre moi des articles stupides. Cela va faire deux places à l'Académie. Je ne briguerai ni l'une ni l'autre, pas besoin de vous le dire.

J'ai trouvé la lettre du Prince Impérial très digne, très convenable.

Je me réjouis à l'idée que Popelin viendra me voir la semaine prochaine et serais fort dupé s'il ne venait pas.

Cette longue séparation de mes plus chers amis, parmi lesquels vous êtes au premier rang, Princesse, commence à m'attrister. Mais je ne pourrai pas descendre un escalier avant six semaines au plus tôt. Bref, si je peux faire le voyage de Paris vers la fin d'avril, ce sera beau.

D'ici là, écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Ce sera me rendre service.

Je vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez.

Je suis votre vieux fidèle et dévoué.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

Croisset, 7 mars 1879.

CHÈRE MADAME,

Je vous remercie du souvenir et du livre (et de la dédicace aussi, qui ne ment pas, puisque dernièrement vous m'avez donné des preuves de sa sincérité).

Rien n'est plus élégant ni plus haut que votre poème. On y respire l'air de l'Olympe, on y coudoie les dieux. J'aime ça ! Vous avez ravivé mes vieux souvenirs d'Italie. Il s'échappe de vos pages une senteur napolitaine qui m'a fait du bien. Les restrictions que je me permettrai, dès que j'aurai le bonheur de vous voir, sont peu nombreuses et peut-être sottes d'ailleurs. Elles portent sur deux ou trois points peu importants. Une qualité m'a frappé, sans parler du talent descriptif, c'est la délicatesse morale. Quoi de plus charmant que la page 83 sur les bouquets fanés qui rappellent des émotions encore fraîches, et la page 107 «mon existence avec... sentiments les plus délicats» «les femmes aiment le divin qui plane sur les choses»... En êtes-vous bien sûre ?...

Plusieurs, quelques-unes peut-être ? mais les femmes en général ? non, hélas !

En refeuilletant votre volume, je trouve en marge un coup de crayon à la page 160, sur le Vésuve. La fin de la phrase est une merveille. J'en suis convaincu, je m'y connais.

Votre oeuvre aurait plu à Goethe. Vous êtes de sa religion.

Je serre la main de mon confrère Lamber et je baise les mains de Mme Adam, en me mettant à ses pieds.

Son tout dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mardi matin, 11 heures [11 mars 1879].

Ce n'est pas drôle, pauvre chérie ! Mais ce pouvait être pire, et j'aime mieux ça ! C'est fini, nous savons à quoi nous en tenir.

Nous voilà au fond de l'abîme ! Est-ce le fond ? Il s'agit d'en sortir maintenant, c'est-à-dire de pouvoir subsister. Quels sont «les projets qui seront sages et auxquels tu espères que j'accéderai ?» Je me perds dans le vide et rêvasse anxieusement. J'en ai fait de mon côté qui me semblent bien impraticables (comme de donner des leçons ! ETC., etc.).

Il y a une économie que nous pouvons réaliser, c'est que je n'habite plus du tout Paris. Le sacrifice en est fait dans mon coeur. Ce ne serait pas tous les jours gai ; mais au moins, ici, je serais tranquille. Oh ! la tranquillité ! le repos ! le repos absolu !

Sans doute, Laporte m'avait parlé de F, mais j'avais mal compris, n'ayant pas toujours la tête à moi maintenant. Tu me dis que «les nôtres en valent bien d'autres». Je me suis même convaincu que la mienne valait beaucoup, mais on n'emploie pas un rasoir à fendre du bois, ni un cheval de course à charrier des moellons. Les machines délicates se détériorent plus facilement que les grossières. Je me sens ébréché et fourbu. N'importe ! C'est un soulagement de savoir que Flavie ne perdra rien. Quant à Raoul-Duval et Laporte, comment ferons-nous ? Voilà ce qui me tourmente ; réponds-moi là-dessus.

Et je persiste à ne pas comprendre quelle garantie je puis offrir à F***, puisque je n'ai plus rien. Il me demande ma parole, je la lui donne. Mais je ne pourrai tenir ma promesse, et je le sais : je suis donc un coquin. Dans quel état doit être ton pauvre mari !

[...] J'ai reçu ce matin l’Histoire du Vieux Temps de mon disciple, avec une dédicace qui m'a été au coeur. Les lignes imprimées en ton honneur sont charmantes de tact et de délicatesse. Ne trouves-tu pas ?

À 3 heures et demie, je vais avoir la visite de Popelin qui repartira demain matin. Je vais tâcher d'avoir l'air gai, pour le bien recevoir.

Le 28 est de vendredi en 15 ! Le 29 j'espère embrasser ma pauvre fille, et causer avec elle un peu longuement...

Bonne pioche ! et tâche d'être forte pour trois.

Vieux.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, 14 mars 1879].

Il me semble que je suis en retard avec vous, ma chère amie et, bien que je sois un peu fatigué, je vais vous envoyer quelques lignes.

Samedi prochain, enfin, on retire mon second appareil et je tâcherai de faire quelques pas dans mon cabinet. Mais quand pourrai-je monter un escalier ? Pas avant deux mois sans doute. Si bien que peut-être nous arriverons à Paris en même temps l'un que l'autre.

J'en ai bientôt fini avec mes lectures sur le magnétisme, la philosophie et la religion. Quel tas de bêtises ! Ouf ! Et quel aplomb ! Quel toupet ! Ce qui m'indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche et qui vous expliquent l'incompréhensible par l'absurde. Quel orgueil que celui d'un dogme quelconque !

Pourquoi haïssez-vous le Père Hyacinthe ? Notez qu'il est méprisé de tout le monde, des libres penseurs comme des croyants, ce qui me le rend sympathique. Il a pris la voie la plus franche et la plus naïve. Où est le mal ? Mais il sort du cadre ; de là, scandale. Il a été original dans sa conduite et plus chrétien (chrétien primitif) qu'on ne dit. D'ailleurs l'importance qu'on attache à l'accouplement sexuel me semble bien drôle !

J'ai lu dernièrement deux livres qu'on m'a envoyés, les Soeurs Vatard, de Huysmans, un élève de Zola, que je trouve abominable ; et le Chat maigre, d'Anatole France, charmant !

Je vous baise les deux mains longuement.

À X***. §

[Croisset, début de mars, 1879, après le 11.]

[...] Je ne veux pas d'une aumône pareille, que je ne mérite pas d'ailleurs. Ceux qui m'ont ruiné ont le devoir de me nourrir, et non pas le gouvernement. Stupide ! oui ; intéressant, non ! Je suis si énervé que je n'espère plus qu'une chose, la peste russe. Ah ! si elle pouvait venir et m'emporter !» [...]

À GUY DE MAUPASSANT. §

Mercredi, 4 heures, 12 mars 1879.

Eh bien, si M. Rambaud, par suite des insistances de M. Charpentier, est contraint de lui dire ce qui en est, dès que la chose sera faite, allez, vous, chez M. Charpentier et suppliez-le, en mon nom, de me garder le secret absolu. Je vois à sa divulgation les plus graves inconvénients, outre que j'en serai fort humilié.

J'ai trouvé une combinaison qui me permettra de restituer plus tard la rente du ministère... si toutefois, je ne m'en démets pas d'ici à deux ou trois mois. C'est un secours temporaire que j'accepte, un prêt que l'on me fait. Voilà comme je considère la chose. (Ce qui me force à m'y soumettre c'est qu'avant-hier, lundi, Commanville a vendu sa scierie d'une façon déplorable !!!) Mais si le Figaro s'en mêle, ou que des amis m'en félicitent, je serai désespéré, car enfin, il n'est pas drôle de vivre sur l'assistance publique ! Puisque M. Charmes me veut du bien, communiquez-lui ce que je pense (si toutefois vous le jugez convenable).

Je vous embrasse, mon cher ami.

Votre vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi, 3 heures, [14 mars 1879].

MA CHÈRE FILLE,

Il n'y a pas à hésiter. J'adopte la seconde combinaison. Je peux très bien vivre à Paris et n'y avoir pas de logement. Vous me réserverez, dans quelque coin, un lit ; voilà tout ce que je demande. Et quand j'aurai un peu d'argent, je me donnerai une petite vacance. Avec la maison de Croisset, 6 000 francs servis régulièrement, et ce que je pourrai décrocher d'autre part, l'existence sera possible.

J'ai tout lieu de croire qu'on va m'offrir une pension, et je l'accepterai, bien que j'en sois humilié jusqu'à la moelle des os (aussi je désire là-dessus le secret le plus absolu). Espérons que la presse ne s'en mêlera pas ! Ma conscience me reproche cette pension (que je n'ai méritée nullement, quoi qu'on dise). Parce que j'ai mal entendu mes intérêts, ce n'est pas une raison pour que la patrie me nourrisse ! Pour calmer ce scrupule, et vivre en paix avec moi-même, j'ai imaginé un moyen que je te communiquerai et que tu approuveras, j'en suis sûr, car tu es un honnête homme, chose plus rare qu'une honnête femme. Ma chère enfant ! ma pauvre fille !

Si cela se fait, comme je l'espère, je pourrai attendre la mort en paix.

Quand tu viendras ici, dans quinze jours, nous viderons à fond plusieurs petites questions secondaires. Mais voilà la plus importante décidée, conclue, n'est-ce pas ?

[...] En résumé, j'aime mieux la vie la plus chétive, la plus solitaire et la plus triste, que d'avoir à penser à l'argent. Je renonce à tout, pourvu que j'aie la paix, c'est-à-dire ma liberté d'esprit.

Espérons en tes succès picturaux. Vois-tu ma joie ? Notre joie, si tu allais être très remarquée au Salon ! Au prix où est la peinture, tu peux gagner beaucoup d'argent. Mais le moyen d'en gagner, c'est de ne pas peindre en vue d'en gagner. Le succès matériel ne doit être qu'un résultat, et jamais un but. Autrement, on perd la boule, on n'a même plus le sens pratique. Faisons bien, puis, advienne que pourra ! Ah ! ah ! moi aussi j'ai des «principes». J'en ai même trop pour mon bonheur.

Je suis bien content que le portrait du P Didon marche bien. Es-tu sûre maintenant d'être prête pour le 28 ?

Adieu, ma pauvre Caro. écris-moi le plus souvent que tu pourras.

Ta vieille Nounou.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [mars 1879].

La présence de Popelin m'a été bien agréable, ma chère Princesse ; elle m'apportait quelque chose de la vôtre, un reflet de tout ce qui vous entoure.

Comme je pense à vous ! et comme j'ai envie de vous revoir ! Ce sera je ne sais quand. Dès que j'ai fait cinq ou six pas dans mon cabinet, mon articulation enfle, et j'ai bien peur de ne pouvoir, au mois de mai, être en état de monter un escalier. J'ai passé un dur hiver ! et mon accident chirurgical a été le moindre de mes chagrins. Sans la sacro-sainte Littérature, je crois que je serais devenu fou, ou imbécile. Il peut bien m'en rester quelque chose.

J'ai eu hier une colère comique contre un bourgeois, un ancien camarade de collège qui est venu me voir et a voulu m'apitoyer sur le désastre de la maison Quesnal du Havre, une faillite de 20 millions, ce qui m'est parfaitement égal. J'ai menacé mon visiteur de lui flanquer mon encrier (de bronze) à la tête, s'il continuait. Car j'ai tant besoin de larmes pour mes propres infortunes qu'il ne m'en reste plus pour celles des autres. C'est pourquoi notre «Avenir social» m'inquiète médiocrement. Tout le bavardage que l'on dépense là-dessus me paraît stérile et anti-scientifique. L'Histoire suit son développement ; nous n'y pouvons rien. Autant se plaindre de n'être pas Dieu.

J'ai parlé à Popelin d'une petite grâce que je demanderai à Votre Altesse, c'est de faire jouer chez vous un dialogue en vers fait par un jeune poète que j'aime beaucoup. Mme Pasca connaît l'oeuvre, l'apprend maintenant et s'offre pour remplir le principal rôle. Cela est de très bonne compagnie et vous agréera, je crois.

Vous me parlez de vos neveux. Que devient leur père, le prince Napoléon ? Il m'a écrit dès qu'il a su que j'étais malade, et depuis lors personne ne m'a donné de ses nouvelles.

Mon jardin est maintenant plein de violettes, qui se perdent faute d'être cueillies. Que ne puis-je vous les envoyer toutes et m'envoyer avec elles, près de vous, pour les mettre, et moi aussi, à vos pieds, Princesse, comme il siérait à

Votre vieux serviteur et dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mardi, 6 heures un quart [18 mars 1879].

J'ai bien peu de temps, mais je tiens à embrasser ma pauvre fille.

D'abord, l'Art avant tout ! Je connais, dans la liste que tu m'envoies : Cabanel, Boulanger, Harpignies, Puvis de Chavannes (indirectement). Mais voici une autre liste prise dans le Temps de ce matin, et qui ne concorde pas du tout avec la tienne. Tâche de m'avoir la vraie, alors j'aviserai à dresser mes batteries ! Il faudrait aussi savoir qui fera le Salon dans les grands journaux.

Je suis content de ce que tu me dis de tes deux portraits. Espérons, ma pauvre fille, que quelque chose, enfin, nous réussira !

Quant aux deux places d'Ernest, j'aimerais (dans l'ignorance où je suis des détails) celle des Tabacs ; car, s'il faut régir des biens en Berry, ce sera peut-être un exil...

Nous causerons de tout cela et de bien d'autres choses, de samedi prochain en huit, n'est-ce pas ?

Aujourd'hui, enfin, je me suis hasardé à descendre ! Grande chose ! Je fais quelques pas avec une canne, comme un scheik.

Je t'embrasse ; le bateau siffle.

Vieux.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Mercredi soir, 19 mars [1879].

Mon cher Vieux,

J'ai lâché tout pour Madame de Châteauroux, tout, immédiatement, j'ai eu cette canaillerie et j'en ai été récompensé. Ce nouveau volume me semble encore plus intéressant que les autres.

Voilà trois mois que je lis exclusivement de la métaphysique ! Après tant d'abstractions, vous pouvez penser s'il m'a été doux de me désaltérer dans le réel. Enfin je me suis collé comme un morpion sur les mottes de vos belles dames. Cela est un monument, une oeuvre définitive. Nous en recauserons. Quand ?

Charpentier et Zola m'ont promis de venir déjeuner ici dès que je les appellerai. Mais je ne suis pas encore en état de descendre dans ma salle à manger, et je ne vous invite pas avec eux, vu l'insuffisance de mon personnel. Donc, venez seul dès que vous serez libre de vos Frères Zemganno.

Ma nièce doit venir me voir à la fin de la semaine prochaine, après quoi je rappellerai aux amis leur promesse. Je compte absolument sur la vôtre.

Popelin vous a un peu trop vanté ma personne physique et morale. À peine si je peux faire cinq ou six pas dans mon cabinet, et chaque soir mon articulation est enflée. Serai-je en état d'aller à Paris au mois de mai ? J'en doute.

Quant à l'humeur, elle n'a pas été gaie, mon cher ami. J'ai passé par des états à me casser la gueule. Voilà le vrai.

J'ai eu cependant la force de m'étourdir par des lectures insensées (la valeur d'un volume par jour et avec notes). Maintenant je prépare mes trois derniers chapitres et j'espère me remettre à écrire dans une quinzaine. Bref, dans un an, mais pas avant, j'espère en voir la fin.

Aucune nouvelle de Tourgueneff ni de Daudet. Entre deux épreuves, tâchez de trouver le temps de potiner avec votre

qui vous embrasse.

Que dites-vous de Labiche candidat à l'Académie française ? ô mânes de Boileau, où êtes-vous ?

Voici une découverte faite par votre serviteur dans la Réforme (revue). Yves Guyot trouve que Sarcey ressemble... à Diderot et même lui est supérieur (sic) ; c'est un «Diderot rassis». Maintenant rêvez.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi soir, 11 heures [21 mars 1879].

MA CHÉRIE,

Si, dans ta conscience, tu ne trouves pas bien le portrait du P Didon, il ne faut pas le soumettre au jury. Peut-être as-tu eu l'ambition trop haute. Mais j'ai mauvaise opinion d'un artiste qui, étant jeune, n'a pas une opinion trop haute. Pour faire bien un sonnet, il faut avoir tenté un poème épique.

Au reste, demande l'avis franc de Bonnat. A-t-il vu le portrait de M. Cloquet ?...

Ma jambe, que je ménage beaucoup, est toujours enflée le soir ! Quand pourrai-je aller à Paris, où j'ai tant besoin, pour mon travail !

Maintenant, je refais, pour la troisième fois, les tables de mon dossier intitulé : Philosophie. Ce sont les notes de mes notes que je coordonne, pour dresser le plan de mon chapitre. Depuis quinze jours, je ne m'occupe pas à autre chose ! Quelle besogne ! Et je suis taquiné fortement par le mal de dents, si bien que je viens d'écrire à Gally pour le prier de m'apporter ses outils. La providence ne m'étouffe pas sous les roses ! Mais je ne l'accuse point, étant convaincu de la nécessité des choses.

Je vais donc revoir ma fille ! Quand ? et pour combien de temps ? Le vieux Croisset te fera du bien. Il y a beaucoup de primevères et de violettes ; leur vue te délassera, te détendra les nerfs.

Embrasse ton mari pour moi, et quatre bécots sur tes joues.

Vieux.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

Croisset, 25 mars 1879.

J'ai reçu une invitation à une soirée chez Mme Adam pour le dimanche 30 mars. Merci, chère Madame. Je puis à peine faire quelques pas dans ma chambre ! Cependant, mon médecin me jure qu'au commencement de mai je serai en état d'aller à Paris, c'est-à-dire de monter votre escalier. Cet espoir me soutient. En attendant qu'il se réalise, permettez-moi de vous baiser les mains et de vous dire que je suis votre très humble et affectionné.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Jeudi [25 mars 1879].

Mon médecin, qui ne m'avait pas vu depuis huit jours, m'a affirmé hier que je pourrai aller à Paris au commencement de mai, certainement. Dans cinq ou six semaines, au plus tard, je vous verrai donc, ma chère Princesse. Le proverbe «Loin des yeux près du coeur» est vrai pour moi. Plus je vais, plus je vous aime. Et comment ne pas vous aimer !

Je vous remercie bien de la promesse que vous me faites relativement à mon jeune homme, c'est-à-dire de faire jouer chez vous sa petite pièce. Ce lui sera un grand honneur et qui pourra lui être utile. D'ailleurs, son oeuvre vous intéressera, je crois.

Vous me semblez bien sévère pour Madame de Châteauroux. Ce n'est pas de cette façon que j'aurais fait ce livre, si je l'avais fait ; mais tel qu'il est, il est curieux, et bien exécuté dans son genre. Ce qui vous choque tient au sujet même, et non à l'historien.

Quant à l'auteur, à de Goncourt, on m'avait dit au contraire, qu'il était maintenant en bon état. Ses nervosités viennent de sa santé qui n'est pas robuste. Pour rester serein, il ne faut pas souffrir ; et puis, peut-être, manque-t-il un peu de philosophie.

J'attends après-demain la visite de ma nièce ; elle a fait le portrait du père Cloquet. Je vous demanderai pour elle votre protection près des membres du jury. La pauvre enfant est bien à plaindre et a besoin d'encouragement.

Popelin a eu la gentillesse de m'envoyer un livre, et moi la grossièreté de ne pas l'en remercier.

Faut-il croire à ce que vous m'annoncez, une petite visite ?

Là-dessus je rêve :

et je vous baise les mains, Princesse,

en me disant votre vieux fidèle.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], mercredi [26 mars 1879].

À la bonne heure ! Au moins voilà une vraie lettre ! c'est-à-dire longue !

Et d'abord, ma chérie, j'ai vu hier, dans le XIXe Siècle, une nouvelle qui doit te faire plaisir : Le Salon n'ouvrira pas avant le 15 mai, ou peut-être avant le 30. Cela te donne du temps. Tu ne m'as pas dit ce que Bonnat pense du portrait du P Didon.

Quant à la Mazarine, je n'y pense pas plus que s'il n'en eût jamais été question. Je regrette que tu aies prié Mme Charpentier d'aller chez Gambetta. Ton zèle t'a entraînée trop loin. Enfin, c'est fini, n i ni ! Seulement, c'est une leçon pour l'avenir. La raison devrait me faire regretter cette place ; mais les nerfs de Mossieu sentent différemment. Voilà.

Je suis comme toi, je ne demande qu'à être tranquille (et le souhait est ambitieux). Aussi, quand rien du dehors ne m'arrive, je me trouve très bien. La vue de la rivière et le chant des poules me suffisent comme distraction (sic). Jamais je n'ai moins désiré Paris ; j'y pense même rarement. D'ailleurs, je ne pourrai pas monter un escalier parisien avant deux mois. Ainsi, tout est pour le mieux. Je voudrais bien me remettre à écrire, mais, franchement, je crois que ce me sera impossible ! et je recule devant ce moment. J'ai eu et j'ai encore trop de tourments ; ma tête n'est pas libre, je le sens ! Joli résultat ! et à qui ai-je été utile, en définitive ? [...]

Adieu, pauvre chérie,

Vieux.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Vendredi 28 mars 1879.

MON CHER AMI,

Quant à ce qui me regarde personnellement je suivrai vos instructions de point en point. Je remercierai du mieux qu'il me sera possible, puis nous verrons.

Pas plus tard qu'hier j'ai reçu une lettre de la Princesse me disant que dès que je serai revenu, on jouera chez elle votre Histoire du Vieux Temps. Ce jour-là, bien entendu, je vous présenterai. Vous pouvez lui envoyer votre brochure avec ce mot : «À S. A. I. Madame la Princesse Mathilde». C'est la formule, le reste comme vous l'entendrez.

J'ai écrit à Huysmans une lettre de brave homme à laquelle il n'a pas répondu, c'est-à-dire que, tout en lui faisant des éloges, je lui disais franchement mon opinion. Si j'en avais reçu une pareille j'en aurais remercié l'auteur par un mot. Que dois-je penser ?

Est-il vexé ? Tant pis pour lui ! J'ai agi honnêtement et esthétiquement. Je m'étonne, aussi, de n'avoir point encore le nouveau roman d'Hennique (Couronneau !).

Fortin m'affirme que je pourrai aller à Paris au commencement de mai. Donc, mon pauvre chéri, nous nous verrons dans cinq ou six semaines au plus tard. Je continue à faire de la métaphysique. Mon nouveau manuscrit est préparé. J'en vois maintenant l'ensemble et je me mettrai à l'écrire dans huit ou dix jours, quand Caroline (que j'attends demain) sera partie.

C'est à ce-moment là, je pense, vers le milieu de l'autre semaine que j'aurai la visite de Charpentier et de Zola.

J'oublie toujours de vous prier d’aller chez Ernest Daudet, quand vous aurez le temps, chercher le manuscrit de la Féerie. J'ai des raisons pour ne pas le laisser traîner chez les étrangers.

Laporte, qui maintenant me classe des notes, me charge de vous dire qu'il pleure sur son «épuisement prématuré».

Je vous embrasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche, 5 heures [6 avril 1879].

Enfin, mon pauvre loulou, voilà donc quelque chose de bon qui nous arrive ! (d'autre part, Laporte m'écrit qu'il est sûr d'être nommé, étant le premier sur la liste). Est-ce que la fortune changerait ? La générosité des Cloquet me fait doublement plaisir et je m'applaudis de t'avoir empêchée, il y a deux ans, de renoncer à la peinture. Mais n'oublie pas (une leçon de morale, à mon tour) que l'argent ne doit jamais être qu'une conséquence et non un but. Tu en gagneras d'autant plus que tu y songeras moins.

Comme il ne faut rien négliger néanmoins voici, quant aux articles, ce que tu as à faire :

1° Écris maintenant à Lapierre, pour qu'il te recommande aux Salonniers de sa connaissance.

2° Il faut aller au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, demander tous les journaux de la semaine et faire la liste desdits cocos. Tu me l'enverras. À priori, je ne connais que Burty pour la République française et Judith Gautier au Rappel. Mais il m'est très facile de te recommander à tous, ou presque tous. Sarah Bernhardt accomplit cette mission dans le Globe. Si tu veux, j'irai la voir. Au reste, Guy peut te renseigner là-dessus. Quelques-uns de ses amis doivent s'en mêler. Au début, la réclame sert beaucoup.

Mon pauvre Julio vit encore. On lui donne des lavements de vin et de bouillon et on va lui remettre des vésicatoires. Le vétérinaire, maintenant, ne serait pas étonné s'il en réchappait. Avant-hier, ses extrémités étaient froides, et nous le regardions, croyant qu'il allait mourir. C'est exactement comme une personne ; il a de petits gestes d'une humanité profonde.

Ah ! pauvre chère fille ! Si tu pouvais lire dans mon vieux coeur dévasté, tu comprendrais que, malgré mes mauvaises lettres, je suis stoïque. Enfin, je tâcherai de ne plus t'embêter autant.

Je crois qu'un peu de repos me fera du bien. Ma cervelle n'en peut plus et j'éprouve de grandes difficultés à travailler. Mais aussi, quel livre !

Je t'embrasse bien tendrement.

Nounou.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche [avril 1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je compte vous voir à la fin de ce mois. Serez-vous encore à Paris ? Si vous êtes à Saint-Gratien, j'irai à Saint-Gratien. Car, il m'ennuie de vous, démesurément. Rester si longtemps sans le spectacle de votre personne est une des tristesses de ma vie, qui d'ailleurs en est pleine.

Un rhumatisme s'est jeté sur mon articulation, de sorte que je boite et souffre toujours, mais bien peu de chose à côté du reste.

Le roman de Goncourt m'a plu. Au commencement, je me suis révolté contre certaines afféteries et négligences de style. Puis je me suis laissé empoigner et, en somme, je trouve ce livre plein de talent. Telle est mon opinion sincère.

L'Exposition ouvre demain. Je vous vois errant dans les salles et considérant les tableaux. Dites-moi ce que vous pensez du portrait du père Cloquet par ma nièce. Votre opinion m'importe. La pauvre femme est si à plaindre !

J'ai eu ces jours-ci la visite de Tourgueneff. Il m'a l'air désolé de l'état de son pays. Le nôtre n'est pas encore si bas. Est-ce que le prince Impérial est malade ? Vous devez être inquiète. Je me mets à vos pieds et vous baise les mains. Votre vieux dévoué, ou plutôt votre dévot...

P S. – Amitiés à Marie et à Popelin S V P.

À MADAME ALPHONSE DAUDET. §

Lundi [7 avril 1879].

MADAME ET CHÈRE CONFRÉRE,

Je ne saurais vous dire le plaisir que m'a causé l’Enfance d'une Parisienne. Si le mot charmant n'était pas banal, je l'écrirais. Sans appareil scientifique, sans surcharge de couleur, sans prétention à l'idéal ou au naturalisme, vous faites sentir ce que vous avez ressenti. Il m'a semblé parfois, en vous lisant, que j'avais été autrefois une petite fille, jouant aux Tuileries, marchant dans la rue de Rivoli et vivant dans cette bonne vieille maison avec ses ornements empire et ses grandes armoires.

C'est un régal, pour qui aime la littérature en soi, que de lire des choses pareilles. La race de votre style est très noble et très délicate, si artiste sans en avoir l'air ! Voilà le difficile !

Dans vos pensées détachées, j'en ai trouvé plusieurs qui m'ont semblé éblouissantes de vérité et de tournure, comme celle sur les jets d'eau.

Les deux pièces de vers que j'aime le mieux sont : À mon fils et La Chambre aux joujoux. Et, dans les études littéraires, j'ai relu avec un nouveau chatouillement d'amour-propre tout ce qui me concerne.

Je ne pourrai pas aller vous remercier avant un mois ou six semaines, car je ne puis faire encore que quelques pas dans mon cabinet.

Le Temps ne donne pas le roman de votre mari. Pourquoi ? Dites-lui donc (à votre mari) de m'écrire un peu. Serrez-lui la main de ma part, et permettez-moi, Madame, de baiser la vôtre en vous priant de me croire

Votre très respectueux et

affectionné serviteur (et copain !).

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA. §

[Croisset, 7 avril 1879].

MON CHER AMI,

Je ne saurais vous dire l'extrême plaisir que m'a causé votre second volume. Comme c'est amusant ! Voilà de l'histoire !

Depuis bientôt trois mois je suis enfoncé dans des études atroces et antiplastiques. Rien que de la philosophie et du magnétisme. Votre oeuvre a donc été pour moi comme un bain de Jouvence. Elle m'a donné de l'air et du soleil. Je ne fais plus que rêver à l'entrée et à la sortie de Mexico. Merci, mon cher poète, mon cher ami.

Tout à vous, ex imo.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, avril 1879].

[...] Quelle jolie leçon de rhétorique on ferait avec les discours de Renan et de Mézières ! Mais pourquoi Renan s'est-il présenté à l'Académie ? Quelle modestie ! Quand on est quelqu'un, pourquoi vouloir être quelque chose ?

Je rouvre ma lettre pour vous dire que je viens de recevoir la vôtre du 5. J'ignorais le paragraphe de Daudet, merci. «Je te reconnais bien là, Marguerite !»

Vous avez toutes les délicatesses du coeur et de l'esprit. Aussi on vous aime, on vous aime à en être très heureux et très malheureux. [...]

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, jeudi, 11 heures [10 avril 1879].

Non seulement reçue, mais sur la cimaise et à une «place distinguée», puisque Mme Commanville a le n° 2, Viardot a eu la gentillesse de m'écrire cela hier ! Je reçois sa lettre en même temps que la tienne. De plus, une de la Princesse qui s'en réjouit et ajoute : «Je n'ai pu encore la joindre».

Ton Vieux est bien content de ton admission. Le portrait sera donc regardé, premier point, puis admiré, espérons-le ! Par conséquent, il t'en viendra d'autres...

Mon pauvre Laporte m'a fait peine à voir mardi soir. Le matin, il avait appris que la place d'inspecteur lui échappait. Il n'est porté par la Commission que le deuxième sur la liste ! et donc, ne sera pas nommé. Ils étaient 72 candidats... Je voudrais ne pas penser à tout cela ! J'avais commencé mon chapitre, qui allait bien. V'lan ! me voilà retombé. Que d'efforts il faut faire pour continuer à vivre !

Mme Pasca, maintenant à Rouen, chez Mme Lapierre, est très malade et ne jouera pas chez la Princesse la pièce de Guy. Ça me contrarie beaucoup. Ces deux dames viendront déjeuner chez moi dimanche et m'apporteront des primeurs.

Le temps est splendide. Les lilas vont fleurir et, en dépit de tout, quelque chose du printemps vous entre dans le coeur. Le séjour de Croisset te serait plus hygiénique que celui de la capitale, pauvre loulou ! Le dernier que tu y as fait n'était pas assez long. Quant à ta migraine d'hier, pourquoi t'avises-tu de recevoir M. dont la légèreté est capable de tuer un rhinocéros ?

Ce sont les journaux de Paris qui ont dit que j'assistais, à Rouen, à la première de l’Assommoir ! Depuis ton départ, re-lettres d'amis m'en félicitant. Mais plus modeste que le père Monsabré (à propos de la réception de Renan), je ne réclame pas pour si peu.

Mon rhumatisme m'est tombé dans le genou droit. Mon pied continue à enfler un peu chaque soir. J'ai essayé toutes les chaussures que je possède ; aucune ne peut me convenir. Je suis donc réduit aux pantoufles pour longtemps ; de cela, je m'en moque.

Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Samedi, 11 heures [12 avril 1879].

Voici le reçu signé et paraphé !...

Cet acte de commerçant, que j'accomplis régulièrement tous les mois sans en comprendre le sens pratique, m'exaspère de plus en plus. On ne refait pas son tempérament ! N'en parlons plus ! mais c'est dur ! Une jambe cassée n'est rien à côté, ni même un mal de dents. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu'on ne me parlerait plus d'argent, tonnerre de D... ! Le reçu de notre locataire m'est même désagréable à signer (sic)...

Hier, Monsieur a fait maigre et s'en est bien trouvé. J'ai eu la tête très lucide toute la journée... Pas un bruit sur le quai, pas un bateau sur la rivière, rien, silence absolu, et aucune lettre à écrire ! Aussi ai-je travaillé jusqu'à 2 heures du matin. Résultat : une page et la préparation de deux autres. C'est là ce qu'il me faut : l'écartement de toute manifestation extérieure et, j'ose dire, de toute relation humaine. Je suis de moins en moins pressé d'aller à Paris. D'ailleurs, ma jambe enfle dès que je marche un peu, et hier soir elle me faisait souffrir. Je crois que c'est un rhumatisme qui se porte sur l'articulation.

Cependant je voudrais bien voir le portrait de ma pauvre fille sur la cimaise.

Je t'embrasse.

Vieux.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mercredi soir [16 avril 1879].

PRINCESSE,

Vous avez bien raison ! Des oeuvres comme Ruy-Blas vous rafraîchissent le sang ! Cela vous sort de la crasse littéraire qui nous entoure ; il n'y a de beau que le beau, quoi qu'on dise.

Je vous trouve un peu sévère pour Renan, car son discours est un joli «morceau», bien que, selon moi, il ait un peu trop louangé l'Académie.

Et je ne partage pas votre pitié pour Villemessant. Ah ! mais non ! pas du tout ! Des hommes comme lui ont fait beaucoup de mal, ont été de véritables pestes. N'ayons pas d'indulgence pour les coquins heureux ! Villemessant, Girardin, Buloz, Marc-Fournier et deux ou trois autres, voilà les gens qui ont le plus avili de choses, le plus désespéré les artistes. Quant au figaro, et à tout ce qui y tient de près ou de loin, je le hais, cordialement. Son inventeur est crevé : tant mieux ! Voilà le fond de mon opinion.

On m'a envoyé ce matin le premier numéro de La vie moderne, rédacteur en chef Bergerat. Cette feuille me paraît encore plus infecte que La Vie Parisienne du chemisier Marcellin, ce qui n'est pas peu dire. Par bêtise, j'avais autorisé ledit Bergerat à mettre mon nom sur la couverture. Je le regrette bien maintenant. Je n'ai pas de chance avec les gendres de mon pauvre Théo.

Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l'Empereur de Russie ? Dans quel but ? C'est idiot et horrible.

Pourquoi l'élection Blanqui ? Pourquoi le retour des Chambres à Paris ? mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou, décidément.

Une chose m'a pourtant un peu remonté le moral aujourd'hui, à savoir «la correspondance inédite de Berlioz». Quel homme ! et quel véritable artiste ! Quand on pense à tout ce qu'il a souffert, on ne devrait plus se plaindre.

Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame, en compagnie du duc de Nemours, ne vous fait-il pas rêver ?

Je ne connais rien de bon sur la terre que vous, ma chère Princesse, et je vous baise les mains dévotement, car je suis

Votre vieux dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mercredi soir [16 avril 1879].

[...] Mon déjeuner de dimanche n'a pas été ce que tu crois ! Ah ! Sais-tu ce qu'ont fait mes deux Anges après le repas ? Un somme ! L'une (Mme Pasca) sur mon divan, et l'autre (Mme Lapierre) dans un fauteuil ! Pendant qu'elles dormaient, j'ai travaillé à ma table tranquillement, comme un petit père tranquille. Rien de plus vertueux et de plus commode ! Leurs provisions de bouche étaient d'ailleurs excellentes et abondantes. Il m'en est resté jusqu'au surlendemain.

Ton Vieux a eu ce matin une colère violente au spectacle du premier numéro de la Vie Moderne, rédacteur en chef Bergerat, éditeur Charpentier. Tu n'imagines pas une infection pareille. C'est encore plus ignoble que la Vie Parisienne, cette m... à la vanille ! Mon premier mouvement a été d'écrire une lettre d'injures à ces messieurs, en les priant d'ôter mon nom de dessus la couverture, car elle le salit. Mais j'ai eu peur d'avoir l'air de vouloir poser ! et je me suis abstenu. N'importe ! j'en suis encore indigné (sic).

La lecture de la Correspondance inédite de Berlioz m'a remonté. Lis-la, je t'en prie. Voilà un homme ! et un vrai artiste ! Quelle haine de la médiocrité ! Quelles belles colères contre l'infâme bourgeois ! Quel mépris de on ! Cela vous enfonce les lettres de Balzac de 36 000 coudées ! Je ne m'étonne plus de la sympathie que nous avions l'un pour l'autre. Que ne l'ai-je mieux connu ! Je l'aurais adoré ! Sens-tu la beauté des funérailles de Villemessant ? Embaumement comme celui d'un pharaon, messe dite par un évêque, la gare du chemin de fer transformée en chapelle ardente, «retour des cendres» à Paris, et demain quel enterrement ! Mais il disposait d'une «immense publicité». Inclinons-nous.

Et Pinard ! mon ennemi, ce saint homme... auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, et que Mlle Delaporte a mis à la sienne (de porte), vu ses manières trop galantes, oui ! Pinard, l'ancien ministre, communiant dimanche dernier à Notre-Dame avec Mgr le duc de Nemours, n'est-ce pas beau ? Tout cela (sans compter le reste) me donne envie de crever, puisque c'est plus fort que nous...

Ne vous préoccupez pas de mon arrivée à Paris. Le monde m'attire de moins en moins, et je ne sais quand je me résignerai à monter dans un wagon. L'idée même de franchir mon seuil m'est désagréable. Il se pourrait bien que je reculasse mon voyage jusqu'à l'automne. Je finirai par ressembler au chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, et qui n'était pas sorti de sa chambre depuis trente ans «par l'incommodité de sa mélancholie «.

Adieu, pauvre fille, je te bécote.

Vieux.

À MADAME RÉGNIER. §

[Croisset, 16 avril 1879.]

MA CHÈRE CONFRÈRE,

Primo : Félicitations au double bachelier, ou plutôt à ses père et mère. C'est une belle épine tirée du talon et je comprends votre joie, moi qui étais né avec toutes les vertus domestiques. Mais la littérature m'a empêché de donner carrière à mes vertus comme à mes vices.

Il faut pourtant que je lâche la bride à mon indignation (jolie phrase). On m'a envoyé ce matin le premier numéro de la Vie Moderne. Elle me paraît encore plus infecte que la Vie Parisienne du chemisier Marcellin ! Comme doctrines, langage et réclames (jusqu'à la petite fantaisie du docteur Lambert), c'est complet ! Et moi qui ai eu la bêtise de leur laisser mettre mon nom sur la couverture !

Est-ce que les funérailles de Villemessant ne vous font pas rêver ? Embaumement comme pour un pharaon, messe dite par un évêque, la gare transformée en chapelle ardente, «retour des cendres» à Paris, et demain discours, panache, musique et foule immense, j'en suis sûr. Il jouissait «d'une immense publicité». Inclinons-nous. Moi, je ne me suis jamais incliné. Je n'ai pas plié le genou devant cette institution.

Et Pinard, mon ennemi Pinard, l'auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, Pinard qui a inventé Gambetta (pour faire du bien à l'empire) ! cet excellent M. Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame en compagnie de Mgr le duc de Nemours ! Farce ! Farce !

Quant à ma quille, je commence à marcher, pas très gaillardement il est vrai, et je ne sais pas encore quand j'irai à Paris, ni même si j'irai le mois prochain. Rien ne m'y attire, ou plutôt tout m'y dégoûte.

Une chose m'a pourtant retapé aujourd'hui : la lecture des lettres de Berlioz ! Quel artiste et quel haïsseur du bourgeois ! Quand on voit tout ce qu'a souffert ce grand homme, on ne doit plus se plaindre.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Croisset, jeudi [24 avril 1879].

MON CHER AMI,

Voici mon bilan.

Ma jambe va bien, cependant elle enfle tous les soirs. Je ne puis guère marcher au delà de cent pas et il me faut porter une bande autour des chevilles.

De plus, je me suis fait arracher une de mes dernières molaires.

De plus, j'ai eu un lumbago.

De plus, une blépharite.

Et actuellement, depuis hier, je jouis d'un clou au beau milieu du visage.

À part tout cela, je vais bien.

Je me suis remis à écrire et j'espère avoir fini mon horrifique chapitre VIIIe au mois de Juillet. Alors j'entamerai l'avant-dernier.

Quand irai-je à Paris ? Je n'en sais rien. Pas avant le milieu de mai, si j'y vais. Il faudrait pourtant que j'y allasse... En tout cas, vous me verrez cet été chez la bonne Princesse. C'est une chose inouïe, le mal que j'ai maintenant à me déplacer.

Charpentier m'a envoyé les deux premiers numéros de sa Vie Moderne, que je trouve encore plus bête que la Vie Parisienne. Le chic perdra la maison Charpentier. Retenez cette prophétie.

Et le manifeste politique de Zola menaçant la République de sombrer, si elle n'arbore l'étendard du réalisme ! naturalisme, pardon ! Drôle ! drôle !

J'ai lu dans l'élégante feuille de votre éditeur un fragment de votre roman qui m'excite. Quand il sera paru, le roman (ou même avant), seriez-vous assez Curtius pour venir à Croisset ? J'y attends demain Tourgueneff. Zola et Charpentier m'ont également promis de venir déjeuner dimanche.

Hennique fait des conférences, maintenant ?

Nous sommes des fossiles, mon cher ami, des restes d'un autre monde. Nous ne comprenons rien au mouvement.

Je vous embrasse.

Votre Vieux.

«Tou... ou... jours... jeune !»

(Illusion qui dénote le sheikisme.)

Lisez la Correspondance de Berlioz ! Peu de livres m'ont plus édifié. Il rugissait, celui-là ! et haïssait le médiocre. Voilà un homme !

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset [fin avril 1879].

Eh bien, mon cher ami, c'est le cas de dire comme dans Laurent-Pichat :

J'attendrai

sans ajouter :

Que l'on fasse venir le cul-de-jatte André,

ce qui est une belle rime.

Merci de votre lettre. Elle m'a fait plaisir de toutes les façons. Mais, mon pauvre cher bougre, que je vous plains de n'avoir pas le temps de travailler ! comme si un bon vers n'était pas cent mille fois plus utile à l'instruction du public que toutes les sérieuses balivernes qui vous occupent ! Les idées simples sont difficiles à faire entrer dans les cervelles.

Oui, j'ai lu la brochure de Zola. C'est énorme ! Quand il m'aura donné la définition du Naturalisme, je serai peut-être un Naturaliste. Mais d'ici là, moi pas comprendre.

Et Hennique qui a fait, aux Capucines, une conférence sur le Naturalisme !!! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

La Vie Moderne me paraît encore plus bête que la Vie Parisienne. Est-ce assez... artistique ! hein ? et les dessins qui n'ont aucun rapport avec le texte ! et la critique de Bergerat ! Je suis indigné que mon nom soit sur la couverture, mais j'espère que ce... n'aura pas la vie longue.

Une chose m'a réjoui : les funérailles de Villemessant. Quelle pompe ! Mais on n'y pense déjà plus. Le Peuple est ingrat.

Vous ne me verrez pas avant le 20 mai. Je veux, avant d'aller à Paris, en avoir fini avec le magnétisme, c'est-à-dire être à la moitié de mon chapitre. Mais irai-je à Paris ? Franchement, rien ne m'y attire, sauf vous, mon cher Guy.

Je continue à n'être pas d'une gaieté excessive et je vous embrasse avec toute la tendresse dont est capable le coeur de votre vieux.

Est-ce que Huysmans a été choqué de ma lettre ?

Lisez donc la Correspondance de Berlioz. Voilà un homme ! et qui exécrait le bourgeois ! ça enfonce Balzac !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi, minuit [25 avril 1879].

Que dis-tu de Tourgueneff qui devait d'abord venir dimanche ? Puis ç'a été pour mardi, ensuite pour vendredi, et maintenant c'est pour dimanche prochain. Cette habitude de toujours manquer de parole me donne le vertige. Je n'y comprends goutte.

Eh bien, oui, j'ai été hier dîner rue de la Ferme avec ma bonne (Mme Lapierre avait invité personnellement Suzanne). La voiture m'a extrêmement gêné. Le mouvement des roues, les cahots me faisaient mal dans le pied et le grand air m'étourdissait. Seul, je n'aurais pas continué.

On m'a reçu avec des honneurs choisis, car c'était la Saint-Polycarpe. Lapierre s'était déguisé en Bédouin, Mme Lapierre en Kabyle et le chien de Mme Pasca avait des rubans dans les poils du museau. Une guirlande de fleurs entourait mon assiette et mon verre. Au dessert, on a apporté un gâteau de Savoie ayant cette devise : «Vive saint Polycarpe !» Toast avec du champagne. Après quoi, Mme Pasca a déroulé un grand morceau de papier et a lu des vers à ma louange, composés par Boisse (qui était le seul convive avec Houzeau). Les amphitryons ont été bien aimables, mais... crevettes pas fraîches ! Tu sauras que je m'en gorge tous les jours (de crevettes), ne pouvant plus manger de viande. Fortin m'appelle plus que jamais «une grosse fille hystérique», et comme il m'est poussé un clou abominable en plein visage, il m'a purgé ce matin. Au commencement de la semaine, j'ai eu mal aux yeux, au point d'employer un collyre. Voilà, et je dis comme Oreste :

Oui, je te loue, ô ciel ! de ta persévérance.

Mais tous ces maux-là ne sont rien près des autres, c'est-à-dire qu'ils n'arrivent pas jusqu'à l'âme...

J'ai reçu le livre d'A. France, et le Figaro contenant l'élucubration de Zola. Tu as dû toi-même recevoir ce matin un article sur son article. La fin est louangeuse pour moi et cruelle pour lui, mais il devient trop grotesque. Quel mauvais goût que de parler toujours de soi !

Je suis en train de corriger les épreuves de Salammbô pour Lemerre. Eh bien, franchement, j'aime encore mieux ça que l’Assommoir.

Avant-hier, visite de M. et Mme Censier. Censier gobe Zola, le gobe complètement, oeuvres et théories, tant le succès en impose aux Bourgeois !!!

Et le père Harel regrette Villemessant ! «C'est une perte !» (sic).

Je t'embrasse.

Ton Nonagénaire.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Jeudi, 1er mai [1879].

MON CHER AMI,

Je suis enchanté de votre bouquin.

Dans les premières pages je vous ai cherché quelques chicanes de détail comme «et avec», «sur eux», etc., puis, zut ! emballage complet. Plusieurs fois je me suis retenu pour ne pas pleurer, et cette nuit j'en ai eu un cauchemar (sic).

Ne pas avoir fait mourir Nello est d'un goût exquis, précisément parce que le lecteur s'attend à sa mort.

J'ai retrouvé toutes mes sensations de fracture, la douleur au talon et la peur des béquilles. Enfin, mon cher ami, on n'aime pas vos deux frères, on les adore. Personne, je crois, ne comprend mieux que moi les dessous de votre bouquin. C'est ferme, rapide, coloré, très artiste et pas artistique, Dieu merci ! On voit vos personnages, le père Bescapé, sa femme, le chien, etc., etc. La Talochée m'excite. La Tompkins est une bonne figure. Bref, rien de vulgaire dans les détails, et un chouette ensemble.

En revanche, je désapprouve la Préface, comme intention. Qu'avez-vous besoin de parler directement au public ? Il n'est pas digne de nos confidences. «Cache ta vie», dit Épictète.

Autre histoire : Tourgueneff qui, en huit jours, ne m'a manqué de parole que quatre fois, m'annonce ce matin, sa visite pour dimanche.

Je compte ensuite sur la vôtre et, afin de jaspiner ensemble plus commodément, sur la vôtre sans accompagnement. Voulez-vous venir avant ou après le convoi Zola-Charpentier-Daudet ? Arrangez-vous avec lesdits sieurs.

Vu l'insuffisance de mon personnel, je ne peux pas recevoir plus de trois hôtes à la fois.

Réponse prochaine, hein ? et de nouveau bravo, bravissimo, mon cher ami, en vous embrassant tendrement. Vôtre.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset], vendredi soir [mai 1879].

HOMME DE LA Vie Moderne,

Vous saurez sans doute que j'ai passé avant-hier quelques heures à Paris, et pourquoi je me suis traîné jusque-là. Le gonflement de mon articulation ne m'a pas permis d'aller plus loin.

J'avais prié Goncourt de s'entendre avec vous et les amis pour organiser deux trains pour Croisset. Pas de réponse. Mystère.

Dites à Zola que j'ai bourré de coups de crayon aux marges ses dernières élucubrations. Nous en causerons.

Vous me verrez mort ou vif dans les premiers jours de juin. Car j'ai plusieurs propositions à vous faire (sans compter les obscènes). Ainsi l'Éducation sentimentale redeviendra ma propriété le 10 août prochain, etc.

Malgré un hiver abominable (six mois que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, si j'avais des ennemis ; la patte cassée était une plaisanterie à côté du reste), malgré, dis-je, un état moral des plus rigoureux, je n'ai pas cessé un seul jour de travailler pour

La Maison Charpentier !!!

et je n'ai plus que deux chapitres et demi à faire. Quant au second volume, aux trois quarts fabriqué, je n'ai plus que des attaches à y mettre. Bref, dans un an, nous ne serons pas loin de la terminaison complète et, quand vous connaîtrez l'oeuvre, vous verrez que j'ai été rapide.

Mon grand âge ou pour mieux dire ma sénilité m'autorisant à beaucoup de libertés, je prends celle d'embrasser Madame Marguerite et son époux, malgré les exemples déplorables qu'il offre à nos bords.

Votre.

Ma lettre est bien mal rédigée et pleine de choses qui m'exaspèrent. Mais je suis trop éreinté pour faire mieux.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi 4 heures du soir [1879].

PRINCESSE,

Comme je ne lis les journaux que fort irrégulièrement, cet après-midi seulement j'ai appris la mort du prince d'Orange !

Je sais que vous l'aimiez, à cause de sa mère surtout. Vous avez du chagrin et je vous plains, ma chère Princesse. Tout s'en va autour de nous, choses et gens. La vie est triste.

Raison de plus à ceux qui pensent et sentent de même pour se rapprocher.

À mercredi. Mais j'ai bien du mal à me mouvoir.

Votre vieux fidèle et dévoué.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

Croisset, lundi soir [mai 1879].

MADAME ET CHÈRE CONFRÈRE,

Il va sans dire que je n'ai rien à vous refuser. Mettez donc mon nom sur la couverture de l’Esprit libre et puisse votre Revue anéantir la feuille Buloz !

Quant à ma collaboration, je n'ose vous la promettre, mais je suis libre de tout engagement, et qui sait ? Les amis ont été bien bons pour moi, vous par-dessus les autres, et avant tous. Dans la première semaine de juin, je tenterai l'ascension de vos étages. Il me tarde de vous voir, chère madame, et de vous baiser les mains, en vous assurant que je suis tout à vous.

À ÉMILE ZOLA. §

[Paris], lundi, 2 juin [1879].

MON VIEUX SOLIDE,

Me voilà revenu (pour trois semaines).

Où, et quand nous voir ?

Je dîne cette semaine tous les jours en ville, et j'ai pas mal de rendez-vous dans l'après-midi. Mais dimanche prochain je ne bougerai pas de chez moi.

Ordinairement, je rentre dans mon domicile vers 4 heures, pour y reposer ma quille jusqu'à 6 ou 7 heures. Telles sont provisoirement mes moeurs. Mais ça n'a rien de fixe. Comme je serais désolé de vous rater, imaginez un truc pour nous voir un peu longuement.

Et tâchez, en tout cas, de venir dimanche.

Tout à vous.

À X***. §

[Paris, début de juin 1879.]

(Fragment)

C'est fait ! J'ai cédé ! Mon intraitable orgueil avait résisté jusqu'ici. Mais, hélas ! je suis à la veille de crever de faim, ou à peu près. Donc, j'accepte la place en question, 3 000 francs par an, (avec) la promesse de ne me faire servir à quoi que ce soit, car vous comprenez que le séjour forcé de Paris me rendrait plus pauvre encore qu'auparavant. [...]

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, 3 juin 1879.

Quel froid et quel rhume ! C'est plutôt une grippe ! Je n'en peux plus de fatigue et, bien que je dépense des sommes folles en voiture, mon pied enfle. Bref, ça ne va pas. Aussi n'irai-je point, demain, dîner chez Mme Adam. Je crois que je resterai toute la journée au coin de mon feu. Il m'a fallu acheter du bois.

Pour tous les jours de la semaine, j'ai des invitations à dîner, et déjà deux pour la semaine prochaine.

Je viens de faire des courses depuis 9 heures du matin. Je rentre et il en est 4. Aussi, vais-je piquer un chien.

Tu auras des articles, sois sans crainte. Charpentier se charge de trois journaux, Guy de deux, etc. Du reste, ton oeuvre a du succès. Je n'ai pas encore vu Florimont, mais c'est de ma faute : je m'étais trompé d'adresse et je l'ai manqué. Je l'attends chez moi demain ou après-demain.

Je suis bien attristé par des avaries advenues à mon Bouddha. Un coin du piédestal est brisé, et une aile des bras partie. Où est le morceau ?

Il me semble que j'avais laissé ici une paire de pantoufles en maroquin rouge toute neuve. Si je me suis trompé, qu'Ernest m'apporte la moins vieille paire des deux paires rouges situées sur ma planche, dans ma chambre à coucher.

Vieux

bien éreinté.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi soir [1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je vous remercie des encouragements contenus dans votre dernier billet, reçu ce matin. Je les ai envoyés à ma nièce ; ils lui feront plaisir.

Un aveu : j'ai passé à Paris la soirée d'avant-hier et la matinée de jeudi et je n'ai pas été vous voir ! Mon coeur vous a envoyé une bonne pensée en frôlant le bout de la rue de Berri.

J'avais été appelé là-bas, immédiatement, pour une affaire que je vous expliquerai. Mon escalier m'a donné un mal de cinq cents diables à grimper. Je n'ai été libre qu'à onze heures du soir ; l'heure et mon costume m'interdisaient l'entrée de votre maison. Puis, le lendemain, j'ai été voir mon frère, que je crois un homme perdu. Ce sera un deuil. Encore un chagrin.

Mais dans une quinzaine, à moins que la terre n'écroule d'ici-là, j'aurai quelques bons moments, puisque je vous verrai.

En attendant je vous baise la main, Princesse, et suis toujours et le plus profond

Vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, jeudi matin, 11 heures, 12 juin 1879.

Ma nièce Caro m'oublie tout à fait : depuis douze jours, une seule lettre ! As-tu la migraine, pauvre chat ? J'ai vu hier (et enfin) le fameux portrait, auquel je ne trouve rien à redire. Cependant je te ferai une observation sur le col, mais j'ai peur de dire une bêtise, et provisoirement je m'abstiens. J'ai cuydé crever de chaleur et de fatigue à l'Exposition. La marche m'est encore très pénible. N'importe, je suis resté trois heures devant les tableaux. Celui de Carolus Duran m'a enthousiasmé, bien que je ne le trouve pas très ressemblant, car je connais le modèle, Mme Vandal. J'admire sans réserve le portrait du père Hugo : il est vrai jusque dans la forme des ongles. Mes courses pour t'avoir des articles n'ont fini qu'avant-hier. Si l'on me tient parole, tu auras une soignée presse. En dînant, avant-hier, chez Charpentier, Burty, à propos de rien, est revenu sur ton étude de femme nue : «Savez-vous que votre nièce a du talent ?» Alors ton vieil oncle se rengorge !

Pas de Princesse, hier ! j'étais trop éreinté pour aller à Saint-Gratien et pour remonter, le soir, mon escalier. Ce matin j'ai envoyé promener définitivement Catulle, quant à Salammbô. Reyer est venu hier chez moi et nous avons eu là-dessus une (longue) conférence. Il y a peut-être moyen de faire jouer la Féerie au Théâtre des Nations ; des démarches à ce sujet sont entamées.

Tous les jours, à midi, je m'installe dans la Réserve, devant un bureau spécial, et je lis, en prenant des notes, des matières ecclésiastiques, et le soir, autant que possible, je reste chez moi. Il n'y a plus que le travail qui m'amuse.

Ce soir, pourtant, dîner chez Pouchet et lundi prochain chez Sabatier.

Avant-hier, j'ai été remercier Jules Ferry, lequel a été ultra-poli.

J'ai bien envie d'être revenu à Croisset pour y jouir du frais, n'avoir plus à m'habiller et bécoter un peu ma pauvre niepce.

Vieux.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Paris, 13 juin 1879 8 heures du matin.

Vous êtes pour moi un remords depuis un mois que je n'ai pas répondu à votre lettre. Aujourd'hui, enfin, je me lève exprès de très bonne heure pour vous dire que je ne vous oublie pas.

Votre décision de ne point venir à Paris m'a bien affligé. C'est donc que vous êtes plus malade, pauvre amie ! Comme je vous plains ! Quelle triste existence que la vôtre ! êtes-vous assez héroïque ! Quand nous verrons-nous maintenant ? J'avais besoin, un besoin sentimental et esthétique, de vous lire les trois quarts de mon roman. Votre bon sourire m'eût soutenu pour le reste. Dieu ne l'a pas voulu ! Courbons-nous.

Savez-vous ce qui m'a le plus indigné cet hiver ? Ce sont les plaintes sur ma jambe cassée, et elles recommencent depuis que je suis à Paris. «Comme vous avez dû souffrir ! – Pas du tout !» Alors on s'étonne et on cause d'autre chose. Oui, ma fracture me devient une scie. C'est comme la Bovary, dont je ne peux plus entendre parler ; son nom seul m'exaspère. Comme si je n'avais pas fait autre chose !

Les deux premiers jours que je suis arrivé ici, je me suis ennuyé à crever. Puis j'ai eu plaisir à revoir mes amis. Toute locomotion, tout changement d'habitudes m'est à présent désagréable. Marque de sénilité. Le coeur seul ne vieillit pas ; au contraire, peut-être. Mais la littérature devient de plus en plus difficile. Il fallait être fou pour entreprendre un livre comme celui que je fais. Tous les jours je passe mon après-midi à la Bibliothèque Nationale où je lis des choses stupides, rien que de l'apologétique chrétienne, maintenant. C'est tellement bête qu'il y a de quoi rendre impies les âmes les plus croyantes. Oh ! quand on veut prouver Dieu, c'est alors que la bêtise commence.

Connaissez-vous Schopenhauer ? J'en lis deux livres. Idéaliste et pessimiste, ou plutôt bouddhiste. Ça me va.

Il y a du talent dans l'autobiographie de Vallès (Jacques Vingtras). Pauvre diable ! On comprend son fiel. N'importe ! C'est un vilain coco, et j'aime mieux la Correspondance de Berlioz. À propos, Faure et Gallet vont faire un opéra sur Faustine. J'ai rompu avec Catulle Mendès, et Reyer va prendre Barbier pour se mettre à Salammbô. De plus il y a peut-être moyen de faire jouer la Féerie, la fameuse Féerie ! toujours inédite. Enfin la chance a l'air maintenant moins mauvaise.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, dimanche matin, 15 juin 1879.

MA CHÉRIE,

Je t'envoie un mot aimable d'A. Silvestre dans l’Estafette que Guy m'a apporté hier.

Comme je me méfie du jeune Charpentier, j'ai été parler moi-même à d'Hervilly, pour le Rappel.

Je me suis débarrassé de Catulle ! Espérons qu'aux mains de Jules Barbier la pauvre Salammbô marchera plus vite. T'ai-je dit que j'entrevoyais un moyen de faire jouer la fameuse Féerie ?

Grâce au père Hugo ! C'est à lui que je dois ma place de «conservateur hors cadres», à lui plus qu'à tout autre. Je le sais maintenant par Cordier. Ah ! si l'on faisait un bel opéra avec Salammbô et si la Féerie était jouée, je pourrais restituer cette place ! Mais pour le moment, il faut se réjouir de l'avoir...

Hier Chéron m'a manqué de parole, de sorte que ma journée a été perdue. J'en ai fini avec les matières ecclésiastiques ! Maintenant, c'est au tour de l'éducation et de la morale. Je ne sais encore quand je reviendrai près de mon loulou, dans le pauvre vieux bon Croisset. Ce ne sera pas, j'en ai peur, avant huit ou dix jours, tant il me reste encore d'affaires à régler ! Et puis, Monsieur est accablé de politesses. J'en suis tout surpris. Il est évident qu'on a beaucoup de plaisir à me revoir, et qu'il y a des gens moins aimés de leurs amis que moi...

Il est 8 heures et demie et je vais corriger mes épreuves, puis raturer quelques phrases en attendant l'heure de mes réceptions.

Dimanche dernier, elles ont été gigantesques ; Heredia m'a amené Jules Breton, le peintre, qui désirait «avoir l'honneur, etc. »

Adieu, pauvre fille, je t'embrasse bien tendrement.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, jeudi, 19 juin 1879.

MON CARO,

Le portier ne m'a remis pour toi aucun journal. Tu as dû recevoir ce matin un bel article de Banville. Ce paragraphe me semble mériter une carte de visite. Théodore de Banville demeure rue de l'Éperon, 10.

Demain, je retournerai chez Bergerat. Enfin, pauvre chérie, je soigne ta gloire.

Le dîner chez Frankline a été charmant et bon. Convives : Carrière, un jeune médecin fort instruit, et M. de Pressensé, qui nous a fait le récit de la fameuse séance de la Chambre à laquelle, plus indifférent que toi, je ne regrette point de n'avoir pas assisté. Les fureurs de Cassagnac me semblent aussi intéressantes que celles d'un voyou dans un cabaret.

Je n'ai pas encore été chez Flavie, parce que, jusqu'à présent, j'ai été surchargé de courses, d'affaires et d'études. Je mets un terme à mes lectures, samedi ! Si j'ai besoin de livres, Ernest m'en prendra quand il viendra à Paris et les rapportera. C'est convenu avec ces messieurs.

Je comptais partir lundi, en effet. Mais je garde encore deux jours pour différentes courses et je reviendrai mercredi au plus tard. [...]

Mardi, à midi, comme j'étais en manches de chemise et prêt à partir pour la Bibliothèque, coup de sonnette. Un monsieur en cheveux blancs entre. Nous nous regardons avec étonnement : «Camille Rogier !». Embrassade. Nous ne nous étions pas vus depuis 1857 ! Tu sais, n'est-ce pas, qui est C. Rogier ? Après avoir parlé de nos souvenirs communs qui datent de 1850 à Beyrout, il fut question d'art et de peinture. Alors exhibition du torse de femme, de la nièce, où il a trouvé «les plus rares qualités».

Par attention pour le père Cloquet, je lui ai envoyé l'article de Banville.

Ce matin, j'ai fini la première partie de mon chapitre et, ce soir, je commence la préparation de la philosophie. Monsieur a une drôle de manière de se reposer à Paris. Quant à ma jambe, elle ne se guérit pas vite. Je me sens mou comme un chiffon.

Hier, dîner à Saint-Gratien avec les habitués. Tendresses habituelles et promesse de se revoir au mois de septembre. Sais-tu ce qui m’obsède maintenant ? L'envie d'écrire la bataille des Thermopyles. Ça me reprend. Adieu, pauvre chère fille. À bientôt. Mais écris-moi, nonobstant.

Ta vieille Nounou.

Comme je me couche de bonne heure, je me lève idem. Monsieur est à son bureau depuis 7 heures et demie.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, lundi matin, 3 heures, 23 juin 1879.

MA CHÈRE FILLE,

Je compte toujours être rentré à Croisset mercredi (par le train de l'après-midi).

Laporte, qui part jeudi pour sa nouvelle résidence, viendra y dîner et y coucher.

[...] Je suis accablé de courses ! et tanné du séjour de la capitale, à cause de cela.

J'étais invité pour mercredi chez Mme Adam, et jeudi chez Heredia. Mais zut !

La mort du Prince Impérial me fera aller demain à Saint-Gratien, ce qui me dérange beaucoup... !

Tes commissions seront faites. Quant au paquet de papier à lettres, nous ignorons ce que ça veut dire.

Adieu, chérie, à bientôt.

Oui, envoie une carte à Darcel.

Je t'embrasse.

Vieux.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

[Paris, vers le 23 juin 1879.]

MA CHÈRE CONFRÈRE,

Ne vous pendez pas, ce serait dommage ! et la corde serait trop heureuse. La faute en est à la pitié de votre concierge pour ma claudication. Il m'a conseillé de ne pas tenter l'ascension de votre escalier, n'ayant guère de chances d'être reçu. J'ai été lâche ; j'en suis puni. Quant à mercredi, je ne serai plus à Paris depuis vingt-quatre heures. Voilà plusieurs fois que je refuse vos cordiales invitations, ce qui d'abord est bête pour moi, et de plus a l'air grossier. Mais l'hiver prochain sera moins sinistre, espérons-le ! et alors je prendrai ma revanche. En attendant ce plaisir-là, je vous baise les deux mains et je vous prie de croire à une affection qui ne demande qu'à s'affirmer.

Tout à vous, chère Madame.

À MADAME JULES SANDEAU. §

[Paris], lundi soir [juin 1879 ?]

Comme j'ai pensé à vous aujourd'hui ! Je ne vous ai pas quittée ! et je ne veux pas m'endormir sans vous dire combien votre peine m'afflige et comme je participe à votre douleur. Je sais ce que sont ces moments. J'ai passé par là. J'ai enseveli mes mieux aimés et je les ai baisés au front, dans leur dernier costume. Les chagrins du passé me reviennent à propos du vôtre. Si je pouvais supporter la voiture, j'irais vous voir et vous serrer les mains bien tendrement. C'était pour vous une compagnie si douce ! Ah ! je vous plains, pauvre chère amie ! Moi qui fais métier d'écrire, voilà que je ne trouve pas un mot ! C'est qu'il n'y en a pas. Eh bien, pleurez ! soyez triste ! dégorgez votre coeur et dites-moi, de temps à autre, comment vous allez.

Mille bonnes tendresses et tout à vous.

À LÉON CLADEL. §

Croisset, 26 juin 1879.

MON CHER AMI,

Je suis bien en retard avec vous. Voici mon excuse : j'ai reçu vos Bonshommes au commencement de ce mois-ci que j'ai passé presque tout entier à Paris. Là, j'ai été assailli de courses et d'affaires... J'espérais qu'un hasard vous apprendrait ma présence et je m'attendais à vous voir.

Je voulais vous dire le plaisir que m'a causé votre volume.

Titi Foyssac est une création. C'est travaillé, ciselé, creusé. L'observation, chez vous, n'enlève pas la poésie ! Au contraire elle la fait ressortir. L'enterrement de votre bonhomme est une merveille. J'ai connu des vieux dans ce goût-là. Je ne connais guère de choses plus originales que votre duo.

L'objection que tout le monde vous fait et que je vous fais moi-même : à savoir que Baudelaire n'était pas comme ça, tombe d'elle-même puisque vous ne nommez pas Baudelaire. Ce conte est une étude philosophique dont je ne vois l'analogie nulle part. Votre personnage principal crève les yeux, tant il a le relief et la puissance. J'aime moins Mère Blanche, qui me paraît moins neuve. Je vous reprocherai, çà et là, une recherche d'archaïsme dans les mots. Mais vous êtes un rude écrivain, mon cher ami ! un véritable artiste !

Et je suis, plus que jamais, tout à vous.

Vôtre.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, vendredi [fin juin ou début juillet 1879].

La préface de vos Haines m'a ravi, mon cher Zola. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Je ne la connaissais pas et j'en suis féru ! Bravo ! Voilà comme il faut parler.

Quant aux différents articles du volume, je suis de votre avis en ce qui concerne l'abbé X***, Prudhon et le catholique hystérique. J'ai relevé plusieurs témérités dans l'Égypte il y a trois mille ans, et des choses qui, selon moi, sont inexactes. Je vous trouve bien indulgent pour Erckmann-Chatrian. Quant à Manet, comme je ne comprends goutte à sa peinture, je me récuse.

Et je maintiens que vous êtes un joli romantique. C'est même à cause de cela que je vous admire et vous aime.

J'ai trouvé Alphonse Daudet bien éreinté. Mes lectures sont finies et je n'ouvre plus aucun bouquin jusqu'à la terminaison de mon roman.

Votre vieux.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, jeudi soir [juin 1879].

CHÈRE MADAME MARGUERITE,

Comme votre époux est peu épistolier, et que j'ai à vous remercier pour les deux bonnes soirées que vous m'avez fait passer, j'aime mieux vous écrire à vous qu'à son honorable personne.

1° Dites-lui que j'attends immédiatement les premières épreuves de l’Éducation sentimentale. Le livre m'appartient à partir du 10 août prochain, et d'ici au 10 août nous n'avons pas trop de temps. Or j'ai besoin que le susdit bouquin paraisse le plus promptement possible. Cela est très sérieux.

Ce roman a été étranglé à sa naissance par Troppmann et Pierre Bonaparte. Il serait juste de le réhabiliter. C'est un four immérité. Georges devrait penser à le réintroduire dans le monde par quelques articles corsés.

2° Je n'ai pas entendu parler de Bertrand, bien que Burty lui ait demandé un rendez-vous pour moi. Donc, la malheureuse féerie est de nouveau dans les mains de Maupassant. Si la «Maison Charpentier» désire la lire, elle peut la lui demander. Nous verrons ensuite ce qu'il faudra en faire.

Je ferai encore une tentative au mois de septembre. Puis, comme cette tentative ratera (j'en suis presque certain), nous la publierons avec illustrations !!! Il y a douze tableaux ; on peut faire douze dessins de décors.

Rien n'empêche d'y rêver dès maintenant.

3° J'attends votre visite vers le milieu de juillet.

4° Je vous baise les mains et, avec votre permission, les deux joues.

Votre très dévoué.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Vendredi, [juin 1879].

MON CHÉRI,

Puisque vous détenez le Château des Coeurs, vous ferez bien de songer dès maintenant aux pièces de vers qui doivent y entrer ; il n'y en a pas plus de cinq ou six.

Au mois de septembre, je hasarderai une ultime démarche qui sera encore vaine, j'en suis sûr. Puis immédiatement je commencerai une édition illustrée, c'est-à-dire douze dessins, un par tableau et représentant le décor dudit tableau. Charpentier est prévenu. S'il désire connaître l'oeuvre, il peut vous demander le manuscrit. Je l'en ai prévenu par une lettre hier soir.

Donnez-moi de vos nouvelles (et des nouvelles) de temps à autre.

Je vous embrasse.

Vôtre.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, mardi [15 juillet 1879].

Quelle abominable semaine vous venez de passer, ma chère et bonne Princesse ! Quel voyage ! et quels tableaux ! Samedi dernier je n'ai pas fait autre chose que de penser à vous !

Ce matin les journaux m'apprennent que vous êtes revenue à Paris ! Dites-moi par un mot comment vous allez.

Je vous aurais écrit plus tôt, mais vous aviez autre chose à penser qu'à lire mes billets. Ma vie à moi est sans épisodes. Heureusement je travaille beaucoup, et puis le lendemain je recommence à tourner ma meule. Ainsi de suite.

Le meilleur de mon année sera au mois de septembre, quand j'irai vous voir à Saint-Gratien.

D'ici là, Princesse, je suis comme toujours, en vous baisant les mains,

Votre fidèle et vieux dévot.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset, 15 juillet 1879.

Je ne sais pourquoi, mais il me semble que vous êtes plus mal, ma chère amie ! Est-ce vrai ? Dites-moi que non. Cet affreux été n'est bon ni pour les légumes, ni pour les poires, ni pour les gens ! Moi, il commence à m'agacer le système. On ne se doute pas ordinairement combien le soleil nous est indispensable. Quelle drôle d'idée ont eue nos ancêtres en venant vivre sous des cieux aussi incléments ! Pourquoi habiter des pays bêtes ? Afin d'avoir plus d'esprit, sans doute.

En ce moment, je fais travailler le mien d'une façon acharnée. J'ai repoussé tous les livres et j'écris, c'est-à-dire je barbote dans l'encre sans discontinuer. Me voilà à la partie la plus rude (et qui peut être la plus haute) de mon infernal bouquin, c'est-à-dire à la métaphysique ! Faire rire avec la théorie des idées innées ! Voyez-vous le programme ? Enfin, j'espère au commencement de septembre n'avoir plus que deux chapitres ! Mais je suis encore loin de la terminaison totale. Alors je pousserai un beau ouf de satisfaction, je vous en réponds. Il faut être fou pour avoir entrepris une pareille tâche. Mais nous ne ferions rien, dans ce monde, si nous n'étions guidés par des idées fausses. C'est une remarque de Fontenelle, que je ne trouve point sotte.

La mort du Prince impérial, qui m'a frappé comme une image d'Épinal, tant elle est violente et sauvagesque, commence à devenir une scie ; ne trouvez-vous pas ? J'étais à Paris aux premières loges, quand la nouvelle en est venue, et j'ai contemplé la gigantesque bêtise de Messieurs les bonapartistes. La Princesse a été très affligée et très raisonnable, et le Prince plein de réserve.

Autre scie, la loi Ferry. Ceux qui la défendent et ceux qui l'attaquent m'embêtent également, car des deux côtés on est d'une mauvaise foi insigne. Ce qu'elle a de pire contre elle, c'est qu'elle est inapplicable. Les Jésuites porteront un bonnet rouge, voilà tout. On aura la liberté religieuse quand on aura supprimé du Code Pénal les attaques à la religion. Mais cela est peut-être trop fort pour les têtes françaises.

J'ai lâché Catulle Mendès, et Reyer prend pour librettiste Du Locle. Mais avant la première de Salammbô, grand opéra, etc., il se passera encore bien du temps. Faure et Gallet commencent un opéra sur Faustine. On imprime Salammbô chez Lemerre et l'Éducation sentimentale chez Charpentier.

Peut-être que le Château des Coeurs paraîtra au jour de l'an, avec des illustrations, puisqu'il m'est impossible de lui donner des décors. Cela est un de mes chagrins littéraires (est-ce un chagrin ?) ne pas voir sur les planches le tableau du «cabaret» et celui du «Pot-au-Feu !»

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset], mardi 22 [juillet 1879].

MON CHER AMI,

Vous recevrez, en même temps que ce billet, les deux volumes de l’Éducation sentimentale, soigneusement «revus et corrigés». J'ai fait tout ce que j'ai pu ! Maintenant, c'est à vous !

Il ne me paraît guère possible que l'oeuvre entière tienne dans un seul volume. Envoyez-moi un spécimen.

Et donnez-moi de vos nouvelles, de vous et des vôtres.

Et ne vous endormez pas dans les délices de Dieppe. Prenez garde au soleil !

Je vous embrasse.

Quand faut-il compter sur votre visite ?

À PHILIPPE LEPARFAIT. §

Dimanche soir 6 heures. [1879]

MON CHER AMI,

Je comptais sur ta visite aujourd'hui et suis fâché de ne pas te voir. Celle de jeudi ne compte pas : elle était trop courte.

Lemerre m'a écrit avant-hier qu'immédiatement après Salammbô (qu'il est en train d'imprimer) il va se mettre aux Poésies complètes de L. Bouilhet ; donc, que je lui envoie «Festons et Astragales, Mélaenis et Dernières Chansons». Je ne possède ces trois volumes que reliés ; ils seraient perdus et d'ailleurs gêneraient les imprimeurs.

Peux-tu, toi, les envoyer illico à Lemerre, ou prier Billard de se charger de la commission ? Cela est urgent.

Envoie-moi cinq litres d'eau-de-vie comme celle de la dernière fois.

2 Quatre de Bourgogne, à ton choix,

3 Deux de vin de liqueur : ton dernier Porto était bon,

4 Deux Madère,

5 Quatre Champagne. J'aurai besoin de cela tout de suite, parce que mardi matin j'aurai un monsieur (de Paris !) à déjeuner.

À toi.

Ton charretier pourra reprendre ta cruche et un panier.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

[Jeudi 1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je ne comprends goutte à votre billet d'hier. Je vois seulement que vous avez ou avez eu du chagrin ; vous me le dites. Vous pensez à moi, c'est bien ; je vous en remercie.

Le Figaro a parlé de vous ? Mais je ne lis jamais le Figaro, et depuis dix jours personne n'a franchi le seuil de mon logis ; donc j'ignore complètement ce qui se passe. Vous dites : «la Presse s'est occupée de moi». Il y a donc eu plusieurs articles ? à propos de quoi ?

Je suis d'autant plus perplexe qu'il y a deux lignes que je ne puis lire.

Mais après tout, que vous importent Messieurs les journalistes !

Quoi qu'on dise, comptez sur l'inaltérable affection de

G FLAUBERT.

qui vous baise les mains.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, près Rouen, 31 juillet [1879, jeudi].

Eh bien ! et ces épreuves de l’Éducation sentimentale ?

Et le Château des Coeurs ?

Qu'est-ce que tout cela devient ?

Au lieu de faire le gandin sur la plage de Dieppe, daignez un peu vous occuper de votre serviteur, qui vous embrasse.

Quand est-ce que je vous aurai à déjeuner, vous et la petite famille ?

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset, dimanche 17 [août 1879].

MON CHER AMI,

Si vous voulez venir à Croisset, dépêchez-vous, parce que, au milieu de la semaine prochaine, je ne serai plus là.

Je (ou plutôt nous) comptons sur vous, Mesdames Charpentier et les mômes, pour déjeuner chez votre serviteur.

Eh bien ! et ces épreuves ? Je vous affirme que vous devenez intolérable.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

Mercredi, 4 h [Croisset, 20 août 1879].

CHÈRE MADAME,

Je reçois à l'instant une lettre de votre légitime où, après avoir reconnu ses méfaits à mon endroit, il m'annonce votre visite collective pour la semaine prochaine.

Entendez-vous avec lui pour que ce soit dimanche, lundi ou mardi prochain, parce que mercredi je m'absente de Croisset jusqu'au milieu de septembre.

Je vous attends trétous pour déjeuner un des jours indiqués et, dans l'espoir d'une prompte réponse, je vous baise les deux mains.

Votre très affectionné.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

[Août 1879, entre le 20 et le 28].

CHÈRE MADAME,

Nous vous attendons mardi à 11 heures et demie, puisque vous arriverez à Rouen à 11 heures.

À cette heure-là il n'y a point de bateau pour Croisset. Le premier fiacre venu que vous trouverez à la gare vous y mènera.

Est-ce que nous n'aurons pas Madame votre belle-mère et Mlle Georgette ?

Donc, à mardi, et d'ici là, comme toujours, tout à vous.

Votre très dévoué.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi soir, 29 août 1879.

MON LOULOU,

Je commence par te donner deux bécots. Voilà l'essentiel.

Ton Vieux a été hier soir trempé comme une soupe, mouillé jusqu'aux os, à ne pas remettre mes habits. Grâce au beau temps, sans doute, mon rhumatisme ne s'est pas révélé.

Toute la journée s'est passée en courses et je tombe sur les bottes. Je suis rentré trop tard pour aller dîner chez la bonne Princesse.

[...] Comme distraction j'ai passé trois heures ce matin à corriger des épreuves de l’Éducation sentimentale et je viens d'en recevoir d'autres. Charpentier se réveille. l’Éducation paraîtra au commencement d'octobre, comme Salammbô.

Que dis-tu du Moscove qui veut s'en aller jusqu'au fond de la Scythie pour obtenir le silence du cabinet (sic) ? Il ne peut pas travailler à Paris ! Il croit retrouver son génie dans l'air natal.

Il est convenu entre lui et Mme Adam que je corrigerai un récit qu'il destine à la Nouvelle Revue, le journal de Juliette Lamber, dont le premier numéro doit paraître en octobre. Je viens de voir ladite, qui a été extrêmement gracieuse et me demande mon roman. Si elle m'en donne un bon prix, je ne refuse pas «d'acquiescer» à son désir.

[...]

(Je t'embrasse tendrement.)

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mercredi soir, 3 septembre 1879.

[...] Quant à tes études picturales, pauvre chat, tu devrais t'exercer à la composition. Je me crois capable de t'indiquer une méthode. Nous en recauserons. De plus, Vieux pense que l'histoire te serait maintenant plus utile que cette bonne métaphysique.

Lacroix (bibliophile Jacob) a fait effectivement un livre sur le costume. Il doit être à la Bibliothèque de Rouen.

Tous les jours je corrige des épreuves de l’Éducation sentimentale. J'ai mis en train l'édition des Poésies complètes de Bouilhet et je m'occupe avec Reyer, de Salammbô, opéra. [...]

Monsieur a passé son après-midi à relire dans le «silence du cabinet» les trois derniers chapitres de Bouvard et Pécuchet. Son avis est que : c'est très bien, très raide, très fort, et pas du tout ennuyeux. Voilà mon opinion !...

Te souviens-tu de la farce De l'oeil du Maître ? Quelqu'un m'en a fait une autre pareille. J'ai reçu de Russie une photographie représentant «le théâtre du crime» de Pantin ! affaire Tropmann. Est-ce Mme Pasca qui m'envoie cette oeuvre ? Mais dans quel but ?

Ma lettre est stupide et peu remarquable comme transitions. Aussi ne la relis-je point !

Adieu, pauvre chat [...]

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, mardi soir, 4 heures, 9 septembre 1879.

Merci de ta bonne lettre, ma chère fille : elle a réjoui le coeur de ton Vieux. Continue à m'envoyer des choses aussi gentilles. Tu sais que Monsieur aime les douceurs et a besoin d'être caressé.

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre le rétablissement de ta santé ! Mais n'en abuse pas. Il me semble que « des quatre heures employées à peindre, c'est de l'exagération» ! Prends garde de retomber dans ton état anémique ! Amasse des forces pour cet hiver, où il faudra faire un chef-d'oeuvre. Penses-y !

L'affaire de Salammbô avec Reyer est très sérieuse. D'ici à peu de temps, j'aurai le scénario de Du Locle, et peut-être aurai-je à Croisset, le mois prochain, la visite de Du Locle et de Reyer.

Quant à l'opéra de Faustine, Galet est aux bains de mer. Fauré m'a écrit pour l'excuser.

Les corrections d'épreuves de l’Éducation m'occupent tous les jours, pendant deux heures au moins, et j'en suis tanné [...]

Voilà tout, pauvre chérie.

Vieux.

À GEORGES CHARPENTIER ET À MADAME CHARPENTIER. §

Vendredi soir. [Paris, septembre 1879 ?]

Monsieur Gustave Flaubert présente ses respects à M. et Mme Charpentier. Il sera fier et heureux de se rendre vendredi prochain à leur honorable invitation.

L'absence de bourgeois le rassure sur son avenir. Car il est maintenant arrivé à un tel point d'exaspération, quand il se trouve avec des personnes de cette espèce, qu'il est toujours tenté de les étrangler, ou plutôt de les précipiter dans les fosses d'aisance (si l'on peut s'exprimer ainsi), action dont les conséquences seraient gênantes pour la librairie Charpentier, laquelle il porte dans son coeur, y compris les enfants et le toutou.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris, septembre 1879 ?

Je baise la main du secrétaire.

Qu'ils ne manquent pas, surtout !!!

Qu'ils ne manquent pas !!! !

À GEORGES CHARPENTIER. §

Mercredi soir [septembre 1879].

248, rue du Faubourg Saint-Honoré.

MON CHER AMI,

Bergerat, que je viens de voir, m'affirme que vous rentrez aujourd'hui à Paris et que le beau temps prolongera votre séjour à Dieppe (sic).

En conséquence, mon bon, il faudrait vuider maintenant la question du Château des Coeurs. Tâchez d'être à la Vie Moderne vendredi entre 4 et 5. Si vous ne pouviez vous y rendre, envoyez-moi un mot pour me donner un rendez-vous. Mais je ne vois que vendredi, car sans doute vous repartirez samedi.

M. Vieille m'a communiqué une lettre de votre imprimeur berrichon qui me paraît farce ! Je n'en ai tenu aucun compte, bien entendu.

Hier je n'ai pas reçu d'épreuves. Pourquoi ? Quelquefois je les renvoie le jour même, étant un modèle d'exactitude, Monsieur !

Tout à vous.

P-S. – Avec le prochain envoi d'épreuves, expédiez-moi :

1° l’Histoire de la papauté de Lanfrey.

L'église et les philosophes au XVIIIe siècle, du même.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Paris] Mercredi 2 heures [septembre 1879 ?]

Eh bien ? et mon livre, ou plutôt mes livres (le Tristram et le Machiavel) ? Quand les aurai-je ? Vous m'oubliez complètement, cher ami ! Je n'attends que ces deux volumes pour fermer ma boîte et m'en retourner chez moi travailler.

Au revoir, homme léger !

Et tout à vous.

À FRANÇOIS COPPÉE. §

10 septembre 1879.

MON CHER AMI,

Lemerre m'a remis un volume de votre théâtre orné d'une splendide dédicace. Merci trois fois de l'un et de l'autre.

Si je ne vous savais aux Eaux-Bonnes, j'aurais été vous voir.

Tout à vous.

Quand nous trouverons-nous ensemble ? Je resterai encore tout cet hiver à Croisset ! Mais au printemps, mon horrifique roman sera fini, je l'espère, et il faudra, mon cher ami, tailler une ou plutôt des bavettes formidables.

À ÉDOUARD GACHOT. §

[Paris, 11 septembre 1879.]

MONSIEUR,

Envoyez-moi le 21 ou le 22 votre manuscrit à Croisset. Je vous promets de le lire attentivement et de vous en dire mon avis en toute franchise.

Je vous serre la main avec cordialité.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Saint-Gratien, mercredi matin, 11 heures, 17 septembre 1879.

Je suis étonné, stupéfait et même inquiet de n'avoir pas de nouvelles de ma pauvre fille ! Comment ! Depuis plus de huit jours, pas un mot !

[...] Je continue à corriger l’Éducation sentimentale. L'affaire avec la Vie Moderne, pour la publication du Château des Coeurs, est arrangée. Ils vont faire des affiches ! Il faudra que «Mme Commanville» collabore à cette publication par un dessin. Je t'expliquerai ça dimanche soir, car j'espère être revenu à ce moment-là près de toi, mon pauvre loulou.

Ma vacance m'a fait du bien, mais je commence à éprouver le besoin d'être chez moi, comme un petit bourgeois.

Le Moscove a été enthousiasmé de mon chapitre. Voilà un public, celui-là, et «il fait des remarques».

J'ai lu deux manuscrits de Jeunes, qui sont stupides ! L'un est un protégé de Raoul-Duval, chez qui j'irai prochainement. Après quoi, solitude complète jusqu'à la terminaison de Bouvard et Pécuchet.

Adieu, pauvre fille ; je t'embrasse tendrement, bien que tu ne mérites guère de l'être... sous-entendu embrassée.

Vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Saint-Gratien, jeudi, 18 septembre 1879.

PAUVRE CHAT,

Confiteor ma bêtise. J'avais cru que j'avais chargé Ernest de te dire de m'écrire en premier lieu, puis que je te répondrais, et je m'étonnais de n'avoir pas de tes nouvelles, quand c'était moi qui devais commencer !

Secundo : mon portier est la cause des inquiétudes que j'avais depuis avant-hier. Je ne sais pourquoi il a mis, cette fois, tant de retard à m'envoyer ta lettre.

Celle que j'ai reçue ce matin n'est pas gaie : le ton en est bien dolent ! Tout cela est la conséquence des efforts que tu as faits pour être une «Femme Forte». Ma pauvre fille ! espérons que ta petite vacance au bord de la mer va te retaper un peu. Mais sais-tu où est l'adresse de Laure ? Moi je l'ignore complètement. La vacance de Guy (qui se promène maintenant en Bretagne) ne doit pas se prolonger au delà du 25. Ne sais quand sa mère reviendra. Il est plus prudent d'écrire à Mme d'Harnois.

Ainsi, à peine Vieux sera-t-il rentré, que tu décamperas et, quinze jours après ton retour, sans doute tu l'abandonneras pour l'infâme Paris. Néanmoins, j'approuve beaucoup ton idée d'un séjour au bord de la mer, car cet état de langueur permanent me désole, mon pauvre loulou.

Je compte toujours être revenu Dimanche pour dîner, malgré les instances de la Princesse. Et puis, j'en ai assez ! Il est temps de revoir la nièce et de reprendre Bouvard et Pécuchet !

Je me doute quel est le Monsieur qui est venu me voir : c'est un protégé de Raoul-Duval. Quant à la dame ? Mystère !

Les épreuves de l’Éducation me tannent aujourd'hui. Je n'ai à corriger que quatre-vingts pages ! J'ai tant sermonné Charpentier que l'imprimeur me pousse l'épée dans les reins ; et je ne suis pas encore à la moitié !

Demain, je passerai toute la journée à Paris, pour en finir avec la Vie Moderne. Samedi, j'y reviendrai pour faire mes paquets. Il me tarde de te revoir et de rentrer dans ma solitude, qui est décidément ce que je préfère à tout !

Adieu, pauvre chat ; à bientôt !

Nounou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Paris, vendredi, 4 heures [19 septembre 1879].

Merci de ton petit mot, ma pauvre fille. Je trouve en arrivant, chez mon portier, ta lettre d'hier. J'ai peur que celle que j'ai écrite hier soir ne t'arrive qu’en même temps que celle-ci.

Aujourd'hui, courses nombreuses dans Paris, et je déjeune chez Popelin. Je compte toujours dîner dimanche prochain dans le bon vieux Croisset. Juliette, au lieu de perdrix, aurait mieux fait de me donner des nouvelles de son père.

Bourlet m'a écrit une lettre relativement au fils d'un de ses amis, Henri Fauvel, du Havre, pour que j'engage celui-ci à renoncer à la littérature. Tu verras ma réponse ! ça m'indigne, ces bourgeois ennemis de l'art !

Je n'ai que le temps de t'embrasser.

Vieux.

À M. BOURLET DE LA VALLÉE. §

Croisset, lundi 22 septembre 1879.

MON VIEUX PIT-CHEF,

Je ne te rendrai pas le service que tu me demandes, parce que je ferais : 1° une mauvaise action ; 2° une action parfaitement inutile. J'ai été étonné de l'intelligence et de la grande lecture de ton ami, ou plutôt de notre ami, Henri Fauvel. Les essais qu'il m'a montrés me paraissent extrêmement remarquables. Enfin, j'ai reconnu tous les signes d'une vocation littéraire bien prononcée.

Je l'ai néanmoins, et à deux reprises différentes, fortement engagé à poursuivre ses études médicales. Je le croyais même embarqué depuis six mois à bord d'un bâtiment de l'état. Il m'a même envoyé ses adieux.

Tout ce qu'on pourra dire ou faire ne servira absolument à rien qu'à le chagriner et à le blesser.

Quant à réussir, quant à avoir le succès, c'est là le secret du bon Dieu ; et, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est né écrivain et qu'il écrira.

Comment veux-tu qu'après lui avoir donné des encouragements, je revienne sur ce que j'ai dit et qu'en définitive je parle contre ma pensée ? Cela m'est impossible, tu dois le comprendre.

Sur ce, mon vieux Pit-Chef, je t'embrasse tendrement.

Ton.

À ÉDOUARD GACHOT. §

Croisset, près Rouen, 23 septembre 1879.

MONSIEUR,

M. Raoul-Duval vous remettra votre manuscrit que je lui remettrai demain (ou après-demain), jour où il doit venir à Rouen. Vous pourrez donc vous présenter au Vaudreuil vers la fin de cette semaine. Si je ne vous renvoie pas directement votre cahier, c'est que j'ai peur qu'il ne soit abîmé par la poste.

Comme il est peu probable que j'aille moi-même au Vaudreuil, je vous écris au lieu de vous parler.

La sincérité m'oblige à vous dire que le placement de votre oeuvre me paraît difficile, sinon impossible. Les journaux regorgent de copie et aucun éditeur ne prendra la vôtre.

Vous avez une grande imagination, beaucoup d'acquis déjà et une instruction historique précoce. Vous êtes jeune ; travaillez longtemps dans la solitude et sans espoir de récompense, sans idée de publier. Faites comme moi ! J'avais 37 ans quand j'ai imprimé Madame Bovary. Vous êtes perdu si vous pensez à tirer de vos oeuvres un profit quelconque. Il ne faut songer qu'à l'Art en soi et à son perfectionnement individuel. Tout le reste s'ensuit.

Et ne croyez pas que la vie d'un homme de lettres comme moi soit «semée de fleurs». Votre illusion est complète.

Je vous le répète : si vous aimez réellement la littérature, faites en pour vous d'abord et lisez les classiques. Vous avez lu trop de livres modernes ; on en voit le reflet dans votre oeuvre. Exercez-vous à écrire des choses que vous ayez senties personnellement, à décrire les milieux qui vous sont familiers.

Mes paroles sont rudes mais franches. Je vous estime, vous honore et vous serre cordialement la main.

À ÉMILE BERGERAT. §

Croisset près Rouen, mardi 23 septembre [1879].

MON CHER AMI,

J'ai retrouvé la lettre de Cogniard à Noriat, une perle ! comme vous pouvez vous en convaincre. Ne la perdez point. Je crois parfaitement inutile de la publier, d'autant plus qu'elle ne m'est pas adressée. Mais elle peut vous servir dans votre préface.

Depuis deux jours je cherche d'autres documents. Impossible de mettre la main dessus. Ci-joint une petite note sur l'historique du manuscrit.

Ma nièce, Mme Commanville, vous enverra un dessin à la fin de la semaine prochaine.

Tout à vous. Votre vieux.

Il me tarde de savoir combien ça fera de lignes.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, par Déville, près Rouen, samedi matin.

[septembre-octobre 1879.]

MON CHER AMI,

Envoyez-moi le papier qu'il faut pour les deux dessins.

Dès qu'ils seront tirés, envoyez-moi les deux épreuves. Ma nièce désire les voir pour y retoucher.

Est-ce qu'il faut deux autographes ? Deux autographes en regard, ça me paraît coco ? Tout à vous.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Mardi soir [Croisset, septembre-octobre 1879].

MON CHER AMI,

Vous commencez à me devenir très désagréables, vous et Bergerat, qui prend votre genre de ne pas répondre aux lettres qu'on lui envoie.

Donc je vous demande :

1° Ce que devient la Féerie ?

Où en sont les dessins ?

Quand paraît-elle ?

Et cette préface ?

N B. – 2° Vu la rigueur de la saison, il me serait agréable de recevoir l’argent du dernier tirage de Salammbô et du dernier de l’Éducation.

3° Il me semble que ce serait l'heure de faire parler de la susdite Éducation.

Tout à vous.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, par Déville, mercredi [septembre 1879]

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je n'ai rien à vous dire, si ce n'est que je voudrais bien recevoir quelques lignes de cette écriture dont la vue me cause toujours un mouvement de joie.

Comment allez-vous ? Quels sont maintenant les hôtes du bon Saint-Gratien ? Avez-vous toujours le fils de la princesse Julie ? Rien n'est plus agréable et charmant que ce jeune homme ! On l'aime tout de suite. C'est si beau la jeunesse, quand elle est sincère, c'est-à-dire franche et brave !

Aucun événement n'a, depuis bientôt trois semaines, interrompu la platitude de mes journées. Comme distraction, j'ai eu la visite inattendue de Mario Uchard nommé (je ne sais pourquoi) entrepositaire des tabacs à Rouen. Il y passe tous les mois trois jours, de sorte que je suis menacé de le voir à l'échéance fin de mois, régulièrement. Heureux homme celui-là ! il est content de ses oeuvres !

La semaine dernière, j'ai exécuté une vieille promesse : j'ai été au Vaudreuil, chez Raoul-Duval, pendant vingt-quatre heures, ce qui m'a dérangé pour trois jours.

Ma nièce est à Étretat, pour voir un peu si l'air salé lui redonnera des forces, et je suis seul, comme je le serai tout l'hiver. Maintenant je lis des livres de dévotion modernes qui sont ineffables de stupidité. On n'a pas l'idée de ça ; j'en suis gorgé. Aussi, dans deux ou trois jours, je me remets à écrire.

Ce soir la pluie tombe ; c'est la fin des beaux jours. Il y a longtemps que les miens sont passés ! Je n'en trouve plus de bons que chez vous, Princesse, et je vous baise les deux mains, en me disant tout à vous,

Votre fidèle et dévoué.

– Amitiés, je vous prie, aux amis et surtout à votre Marie et à Popelin.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], mercredi soir [8 octobre 1879].

J'entends le bateau siffler. Donc il est trop tard : tu n'auras ma lettre que vendredi matin, s'il n'y a pas à Étretat deux distributions par jour. Ce sont les épreuves de l’Éducation sentimentale qui en sont cause (j'en subis, des épreuves, et de toutes les sortes) ! Hier, j'ai passé huit heures à cette agréable besogne, car j'ai corrigé tout le Château des Coeurs et trois feuilles de l’Éducation sentimentale. J'ai reçu une lettre de Bergerat, avec des explications qui te concernent. Il est enchanté du dessin, mais voudrait plus d'encadrement. Je te montrerai sa missive.

Putzel te cherche partout, et je tâche de la consoler en la prenant dans mon cabinet.

J'ai reçu une lettre de Laporte, tout à l'heure. Il est à Couronne depuis vendredi soir, et compte me voir au dîner du Préfet. Le ton est amical, comme par le passé.

Ne me voyant pas, il viendra cette semaine, j'en suis sûr. Cette attente est pour moi une véritable angoisse : aura-t-il reçu, d'ici là, la lettre de *** ? Que lui dire ? Je suis perplexe et navré. Quand donc serai-je tranquille ? Quand me f... ra-t-on la paix, définitivement ?

Cette histoire de Laporte m'emplit d'une telle amertume et gâte ma vie tellement que je n'ai pas eu la force de me réjouir d'un événement heureux qui m'arrive : Jules Ferry (l'homme de l'article) m'a écrit, hier, qu'il m'accordait une pension annuelle de 3 000 francs, à partir du 1er juillet 1879. La lettre est ultra-aimable. Ce libre penseur a du bon.

Je devrais être content ? Pas du tout ! car, enfin, c'est une aumône (et je me sens humilié jusque dans les moelles). Quand pourrai-je la rendre, ou m'en passer ?

Pour me distraire de ces sombreurs, je reporte ma pensée sur ma chère fille. Il fait beau, et le soleil, au bord de la mer, doit lui remettre un peu de force dans le sang...

Amitiés à Laure ; embrasse-la pour moi. Dis à mon disciple qu'il fasse en sorte de venir un peu ici.

Promène-toi, hume de l'oxygène.

Je vais reprendre mes livres ecclésiastiques, qui m'embêtent, et puis travailler à mon plan. Mais ça ne va pas ! ça ne va pas.

Vieux.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Mercredi soir [8 octobre 1879].

MON CHER VIEUX SOLIDE,

Caroline m'écrit d'Étretat que vous ne pouvez venir maintenant à Croisset, mais qu'il faut compter sur une visite de vous à la fin du mois.

À la fin de ce mois, c'est-à-dire à la Toussaint même, Heredia doit venir ; nous ne nous verrions pas librement. Donc, venez soit de dimanche en quinze, ou le dimanche qui suivra celui de la Toussaint.

Autre histoire. Dites-moi en quels termes il faut que je vous écrive pour que vous puissiez toucher mon argent du ministère. Vous me l'apporteriez à votre prochain voyage. Sans doute vous savez que maintenant la somme est doublée, sous le nom d'indemnité. Votre ministre me l'a écrit dans une lettre fort aimable ; je l'en ai remercié hier, et j'ai écrit en même temps à M. Rambaud qui m'a répondu aujourd'hui. On n'est vraiment pas plus aimable que nos supérieurs.

Ça ne va pas, mon cher ! J'ai eu dernièrement une vilaine histoire qui m'a tapé sur la tête et sur le gésier. Je vous conterai cela ! Bref, j'ai rarement été plus gorgé de l'existence.

Et B et P, naturellement, se ressentait de tout cela ! Et puis je fais des lectures stupides, où je découvre pourtant par ci par là de belles choses. Que dites-vous de ce titre de chapitre : De la modestie pendant les plus grandes chaleurs ? C'est dans le Manuel des pieuses domestiques, auxquelles on conseille de ne pas entrer en service chez les comédiens, les aubergistes, «les marchands de gravures obscènes».

Tel est le monde ; quand on n'en pleure pas de rage, on en vomit de regret.

Et vous ! cette santé ? et les travaux ? Je vous embrasse bien tendrement.

Votre vieux.

À LA COMTESSE DE LOYNES. §

Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).

Mercredi soir, 8 octobre [1879].

Comme il y a longtemps que je n'ai entendu parler de vous, ma chère belle, ma vraie amie.

Et d'abord comment va l’humeur ? Car la santé ne vient qu'après. êtes-vous encore au Bois de Boulogne ? Où avez-vous passé votre été ? Ce soir, la pluie tombe. Les beaux jours sont finis !

Les miens ont disparu depuis longtemps ! Savez-vous le seul bon que le sort m'ait donné cette année ? Eh bien, là, franchement, c'est le matin que j'ai été déjeuner au Parc des Princes, au mois de juin d'été (sic). Quels yeux ! comme vous étiez jolie ! et pendant deux heures, je vous ai aimée follement, comme si j'avais eu dix-huit ans. D'ailleurs, je vous aime toujours, adorable créature que vous êtes.

J'ai cherché pour vous (et d'après vos ordres) une maison aux environs. Mais jusqu'à présent impossible de rien trouver qui soit digne de vos grâces.

Quand nous reverrons-nous ? Je vais encore passer tout cet hiver à Croisset, pour finir plus vite mon interminable bouquin. Mais peut-être, à partir du mois d'avril, resterais-je toute l'année à Paris sans désemparer. Alors, on réparera le temps perdu ! On se verra, hein ? pourvu qu'il n'y ait pas chez vous trop de bourgeois, trop de messieurs.

Ma vie est plate et triste. Du côté des affaires, il y a pourtant du mieux.

Votre ami est fatigué d'écrire. Mais vous qui ne tirez pas de telles charrettes, envoyez-moi un peu de votre écriture ; vous serez bien gentille.

La Vie Moderne va, dans quelques jours, publier un vieil ours de moi.

Je vous baise bien tendrement les deux mains.

Votre vieux fidèle.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, première quinzaine d'octobre 1879].

Vous me parlez de l'Éducation sentimentale et votre lettre, tantôt, m'a surpris en train de corriger les épreuves d’icelle (une édition de Charpentier qui doit paraître dans une quinzaine).

Pourquoi ce livre-là n'a-t-il pas eu le succès que j'en attendais ? Robin en a peut-être découvert la raison. C'est trop vrai et, esthétiquement parlant, il y manque : la fausseté de la perspective. À force d'avoir bien combiné le plan, le plan disparaît. Toute oeuvre d'art doit avoir un point, un sommet, faire la pyramide, ou bien la lumière doit frapper sur un point de la boule. Or rien de tout cela dans la vie. Mais l'art n'est pas la Nature ! N'importe ! je crois que personne n'a poussé la probité plus loin. Quant à la conclusion, je vous avoue que j'ai gardé sur le coeur toutes les bêtises qu'elle a fait dire.

Autre guitare. La Vie Moderne, appartenant à Charpentier, publiera prochainement le Château des Coeurs, avec un dessin de ma nièce et des illustrations faites par des décorateurs. Lemerre, le 15 de ce mois, fait paraître Salammbô dans sa Bibliothèque. Vous voyez si depuis deux mois je suis dans les épreuves !

Hélas ! j'en ai subi de toute sorte. (Un mot !) Un homme que je regardais comme mon ami intime vient de se montrer envers moi du plus plat égoïsme. Cette trahison m'a fait souffrir. Les coupes d'amertume ne sont pas ménagées à votre vieil ami. Et je lis des choses stupides ou plutôt stupidifiantes : les brochures religieuses de Mgr de Ségur, les élucubrations du Père Huguet, jésuite, Baguenault de Puchesse, etc., et cet excellent M. Nicolas qui prend Wolfenbüttel pour un homme (à cause des fragments de Wolfenbüttel), et par conséquent il tonne contre Wolfenbüttel ! La religion moderne est quelque chose d'ineffable, décidément, et Parfait, dans son Arsenal de la dévotion, n'a fait qu'effleurer la matière. Dans le Manuel des pieuses domestiques, que dites-vous de ce titre de chapitre : De la modestie pendant les grandes chaleurs ? Puis conseil aux bonnes de ne pas se mettre en service chez les comédiens, les aubergistes et les marchands de gravures obscènes ! ça, ce sont des fleurs, et les imbéciles déclament contre Voltaire qui est un spiritualiste ! et contre Renan qui est un chrétien. ô bêtise ! ô infini !

J'aurai du mal dans mon chapitre IXe, la Religion, à garder l'équilibre. Mes pieuses lectures rendraient impie un saint.

Oui, je vous lirai mon roman quand il sera fini et j'irai à Villenauxe s'il n'y a pas d'autre moyen ; mais vous me rendriez un vrai service en venant à Paris. Notez que cette lecture, faite à haute voix, demandera plusieurs jours.

Mais quand aurai-je fini ? Pas avant le commencement d'avril. Puis, il me faudra encore six mois au moins pour le second volume. Rien n'est conclu avec la revue de Mme Adam. Il est probable cependant, si l'on m'offre beaucoup d'or, que je pousserai là ma copie.

Que vous ayez à vous plaindre du Moniteur, ça ne m'étonne pas, le Dalloz étant, entre nous, un vilain coco et qui s'est conduit envers moi comme un vrai polisson.

Je connais l'article de Poupard-Davyl contre Daudet. Mais est-ce que tout cela regarde le public ?

L'autobiographie du père Michelet, dans le Temps, m'a paru une platitude. Je soupçonne son épouse d'y avoir trop collaboré. D'ailleurs, je n'aime les confessions que lorsqu'elles sont excessives. Pour qu'un monsieur vous intéresse en parlant de sa personne, il faut que cette personne soit exorbitante, en bien ou en mal. Donner au public des détails sur soi-même est une tentation de bourgeois à laquelle j'ai toujours résisté.

Pourquoi trouvez-vous la politique si laide ? Quand donc a-t-elle été jolie ?

Avez-vous admiré la fête de Florian ? Dans quel but fêter Florian ? C'est un comble ! Et le père Hugo qui était président d'honneur ! Farce ! farce !

À MADAME TENNANT. §

Croisset, 13 octobre 1879.

Hélas ! non, ma chère Gertrude, je ne serai pas à Paris à la fin de ce mois, devant rester ici jusqu'au printemps prochain, époque où j'espère avoir fini mon lourd bouquin. Ce petit travail m'aura demandé plusieurs années et il me tarde d'en être débarrassé. Mais puisque vous passerez l'hiver à Florence, j'espère vous voir à votre retour, vers le commencement d'avril. Tâchez d'avance de dresser vos batteries en conséquence. Je vous en prie, vous en supplie !

L'année n'a pas été meilleure pour moi que pour vous. Depuis quatre ans, j'ai enduré des chagrins tels que je m'étonne de n'en être pas devenu fou. Mon horizon paraît se désembrunir un peu. Si je vous voyais plus souvent, ce serait un coin d'azur. Il me semble que vous devez aussi sentir le besoin de causer ensemble du vieux temps. Nous avons tant de choses à dire, n'est-ce pas, ma chère jeunesse retrouvée !

Caroline espère avoir votre visite prochainement ; elle sera au faubourg Saint-Honoré à partir de dimanche prochain.

Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, écrivez-moi. Je lis vos moindres billets avec avidité.

Souvenirs affectueux à vos charmants enfants, et à vous, du fond de mon coeur, les meilleures tendresses de votre vieil ami.

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA. §

[Croisset, 15 octobre 1879].

MON CHER HEREDIA.

Je vous attends. Exécutez-vous ! Pas de blague ! Il est bien entendu que vous coucherez dans mon logis. ça ne me gêne en aucune façon. Au contraire. D'ici là, je vous embrasse, et tout à vous.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset] mercredi soir, 15 [octobre 1879].

MON CHER AMI,

Je n'ai plus à voir, en seconde épreuve, que très peu de feuilles de l’Éducation ! Vous pouvez donc vous disposer en conséquence, c'est-à-dire préparer vos batteries.

On a été bien injuste pour ce livre. Y a-t-il moyen d'avoir là-dessus une réparation ?

M. Jules Lemaître, professeur de rhétorique au lycée du Havre, vient de m'adresser un très bel article publié le 12 courant dans la Revue politique et littéraire.

Envoyez-moi, quand l’Éducation sera parue, trois ou quatre exemplaires à l'adresse de «M. Pilon, quai du Havre, 7, pour M. G Flaubert, Rouen. » – Adressez-en un à Mme Adam, en mettant dessus : de la part de l'auteur. Vous m'obligerez.

Dites à Bergerat de répondre à ma dernière lettre, sacré nom de Dieu !

Et embrassez toute la famille pour moi, et qu'elle vous le rende.

Tout à vous. Vôtre.

J'attends les Rois en exil. Amitiés aux amis.

Je travaille comme un misérable et suis fort éreinté.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Mercredi soir [1879].

Comment allez-vous, ma chère Princesse ? Voilà plus de quinze jours que je ne vous ai vue, ni entendu parler de Votre Altesse, et j'entre en mélancolie quand je songe à toutes les semaines qui vont ainsi se passer.

Que vous dirai-je ? Jamais l'hospitalité de Saint-Gratien ne m'a semblé si gracieuse, ni la châtelaine plus charmante. En revenant ici, j'ai eu du mal à me remettre au travail ! Ma vie n'est pas drôle, et je vous épargne le détail de ses misères. Enfin, je vous remercie pour les bons moments passés chez vous.

Je m'en vais demain à Étretat voir une vieille amie d'enfance qui est fort malade. Mais dimanche soir je serai derechef courbé sur mon pupitre.

J'espère y lire bientôt un petit mot de vous, n'est-ce pas ? En attendant ce plaisir-là, croyez, Princesse, à l'inaltérable affection de votre vieux fidèle.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Mercredi soir [octobre 1879].

Sauf meilleur avis, je ne vois rien à reprendre à la page ci-contre.

N B. – Mais il me reste à corriger en dernière épreuve plusieurs pages qu'on ne me renvoie pas.

Admirer, dans le volume de Huysmans, (Marthe) une illustration qui est un comble !

Si c'est là du naturalisme, où est le fantastique ?

À vous, mon bon.

Vôtre.

À ALPHONSE DAUDET. §

Croisset, par Déville, près Rouen, mardi 21 octobre 1879.

MON CHER DAUDET,

Votre volume, reçu à dix heures du matin, était avalé à quatre et demie du soir.

Il ne dépare pas la collection. Oh ! non ! Sacré nom de Dieu, comme c'est bien composé ! et que le dernier chapitre (lequel, en soi, est sublime) se relie bien au premier ! Votre Christian est une de vos meilleures créations (c'est ça ! bravo mon vieux !) Soyez sûr qu'il restera comme un type !

Ce que je trouve de moins rare, dans l'oeuvre, c'est Tom Lévis et Séphora, bien qu'ils soient très amusants.

Sauvadon, le vieux duc et le prince d'Axel (avec sa manière de parler) m'ont ravi.

J'aurais voulu un peu plus de développement philosophique dans les idées de Mérant. Mais la plastique y aurait perdu !

Jamais, je crois, vous n'avez montré plus d'esprit. Quand on ne rit pas, on sourit.

À chaque pas on marche sur des perles ! Et des tableaux en quatre lignes, comme la rentrée de Christian ivre et fripé, page 120, etc.

La séance de l'Académie, splendide. Et la scène entre le roi et sa femme (le chapitre X) ! Où y a-t-il quelque chose de plus pathétique ? Voilà un fier dialogue, mon bon. Je voudrais l'entendre sur la scène. C'est sonore, et râblé, enfin, royal ! Et la reprise jésuitique («remarquez d'ailleurs», etc., p. 265) est un trait de génie.

Quel bon comique (325-327) le roi chantant ses romances à la préfecture de Marseille !

Si vous étiez là, vous verriez que mon exemplaire est rayé aux marges par beaucoup de points d'exclamation. Quelques barres indiquent de petites taches de style. Mais elles sont peu nombreuses. Vous savez du reste que je suis un pédant.

En résumé vous devez être content et fier de ce livre. Le ciel vous a doué d'un don, le charme. Ne l'a pas qui veut, à commencer par moi.

Quand nous verrons-nous ? Comme je dois rester ici jusqu'à la terminaison de mon roman (laquelle n'aura pas lieu avant la fin de l'hiver), il est convenu avec Charpentier que le petit Cénacle tirera les rois à Croisset ; enfin, qu'on organisera en janvier et février des caravanes à l'effet de me visiter.

Comment va la santé, l'estomac et le reste ?

Vous seriez bien gentil de me donner de vos nouvelles un peu plus longuement.

Mes respects à Mme Daudet. Bécots au moutard.

Et tout à vous, mon cher bonhomme. Votre qui vous embrasse, vous aime et vous admire.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, mardi 21 octobre 1879.

C'est convenu. De samedi prochain en quinze je verrai votre chère binette. J'en ai à vous dégoiser.

Oui, j'ai eu un petit renfoncement, car je croyais que c'était du nouveau, du surplus ! Espérons qu'il viendra.

Ne me parlez pas du réalisme, du naturalisme ou de l'expérimental ! J'en suis gorgé. Quelles vides inepties !

Je viens de finir les Rois en exil. Qu'en pensez-vous ? Quant à moi... hum, hum !

Pouvez-vous me donner des nouvelles de Tourgueneff ?

Si vous n'avez rien de mieux à faire, en passant par le passage Choiseul entrez chez Lemerre et dites-lui que je m'étonne : 1° de ne pas voir paraître Salammbô et 2° de ne pas recevoir de réponse à ma dernière lettre qui concernait Melaenis.

Votre vieux.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset], mardi [21 octobre 1879].

MON BON,

Vous recevrez en même temps que ceci la fin de Salammbô (sic, pour Éducation sentimentale). Je ne sais si j'ai donné le bon à tirer de ce qui s'étend de la page 506 à 511 ? Veillez-y. Quel imprimeur ! Regardez les en-tête de pages et la quantité de lettres qui sont de travers ! Enfin, c'est fini, Dieu merci !

Bergerat a dû recevoir dimanche matin, les deux dessins de Croisset. Nous avons fait, ma nièce et moi, tout ce que nous avons pu pour satisfaire ledit rêve. S'il n'est pas content, zut !

Quand paraît le Château des Coeurs ? ne pas oublier la Chanson des Brises.

Quant à M. Lafitte, je sais qu'il admire le Voyage autour de ma chambre de Môssieu de Maistre ! ce qui me dispose médiocrement à lui être agréable. 2 Faire annoncer mon roman en plein succès de Nana me semble peu adroit. 3 Il est promis à Mme ADAM. Et 4, si l'on veut que je ne l'achève pas, c'est d'en parler maintenant. La moindre réclame me couperait la musette, absolument.

Attendons au moins le Château des Coeurs ! Donc, jusqu'à nouvel ordre : je refuse.

Autre guitare. Vous avez fait au milieu de septembre un nouveau tirage de Salammbô, et l'Éducation sentimentale va reparaître. Vous seriez bien aimable de m'allonger maintenant le montant de ces deux éditions, en prélevant ce que je vous dois comme acquisitions de livres. Le jeune Guy doit venir me voir le 8 du mois prochain. Il irait prendre l'argent chez vous. Faut-il le prévenir ? Réponse là-dessus, je vous prie, et sur le reste.

Oui j'ai lu Nana (huit feuilletons), et je trouve ça splendide, vous pouvez le dire à l'auteur de ma part en lui serrant la main.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).

[5 novembre 1879].

Comment allez-vous, ma chère Princesse ? Êtes-vous revenue à Paris ? Pas encore sans doute, et vous profitez des derniers rayons d'automne.

À la fin de la semaine prochaine, ma nièce me quitte, et je vais être seul tout l'hiver. Quand vous me reverrez (que n'est-ce demain !) j'aurai fini mon interminable livre, lequel commence à me peser terriblement. Ne m'oubliez pas dans ma solitude. Envoyez-moi de temps à autres un petit souvenir. Vos lettres me sont des joies.

Il y a huit jours, j'ai eu la visite de Mme Pasca. Elle se proposait d'aller à Saint-Gratien vous présenter ses respects. Ce à quoi je l'ai fortement engagée. Elle m'a paru en meilleur état physique et moral. La pauvre femme est dans une situation fâcheuse. Mais pour qui donc la vie est-elle bonne ?

Je viens d'écrire à Renan pour le remercier de son dernier volume. Comme je suis en ces matières un peu plus qu'un amateur, je peux en parler sciemment. Ce livre est un chef-d'oeuvre d'érudition et d'ingéniosité. Je n'en dirai pas autant des Rois en exil. Vous ne lisez pas Nana, je suppose ; donc je me tais.

Hier j'ai adressé une lettre au prince Napoléon pour lui demander un renseignement qui m'importe beaucoup. Est-il à Paris ?

Vous me paraissiez inquiète de ce bon général Chauchart. J'aime à croire qu'il va mieux. On ne peut que vous approuver, Princesse, «d'avoir confiance». Pourquoi se troubler ? s'agiter ? Qu'y pouvons-nous ? Les récriminations qu'on fait contre son époque avec l'éternel «comment ça finira-t-il ?» proviennent de l'ignorance historique. L'Humanité, en somme, n'a jamais été moins malheureuse qu'à présent. De quoi se plaindre ? Vous avez bien fait d'acheter votre hôtel. Restez-y et soignez-vous ; conservez-vous pour tous ceux qui vous aiment, c'est-à-dire qui vous connaissent.

En vous baisant les mains, Princesse,

Je suis votre très affectionné.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi, 3 heures, 19 novembre 1879.

MA CHÈRE FILLE,

Ta lettre respire la satisfaction et j'en suis bien aise. J'ai envie de contempler ton fameux chapeau. Apporte-le ici, quand tu viendras, pour m'honorer, et envoie-moi la semaine prochaine une description soignée de la noce. Que ton mari prenne garde au froid en banquetant sous la tente. Cette idée de tente me paraît biblique, mais peu confortable pour «nos pays».

Hier j'ai passé un excellent après-midi, seul avec Pouchet, qui est un charmant homme, si instruit et si simple ! Nous avons rêvé ensemble le voyage aux Thermopyles, quand je serai quitte de Bouvard et Pécuchet. Mais à cette époque-là, c'est-à-dire dans dix-huit mois, Vieux ne sera-t-il pas trop vieux ?

Croireriez-vous, Madame, que jamais il (Pouchet) ne s'était promené dans la propriété ?

Il ne connaissait ni les cours, ni même la terrasse (sic.) Je lui ai tout montré, puis l'ai reconduit jusqu'à la ferme de Platel. Bref, hier j'ai pris l'air pendant deux heures.

J'ai reçu 9 exemplaires de l’Éducation. Ce matin, on m'a envoyé un Phare de la Loire où je suis exalté aux dépens de Zola. J'ignore l'auteur de l'article. La première partie de mon chapitre est faite. Je vais la copier, lire encore quelques bons livres, et la semaine prochaine je recommence à écrire.

Le soir, après dîner, je me repasse comme distraction tes notes de Nicole. Quelle patience tu as eue, à recueillir de semblables platitudes !

En fait de nouvelles, présentement on apporte un banneau de terre ; – et un cor de chasse, dans un canot, me met au comble de l'exaspération.

Je t'embrasse bien tendrement.

Le Vieillard de Cro-Magnon (et pas de Belleville).

À MADAME RÉGNIER. §

[Croisset, mercredi, 19 novembre 1879].

C'est charmant, votre Conte de Fées ! et d'un excellent style. Je ne ferai qu'une remarque.

Pourquoi votre Méduse ne se sauve-t-elle pas en vertu de ses mérites, par ses propres efforts, plutôt que par ceux de Sans-Malice ?

La page 15 est adorable de facture, et il y en a bien d'autres ! Mais je suis Hindigné contre vos illustrations. Quel dessin ! et quelles inventions ! Est-il possible d'exécuter plus lourdement la littérature ! Le frontispice, surtout, est de la vraie démence. Le portrait d'une cocotte pour figurer un être idéal ! Tout ce qu'il y a de plus connu et poncif, sous prétexte de nous faire rêver à l'insaisissable ! Grévin dans l'azur ! Non, ma parole d'honneur, j'en suffoque de colère ! Et les cassures japonaises en bas des draperies ; Pourquoi le Japon ? Mais le chic ! le chic ! Charpentier se pâme là devant, je suis sûr !

À vous, chère confrère, mes meilleures tendresses.

Si vous pouviez me trouver moyen de vous relire sans illustrations, j'aurais plus de liberté d'esprit, mais j'en ai l'intellect perturbé.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, nuit de dimanche [23-24 novembre 1879].

MON LOULOU,

Je suis désolé de la mort du général. Dis-le bien à Flavie et embrasse-la pour moi. Penses-tu qu'une lettre de moi lui ferait plaisir ? Mais je suis si las d'écrire ! D'autre part, il me semble que je lui dois cette marque d'affection.

Tant mieux, chère Caro, que tu sois contente de ton éventail ! La perspective de pouvoir gagner quelque argent avec tes talents doit te donner du courage. Maintenant trouve un atelier, et aux grandes oeuvres ! Qu'est-ce que Bonnat pense des toiles faites pendant l'été ? Quant à Charpentier, je ne vois aucun moyen d'en avoir, maintenant, le coeur net. Attendons ! et puis après tout, bonsoir ! Pourvu qu'on ne me parle pas d'argent, je suis content, et en demander, même quand j'en ai besoin, m'exaspère. Cette antipathie pour les affaires est devenue chez moi une vraie démence. Mme Régnier s'étonne de ma sévérité à l'encontre de ses illustrations. Je t'engage à ne pas la ménager sous ce rapport.

Vraiment, ma gloire m'encombre ! Cette semaine voilà trois envois d'auteurs ! Avec mes lectures (et mes ratures) je n'en peux plus. La théologie m'abrutit. Quel chapitre ! Il me paraît difficile d'avoir fini au jour de l'an. Les difficultés surgissent à chaque ligne.

J'ai reçu les bouffis ! Merci. Monsieur s'en gorge.

Depuis mardi soir, je n'ai vu personne, ce qui s'appelle pas un chat. Aucune nouvelle, d'ailleurs. Le nombre des bateaux augmente. J'en ai compté hier vingt-trois.

Adieu, pauvre chérie.

Ta Nounou t'embrasse.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

Croisset [25 novembre 1879].

MA CHÈRE CONFRÈRE,

Je prends la liberté de vous envoyer par le même courrier une pièce de vers que je trouve très remarquable et pouvant orner votre revue.

L'auteur, Guy de Maupasant, est attaché au cabinet du ministre de l'Instruction publique. Je lui crois un grand avenir littéraire d'abord ; et puis je l'aime tendrement parce que c'est le neveu du plus intime ami que j'aie eu, auquel il ressemble beaucoup du reste – un ami mort il y a bientôt trente ans, celui à qui j'ai dédié mon Saint Antoine. Enfin, je vous serais très reconnaissant d'insérer son petit poème. Ledit jeune homme a fait jouer l'hiver dernier un petit acte chez Ballande, qui a eu beaucoup de succès : Histoire du vieux temps. Il est connu dans le monde des Parnassiens.

Notre ami Georges Pouchet m'a donné de vos nouvelles, la semaine dernière. S'il vous donne des miennes, il pourra vous dire que je travaille violemment – et pour vous.

Je vous serre la main bien cordialement comme confrère. Après quoi, je me permets de vous la baiser comme homme, en vous priant de croire, chère madame, que je suis entièrement vôtre.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Mardi, 25 novembre 1879].

MON BON,

Je viens d'écrire à Mme Adam une lettre chaude en lui annonçant l'envoi de votre manuscrit qu'elle doit recevoir demain soir. Je n'ai pas parlé d'argent. Quand elle aura reçu votre poème, nous verrons. Les républicains sont généralement si pudiques que je ne suis pas sans inquiétude sur la réception. Mais je crois que le côté goethique séduira la dame. Vous savez que Pouchet est son grand ami. Parlez-en audit sieur et à Tourgueneff aussi.

C'est très bien votre Vénus. Je n'y vois rien à reprendre que deux petites incorrections grammaticales, mais elles peuvent se défendre. Dormez sur vos deux oreilles. C'est bon.

Connaissez-vous Theuriet ? Il a publié des vers dans le papier de Mme Adam. En sachant combien il a reçu, ce sera une base pour demander.

Que dites-vous de ce bon Bergerat qui ne répond pas à mes lettres ? Et de Lemerre se privant de m'expédier les premières épreuves des poésies de Bouilhet, que je devais avoir la «semaine prochaine» ? Quelles quantités de m... molles on rencontre à chaque pas que l'on fait, mon pauvre ami !

Ma religion (Exégèse et apologétique chrétiennes) m'exténue ! Je n'aurai pas fini au jour de l'an. Il faut en prendre son parti. J'ai peur d'être terminé moi-même avant la terminaison de mon roman. Quel fardeau qu'un pareil bouquin !

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, novembre ? 1879].

Il faut que je vous remercie tout de suite, car vous venez de me faire du bien. Les anciens vers que vous m'envoyez m'ont tellement ému que j'en ai pleuré comme un veau, et ces larmes m'ont soulagé ! Merci, du fond de ma tendresse. Lemerre, enfin ! imprime les poésies complètes de notre ami. Avez-vous quelques vers ? Voulez-vous qu'ils ne soient pas perdus ?

Vous n'avez pas compris le sens de mon indignation ; je ne m'étonne pas de gens qui cherchent à expliquer l'incompréhensible, mais de ceux qui croient avoir trouvé l'explication, de ceux qui ont le bon Dieu (ou le non-Dieu) dans leur poche, eh bien oui ! tout dogmatisme m'exaspère. Bref, le matérialisme et le spiritualisme me semblent deux impertinences.

Après avoir lu dernièrement pas mal de livres catholiques, j'ai pris la philosophie de Lefebvre («le dernier mot de la science») ; c'est à jeter dans les mêmes latrines. Voilà mon opinion. Tous ignorants, tous charlatans, tous idiots qui ne voient jamais qu'un côté d'un ensemble, et j'ai relu (pour la troisième fois de ma vie) tout Spinoza. Cet «athée» a été, selon moi, le plus religieux des hommes, puisqu'il n'admettait que Dieu. Mais faites comprendre ça à ces messieurs les ecclésiastiques et aux disciples de Cousin !

Ce que vous me dites de ma nièce est gentil. Elle est mon élève, c'est vrai, et j'en suis fier ; car une femme qui n'est ni une bourgeoise ni une cocotte, voilà une rareté.

J'en veux à Saint-René Taillandier pour ses inepties historiques à propos de Saint Antoine.

Je vous embrasse, sans la moindre cérémonie.

À MADAME JULIETTE ADAM. §

Croisset, mardi 2 décembre 1879.

CHÈRE CONFRÈRE,

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux

comme dit le père Hugo au Père éternel.

1° J'attends, en épreuves, l'élucubration du bon Tourgueneff, et la garderai par devers moi le moins de temps possible ;

2° Pas d'imprudence ! Mes deux bonshommes ne sont pas près d'être finis ! Le premier volume sera terminé cet été, mais quand ? et le second me demandera bien encore six mois, si toutefois je ne suis pas moi-même fini – avant l'oeuvre ! Depuis six ans que j'y suis attelé, je commence à en avoir assez. Donc, je vous en prie, n'annoncez rien, ne faites rien, il me sera impossible de vous remettre le ms avant la fin de 1880 ;

3° Avez-vous reçu la Vénus rustique de Guy de Maupassant ?

Qu'en faites-vous ? Il me semble que ces vers-là ne déshonoreront point votre papier.

4° Comme vous êtes une personne considérable, et qu'on sait que je suis de vos amis, on fait des bassesses auprès de moi. Donc je suis chargé de vous recommander, pour un article ou une réclame, un livre de jour de l'an, déposé dans vos bureaux. Cela a pour titre : La Princesse Méduse, par Daniel Darc (autrement Mme Régnier, femme d'un médecin de Mantes), édité chez Charpentier.

À vos genoux, en vous baisant la main ou plutôt les mains.

À ÉMILE ZOLA. §

Mercredi soir [3 décembre 1879].

MON CHER AMI,

Inutile de poser, n'est-ce pas ? ou de faire semblant de ne point l’avoir lu, quand, au contraire, je l’ai lu trois fois ! La pudeur seule m'a empêché d'en faire part à ma cuisinière. Du reste, elle ne l'eût pas compris.

Comme vous y allez ! Comme vous me vengez ! Mon opinion secrète est que vous avez raison : c'est un livre honnête. Mais n'ai-je pas voulu faire dire au roman plus qu'il ne comporte ?

Quand le mois de janvier sera passé, il faudra venir me voir. Arrangez-vous pour cela d'avance avec les amis. Ce sera une petite «fête de famille» qui me fera du bien. À cette époque je serai, espérons-le, dans mon dernier chapitre.

Je travaille beaucoup, mais j'en ai assez ! et le froid m'embête.

Si vous n'êtes pas surchargé de copies, envoyez-moi de vos nouvelles. Mon impatience de lire Nana n'a d'égale que mon envie de vous montrer mes bonshommes. Quand paraît votre volume ?

Re-merci. Je vous embrasse.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 3 décembre 1879.

Ci-inclus, mon chéri, l'autographe de Madame Adam. Ça peut servir. Voilà bien les journaux ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !!! Déroulède assimilé à Leconte de Lisle, et Theuriet donné pour modèle ! La vie est lourde et ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Nuit de samedi, 1 heure [6-7 décembre 1879].

Il faut que je t'embrasse bien fort, ma chère fille, pour te remercier de ta bonne lettre d'hier. Continue à m'en envoyer de pareilles. Tu sais que Vieux a besoin d'être aimé et caressé, et son coeur n'a pas trop de pâture maintenant.

Tant que je travaille, ça va bien, mais les moments de repos, les entr'actes de la littérature ne sont pas tous les jours folâtres. Enfin je vois le terme de mon chapitre. Dans une quinzaine de jours, j'espère n'avoir plus que dix pages.

Quel temps ! quelle neige ! quelle solitude ! quel silence ! quel froid ! Suzanne a fait un paletot à Julio avec un de mes vieux pantalons. Il ne démarre pas du coin du feu. J'attends vendredi le Moscove. Viendra-t-il ?

Charpentier m'a envoyé 700 francs et me doit faire encore un autre envoi prochainement.

(Comme je voudrais que l'affaire M*** fût en train !

et qu'on eût payé F***. C'est un poids que j'ai sur l'estomac. Quand en serai-je délivré ? Je continue très souvent à penser à mon ex-ami Laporte. Voilà une histoire que je n'ai pas avalée facilement.) Si Bonnat est dur pour toi, c'est qu'il te considère beaucoup. Tant mieux ! Il te traite en confrère.

Comment peux-tu savoir ce qui se dit chez la bonne Princesse ? Voilà un mois que je lui dois une lettre. Mais je suis débordé. Je passerai ma journée demain rien qu'à écrire des lettres, dont cinq sur des livres qu'on m'a envoyés ! Tous ces hommages me deviennent une peste. J'ai tant de choses à lire ! et tant d'autres lignes à tracer !

Garde les livres et revues à mon adresse. C'est autant d'épargné.

Dis à Gertrude que je suis bien fâché de ne pas la voir. Repassera-t-elle par Paris au printemps ?

Il est temps d'aller se coucher.

Je t'embrasse bien fort.

Nounou.

Pas de Furet.

Personne sur le quai. Le facteur arrive à des heures fantastiques.

J'aime à croire que Putzel va mieux.

Et l'oxygène ?

Houzeau m'abandonne.

Naturellement.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Lundi soir [8 décembre 1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je vous écrirais plus souvent si je ne craignais de vous importuner avec ma correspondance, n'ayant à vous narrer rien de neuf, ni de drôle. Ma vie est si plate ! Mais par cet abominable froid, je ne résiste pas au besoin de vous demander «comment allez-vous ?»

J'aime à croire que vous vous privez de sortir, malgré votre amour pour la promenade. Ici, il est impossible de mettre le pied dehors. Pas un bateau sur l'eau, pas un passant sur la route ! C'est comme un tombeau d'une entière blancheur, dans lequel on gîte, enseveli.

Je profite de cette radicale solitude pour avancer mon interminable bouquin. Aussi j'espère dans un mois entamer le dernier chapitre.

Chesneau m'a envoyé un roman de sa façon où vous vous trouvez le père Giraud (de l'école de droit) aussi. J'en ai reçu un autre de Charles-Edmond. Je doute que ces deux oeuvres vous causent un vif plaisir.

La gent de lettre parisienne m'a l'air entortillée par les «inondés de Murcie». On m'avait invité à faire partie du Comité. Mais la fête se passera de ma présence, ne sachant ni danser le boléro, ni pincer de la guitare.

Dans votre dernière lettre, vous vous disiez triste. Il faut se raidir pour supporter la vie, ma chère Princesse ! Moi non plus, je ne suis pas tous les jours folâtre ! Mais je pense à vous ; il m'est comme un rayon de soleil. Car je suis, vous le savez bien,

Votre vieux fidèle et très affectionné.

À PAUL ALEXIS. §

Lundi soir, 8 décembre 1879.

C'est très gentil, votre acte ! Pourquoi n'y en a-t-il pas trois ? Je vous remercie d'avoir fait un dénouement qui n'est pas poncif. Puisqu'il est en dehors de la morale vulgaire, il est donc bon. Que le public l'ait avalé, voilà ce qui m'étonne.

Mais entre nous, mon cher ami, je trouve que, dans votre préface, vous donnez une importance exagérée aux organes génitaux. Qu'importe que... ou que l'on ne... pas, ô mon Dieu ! Les classiques avaient le cocuage, qui est une chose gaie. Les romantiques ont inventé l'adultère, qui est une chose sérieuse. Il serait temps que les naturalistes regardassent cette action comme indifférente.

Toutes mes amitiés à Zola. J'ai bien envie de lire son bouquin.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset, 16 décembre 1879].

Il est bien tard et mon feu s'éteint. N'importe ! Je veux écrire à ma chère fille afin d'avoir d'elle une épître.

Ton mari a dû te donner de mes nouvelles avant-hier, et Tourgueneff m'a promis d'aller te voir aujourd'hui.

Son départ pour la Russie m'attriste beaucoup, car il ne sait quand il reviendra. Il a peur d'avoir dans sa jolie patrie des désagréments politiques, c'est-à-dire d'être colloqué dans ses terres indéfiniment. Nous avons passé ensemble vingt-quatre heures charmantes. Quel brave homme et quel artiste !

Il m'a redonné du coeur pour Bouvard et Pécuchet, ce dont j'ai grand besoin, car, franchement, je tombe sur les bottes, ma pauvre cervelle n'en peut plus ! Il faudra que je me repose ! (depuis tant d'années je travaille sans relâche !) Mais quand sera-ce ? Ma religion n'avance pas. Jamais je ne verrai donc la fin de ce gredin de chapitre qui est d'une composition infernale ? Et puis je suis déchiré entre la Foi et la Philosophie, voulant être aussi sympathique à l'une qu'à l'autre, c'est-à-dire qu'il y en ait pour les deux bords.

L'histoire du P. Didon ne me surprend nullement, au contraire ! et elle renforce mes théories. Du moment que vous vous élevez, on (l'éternel et exécrable on) vous rabaisse. C'est pour cela que l'autorité est haïssable essentiellement. Je demande ce qu'elle a jamais fait de bien dans le monde. Aussi ton bonhomme d'oncle est-il révolutionnaire jusque dans les moelles.

Mais quelle réclame pour mon loulou que le portrait du Révérend ! Médite-la et soigne-le !...

Tes présents de bouche ont été bien reçus et nous avons fêté ma cinquante-huitième dignement. Gertrude m'a renvoyé ce matin une charmante lettre. Mais il est trop tard pour lui répondre ce soir.

Flavie t'a-t-elle parlé de celle que je lui ai écrite ?

La maison n'est pas précisément chaude. On est transi rien qu'à traverser la grande salle à manger.

Suzanne me soigne très bien, et Fortin vient me voir souvent.

Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse bien fort.

Ton vieux.

À MADAME TENNANT. §

Croisset, mardi soir [16 décembre 1879].

Merci de votre lettre, ma chère, ma bien chère Gertrude. Dolly aurait tort de me faire des reproches. Je suis désolé de n'être pas à Paris puisque vous y êtes (ma volonté là dedans n'y est pour rien, soyez-en sûre). Mais il faut revenir au printemps, vers la fin de mars ou le milieu d'avril ; à cette époque je serai tout à votre disposition. Le premier volume de mon infernal roman sera fini, le second ne me demandera plus que six mois et je regarderai l'oeuvre comme terminée. Ce que c'est ? Cela est difficile à dire en peu de mots.

Le sous-titre serait : «Du défaut de méthode dans les sciences». Bref, j'ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes. Les femmes y tiennent peu de place et l'amour aucune. Votre Américain a été fort mal renseigné. Je crois que le public n'y comprendra pas grand'chose. Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés, mais j'écris à l'intention de quelques raffinés. Peut-être sera-ce une lourde sottise ? à moins que ce ne soit quelque chose de très fort ? Je n'en sais rien ! et je suis rongé de doutes, accablé de fatigue.

Cette année (1879), je n'ai, en tout, passé que deux mois à Paris. Donc personne moins que moi n'est au courant des nouveautés et curiosités de la capitale. Caroline vous renseignera là-dessus mieux que son oncle. Vos filles connaissent-elles le musée de Cluny et celui de l'Hôtel Carnavalet ? La collection des médailles à la Bibliothèque de la rue Richelieu ? Il y a une promenade obligatoire pour les étrangers, c'est une partie de canot dans les égouts ! Mais le temps n'est pas très propice. Quant aux théâtres, j'ignore absolument ce qui s'y passe, voilà plusieurs années que je n'ai mis les pieds dans une salle de spectacle. Je ne suis pas un provincial, mais un sauvage.

Vous n'avez pas dû vous divertir prodigieusement au cours de M. Caro : l'homme est bien médiocre. Quant à mon amie Sarah Bernhardt et à Coquelin, cela dépend de ce qu'ils auront joué.

Ma nièce m'a écrit que votre seconde fille était embellie et que l'aînée était de plus en plus spirituelle. Je leur porte une vraie tendresse. Et à vous, donc !

Écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire, ma chère Gertrude.

À vous du fond du coeur et tout entier vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi matin, 10 heures, 23 décembre 1879.

MA CARO,

C'est de l'insenséisme ! Venir ici par un temps pareil, et vouloir peindre dans les conditions atmosphériques du logis ! Tu n'y songes pas ! Crois-tu que ton modèle pourra se dénuder ? Où la mettras-tu ? Où te mettras-tu toi-même ? En ma qualité d'ancêtre, je m'oppose à cette extravagance. Reste à Paris. Tu viendras me voir plus tard, dans un entr'acte de ton travail. Je ne suis pas héroïque du tout, mais raisonnable. Et puis, qui vous servirait ? Ma bonne a bien assez que de me monter toutes les heures du coke et du bois !!! J'en brûle même qui est vert. Ainsi c'est entendu. Mais par exemple, beaucoup de lettres, et de longues.

N B. – Tu dois t'être trompée. Ce n'est pas Bouvard et Pécuchet qu'on annonce dans le Voltaire, mais ma Féerie. Je serais bien contrarié si le titre de mon roman et même mon roman était annoncé maintenant ! Mon petit Duplan m'envoyait toutes les feuilles où se trouvait mon nom. À présent je ne sais même plus ce qui me concerne !

Mes lampes sont peut-être à Rouen. Mais comment les avoir ? Plus de communications avec cette bonne ville. On risque de se casser la gueule ou un membre, si l'on y va pédestrement, et cette nuit le ponton a sombré.

Ce matin, un brouillard à couper au couteau. Malgré mon grand âge, je n'ai jamais vu un pareil hiver. Dois-tu être embêtée d'entendre parler du froid ! toi qui vois des humains.

Adieu, pauvre chat ; mille bécots de

Vieux.

À AUGUSTE HOUZEAU. §

Croisset, jeudi 25 décembre 1879.

Eh bien, mon bon, tant que vous n'aurez pas fait un soleil pour fondre la glace, et que l'ancien ne ressuscitera pas, il faut attendre.

Mais dès qu'on pourra circuler, vous devez venir ici avec Pennetier et Georges pour réparer le malencontreux déjeuner de l'année dernière.

Que 1880 vous soit léger !

Tout à vous.

Pennetier ignore peut-être que son riflard est chez moi depuis un mois. Il devait l'envoyer chercher, au dire de Pouchet (auteur du délit !).

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Dimanche [28 décembre 1879].

MA CHÈRE PRINCESSE,

Je comprends votre indignation contre ces deux livres dont vous me parlez et que je ne connais pas ; d'abord parce que je comprends toutes les indignations, secondo parce que c'est vous qui êtes blessée, et troisièmement parce que j'aime la grandeur et que j'exècre ce qui l'outrage. Mais qu'y faire ? N'y plus songer, si l'on peut, est le seul remède. Méprisez donc tout cela et ne pensez qu'à vous et à vos amis (recommandation bien inutile).

Quand ce billet vous arrivera, il me semble qu'on sera un peu dégelé. Ce soir (ici du moins) le temps est moins froid, et il pleut. Je viens de passer un mois enseveli sous la neige, et menant l'existence du fossile appelé «l'Ours des Cavernes». Aussi ai-je avancé ma besogne.

J'espère entamer mon dernier chapitre dans le milieu du mois prochain. Quand il sera fini je me précipiterai vers la rue de Berri et je compte rester longtemps à Paris, ou du moins m'en absenter fort peu pendant un an ou dix-huit mois.

Du livre de Goncourt, je ne connais que deux fragments. D'ailleurs, je ne lis rien du tout en dehors des livres relatifs à mon travail, et quels livres !!! des catéchismes et des apologétiques par MM. les Jésuites, élucubrations d'une lourdeur à tuer un rhinocéros ! Voilà les tourments que vous inflige la probité littéraire.

Que 1880 vous soit léger, ma chère Princesse ! Personne plus que moi ne fait des voeux pour votre bonheur.

Votre très dévoué, qui vous baise les deux mains.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mercredi soir, 31 décembre 1879.

Que 1880 te soit léger, ma chère fille ! Bonne santé, triomphes au Salon, réussite des affaires ! Pour moi particulièrement j'ajoute : avoir fini Bouvard et Pécuchet ! car franchement je n'en peux plus. Il y a des jours comme aujourd'hui où j'en pleure de fatigue (sic), et c'est à peine si j'ai la force de tenir une plume ! Je devrais me reposer. Mais comment ?... où ?... et avec quoi ?

Encore une bonne quinzaine pourtant, et j'espère avoir fini mon chapitre ! ce qui me donnera du revif, j'aime à le croire ! et au bout de trois ou quatre mois, quand le dernier chapitre sera fait, j'en aurai encore (avec le second volume) pour six ou huit mois !!! Cette perspective m'épouvante dans mes heures de lassitude. Mais a-t-on jamais fait un livre pareil ? Je crois que non !

Pour se remonter le tempérament, Monsieur se soigne sous le rapport de la gueule. Le caviar de Tourgueneff avec le beurre de la nièce sont la base de mes déjeuners, et Mme Brainne m'a envoyé (sans compter un pot de gingembre) une terrine de Strasbourg qui est à faire pousser des cris ! Suzanne, hier, à la réception de la susdite, a proféré un beau mot : «Quel dommage que Mme Commanville ne soit pas là !»

À propos de mes bonnes, Mamzelle Julie m'a chargé de ne pas oublier de dire à Mme Commanville, etc. Elle a peur que je n'oublie ses souhaits de bonne année...

Quelle idée tu avais de vouloir venir maintenant, mon pauvre loulou ! On est noyé dans la boue. Il a fallu, encore une fois, faire relever la porte de ton atelier et il est très difficile d'allerrr z'aux lieux ! à cause des flaques d'eau et du verglas. Tantôt j'ai encore risqué de me casser une patte. Autre désagrément : les pauvres (la sonnette retentit à chaque moment, ce qui me trouble beaucoup) ; du reste Suzanne les congédie avec une impassibilité charmante...

Pense bien à Vieux qui est là-bas tout seul et qui crache dans sa petite cheminée, sous la grosse poutre de sa petite salle, ayant pour compagnie son chien. Quelle vie d'artiste !

Allons, encore deux bons bécots de nourrice.

Cro-Magnon.

À MADAME X***. §

[Croisset, décembre 1879].

MADAME,

Voici une heure que j'ai reçu votre lettre et j'y réponds immédiatement pour vous calmer, car votre inquiétude m'inquiète. Comment ! une émeute est imminente et la Champagne va devenir prussienne ? Ah non, ça, c'est trop ! En quoi notre temps est-il «étrange» ? Je ne comprends rien à tout cela ! Nous sommes, au contraire, dans le calme, la platitude. Avez-vous peur de Blanqui ? de Humbert ? L'élection de Javel vous terrifie-t-elle ? Ce serait trop naïf !

Quant à mes bonshommes, c'est parce qu'on les assomme avec Ségur et ses pareils qu'ils tournent à l'indifférence, et ce procédé-là est «tout à fait digne de moi» – bien que vous en disiez, ma chère amie.

Depuis trois mois je ne lis que des livres de dévotion moderne. Aujourd'hui, j'ai expédié le Manuel des jeunes communiants où il y en a des raides. «Avez-vous commis des actes déshonnêtes avec des animaux, etc... », page 376 ! Ce qui est peut-être un souvenir de ce passage de la Mischna : «Il n'est pas bon à l'homme prudent de rester seul avec un animal, surtout si c'est un quadrupède !»

L'importance qu'on donne aux organes uro-génitaux m'étonne de plus en plus.

Et notre ami le P. Didon qui débagoule sur le divorce et le mariage !... Peut-on s'occuper de niaiseries pareilles ?

Je vous assure qu'en ces matières je suis un peu plus qu'un amateur. Eh bien ! Le coeur me saute de dégoût ! Pie IX – le martyr du Vatican – aura été funeste au catholicisme. Les Dévotions qu'il a patronnées sont hideuses ! Sacré-Coeur, Saint Joseph, entrailles de Marie, Salette, etc., cela ressemble au culte d'Isis et de Bellone dans les derniers jours du paganisme. En signalant ce symptôme je suis dans le vrai – et je fais mon devoir.

Je n'ai encore rien lu de Nana. Quant aux Rois en exil, je vous trouve un peu sévère ! L'auteur, il est vrai, n'a pas compris la grandeur du sujet. ça sent trop la vie parisienne.

Je me suis délecté avec le dernier volume de Renan. Quel bijou d'érudition, et comme c'est modeste ! Il n'a pas le bon Dieu dans sa poche, celui-là, et voilà pourquoi je l'aime. Mais je vous aime encore plus que lui et je vous embrasse.

Votre vieux fidèle.

Amitiés au mari.

1880 §

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 2 janvier 1880.

Que 1880 vous soit léger, mon très aimé disciple. Avant tout, plus de battements de coeur, santé à la chère maman ; un bon sujet de drame qui soit bien écrit et vous rapporte cent mille francs. Les souhaits relatifs aux organes génitaux ne viennent qu'en dernier lieu, la nature y pourvoyant d'elle-même. Ah ! çà, vous allez donc publier un volume ! Un volume de vers, bien entendu ? Mais d'après votre lettre le conte rouennais en fait partie. Et puis vous dites nos épreuves. Qui cela, nous ?

J'ai grande envie de voir l'élucubration antipatriotique. Il faudrait qu'elle fût bien forte pour me révolter.

Dans une quinzaine j'espère avoir fini mon chapitre (l'avant-dernier) !!! Tâchez de venir dans trois semaines. Je vous embrasse.

À EDMOND DE GONCOURT. §

2 janvier [1880.]

Mon cher Ami,

Dites à M. Laffitte que je me mets à ses genoux pour le supplier de me laisser maintenant tranquille avec mon roman. Si on veut que je ne le finisse pas, c'est de m'en parler. Chacun a ses faiblesses, et celle-là chez moi est excessive.

Une réclame dans le Voltaire, inventée par je ne sais qui, m'a gêné durant trois jours. (Est-ce Charpentier qui en est l'auteur ?) En tout cas, j'en veux au c... inconnu qui livre au public les initiales de mes deux bonshommes et qui soutient que j'ai prôné Rochefort ! par devant LL. MM. Impériales, ce qui eût été d'un joli goût ! Oh ! le reportage ! quelle m... !

Pour en revenir à Laffitte, dites-lui que mon bouquin ne peut être livrable avant un an. Il me faut encore cinq mois pour avoir fini le premier volume, le second m'en demandera bien six. Cela nous remet à l'automne prochain. Alors on s'abouchera. Et puis, le susdit roman est en quelque sorte (et jusqu'à nouvel ordre) promis à Mme Adam. Cependant il n'y a rien de conclu. Telle est la vérité.

Quand paraît votre livre ? Ce que j'en connais m'allèche. Il me semble que c'est bien dans votre tempérament.

Allons, mon bon vieux, que 1880 vous soit léger ! Santé, lauriers et monacos, voilà ce que je vous souhaite ; et je vous embrasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], dimanche soir [11 janvier 1880].

Je vais donc te voir, bientôt, ma pauvre fille, jeudi ou vendredi, n'est-ce pas ? J'espère que, pendant les «courts moments que tu me consacreras», tu n'auras pas d'occasions t'empêchant d'être longuement avec Vieux.

Je t'aurais écrit avant-hier soir, sans la venue de ton époux.

Mon chapitre est fini. Je l'ai recopié hier et j'ai écrit pendant dix heures ! Aujourd'hui je le re-recorrige, et je le re-recopie. À chaque nouvelle lecture, j'y découvre des fautes ! Il faut que ce soit parfait. C'est la seule manière de faire passer le fond. Ta dernière lettre est bien gentille, pauvre chat, et je t'en remercie.

Ton voyage tombe on ne peut mieux, avant de commencer mon dernier chapitre. Mais si tu veux te faire mieux voir, apporte-moi :

1° Deux paquets de tabac,

2° De la poudre de gingembre et du Kermen, pour le cari à l'indienne, objets qui se trouvent (bien que dise M. Commanville) sur la place de la Madeleine, à côté d'un marchand d'oiseaux, quand on a le dos tourné au marché.

Cuvellier doit aussi les vendre, ou Guyot ?...

Adieu, à bientôt. Le Préhistorique te donnera de bons baisers de

Nounou.

Je ne suis pas sûr du nom, mais c'est quelque chose d'approchant.

À MADAME TENNANT. §

Mardi soir, 13 janvier 1880.

Ne soyez pas triste, ma chère Gertrude. Songez que vous en avez encore d'autres qui ont besoin de vous ! et qui en auront toujours besoin. Votre lettre m'a été au coeur, ma vieille amie. Comme je voudrais vous voir souvent et très longtemps, seul à seul ! Nous avons tant de choses à nous dire, n'est-ce pas ?

Je souhaite à Éveline tout le bonheur que méritent son gentil caractère et son extraordinaire beauté. Un poète pour mari ? Diable ! une bourgeoise n'aurait pas fait cela et je ne vous en aime que davantage, si c'est possible. être poète, jeune, riche et épouser celle qu'on aime ! Il n'y a rien au-dessus de ça ! et j'envie votre gendre, en faisant un retour sur mon existence si aride et si solitaire.

Le voyage de Rome est remis ; très bien. Mais celui de Paris ? Non, n'est-ce pas ? J'espère vous voir au printemps.

Je suis content que Daudet vous ait plu. L'homme, comme le talent, est plein de séduction, un pur tempérament méridional. De son côté il m'a écrit une lettre enthousiaste à votre endroit.

J'ai peur que vous ne soyez retournées en Angleterre, aussi je vous y adresse ma lettre.

Un petit mot de temps à autre, n'est-ce pas ?

Mille vraies tendresses.

À MADAME GEORGES CHARPENTIER. §

Mardi, 13 [janvier 1880].

Chère madame Marguerite,

Votre aimable billet de jour de l'an s'est beaucoup promené avant de me parvenir, la poste n'ayant pu lire l'adresse, qui me semble lisible cependant.

C'est moi qui aurais dû vous écrire le premier ! L'excuse à ma goujaterie est que je suis éreinté, écrasé jusque dans les moelles. Il y a des moments où j'ai peine à lever une plume – et tout cela pour qui ? pour la «Maison Charpentier» ! Aujourd'hui seulement j'ai fini mon avant-dernier chapitre ! et lundi prochain je me mets au dernier, qui me demandera encore trois ou quatre mois.

Maintenant autre guitare : je demande à votre mari comme un service personnel de publier maintenant, c'est-à-dire avant le mois d'avril, le volume de vers de Guy de Maupassant, parce que cela peut servir au susdit jeune homme pour faire recevoir aux Français une petite pièce de lui.

J'insiste. Ledit Maupassant a beaucoup, mais beaucoup de talent ! C'est moi qui vous l'affirme et je crois m'y connaître. Ses vers ne sont pas ennuyeux, premier point pour le public ; et il est poète, sans étoiles, ni petits oiseaux. Bref, c'est mon disciple et je l'aime comme un fils.

Si votre légitime ne cède pas à toutes ces raisons-là, je lui en garderai rancune, cela est certain. De plus, le même Charpentier me doit des excuses pour ne m'avoir point transmis le splendide article de Zola sur l'Éducation sentimentale. Sans un ami (de Rouen) qui me l'a envoyé, j'eusse été privé de cet encens.

Embrassez vos mioches pour moi, me permettant de commencer par leur mère, licence qu'autorise le grand âge de votre tout dévoué et affectionné. Quand aurons-nous un petit éditeur ?

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, 13 janvier 1880].

Mon cher Guy,

Je viens d'écrire non à Charpentier, mais à son épouse pour qu'elle lui demande de ma part et comme un service personnel de publier tout de suite votre volume. J'insiste sur les raisons, fais votre éloge et lui dis que, s'il n'exécute mes désirs, je me fâche.

Ma lettre vous servira-t-elle ? Problème. La Revue Moderne m'a envoyé votre «Mur». Pourquoi l'ont-ils à moitié démoli ? La note de la rédaction qui vous fait mon parent est bien jolie. Du reste, cette revue me paraît gigantesque ! Sarah Bernhardt comparée à Frédérick Lemaître et à George Sand ! Et dans l'article sur l'Odéon : après la Ligue, la Renaissance !!! Si ce sont là les «jeunes», je redemande Baour-Lormian.

Quant à votre «Mur», plein de vers splendides, il y a des disparates de ton. Ainsi le mot bagatelle vous verse une douche glacée. L'effet comique arrive trop tôt. Mais admettons que je n'aie rien dit ; il faut voir l'ensemble.

Que vous avez raison quant aux visites !!! Quelle scie ! Mais les gens du monde sont sans pitié, mon bon.

Ah ! N... de D... ! J'oubliais une chose grave. À qui s'adresser dans votre établissement pour carotter le marbre devant servir à Guillaume, qui va faire le buste de Bouilhet ? La chose presse, car les travaux de maçonnerie vont être mis en adjudication et Sauvageot, l'architecte de la ville, me prie de me hâter.

À FRANCOIS COPPÉE. §

Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).

Mercredi, 14 janvier 1880.

Merci de votre cadeau, mon cher Coppée. (On ne me l'a envoyé de Paris qu'il y a trois jours.)

J'imagine que vous êtes fatigué des mots faits sur le Trésor. C'en est un : «Ceux-là (les vers) ne sont pas de faux diamants», mais l'appréciation est juste, bien que le langage soit banal.

Comme vous maniez avec dignité les choses familières ! – Quel prix vous donnez aux moindres objets ! Les poètes ont toujours raison... et il n'y a que le style – quoi qu'on dise.

Quand donc MM. les comédiens joueront-ils de vous une oeuvre de longue haleine !

Mais vous devez être content du succès matériel. Ça a réussi n'est-ce pas ? Vous me verrez au printemps quand j'aurai fini mon affreux bouquin, et alors on taillera une soignée bavette. Il me semble que nous avons besoin de nous voir. En attendant ce plaisir-là remerci et je vous embrasse.

Votre.

Vous me confondez avec vos dédicaces olympiques

Chatouillant de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse.

À GUSTAVE TOUDOUZE. §

Croisset, 21 janvier 1880. Mercredi soir.

J'ai passé toute l'après-midi à vous lire, mon cher ami, et je vous crie bien haut bravo ! sans restriction aucune.

Jules de Goncourt m'appelait «un gros sensible». Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai eu souvent les yeux mouillés. Une fois même, il a fallu prendre son mouchoir ! Votre roman déborde de sensibilité ou plutôt de sentiment, ce qui vaut mieux ; et pas de mièvrerie, pas de grimace. Cela est sain et bon, et habile, car l'intérêt ne se ralentit pas une minute. J'ai dévoré vos 370 pages !

L'émotion m'a empoigné au dîner du médecin, quand il rentre chez lui, et elle n'a cessé. Mais vous avez du TALENT, mon camarade ! Aucun mot ne m'a choqué ; rien de vulgaire. Ce livre-là doit vous faire adorer des femmes, et apprécier, applaudir par les artistes.

On voit que vous aimez votre mère, c'est senti. Gardez-la le plus longtemps que vous pourrez. Je vous envie !

Je n'aime pas beaucoup la mort de Fourgerin, qui ne meurt qu'après avoir fait sa recommandation à Gaston. Cela est un peu voulu. C'est la seule tache que j'aperçoive.

L'épilogue est fort beau, le retour de tendresse de Mme Lambelle pour sa bru.

Dans la vieille Claudine, il y a des naïvetés adorables.

Enfin le problème est résolu : moral et pas c... !

Encore une fois, mon cher ami, toutes mes félicitations bien sincères, et à vous ex imo.

 

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, 22 ou 23 janvier 1880].

Mon chéri,

Le titre est bon ! «Des vers, par G. de M***.». Gardez-le...

Je doute que ma lettre à Mme Charpentier vous serve à quelque chose. Elle a dû lui parvenir le jour même de son accouchement, et son époux était alité, détail que j'ai su par Mme Régnier. Mais c'est samedi que paraît le commencement du Château des Coeurs. Après quoi j'écrirai audit Charpentier lui-même et lui reparlerai de vous. Mais allez souvent dans sa boutique ! Assommez-le ! Importunez-le ! fatiguez-le ! C'est là la seule méthode. À force d'embêter les gens, ils cèdent.

Je compte sur vous pendant les jours gras, c'est-à-dire dans une quinzaine. Arrangez-vous pour passer ici au moins un jour plein et prévenez-moi un peu d'avance.

Maintenant, je prépare mon dernier chapitre : l'Éducation. Si je pouvais fouiller dans la bibliothèque de votre Ministère, j'y trouverais, j'en suis sûr, des trésors. Mais par où commencer les recherches ? Il me faudrait des choses caractéristiques comme programmes d'études et comme MÉTHODES.

Je veux montrer que l'éducation, quelle qu'elle soit, ne signifie pas grand'chose, et que la nature fait tout ou presque tout.

Avez-vous un catalogue de votre bibliothèque ? Parcourez-le et voyez ce qui peut me servir. Si je vous lisais mon plan, vous verriez ce qui me conviendrait. Il sera fait dans une quinzaine.

Tenez-moi au courant de ce qui vous concerne chez Charpentier et pensez à moi. Je vous embrasse tendrement.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, nuit de vendredi 2 heures [23-24 janvier 1880].

Ma pauvre fille,

Par une lettre que ton mari a reçue tantôt, je sais que tu vas bien, et que ton retour s'est effectué solitairement. Ne manque pas de fortement plaisanter Lapierre, qui a préféré à ta compagnie celle des notables de Rouen, comme si tout Rouen t'allait à la cheville ! ce qui est cependant te placer très bas. De mon côté, je t'assure que je lui ferai une scie qui l'embêtera. Explication : c'est qu'il avait quelque intérêt pécuniaire à être avec ces messieurs.

Ernest et moi, nous faisons très bon ménage. Voilà deux soirs que nous jacassons jusqu'à près de 11 heures du soir ! Hier, il m'a beaucoup parlé de son affaire. Sa persistance est vraiment touchante. Il finira par réussir à force d'entêtement ! Ne prends aucune mesure avant quelque temps, il a besoin maintenant de toutes ses facultés !

Je pioche le plan de mon chapitre X et dernier, lequel se développe dans des proportions effrayantes. L'«éducation» n'est pas un petit sujet ! ! ! Et il se pourrait bien, par conséquent, que je ne sois pas prêt à quitter Croisset avant la fin d'avril ou le milieu de mai. Mais je ne veux pas me demander quand j'aurai fini.

J'avais gardé de l’Éducation des filles de Fénelon un bon souvenir, mais je change d'avis : c'est d'un bourgeois à faire vomir ! Je relis tout l’Émile de Rousseau. Il y a bien des bêtises ; mais comme c'était fort pour le temps, et original ! ça me sert beaucoup.

Tu recevras le Château des Coeurs demain. Nous verrons l'effet que ça fera... Les lettres adressées à ton mari ne sont pas pour moi. Donc, ma chérie, pense un peu au

Préhistorique qui t'embrasse.

Comme ç'a été gentil les trois jours passés ensemble, n'est-ce pas, pauvre loulou ?

N. B. – Et mes livres sur l'«Éducation» ?

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

Croisset [25 janvier 1880].

Je crois que vous errez, ma chère amie, et que je vous avais écrit vers le jour de l'an. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'attendais de vos nouvelles, un peu anxieusement. Du reste il ne faut pas m'en vouloir si je suis en faute. Songez que j'ai en moyenne trois ou quatre lettres à écrire par jour, et deux à trois volumes à lire par semaine. Sans compter ce qu'il faut que je lise pour mon travail. Si bien que, maintenant, je suis débordé ; mes yeux ne suffisent plus à ma besogne, ni le temps non plus. Je suis obligé de répondre aux jeunes gens qui m'envoient leurs oeuvres que maintenant je ne puis plus m'occuper d'eux, et je me fais (bien entendu) autant d'ennemis.

Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonshommes ? à plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur. Et tout cela ou rien, c'est la même chose. Mais cette surabondance de documents m'a permis de n'être pas pédant ; de cela, j'en suis sûr.

Enfin je commence mon dernier chapitre ! Quand il sera fini (à la fin d'avril ou de mai), j'irai à Paris pour le second volume qui ne me demandera pas plus de six mois. Il est fait aux trois quarts et ne sera presque composé que de citations. Après quoi, je reposerai ma pauvre cervelle qui n'en peut plus.

Lisez donc la Paix et la Guerre de Tolstoï, trois énormes volumes, chez Hachette. C'est un roman de premier ordre, bien que le dernier volume soit raté.

Je n'ai pas souffert du froid, mais j'ai brûlé dix-huit cordes de bois, sans compter un sac de coke par jour. J'ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l'ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, bien que ne voyant personne ; je n'entendais pas dire de bêtises ! L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m'exaspérer et je ne respire librement que dans le désert. Les querelles de bonapartistes sont pourtant divertissantes.

Les collèges de filles de Camille Sée ne me semblent pas plus drôles que les couvents, après tout, et la question du divorce me tanne prodigieusement. J'aime la solution de Robin : «Oui, les gens mariés doivent vivre éternellement ensemble pour être punis de la bêtise qu'ils ont faite en s'épousant.» Cela est inique, mais folichon.

Le Château des Coeurs a commencé à paraître dans le numéro d'hier.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Dimanche 24 [sic, pour 25] janvier 1880.

Mon cher Ami,

La Renommée aux cent bouches m'a appris que Mme Charpentier était accouchée et que, le jour même où le ciel vous octroyait un héritier, vous étiez alité.

Donc, comment se portent la mère, l'enfant et le papa ?

2° Pour vous fléchir, j'avais bassement écrit à Mme Charpentier. Mon épître a dû lui arriver le jour précisément où elle enfantait. Donc, ma lettre est probablement perdue. Elle avait pour but de vous recommander la publication, aussi prompte que possible, des Vers de Maupassant. Faites cela, et vous m'obligerez infiniment. C'est un SERVICE que je vous demande, et la publication ne vous déshonorera pas.

3° La Féerie a bonne mine et, ainsi publiée, elle me plaît.

Nous causerons de la question pécuniaire quand tout sera paru. Mais (il y a toujours un mais), d'ici là, mon bon, vous seriez bien aimable de m'envoyer ce qui me revient de l’Éducation sentimentale (votre dernier paiement était pour un tirage de Salammbô). Franchement, et sans blague aucune, un peu de monnaie me serait agréable pour le quart d'heure.

Je commence le plan de mon dernier chapitre. Quand sera-t-il fini ? Dieu le sait ! Peut-être pas avant la fin d'avril, ou le milieu de mai.

Dès qu'il fera moins hideux, au commencement de mars, je suppose, je m'attends à votre visite, en compagnie de Zola, Goncourt et Alph. Daudet. Vous apparaîtrez avec les violettes et nous nous livrerons à un petit balthazar rustique.

D'ici là, je vous embrasse. Vôtre.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Dimanche [25 janvier 1880].

J'attends le modèle d'une pétition à M. Turquet. Je viens d'écrire à Charpentier pour votre volume de vers. Il aura ma re-lettre en même temps que vous aurez ce billet.

Avez-vous trouvé quelque monument pour moi dans votre boutique ?

Puis-je, aux jours gras, compter sur votre Excellence ?

Adieu, mon chéri, je vous embrasse.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi, 2 heures [27 janvier 1880].

Mon loulou,

Mon indignation n'a pas de bornes ! et j'ai envie de t'accabler d'injures !

Si la première du Nabab est pour jeudi prochain, comment veux-tu maintenant avoir des places ? La répétition générale commencera demain, à 1 heure. Le service sera déjà fait s'il ne l'est. J'aime à croire que la première n'aura lieu que samedi. Alors tu auras la chance d'avoir des places.

Tu as vu par toi-même, quand je montais les premières de Bouilhet, que l'auteur d'une pièce manque toujours de places, bien qu'il en achète de sa poche ! et que, la veille d'une première, tout le monde perd la boule ; on ne lit même plus les lettres.

Crois-tu que Daudet va avoir le temps de te répondre et de s'occuper de toi ? Sans compter que les billets de spectacle mis sous enveloppe et envoyés par la poste sont presque toujours volés.

N B. – Ne jamais, en ces cas-là, se servir de la poste.

Bref, si tu veux assister à la première du Nabab, il faut aller toi-même ou envoyer un commissionnaire intelligent chez Daudet, et qu'il attende la réponse. Si Daudet ne t'en donne pas, re-envoie le commissionnaire chez Deslandes, et qu'il attende indéfiniment.

Mais en y allant toi-même, tu as plus de chances de réussir. Tu vas trouver que c'est trop compliqué. Tu mettras à la poste des lettres qui ne seront même pas décachetées, et tu n'auras pas de places et tu te plaindras du sort !

Mon loulou n'est guère pratique ! Que n'as-tu écrit quelques jours d'avance à Mme Daudet : c'était là le bon moyen.

Si j'étais de toi, je m'informerais de l'heure où finira la répétition générale et, munie des deux épîtres ci-incluses, j'irais moi-même au Vaudeville, en altière Vasti, pour parler à ces messieurs.

Quant à la Vie Moderne, réclame-la, impudemment.

Bergerat n'a pas compris. Au lieu d'envoyer les numéros à Paris, comme il faisait auparavant, il les envoie à Croisset.

À la fin de sa préface, il y a un mot très aimable pour Mme Commanville.

Bonne chance pour la première. Quant à moi, je suis content de n'y pas assister. Ces solennités-là sont hideuses ! On y voit trop crûment le plus vilain des sept péchés capitaux : l'Envie.

L'Ours des Cavernes,

Et pour toi

Nounou.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], dimanche, 4 heures [1er février 1880].

Primo : les choses du métier, ou plutôt : l'Art avant tout !

L'éducation homicide de Laprade m'allèche (mon gamin, fils de forçat, veut tuer un autre enfant et torture les animaux). L'éducation libérale, moins. Cependant je serais bien aise de les avoir l'une et l'autre.

Le livre de Robin sur la même matière m'a paru peu fort, et à celui de Spencer j'ai éprouvé la même désillusion. Néanmoins, je voudrais bien les relire. Arrange-toi pour que le P. Didon m'expédie ce qu'il a, le plus promptement possible, et remercie-le d'avance ! Oh ! si quelqu'un pouvait m'envoyer le livre de Spurzheim, sur l’éducation, ce quelqu'un serait un sauveur !

Rien de tout cela n'est à Rouen et ce gredin de Pouchet ne me répond pas. Je viens de lui re-écrire. Ce qui me fait enrager, maintenant que je voudrais ne pas perdre une minute, c'est le temps perdu à lire les romans des jeunes ! Trop d'hommages ! J'ai prié Charpentier de ne plus m'en envoyer ! J'en ai là quatre sur ma table, qui attendent leur tour. Je n'ai pas même eu le temps de remercier Popelin pour son Polyphile. Mais je vais tous les bâcler ; puis je n'en ouvre plus un seul. Sans compter qu'il faut répondre à ces messieurs. Voilà aujourd'hui quatre heures employées à cette besogne ! Je suis trop bonasse.

Boule de Suif, le conte de mon disciple, dont j'ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d'oeuvre ; je maintiens le mot, un chef-d'oeuvre de composition, de comique et d'observation, et je me demande pourquoi il a choqué Mme Brainne. J'en ai le vertige. Serait-elle bête ?

Jolie conduite ! tu te trimbales dans «les coulisses». La mère Heuzey devait jubiler ! se figurer qu'elle était actrice ! ! ! Cette anecdote confirme ma théorie : les femmes sont plus braves que les hommes. Moi, je n'oserais jamais faire ce que vous avez fait, de peur d'être mis à la porte ! et on m'y mettrait ! Mais les dames ! Ah ! bien, oui ! Quel toupet ! et pas de migraine le lendemain ; c'est beau ! En résumé, mon pauvre chat, tu as eu raison.

Et à l'impudence tu ajoutes le vol ! (vol de mon papier). Enfin tu prends le genre de Paris. Je t'approuve. Dans les âges préhistoriques, on n'était pas sévère pour la morale et, en fait de divorce, je crois que «la plus dégoûtante promiscuité, etc.»... J'ai envie d'écrire les Mémoires du Vieillard de Cro-Magnon.

Je suis content que tu ailles souvent chez le père Cloquet, que j'aime et respecte beaucoup pour lui-même, et à cause du passé.

Gertrude m'a écrit pour me faire ses adieux et dans sa lettre il y avait un billet de Dolly. Admirable ! Elle me dit qu'elle m'a connu bien avant sa mère et dans une existence antérieure. Quelle drôle de young Lady ! c'est fou et plein de charme.

Tâche que ton mari se repose. Il doit être éreinté.

Maintenant je vais écrire encore une lettre à «un jeune», puis reprendre les Offices de Cicéron et rebûcher mon plan.

Deux bécots de la Nounou.

P.-S. – À quelque jour, je tuerai un pauvre ! Ernest t'expliquera pourquoi. Mais, immédiatement après son départ, j'ai trouvé un truc pour la sonnette.

L'Ours des Cavernes.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset [1er février 1880].

Parlons d'abord de la Répétition, puis nous causerons de Boule de Suif. Eh bien, c'est très, très gentil ! Le rôle de René ferait la réputation d'un acteur, et c'est plein de bons vers, tels que le dernier de la page 53. Je ne vous signale pas les autres, étant trop pressé. La volte-face de l'amant et l'arrivée du mari sont dramatiques. C'est amusant, fin, de bonne compagnie, charmant.

Envoyez donc un exemplaire de ce volume à la princesse Mathilde, avec votre carte fichée à la page de votre titre. Je voudrais bien voir jouer cela dans son salon !

Mais il me tarde de vous dire que je considère Boule de Suif comme un chef-d'oeuvre. Oui ! Jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref, je suis ravi ; deux ou trois fois j'ai ri tout haut (sic). Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige ! Je rêve !...

Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion. Tenez-en compte, je les crois bonnes.

Ce petit conte restera, soyez-en sûr ! Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n'est raté. Cornudet est immense et vrai ! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte «ma chère enfant», et la fin ! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre chante la Marseillaise, sublime. J'ai envie de te bécoter pendant un quart d'heure ! Non ! vraiment, je suis content ! Je me suis amusé et j'admire.

Eh bien, précisément parce que c'est raide de fond et embêtant pour les bourgeois, j'enlèverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du tout, mais qui peuvent faire crier les imbéciles, parce qu'elles ont l'air de dire : «Moi je m'en f...» : 1° dans quelles frises, etc. ce jeune homme jette de la fange à nos armes ; et 2° le mot tetons. Après quoi le goût le plus bégueule n'aurait rien à vous reprocher.

Elle est charmante, votre fille ! Si vous pouviez atténuer son ventre au commencement, vous me feriez plaisir.

Excusez-moi près d'Hennique ! Vraiment je suis accablé par mes lectures, et mes pauvres yeux n'en peuvent plus. J'ai encore une douzaine d'ouvrages à lire avant de commencer mon dernier chapitre. Je suis maintenant dans la phrénologie et le droit administratif, sans compter le De Officiis de Cicéron, et le coït des paons.

Vous qui êtes (ou qui, mieux, avez été) un rustique, avez-vous vu ces bêtes se livrer à l'amour ?

Je crois que certaines parties de mon chapitre manqueront de chasteté. J'ai un moutard de moeurs inconvenantes, et un de mes bonshommes pétitionne pour qu'on établisse un b... dans son village.

Je vous embrasse plus fort que jamais.

J'ai des idées sur la manière de faire connaître Boule de Suif, mais j'espère vous voir bientôt. J'en demande deux exemplaires. Rebravo ! n... de D... !

À PAUL ALEXIS. §

Dimanche, 1er février 1880.

Merci de votre volume, mon brave Alexis, il m'a fait grand plaisir.

J'avais déjà lu Lucie Pellegrin, et il m'en était resté le souvenir d'une chose raide. Elle m'a semblé plus raide encore : ça a de la poigne. C'est fort et amer ! et on sent que c'est vrai. La chienne enceinte est une trouvaille d'artiste. Il y a des mots et des traits bien heureux, tels que l'Adèle «qui aurait couché avec le roi des Belges», et, page 25, le sang qui coule sur la cuvette ; page 41 : «ça a des envies comme une femme, une chienne enceinte...» ; page 42 «envie de me pocharder avec vous» ; page 44 «parce que je ne fais plus la noce». – Et la mort ! magnifique !

Dans Monsieur Fraque, j'ai remarqué surtout la psychologie, page 72. «Elle poussait l'injustice...» «Elle se sentit toute disposée à lui rendre la vie dure.» La villa Poorcels (78) très juste ! et l'évêque qui vient ! – 82 : je blâme absolument le mot «Si jeune, monsieur...» parce qu'il est connu ! (et dans Balzac et dans Soulié). – 84 : Je ne crois pas qu'on puisse être magistrat et garde national (?) S'en informer ! ces deux fonctions me paraissent incompatibles. – L'amour de Mme Fraque pour le petit prêtre vient très bien. Le pasteur protestant et sa famille sont excellents. – 44 : parfaite, la distribution des prix : je m'y suis retrouvé. – Lamôle est très bien, pendant la déclaration de cette femme qui couvre son lit de baisers (137-138) ; et l'idée de le tutoyer, exquise (139). – La lutte du curé et du pasteur, très bien – et ce que pense Fraque à la fin (147), très bien.

Les Femmes du père Lefèvre m'ont fait rire tout haut deux ou trois fois (sic). C'est d'un comique excellent. Le café, les Coqs, la binette du père Lefèvre m'ont charmé. Tout cela est vu et senti. Bravissimo. Pages 176, 177, l'ahurissement de la population, charmant. Peut-être y a-t-il un peu de longueur et abus de procédé, dans l'attente des dames ? Mais leur arrivée dans le café, la stupéfaction de leur laideur est tout bonnement sublime. Les ombres sur le mur d'en face pendant le bal, ingénieuses. En somme, quelque chose de bien cocasse et de bien amusant.

Monsieur Mure est le moins original des trois contes, malgré des choses excellentes.

Le lecteur se demande d'abord s'il est naturel qu'un monsieur écrive ainsi sa vie, minute par minute.

Il fallait, peut-être, développer davantage la psychologie d'Hélène. On la pressent, on la soupçonne plutôt qu'on ne la connaît. À force d'être fin, l'auteur manque de franchise !

Pages : 265. «Le temps est un grand maître», encore un mot trop connu. – 270. Phrase de haut vol ! «n'escortant d'autre bière...» – Le père Derval excusant sa fille après l'avoir maudite, très nature ! – 285. «Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement», profond. – 288. Paysage du quartier de l'Europe, neuf et bien fait. – 291, très bon, 291, leurs adieux, idem. – 292 et 295, une étourderie : Lucienne ou Julienne ? (J'ai commis la même erreur dans l’Éducation sentimentale.) – 388, les réflexions à la Morgue en regardant les nippes des femmes, bien. L'hôtel meublé, du reste, est bien fait.

Ici commence le mystère. Se livre-t-elle à la prostitution ? Et le saltimbanque ? est-ce la première fois qu'elle... avec lui ! (337, page excellente). On serait curieux de savoir comment elle s'est réconciliée avec son mari.

Maintenant, mon cher ami, je vais vous faire des remarques de pion :

Page 4. Avait rompu le silence, locution toute faite.

Page 5. Menaça, pour dire que son geste était menaçant, n'est point d'une langue pure.

Page 63. Un cigare... on ne fumait pas tant que ça, alors. La Madeleine n'était pas inaugurée, ni même achevée.

Page 229. «En ce temps-là» sous la Restauration, il n'y avait pas de Pouvoirs à côtelettes.

Page 241. Prendre un bain de pieds. Indélicat ! – à quoi bon ?

Page 278. Un mazagran n'est pas de la langue de M. Mure, lequel est un magistrat. Pourquoi ainsi parler argot ?

Dernière remarque : pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre oeuvre ? Qu'a-t-il besoin de savoir ce que vous en pensez. Vous êtes trop modeste et trop naïf. En lui disant par exemple que M. Mure n'a pas existé, vous glacez d'avance le bon lecteur. Et puis, que signifie «le triomphe certain de notre combat», dans la dédicace ? Quel combat ? Le Réalisme ! Laissez donc ces puérilités-là de côté. Pourquoi gâter des oeuvres par des préfaces et se calomnier soi-même par son enseigne !

Tout ce que je viens de vous écrire doit vous prouver, cher ami, avec quelle attention j'ai lu votre livre. Il m'eût été facile de vous écrire : «Admirable partout !» Mais je vous aime trop pour user avec vous de procédés banaux.

Là-dessus, une forte poignée de main, mon bon.

À M. LÉON HENNIQUE. §

Nuit de lundi, 3 [2-3 février 1880].

Mon cher Ami,

Deux hypothèses : ou je suis un idiot, ou vous êtes un farceur. Je préfère la seconde, naturellement.

Sous prétexte de blaguer le romantisme, vous avez fait un très beau livre romantique. Mais oui ! Il y a là dedans un drame à la Shakespeare ! soyez-en persuadé.

«L'âme telle qu'elle est !» prétendez-vous la connaître ? «Personnages exagérés», nullement. «Langage conventionnel ?» pas du tout !

Et puis, de quoi parlez-vous ? Quelle école ! Où y a-t-il une école ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Et où sont les hommes de 1830 ? Je vous défie de m'en citer un, à commencer par le père Hugo, qui soit encore dans la tradition. Notez que je vous parle de choses que je connais personnellement.

Vous croyez avoir blagué leur style ? Détrompez-vous ! Lisez donc Pétrus Borel, les premiers drames d'Alexandre Dumas et d'Anicet Bourgeois, les romans de Lascailly et d'Eugène Sue : Trialph et la Salamandre. Comme parodie, de ce genre-là, voir les Jeune-France de Théo, un roman de Charles de Bernard, Gerfaut, et, dans les Mémoires du Diable de Soulié, l'artiste.

Chaudes-Aigues et Gustave Planche ont fait au romantisme absolument les mêmes reproches que l'on fait au réalisme. Ponsard n'a dû son succès qu'à cette réaction qui date de quarante ans, trente-neuf ans pour être exact, ni plus, ni moins. Édifiez-vous avec la critique d'Armand Carrel sur Hernani, qui pourrait s'appliquer à l’Assommoir. Mlle Mars ne voulait pas prononcer le mot «amant», comme trop obscène, etc...

Cette manie de croire qu'on vient de découvrir la nature et qu'on est plus vrai que les devanciers m'exaspère. La Tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n'y a pas de Vrai ! Il n'y a que des manières de voir. Est-ce que la photographie est ressemblante ? pas plus que la peinture à l'huile, ou tout autant.

À bas les écoles quelles qu'elles soient ! À bas les mots vides de sens ! À bas les Académies, les Poétiques, les Principes ! Et je m'étonne qu'un homme de votre valeur donne encore dans des niaiseries pareilles !

Maintenant, je commence.

J'ai entamé votre volume hier à dix heures du soir et je l'ai fini à trois heures du matin, ce qui vous prouve qu'il m'a amusé. Et je n'ai pas ri une minute (vous avez manqué votre but). Au contraire, j'ai admiré. Quand ça n'est pas beau, c'est charmant. Je crois que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.

Page 9. – Des vers très galants, et le dernier couplet exquis. Vos bandits sont classiques, ce sont ceux de tous les romans picaresques. Mais ça n'est peut-être pas vraisemblable de parler du crime si légèrement. Ils font des plaisanteries, enfin ils sont grotesques ! La nature (! ! !) ne parle pas comme ça. Exemple : dans le romantique Molière, les lazzi de Sbrigani et de Nérine.

Ponthau, mon bon, est une création tout à fait hors ligne ! J'y reviendrai.

Page 23. – «Porte le cachet des élégants de la cour» ; ça, ce n'est pas du style des romantiques. Ils avaient bien morbidezza et «pittoresque» (déjà vieux en 1815), mais pas de «cachet».

Page 38. – «Mazaroz» ? Eh bien, il parle très simplement, ce fanatique !

Page 53. – Le miracle raté, et le commencement du doute dans l'âme de Ponthau, est tout bonnement sublime. Oui, n... de D... !

Suzanne amoureuse du maître au lieu du valet, très nature, très organique. Elle va au plus beau mâle !

Qu'il bouscule les processions, très bien ! ça se faisait tous les jours (voyez Histoire du Parlement de Normandie, par Floquet). Cela n'est nullement exagéré.

La scène entre Henriette et Ponthau, admirable, admirable ! et un homme comme Ponthau n'a pu ni dire ni agir autrement. Et puis il y a là des choses du plus grand style : «Aucune plante, etc...» – «Pauvre femme ! tu pleures...» et toute la page 160, superbe ! Voyez-vous un Frédérick Lemaître, jeune, disant cela ? Mais le théâtre en croulerait d'enthousiasme ! Et le revirement : «Retournez à votre lit, ma tête bat sous le fardeau de vos derniers baisers...» Vous ne trouvez pas ça beau, mon bonhomme ? Tant pis pour vous !

«Je me suis vautré sur votre corps comme les vers du cimetière, etc...» biblique ! et c'est bien l'occasion d'être biblique.

Le baptême, très juste de ton et très probable, historiquement.

Page 171. – «Il faut être orgueilleux pour se dévouer...» Ayez beaucoup de mots comme ça !

Page 185. – Le maître et le valet se labourant la peau à coups de poignards ! Vous croyiez peut-être que ça ferait rire ? Mais imaginez du sang qui coulerait, et on ne rirait plus. Seulement l'action, ici, est amenée trop vite, et puis il y a eu des gens comme ça et il y en a encore. Pendant l'Exposition de 1867, des Japonais, à Paris et à Marseille, se sont livrés à des duels de ce genre. Comme pénitence, les bouddhistes en font autant, et en France, à l'heure qu'il est, certains catholiques !... tels que M. Dupont, de Tours (voyez la Foire aux reliques et l'Arsenal de la dévotion, de Paul Parfait). C'est donc... naturel, bien que ce soit... exagéré ! Mais tout ce qui est beau est exagéré. Sarcey n'est pas exagéré !

Je continue :

Henri IV me paraît très ressemblant, à l'idée qu'on se fait, ou du moins que je me fais d'Henri IV.

Page 268. Superbe, Barabbas dans la chapelle ! Il y a là un souffle à ranimer Rabelais dans son tombeau.

Les commencements du doute amenés dans l'âme de Ponthau par l'amour, et son espèce de folie, sa proposition d'enlever Hélène, et surtout la page 275, très fort, très fort ! L'épisode de l'Oiseleur, idem.

Pages 274-275. La défense de Ponthau fait songer à D'Aubigné et à Corneille. Allons ! Vous vous foutez du monde ? C'est bien ! Mais de moi, ce n'est pas gentil !

Page 303. «J'en ai bu une pleine coupe...» Eh ! oui, c'est vrai ! exemple : Léger, Papavoine et l'homme des environs de Gênes qu'on appelait «la Hyène». Il y a dans Shakespeare des choses de cette force, voir Titus Andronicus, et dans le Clitandre du classique P. Corneille.

Page 315. Ponthau s'apercevant de son impuissance thaumaturgique ; je n'ai pas d'expression pour vous exprimer combien je trouve cela fort !

Maintenant, l'époque et le caractère du dit Ponthau étant donnés, en est-il arrivé à ce point de philosophie ? J'en doute. Mais qu'importe ! Puisque c'est une conséquence logique de tout ce qui précède. C'est d'ailleurs un homme de nos jours qui parle ainsi. Et, à cause de cet anachronisme (s'il y en a un) votre oeuvre n'en est que plus vivante. Tant il est vrai que le sujet importe peu, et le temps où se passe une action, idem. On peut faire du moderne en peignant la cour de Sésostris, et même, en la peignant, je vous défie de n'en pas faire.

Le Moderne, l'Antique, le Moyen âge, subtilités de rhéteur, voilà mon opinion !

Je suis né sous la Restauration : est-ce du moderne ? Non, car je vous jure que les moeurs de ce temps-là ne ressemblent pas plus à celles d'à présent qu'elles ne ressemblaient à celles du temps d'Henri IV. De par la théorie qui a cours, il me sera défendu d'en parler ?

Dieu sait jusqu'à quel point je pousse le scrupule en fait de documents, livres, informations, voyages, etc... Eh bien, je regarde tout cela comme très secondaire et inférieur. La vérité matérielle (ou ce qu'on appelle ainsi) ne doit être qu'un tremplin pour s'élever plus haut. Me croyez-vous assez godiche pour être convaincu que j'aie fait dans Salammbô une vraie reproduction de Carthage, et dans Saint Antoine une peinture exacte de l'Alexandrinisme ? Ah ! non ! mais je suis sûr d'avoir exprimé l’idéal qu'on en a aujourd'hui.

Aussi M. de Sacy (pas un romantique, celui-là !) n'a jamais pu comprendre ce truisme que je lui disais un jour : «L'histoire romaine est à refaire tous les vingt-cinq ans.»

Bref, pour en finir avec cette question de la réalité, je fais une proposition : la trouvaille de documents authentiques nous prouvant que Tacite a menti d'un bout à l'autre. Qu'est-ce que ça ferait à la gloire et au style de Tacite ? Rien du tout. Au lieu d'une vérité, nous en aurions deux : celle de l'Histoire et celle de Tacite.

En voilà long, hein !

Mais je termine par une citation de Goethe, un naturaliste qui était romantique, ou un romantique qui était naturaliste, – autant l'un que l'autre – comme vous voudrez.

Dans Wilhelm Meister, je ne sais plus quel personnage dit à Wilhelm «Tu me fais l'effet de Saül, fils de Cis ; il sortit pour aller chercher les ânesses de son père et il trouva un royaume !» vous avez voulu faire une farce et vous avez fait un beau livre !

Sur ce, mon bon, je vous serre la main fortement et suis vôtre.

P-S. – Alias : La dernière ganache romantique, qui a porté un bonnet rouge et qui couchait au dortoir, un poignard sous son traversin ; qui, à propos de Ruy Blas, a engueulé tous les notables de Rouen en plein théâtre ; qui s'est fait f... À la porte de la préfecture d'Ajaccio pour avoir soutenu, devant le Conseil général attablé avec lui, que Béranger n'était pas le plus grand poète du monde,

Et qui a insulté personnellement Casimir Delavigne (action d'éclat !)

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Croisset, mardi 3 heures [3 février 1880].

Chérie,

C'est encore moi.

D'abord : merci pour la note sur l'art du dessin. Elle est parfaite, et je défie nos plus grands artistes... d'en dire tant en si peu de mots, les peintres étant généralement très bornés. Mais mon loulou (qui est fortement mon élève), ayant fait des études philosophiques, a pris l'habitude de penser, et de se rendre compte des choses. Tu n'imagines pas comme ce petit renseignement m'a fait plaisir sous tous les rapports. Il provient d'une bonne caboche. Je la prends par les deux oreilles, cette caboche, et la couvre de bécots... Depuis que tu es venue ici, il m'ennuie de toi plus qu'auparavant ! Remercie Ernest pour son envoi de journaux.

Spurzheim est le collaborateur de Gall dans son grand ouvrage, Anatomie du cerveau, etc., où sont posés les principes de la Phrénologie.

Le père Grout a été fanatique de Phrénologie. l’Éducation de Spurzheim se trouve peut-être dans sa bibliothèque. S'en informer à Sabatier ou à Mme Grout. Par la même occasion, tendres amitiés à Frankline.

Toute la journée d'hier a été consacrée à Fortin. Le pauvre garçon pleurait à torrents. Ce que voyant, Vieux a fait comme lui.

Voilà trois jours que je perds absolument à lire des romans et à écrire des lettres ! ! ! Je suis Hindigné ! Mais ça va finir.

J'ai écrit à Charpentier de me chercher Spurzheim, mais quand le P. Didon sera remis de la «tablature des auteurs», comme disait Fellacher, s'il pense à moi, il m'obligera. Il faut que tu te procures, pour ton plaisir, le numéro du Voltaire du 30 janvier, vendredi. Tu verras comment on y parle de Cro-Magnon (11, faubourg Montmartre).

Je suis si exaspéré par les en-dehors de Bouvard et Pécuchet que je vais dépasser Cro-Magnon, je deviens

Néanderthal !

Ne ménage pas mon papier. Encore un baiser, ma chère fille.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset, mardi 3 février 1880].

Mon cher Ami,

Vous êtes un drôle de pistolet ! vesanus sclopetus, comme on dit en vers latins (de Jésuites). Sans un hasard providentiel, j'ignorerais le numéro du Voltaire de vendredi dernier. Je ne comprends pas que vous vous obstiniez à ne point m'envoyer les fleurs à mon adresse ! Vous me demandez si je connais un article du Figaro ? Où voulez-vous, sacré nom de Dieu, que je trouve ici le Figaro ?

N B. – Donc, m'envoyer, illico, deux numéros du susdit Voltaire du 30 janvier, et celui du Figaro, si ça en vaut la peine.

Autre guitare ! Quand le Château des Coeurs sera paru en entier, adressez-en un exemplaire, de ma part, à Vacquerie.

Et arrangez-vous pour que je ne reçoive plus de nouveautés. Ces lectures me prennent un temps absurde. Depuis quatre jours, afin d'en être quitte, je lis les romans empilés sur ma table. Il faut répondre aux auteurs ; je n'en peux plus ! et ça recule d'autant mon bouquin qui me demande des lectures formidables.

À ce propos, si vous pouviez me découvrir quelque part, et n'importe à quel prix, de l'Éducation, par Spurzheim, vous seriez un vrai sauveur. Sans compter sa collaboration avec Gall dans le grand ouvrage intitulé de l'Anatomie du cerveau, Spurzheim a fait un livre spécial intitulé de l'Éducation. C'est ça qu'il me faudrait ! Que ne me faudrait-il pas !

J'attends même un couple de paons, pour étudier le coït de ces beaux volatiles.

Le père Cassagnac a rendu sa grande âme à Dieu. Qué malheur ! Va-t-on recommencer la scie du baron Taylor ? Espérons que non. Ils formaient dans ce temps-là une chouette phalange ! Buloz, Marc Fournier, Villemessant, Cassagnac. Reste Girardin... !

Et Lagier, qui va publier «ses confidences», comme Lamartine ! Allons. La France se relève !

Bécots de nourrice aux mioches, bonne santé à la mère, prospérités au papa, et tout à vous.

Quel est l'homme aimable caché sous le nom de Gustave Goetschy ? Remerciez-le de ma part.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Vendredi, 5 heures, 6 février 1880.

Ma chère fille,

[...] J'ai reçu tes deux volumes, Robin et Laprade.

Le père Grout m'a écrit ce matin qu'il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il a des livres pouvant me servir. Je lui ai écrit pour lui demander ses jours et heures.

Mon disciple viendra déjeuner à Croisset dimanche et restera jusqu'à mardi. Mais, dans l'après-midi de dimanche, je le lâcherai pour aller chez Gally présider notre dernière séance du comité à laquelle il ne viendra personne, j'en suis sûr. Ce sera vite fait.

Le Journal de Rouen a reproduit en entier la préface de Bergerat (avec une introduction aimable). Mamzelle Julie en a entendu parler chez Leroux ! et m'a dit, hier soir, un mot sublime :

«Il paraît que vous êtes un grand auteur !»

J'ai demandé deux fois à Charpentier de m'envoyer le numéro du Voltaire du 30 janvier. Tâche de te le procurer. Il te plaira. Tu verras comment des gens que je ne connais pas parlent de Vieux, non comme «grand auteur», mais comme ecclésiastique ou plutôt comme évangélique.

Jules Lemaître (du Havre) viendra me voir mercredi. Ainsi pendant trois jours je vais causer littérature, bonheur suprême ! ça me reposera.

D'après mes petits calculs, Ernest doit être ici jeudi ou vendredi. S'il arrive quelque chose de définitif, envoie-le moi, dès que tu le sauras. Et puis, écris le plus souvent possible à ta Nounou qui te regrette beaucoup, malgré son stoïcisme (apparent), car au fond, le Préhistorique est une vache !...

Encore deux bons baisers, pauvre fille.

Vieux.

À ÉMILE BERGERAT. §

Croisset, 6 février 1880.

Mon cher Ami,

Grâce à vous, je vais devenir célèbre à Rouen. Le Nouvelliste m'a fait, pour la première fois de sa vie, une forte réclame d'après vous, et le Journal de Rouen, mardi dernier, a reproduit, avec une introduction, toute votre préface. Une vieille bonne que j'ai, et qui est sourde, boiteuse et aveugle, m'a dit hier un mot sublime et qui était le résultat de ce qu'elle avait entendu dire chez l'épicier, où l'on parlait du susdit numéro du Journal de Rouen : «Il paraît que vous êtes un grand auteur !» – Mais il fallait voir la mine, et entendre la prononciation !

Eh bien ! ce grand auteur est un idiot ! J'ai oublié de vous dire le plus beau des détails sur la pérégrination du manuscrit. Il est resté onze mois à l'Instruction publique ! c'est-à-dire dans le cabinet de Bardoux. Ledit Bardoux s'était engagé, à peine ministre, à faire représenter la pièce de ses trois amis. Ne trouvez-vous pas cela joli ? Là encore, comme chez Noriac, j'ai été obligé, à la fin, de reprendre mon infortuné papier.

Je crois que les deux journaux de la localité (substantif employé par M. de Villèle pour la Grèce : «La Grèce ! que nous importe cette localité») feront du bien à la Vie moderne, les bourgeois de ces lieux ayant foi en leur journal. Mais les libraires me paraissent stupides. Aucun, jusqu'à présent, ne l'a en montre, et beaucoup même n'ont point le Château des Coeurs.

Amitiés à Estelle, et tout à vous, mon chéri. Vôtre.

Qui est donc celui qui m'a fait une si belle réclame dans le Voltaire ? Et cet oiseau de Charpentier qui ne m'a pas envoyé un pareil article. Quel être ! Rappelez-lui que j'attends toujours deux exemplaires.

À EDMOND DE GONCOURT. §

Mercredi soir, 11 février 1880.

Mon bon Goncourt,

Je ne trouve pas gentil de me reprocher les pavés du jeune Bergerat ; d'autant que la manière dont il publie ma féerie et les dessins dont il l'enjolive laissent peut-être à désirer.

«L'ami Flaubert» s'est bassiné l'oeil cet après-midi avec vos Albums japonais. Mais je ne voudrais pas me livrer souvent à de pareils régals de couleurs, car je tombe plus gémissant sur mon roman philosophique ! ! ! Pourquoi la fatalité veut-elle que je prenne toujours des sujets abominables !

Quand j'aurai lu Nana, je commencerai mon dernier chapitre et, quand il sera fini ou à peu près, j'ornerai pour longtemps Paris de ma présence.

C'est charmant, exquis (et instructif) ce que vous dites des Albums japonais, des lutteurs, des robes de femmes, du plaisir qu'ils se donnent avec l'eau, etc. Oui, mon cher ami, sans blague aucune, c'est bien troussé ! Et si tout est comme ça, ce sera un livre chouette.

Je vous embrasse bien tendrement et fortement. Votre vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mercredi, 5 heures [11 février 1880].

Ma chérie,

Ton mari va-t-il venir ce soir ? Je suis plein d'inquiétude. l’acte est-il signé ? Que se passera-t-il vendredi ? Jamais je n'ai été plus anxieux et impatient de nouvelles. Guy, heureusement, m'a tenu compagnie pendant trois jours, et cet après-midi j'ai eu Jules Lemaître. Ils m'ont distrait de mes pensées.

Il faut se remettre au travail. Mais comment travailler, n'ayant pas l'esprit libre ? Et le sentiment du temps que je perds me désole. J'ai beau me faire des raisonnements. L'imagination rebelle se tient cachée ! Et j'ai si bien travaillé cet hiver !

Si Ernest ne doit pas venir demain, envoie-moi un télégramme m'expliquant la situation en deux mots. Je t'embrasse bien tendrement.

Vieux

agité.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Vendredi [13 février 1880].

Non, ma chère Princesse, il n'y a pas d’entêtement dans mon absence prolongée.

La nécessité m'y contraint. Si vous connaissiez les mystères, ou plutôt les misères de ma vie, vous ne me feriez pas ces tendres reproches ; mais je vois que tout cela, enfin, va se terminer ! Il apparaît un peu de bleu dans mon horizon.

Vous me verrez au commencement de mai et, pendant un an au moins, je compte bien ne guère quitter Paris. Donc, je redeviendrai un hôte assidu de la rue de Berri et de Saint-Gratien.

Je suis présentement perdu dans la Phraséologie et dans les méthodes d'éducation et je ne lis que les livres relatifs à ces matières. Aussi, j'ignore absolument la question du divorce de mon ami Dumas et le divorce de mon autre ami le P. Didon, ainsi que les Mémoires de Rémusat et les Mémoires de Metternich. Je suis un Fossile, un être préhistorique ; mon existence est celle du grand ours des Cavernes.

Le Polyphile de Popelin m'a intéressé extrêmement ; dites-lui (à Popelin), je vous prie, que dans quelque temps, quand il fera plus beau, je le sommerai de tenir sa promesse, c'est-à-dire de me faire une visite.

Guy de Maupassant a remis chez vous un volume où il y a une petite comédie de société qui vous fera passer, je crois, un quart d'heure agréable.

Ma pauvre féerie est bien mal publiée. On coupe mes phrases par des illustrations enfantines. Cela me restera dans ma haine des journaux.

Je vous baise les deux mains longuement, ma chère et bonne Princesse, et suis

Votre vieux fidèle et dévoué.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Croisset, 13 février 1880.

Voyez, mon cher ami, si vous pouvez faire quelque chose pour ce brave homme.

Je crois qu'il faut l'obliger, puisque son but est de propager la bonne littérature. Votre générosité peut être une réclame.

Et envoyez-moi tout de suite un exemplaire de Nana. J'attends de l'avoir lu pour me mettre à mon dernier chapitre.

Tout à vous et aux vôtres.

Votre.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Vendredi, 13 février 1880.

Lapierre m'envoie le numéro de l’Événement du vendredi 13 février (celui d'hier) où je vois que M. Guy de Maupassant va être poursuivi pour des vers obscènes. Je m'en réjouirais, mon cher fils, si je n'avais peur de la pudibonderie de ton ministère. Ça va peut-être t'attirer des embêtements. Rassure-moi tout de suite par un mot.

(Et Aurélien Scholl qui écrit que Littré a dit «que l'homme descend du singe !» Ô âne !)

J'attends avec impatience les livres qui t'appartiennent, ceux que doit m'envoyer Hachette, ceux que doit m'envoyer Pouchet, et Nana ! Impossible de commencer mon chapitre avant d'avoir expédié toutes ces lectures. Je n'ai rien à faire et me ronge solitairement.

Redis à Zola que je suis enthousiasmé par l'idée de son journal (un autre titre : le Justicier ?). Il y aurait toute une série d'articles à faire sur les Tyrans du dix-neuvième siècle. On commencerait par la littérature et le journalisme. Buloz, Marc Fournier, Halanzier, Granier de Cassagnac, Girardin, etc. ; puis on aborderait les finances : les crimes de la maison Rothschild, etc ; puis l'administration, etc. Le tout pour prouver que les misérables susnommés ont fait verser plus de larmes que Waterloo et Sedan.

Un livre pareil, bien fait, se vendrait à un million d'exemplaires.

Je t'embrasse.

Pour la première fois depuis 1820, un service commémoratif a été dit avant-hier pour le repos de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry ! ! !

J'avais mis dans la chambre où tu as couché le paquet de lettres de la mère Sand, afin que Commanville les emportât. Ce matin, en les réclamant, car ledit Commanville a couché cette nuit à Croisset et est reparti pour Paris, Suzanne nous a dit qu'il les avait prises. Veux-tu que Maurice Sand vienne les prendre à ton bureau ? Dans ce cas, donne-lui un rendez-vous. Ou te charges-tu de les lui porter ? Réponse là-dessus. Il faut que ce soit remis en mains propres.

 

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, dimanche [15 février 1880].

Mon cher Zola,

J'ai passé hier toute la journée jusqu'à 11 heures et demie du soir à lire Nana. Je n'en ai pas dormi cette nuit et «j'en demeure stupide». N... de D... , quelles c... vous avez ! quelles b... !

S'il fallait noter tout ce qui s'y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent ; à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque !

Un livre énorme, mon bon !

Voici les pages que j'ai cornées (dans l'excès de mon enthousiasme et à une première lecture) :

82, 87, un peu de longueur ? ou plutôt de lenteur.

205, Mignon ! avec ses fils ! ineffable de beauté !

33, 45, 46, 51, 52, 79, 105, 108, 126, 130, 134, 141, 146, 156, 173, 192 (adorable), 195 (idem.) La vision de M. d'Anglars ! 237, 256.

Mais ce qui précède, la nuit passée dans les rues, est moins personnel. Il était du reste, le plan donné, impossible de faire autrement, car il fallait amener le «couchons-nous» qui est excellent.

Tout ce qui regarde Fontan, parfait.

295.

Tout le chapitre X.

377 ! «Viens donc ! viens donc !»

N. B. 401 «Entre Le Havre et Trouville» impossible ! Mettez Honfleur.

415. Plein de grandeur, épique, sublime !

427. La paternité de tous ces messieurs, adorable.

459. Le suicide de Georges et sa mère arrivent en même temps. Ce n'est pas du mélodrame (bien que certainement on dira que c'en est), car l'effet résulte du caractère et des événements ingénieusement combinés.

483. Très grand, très grand !

489-90. Comme c'est vrai et intense !

500.

504. Rien de plus haut.

XIV. Au-dessus de tout ! – Oui !... n... de D... ! sans pareil.

Maintenant, que vous ayez pu économiser les mots grossiers, c'est possible ; que la table d'hôte des tribades «révolte toute pudeur», je le crois ! Eh bien, après ? M... pour les imbéciles ! C'est nouveau en tout cas et crânement fait.

Le mot de Mignon «quel outil» et tout le caractère de Mignon, du reste, me ravit.

Nana tourne au mythe, sans cesser d'être réelle. Cette création est babylonienne.

Dixi !

Et là-dessus, je vous embrasse.

Votre vieux.

Dites à Charpentier de m'envoyer un exemplaire, car je ne veux pas prêter le mien.

Il doit être content, le jeune Charpentier. Voilà un petit succès assez chouette, il me semble ?

À Georges Charpentier. §

[Croisset,] dimanche 15 février 1880.

Mon cher Ami,

Ce n'est pas pour me «livrer à la débauche», mais pour payer mon marchand de bois, que j'attends vos monacos, dont la venue «prochaine» me fut annoncée par Votre Excellence le 27 janvier dernier.

Les millions doivent pleuvoir chez vous par le canal de Nana ! Quel bouquin ! C'est roide ! et le bon Zola est un homme de génie ; qu’on se le dise ! ! !

Ce soir, je commence enfin mon dernier chapitre et avec une venette abominable ! Quand sera-t-il terminé ? Peut-être au milieu de l'été seulement ? Et j'en aurai encore pour six mois, avant d'avoir expédié le second volume ! En tout cas, vous me verrez à Paris au mois de mai.

J'attends qu'il y ait des primevères dans mon jardin et un peu plus de soleil pour vous convier avec les amis.

Bergerat a dû vous communiquer mon peu d'enthousiasme pour la manière dont ma pauvre féerie est publiée dans la Vie Moderne. Le numéro d'hier ne change pas mon opinion. Ces petits bonshommes sont imbéciles et leurs physionomies absolument contraires à l'esprit du texte ! Deux pages de texte en tout ! de sorte qu'un seul tableau demandera plusieurs numéros. Et encore, si ce n'était pas coupé par d'autres dessins, n'ayant aucun rapport avec l'oeuvre ! Mais il paraît qu'il le faut ! ça dépasse le raisonnement ! C'est mystique ! Je m'incline.

Ô illustration ! invention moderne faite pour déshonorer toute littérature !...

Et mon disciple Guy poursuivi pour immoralité par le tribunal d'Étampes ! ! ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Vous savez que le jeune homme se développe prodigieusement ? Boule de Suif est un bijou et il m'a montré, il y a huit jours, une pièce de vers qu'un maître signerait.

Imprimez donc tout de suite son volume, afin qu'il paraisse au printemps. Il crève d'envie d'être publié et il a besoin de l'être.

Envoyez-moi une Nana, de surplus, S. V. P.

Amitiés aux amis, et tout à vous et aux vôtres. Votre.

Je ne vous prie plus de m'envoyer les feuilles qui me concernent, parce que je vois que l'effort est au-dessus (au-dessous) de votre tempérament.

Quel être !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche 5 heures et demie [15 février 1880].

Eh bien, pauvre fille, comment va la santé ? Comment va la peinture ? Ce matin, en faisant un tour (solitaire, bien entendu) sur la terrasse, et en pensant à toi, une idée m'est venue, dont tu feras ce que tu voudras. Ton modèle, Cécile, est peu favorable aux flamboiements du pinceau.

Comme contraste, si tu prenais ton ami J-M. de Heredia ? Hein ? Son refus de poser m'étonnerait. Peut-être même ta proposition le flatterait-elle. Un portrait ferait valoir l'autre. En l'habillant (Heredia) rembranesquement, ou plutôt à la Vélasquez, il serait superbe.

Tu as encore le temps de t'y mettre.

En attendant mes livres d'éducation qu'on doit m'envoyer de Paris, je me ronge et je remanie mon plan ; ou plutôt j'ai une venette abominable de mon chapitre. Aussi, dans la peur de m'en dégoûter, je m'y mets ce soir même ! ! ! à la grâce de Dieu !

Toute ma journée d'hier s'est passée à lire Nana (de 10 heures du matin à 11 heures et demie du soir, sans désemparer). Eh bien, on dira ce qu'on voudra. Les mots orduriers y sont prodigués. Émilien ? sic est ignoble, et il y a des choses d'une obscénité sans pareille. Tous ces reproches sont justes, mais c'est une oeuvre énorme faite par un homme de génie ! Quels caractères ! quels cris de passion ! quelle ampleur ! et quel vrai comique ! Nana tourne au mythe sans cesser d'être une femme, et sa mort est michelangelesque !

Va-t-on dire des bêtises là-dessus ! mon Dieu ! en va-t-on dire ! C'est du reste ce que demande le bon Zola...

La manière dont la Vie Moderne publie ma pauvre Féerie est de plus en plus pitoyable ! J'ai beau réclamer ; ah ! bien oui !

Mon chapitre exigera bien quatre mois, car il doit être le plus long, et n'avoir pas loin de quarante pages ! Cela me remet au milieu de juin ! Cependant, si je ne veux pas rompre avec tous les civilisés, il faut que j'aille à Paris cette année ! Il faut que j'y aille aussi pour mes notes et même, si je veux paraître en 1881, il faudra que je prenne pendant quelque temps un secrétaire ; je ne m'en tirerai pas autrement.

Et dans tout cela, quand nous verrons-nous ; mon pauvre Caro. Tu viendras ici quand j'en partirai ; et cet automne, peut-être t'y laisserai-je toute seule. Comme notre vie est mal arrangée !

Il me tarde beaucoup que cette continuelle incertitude d'un avenir prochain soit finie ; je sens qu'elle m'use. Or, à mon âge, on a besoin d'être tranquille ; il faut garder toutes ses forces exclusivement pour son travail.

Depuis quinze jours je suis empoigné par l'envie de voir un palmier se détachant sur un ciel bleu et d'entendre claquer un bec de cigogne au haut d'un minaret... Comme ça me ferait du bien au corps et à l'esprit !

Allons ! n'y pensons plus ! Je vais mettre moi-même cette lettre à la poste, nettoyer ma table, piquer un chien, puis, après mon dîner, me mettre à mon chapitre, n'en écrirais-je, ce soir, que trois lignes.

Deux bons baisers de nourrice, pauvre chat, de

Ton Préhistorique.

Mamzelle Julie, très sévère pour moi, trouve que j'ai eu «une bonne vacance» (à cause des deux jours pleins et de l'après-midi passés ici par mon disciple et par Lemaître) et qu'il est temps que je me remette à travailler.

Ai-je tort quand je soutiens que le genre humain n'a pas d'indulgence, ni même de justice pour moi ? C'est toujours l'histoire de la casquette de loutre, que Lapierre trouvait si drôle, quand tout le monde en avait une pareille. Il y a là un mystère psychologique, que je tâche vainement de comprendre. Il ne m'indigne pas du tout, mais me fait rêver.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset [15 février 1880].

Mon chéri,

Je vais immédiatement écrire la lettre que tu me demandes, mais ça va me prendre toute la journée, et peut-être la soirée. Car avant tout il faut y réfléchir. Je ne crois pas cette idée de ton avocat pratique. Elle pourra grandement fâcher messieurs les juges, qui s'en vengeront sur toi. Prends garde ! Je suis sûr que l'un d'eux s'est piqué des italiques mises au bas des fragments du Mur et où l'on te souhaitait un procès.

Il faut user de toutes les influences possibles pour étouffer l'affaire. La seule crainte, n'est-ce pas, c'est d'être renvoyé du ministère. En conséquence, pesons sur la Justice d'abord et sur l'instruction publique ensuite.

1° Va chez Commanville pour qu'il prie M. Simonot de parler de toi à Grévy ou au frère de Mme Pelouze, Wilson. M. S. voudra-t-il faire la démarche ? C'est douteux ; enfin, essayons.

2° Voici une lettre pour Cordier, sénateur. Cordier est très puissant, car il dispose d'un groupe au Sénat.

3° Une autre pour le poète Laurent-Pichat, sénateur, et qui a été poursuivi pour avoir publié la Bovary.

4° Mais avant tout, n... de D... ! va chez d'Osmoy ! Pour ces affaires-là c'est un brave ! Et pousse-le ferme, sans aucun ménagement.

5° Et va chez Bardoux aussi. Du reste, je vais lui écrire quelque chose de corsé.

6° Sous prétexte de reprendre tes vers, va chez Mme Adam et conte-lui ton histoire. Je la crois bonne femme au fond. Et que Pouchet y aille un peu avant toi.

7° Vacquerie m'a toujours dit que le Rappel était à mon service. Je vais le mettre à l'épreuve. Mais encore une fois je ne crois pas qu'il faille maintenant irriter MM. les juges.

8° Va trouver Popelin, homme de jugement, et qu'il demande de ma part à Demaze ce qu'il faudrait faire. Demaze est un conseiller à la Cour, très malin, très puissant et qui peut te donner de bons conseils.

 

Midi et demi.

Tout en buvant une horrificque tasse de cawoueh pour me monter le coco (chose bien inutile, car il est très monté) et en méditant le plan de la lettre publiable, il m'est venu à l'idée de m'adresser à Raoul-Duval, lequel est le meilleur bougre de la terre. De cela j'en suis sûr ; on dira de lui tout ce qu'on voudra, mais c'est un brave. Il connaît tout le monde, est bien vu individuellement de tous les partis et peut-être pourra-t-il t'indiquer des démarches utiles. Il connaît à fond la magistrature, en ayant fait partie lui-même. Peut-être même est-il très bien avec le ministre de la Justice, à moins qu'il ne soit très mal ? ça n'y fait rien, va le voir ! et demande-lui des conseils ; il sera flatté. Enfin, si les choses tournent mal, si tu es condamné à Etampes, tu en rappelleras à Paris, et alors il faudra prendre un grand avocat et faire un bouzin infernal. Raoul-Duval, dans ce cas-là, serait bon. Mais nous n'en sommes pas encore là. Avec un peu d'adresse on peut tout arrêter.

La lettre pour le Gaulois est difficile, à cause de ce qu'il ne faut pas dire. Je vais tâcher de la faire la plus dogmatique possible. Sur ce, je commence mes billets pour tes protecteurs dont il faut user ; après quoi je me mettrai à l’oeuvre. (Tu l'auras, j'espère, demain soir).

Hier, j'ai écrit à Charpentier pour ton volume.

J'ai peur que ton avocat, pour se donner du relief, ne te fasse faire des bêtises. Maintenant, je vais piquer un chien si c'est possible, et quand j'aurai fait ma nuit... Tranquillise-toi.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[17 février 1880].

Ta lettre reçue ce matin me rassure beaucoup. Grâce à Raoul-Duval, le procureur général arrêtera les choses et tu ne perdras pas ta place.

J'éprouve le besoin de te f... des sottises, car tu donnes dans les potins, mon jeune homme. Quels sont-ils ces cancans autorisés par lesquels tu sais que Mme Adam, etc. , et quelle confidence te soutenait que Nana serait saisi ? Comme si on pouvait saisir un volume déjà dispersé à cinquante mille exemplaires ! C'est comme l'autre jour quand tu prétendais que La Rochelle serait le directeur de l'Odéon ; pas du tout ! C'est La Rounat qui est nommé. Son nom est à l’Officiel depuis avant-hier. Ah ! attrape, et dorénavant sois plus sceptique, ô mon fils !

Quant à ma lettre pour le Gaulois, je crois de plus en plus qu'elle serait inutile. Tenons-nous, tiens-toi dans l'ombre maintenant. En tout cas, si vous croyez devoir la publier, recopiez-la-moi et renvoyez-la-moi pour que je recale.

Je parie que Charpentier va hésiter à faire paraître les Soirées de Médan ! Pas de réponse à ma quatrième réclamation faite dimanche dernier. Charmant ! Si la publication de ma pauvre Féerie continue de ce train-là, j'ai envie de lui envoyer un huissier pour le sommer de la suspendre.

Mais quelle mine font-ils à ton ministère ? Détails sur les personnages auxquels tu t'es adressé. D'ici à la terminaison heureuse de l'affaire, j'attends des lettres de toi, tous les jours, bougre d'obscène ! Tu me dois bien ça pour que je sois tranquille dans mon chapitre.

Je t'embrasse.

Use de tous les moyens d'intrigue possibles. Écoute les conseils du bon Duval, sans imiter, bien entendu, le catholique Barbey d'Aurevilly, bourreau des crânes et triple couillon.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, 19 [16] février 1880.

Mon cher bonhomme,

C'est donc vrai ? J'avais cru d'abord à une farce ! Mais non, je m'incline. Eh bien, ils sont jolis à Étampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises ? Comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris dans un journal qui n'existe plus, soit poursuivie, étant reproduite dans un journal de province auquel peut-être tu n'as pas donné cette permission et dont tu ignorais sans doute l'existence ? à quoi sommes-nous forcés maintenant ? Que faut-il écrire ? Comment publier ? Dans quelle Béotie vivons-nous !

Prévenu «pour outrage aux moeurs et à la morale publique», deux aimables synonymes, qui font deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième outrage : «Et à la morale religieuse», quand j'ai comparu devant la huitième Chambre avec Madame Bovary. Procès qui m'a fait une réclame gigantesque et à laquelle j'attribue les trois quarts de mon succès.

Bref, je n'y comprends goutte ! Es-tu la victime d'une vengeance personnelle ? Il y a là-dessous quelque chose d'inexplicable. Sont-ils payés pour démonétiser la République en faisant pleuvoir dessus le mépris et le ridicule ? Je le crois.

Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m'en démontrer l'utilité pratique. Mais pour des vers, pour de la littérature ? non, c'est trop fort !

………………

Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s'entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l'état. Ce qui est beau est moral, voilà tout, et rien de plus.

La poésie, comme le soleil, met l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun parfaitement, et tu mérites des éloges au lieu de mériter l'amende et la prison.

«Tout l'esprit d'un auteur, dit Labruyère, consiste à bien définir et à bien peindre.» Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ? «Mais le sujet, objectera Prudhomme, le sujet, Monsieur ! Deux amants. Une lessivière ! le bord de l'eau. Il fallait prendre le ton badin, traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur débitant une conférence sur les dangers de l'amour. En un mot votre histoire pousse à la conjonction des sexes. Ah !»

D'abord, ça n'y pousse pas, et quand cela serait, par ce temps de goûts anormaux il n'est pas mal de prêcher le culte de la femme. Tes pauvres amants ne commettent même pas un adultère ! Ils sont libres l'un et l'autre, «sans engagements envers personne». Tu auras beau te débattre, le parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.

Mais dénonce-lui, afin qu'il les supprime, tous les classiques grecs et romains, sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace et au tendre Virgile. Ensuite, parmi les étrangers, Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantès, chez nous Rabelais «d'où découlent les lettres françaises» suivant Chateaubriand dont le chef-d'oeuvre roule sur un inceste ; et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui) ; le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution ; et le père La Fontaine, et Voltaire, et Jean-Jacques, etc. , et les contes de fées de Perrault ! De quoi s'agit-il dans Peau d'âne ? et où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse ?

Après quoi, il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.

J'en suffoque d'indignation.

(Qui va être surpris ? L'ami Bardoux ! Lui dont l'enthousiasme fut tel, à la lecture de ta pièce, qu'il voulut faire ta connaissance et te plaça peu de temps après dans son ministère. La justice les traite bien, ses protégés !)

Et cet excellent Voltaire (pas l'homme, le journal), qui l'autre jour me plaisantait gentiment sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la littérature ! C'est le Voltaire qui se trompe ! Et plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail ; et 2° le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.

Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire ou république, peu importe ! L'esthétique officielle ne change pas. De par la vertu de leur place, les agents – administrateurs et magistrats – ont le monopole du goût (voir les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous convaincre.

On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le coeur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel léger – et une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout ! Vous conversiez avec la Muse, on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles ! Tout embaumé des ondes de Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières !

Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs, et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans fautes de prosodie) et les relire en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide. Il en répétera quelques-uns plusieurs fois, comme le citoyen Pinard : «Le jarret, messieurs, le jarret», etc.

Pendant que ton avocat te fera signe de te contenir, – un mot pourrait te perdre, – tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable ; alors il te montera au coeur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.

Mais encore une fois, ce n'est pas possible. Tu ne seras pas poursuivi, tu ne seras pas condamné. Il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir !

On n'est plus aux beaux jours de M. de Villèle.

Cependant, qui sait ? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie.

Je t'embrasse.

Ton vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche, 2 heures [22 février 1880].

Pauvre fille,

[...] Ma semaine à moi a été bien agitée : 1° par les histoires de mon disciple ! elles m'ont fait perdre trois jours ! Lundi dernier je n'ai travaillé pour lui que quatorze heures, tant pour écrire des lettres de recommandation que pour composer à la hâte un morceau informe destiné au Gaulois (voir le numéro d'hier, samedi) : on ne m'a pas donné le temps de le corriger ! ce qui me vexe infiniment !

De plus, Mulot (notre secrétaire du comité Bouilhet) est mort mardi. Je l'ai enterré jeudi, par une pluie battante. C'est encore une complication dans cette malheureuse fontaine ! et les fonctions de Mulot retombent sur moi ! Naturellement.

De plus, j'ai eu des épreuves de Bouilhet à corriger ! Mme Régnier me demande une lettre pour La Rounat, devenu directeur de l'Odéon ! etc. Ah ! vraiment ! les éternels Autres commencent à m'embêter ! je fais toujours tout pour eux et je ne vois pas qu'ils fassent quelque chose pour moi.

Et travailler au milieu de tout ça ! Le moyen ? Et puis, je pense aux affaires ! J'ai la tête souillée d'un tas de choses basses. Le dernier attentat contre le Czar m'inquiète à cause du Moscove. Et je m'attriste de ta continuelle anémie, ma pauvre fille. Il me semble que nous ne nous sommes pas vus depuis quinze ans, et quand tu viendras ici, j'en partirai ! Est-ce assez bête ! Mon chapitre ne sera pas fini avant la fin de juin ! ! ! N'importe ! j'irai à Paris au commencement de mai et je prendrai quelqu'un pour me relever des textes indiqués d'avance. Autrement, Bouvard et Pécuchet ne seraient pas publiables en 1881 !

J'ai pourtant cette semaine écrit deux pages, et c'est sublime d'effort, vu l'état de mon moi. Je n'ai plus le beau calme que tu as admiré il y a un mois ! Peut-être que la semaine prochaine tout ira mieux que jamais.

Ce n'est pas la peine de me voler mon papier pour m'écrire sur des formats aussi grotesquement minimes. Ta dernière lettre pas chic ! pas chic !

Je t'embrasse bien fort, pauvre chérie.

Vieux.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

[Croisset, 22 février 1880].

Vous n'imaginez pas dans quel tourment je suis ! 1° Le procès de mon disciple Maupassant (voir le Gaulois d'hier). J'ai écrit une lettre qu'on ne m'a pas donné le temps de corriger et qui est écrite en style de cheval de fiacre. N'importe ! Elle est publiée et je rougis de mes fautes de français. 2° Mulot, le secrétaire de notre comité Bouilhet, est mort cette semaine et ses fonctions retombent sur moi, naturellement ! Et travailler dans tout cela ? Le moyen ? Mon dernier chapitre me demandera quatre ou cinq mois et je ne sais plus quand paraîtra mon roman. Je suis exaspéré. Il me faut un tas de renseignements qui se contredisent et de livres qu'on ne m'envoie pas. Je serais marié, père de famille, commerçant et député, que les autres ne m'embêteraient pas davantage.

J'ai copié pour Sylvanire trois pièces de vers de Bouilhet qu'elle aurait pu trouver dans ses volumes, mais, me sachant fort occupé, sans doute, elle ne m'a pas remercié. Voilà une attention délicate !

La semaine dernière, j'ai passé un jour à rechercher toutes les lettres de George Sand, à moi écrites (174), pour les envoyer à son fils qui désire les publier dans la correspondance de sa mère.

Quoi encore ? Je corrige le volume des poésies complètes de Bouilhet pour Lemerre.

J'ai lu Nana, que je trouve malgré tout un beau livre, canaille, si l'on veut, mais vrai, et fort, très fort. La fin est épique.

La Vie moderne publie la féerie d'une façon stupide. Quels dessins !

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset], jeudi, 26 février [1880].

Merci pour le livre sur la pédagogie, mon cher ami. Mais j'attends toujours autre chose ! ?

Excusez-moi près de M. Aicard. Je suis accablé de lectures et de travail, et si je veux que mon bouquin paraisse en 1881, je ne dois pas employer trois minutes à autre chose. Je lirai ses vers plus tard ; mais les forces humaines ont des limites. Mes yeux n'en peuvent plus.

Tous les dimanches, la Vie Moderne me donne un accès de rage (sic !) on ne peut rien imaginer de plus inepte que ces illustrations. Consultez là-dessus la voix publique !

Je n'en demandais pas, mon Dieu ! Un dessin (le décor seulement) pour chaque tableau suffisait. Cette parodie du texte m'exaspère.

Aucune de ces stupidités ne pourra entrer dans le volume ! De toutes les avanies qui sont tombées sur le Château des Coeurs, cette dernière n'est pas la moindre, et je regrette bougrement d'avoir, pour une fois, failli à mes principes,

Avec lesquels j'ai l'honneur d'être, mon bon, vôtre.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Dimanche [février ou mars 1880].

Je déplore que ton volume de vers ne soit pas encore paru. Que devient celui des Soirées de Médan ? Il me tarde de relire Boule de Suif.

[...] Maintenant causons de Désirs. Eh bien ! mon jeune homme, ladite pièce ne me plaît pas du tout. Elle indique une facilité déplorable.

Un de mes chers désirs, un désir qui est cher ! Avoir des ailes, parbleu ! Le souhait est commun. Les deux vers suivants sont bons, mais au quatrième les oiseaux surpris ne sont pas surpris puisque tu es à les poursuivre. À moins que surpris ne veuille dire étonnés ?

Je voudrais, je voudrais. Avec une pareille tournure on peut aller indéfiniment tant qu'on a de l'encre ! Et la composition ? où est-elle ?

Ainsi qu'un grand flambeau, l'image me semble comique ; outre qu'un flambeau ne laisse pas de flamme, puisqu'il la porte. Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

Charmant, mais rappelle trop le vers de Ménard :

Sous tes cheveux châtains et sous tes cheveux gris.

«Oui je voudrais». Pourquoi oui ?

Clair de lune, excellent.

l’affolante bataille, atroce !

En somme, je t'engage à supprimer cette pièce. Elle n'est pas à la hauteur des autres.

Là-dessus ton vieux t'embrasse. Sévère, mais juste !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Samedi [28 février 1880].

Ma pauvre fille,

La première page de ta lettre (reçue avant-hier) m'a fait grand plaisir, bien qu'elle décelât une souffrance : l'insupportation des Bourgeois ! J'ai reconnu mon sang ! Comme je comprends ça ! La Bêtise me suffoque de plus en plus, ce qui est imbécile, car autant vaut s'indigner contre la pluie !

À propos de bêtise, tu sais toutes les phases de l'histoire de Guy ! Mon épître dans le Gaulois lui a beaucoup servi. L'as-tu lue ? Je la trouve fort incorrecte, et l'avoir ainsi publiée est la plus grande marque de dévouement que je puisse donner à quelqu'un. Je n'ai pas dit «l'Art avant tout», mais «l'Ami avant tout». J'approuve ton idée de faire venir «quelques amateurs» dans ton atelier pour leur soumettre ton oeuvre. Présente-toi à la Vie Moderne. ça ne peut pas nuire. J'ai adressé à son rédacteur et à son éditeur des admonestations qui manquaient de tendresse. Jamais je ne leur pardonnerai leurs petits dessins (bonshommes) dont je reçois des plaintes de partout.

N'oublie pas Banville (10, rue de l'Éperon) ; il sera sensible à la politesse et c'est un brave homme.

Ton pauvre mari n'en peut plus ! Mais il y met une patience héroïque. Il croit que tout sera fini lundi ou mardi. Quel soupir de soulagement, ma pauvre chérie ! Allons-nous enfin vivre sans le souci permanent de l'argent ?

Tu as raison pour ton projet de voyage ici. Ton Préhistorique ne t'attend pas avant six semaines (la dernière quinzaine d'avril).

Bouvard et Pécuchet ne vont pas mal. J'entrevois de grands horizons dans ce dixième chapitre.

Félicitations et applaudissements des Rouennais pour ma lettre à Guy. Le Petit Rouennais l'a reproduite.

Reçu ce matin une lettre de Bardoux, toute en sucre, et hier une boîte de raisins, envoyée par Mme Brainne.

Par moments il m'ennuie de toi démesurément et je sens le besoin de te pétrir, et de bécoter ta mine.

Nounou.

La nomination de Du Camp à l'Académie me plonge dans une rêverie sans bornes et augmente mon dégoût de la capitale ! Mes principes n'en sont que renforcés. Labiche et Du Camp, quels auteurs ! Après tout, ils valent mieux que beaucoup de leurs collègues. Et je me répète cette maxime qui est de moi :

«Les honneurs déshonorent,

Le titre dégrade,

La fonction abrutit.»

Commentaire : impossible de pousser plus loin l'orgueil.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset], nuit de mercredi [fin février 1880].

Mon bon,

1° Voici un bouquin qui rentre absolument dans mon sujet. Il me le faut, et promptement :

Félix Voisin : Applications de la physiologie du cerveau à l'étude des enfants qui nécessitent une Éducation spéciale, Paris, 1830.

Si on le trouve dans le magasin de la librairie, dis à Charpentier de me le procurer coûte que coûte, et de me l'envoyer par la poste. (Il va sans dire que je préfère l'emprunter, s'il est possible.)

2° Ne pas oublier de m'envoyer chez Pilon, avec le paquet de Spencer, les nouveaux documents sur Schopenhauer, l'engueulade à Challemel-Lacour, etc.

Je suis gêné de plus en plus par «mon fils, j'ai fait ma nuit» et par le jeune Fellateur de nos amis.

Je demande 2 Nana.

Je t'embrasse.

Ton vieux.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset, jeudi de la Mi-Carême [4 mars 1880].

Mon chéri,

Charpentier me paraît en état de démence. Il est maladroit de n'avoir pas déjà publié ton volume ! Dès le jour de la présentation, l'imprimeur aurait dû s'y mettre.

Je ne sais comment exprimer la rage hebdomadaire que m'inspire ma pauvre Féerie ! Je redoute le dimanche. J'ai eu beau m'en plaindre à plusieurs reprises, zut !

J'ai reçu tous les envois de bouquins et je suis en plein dans mon chapitre, qui sera le plus long de tous et le plus complexe. Quand l'aurai-je fini ? Problème !

La nomination de Du Camp à l'Académie m'a fait rêver ! Que les hommes sont drôles !

Ah ! n... de D... ! J'oubliais notre marbre. Il serait temps de l'obtenir. La mort de Mulot nous a causé encore de nouveaux embarras et un conseiller municipal a failli nous rejeter à plusieurs mois pour l'exécution du monument. Tâche de m'avoir le cadeau tout de suite.

À GEORGES CHARPENTIER. §

[Croisset] Mi-Carême [jeudi, 4 mars 1880].

Un mot, cher ami, pour me tirer d'incertitude.

Hier je vous ai envoyé un reçu pour un tirage de Salammbô. Il y a erreur. Ce doit être pour l’Éducation sentimentale. Je m'embrouille, à moins que ce ne soit vous ?

Car l’Éducation est mon dernier livre tiré chez vous.

Vôtre.

Que de fois je répète ce mot tirer ! Ne pas croire que ce soit l'effet d'une préoccupation vénérienne !

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Lundi, 2 heures, 8 mars 1880.

Ma chère fille,

Comme je suis content, ou plutôt heureux, de la lettre que j'ai reçue ce matin ! Je voudrais être à Paris, pour m'en réjouir avec vous. C'est donc fini ! Quel soulagement !

Sois sûre, pauvre loulou, que ta santé va se ressentir en bien de ce changement de fortune. Dans les premiers temps ce ne sera peut-être pas encore magnifique. Mais enfin il y aura un flux métallique qui nous fera sortir de la gêne. Et l'avenir est bon ! Hosannah ! Nous avons eu tant de renfoncements successifs que j'ai peine à y croire.

Parlons, parlons de... l’Art.

Bien que ton mari te traite de banquiste, j'approuve ton idée de convier les amateurs à venir dans ton atelier. Ça les flattera, et peut-être paieront-ils cette attention par de petits coups d'épaule.

N'oublie pas d'inviter A. Darcel (vu le Journal de Rouen). écris aussi un petit mot à E. de Goncourt, 53, boulevard Montmorency ; il est très répandu dans ce monde-là. Veux-tu que je prie P. Burty, de ta part ? Si tu tiens à des articles, il faut t'y prendre d'avance. Je suis enchanté de ce que t'a dit Bonnat. Oui ! tu «arriveras» si tu fais ce qu'il faut pour cela, c'est-à-dire : cracher a priori sur le succès et ne travailler que pour toi. Le mépris de la gloriole et du gain est la première marche pour atteindre au Beau, la morale n'étant qu'une partie de l'Esthétique, mais sa condition foncière. Dixi !

Cet été, il faut que Madame pioche les accessoires, apprenne à faire le linge, le velours, etc. On doit savoir tout exécuter, être rompue à tous les exercices. La vraie Force est l'exagération de la souplesse. L'artiste doit contenir un saltimbanque. Comme je prêche ! C'est peut-être la faute de Bouvard et Pécuchet, car je suis perdu dans la Pédagogie. Ça ne va pas vite. ça va même très lentement. Mais je sens mon chapitre. J'ai peur qu'il ne soit bien rébarbatif. Comment amuser avec des questions de méthode ? Quant à la portée philosophique desdites pages, je n'en doute pas.

Mercredi prochain, probablement, j'irai à Rouen pour voir Sauvageot et commander officiellement le buste, car toutes les difficultés sont levées depuis hier.

De samedi en huit, j'aurai, je crois, Pouchet et Pennetier à déjeuner, avec l'ineffable Houzeau qui, hier, m'a donné de tes nouvelles. Il doit te revoir mercredi.

Les primevères commencent à pousser. Avant-hier j'ai fait une promenade hygiénique. Suzanne me cueille de petits bouquets de violettes qui embaument mon cabinet.

Adieu, pauvre chérie. Deux forts bécots de Nounou.

J'ai reçu une charmante lettre de ma vieille amie Laure, pour me remercier de ce que j'ai fait à l'endroit de Guy.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche, 4 heures [14 mars 1880].

Mon pauvre chat,

Ta dernière lettre m'a été au coeur, car, malgré toi, elle débordait de joie et d'espérance. Voilà donc du bleu dans notre horizon ! Ma chère Caro, mon loulou, quand bien même l'établissement ne donnerait pas des résultats magnifiques, il nous tire de la gêne... et de l'inquiétude, qui est pire encore. J'aurais maintenant bien du plaisir à t'embrasser ! Ce ne sera pas avant un grand mois, sans doute... Nous en recauserons tout à l'heure.

Voyons ! j'ai bien des choses à te dire :

1° Ton jardinier a écrit à Ernest, pour des arbres de Pissy. Que faut-il faire ?

2° Dans huit ou dix jours, le vin ordinaire manquera.

Faut-il en reprendre chez Vinet ? Ton mari avait dit qu'il y penserait ; mais il a eu probablement d'autres chiens à fouetter.

3° Je suppose qu'Ernest t'enverra un télégramme dès qu'il sera à Odessa ; par conséquent, j'attends de ses nouvelles vendredi. N'oublie pas.

De la peinture !

4° Pour que je prie Burty de passer à ton atelier, il faudrait que je susse l'adresse dudit atelier, et les heures où l'artiste reçoit.

5° Comment s'est passé le dîner chez Heredia ? Détails, S V P.

6° Tu m'as «mis la puce à l'oreille» en m'écrivant que Du Camp s'était montré grossier. Je désire savoir comment. Ça m'intrigue et me trouble. Depuis qu'il est académicien, sa cervelle légère doit en avoir tourné. Homme étrange ! dont il y a beaucoup de bien et beaucoup de mal à dire.

Jeudi, en même temps que *** signait, moi, j'en finissais avec la fontaine Bouilhet. Il y a donc une conclusion à tout ! Cette affaire-là n'a duré que dix ans ! Maintenant, je n'ai plus à m'en mêler, sauf pour les inscriptions, et les travaux vont commencer. Ils seront achevés, prétend Sauvageot, vers le mois d'octobre.

Bouvard et Pécuchet me donnent un mal de chien ! En quatre semaines, dix pages ! Hier soir, j'étais si fatigué que je me suis couché à 11 heures ; aussi ai-je fait une bonne nuit, chose qui ne m'était advenue depuis longtemps.

Maintenant, parlons un peu de notre, ou plutôt de mon logement. Eh bien, madame, voici mon désir : Je demande à être débarrassé de mon ennemi : le piano, et d'un autre ennemi qui me donne des coups au front : l’inepte suspension de la salle à manger. Elle est fort incommode quand on a quelque chose à faire sur la table. Or, comme cet été j'aurai besoin de cette table pour mon copiste, retire cette mécanique, et replace ma modeste suspension que j'avais boulevard du Temple.

Débarrasse-moi aussi de tout le reste, ce sera plus simple ! la machine à coudre, les plâtres, ta belle bibliothèque vitrée, ton bahut. J'étais si gêné par tout cela, la dernière fois, que mes habits restaient sur des chaises. Enfin, mets cet excédent de mobilier chez Bedel jusqu'à un nouvel emménagement. Mais arrange-toi pour que je sois un peu chez moi, et libre dans mes entournures. Puisque cet appartement ne doit plus vous servir, vuide-le ! Note que j'en aurai besoin en mai et en juin, et que j'y reviendrai probablement dès septembre.

Je me propose de faire de ta chambre un boudoir. Le canapé-lit (en perse) que je mettrai dedans te servira, à toi ou à Ernest, cet été, en cas de besoin (il encombre la salle à manger, on risque de casser les fenêtres). N'enlève, bien entendu, ni le tapis, ni les rideaux. Je tolère la grande armoire à linge dans ma chambre, à cause du contenu qui est difficile à emporter. Là se bornent mes concessions ! N'oublie pas de faire réparer mon Bouddha. Les appliques et le petit lustre, ainsi que la glace de Venise, ne me gênent pas dans mon cabinet.

Quant à ta chambre (mon futur boudoir), je sais bien qu'il te serait plus commode d'y mettre le piano. Si tu ne sais où loger le piano, c'est une raison de plus pour ôter de cette pièce ton lit royal, qui ne te servira pas cet été, et alors je subirai le piano sans trop de grognements. Mais je t'en prie, loulou, fais-moi la place nette.

Tu t'occuperas de tout cela quand ton tableau sera reçu ; puis tu viendras visiter Vieux et tu retourneras avec moi à Paris au commencement de mai. Voilà.

Le portrait que tu fais de toi (chose que j'ignorais) ayant des plumes, tu dois ressembler à l'altière Vasti ! Je me le destine.

Adieu, pauvre fille ; je t'embrasse bien fort.

Vieux.

Tu ne m'as pas dit ce que tu pensais du livre de Tolstoï et de Nana.

Aujourd'hui, dans la Vie Moderne, dessins moins bêtes.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Nuit de lundi [15-16 mars 1880].

Je voudrais bien ne pas mécontenter mon loulou ; ni moi non plus. Donc voilà ce qu'il faut faire : garde ta chambre telle qu'elle est, mais débarrasse-moi du piano (c'est convenu), de la suspension de la salle à manger, de la machine à coudre, du bahut et du canapé en perse – tout au moins du bahut. Tu mettras le canapé de perse dans l'antichambre. Arrange-toi aussi pour que le corridor soit net. Enfin, ne conserve que ce qui t'est vraiment utile pour dormir et t'habiller, reprends le buste dans ta chambre (ou laisse-le sur le haut de la bibliothèque)...

Quant à ton voyage à Croisset, il me semble, chérie, que tu ferais bien de venir seulement après être quitte de tes oeuvres picturales. Ce serait plus prudent.

J'avais projeté d'avoir à déjeuner, le jour de Pasques, Zola, Goncourt, Daudet et Charpentier, qui s'attendent à cette invitation depuis longtemps. Jules Lemaître doit d'ailleurs venir ce dimanche de Pasques. Il me l'a promis, lors de sa dernière visite, le mercredi des cendres. Il faut que je m'exécute et j'aurais aujourd'hui écrit à ces Môssieux sans ta lettre de ce matin.

En conséquence, je te propose de venir un peu après, à la fin de l'autre semaine, vers le 5 ou 6 avril. Ernest ne peut être arrivé à Paris avant le 20. Prévenue de son arrivée, tu y retourneras, et pourvu que ma chambre soit libre dans les premiers jours de mai, je n'en demande pas plus. Vieux sera même content de passer encore quelques jours avec toi là-bas. Tu me piloteras dans l'exposition. Est-ce convenu ?

Vieux t'embrasse bien fort.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 4 heures [18 mars 1880].

Je viens d'inviter mes collègues à venir ici, soit le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques. Et à la fin de cette semaine de Pâques, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'espère bien avoir la visite plus longue et autrement douce de ma pauvre fille. Tant pis pour les quelques jours d'atelier que tu perdras !

Ton mari ne peut guère revenir avant la fin d'avril (comme je le plains, de voir sans cesse retarder son départ ! Ils sont à étrangler, ces bonshommes !). Tu iras le retrouver, puis tu m'attendras à Paris et nous y resterons ensemble quelques jours, tous les deux, n'est-ce pas, chérie ?

Quant aux arrangements de meubles, tout est convenu. Mais il me semble que l'antichambre va être bien dégarnie. Où s'asseoir ? Le banc de chêne m'était commode.

Il me tarde de savoir l'effet produit par tes oeuvres sur les personnes qui à l'heure présente sont dans ton atelier. As-tu invité Popelin ?

Je suis content de ce que tu me dis de la Princesse. On s'y attache, plus on la connaît. Sans doute que tu ne lui as pas dit le revirement des affaires. Il me semble que je dois lui annoncer cette bonne nouvelle. Merci des détails que tu me donnes. J'aime à tout savoir.

J'ai commandé aujourd'hui un fût de 50 bouteilles chez Vinet. Raymond remet les pavés dans la salle de bains et AUX LIEUX ! ! !

Ce matin, j'ai envoyé ce qui s'appelle faire f... un juif allemand qui me proposait de la toile de Hollande à très bon marché. Tu n'imagines pas sa tête de coquin. Il servait d'interprète à une dame ! et la marchandise était sur le quai, dans une brouette ! Tableau.

Bouvard et Pécuchet n'avancent pas vite ! mais le peu qu'il y a de fait est roide. J'ai passé trois jours cette semaine dans la botanique, sans le secours de personne, ce qui n'était pas facile.

Écris-moi toujours de bonnes lettres comme les dernières, c'est-à-dire longues.

Nounou t'embrasse bien fort.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Jeudi, 18 mars [1880].

Monsieur,

Bien que votre existence depuis six mois ne soit qu'une continuité de crimes, et que vous mettiez le comble à vos infamies en vous travestissant en clown pour vous livrer à des danses impures chez des personnes qui ne le sont pas moins ; en dépit de votre conduite capable de faire rougir toutes les bases de la société ; malgré les obscénités dont vous couvrez la surface de la terre, et nonobstant les illustrations de la Vie Moderne, je vous préviens que, par considération pour votre famille, eu égard à votre femme, à vos pauvres petits enfants, et à Mme votre mère, me disant d'ailleurs qu'après tout ce n'est pas votre faute si le tempérament vous emporte, et convaincu que ma société ne peut vous faire que du bien, tant sous le rapport des exemples que sous celui des préceptes,

T. S. V. P.

vous êtes convié avec MM. Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt et Émile Zola, à venir le samedi, le dimanche ou le lundi de Pâques, prochain ou prochaine, faire un petit balthazar champêtre,

chez votre.

À ÉMILE ZOLA. §

Croisset, par Deville, 18 mars 1880.

Mon cher zola,

Concertez-vous avec Goncourt, Alphonse Daudet et Charpentier à cette fin : de venir déjeuner ou dîner (ad libitum) chez votre ami le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques.

J'ai quatre lits à vous offrir.

Voilà ! et ne manquez pas, nom de Dieu !

Donc, je vous attends avec impatience.

N. B. – La mort ne serait point une excuse.

En vous espérant, je vous embrasse.

Votre vieux.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Mardi, 9 heures, car Monsieur ne dort plus ou presque plus ! 23 mars 1880.

Mon pauvre chat,

Je songe avec joie qu'à la fin de la semaine prochaine tu seras ici enfin, et que nous nous livrerons, sans compter les bons baisers, à quelques conversations philosophiques !...

Je viens de recevoir ton mot d'hier m'annonçant l'arrivée d'Ernest. Pourquoi donc ne voulait-on pas lui donner son traité ? Tout maintenant va bien, c'est le principal.

Mes invités ne se rendront à mon festival que lundi probablement. Ils ont du mal à s'entendre sur leur départ. J'aurai une réponse nette vendredi. Suzanne écure et récure, à force ! Jamais elle n'a plus travaillé ! Mon jardinier m'a l'air dans les mêmes dispositions. Quant à Bouvard et Pécuchet, leur lenteur me désespère !

Quel livre ! Je suis à sec de tournures, de mots et d'effets ! L'idée seule de la terminaison du bouquin me soutient, mais il y a des jours où j'en pleure de fatigue (sic), puis je me relève, et trois minutes après, je retombe comme un vieux cheval fourbu...

Non seulement Houzeau ne m'a donné aucun détail sur la visite d'amateurs à ton atelier, mais pas moyen d'en tirer un mot ! de sorte que je ne sais pas du tout ce que signifient ces mots de ton avant-dernière lettre, appliqués à la Princesse : «Très sans façon, légèrement trop peut-être» (style déplorable, d'ailleurs) ; c'est comme pour le dialogue avec Du Camp. Cette manière d'écrire vous fait bombiciner dans le vide, inutilement.

Au déjeuner scientifique de dimanche, croirais-tu que, sur trois savants qu'il y avait là, moi, homme de lettres, j'étais le seul qui eût lu Hippocrate !...

Garde le bahut, si ça t'est plus commode. Pourvu qu'il y ait de quoi s'asseoir dans l'antichambre, c'est tout ce que je demande.

Je ne vois pas arriver avec plaisir le moment de quitter Croisset, mon rêve étant maintenant la tranquillité.

Adieu, pauvre fille.

Nounou.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Nuit de mercredi [24 mars 1880].

Mon cher bonhomme,

Je ne sais pas encore quel jour viendront ici Goncourt, Zola, Alphonse Daudet et Charpentier pour y déjeuner ou y dîner et coucher peut-être. Ce soir même ils doivent prendre leur décision que je saurai vendredi matin. Ce sera, je crois, lundi que je les recevrai. Si donc ton oeil te le permet, transporte ta personne chez un desdits cocos, informe-toi de leur départ et arrive avec eux.

En admettant que tous passent à Croisset la nuit de lundi, comme je n'ai que quatre lits à offrir, tu prendras celui de la femme de chambre maintenant absente.

Commentaire : il m'est revenu tant de bêtises et d'improbabilités sur le compte de ta maladie que je serais bien aise, pour moi, pour ma seule satisfaction, de te faire examiner par mon médecin, Fortin, simple officier de santé, que je considère comme très fort.

Autre observation : si tu n'as pas le sol pour faire le voyage, j'ai un double louis superbe à ton service. Un refus par délicatesse serait de la canaillerie à mon endroit.

Dernière guitare : Jules Lemaître, à qui j'ai promis ta protection près de Graziani, se présentera à ton bureau. Il a du talent et c'est un vrai lettré, rara avis, auquel il faut donner une cage plus vaste que Le Havre.

Peut-être viendra-t-il lundi à Croisset ; et comme mon intention est de vous soûler tous, j'ai invité Fortin pour «prodiguer ses soins aux malades».

Le festival manquera de splendeur si je n'ai pas mon disciple.

Ton vieux.

À ÉMILE ZOLA. §

[Croisset], vendredi [26 mars 1880].

Mon cher Ami,

Un mot de Mme Charpentier m'apprend que vous serez à Croisset tous dimanche vers 4 heures. Très bien ! Parfait ! Vous y dînerez, coucherez et déjeunerez. Very well !

Je vous attends avec une légitime impatience, comme bien vous pensez.

Vous trouverez à la gare des fiacres qui vous mèneront ici directement.

À bientôt donc ; et d'ici là je vous embrasse.

Vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset, 27 mars 1880].

J'attends au milieu de la semaine prochaine une lettre de toi, me disant le jour et l'heure de ton arrivée, car jamais, je crois, je n'ai eu envie de te voir comme à présent. Nous allons passer ensemble quelques bons jours.

Tu ne me dis pas si tu as reçu, depuis le télégramme d'Ernest, une lettre de lui. Ci-inclus le fragment recopié d'une épître du Moscove. Envoie-le à ton mari, ça lui fera plaisir.

[...] Mon disciple, qui m'est arrivé tantôt, me dit que tu as oublié les jurés du gouvernement, à la tête desquels est d'Osmoy. Il en connaît plusieurs et te recommandera. Demain, je verrai si mes convives en connaissent.

Je peux écrire moi-même à Paul Baudry ; mais comment lui désigner ton oeuvre ? Ton ami Heredia est très intime avec Jules Breton qu'il m'a amené un jour en visite. Quant à Jules Lefebvre et aux autres, adresse-toi à Popelin, qui ne demandera pas mieux que de t'obliger ; ou, ce qui est plus simple, va (sous prétexte de lui demander ses commissions pour moi) chez la bonne princesse et dis-lui qu'elle te donne un coup d'épaule. Son mouvement oratoire dans ton atelier rentre dans ses habitudes... Il ne faut pas plus faire attention à ce qu'elle dit qu'au propos d'un enfant de six ans. Je m'étonne seulement qu'elle n'ait pas traité le P. Didon de mouchard et de voleur... , qualifications qui lui sont usuelles. Je l'aie vue déchirer des gens qu'elle recevait ensuite parfaitement bien. Tous les Bonaparte sont ainsi ; ils ont des accès de lyrisme, sans cause !

Hier, bonne visite de Sabatier que j'ai trouvé très intelligent, charmant. Nous n'avons causé que de choses élevées... Croirais-tu que, depuis huit jours, je n'ai pu faire comprendre, même à G. Pouchet, ce que je désire comme botanique ! F. Baudry, j'en suis sûr d'avance, m'enverra ce qu'il me faut. Ainsi, pour un passage de six lignes, j'ai lu trois volumes, conféré pendant deux heures, et écrit trois lettres ! Vraiment ! quelles drôles de cervelles que celles des savants, pour ne pas distinguer une idée accessoire d'une idée principale ! ! ! Tout cela, faute d'habitude littéraire et philosophique. J'en suis stupéfait ! Je t'assure que ce cas est drôle ; je te l'expliquerai. Le bon Sabatier viendra déjeuner jeudi.

Mais parlons de ma réception de demain qui sera gigantesque ! Tous mes confrères acceptent ! Non seulement ils dîneront, mais ils coucheront ; et leur joie de cette petite vacance est telle que les femmes en sont scandalisées. J'ai aussi invité Fortin «à qui je dois bien ça», selon Mamzelle Julie.

J'ai pris, pour aider Suzanne, Clémence, et le père Alphonse pour servir. Le repas, j'espère, sera bon. «La plus franche cordialité ne cessera de régner...»

Tous ces jours-ci, j'ai eu mal à l'oeil gauche. Je me bassine à l'eau très chaude, ce qui me fait du bien.

Fortin, à ma prière, a tantôt, pendant plus d'une heure, examiné mon disciple. On m'avait dit sur sa maladie tant de bêtises et d'incompatibilités que ça me tourmentait. (Je ne sais pas son opinion.) Ce qu'il y a de sûr, c'est que Guy souffre beaucoup. Il s'est couché ce soir dès 9 heures. Il a probablement la même névrose que sa mère...

À propos de névrose, voilà deux fois que j'oublie de te dire que Potain (le médecin de Guy) a guéri Mme Lapierre de ses migraines. Celle-ci m'avait chargé de te l'apprendre, et Pouchet idem, dimanche dernier, en t'engageant fortement à aller chez lui.

Adieu, pauvre fille ; deux bécots retentissants de

Ta Nounou.

À LA BARONNE LEPIC. §

Dimanche [mars ou avril 1880].

Quel morceau que la lettre de votre curé ! On le voit, le bonhomme, avec ses engelures – touchant détail ! et, comme lui, je ne trouve pas de mots pour vous exprimer ma gratitude.

Je peux la garder, hein ? Elle me servira plus tard. Quant aux Locutions demandées, je m'arrangerai de ce que m'a envoyé votre chère maman.

Ce sera au mois de mai qu'on me reverra à Paris, – pas avant – je veux finir mon affreux bouquin.

Votre billet était gentil comme un coeur, comme vous, c'est tout dire.

À pleins bras, chère amie, et du fond du coeur, je suis vôtre.

P.-S. – Je vous ferai observer que je ne vous parle pas de la Question du divorce. V'là une scie !

À CHARLES LAPIERRE. §

Mercredi, 1 heure [mars-avril 1880 ?]

Mon jardinier m'ayant dit hier qu'il y avait des violettes dans mon jardin, j'avais promis cinquante centimes à sa petite fille si elle m'en faisait un bouquet, et je comptais vous l'envoyer aujourd'hui pour l'offrir à Madame Lapierre.

Il a été impossible d'en trouver plus de cinq ou six !

Il faut donc que la plus belle partie de vous-même se contente des fleurs de mon affection et du parfum de mes respects ! que je vous prie de lui présenter en l'embrassant de la part de

Saint Polycarpe.

Quand viendrez-vous ?

À GUY DE MAUPASSANT. §

Dimanche soir, 4 avril 1880.

Lundi dernier, j'ai envoyé à «cet excellent monsieur Baudry» une lettre où je lui présentais mon cas Botanique. Depuis lors, pas de réponse. Pourquoi ?

Donc, mon bon, je te prie de te transporter immédiatement chez ledit sieur pour que j'en aie le coeur net. S'il ne peut (ou ne veut ?) me fournir le renseignement en question, demande-lui ma note (c'était la seconde page de ma lettre, il n'a qu'à la détacher de la première), et montre-la à n'importe quel botaniste. Enfin tâche de m'avoir ça. En mettant, bien entendu, les initiales B et P à la place de Bouvard et Pécuchet.

Rien ne me paraît plus simple, mais jusqu'à présent les gens compétents n'y comprennent goutte ! et je me dépite de rester en plan.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Croisset [avril 1880].

Mon cher Ami,

J'ai reçu la lettre de Baudry, qui ne répond à aucune de mes questions. (J'en suis à me demander si je suis fou.) Mais en revanche, il me donne des conseils sur l'art d'écrire : «Pourquoi vous engagez-vous dans la botanique, que vous ne savez pas ? Vous vous exposez à une foule d'erreurs qui n'en seront pas moins drôles pour être involontaires. Il n'y a de bon comique dans cet ordre d'idées que celui qui est prémédité ; celui que l'auteur a fait malgré lui est tout de même comique, mais autrement ! etc.»

Savoure la finesse de ces railleries. Est-ce assez attique ?

Et il me reproche de ranger les tubéreuses dans les liliacées, quand je me suis exténué à lui dire que Jean-Jacques Rousseau les classe ainsi ; et il m'apprend que dans «les roses, l'ovaire est caché au-dessous des pétales», ce qui est la phrase même de la lettre que je lui envoie.

J'ai répondu que je lui demandais pardon, tout en réclamant un peu d'indulgence. N'importe ! Me croire a priori incapable de donner un renseignement fourni par d'autres, et 2 me juger assez charlatan pour faire rire à mes dépens, c'est vif. Creuse le fait, il me paraît gros de psychologie et j'en reviens à mon dada : «La haine de la littérature». Vous avez lu 1500 volumes pour en écrire un. ça n'y fait rien ! Du moment que vous savez écrire, vous n'êtes pas sérieux et vos amis vous traitent comme un gamin. Je ne cache pas que je la trouve «mauvaise».

J'en viendrai à bout tout seul ! dussé-je passer dix ans là-dessus, car j'en suis enragé. Mais tâche par tes relations professorales de me dénicher un botaniste ; ça m'épargnerait bien du temps.

Je t'embrasse.

Ton vieux,

dans un état d'exaspération impossible à décrire.

À GUY DE MAUPASSANT. §

Vendredi soir, 16 avril 1880.

Mon chéri,

1° Je viens d'envoyer ton adresse à Mme Adam, car je ne peux lire le nom de son secrétaire.

Voici le billet. Donc, transporte-toi à la Nouvelle Revue.

2° As-tu été chez la princesse Mathilde ?

3° Dis à Charpentier de m'envoyer deux exemplaires des Soirées de Médan, un pour prêter et un pour donner, sans compter le mien que je compte recevoir demain.

4° Ci-inclus la note sur la botanique. Je t'assure que je donnerais 500 francs pour que ton naturaliste me contentât, afin de pouvoir embêter cet excellent M. Baudry. Tout se réduit à me dire deux noms propres, puisque sur trois exceptions j'en ai déjà trouvé deux. Il me semble qu'il est impossible d'être plus clair que je ne le suis.

J'ai reçu une lettre exquise de ta chère maman.

Ton oeil te fait-il souffrir ? J'aurai dans huit jours la visite de Pouchet qui me donnera des détails sur ta maladie à laquelle je ne comprends pas grand'chose.

À MADAME ROGER DES GENETTES. §

18 avril 1880.

Je vous trouve bien dure pour Nana ! Canaille, tant qu'on voudra, mais fort ! Pourquoi est-on, à l'endroit de ce livre, si sévère, quand on a tant d'indulgence pour le Divorce de Dumas ? Comme pâte de style et tempérament d'esprit, c'est celui-là qui est commun et bas !

Je trouve que Nana contient des choses merveilleuses : Bordenave, Mignon, etc. , et la fin qui est épique. C'est un colosse qui a les pieds malpropres, mais c'est un colosse.

Cela choque en moi beaucoup de délicatesses, n'importe ! Il faut savoir admirer ce qu'on n'aime pas. Mon roman, à moi, péchera par l'excès contraire. La volupté y tient autant de place que dans un livre de mathématiques. Et pas de drame, pas d'intrigue, pas de milieu intéressant ! Mon dernier chapitre roule (si tant est qu'un chapitre puisse rouler) sur la pédagogie et les principes de la morale, et il s'agit d'amuser avec ça ! ! Si je connaissais quelqu'un qui voulût faire un livre dans des données pareilles, je réclamerais pour lui Charenton. À la grâce de Dieu, pourtant !

Je me flattais d'avoir terminé le premier volume ce mois-ci ; il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d'octobre. J'en ai probablement pour toute l'année 1880. Je me hâte pourtant ; je me bouscule pour ne pas perdre une minute et je me sens las jusqu'aux moelles.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche soir [18 avril 1880].

Mon loulou,

Mon ami A. Nion est revenu, sur un deuxième billet de moi, me donner des explications sur les justices de paix.

Le sénateur Cordier m'avait invité à déjeuner pour aujourd'hui. Je me suis donc transporté à Rouen. Réception très cordiale, charmante.

Sur le port, vue, coupe, élévation et perspective de Gustave Roquigny. échange de salut, digne !

Vu l'absence de fiacres et la plénitude des tramways, retour à pied ! jusqu'au bas de la côte de Déville, soit ennui et marronnage de M. G. F. ; pionçage de 4 à 6 heures.

Ce matin, j'ai reçu d'un compositeur anglais, M. Lee, la demande de faire la musique du Château des Coeurs pour le théâtre du Strand. J'ai répondu (en vrai Normand) que je lui dirais oui ou non d'ici à quelque temps. La pauvre Féerie serait-elle enfin jouée ? Verrais-je le Pot-au-feu sur les planches ?

La Revue des Deux Mondes, dernièrement (à ce que m'a dit Cordier), dans un article sur l'Hystérie, m'a vanté comme médecin et a cité en preuve Salammbô.

Zola, Céard, Huysmans, Hennique, Alexis et mon disciple m'ont envoyé les Soirées de Médan, avec une dédicace collective très aimable. Je suppose que Guy t'en aura envoyé un exemplaire (à moins qu'il n'en possède pas). J'ai reçu Boule de Suif, que je persiste à considérer comme un chef-d'oeuvre, et le jugement de mon amie Mme Brainne (à qui j'en veux pour cela) est celui d'une oie. Elle s'est coulée dans mon estime par cette critique, la littérature étant la base de tout...

Je n'écrirai pas à Bergerat, parce que je suis en froid avec lui (à propos de la publication du Château des Coeurs) et que je tiens à le bafouer, dans son bureau, en public. Donc, je ne veux, d'ici là, lui demander aucun service. Mais adresse-toi, pour tout ce qui est réclames et articles, à quelqu'un de plus considéré que lui, c'est-à-dire au magnifique Heredia. Burty, en ces matières, a le bras long.

À ta place, je ne ferais pas de visite à X*** qui s'est conduit envers moi comme un polisson. Je garde sa lettre comme un monument d'impertinence, et je ne demande qu'un prétexte pour lui placer ma botte au c... ; et d'ailleurs, plus tu avances dans la «carrière artistique», mon loulou, plus tu verras que tout ce qu'on dit qu'il «faut faire, pour réussir» ne sert absolument à rien. Au contraire ! Le public n'est pas si bête que ça. Il n'y a de bête, en fait d'art, que 1° le gouvernement, 2° les directeurs de théâtre, 3° les éditeurs, 4° les rédacteurs en chef des journaux, 5° les critiques autorisés ; enfin tout ce qui détient le Pouvoir, parce que le Pouvoir est essentiellement stupide. Depuis que la terre tourne, le Bien et le Beau ont été en dehors de lui.

Telles sont les idées de ton «vertueux» oncle qui t'embrasse.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, 20 ou 21 avril 1880].

J'ai reçu ce matin une incompréhensible lettre de quatre pages signée Harry Allis ! Il paraît que je l'ai blessé ! En quoi ? En tous cas je viens de lui demander pardon. Vivent les jeunes ! ! !

J'ai relu Boule de Suif et je maintiens que c'est un chef-d'oeuvre. Tâche d'en faire une douzaine comme ça ! et tu seras un homme ! L'article de Wolff m'a comblé de joie. Ô eunuques !

Mme Brainne m'a écrit qu'elle était enchantée ; idem de Mme Lapierre ! ! !

Te souviens-tu que tu m'avais promis de te livrer à des recherches dans Barbey d'Aurevilly (département de la Manche). C'est celui-là qui a écrit sur moi cette phrase : «Personne ne pourra donc persuader à M. Flaubert de ne plus écrire ?» Il serait temps de se mettre à faire des extraits dudit sieur. Le besoin s'en fait sentir.

Et la botanique, quid ? Comment va la santé ? Et le volume de vers ?

Sarah Bernhard me semble gigantesque ! Et «les pères de famille» pétitionnant pour les congrégations ! L'époque est farce, décidément.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Jeudi, 4 heures, 22 avril 1880.

As-tu lu enfin Boule de Suif ? Mme Brainne m'en a écrit l'éloge – ô revirements ! – et elle viendra à Rouen, mardi prochain, pour la Saint-Polycarpe. Ma bonne y est conviée, ce qui me paraît la flatter beaucoup.

Samedi prochain, dans l'après-midi, j'aurai la visite d'adieu de Jules Lemaître, nommé professeur de littérature à Alger [...].

Bouvard et Pécuchet ont avancé cette semaine. Quand j'arriverai à Paris, je n'aurai plus que les deux scènes finales. L'idée de quitter Croisset m'embête de plus en plus, tant je redoute 1° la banalité du chemin de fer ; 2° le tapage des voitures, etc. , etc. ! et toutes les bêtises que je vais entendre ! Sans blague aucune, je me sens profondément ours des cavernes, et l'Humanité me dégoûte, depuis les illustrations de la Vie Moderne jusqu'aux pétitions des pères de famille en faveur de ces excellents jésuites !

Tu ne me dis rien de la pièce de Mme Régnier. Le divin Sarcey ne m'en a pas l'air enthousiaste.

J'attends ton mari d'un moment à l'autre.

Et une bonne (c'est-à-dire longue) lettre de mon Caro, très prochainement.

Deux forts bécots.

Nounou.

À LA PRINCESSE MATHILDE. §

Croisset, jeudi [22 avril 1880].

Comme voilà longtemps que nous n'avons correspondu, ma chère princesse ! Mais, grâce au ciel et enfin, je vais bientôt vous revoir.

Je compte furieusement réparer le temps perdu. Cette perspective emplit de joie le coeur de votre fidèle.

Indirectement j'ai eu de vos nouvelles par ma nièce et par Goncourt, lesquels m'ont dit que vous étiez toujours vaillante.

Goncourt m'a semblé très gaillard ; jamais je ne l'avais vu en aussi bonnes dispositions. était-ce bien l'air de la campagne ? Aurai-je la visite de Popelin ?

J'avais projeté de ne retourner à Paris qu'à la fin de mon affreux livre ; mais la fin n'arrive pas, bonsoir ! Et dans une quinzaine je ferai mes paquets. Ma première course, bien entendu, sera pour me précipiter rue de Berri. Vous n'en partirez pas sans doute avant le mois de juin ? Vos arbres de Saint-Gratien ont-ils souffert ? Ici tous les lauriers sont morts. Le temps des lauriers est fini, et pour moi celui des roses !

Ce qui ne m'empêche pas, Princesse, de me mettre à vos genoux et de vous baiser les deux mains.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, 25 avril 1880].

Mon jeune homme,

Tu as raison de m'aimer, car ton vieux te chérit. J'ai lu immédiatement ton volume, que je connaissais, du reste, aux trois quarts. Nous le reverrons ensemble. Ce qui m'en plaît surtout, c'est qu'il est personnel. Pas de chic ! pas de pose ! ni parnassien, ni réaliste (ou impressionniste, ou naturaliste).

Ta dédicace a remué en moi tout un monde de souvenirs : ton oncle Alfred, ta grand'mère, ta mère, et le bonhomme, pendant quelque temps, a eu le coeur gros et une larme aux paupières.

Collectionne-moi tout ce qui paraîtra sur Boule de Suif et sur ton volume de vers.

Je suis scié par les panégyriques de Duranty ! Est-ce qu'il va succéder au «baron Taylor» ?

Quand tu viendras à Croisset, fais-moi penser à te montrer l'article de cet excellent Duranty sur Bovary. Il faut garder ces choses-là.

Sarah Bernhardt est «une expression sociale». Voyez Vie Moderne d'hier, article de Fourcaud. Où s'arrêtera le délire de la bêtise ?

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, vers le 25 avril 1880].

Non ! ça ne suffit pas ! bien que ce soit déjà mieux. Les anémones (dans la famille des renonculacées) sans calice, très bien. Mais pourquoi Jean-Jacques Rousseau (dans sa botanique) a-t-il dit : «la plupart» des liliacées en manquent ? Ce «la plupart» signifie que certaines liliacées en manquent ! Ledit Rousseau n'étant pas savant, mais observateur de «la Nature», il s'est peut-être trompé. Pourquoi et comment ? Bref, il me faut une exception à la règle. Je l'ai déjà avec certaines renonculacées ; mais 2 il me faut une exception à l'exception, malice qui m'est suggérée par le «la plupart» du citoyen de Genève.

Il va sans dire que je ne tiens à aucune famille, pourvu que la plante soit vulgaire.

Je te dirai ce que je pense des oeuvres de tes collègues. Hennique a raté un bien beau sujet. Céard parle de ce qu'il ignore absolument : la corruption de l'Empire ; comme tous ceux, du reste, qui traitent cette matière, à commencer par le père Hugo. La vérité est bien plus forte et plus simple.

Boule de Suif écrase le volume, dont le titre est stupide.

D'aujourd'hui en quinze je ferai mes paquets.

Occupe-toi de ma botanique et donne-moi une réponse le plus tôt possible.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

[Croisset], mercredi [28 avril 1880].

Je suis encore tout ahuri de la Saint-Polycarpe ! Les Lapierre se sont surpassés ! ! ! J'ai reçu près de 30 lettres, envoyées de différentes parties du monde ! et trois télégrammes pendant le dîner. L'archevêque de Rouen, des cardinaux italiens, des vidangeurs, la corporation des frotteurs d'appartements, un marchand d'objets de sainteté, etc. , m'ont adressé leurs hommages.

Comme cadeaux, on m'a donné une paire de chaussettes de soie, un foulard, trois bouquets, une couronne, un portrait (espagnol) de saint Polycarpe, une dent (relique du saint), et il va venir une caisse de fleurs de Nice !

Un orchestre commandé a fait faux bond.

Épîtres de Raoul-Duval et de ses deux filles. Vers du jeune Brainne.

Toutes les lettres (y compris celle de Mme Régnier) avaient comme en-tête la figure de mon patron.

J'oubliais un menu composé de plats tous intitulés d'après mes oeuvres.

Véritablement, j'ai été touché de tout le mal qu'on avait pris pour me divertir.

Je soupçonne mon disciple d'avoir fortement coopéré à ces farces aimables.

Je suis bien content que tu admires Boule de Suif, un vrai chef-d'oeuvre, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête.

N. B. – Procure-toi le numéro du Gil Blas paru mercredi. Il y a là, de Richepin, un jugement sur la bande Zola, qui est parfait. Que dis-tu de la dédicace du volume de vers de Guy ? N'est-ce pas que c'est gentil ?

Oui, mon pauvre loulou, l'autre semaine nous nous trimbalerons ensemble. Nous irons voir des expositions ! et je me rengorgerai au bras de ma fameuse nièce... Il faudra que tu restes avec moi au moins huit jours, et je suis sûr que tu n'auras pas avec moi le mutisme de la mère Desvilles.

Serai-je, dans dix jours, au point où je voudrais être avant de quitter Croisset ? J'en doute ! Et quand finira mon livre ? Problème. Pour qu'il paraisse l'hiver prochain, je n'ai pas d'ici là une minute à perdre. Mais, par moments, il me semble que je me liquéfie comme un vieux camembert, tant je me sens fatigué !

Huit jours de bavette avec l'altière Vasti me délasseront.

Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.

Nounou.

Le portrait de Renan est parfait...

J'ai trouvé, à Sahurs, du CIDRE ! ! ! qui doit être en route pour Paris.

J'attends vendredi ton mari à dîner.

AU DOCTEUR PENNETIER. §

[Croisset, fin avril-début mai 1880].

Mon cher Ami,

Pourriez-vous, demain, me montrer des dessins de Rubiacées (gratteron, muguet) qui n'ont point de calice, et la représentation exacte d'une Shérarde (ou Sherardia) plante de la même famille, qui en possède un !

Ainsi, j'ai ce qu'il me faut : une exception à la règle, et une exception à l'exception !

Tout à vous, et à demain. Vôtre.

À SA NIÈCE CAROLINE. §

Dimanche, 2 mai 1880.

Ah ! mon pauvre chat, «la Carrière des Arts» est pleine de déceptions ! On t'a mal placée au Salon, et Bergerat continue à me placer encore plus mal dans sa feuille de chou ! Dans le numéro de ce matin, il arrête net une scène pour un article sur le sport ! Voilà comme on est toujours traité ; le contraire est l'exception, et ces messieurs-là ont la gueule enfarinée de grands mots !

Malgré mon stoïcisme, je trouve que tu aurais tort de t'en tenir là. Est-ce que, par l'illustre Heredia, Burty ou mon disciple, il n'y aurait pas moyen de changer de place ? Comment n'es-tu pas morte de ta journée de vendredi ? Et Mme qui veut venir au vernissage ! Pourquoi ? Il est vrai que je ne comprends plus rien aux contemporains. Paris me dégoûte par sa démence. C'est dans huit jours que j'y serai ; eh bien ! je ne m'en réjouis pas ! Au contraire ! et je crois que mon plus grand plaisir sera de bécoter à l'arrivée mon Caro.

Il est maintenant 9 heures. Monsieur est levé depuis 7 heures et demie. Monsieur ne dort plus. Je voudrais samedi prochain être arrivé au bord de l'avant-dernière scène. Or, je n'ai pas une minute à perdre. Ce soir, pourtant, dîner chez Pennetier.

Guy m'a envoyé mon renseignement botanique : j'avais raison ! Enfoncé M. Baudry ! Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des Plantes ; et j'avais raison parce que l'esthétique est le Vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. Il m'a fallu, pour Bouvard et Pécuchet, trois voyages en des régions diverses avant de trouver leur cadre, le milieu idoine à l'action. Ah ! ah ! je triomphe ! ça, c'est un succès ! et qui me flatte...

Avant de procéder (sous-entendu à ma toilette), je vais prévenir Charpentier que la semaine prochaine je lui demanderai des comptes, et par la même occasion, lui adresser quelques paroles bien senties sur sa jolie revue. Bergerat aura son paquet chez moi, devant une nombreuse.

Adieu, pauvre chat ; j'attends une lettre de toi au milieu de la semaine, puis je t'enverrai un mot pour te dire mon arrivée. Je n'ai plus de recommandations à faire pour le désencombrement du logis, je crois ?

As-tu vuidé le bas de la bibliothèque ?

Je te baise à pincettes.

Vieux.

À GEORGES CHARPENTIER. §

Dimanche 2 mai [1880].

Comme le Rédacteur en chef me paraît devenu gâteux, je m'adresse à l'éditeur.

Leur numéro d'hier est le comble ! Une scène, à son milieu, arrêtée net par un article de sport, me paraît une drôle de façon de respecter la littérature ! Si vos abonnés préfèrent à mon oeuvre la vue d'une grille, ou celle du Pont-Neuf (comme actualité), ou des portraits de botte, ils n'avaient que faire de ma prose.

Enfin, je regarde cette publication comme une cochonnerie que vous m'avez faite, à moi, ce qui n'est pas bien de la part d'un ami. Je m'étais fié à vous deux. Vous m'avez trompé, voilà tout. Je n'ai pas voulu vous en parler quand vous êtes venu à Pâques, pour ne point gâter «cette petite fête de famille» ! Mais la chose me reste sur le coeur. De toutes les avanies que j'ai endurées pour le Château des Coeurs celle-là est la plus forte. On rejetait mon manuscrit ; on ne chiait pas dessus !

Vous me paierez cela, mon bon, je vous en préviens.

Attendez-vous donc, la semaine prochaine, à me voir dans des dispositions peu commodes. Puisque j'ai eu la bêtise de consentir à des illustrations (chose anti-littéraire), il faut maintenant les recommencer pour le volume, pas une n'ayant de rapport avec le texte. C'est donc une autre publication à faire, et il faut s'y mettre tout de suite, pour qu'elle précède mon roman. Pensez-y.

Là-dessus, comme vous êtes gentil tout de même, et que je suis une bedolle, je vous embrasse.

Tendres respects à Mme Charpentier.

À GUY DE MAUPASSANT. §

[Croisset, 3 mai 1880].

C'est fait, ma lettre pour Banville sera à Paris ce soir.

La semaine prochaine apporte-moi la liste des idiots qui font des comptes rendus, soi-disant littéraires, dans les feuilles. Alors nous dresserons «nos batteries». Mais souviens-toi de cette vieille maxime du bon Horace : Oderunt poetas.

Et puis l'Exposition ! ! ! Monsieur ! ! J'en suis scié déjà ! Elle m'em... d'avance. J'en dégueule d'ennui, par anticipation.

À propos d'arts inférieurs, j'ai adressé hier au jeune Charpentier une première aux Corinthiens, qui ne figurera pas dans le bazar de la Vie Moderne. Dans leur dernier numéro ils ont coupé une scène juste à son milieu, pour un article de sport, et, au lieu de faire le dessin du décor, c'est une vue du Pont-Neuf. Actualité palpitante. Si la maison Charpentier ne me paie pas immédiatement ce qu'elle me doit et ne m'aboule pas une forte somme pour la féerie, Bouvard et Pécuchet iront ailleurs. L'importance attachée à ces niaiseries, le pédantisme de la futilité m'exaspère (sic). Bafouons le chic !

Huit éditions des Soirées de Médan ? Les Trois contes en ont eu quatre. Je vais être jaloux.

Tu me verras au commencement de la semaine prochaine.